L’Affaire des « inconnus » (III)

Cet autre document, trouvé aussi en quelque brocante, est le journal, tenu du 25 juin 1894 au 8 septembre 1899, d’un certain docteur Duflory, proche d’Henri d’Orléans, et qui se définissait politiquement comme« libéral » (30 mai 1897, f. 21). En 1898, après avoir délaissé pendant quelques mois son journal, il écrit à la mi-mai :

Depuis 6 mois il y avait dans la presse une campagne menée pour entreprendre la révision du procès Dreyfus, le traître condamné pour avoir livré aux puissances étrangères des documents concernant la mobilisation et après q.q. articles préparatoires, la campagne fut définitivement engagée par Scheurer-Kestner, sorte de protestant certainement plus bête que méchant. Cependant Mr Scheurer fut par la suite pris en flagrant délit de mensonge, notamment quand il prétendit avoir un dossier établissant l’innocence de Dreyfus.
Cette campagne dont les Juifs firent les frais – qui furent considérables, eut d’abord trois protagonistes : Mr Scheurer-Kestner, aître Leblois et Mathieu Dreyfus, frère du condamné.
Ne pouvant nier qu’il y ait eu des notes compromettantes et notamment le fameux Bordereau, ils s’appliquèrent à démontrer que ces pièces étaient l’œuvre non de Dreyfus mais d’un autre officier, Esterhazy. Ils furent aidés dans ce travail par le colonel Picquart qui est un soldat comme il faut souhaiter qu’il y en ait peu.
Cette campagne était arrivée à son paroxysme, divisant tous les esprits, lorsque Zola l’écrivain publia sous le titre « J’accuse » un factum où il dénonçait comme infâmes le ministre de la guerre et les deux conseils de guerre chargés le 1er de juger Dreyfus, le second de juger Esterhazy qui venait, à cette dte du 7 février [sic] d’être acquitté.
Zola fut poursuivi et il s’en suivit un procès où ses avocats Laborie [sic] et Clemenceau firent preuve du plus grand talent, c’est-à-dire la plus habile mauvaise foi, mais comme l’affaire se passait en cours d’assises, il suffit de qq dépositions d’officiers qui vinrent nettement [illisible] dire ce qu’ils savaient [de] la Vérité pour que le verdict condamnât Zola à un an de prison.
Cette sentence fut accueillie avec joie par tous les hommes de bon sens. L’acquittement de Zola eût été la condamnation de tous les hauts chefs militaire et de tout l’état-major, c’était la destruction de l’armée. A mon avis il résultait des débats deux choses : 1° qu’Esterhazy était un malhonnête homme parfaitement taré, mais n’ayant jamais trahi son pays. 2° que Dreyfus avait été condamné sur une pièce ou des pièces secrètes dont la défense n’avait pas eu connaissance.
Au point de vue du droit strict il est certain que ce dernier point entraîne la nullité des conclusions du conseil de guerre qui a condamné Dreyfus. Mais ce dernier était coupable, archi-coupable. Un officier général, Mr Henriot a dit à JB mon beau-frère qui lui demandait si Dreyfus était coupable : Il était tellement coupable que j’ai dû passer plus de 6 mois à refaire en ce qui me concerne comme général le plan de mobilisation [1].
Zola ne se tint pas pour satisfait et il déféra le jugement le concernant à la cour de Cassation.
Celle-ci a trouvé moyen de rendre un jugement absurde pour tous indistinctement. Elle dit que la relation faite par le ministre de la guerre était nulle parce qu’elle devait émaner du Conseil de Guerre, corps constitué qui avait été diffamé.
Il paraît qu’au point de vue juridique cette interprétation est pour le moins spécieuse, un corps n’est constitué que s’il est permanent, ce qui n’est pas le cas pour un conseil de guerre dont les membres sont variables à chaque affaire, suivant le grade de l’accusé. Quoi qu’il en soit nous voilà de nouveau avec le procès Zola à recommencer ; il aura lieu dans une semaine le 23 Mai aussitôt après les élections. [p. 26-28]

