A propos de Naissance littéraire du fascisme par Uri Eisenzweig : deux petits points sur Lazare et Barrès

9782021135909Le dernier livre d’Uri Eisenzweig est tout à fait passionnant. Il nous interroge d’une manière originale et hardie et nous offre une explication de cet « étonnant chassé-croisé » que fut le moment où coïncidèrent le silence de Bernard Lazare et la prise de parole de Barrès, en novembre-décembre 1897. Nous en parlerons plus loin en tentant tout au long de ce post de répondre, soit parce qu’il les laisse ouverte soit parce qu’il propose des réponses auxquelles il est possible, je crois, d’apporter quelques précisions, aux questions qu’il pose et qui articulent sa démonstration.

Barrès tout d’abord. La première interrogation d’Uri Eisenzweig porte sur la fameuse visite de Blum, fin 1897, que nous trouvons dans tous les récits de l’Affaire et par laquelle le jeune dreyfusard, ainsi qu’il le raconte dans ses souvenirs, tenta d’obtenir la signature de son aîné. « Ce qui mérite réflexion, écrit Eisenzweig, c’est que l’historiographie ait été aussi unanime à ignorer les questions qu’auraient dû poser toutes ces failles et contradictions. Que tant de récits et analyses de l’Affaire puissent avoir repris à leur compte sans réserve aucune – aucune ! – l’hypothèse d’une telle démarche de Blum en décembre 1897. Cela, alors qu’il s’agit généralement de travaux de grande valeur. Je dirais même que c’est précisément leur caractère méticuleux et exhaustif à l’extrême qui rend tellement incongrue cette confiance absolue accordée au récit tardif d’un seul homme. Car tout de même, dans ce chapitre des plus controversés et, donc, examinés de l’histoire moderne qu’est l’affaire Dreyfus, il n’est pas insignifiant, le moment – trois jours, semble dire Blum – ou de témoin plus ou moins distant, plus ou moins détaché, Maurice Barrès se serait soudain transformé en porte-parole majeur de la cause antidreyfusiste et, ce faisant, en fondateur emblématique de ce que sera le nationalisme fascisant et antisémite français au XXe siècle. » Cette question est importante et c’est vrai qu’il est malaisé de comprendre comment Blum avait pu espérer amener à lui Barrès, son ami certes mais aussi l’auteur de tant d’articles antisémites et de celui que l’auteur rappelle, très peu cité, publié quelques jours plus tôt, le 20 novembre, dans Le Journal (« La foi dans l’armée »), et qui n’était pas précisément, même si Barrès s’y gardait bien d’être tout à fait affirmatif, celui d’un homme se posant des questions (« à côté de l’acte inconscient qu’on a lieu d’attribuer à Dreyfus »)… Pourquoi alors cette démarche ? Il est clair, comme le réfute avec précision et justesse Eisenzweig, que l’argument d’un Blum ignorant ces articles ne peut tenir. Pourtant, il me semble que l’explication est simple et qu’elle tient en deux raisons. Si Blum rendit visite à son ami, c’était tout d’abord parce qu’il était son maître et celui de la jeune génération à laquelle il appartenait. Blum nous le dit très exactement dans ses souvenirs quand il écrit : « Nous sentions bien que lui-même, si vite comblé par le succès, préférait de bien loin son ascendant sur la jeunesse à la faveur de ses aînés. Puisqu’il était notre chef, eh bien ! il allait nous suivre. Nous avions tellement senti comme lui qu’il ne pouvait pas penser autrement que nous. » Et il faudra attendre la publication par Barrès de sa « protestation des intellectuels » pour que la jeunesse, par la plume de Lucien Herr dans la Revue blanche, rompît finalement avec lui. Rappelons la fin de l’article de Herr : « Vous avez pris, durant quelques années, votre plaisir à vous jouer dans les rythmes souples et variés de l’émotion sentimentale ; nous avons pris un plaisir exquis et charmant au jeu de cette émotion aiguë et précise, au dépliement de votre âme lyrique et joueuse, à la logique ténue et fragile de votre analyse. Vous faites aujourd’hui un autre jeu, qui n’est pas pour nous plaire. […] Nos raisons médiocres ne croient pas être le centre du monde, et ne jugent pas que les choses leur soient données en amusement. La vie est là, difficile, pressante et sérieuse, et nous n’avons le loisir ni de jouer, ni de nous complaire à vos jeux. “Je veux que l’on me considère comme un maître ou rien”. Nous sommes des âmes simples ; trouvez-en de plus raffinées, qui veuillent de votre maîtrise. » L’autre raison tient, je crois, à celle que j’avais déjà développée dans ma communication au colloque du 13 janvier 1998 à l’occasion de la commémoration de « J’Accuse… ! » et publié dans le n° 72 des Cahiers naturalistes : « C’est ainsi, par exemple, que peut s’expliquer que Blum a pu, avec quelques raisons d’espérer, tenter une démarche auprès de Barrès qui était certes l’auteur des terribles lignes du Courrier de l’Est ou de La Cocarde mais était aussi celui d’Un homme libre et de L’Ennemi des lois et un modèle admiré de l’engagement politique de l’écrivain. C’est ainsi, encore, que peut se comprendre que le choix qui fut finalement celui de Barrès ait pu être jugé comme une « trahison [dans un article collectif publié dans La Critique, n° 71, 5 février 1898]. » D’autre part, il ne faut pas oublier que la démarche qui avait conduit Blum chez Barrès ne se faisait pas alors sur une demande de révision du procès Dreyfus. Nous en étions encore loin. Blum demandait à Barrès de signer une « Adresse à Zola », juste cela, et il lui avait bien expliqué dans une lettre qui faisait suite à sa visite (dont elle atteste par ailleurs de la réalité) de quoi il s’agissait en prenant, sur l’Affaire, toutes les précautions pour ne pas heurter son ami. Rappelons cette lettre de Blum à Barrès :

