Laurent Greilsamer et Fred Duval sur RCF

On pourra écouter cette longue émission de radio (voir à la fin), animée par Stéphanie Gallet, et à laquelle étaient invités Fred Duval pour sa bande-dessinée (voir ici) et Laurent Greilsamer pour son La Vraie vie du capitaine Dreyfus (voir ici). Une émission tout à fait passionnante et surtout pour les interventions d’Yves Pitette, auteur en 2011 d’une Biographie d’un journal. La Croix (Paris, Perrin), et qui est venu parler avec précision et justesse de son sujet, et de Fred Duval qui s’est montré tout à fait passionnant et nous a donné un éclairage bienvenu sur son livre et sa genèse.


Mais cela dit, il nous faut apporter quelques précisions aux propos tenus par Laurent Greilsamer dans ce qu’il a pu dire au sujet du livre de qualité qu’il nous a donné. Au sujet des raisons de la protection dont bénéficia Esterhazy comme en ce qui concerne Henry et son rôle, Laurent Greilsamer nous dit que nous sommes aujourd’hui dans l’impossibilité de nous prononcer et que demeurent donc « des doutes » dans la mesure où « beaucoup d’archives ont été détruites ou ont été volées ». Il n’a bien sûr jamais existé d’archives expliquant noir sur blanc le rôle de l’état-major et d’Henry et en dehors du bordereau, du rapport Wattinne, de quelques autres rares pièces, rien ne fut détruit et aucune pièce ne fut jamais volée. Au contraire même, c’est parce que tout fut gardé que la Cour de cassation put découvrir tant de faux et qu’il est aujourd’hui encore possible d’en découvrir de nouveaux.

Concernant la déportation de Dreyfus et son « séjour » à l’île du Diable, Laurent Greilsamer nous dit ce que furent les conditions de déportation de Dreyfus : « On lui donne quasiment pas de nourriture, donc il va très rapidement être dénutri, il va perdre beaucoup de dents, mais en plus on ne le soigne pas, il y a des insectes, etc. Donc en réalité il est envoyé à la mort et il n’a pas le droit d’adresser la parole à ses gardiens et les gardiens n’ont pas le droit de lui adresser la parole. Donc il perd très rapidement l’usage de la parole. » Jamais Dreyfus ne perdit la parole et si en effet les conditions de sa déportation furent épouvantables, jamais on ne lui refusa nourriture et soin. De même, Mercier n’a pas envoyé Dreyfus à l’île du Diable « pour une seule raison, c’est qu’il y meure très vite ». Jamais, comme il l’ajoute : « […] deux ans après sa mise sur l’île du diable, comme il n’est toujours pas mort et comme l’état-major et le ministère de la Guerre et le ministère des Colonies, qui est responsable du bagne, ne comprend pas cette survie, eh bien on envoie tout un mémorandum au commandant responsable de l’île du Diable et notamment on leur dit : lorsqu’il va mourir, parce qu’il va mourir le matricule untel, surtout le cerveau sera laissé dans la boite crânienne, surtout, alors ça c’est entre guillemets, surtout ne l’embaumez pas parce que évidemment le ministère des Colonies et le ministère de la Guerre veulent éviter tout culte ultérieur éventuel. » C’est en fait exactement le contraire. Les Colonies et la Guerre redoutaient le décès de Dreyfus. Deniel pouvait ainsi écrire en octobre 1898 à son supérieur :

[…] Dreyfus ne doit disparaître ni par le suicide, ni par la maladie, car on ne manquerait pas d’imputer sa mort au gouvernement : la part serait vraiment trop belle pour les hommes de désordre, au moment où la France traverse une crise épouvantable dont les conséquences ne peuvent être calculées.
[…]
Lorsque la Cour de Cassation se sera prononcée, peu importe son suicide si la révision est rejetée ; mais si, au contraire, Dreyfus doit rentrer en France, il faut qu’on sache bien que nous n’avons jamais cherché à le faire disparaître et que nous ne craignons pas qu’on étale au grand jour la vérité – quoique nous soyons toujours persuadés, aux Îles du Salut, qu’elle sera impitoyable.

Et s’il devait advenir, ce décès, il ne fallait pas qu’on pût douter de sa réalité et développer à longueur de colonnes des couplets sur un gouvernement complice qui aurait laissé faire, voire permis, l’évasion du précieux condamné. C’est pour cela qu’en cas de décès, le gouverneur Danel, en octobre 1896, proposa que l’on effectuât, en ce cas, un « moulage du faciès » de Dreyfus et que Lebon, qui avait accepté cette excellente initiative, avait justement demandé que le corps fût embaumé. Le médecin-chef Le Jollec avait ainsi expliqué de quelle manière il convenait de procéder :

Aussitôt le décès dûment constaté on procédera à l’enlèvement des viscères thoraciques & abdominaux. Une ligature très solide sera placée sur l’aorte auprès de son origine & l’artère sera coupée entre cette ligature & le cœur.
Les viscères étant enlevés, les cavités thoracique & abdominale seront asséchées avec le plus grand soin & remplies exactement d’étoupe très sèche, passée à l’étuve s’il est possible. – On fera ensuite une suture très soignée de la peau.
Afin que la face reste complètement intacte, le cerveau sera laissé dans la cavité crânienne. On procédera alors à l’injection du cadavre. – Le liquide employé sera, indifféremment une solution concentrée de sulfate de zinc ou de chlorure de zinc. – La quantité sera de quatre à cinq litres. – Il serait utile d’ajouter à ce liquide une solution de 1 gr. de carmin dans 4 gr. d’ammoniaque.
L’injection sera faite au moyen d’une seringue à hydrocèle, ou autre, de capacité plus grande. Le bec de la canule sera introduit dans l’une des carotides préalablement dénudée & incisée. La seringue devra être vidée à plusieurs reprises coup sur coup, puis à de plus larges intervalles, l’imbibition des tissus se faisant lentement. – On empêchera au besoin, l’issue du liquide au moyen d’une ligature temporaire jetée sur la carotide au-dessous du bec de la canule.
L’injection pourra aussi être faite d’une façon continue au moyen d’un récipient contenant la solution conservatrice, maintenue à une certaine hauteur (lm50 environ) au-dessus du corps & tout l’orifice de vidange serait relié par un tube de caoutchouc à la canule de la seringue. – L’écoulement devra être très lent, & l’opération ne sera terminée que lorsque le niveau du liquide cessera de baisser dans le récipient.
L’injection terminée, la canule sera retirée avec les précautions voulues, [manque la suite] la carotide sera liée au-dessus & au-dessous de l’incision qui y aura été faite & la peau sera suturée.

Il est heureux que Laurent Greilsammer veuille, après les travaux de Vincent Duclert, qu’il utilise largement et a tendance à trop oublier, redonner sa vraie place à Dreyfus. Mais faire cela doit être possible en se contentant de dire l’histoire.

 On pourra aussi écouter une autre interview de Laurent Greilsamer sur RCJ, pour l’émission « Post face », variation de la précédente. Les mêmes fantasmes, les mêmes contre-vérités historiques et quelques nouvelles improvisations (les Dreyfus parlant yiddish ; le dossier secret constitué de faux ; Dreyfus ignorant jusqu’à Rennes les raisons de sa condamnation). A écouter ici.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *