Le Procès-verbal du Congrès sioniste de Bâle de 1897

premier-congres-sioniste-bale-29-31-aout-1897-protocole-officiel-de-workshop19-972443651_MLWorkshop 19, maison d’édition sise à Tunis, vient de nous donner à lire le procès-verbal du premier congrès sioniste tenu à Bâle en août 1897. Cette « première édition française », comme le dit la couverture – le texte n’avait été en effet jusqu’alors publié qu’en allemand, en 1898 puis en 1911, et en hébreu en 1947 –, appelle quelques commentaires.

Cette édition n’a pas pour but de nous donner à lire un document historique, de nous permettre de comprendre ce que furent les premiers temps du sionisme mais ce que fut ce « nouveau chapitre dans l’histoire [qui] marque le début officiel des souffrances d’un autre peuple, celui de Palestine, qui voit ses droits naturels niés depuis 66 ans », ainsi que l’écrit le préfacier, Fausto Giudice. Soit. Laissons de côté la question palestinienne qui n’a vraiment que peu à faire ici et penchons-nous sur cette préface qui lit dans ces procès-verbaux ce qui n’y est pas dit et qui passe sous silence l’état des lieux de la persécution dont les juifs étaient alors victimes et qui constitue l’essentiel des rapports des différents délégués. Mais cela ne serait rien encore si le préfacier ne se sentait obligé en un parallèle historiquement et intellectuellement scandaleux de nous expliquer – à deux reprises – quelle communauté existe entre les idéologies sioniste et nazie. Et, pour nous expliquer cela, de nous révéler qui était Max Nordau, « inventeur du terme Entartung (dégénérescence), qui connaîtra plus tard le succès que l’on sait, avec les nazis, qui décréteront le combat contre l’art dégénéré (cubisme, fauvisme, expressionnisme, etc.) ». Quel saisissant raccourci. Nordau a certes attaqué « l’art dégénéré » dans son célèbre Entartung (1892-1893) mais il n’en n’a ni inventé le mot (déjà présent avec le même sens chez Morel, Lombroso, etc.), ni le concept en vogue en Allemagne et en Autriche-Hongrie tout au long du XIXe siècle. Et si pour lui l’art a une influence pernicieuse sur la société, à travers ses valeurs traditionnelles et sa morale qu’elle sape consciencieusement – et c’est en cela qu’il est dégénéré –, il adopte un point de vue tout simplement misonéiste, qu’on pourrait aujourd’hui qualifier de réactionnaire, d’eugéniste aussi (assez répandu finalement chez les sociaux-démocrates), mais qui n’a rien de commun, est-il besoin de le dire, avec celui que développeront les nazis. Pour eux – qu’on voit mal à vrai dire aller puiser le fondement de leur idéologie chez une des grandes figures du sionisme –, l’art dégénéré, ainsi qu’ils le présenteront – ne fût-ce que dans la célèbre exposition de 1937 – était un art juif et bolchevik. Il est dommage que plutôt de jouer sur les mots en les vidant de leur sens exact pour les rapprocher et les confondre, notre préfacier, si heureux de nous faire part de ses découvertes, n’ait pas cru nécessaire de nous préciser que pour Nordau une des formes de dégénérescence, d’hystérie, est justement l’antisémitisme… Et puisqu’il est question de jeux sur les mots, il nous faut nous arrêter sur le titre de cette « première édition française ». Ce Protocole officiel du premier congrès sioniste est certes le titre exact, le titre allemand (Officielles protocoll), et correspond au mot quelque peu vieilli qui définit les actes « portant les résolution d’une assemblée, d’une conférence internationale », comme nous le dit le Robert, mot auquel l’usage et notre époque ont préféré celui de « procès-verbal ». Précision historique, fidélité au texte d’origine et sens du mot juste ou petit jeu de référence ?

gal_3974gal_3975On aura compris qu’il n’est ici question que de profiter de l’aubaine pour revenir sur la question éculée des Protocoles des Sages de Sion. Le préfacier, Fausto Giudice, ne nous soutient pas leur authenticité mais nous explique au contraire tout le profit que nous pourrions tirer à lire ces « discours consignés dans ce protocole authentique, qui en disent beaucoup plus long que tous les faux protocoles ». Un propos – la question de l’authenticité des Protocoles de Sages de Sion mise à part – qui n’est pas sans rappeler – chose savoureuse après le rapprochement évoqué entre sionisme et nazisme – ce qu’écrivait Alfred Rosenberg quand, citant un passage du discours d’Herzl à Bâle, il expliquait qu’il « pourrait être emprunté directement aux Protocoles » (Der Weltverschwörerkongress zu Basel 1897 : Um die Echtheit der zionistischen Protokolle, 1927). Une thèse sans surprise et qui était déjà celle que défendait la revue Révision quand, dans ce style toujours caractéristique, fait de haine expectorée, elle publiait en 2008, accompagné « d’un aperçu sur les différents modes de traduction, qui souligne l’imposture d’Israël et la misère intellectuelle de très  nombreux traducteurs goys », le seul discours de Nordau qui, nous disait encore l’introduction, « rappelle étrangement le Protocole des sages de Sion ».

Un curieux livre donc. Il faudrait en vérifier ligne à ligne la traduction (surtout quand on voit que la seule traduction proposée dans la préface au mot  « schnorrer » est « parasites, escrocs »), en oublier cette insupportable préface, et le prendre pour ce qu’il est. Loin de tout militantisme, il est pour nous un document important et attendu pour savoir ce que fut le premier congrès sioniste et ce qu’était, puisqu’il parle avant tout de cela, l’antisémitisme en ces années 1890, antisémitisme qui permit autour du nom d’un capitaine français un déchaînement de haine que certains aujourd’hui encore ont intérêt à entretenir…

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