Il se prépare une adresse de félicitations à Zola, adresse d’une ligne qui sans toucher au fond de l’affaire, rendra hommage à la générosité et au courage de son attitude. Votre nom a été prononcé et je me suis chargé très volontiers et sans aucune gêne, de vous demander votre signature. Je n’ai pu considérer votre dernier article que comme un effort d’analyse et d’explication et j’ai trop bon souvenir de vos doutes et de votre anxiété récente pour croire que vous ayez acquis depuis lors, sur cette affaire, une certitude qui puisse vous gêner. L’eussiez-vous acquise, que je ne verrais pas encore de raison qui puisse vous empêcher de rendre hommage même public à l’attitude de Zola qui doit sembler à tout le monde courageuse et honorable. [publiée dans « Léon Blum avant Léon Blum. Les années littéraires 1886-1914 », Cahiers Léon Blum, n° 32, octobre 1999, p. 66.]

Une lettre à laquelle Barrès répondra pour signifier un refus, un refus que dictait – au principe que rendre « ce témoignage dans cet instant et dans la forme dont vous me parlez , cela serait et devrait être interprété comme un acquiescement à la thèse de Zola » – la préférence qui était la sienne de se « tromper avec les principaux éléments nationaux qu’avec deux notables du Sénat et des Lettres » (cité dans Serge Berstein, Léon Blum, Paris, Fayard, 2006, p. 55).

