Dictionnaire biographique et géographique de l’affaire Dreyfus (I) : Sébastien Faure

Faure

Le Dictionnaire biographique et géographique de l’affaire Dreyfus devrait paraître en 2017 chez Champion. En attendant d’en dire plus et d’en expliquer précisément à quel projet il répond, nous donnerons ici, de temps en temps, quelques notices :

Faure, Auguste, Louis, Sébastien, publiciste et conférencier français, né à Saint-Étienne (Loire) le 6 janvier 1858, décédé à Royan (Charentes-Inférieures) le 14 juillet 1942.
Né dans une famille aisée, Faure fit ses études chez les Jésuites. Se destinant à la prêtrise, il fit, pendant dix-huit mois, un noviciat à Clermont-Ferrand. Son père, malade, lui ayant demandé, pour se consacrer à sa famille, de renoncer à sa vocation, Faure entra dans une compagnie d’assurances. Après s’être engagé dans l’infanterie, où il resta peu de temps, après un voyage d’une année en Angleterre, il trouva, à Saint-Étienne un poste d’inspecteur dans une compagnie d’assurances. Marié en 1885 avec Blanche Faure, divorcé en 1888, Faure monta à Paris où il trouva un emploi à la Société des voyages et villégiatures à crédit. Depuis 1885, il se consacrait à la propagande socialiste et avait même été, à Bordeaux où il s’était installé avec son épouse, cette même année, candidat malheureux du Parti ouvrier aux législatives. Entre temps, en 1884, il avait été initié par la Logue « La Vérité » (Bordeaux). Il quittera la franc-maçonnerie en 1914 (Dictionnaire de la FM, pp. 386-387 ; Ligou, p. 446). Auteur, en 1887, d’une brochure, Féodalité ou Révolution. Le machinisme et ses conséquences, membre du Syndicat des hommes de peine, il s’éloigna peu à peu du guesdisme pour se rapprocher de l’anarchisme. Il vécut alors de tournées de conférences dans lesquelles il mit son grand talent d’orateur au service de ses idées dont ce « missionnaire de l’idée libertaire », ce « commis-voyageur de l’anarchie » (Zévaès, préface à Humbert, p. 20) sera un des plus brillants vulgarisateurs. Défenseur, en 1892, de Dardare, Descamps et Léveillé, qui déterminèrent Ravachol à agir et sur le procès desquels il publia un nouveau texte, L’Anarchie en cour d’assises, il fonda, à Romans, une éphémère La Vérité, puis, peu après, à Marseille, un autre titre qui ne vécut guère plus, L’Agitateur. Arrêté pour les articles trop vigoureux qu’il y publia, il fut condamné à dix-huit mois de prison. Au début de 1894, il se vit confier, par Vaillant, qui sera exécuté début février pour la bombe qu’il avait lancée à la Chambre, sa fille Sidonie. En 1894, il fut à nouveau arrêté et fut du fameux Procès des Trente.
Ayant fondé, le 16 novembre 1895, Le Libertaire, il garda, pendant très longtemps, un complet silence sur l’Affaire. Ainsi ne rendit-il compte ni des événements de septembre 1896 ni de la brochure que Bernard Lazare lui avait envoyé au début de novembre. C’est pourtant Lazare, sans aucun doute, qui sut le convaincre de se mêler à la bataille. Même si le premier des dreyfusards n’en parla pas, nous savons qu’il lui rendit visite (Jeanne Humbert, p. 152 note 1) et il n’est pas douteux qu’il sut trouver les mots qui le touchèrent. Peu après, en effet, Faure publia son premier article sur le sujet . Il y parlait de l’Affaire naissante comme du « Jouet de l’année » et insistait sur le fait qu’il n’avait et ne pouvait avoir, relativement à l’innocence ou à la culpabilité du capitaine, aucune opinion. « Au surplus, ajoutait-il, la personnalité de Dreyfus m’est indifférente. Comme officier, il appartenait à cette caste d’individus qui commanderaient le feu contre moi et mes amis demain, si, demain, la révolte s’affirmait hautaine contre l’hypocrite pourriture de l’Autorité. A ce titre, il m’est plutôt antipathique ». Mais écartant ses propres sentiments sur le sujet et sur l’homme, il ne voulait que poser la question de la trahison pour « reconnaître que rien n’est moins démontré ». Et de prendre à parti, à la suite, en utilisant les arguments et les exemples donnés par Lazare dans son second mémoire, les antisémites et de dénoncer le huis-clos dont on se « servira […] contre tout ce qui vibre, sait et veut » (« Le Jouet de l’année. La Question Dreyfus », 4-11 décembre 1897). Par la suite, après avoir essayé de démontrer que les juges qui condamnèrent Dreyfus avaient pu se tromper, qu’ils n’étaient pas infaillibles (« La Chose jugée », 18-25 décembre), il défendit Scheurer-Kestner et lui rendit hommage (« Debout dans la fange ! », 11-18 décembre) et célébra Zola (« Le Bon et honnête journalisme », 25 décembre 1897-1er janvier 1898) à qui, le 14 janvier 1898, il écrivit, éprouvant « le besoin de vous exprimer la satisfaction que m’a procurée la lecture de votre “Lettre au Président”. / Elle est d’un cœur généreux, d’un caractère élevé, d’une pensée mâle et fière./ Je considère que de tous vos écrits, c’est celui qui vous fait le plus d’honneur, puisque c’est celui qui soulève le plus de colères » (f. 151). Après « J’Accuse… ! », Faure, désormais engagé, signa aussi la première protestation (6e liste).
Toujours plus actif, Faure organisa, le 15 janvier, au Tivoli Vaux-Hall, une réunion publique pour protester contre le huis-clos. Faure, Louise Michel, Henri Dhorr, Broussouloux, et Tortelier devaient y parler. L’affiche, qui reprenait le premier article de Faure, s’en tenait à la dénonciation de l’infamie que constituait le huis-clos, précisant que les organisateurs ne savaient rien – mais pas qu’ils ne voulaient rien savoir – de l’innocence ou de la culpabilité de Dreyfus et d’Esterhazy. Un placard, en revanche, annonçant la réunion, fut édité, qui reprenait le délirant acte d’accusation de Besson d’Omerscheville et le commentait en insistant sur l’innocence du condamné. Quelques jours plus tard, le 22, il organisa un autre meeting, « Sabre et goupillon », où Dhorr et Broussouloux prirent aussi la parole.
Grave et Pouget, qui refusaient de s’engager, n’apprécièrent guère l’engagement de Faure et, prenant pour prétexte le placard trop dreyfusard à leur goût du premier meeting, l’attaquèrent de front en s’interrogeant sur la nature réelle et la valeur de son anarchisme (voir leurs notices ainsi que les notices Ferrière et Le Libertaire). En réponse, Faure publia deux articles. Dans le premier, « Curiosité », il mettait au défi qui que ce soit de « relever une seule opinion, une seule parole qui soit en désaccord avec les idées que depuis dix ans j’expose », ajoutant : « Je ne regrette rien de ce que j’ai dit ou écrit. Je n’ai pas une phrase à retrancher de ce que j’ai écrit ou dit ; ce serait à refaire, je recommencerais sans la moindre hésitation » (29 janvier-5 février 1898). Dans le second, « Feu partout », il profitait de l’occasion de saluer les compagnons qui à Paris, en province, en Algérie, organisaient des réunions contre le huis-clos et les menées antisémites, pour glisser quelques mots à l’attention de ceux qui prononçaient les excommunications : « […] osera-t-on répéter que “ces affaires” ne nous regardent pas et qu’il convient de se tourner les pouces ? / Si c’est l’aveu de ceux pour qui la Révolution toute entière consiste à publier des journaux, qu’ils se terrent dans leur bureau de rédaction. – Ce n’est pas nous qui les obligeront à en sortir, encore moins qui leur retireront, s’ils refusent, leur brevet d’anarchistes. – Nous déplorerons leur aveuglement et leur indifférence, voilà tout ». Pour appeler les compagnons réticents à se mobiliser, à suivre le mouvement qu’il avait amorcé, mais aussi pour se justifier, « face aux commentaires si nombreux, si inexacts, si contradictoires, et, quelques-uns, si injustes, si malveillants » dont il était l’objet, Sébastien Faure entreprit d’expliquer longuement sa position et celle de ses amis. Dans ce même numéro du 29 janvier, commençait la publication des « Anarchistes et l’affaire Dreyfus » qui paraitra, complet, en quatre livraisons et fera l’objet d’une plaquette à l’imprimerie Lafon que Stock rééditera. Faure se bornait à rappeler ce, qu’anarchiste, rien qu’anarchiste, il avait écrit dans les colonnes de son journal, prenant position contre la campagne antisémite, cléricale et patriotique, contre la justice sommaire, le huis-clos. Se faisant, il n’oubliait pas les anarchistes emprisonnés et rappelait que sa position était en dehors des personnalités de Dreyfus et d’Esterhazy et des mots d’ordre de leurs partisans. Toutefois, il convenait avoir ressenti de la pitié pour un homme qui, fût-il un officier, était devenu un paria et à ce titre devait être aidé. Mais l’important, insistait-il, était que « l’affaire Dreyfus n’est plus l’affaire Dreyfus, portant à l’ordre du jour la question sociale toute entière avec ses complexités ». Il fallait donc se mobiliser, agir, ne plus être indifférents. Pouget et Grave réagirent très différemment aux explications de Faure. Grave se froissa et inséra dans son journal une note d’un ton très sévère : « Je ne suivrai pas Faure dans sa campagne d’insinuations. / S’il est certain d’être resté sur le terrain anarchiste, pourquoi emploie-t-il deux numéros du Libertaire pour expliquer son attitude ? / C’est la meilleure justification de notre cri d’alarme » (« Un dernier mot », Les Temps nouveaux, 5-11 février 1898.). Pouget, quant à lui, sembla satisfait des justifications de Faure, enfin revenu à la raison et expliqua que le placard dreyfusard du premier meeting, placard sans doute rédigé par Lazare et dans lequel, en tous cas, Faure et Le Libertaire n’avaient aucune responsabilité, était à l’origine de ce qui devait être considéré comme un malentendu (voir notice Le Libertaire). La polémique prenait fin. Restait la susceptibilité froissée de Grave que Faure, dans le numéro où il prenait acte du mea culpa de Pouget (12-18 février), s’amusa à provoquer un peu plus. Citant la note que Grave avait publiée, il l’accompagnait de ce commentaire : « Eh bien, mais ! Si c’est ainsi que Grave comprend et pratique le souci de l’exactitude, j’aime à espérer qu’il laissera à un autre le soin d’enseigner l’histoire, à notre future école libertaire. / […] Ah ! qu’il est pénible, même aux meilleurs, de renoncer au dernier mot dans une controverse » (« Un dernier mot »).
Au début de mars, Grave et Pouget, pour bien indiquer ce qu’était rester dans la note anarchiste, entreprirent une campagne pour la libération des forçats condamnés en vigueur des lois scélérates. Faure, sans attendre, leur emboîta le pas et signa un article qui appelait tous les anarchistes à se mobiliser pour que soient libérés les compagnons emprisonnés et interpellait nommément les dreyfusards pour qu’ils intervinssent : « Et vous, Zola, Scheurer-Kestner, Anatole France, Duclaux, Geffroy, Jaurès, Vaughan, Clemenceau, Leyret, Gohier, Descaves, Mirbeau : vous, Ajalbert, Pierre Bertrand, Gabriel Monod, Ranc, Bernard Lazare, Séverine, vous tous qui savez écrire et parler, n’allez-vous pas prendre la plume et élever la voix en faveur des Nôtres ? / […] Ne ne vous avons marchandé ni notre approbation ni notre concours [pour défendre Dreyfus]. Auriez-vous le front de nous refuser les vôtres ?… / Vous ne le voudriez pas et, d’ailleurs, c’est impossible. Car si vos plumes restaient inertes, si vos bouches demeuraient fermées, vous donneriez à tous le droit d’affirmer que vous êtes moins épris de justice et de vérité que les anarchistes et de prétendre que vous êtes de ceux qui prennent en main les causes largement rétribuées, mais refusent d’intervenir quand il n’y a ni lauriers à cueillir, ni argent à encaisser » (« Les Nôtres », 27 mars-2 avril. Voir aussi « Sous la botte », 24-30 juillet). Dans le même ordre d’idées, conciliant et rassurant à l’égard des compagnons qui n’avaient pas compris l’engagement de janvier-février, Le Libertaire, sous l’impulsion de Faure, revint à de plus anarchistes sentiments. L’Affaire disparut des colonnes du journal, qui furent toutes remplies par les « oubliés » du bagne ou par des questions plus purement anarchistes. Les seules allusions à l’Affaire, sous la plume de Faure, furent de très rassurants détournement anarchistes des mots dreyfusards. Ainsi, publia-t-il un « J’Accuse ! », unique et violent réquisitoire contre la société et les institutions créées pour la soutenir, et sans bien sûr, la moindre allusion à l’Affaire (13-20 mars), et, quelques mois plus tard, un « La Vérité est en marche ! », vérité qui n’était pas celle dont l’oubli était à l’origine de la condamnation de Dreyfus, mais plutôt Vérité, avec majuscule, qui « guide les hommes libres face aux mensonges de l’autorité, de la famille, de la religion » (17-23 juillet). Et quand l’Affaire apparaissait sous sa plume, en dehors de ces jeux rhétoriques, ce n’était que comme toile de fond, pour mettre en garde les compagnon et les engager à ne pas laisser la voie libre à l’antisémitisme, « mouvement en qui tous les débris déchus ont placé leurs suprêmes espérances de restauration. / Épaves royalistes, immondices plébiscitaires et napoléoniennes, résidus boulangistes et scories cléricales, toutes les saletés réactionnaires se sont données rendez-vous dans cet égout collecteur » (« Agissons », 26 juin-2 juillet).
Un mois plus tard, toutefois, si Faure se faisait toujours rassurant, déclarant : « Il s’agit bien maintenant de l’innocence ou de la culpabilité d’un condamné ! Il s’agit bien de laisser ou d’arracher Dreyfus à son rocher ! Il s’agit bien du sort qui attend Picquart, Estherazy, Leblois, Zola ! / Je le répète pour la centième fois : de tout cela et de tous ceux-là je me f…. comme de ma première condamnation », il lançait néanmoins un pressant et vigoureux appel à l’action : « […] porter le flambeau dans les cavernes de l’État-major, convaincre d’iniquité la Magistrature civile et militaire, démasquer le complicité criminelle des Pouvoirs publics, ruiner le crédit de la chose jugée, faire éclater une fois de plus aux yeux de tous le néant des déclamations solennelles et des faux serments dont on souille journellement la tribune parlementaire ; pour cette œuvre de propreté et de justice, je me passionne. / […] la question Dreyfus disparait et fait place à la seule qui nous émeut : la question sociale. / Voilà pourquoi nous nous en sommes occupés, nous nous y intéressons et nous continuerons » (Il n’y a pas d’affaire Dreyfus », 7 juillet [sic]-13 août). Et, il profitait de l’occasion pour ironiser sur le cas de l’indifférent Guesde – qui venait avec ses amis de publier un second manifeste –, « révolutionnaire assagi – qui crèvera d’une candidature rentrée ». Dans le numéro daté du 28 août-3 septembre, Faure fit un nouveau pas en avant, convenant que le procès de 1894 était un déni de justice et mettant au défi les antidreyfusards d’accepter, mieux de demander, la révision du procès afin, qu’en ces temps de contestations, ils pussent prouver à tous le bien fondé de leur conviction de la culpabilité du capitaine (« Au pied du mur »). Il ne manquait que peu de choses pour qu’à proprement parler Faure devînt dreyfusard. Ce peu de choses fut le coup de théâtre de l’arrestation et de la mort d’Henry. Faure pouvait ne plus avoir de scrupules. « Dreyfus est innocent ! » titrait Le Libertaire du 4-10 septembre. « Peu à peu, les obscurités se sont dissipées, la certitude a remplacé la perplexité. Aujourd’hui, la lumière s’est faite dans mon esprit : Dreyfus est innocent ! / […] Aussi, suis-je fermement résolu à dire partout et à tous ce que je sais, ce qui est. / […] Les Gohier, Les Jaurès, les Trarieux, les Guyot, les Zola bataillent de leur côté, avec leurs armes propres et sur le terrain qui leur plait. Je porterai la lutte sur le terrain que j’ai choisi, que je connais et que j’aime. Je jetterai dans la mêlée mes ardeurs et mes colères, mes revendications et mes haines. / Moi, je suis seul ou à peu près. Mes sentiments anarchistes bien connus font de moi un allié compromettant pour la fraction dreyfusiste du monde bourgeois et je n’ignore pas que timide et sans enthousiasme sera le concours que celle-ci m’accordera. / […] Je vois dans l’affaire Dreyfus, et à l’aide de l’extrême agitation qu’elle déchaine, une occasion comme il ne s’en présente que trop peu d’appuyer sur des réalités frappantes et simples les convictions pour lesquelles je vis. / D’excellents camarades peuvent estimer que je fais fausse route. / Nul n’est tenu de me suivre. / […] Je n’engage que moi. / Mais quand j’aperçois la vérité, je marche vers elle sans m’inquiéter de savoir si nous serons cent mille ou si je serai seul. / Je sais Dreyfus innocent. / Je vois se peindre sur son visage une indicible souffrance, je vois ses bras se tendre désespérément vers les siens ; j’entends sa voix qui supplie. / Et je vois les bandits et les faussaires, les lâches et les stipendiés, les fanatisés et les chauvins lui cracher à la face, rire de ses tortures et triompher. / Que m’importe ce qu’a été hier ce souffrant, ce qu’il sera peut-être demain si son martyre prend fin. Je ne le connais pas ; il est présentement une victime et j’exècre ses bourreaux. / Je veux démasquer ceux-ci et soulever contre eux la réprobation universelle. / Ce faisant, j’œuvre en révolutionnaire » (« Dreyfus est innocent ! »).
A partir de ce moment, Faure multiplia les meetings (jusqu’à dix par mois !) et participa, fin octobre, à la fondation de la Coalition révolutionnaire, ouverte aux anarchistes et aux socialistes révolutionnaires, engageant les « camarades» à « disputer la rue » aux « bandes réactionnaires et liberticides » et à faire échouer le « coup de force » qui « se prépare ».
Le 23 décembre 1898, Faure prit la parole, à l’assemblée générale de la Ligue des droits de l’homme où il était venu en simple observateur. Ce fut là, pour lui, l’occasion de préciser la nature de l’engagement anarchiste dans l’Affaire et de demander, ironiquement, aux alliés d’aujourd’hui, qu’ils avaient rejoints dans l’unique intérêt de « fortifier le faisceau des forces défensives contre l’iniquité triomphante », alliés dont beaucoup avaient travaillé les années précédentes à mettre en place la répression dont Faure et ses amis avaient été victimes, s’ils avaient bien « pesé toute la portée de leur acte, et s’ils ne craignaient pas que leur relations nouvelles ne les fissent accuser par leurs anciens amis d’être entrés dans une société de malfaiteurs » (Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen. Compte-rendu de l’assemblée générale du 23 décembre 1898, s.d., p. 23). A cela, Trarieux répondit : « Ses amis et lui […] n’ont eu aucun embarras à se rencontrer avec M. Sébastien Faure sur un terrain où l’humanité et le droit seuls étaient en cause. Il n’y a à répudier aucun concours quand il s’agit de se porter à la défense de la Justice menacée, et c’est un honneur autant qu’un acte de raison que de s’allier aux heures de danger à des adversaires de la veille pour combattre ensemble le bon combat. / Mais, dans cs alliances nées du hasard des choses, personne n’entend rien abdiquer de son passé et de ses préférences politiques, et l’on ne se diminue point puisqu’on conserve l’intégrité de son indépendance. / Ce qui est vrai, c’est qu’on y apprend peut-être à se mieux connaître, à se mieux juger, et que si, plus tard, on doit, de nouveau, se trouver en désaccord, on aura des souvenirs qui disposeront à s’apprécier avec plus d’indulgence » (Ibid., p. 24).
Au début de février 1899, le 6, parut, sous la direction de Faure, un quotidien, Le Journal du Peuple, organe, pour ainsi dire de la Coalition révolutionnaire, rédigé par les anciens du Libertaire (qui cessait de paraître), quelques collaborateurs des Temps Nouveaux, Pouget, des socialistes révolutionnaires et les intellectuels sympathisants (Ajalbert, Bradamante, Briand, Bertrand, Leyret, Mirbeau, Pelloutier, Pressensé, Psichari, Quillard, Rainaldy, Retté, Tailhade, Zévaco, etc.). Dans une courte note programmatique, il annonçait qu’il combattrait « sans défaillance et sur tous les terrains les sottises du Nationalisme, le banditisme antisémite, l’hypocrisie cléricale, les mensonges des politiciens, l’exploitation capitaliste, l’oppression sous toutes ses formes ». Des papiers retrouvés prouvent, comme on l’avait dit sans pouvoir aller plus loin, que Le Journal du Peuple fut, par l’intermédiaire de Lazare, financé par le Comité de défense contre l’antisémitisme (voir notice Lazare, Journal du Peuple et Comité de défense contre l’antisémitisme). De même, Faure, qui s’occupant à plein temps d’un quotidien devait renoncer du coup aux tournées de conférences qui constituaient l’essentiel de ses maigres revenus, touchait une mensualité. Si l’opération – on comprend aisément pourquoi – resta secrète, le bruit courut vite de l’apport de « capitaux juifs » à l’origine de la création du journal. On parla alors, dans le camp adverse et chez quelques anciens amis déçus ou mécontents, de « vendus ». Faure devint une des cibles favorites de L’Antijuif (qui lui consacra même, dans son numéro du 9 avril 1899, une pleine page le représentant, sur les cercueils de Vaillant et d’Émile Henry, recevant d’un juif des sacs d’or), et des renégats du Cri de Révolte et du Révolutionnaire, vagues anarchistes (les frères Otto et Mayence) passés à l’antisémitisme. Quand Faure sera arrêté après la manifestation du 20 août 1899 (voir infra), une perquisition sera opérée à son domicile et aux bureaux du journal. De Vales, juge d’instruction chargé de l’affaire, révélera ainsi qu’avait été trouvé sur sa table de travail la liste des commanditaires du Journal du Peuple, liste sur laquelle figurait « tous les noms des juifs connus pour avoir joué un rôle dans l’affaire Dreyfus ». Le Jour, qui recueillit les confidences du juge ajoutait : « […] en tête de cette liste […] figurent deux noms, dont l’un est porté par l’un des plus grands banquiers de la place de Paris et l’autre par un des chefs les plus riches du mouvement dreyfusard » (« Dernière heure. L’Existence du “Syndicat” démontrée », 27 août 1899).