Janvier 1899. Je n’ai rien écrit parce que l’heure présente n’est guère favorable à la réflexion car celles-ci sont tristes. Le procès Dreyfus est devenu une énorme machine de guerre dirigée contre tout ce qui subsiste d’autorité dans notre pays. Les soi-disant intellectuels se sont alliés aux pires révolutionnaires pour [illisible] d’avilir et de désorganiser l’armée. Pour juger le temps présent il suffit de voir des hommes comme Duclaux savant de 1er ordre donner la main aux anarchistes et se faire le complice moral des Caserio et des Luchini.
La magistrature d’autre part est parfaitement déconsidérée depuis qu’à la remorque d’un officier comme Picquart elle fait preuve de la partialité la plus révoltante. Cette chambre criminelle composée d’hommes dont le passé est celui de politiciens de bas-étage depuis Manau qui se nomma « manu proprio » dans la magistrature aux beaux jours du 4 septembre jusqu’à Loew dont la famille est restée prussienne, cette chambre criminelle a suffi à retirer aux magistrats le peu de considération dont ils jouissaient encore depuis la fameuse épuration de 1884. [p. 29-30]

20 Août 1899. […] la plaie actuelle, l’ulcère hideux qui ronge et dévore notre pays ne fait que s’étendre. Dans les premiers jours de Juillet Dreyfus est arrivé en France amené par le Sfax. On l’a débarqué à Quiberon pour le soustraire à la curiosité malsaine des reporters de tous les journaux de toutes les nuances. Cette arrivée a été le signal d’un redoublement d’injures à l’adresse des officiers français et cette campagne entretenue par l’or de l’étranger a été grandissante jusqu’à l’ouverture du procès qui a eu lieu dans les premiers jours d’Août. Depuis il semble qu’un vent de folie passe sur notre malheureux pays et il me faut remonter aux souvenirs de ma jeunesse et de mon enfance, au siège de Paris, pour trouver un état d’esprit comparable.
Les dépositions se suivent contradictoires ; chaque témoin remue la boue pour y enliser ses contradicteurs et nul de s’aperçoit que c’est la France qui reçoit les éclaboussures.
Malgré les fautes indéniables commises par les bureaux de l’État-Major dont le faux Henri [sic] reste le crime le plus grave, l’ensemble des dépositions des officiers général Mercier, général Roget, commandant Lauth semblent bien prouver la culpabilité de Dreyfus. Celle-ci me paraît résulter aussi des dépositions des partisans de Dreyfus. Il est certain que Casimir-Perier a produit un mauvais effet ; il n’a pas parlé de Dreyfus ; il est venu jouer le rôle de Mr Grinchu qui s’imagine qu’on s’intéresse à ses griefs. Il nous a montré que sa courte présidence fut le règne du roi Pétaud et que ses ministres lui ont joué tous les tours. C’est là une affaire personnelle qui ne pourrait avoir que deux sanctions ; ou le renvoi de ses ministres s’il s’en sentait la force, l’énergie et le courage ou son départ à lui. Il a choisi ce dernier parti. S’il a eu tort ou raison cela ne regarde que lui. Ce lavage de linge sale en famille – républicain – n’avait rien à voir avec l’affaire Dreyfus.
Mr Picquart également a peu parlé de Dreyfus ; il a fait un plaidoyer personnel d’un ton ondoyant et volontairement imprécis ce qui n’a pas empêché les généraux Mercier et Roget de rectifier son manque de mémoire sur certains points.
Les commandants Cuignet et Lauth ont été plus nets et affirmatifs.
Parmi les experts la déposition Bertillon m’a frappé et ceux qui la tournent en ridicule sont des imbéciles ou des gens trop malins.
