Une lettre d’Hermann-Paul sur Dreyfus à Rennes

La lettre est connue mais comme elle est repassée en vente  récemment dans l’incroyable collection Dominique de Villepin (organisée par Pierre Bergé et associés, 29 novembre 2013, n° 421), redonnons-là pour le témoignage important qu’elle représente.

421HERMANN-PAUL. Lettre à un ami. Rennes, 1899. Lettre autographe signée: 4 pp. in-8. Le procès de Rennes par un témoin oculaire. En octobre 1898, la Cour de cassation accepta la demande de révision déposée par la défense du capitaine Dreyfus. Ce procès en appel, très médiatisé, se tint durant les mois d’août et de septembre 1899 au Conseil de guerre de Rennes, dans une ambiance extrêmement tendue. Contre toute attente, et malgré les éléments nouveaux apportés par la défense, le capitaine Dreyfus fut de nouveau reconnu coupable, avec « circonstances atténuantes » toutefois, et condamné à dix ans de réclusion. Le peintre, illustrateur et caricaturiste Hermann-Paul (1864-1940) fut chargé par le quotidien le Figaro de couvrir le procès. Surnommé le « Forain de gauche », cet ami de Cézanne était un dreyfusard engagé. Sa lettre rend vivantes les attitudes de l’accusé pendant le déroulement du procès. C’est avec un regard de peintre qu’il décrit son sujet: Dreyfus est terrible à voir! C’est la statue du remords. Il est vouté, les genoux pliés, les brans [sic] ankylosés; il a l’air d’un mannequin, même la tête, avec ce crâne blanc, un peu de rose aux joues, de bleu au menton et cette fine moustache comme dessinée au pinceau. L’aspect blafard de l’ensemble avec des taches rouges & bleues lui donne l’air d’une pièce anatomique. Le 1er jour il était livide & quand il s’est levé pour protester de son innocence, cette voix étranglée & cette bouche sans salive, les sanglots étouffés dans sa gorge, ses mains tremblantes & ses jambes grelottantes en faisaient l’image du désespoir & il représentait réellement la « Victime ». Hier ça a été autre chose quand il s’est dressé devant Mercier ferme, droit & menaçant – il a eu alors pour son bourreau un regard de hauteur méprisante qui avait une véritable grandeur & nous avons vécu là une minute dont le souvenir nous poursuivra. On joint un dessin original à la mine de plomb de Hermann-Paul, exécuté durant cette période. Il représente une femme déposant à la barre devant la Haute Cour et porte cette légende: « Quelle est votre profession Me Cardinale – Nationaliste. » Quelques mois plus tôt, lors d’un procès, la romancière Gyp, qui joua un grand rôle dans l’affaire Dreyfus par ses articles et ses caricatures, avait répondu au magistrat l’interrogeant sur sa profession: « Antisémite! » (Collection Gaston Calmette, vente du 21 novembre 1932, n° 161).

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