Pourtant, en quoi était-ce se vendre que de se voir offrir les moyens de mener plus librement un combat qui avait toujours été. Car en effet, Faure, toujours, à la différence de nombre de compagnons, avait refusé de prêter l’oreille aux chants des sirènes antisémites et avait, sans relâche, combattu Drumont et ses amis. Et dès le début de son engagement dans l’Affaire, Faure avait fait de la dénonciation de l’antisémitisme un des principaux axes de son combat. L’argent donné pour la propagande ne l’avait pas fait changer de combat mais lui avait juste permis de le continuer et de lui donner les moyens de le faire mieux entendre. Et cela se fit sans contrôle aucun et sans empêcher Faure – qui aurait refusé sans cela – de mener sa propagande anarchiste, anticléricale (et contre tous les clergés) et anticapitaliste et, dans l’Affaire, d’agir en toute liberté en conservant les caractéristiques d’un dreyfusisme qui lui était propre et n’était pas celui des autres dreyfusards (à ce sujet, voir infra).
Dans Le Journal du Peuple, laissant souvent le leader aux amis, Faure rédigeait un article quotidien (rubrique « Au Peuple » jusqu’à fin avril puis article libre), dans lequel il commentait l’actualité de l’Affaire, fustigeait la réaction antisémite et nationaliste, le pouvoir du Gésu mais, aussi et surtout, dénonçait les mensonges de la religion et les abus du pouvoir et du patronat, soutenait les mouvements revendicatifs ouvriers, et n’hésitait pas, souvent, à prendre à partie des alliés qu’il aurait voulu voir engagés au-delà de Dreyfus dans un combat contre toutes les injustices. Ainsi, le 11 avril, interrogea-t-il les « journaux dreyfusards » : « votre puissance de protestation serait-elle épuisée par l’effort louable et persévérant que vous faites en faveur du condamné de 1894 ? Et ne vous resterait-il ni énergie, ni indignation contre les bourreaux galonnés qui, par leur ignorance et leur inhumanité, ont tué un fils de pauvre ? » (« Au Peuple. Silence criminel »). Le but qu’il poursuivait était clair et il l’exprima à de multiples reprises dans ses articles ou dans les très nombreuses réunions publiques dans lesquelles il prit la parole. Ainsi, le 30 mai, au Grand-Orient, envisageant l’avenir, il dit : « une fois Dreyfus sortit du bagne, il y aura dans les rangs de ceux qui ont pris sa défense, de nombreuses défections et même des trahisons, mais […] les anarchistes ne désarmeront pas et […] continueront la campagne jusqu’à complète satisfaction, c’est-à-dire la disparition complète de l’armée permanente qui est le symbole d’oppression, d’ignominie et une œuvre antihumanitaire » (rapport du 1er juin 1899. Arch. PPo Ba 1498).
Après les événements survenus au meeting d’Auteuil, Faure, qui, depuis quelques mois, appelait à la vigilance et à se tenir prêt à passer à l’action pour défendre les libertés menacées par les « muscadins », engagea ses lecteurs à le rejoindre à Longchamp. Il expliqua précisément sa position à un rédacteur de La Liberté : […] il est indubitable que les muscadins, les royalistes, les césariens qui se proposent de renouveler dimanche à Longchamp, en les aggravant, les manifestations antirépublicaines d’Auteuil, projettent de confisquer au profit de leurs intérêts de caste les quelques bribes de liberté pour lesquelles depuis des siècles le peuple a versé son sang. / Nous savons […] que, pour assurer l’avenir, il faut tout d’abord sauvegarder le présent et que, dans la marche des sociétés, tout arrêt constitue un recul et une perte de temps. / Et, comme nous sommes pressés d’aboutir, il est naturel que tous nos efforts soient dirigés contre ceux qui s’érigent en obstacles. / […] nous sommes avec ceux qui défendent la République contre ceux qui veulent l’étrangler » (Étienne Charles, « Les Anarchistes à Longchamp », 9 juin 1899). Mais s’il avait pris le parti de défendre la République contre ses ennemis, Faure n’avait pas oublié ou renié son anarchisme comme on lui en fera la critique. Bien au-delà du combat contre ceux que Faure et les siens nommèrent très significativement les « muscadins », les anarchistes dreyfusards, sous l’impulsion de Faure, se reconnaissaient dans les valeurs républicaines issues des principes de la Grande Révolution, valeurs qu’ils jugeaient bien différentes de ce qu’en avaient fait les gouvernements successifs qui s’en réclamaient. Comme l’avait demandé Faure dans une « lettre ouverte à Loubet » (22 février 1899), les anarchistes souhaitaient que la République fût orientée résolument vers ses destinées naturelles, autrement dit que le mot république, « chose de tous », fût réellement exprimé dans les faits . De même, dans le manifeste, qu’il signa le 12 juin et qui avait paru le 8 dans Le Journal du Peuple, manifeste intitulé « Aux travailleurs, aux soldats », Faure et les siens avaient expliqué que défendre la République n’était que défendre ses propres intérêts dans la mesure où, s’en prenant « au mot République », c’était en fait à « la révolte des travailleurs, qu’il sentent prochaine » que s’en prenaient les conspirateurs.
Pourtant, acceptant, en défi, de se voir qualifier, avec ses amis du Journal du Peuple, d’« anarchistes de gouvernement » parce que la défense de la République et la résistance aux menées césariennes en faisaient, de fait, d’inattendus alliés (« La vérité cesse-t-elle d’être la vérité parce que des hommes d’État la reconnaissent ? », « Anarchistes de gouvernement », 20 juin), Faure, le 25, appela au retrait après la nomination à la Guerre, dans le gouvernement de Défense républicaine, de Galliffet : « Cette République s’est donnée à Galliffet. Le peuple ne peut pas défendre la République de Galliffet. / […] Défendre la liberté avec ce massacreur ? Jamais ! cela est impossible. Notre dégoût est trop profond. Cet homme nous fait horreur. / Nous ne voulons plus rester de ce côté-ci du champ de bataille. Nous y serions exposés, contraints à des contacts qui nous seraient intolérables. Nous abandonnons à Galliffet et à ses complices la maison d’où leur entrée nous expulse. / Nous franchissons les lignes ennemies. / C’est de l’autre côté que nous allons batailler. / […] Nous […] prouverons que nous restons fidèles à nous-mêmes, luttant sans défaillance ni compromission, pour la seule liberté. / Contre qui ? Peu nous importe ! Avec qui ? Peu nous importe, encore ! Seuls, tout seuls, s’il le faut » (« Avec Galliffet ? Jamais ! »). De même, il reprocha à Millerand la « gaffe » qui avait été la sienne d’accepter « d’entrer dans la combinaison Waldeck-Galliffet » (« La Scission socialiste. Le Prolétariat et Galliffet », 25 juillet 1899). La critique ne portait pas que sur l’alliance contre nature qui faisait de Galliffet un tenant de la défense républicaine et le faisait siéger dans un gouvernement où se trouvait aussi un représentant du prolétariat. Elle voulait considérer aussi – critique ô combien anarchiste – l’essentielle question « tactique ». Il reprochait à Millerand, à Jaurès et à leurs amis, d’avoir porté « une partie de leurs efforts sur le terrain gouvernemental ». « Leur erreur, leur faute, leur crime », ajoutait-il, « a été de ne pas limiter leur campagne aux journaux, aux manifestes, aux réunions publiques, à l’effervescence dans la rue » (« La Scission socialiste », 23 juillet).