Les uns n’y ont rien compris et les autres trop peut-être. En tout cas il a, en appliquant les règles qu’il a formulées, reproduit le bordereau.
Et si l’on compare les reproductions de la pièce originelle de la copie de Bertillon et de l’écriture d’Esterhazy, il est manifeste que le modèle Bertillon ressemble au bordereau et non à l’écriture du « uhlan ».
Les juges habitués aux raisonnements mathématiques ont certainement dû être impressionnés par la déposition Bertillon.
La dépêche d’Ems du colonel autrichien Schneider a été un coup pour la défense puisque cet homme de la Triplice, après avoir crié au faux, a dû reconnaître l’authenticité de cette note.
Le colonel Cordier, l’antisémite dreyfusard, le père Josué n’a eu qu’un succès de comédien.
Enfin je trouve que Labori, par ses attaques maladroites, nuit plus qu’il ne sert à la cause qu’il défend. Demange me paraît plus habile.
Que résultera-t-il de tout cela ? Pour le procès probablement une seconde condamnation qui, je l’espère, sera suivie d’une grâce laquelle sera source d’une défense de séjour.
Quant aux esprits il est malheureusement certain qu’aucune solution n’amènera le calme tant souhaité. Le gouvernement et le parti républicain verront qu’une fois de plus quand on sème le vent on récolte la tempête.
Du fond du cœur, si je souhaite la condamnation de Dreyfus c’est que j’espère aussi que l’on sauvera le peu qui reste d’esprit de discipline et de hiérarchie militaires.
L’histoire du fort Chabrol où Guérin et quelques fous de son espèce se sont réfugiés montre encore où en est arrivé le désarroi des esprits.
Le gouvernement a inventé un soi-disant complot monarchiste pour faire diversion à l’histoire Dreyfus et il englobe dans ces arrestations les vrais monarchistes, les plébiscitaires comme ce fou de [illisible] de Déroulède et les antisémites comme Guérin. Celui-ci depuis 18 jours tient en échec les forces policières. Cantonné dans sa maison il refuse de se rendre et l’on mobilise la police et la troupe ce qui attire des rassemblements souvent houleux. On affame le fort et sa garnison, ce qui est plausible pour tacher d’affirmer que force reste à la loi mais on coupe les conduites d’eau de sorte qu’on crée dans Paris un foyer de pestilence qui peut être dangereux pour les assiégés et pour la VIlle. Est-ce là une mesure digne d’un pays civilisé ? On pourrait le demander au conseil d’hygiène. Il n’y a qu’une conclusion à tirer de tous ces faits qui est que population, gouvernement, particuliers semblent en proie à quelque crise de folie aiguë.
D’ailleurs la composition même du gouvernement rendra rêveurs les historiens futurs. Que rêver d’un pays où un homme qui passait pour modéré comme Waldeck-Rousseau compose un cabinet qu’il préside avec le socialiste Millerand et le sabreur taré Gallifet [sic] ? Comment peut-on dans cette alliance de la carpe et du lapin, ce mariage du grand Turc avec la République de Venise, que l’électeur français se reconnaisse ? N’est-ce pas la meilleure preuve que tous nos politiciens sont des farceurs. Mais la farce est bien triste car c’est notre pays qui en sera la victime.
Quel malheur de penser que le complot royaliste n’existe pas en réalité car comment tout homme sensé ne verrait-il pas que là peut-être serait la solution ? Les peuples, comme les individus, ne peuvent vivre sans tradition et sans direction. Ces vingt ans de République nous ont montré, se succédant comme un kaléidoscope, des fantoches sans idée, sans but, incapables de faire non seulement le bien, mais même tout le mal qu’ils auraient voulu.
[…] [p. 34-37]