Lazare maintenant. Pourquoi Lazare se retira-t-il, demande Uri Eisenzweig ? Pourquoi Mathieu lui demanda-t-il de le faire ?  Pourquoi Lazare ne signa-t-il pas les listes de protestation ? Pourquoi ne déposa-t-il pas au procès Zola et lors de la première révision ? Autrement dit, pourquoi Lazare s’effaça-t-il et n’apparut-il plus ? Pour tenter d’y répondre, l’auteur reprend les arguments des auteurs qui ont travaillé sur Lazare et fait une proposition, intéressante, qui constitue la trame de son propos et de là de son ouvrage et dont nous pouvons trouver le parfait résumé dans le 4e de couverture : « rejet[ant] le récit comme forme privilégiée du vrai », Lazare s’effacera bientôt d’un combat « centré sur l’effort de raconter la vérité – dont le “J’accuse !” de Zola est le modèle ». Ou autrement dit : « le silence, désormais, du premier de ses alliés [de Mathieu] exprima surtout l’impossibilité ressentie par celui-ci de souscrire à la forme discursive que prenait désormais le combat dreyfusiste : l’effort de prouver des faits plutôt que de dévoiler des mensonges, d’établir un récit voulu véridique, plutôt que de démanteler celui qui ne l’était pas ». Et ce serait pour cela, axe central de l’argumentation de l’auteur, que Lazare tint toujours à nier l’authenticité du bordereau (« et donc, d’une certaine manière, l’acte de trahison lui-même ») en le considérant comme un faux fabriqué pour les besoins de la cause. Pour l’auteur, ce rejet du bordereau « s’inscrit tout naturellement dans la défiance de l’anarchiste à l’égard du récit comme forme du vrai. Plus exactement dans sa réticence à accorder quelque importance que ce soit à une vérité qui ne serait que narrative. Pour Bernard Lazare, le véritable coupable – le véritable ennemi – n’était pas celui qui aurait écrit un bordereau, mais le discours qui avait fait de ce bordereau le critère de la culpabilité ou de l’innocence. En un mot, l’antisémitisme en tant que production narrative : héros, coupables, rumeurs, bruits, légendes – et bordereaux ». D’où le peu d’intérêt de Lazare pour Esterhazy, le fait que le retrait du premier coïncide avec la découverte du second, qu’il n’ait pas participé aux recherches de Mathieu visant à démasquer le coupable, etc. Tout intéressante et stimulante qu’elle soit, l’hypothèse ne nous semble pas tenir. Déjà, il est abusif et peu fondé de dire avec Nelly Wilson que « Lazare manifesta de sérieuses réserves à l’égard de la campagne de Mathieu visant à convaincre l’opinion de la culpabilité d’Esterhazy ». C’est lui qui prépara les affiches qui avaient aussi pour but d’aider à trouver le véritable traître, c’est par lui que transitèrent les lettres d’Esterhazy à Autant et, surtout, si on en croit les rapports de police que cite d’ailleurs Nelly Wilson, il travailla à quelques volumes, plaquettes et brochures visant à dire qui était le uhlan. D’autre part, si Lazare ne participa pas aux recherches c’est qu’il n’avait aucun moyen de le faire et qu’il y avait pour cela des agents payés par Mathieu. Et s’il les « regardait d’un œil assez sévère », comme le rapporte l’auteur en citant Nelly Wilson, c’est en effet parce que pour Lazare ces recherches étaient vaines. En effet « Ce canaille de D… » et le bordereau étaient à ses yeux des faux. Non pas du fait de « la défiance de l’anarchiste à l’égard du récit comme forme du vrai » mais parce que l’Affaire n’était pour lui qu’une machination antisémite. On avait fait des faux pour perdre Dreyfus, soutenait-il, parce que Dreyfus était juif et que c’est lui et lui seul qui dès le début de l’Affaire avait été visé et l’avait été pour cela. Rappelons un extrait de la toute première version de 1895, jamais publiée du vivant de Lazare à la demande de Mathieu et de Demange (et dont on trouvera l’essentiel dans mon Bernard Lazare) :