Mais cela dit, il condamnait les signataires du manifeste « à la France ouvrière et socialiste » en ce que, au-delà de la participation au gouvernement de Millerand, c’est bien l’engagement dreyfusiste de Jaurès et de quelques autres qu’ils attaquaient. En cette critique, Faure se sentait en tout solidaire avec Jaurès : « Je ne puis […] laisser dire, sans que je proteste, que le socialisme est sorti de son rôle en prenant parti pour la victime – fût-elle un juif, un riche, un officier – contre les bourreaux ; que le parti socialiste a manqué à sa mission en couvrant de la protection de ses muscles la liberté menacée de strangulation par les bandes antisémites et vivelarmistes. / Car c’était le devoir non seulement des socialistes, mais aussi des hommes de cœur et d’indépendance sans étiquette, de se lever, tant pour réclamer la Lumière et la Justice, que pour défendre la Liberté mise en péril. / Je les hais ; je les hais et je les méprise ces tempéraments de glace, ces cœurs secs, ces esprits mathématiques et compassés qui ne savent, aux heures troublées, que se réfugier dans l’indifférence d’une philosophie siccative, et qui peuvent assister, glacés et impassibles, aux batailles qui les entourent. / Je trouve donc, et je le dis hautement et sans réserve, que Jaurès se précipitant dans la mêlée et y jetant, sans souci des attaques furibondes qui l’y attendaient, son nom, son talent, son influence, a été cent fois plus socialiste et révolutionnaire que Guesde, immobile et dédaigneux, se tenant et tenant ses troupes en dehors du champ de bataille. / Que dis-je ? – A mon avis, le second a été aussi bourgeois en son attitude que le premier a été révolutionnaire en la sienne » (Idem).
Le 20 août, Faure appela « tous ceux qui aiment la liberté », à se rendre place de la République pour dénoncer la « conspiration liberticide » et « balayer ces bandes de hurleurs antisémites et de braillards nationalistes qui infestent la Rue ». Au cours de cette manifestation, Faure, Ferrière, Dhorr, Pèlerin et Valentin Weil furent arrêtés. Une instruction judiciaire fut ouverte contre Faure, accusé de voies de fait et de tentative d’assassinat sur la personne d’un commissaire de police. Jugé le 12 octobre suivant, pour le seul motif de « provocation à attroupement non suivi d’effet », il sera condamné à deux mois de prison. Il déclarera à cette occasion être « fier […] d’avoir provoqué la manifestation du 20 août » grâce à laquelle « la Rue est débarrassée […] des bandes d’assommeurs et de cléricaux qui l’ont si longtemps souillée » (« Déclaration de Sébastien Faure devant la onzième Chambre », Le Journal du Peuple, 14 octobre 1899). En appel, en mai suivant, où la sentence sera confirmée, il renouvellera sa déclaration : « Je ne regrette en aucune façon d’avoir provoqué la manifestation du 20 août. Cette journée était nécessaire. Le Journal du Peuple a accompli, ce jour-là, une œuvre de salut ; que se reproduisent, demain, de semblables circonstances, et je recommencerai, sans fuir les responsabilités alors plus qu’aujourd’hui » (« En cour d’appel », Les Plébéiennes, no 19, 20-27 mai 1900).
Dans l’attente de son procès, mis en liberté le 13 septembre, Faure reprit sa collaboration au Journal du Peuple. A partir du 16, il entreprit une série d’articles qui se proposait de revenir sur le verdict de Rennes et plus généralement sur cette année et demi de combat. Dans le deuxième article, à la question « Cet arrêt est-il une victoire ? », il répondait, contre certains dreyfusards : « Non ! Non ! Mille fois non ! / Me parlera-t-on d’une grâce qui paraît imminente de dont tous les partis semblent accueillir favorablement l’idée ? Ce mot seul : “Grâce” est en contradiction avec cet autre : “Innocence”. Il signifie “Pitié” ; il veut dire le contraire de “Justice”. C’est la main tendue, charitable et consolatrice, vers le trop flétri, le trop frappé ; ce n’est pas la main ouverte à l’innocent, au réhabilité, au martyr. / la grâce, le pardon, c’est l’aumône que le bienfaiteur et le juste accordent magnanimement au coupable, au malfaiteur. / Je vois Dreyfus dans l’attitude de celui qui octroie le pardon, qui fait grâce à ses bourreaux. je ne le vois pas dans la posture humiliée et reconnaissante du repenti qui bénéficie de la clémence du juge » (17 septembre). Mais si Rennes marquait la défaite des dreyfusards, quelles en étaient les causes ? Pour lui, les seuls responsables en étaient les dreyfusards eux-mêmes. Il leur reprochait, quand il aurait fallu continuer la lutte, d’avoir pêché par excès d’optimisme (« Les Causes de la défaite » et « Les Responsabilités », 18 et 21 septembre). Mais surtout, à ses yeux, les plus responsables étaient les plus modérés d’entre eux à qui il reprochait d’avoir entravé le combat qu’il menait avec ses amis : « Les sages, les légalitaires, les modérés, commençaient à regarder de travers ces violents, ces révolutionnaires qui, à l’heure où tout semblait aller si bien, pouvaient compromettre le dénouement. / Ces turbulents étaient des enfants terribles, des alliés compromettants, des agitateurs dont on avait, la veille, combattu et châtié les excès, dont on aurait vraisemblablement à réprimer, demain, l’impatience et les exagérations » (« Les Responsabilités »). Ces modérés, continuait-il, « à l’action des foules, […] substituèrent les dissertations juridiques. Des salles frémissantes où des milliers de personnes palpitaient au souffle brûlant des apôtres du Droit et de la Vérité, il en appelèrent à la solennité froide et sèche des Tribunaux et des Conseils de guerre. Sous leur direction, le peuple ne fut plus rien ; le Gouvernement devint tout » (« Modérés et violents »). Les véritables raisons de la défaite étaient pour lui dans cette tactique qu’il jugeait malheureuse et qui, de surcroît, scinda le dreyfusisme. Le symbole en avait été, expliquait-il dans ce même article, l’opposition, au procès de Rennes, des deux avocats et la « victoire » donnée, en enlevant la parole au « violent » Labori, aux modérés dont Demange était la voix. « […] l’arrêt de Rennes, concluait-il, est l’œuvre des Dreyfusards eux-mêmes, des meneurs, des chefs, des modérés. / Que leurs intentions aient été bonnes, je n’en disconviens pas. Qu’ils aient déployé toute l’ardeur dont ils sont capables, je ne dis pas le contraire. Je ne les accuse ni de tiédeur calculée, ni de défection volontaire. / Les modérés sont restés fidèles à eux-mêmes. Ils n’ont pas compris qu’à une situation extraordinaire, il fallait répondre par une attitude extraordinaire » (Ibid.). Pour finir, dans le dernier article de la série, il faisait son mea culpa, se reprochant d’avoir eu « la faiblesse de ne pas […] dire assez haut », craignant qu’on lui « reprochât d’avoir créé, provoqué ou favorisé une scission que je sentais proche », que la tactique suivit ne pouvait que mener à la défaite (« Mea culpa ! », 25 septembre).
« La fin en queue de poisson de l’Affaire », comme l’écrira Grave (Quarante ans de propagande anarchiste, Paris, Flammarion, 1973, p. 367), l’impression d’avoir été utilisés et manipulés puis rejetés, l’impossibilité d’avoir pu impulser un mouvement de réformes profondes relativement aux conseils de guerre et à l’armée permanente, celle d’avoir pu obtenir l’abrogation des « lois scélérates », contrarièrent nombre d’anarchistes qui tinrent Faure pour personnellement responsable d’un engagement qu’ils regrettaient maintenant. Émile Janvion, par exemple, pour le Congrès antiparlementaire qui devait se tenir à Paris à l’automne 1900, et qui sera interdit par le ministère de l’Intérieur, prépara un rapport, synthèse des mécontentements, qui, offrant de faire le bilan de l’engagement anarchiste dans l’affaire Dreyfus, n’épargnait guère Sébastien Faure. Janvion y raillait les « arrangements avec le ciel dreyfusard » qui suivirent l’absolue indifférence, y regrettait que les anarchistes se fussent, de surcroît « dans un style de nourrice sentimentale », déclarés dreyfusards, oubliant l’anarchisme, faisant « le jeu des partis, des races », leur reprochait que cet engagement fût l’occasion d’un « invraisemblable mouvement de philosémitisme », de « manifestations les plus insolites », leur reprochait leurs « purs accents de lyrisme républicain » (« De l’attitude des anarchistes pendant l’affaire Dreyfus », Supplément littéraire des Temps Nouveaux, 27 octobre-2 novembre 1900). Attaqué de toute part, Sébastien Faure fut, une nouvelle fois, dans l’obligation de se justifier. Dans Le Libertaire, qu’il venait de faire reparaître (no 1 le 20-26 août 1899), il publia une série d’articles, titrée « Amicalement » (5-12 au 19-25 novembre et 3-9 au 10-16 décembre 1899), série dans laquelle il essayait d’expliquer à ses détracteurs en quoi Le Journal du Peuple était bien anarchiste. Dans le numéro du 10-16 décembre, encore, il rendit des comptes de sa gestion – financière et politique – du journal. Il expliquait les « dix-sept ou dix-huit heures de travail […] quotidien » qui furent les siennes, les 283 962,50 francs que lui coûta le journal, la dette d’une « centaine de mille francs » qu’il avait contracté et la totale indépendance qui fut toujours la sienne. Il écrira, sans (on le comprend) précisément donner ses sources de financement : « Jamais je n’ai engagé – en échange d’un service, d’un promesse ou d’un versement – la ligne de conduite de ce journal. Je dois dire du reste, que je n’ai jamais eu l’humiliation de rencontrer au cours de mes innombrables démarches, un impertinent qui ait eu l’impudence de me faire une proposition à laquelle j’aurais dû répondre et j’aurais répondu par une insolence ou une brutalité » (« Le “Journal du Peuple” »). Découragé par la disparition du Journal du Peuple (le dernier numéro paraîtra le 3 décembre), lassé des attaques dont il était l’objet, toujours plus nombreuses, plus dures et plus injustes quelles sincères que fussent ses explications, Faure prit la décision de quitter Le Libertaire. « Désormais », écrira-t-il dans un « Adieu au Libertaire », « je ferai ma propagande tout seul, de la manière qui me plaira et sous la forme que je jugerai à propos » (31 décembre 1899-6 janvier 1900). Il fonda alors une nouvelle revue, qu’il dirigea seul : Les Plébéiennes (no 1 le 12 janvier 1900).
Faure, qui avait finalement repris en mains les rênes du Libertaire depuis mars, avait bien des problèmes pour subsister et faire fonctionner ses deux publications. Il écrivit donc, le 4 avril, à Bernard Lazare : « Mon cher ami, / Depuis la fin de 1899, la personne à laquelle vous m’avez adressé naguère a cessé de me remettre la petite somme mensuelle destinée à soutenir ma propagande. Le moment était pourtant mal choisi : le Journal du Peuple venait de cesser sa publication et sa disparition me laissait non seulement sans aucune ressource, mais encore aux prises avec mille difficultés pressantes. Outre que, depuis deux ans, j’avais à peu près négligé mes affaires personnelles pour me consacrer tout entier à l’œuvre qui me passionnait, j’avais dû contracter certaines obligations personnelles vis à vis d’amis ou de camarades qui ne voulaient et ne pouvaient faire au Journal du Peuple des avances qu’à la condition formelle que j’en répondisse personnellement. / Le monsieur dont je parle au début de cette lettre me dit en décembre : “Voyez Bernard Lazare. Moi, je ne puis rien ; je ne suis qu’un exécuteur des instructions qui me sont données. Lui, au contraire, peut beaucoup. Il n’aura qu’à dire un mot en votre faveur pour que satisfaction vous soit accordée”. / A ce moment, je n’ai pas voulu m’adresser à vous, vous sachant sollicité de mille côtés différents. Et je suis parti en province. Depuis deux mois, je suis en tournée. J’ai visité trente villes et j’ai fait 40 à 50 conférences. Partout j’ai rencontré un excellent accueil et j’ai fait une propagande – contre la Réaction antisémite, nationaliste et cléricale – dont je suis enchanté. Mais, par deux fois, j’ai succombé à la fatigue et j’ai dû m’arrêter pour prendre du repos, ce qui n’a pas contribué à arranger mes affaires, ni à alimenter mon budget. Et je vais, dans une huitaine, rentrer à Paris, obéré comme avant et sans plus de ressources. / Ajoutez à cela que j’ai, maintenant, deux publications au lieu d’une : le Libertaire et les Plébéïennes ; le Libertaire, qui s’adresse plus spécialement aux anarchistes, les Plébéïennes que je rédige seul et pour lesquelles je reste en contact avec bon nombre d’anciens lecteurs du Journal du Peuple. / Si je ne suis pas aidé, aidé suffisamment et régulièrement, il ne me sera pas possible de continuer et, d’un instant à l’autre, ces deux publications seront appelées à disparaître. / Le moment, cependant, ne me paraît venu pas d’abandonner la partie : nos adversaires se livrent à une propagande acharnée. Le travail qu’ils font en province est inimaginable. Ils se remuent partout avec une ardeur peu commune. Le danger n’est pas conjuré, tant s’en faut. J’ai la certitude – et la preuve – que, sitôt après l’exposition, ils vont tout tenter à nouveau et vous savez ce dont ils sont capables. Or, il ne faut pas se faire d’illusion : s’il y a, de nouveau, dans la rue et dans les salles de réunion, l’agitation que nous n’avons oubliée ni les uns ni les autres, les révolutionnaires, les révolutionnaires seuls pourront leur tenir tête. Il se forme des sous-Déroulède et des sous-Guérin : nous sommes seuls de taille et de nature à leur barrer la route. Et, d’autre part, il ne faut pas non plus se le dissimuler : ce n’est ni Grave (Temps nouveaux) ni Pouget (Père Peinard) qui prendront l’allure nécessaire à ce moment. / Or, si ceux qui voudraient et pourraient faire le nécessaire n’ont plus les armes indispensables : un organe et une organisation qui les relient, tout est à redouter. / Je viens donc vous prier de faire auprès de vos amis ce qui convient pour que l’allocation mensuelle que vous savez me soit attribuée et versée de nouveau, et ce à partir de janvier 1900. Je ne juge pas utile de vous parler de discrétion : mes meilleurs amis – à l’exception de deux intimes pour lesquels je n’ai rien de caché et dont je suis sûr – n’ont jamais été mis au courant de quoi que ce soit. Il en sera ainsi dans l’avenir. / Je compte sur vous. Vous le pouvez, vous le devez, vous le ferez ». On ne sait pas, malheureusement, quelle fut la réponse de Lazare mais on peut aisément la deviner en sachant que Faure dut mettre fin à la publication de ses Plébéiennes en juin suivant et qu’il dut, à plusieurs reprises, interrompre celle du Libertaire.