8 septembre 1899. Nous touchons à la fin du procès Dreyfus. Les dépositions sont terminées et je veux ici consigner mes impressions.
Les témoins militaires se sont montrés avec des qualités rares, car elles sont en dehors de leur valeur professionnelle. Ils ont eu un tact, une précision, une netteté auxquels je rends hommage. Ils ont su rester calmes devant toutes les excitations, les insinuations qui auraient pu faire perdre patience aux hommes les plus maîtres d’eux-mêmes. Je trouve que les témoins de la défense, ces fameux intellectuels, ont été bien inférieurs ; ce sont d’un mot de parfaits cuistres et ces individus habitués par nature à la parole ont été bien inférieurs aux militaires simplement intelligents dont la parole vive, claire et alerte avait des qualités bien françaises.
Déjà les plaidoiries sont ien commencées ; je ne dirai rien du réquisitoire volontairement effacé du commissaire du gouvernement Mr Carrière.
Nous avons ce soir la plaidoirie de Me Demange ; elle est très bien, d’une bonne note, moderne dans la forme, émue dans le fond. Il a même réfuté les faits avancés qu’insisté sur le sort misérable du condamné pendant ses années d’agonie à l’île du Diable. C’était la vraie note à faire vibrer et moi qui heureusement ne suis pas juge je voudrais qu’on puisse concilier la justice et la pitié.
Dans le fond de mon cœur je crois Dreyfus coupable et si le fond des dépositions est vraie [sic], si tous ces hommes ont dit la Vérité, – et comment croire que cela ne soit pas, – les preuves me paraissent convaincantes. Je souhaite donc que l’on puisse après la condamnation qui me paraît inévitable gracier ce malheureux et lui permettre d’aller au lon cacher sa honte ; l’expiation me semble suffisante.
Il est vrai que nous avons encore à entendre Me Labori. Il me paraît certain que cet homme qui a été si néfaste à son client, à la dernière audience encore, en voulant citer les attachés militaires étrangers, il me semble que Labori commettra encore quelques-unes de ces sottises dont il a eu jusqu’ici le monopole. Nous verrons demain.
[…] [p. 37-38]

[…]
Le conseil de guerre a terminé ses travaux et le jugement rendu sera pleinement approuvé par tous les honnêtes gens. Dreyfus reconnu coupable avec admission de circonstances atténuantes est condamné à 10 ans de détention. Point n’est besoin de dire que la presse dreyfusarde jette feu et flamme et [illisible] d’insulter les membres du conseil de guerre. Point n’est besoin de les reproduite, on les imagine facilement. Elles sont rédigées dans cette langue que Zola réussit à l’étranger à faire passer pour française. Elles sont jugées à mon sens par la pleine approbation des ennemis de notre pays, Anglais, Allemands, Italiens réunis dans une nouvelle triplice […].
[…] [p. 39]

15 sept. Ce matin Mad Cohn m’a dit avoir vu Mad Moreau nièce du capitaine Moreau, officier officier d’ordonnance du général Chamoin et qui assista avec son chef au procès de Rennes. Mr Moreau au moment de l’attentat contre Me Labori accourut le premier en entendant le coup de révolver. Il trouva Labori par terre ayant à côté de lui Mr Picquart. La scène se passait sur une routé bordée d’un côté par la rivière et de l’autre par un escalier de 6 [lecture incertaine] marches. Dans les deux cas de fuite l’assassin devait difficilement échapper. S’il se jetait à l’eau il ne pouvait aller loin ; s’il montait l’escalier on pouvait facilement le poursuivre. Mr Moreau en fit l’observation à Mr Picquart qui mit sur le compte de l’émotion son inaction du moment. Mr Moreau dit que Me Labori était par terre, frais et rose et ne paraissait pas ému. Il aida à relever le blessé et à le mettre sur une civière. Il remarqua qu’il n’y avait nulle trace de sang ni sur le sol ni sur les habits et que son vêtement ne présentait aucune trace de balle. Je répète que la chose m’a été racontée par Mad Cohn qui le tenait de Mad Moreau mère. [p. 39]

1. Cette information est curieuse. Mise à part le fait qu’elle trainait dans tous les journaux,il ne nous a été impossible de retrouver un officier général portant ce nom ou un nom approchant.

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