Pendant l’année 1894, on constate au ministère de la guerre que des pièces disparaissent. Quelqu’un livrait des documents. Ceci est incontestable. D’autant que depuis la condamnation du Capitaine Dreyfus des faits semblables n’ont pas cessé de se produire et se produisent encore.
Donc, un homme, attaché au ministère de la guerre, militaire ou non fournissait des renseignements à une puissance étrangère. A un moment donné, quand les premières constatations furent faites, cet homme put et dut craindre éveiller les soupçons ; il put croire que le terrain devenait dangereux pour lui, ou même il put juger prudent et utile de détourner les suspicions pour sa sûreté personnelle, comme dans l’intérêt de ceux qu’il servait.
Il fabriqua de toutes pièces la lettre-missive en imitant l’écriture du capitaine Dreyfus et la lettre adressée à une ambassade étrangère, revint déchirée et salie à l’État-major général par l’intermédiaire d’un de ces agents [laissé en blanc dans le texte], deux fois espions, que les gouvernements ont intérêt à ménager parce qu’ils leur sont utiles.
Pourquoi cependant a-t-on choisi spécialement le capitaine Dreyfus ? Parce que le capitaine Dreyfus était juif, parce qu’on escomptait la terrible campagne de presse qui s’est produite, parce qu’on savait que l’affaire serait étouffée s’il s’agissait de tout autre officier, de tout autre fonctionnaire même. N’avons nous pas vu étouffer l’affaire Schwartz lorsqu’il a été constaté que cet ex-commissaire de police n’était pas Israélite. Le calcul était juste, la presse s’est ruée sur le Juif et tout appel à la justice a été étouffé.
[…]
Telle est mon hypothèse, je n’y insiste pas, parce que je tiens à apporter des faits et non pas des appréciations. Ce que je puis affirmer après être arrivé à la fin de ma tâche, c’est que la lettre-missive, base unique de l’accusation, est l’œuvre d’un faussaire.

Et si Lazare ne s’attarda pas sur le possible traître dans ses brochures de 1896 et 1897 ce n’est que parce qu’il n’avait rien à dire à ce sujet… les recherches pour le trouver – confirmation pour lui de la pertinence de sa thèse du faux – avaient été vaines… Mais il ne l’excluait pas. Citons pour s’en convaincre les lignes qui suivent de l’extrait précédemment cité :

On me demandera une preuve. La plus convaincante serait assurément de présenter le faussaire lui-même.
Il n’est pas dit que cela ne sera pas fait. En attendant, et si nous nous appuyons sur l’enquête, sur l’instruction, sur l’absence de preuves accusatrices, sur l’ensemble des faits énoncés qui sont tous en faveur du Capitaine Dreyfus, sur toutes les impossibilités psychologiques, morales, matérielles que j’ai énumérées, nous affirmons que le Capitaine Dreyfus est innocent.

On comprend bien ici que si le propos se concentre sur l’innocence et la déconstruction de la narration de l’accusation (et encore on  trouve bien cet « effort de raconter la vérité », cette volonté « de prouver des faits » et « d’établir un récit voulu véridique », dans ce texte qui le premier égrainait une litanie de « j’accuse» ; voir mon Bernard Lazare), déconstruction qu’il mènera ensuite en 1896 dans la version publiée de sa première brochure, sur la base de l’article de L’Éclair, ce n’est que parce qu’il n’était pas possible de faire autrement à ce moment de son travail et du travail de Mathieu (« en attendant »). Et cette question du coupable, il ne l’écartait pas : « Il n’est pas dit que cela ne sera pas fait ». Mais, « en attendant », il travaillait sur tout ce dont il disposait et dont il parlera dans son mémoire à Reinach : « les seuls documents que je possédais ». Et répétons-le, s’il ne croyait sans doute que modérément au traître et à sa possible découverte, c’est assurément parce que la thèse du faussaire ne faisait pour lui aucun doute. Il l’évoquera encore dans sa brochure de 1896 et plus longuement dans celle de 1897. Et si, plus tard, il revint quelque peu sur son premier point de vue, la machination antisémite comme explication demeurait : « la certitude était née en mon esprit que l’affaire était le résultat d’une machination antisémite [en marge : c’est encore mon opinion aujourd’hui, tout en tenant compte des éléments que je n’avais pas à ce moment et du fait que la machination n’a pas été originelle, mais secondaire] », écrira-t-il dans son mémoire à Reinach. Plus tard, en 1899, dans sa lettre à Trarieux, c’est une véritable profession de foi qu’il donnera en expliquant et cette lecture et les raisons de son engagement et de son combat dans l’Affaire :