En 1901-1902, Faure fit paraître, à Lyon, sur le modèle du Journal du Peuple – et peut-être encore avec l’aide de Lazare –, Le Quotidien, journal « libre de toutes attaches », « trait d’union entre tous les hommes d’esprit indépendant » (« Ce que nous voulons », 26 mai 1901), dont le principal but était, comme à l’époque du Journal du Peuple, de « fixer la règle de conduite », fondée sur un « esprit de tolérance » et sur des « rapports affectueux », « entre socialistes, révolutionnaires et anarchistes » (« Confession », 24 juillet 1901).
Depuis la grâce, qu’il n’avait pu accepter (voir supra), Faure ne se considérait plus concerné par l’Affaire. Ainsi, dans Les Plébéiennes, au moment où il avait été question de sa reprise, au printemps 1900, il avait écrit : « […] je suis certain […] que l’Affaire, à proprement parler, ne sera jamais reprise. / Elle donnera lieu, peut-être, à des procès retentissants ; elle restera, vraisemblablement, longtemps encore le pivot de la politique, et, grâce au classement nouveau des partis, elle en sera comme le cheval de bataille ; mais l’on peut dire adieu à cette effervescence qui, deux années durant, bouleversa ce pays, à ces immenses courants qui précipitaient l’opinion publique dans des abîmes où l’emportaient vers les sommets. […] / Bref, on peut dire que la période héroïque de l’Affaire est passée. / Tant que Dreyfus fut au bagne, tant que, rivé par la terrible sentence de ses premiers juges, il vécut séparé des siens, clamant son innocence et exhalant sa protestation, la multitude pouvait être remuée jusque dans la profondeur de ses sentiments. Mais Dreyfus est libre ; il est rendu à sa famille ; il vit entouré de luxe et son existence s’écoule dans le cadre riant et sain d’une villa confortable. Il n’est plus la victime sur laquelle s’apitoie le cœur compatissant des masses ; il a cessé d’être la martyr pour le salut duquel toute une nation frémissante se lève et se bat . / Un seul homme eût été à même de faire revivre l’Affaire et de lui redonner son allure grandiose et tragique : Dreyfus lui-même. / Si, grâcié et libre, au lieu de se réfugier dans le silence et l’effacement, comme s’il eût payé sa liberté de l’engagement de se taire et de rester immobile, Alfred Dreyfus, grandi par l’épreuve, éclairé par les sombres événements qui firent de lui un symbole, s’était dressé farouche, implacable, en face de ses bourreaux, s’il eût fait retentir l’Univers de l’éclat de ses protestations vengeresses, s’il eût tendu, lui, forçat de la veille, la main à ceux que les mailles serrées de la loi retiennent encore au bagne ; s’il eût déclaré une guerre sans trêve ni merci au monde galonné dont il a eu tant à se plaindre ; s’il eût été un des champions de ce prolétariat à l’élan généreux de qui il doit sa délivrance ; si, en un mot, il eût voué aux victimes des iniquités sociales cette existence qu’il doit à leur intervention passionnée, Dreyfus eût pu entraîner les multitudes à l’assaut des vieilles bastilles où gouvernent le mensonge et la honte, et donner, ainsi, à l’Affaire, sa suite logique et féconde. / Alfred Dreyfus n’a rien fait. Sa famille et ses amis semblent désirer le silence et l’apaisement. / Pour nous, c’est fini. / Pour nous, il n’y a plus d’affaire Dreyfus. / Celle-ci n’existe plus que pour les journalistes et les politiciens. / Qu’ils se débrouillent ! » « La Reprise de “l’Affaire” », Les Plébéiennes, no 19, 20-27 mai 1900. Voir aussi « Liard-Courtois et Dreyfus », Le Quotidien, 28 décembre 1901). C’est, encore, mais avec plus de précisions, ce qu’il dira le 12 septembre 1903, à l’occasion d’un meeting qu’il avait organisé sur le sujet : « Où en est l’affaire Dreyfus». Après avoir rendu hommage « aux trois grands artisans de la campagne, aujourd’hui disparus : Bernard Lazare, Scheurer-Kestner et Zola », il fit, variant ce qu’il avait écrit dans ses Plébéiennes au moment de la reprise de l’Affaire (voir supra), l’examen des « résultats obtenus » : « […] nous anarchistes, nous sommes entrés dans l’affaire Dreyfus non pas pour défendre le capitaine Dreyfus, issu de cette bourgeoisie que nous combattons, mais pour défendre un homme qui souffrait, que nous savions victime d’une haine de race, et surtout avec le suprême espoir qu’en arrachant au bagne cette victime du militarisme, nous agissions en faveur de la délivrance de toutes les victimes de la société. / Quant à l’affaire Dreyfus proprement dite, elle est terminée pour nous ; elle a pris fin le jour où Dreyfus est rentré dans sa famille. / [Mais] si l’affaire Dreyfus est terminée, l’incident n’est pas clos, suivant une parole célèbre. Il ne sera clos que lorsqu’il n’y aura plus de bagnes, d’églises, etc., que lorsque les iniquité sociales auront disparu pour faire place à la société de justice et de vérité ». Et de finir par parler de Dreyfus lui-même qui « nous indiffère à l’heure actuelle. Il n’est plus pour nous qu’un homme qui jouit paisiblement des revenus d’une grande fortune, ne se souciant nullement des victimes innocentes qui gémissent dans les bagnes, et pour cette raison il est le dernier auquel nous devons nous intéresser. / Nous aurions cru cependant qu’une fois rendu à la liberté, il aurait crié sa haine envers ses bourreaux et nous aurait aidé à jeter un peu de lumière sur les crimes de la société moderne. Au contraire, il est resté indifférent, même à l’honneur, que certains lui voudraient rendre. / Je fus à plusieurs reprises sur le point de lui écrire pour lui rappeler que pendant qu’il était au bagne tout un peuple s’est levé pour l’arracher à ses bourreaux et que la conscience populaire s’alarmait sur son long silence qui équivalait à une lâcheté » (rapport du 13. Arch. PPo Ba 1048). C’est sans doute après ces quelques phrases que Ferdinand Buisson écrira à Dreyfus pour l’engager à se manifester auprès de l’« orateur anarchiste qui fut un des plus ardents et des plus courageux pour votre cause en 1898 & 1899 », montrant ainsi « que vous n’avez pas oublié même ceux de l’extrême-gauche dans vos témoignage de gratitude » (lettre du 6 décembre 1903, Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, 97.07.048.018). A l’occasion de cette conférence, il prit aussi à partie les dreyfusards, démobilisés, dreyfusards qu’il avait d’ailleurs pour la plupart invités « par lettres particulières » et qui n’étaient pas venus : « Nous nous rappelons avoir coudoyé avec joie des hommes qui étaient nos adversaires et qui nous avaient promis de ne pas abandonner la bataille avant que soient résolues quelques grandes réformes sociales. / Où sont-ils aujourd’hui ces hommes de science, ces politiciens, ces journalistes, qui nous avaient fait toutes ces belles promesses ? Que fait aujourd’hui la Ligue des droits de l’homme, qui s’est montrée si vaillante au début ? » (Ibid.). Faure les soupçonnait d’avoir une pitié sélective. Ainsi qu’il l’avait écrit en 1902 dans Le Quotidien, après le rejet par la Chambre (463 voix contre 63), de la proposition de loi de Vaillant visant à supprimer les conseils de guerre en temps de paix comme en temps de guerre : « Serait-ce que Dreyfus ayant échappé, par la grâce qu’il a acceptée, aux douloureuses conséquences de l’arrêt prononcé par le tribunal militaire de Rennes, il n’y a plus lieu de s’intéresser au sort des infortunés pioupious, sur lesquels s’est abattue, s’abat chaque jour et continuera à s’abattre la main de fer des magistrats en épaulettes ? Serait-ce que l’iniquité révoltante des Ravary et de ses acolytes, qui ne redoutaient pas de proclamer que la justice militaire n’est pas comme l’autre, se serait transformée en souveraine et intangible équité, depuis que Dreyfus, officier et millionnaire, a cessé d’être meurtri, et que seuls restent exposés à ses coups les pauvres bougres que ne protègent ni le grade ni la fortune ?…. » (« Les Conseils de guerre, 2 mars 1902).