J’appartiens à la race de ceux qui, a dit Renan, ont introduit les premiers l’idée de justice dans le monde. C’est la foi au règne de cette justice qui a animé tous les miens, depuis les prophètes et les pauvres poètes qui chantaient les psaumes, jusqu’à ceux qui, comme Marx et Lassalle, ont revendiqué les droits du prolétariat, jusqu’aux humbles martyrs de la révolution qui ont expié leur croyance en l’idéal d’équité, dans les géhennes russes, sous le knout ou aux gibets tsariens. Tous, tous ceux-là, mes ancêtres et mes frères, ont voulu, fanatiquement, qu’il fût fait à chacun son droit, et que ne penchât jamais injustement le plateau de la balance. Pour cela ils ont crié, chanté, pleuré, souffert, malgré les outrages, malgré les insultes et les crachats.
Je suis des leurs et je veux l’être. Étant ainsi, ne pensez-vous pas que j’ai raison de parler, de parler de ceux auxquels vous n’avez pas songé ? Et je veux faire plus encore. N’est-ce pas qu’il n’est pas juste qu’au cours de la lutte ardente que nous venons tous de mener, on ait jeté tous les jours en opprobre à la face d’Israël les noms infâmes de Pollonnais ou d’Arthur Meyer ? Faut-il laisser croire à tous que cette collectivité israélite n’a trouvé parmi elle que d’abjects renégats et de louches coquins, valets de bourreau ou de filles ? Non. Aussi, pour les miens, je veux qu’on dise que le premier j’ai parlé, que le premier qui se leva pour le juif martyr fut un juif, un juif qui a souffert dans son sang et dans sa chair les souffrances que supporta l’innocent, un juif qui savait à quel peuple de parias, de déshérités, de malheureux, il appartenait, et qui puisa dans cette conscience la volonté de combattre pour la justice et pour la vérité.
Et si je dis cela, ce n’est pas par désir de vaine gloire, par ambition des hommages inutiles, c’est parce qu’il faut que ce soit dit aujourd’hui, parce qu’il faut que l’on sache que ce juif a trouvé parmi les siens des mains amies – comme la vôtre, mon cher Reinach – pour se tendre vers lui au jour de la lutte solitaire, et qu’il a entendu battre à l’unisson des siens le cœur des humbles de sa race. Il devait en être ainsi, car Dreyfus n’a pas été pour moi, et pour ceux qui ont pensé comme moi, uniquement un homme accablé par un inexorable destin et qu’il fallait sauver.
Dès ces sombres matinées de novembre 1894, où la meute atroce des Judet et des Drumont se rua sur lui, Dreyfus m’est apparu comme le symbole du juif persécuté. Il a incarné en lui, non seulement les séculaires souffrances de ce peuple de martyrs, mais les douleurs présentes. J’ai vu à travers lui les juifs parqués dans les ergastules russes, aspirant vainement à un peu de lumière et de liberté, les juifs roumains auxquels on refuse les droits d’hommes, ceux de Galicie, prolétaires que les trusts financiers affament, et qu’assomment les paysans fanatisés par leurs prêtres, malheureux se ruant sur de plus malheureux qu’eux. Il a été pour moi la tragique image des juifs algériens traqués et pillés, des malheureux émigrants mourant de faim dans les ghettos de New York ou de Londres, de tous ceux dont la désespérance cherche un asile dans tous les coins du monde habité, un asile où ils trouveront enfin cette justice que les meilleurs d’entre eux ont tant appelée pour l’humanité entière.
Voilà pourquoi, Monsieur, Dreyfus m’a été cher, cher par ses origines et par celles qu’il incarnait ; voilà pourquoi j’ai voulu parler aujourd’hui, non pour dire ce que j’ai fait, mais pour affirmer ce que je veux faire, maintenant, demain, toujours, pour ceux de mes frères qui suent encore la sueur de sang qu’a suée le juif Jésus.

Et de cela, de cette lecture, nous le savons, les dreyfusards ne voulaient pas. C’est peut-être bien ce que voulait dire Vaughan, aimablement, quand il écrivait à son sujet que Lazare lui semblait guidé « plutôt par d’affectueuses sympathies que par des convictions basées sur des preuves matérielles et mathématiques ». Car en cela et en cela seul peut à notre point de vue résider l’explication de sa mise à l’écart, le fait que Mathieu la lui demanda et qu’il l’accepta. Sa brochure de 1897, celle avec les expertises d’écriture, avait déplu à Scheurer-Kestner et même à Reinach qui avaient essayé, en vain, d’empêcher la parution de « cette sotte publication ». La question de la mise en avant comme grille explicative de l’antisémitisme était à leurs yeux dangereuse et la thèse du faussaire insoutenable. Scheurer-Kestner considérait ainsi cette dernière brochure comme, ainsi qu’il l’écrira à Reinach, « de nature à effacer tout le reste, dans l’esprit du gros public [je cite ici un passage de mon histoire de l’Affaire à paraître ; les références que je ne mets pas ici pour alléger le texte s’y trouvent] ». Il ajoutera, quelques jours plus tard : « […] je trouve cette publication, au moins inutile et tout ce qui est inutile, dans pareille circonstance, est nuisible. Je considère, par exemple, la conclusion de M. Crépieux-Jamin comme extrêmement dangereuse, parce qu’elle est fausse. Il dit qu’il est probable que la pièce a été fabriquée dans l’intention de nuire à Dreyfus – c’est faux – archifaux ». Quant à Reinach, il estimera que « […] toute la partie philosophique, psychologique, physiologique, est désastreuse. D’abord, ces messieurs ne sont pas d’accord entre eux. Secundo, alors même qu’ils seraient d’accord entre eux et qu’ils n’écriraient pas le plus barbare des jargons, leurs silhouettes graphologiques ne peuvent intéresser que des professionnels de cette science embryonnaire. L’immense majorité du public haussera les épaules, l’impression produite par la partie technique sera diminuée d’autant – et Drumont oubliera les articles où il a proclamé l’infaillibilité de Crépieux-Jamin. Il faudrait donc obtenir à tout prix la suppression de ce galimatias. Mais il y a autre chose encore. À réflexion, je vois à cette publication, même réduite, un gros inconvénient. De toute façon, dans toutes les hypothèses imaginables, il faudra faire un nouveau procès. Or, ce jour-là, la publication préalable – bien que postérieure à votre intervention, j’entends la publication préalable au procès, – d’expertises payées affaiblira encore la valeur de déclarations que feront MM. Crépieux-Jamin et Bridier cités comme témoins ».
Cette brochure avait déplu, la thèse défendue plus encore et le traître, qui contredisait la thèse du faux, allait être quelques jours après la publication de cette deuxième brochure découvert. Mathieu ne pouvait pas refuser à Scheurer-Kestner d’écarter définitivement Lazare et Lazare s’étant trompé ne pouvait qu’accepter. Voici qui est simple et qui nous semble permettre d’expliquer simplement ce retrait. Ce désir de voir disparaître Lazare se retrouve d’ailleurs dans une lettre de Picquart, de 1901, Picquart reprochait à Reinach de n’avoir pas écouté les conseils donnés et de s’être « servi d’une certaine personne »… Car en effet, pour ouvrir une parenthèse à la lettre de Picquart, si Lazare se tint en retrait, il ne disparut pas. Il ne se manifesta plus guère publiquement mais fut présent à tous – ou presque – les moments clés. Il fut sans doute celui, comme on le verra dans mon Histoire de l’affaire Dreyfus à paraître, qui apporta le « J’Accuse!…» à L’Aurore, celui qui aida à la préparation du procès Zola, nous en reparlerons, qui y organisa la sécurité des témoins dreyfusards, qui agit pendant la campagne pour les élections générales de mai 1898, qui amena les anarchistes dans la bataille, qui fut chargé d’aller trouver Zola aux premiers jours de son exil, et, s’il ne fut pas, comme le souligne Eisenzweig, de la réunion du 3 septembre 1898 au cours de laquelle fut rédigée la demande de révision de Lucie Dreyfus, il fut présent à celles qui furent organisées pour tenter de parer aux tentatives de coups d’État à la fin de cette même année comme il fut présent à la plupart de celles qui, après Rennes, avaient pour but de discuter de la question de la grâce de Dreyfus. Mais cela posé, revenons sur cette mise à l’écart et sur ses raisons. Il est clair que sa seconde brochure en est une explication mais qu’elle en fut surtout le prétexte. Son anarchisme irritait, sa volonté de placer l’Affaire sur le seul terrain de l’antisémitisme plus encore et, ajoutés à ses combats « parallèles », Lazare devenait pour beaucoup un allié de plus en plus encombrant. Depuis le printemps 1897, il était en effet devenu un sioniste actif (il dirigeait ainsi la partie française de la revue Zion), prônait le nationalisme juif et menait un combat actif au sein du Comité de défense contre l’antisémitisme (voir à ce sujet mon Bernard Lazare) qui pour les antidreyfusards était la preuve de l’existence du fameux Syndicat. Il est clair qu’un Scheurer-Kestner qui se préoccupait, comme il le dit, « des apparences [qu’il] risquai[t] de donner en [s]e laissant envahir par des ingérences juives », ne pouvait accepter les revendications nationalistes de Lazare et sa volonté de voir l’Affaire comme un moment de l’histoire de l’antisémitisme. Et s’il pouvait être un problème pour le vice-président du Sénat, il l’était plus encore pour un Labori. On se souvient peut-être de cet étonnant manuscrit que j’ai révélé dans mon Lazare, manuscrit dans lequel l’avocat de Zola et des Dreyfus écrira : « Bernard Lazare était sioniste. C’est ce qui explique à la fois ce qu’il y a de noble dans son rôle et qu’il se soit placé dans l’affaire Dreyfus au point de vue juif et non pas au point de vue français ou humain. D’où nos divergences ». Pour un Labori, pour Picquart aussi, Reinach, Lazare et quelques autres avaient fait de l’Affaire et du « mouvement vraiment aryen du début », une « affaire juive », comme l’écrira l’avocat avec un plume empruntée à Drumont. Tous ne s’étaient émus, ajoutait-il, « que pour leur frère juif et pour leur nation ».
Passons aux suites de cette mise à l’écart. Lazare ne déposa en effet pas au procès Zola. Mais qu’aurait-il pu y dire ? Il n’était ni un témoin de moralité de Zola ni quelqu’un qui avait quoi que ce fût à révéler qu’on ne sût déjà. Mais il fit partie de ce « conseil de défense » qui fut chargé de préparer le terrain à Labori, de rédiger les questions aux témoins. Il ne déposa en effet pas devant la Cour de cassation mais uniquement parce qu’il n’avait pas été convoqué par les magistrats qui ne crurent pas utile de l’entendre. Fabre, en revanche, dans son enquête sur Picquart le fit appeler et l’entendit. Il ne signa pas les principales listes de protestation, en effet. Mais il est inexact de dire qu’il n’en signa aucune. Il signa en effet celle du Siècle en septembre 1898 pour l’édition de l’affiche en réponse au discours de Cavaignac. Pourquoi donc ne signa-t-il pas les autres ? Nous nous doutons de la raison pour laquelle son nom n’apparaît pas sur celle en faveur de Picquart qu’il n’aimait pas. Mais pourquoi ne signa-t-il pas celles de janvier 1898 ? Et ce d’autant plus qu’il était un proche de Lucien Herr – qui en était à l’origine – et qu’il le voyait souvent à ce moment ? Vexation d’avoir été écarté ? Jalousie de voir aboutir Zola là où il avait échoué et d’aboutir avec un texte dont il lui avait donné, comme nous l’évoquions précédemment, la fin si célèbre ? Nous l’ignorons. Mais souvenons-nous de cette petite pensée qu’il griffonna plus tard pour lui-même et qui peut peut-être en constituer l’explication : « On ne me pardonne pas d’avoir vu clair alors que personne ne voyait rien, alors que nul ne voulait bien agir, alors que je criais dans l’indifférence. Ce sera mon honneur d’avoir donné le premier coup de hache et d’avoir si bien tendu la pioche que tous les dreyfusards ont été obligé de passer par la brèche que j’avais faite et qu’il n’ont fait que répéter ce que j’avais dit. »
Dans le même mouvement, Eisenzweig s’interroge sur le premier moment de la conviction de Lazare. Il rappelle pour cela la discussion avec Stock au cours de laquelle l’auteur des Porteurs de torches lui avait fait part de son peu d’intérêt pour un riche bourgeois (« Ah ! si c’était un pauvre Diable, je m’inquiéterais de lui aussitôt, mais Dreyfus et les siens sont très riches, dit-on, ils sauront bien se débrouiller sans moi, surtout s’il est innocent »), rappelle aussi sa conversation à Rennes avec Huret au cours de laquelle il lui rappela lui avoir fait part de sa conviction au lendemain du procès. Eisenzweig s’interroge du coup sur une apparente contradiction en partie à cause de l’article du 31 décembre donné à L’Écho de Paris et dans lequel Lazare parle d’antisémitisme et n’évoque aucunement l’innocence de Dreyfus. Eisenzweig écrit :

[…] je n’affirme aucunement qu’il ait été impossible que Lazare se fût rapidement convaincu de l’injustice individuelle commise. Sur la base des documents existants, toutefois, en parler comme d’un fait avéré me semble correspondre un peu trop facilement à cette vision quasi mystique de Bernard Lazare comme « prophète ». Comme s’il était difficile de parler de questions juives sans tomber dans l’hyperbole, ou dans la mythologue.

Aller au bout de cette interrogation sur la base des documents existants, justement, aurait pu permettre de se référer aussi à Pierre Bertrand dont le témoignage vient en tout confirmer celui d’Huret : « […] je me souviens du soir triste de décembre 1894 où, marchant côte à côte, humiliés, désespérés, vous m’avez le premier dit : Dreyfus est innocent ! » [Pierre Bertrand, « A Bernard Lazare », Le Journal du Peuple, n° 118, 5 juin 1899]. C’est donc la campagne d’octobre à décembre 1894, tout d’abord et sans doute encore imprécisément, puis le procès qui l’avaient éclairé, puis convaincu et lui permettront, quelques semaines plus tard, de répondre positivement à la demande de Mathieu Dreyfus. Mais pourquoi alors dans cet article publié après la condamnation, Lazare ne parle-t-il pas de sa conviction, lui qui n’avait en effet pas hésité à se mettre en avant dans sa défense des compagnons anarchistes persécutés ? Je pense que pour Lazare, tout convaincu qu’il était, il y avait un message bien plus important à faire passer que celui qui ne concernait qu’un seul homme. L’Affaire redonnait vigueur à l’antisémitisme et c’est contre cela qu’il fallait se battre. Et pour se donner le chance d’être entendu, il fallait, stratégiquement, le faire non comme un partisan mais comme un observateur. Et d’ailleurs, quand bien même l’eût-il voulu qu’il ne l’aurait certainement pas pu. Son article aurait sans doute connu le sort de celui d’Ajalbert que refusa L’Éclair, celui de Cornély au Gaulois, celui de Saint-Georges de Bouhélier à L’Événement ou celui de Bauër qui se souviendra plus tard avoir été lié à un journal [, L’Écho de Paris,] où il [lui] [était] interdit de dire [s]on angoisse, de réclamer la vérité et la lumière ».
Toutes ces réponses données, qui constituent peut-être autant de réserves sur l’interprétation du fait historique, ne diminuent toutefois pas l’intérêt d’un livre passionnant, stimulant, agréable à lire de surcroît, précis et rigoureux dans ses sources et qui nous dit une nouvelle fois, sans tenter de nous révéler quelque vérité cachée qui n’intéresse personne, combien l’Affaire constitue un matériau riche à la connaissance de laquelle toutes les approches sont profitables.

Uri Eisenzweig, Naissance littéraire du fascisme, Paris, Seuil, Librairie du XXie siècle, 192 p., 19 €

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