En 1904, Faure loua à côté Rambouillet une propriété dans laquelle il créa une école « organisée pour l’enfant », la Ruche, qui fut dissoute en 1917 sans avoir réellement donné les résultat qu’en espérait son créateur. Pendant la guerre, Faure adopta une attitude pacifiste et publia, en 1915, Vers la paix, appel aux socialistes, syndicalistes, révolutionnaires et anarchistes. Dans le même sens, en 1916, il publia C.Q.F.D., qui rencontra un réel succès. A la fin des années 1920, après avoir eu quelques ennuis pour des affaires de mœurs, il fut le promoteur de la Synthèse anarchiste, appel à ce que les différents courants se retrouvent et coexistent au sein d’une même organisation. Il participa, dans cette optique, à la fondation de l’Association des fédéralistes anarchistes qui publiait Le Trait d’union libertaire puis La Voix libertaire. Enfin, dans les années 1930, il fut le maître d’œuvre de l’Encyclopédie anarchiste. Réfugié à Royan en 1940, il se tint à l’écart. Pourtant, pacifiste intégral et naturellement munichois (Epstein, p. 91), sensible au sort de Lecoin et de ses amis emprisonnés avec lui, il songera un moment à se joindre à la campagne en leur faveur entreprise par Zévaès en envoyant sur le sujet « quelques “papiers” » à …L’œuvre de Déat ! Et s’il renonça finalement ce ne fut que par « crainte de nuire aux camarades et de desservir leur cause plutôt que de la servir » (lettre aux Humbert du 24 avril 1941 citée in Jeanne Humbert, p. 225). Faure ne fut certes pas collaborateur et, vieux, ne fut pas toujours en mesure de bien comprendre ce qui se passait (voir par exemple Humbert, p. 233-234). Mais cela dit, il avait pu songer à donner de la copie au journal de Déat, journal qu’il lisait et qui, quelques jours avant la lettre dans laquelle il en parlait, avait consacré un numéro, à l’occasion de son 52e anniversaire, à Hitler, ce « génie », ce grand « mystique » (dans le sens péguyste du terme), führer admiré d’un Reich « défiguré par la propagande belliciste » (Déat, « Aspects d’un grand destin », 20 avril). De même, le lendemain, Faure avait pu y lire un article de Georges Dumoulin titré : « C’est en collaborant que je suis devenu Français. C’est sans la collaboration que je risque de ne plus être Français », ce même Dumoulin qui, quand il mourra l’année suivante, lui rendra un « vibrant hommage » dans L’Atelier (Epstein, p. 91 et note 5).
L’engagement de Faure dans l’Affaire fut primordial et déterminant. Comme l’écrira Jacques Prolo : « Sébastien Faure, orateur de talent, debater habile et toujours écouté, donna à cette campagne [en faveur de Dreyfus] une vigueur décisive » (Les Anarchistes. Paris, Rivière, 1912, p. 75). Ou comme le lui écrira Joindy, pour le soutenir à un moment où la presse adversaire se déchaînait contre lui, doutant du désintéressement de son action : « C’est en grande partie à cause de votre concours que toutes nos réunions ont si pleinement réussi. […] / Cette campagne si unie, si soutenue, si forte n’a été possible, on ne peut nier l’évidence, que grâce à votre concours dévoué. Il a été aussi décisif que l’action de Jaurès sur le Parti socialiste qu’il a contraint de marcher, sous peine de déshonneur, contre l’État-major, l’Église et le gouvernement, liés dans une partie suprême à toute la réaction. / Votre présence a rendu possible à l’avant-garde révolutionnaire d’opérer sa marche en avant et de déblayer le terrain » (« Merci, Vieux paillasse ! », Le Journal du Peuple, 20 avril 1899).

Bibliographie : notice dans le Maitron.
Faure a publié Les Anarchistes et l’affaire Dreyfus, Paris, Lafont, 1898 (repris par Stock la même année et réédité en 1993, à Paris, aux éditions du Fourneau et en 2002 par la CNT).
La lettre, citée, à Zola, est conservée, avec quelques autres offrant moins d’intérêt, à la BNF sous la cote microfilm 2278. On pourra aussi voir les lettres à Havet (n.a.fr. 24494) et à Reinach (n.a.fr. 24896) qui présentent peu d’intérêt. La lettre à Lazare a été publiée dans notre article « Le Comité de défense contre l’antisémitisme : documents nouveaux », Bulletin de la Société internationale d’histoire de l’affaire Dreyfus, no 3, automne 1997, pp. 55-63. On pourra trouver, sur le même sujet, une autre lettre au même dans la notice consacrée au Journal du Peuple.
Les références complètes de son intervention à l’assemblée générale de la LDH sont : Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen. Compte-rendu de l’assemblée générale du 23 décembre 1898. Paris, Aux bureaux de la Ligue…., s.d.
Sur l’engagement de Faure dans l’Affaire, et plus largement sur celui des anarchistes, on lira Jacques Prolo, Les Anarchistes, Paris, Rivière, 1912, p. 73-76 ; Zosa Szajkowski, « L’antisémitisme et le mouvement ouvrier français à l’époque de l’affaire Dreyfus » [1948 en yiddish], Tsafon, n° 16, hiver 1994, p. 58-62 ; Jeanne Humbert, Sébastien Faure, L’homme – L’apôtre – Une époque, Paris, éditions du Libertaire, 1949, p. 149-171 ; Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France, Paris, Maspero, 1983, tome 1, p. 331-342 ; Gaetano Manfredonia, « Pour ou contre la République ? Les anarchistes français et la tradition républicaine. 1848-1914 » in Les Anarchistes et la Révolution Française, Paris, Éditions du Monde Libertaire, 1990, p. 235-248 ; Philippe Oriol, postface à Les Anarchistes et l’Affaire Dreyfus, Paris, Au Fourneau, collection noire, 1993, p. 43-46 ; Philippe Oriol, « Du Libertaire au Journal du Peuple : une affaire sans Dreyfus », actes du colloque de Saint-Cyr-sur-Loire, Tours, Littérature et Nation, 1997, p. 61-72 ; Jean-Pierre Gourcerol, Les Anarchistes et l’Affaire Dreyfus, mémoire de maîtrise, Université de Saint-Quentin en Yvelines, 1999 ; Philippe Oriol, présentation à Les Anarchistes et l’affaire Dreyfus, Paris, Éditions CNT-Région parisienne, 2002, p. 5-48 ; Luc Nemeth, « Un accélérateur d’énergies dans l’espace dreyfusard : Sébastien Faure, du début de l’Affaire au procès Zola », Historical Reflections / Reflexions Historiques, v. 31 n. 3, fall 2005 ; Jean-Marc Izrine, Les Libertaires dans l’affaire Dreyfus, Toulouse, Alternative Libertaire, Le Coquelicot, 2004 (rééd. 2011) ; Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la République. Contribution à l’histoire des réseaux sous la Troisième République (1880-1914), Rennes, PUR, 2008, p. 327-361.
On consultera aussi, plus généralement sur Faure, le livre de Jeanne Humbert, cité, et La Vie et l’œuvre de Sébastien Faure, Paris et Bruxelles, éditions Pensée et Action, 1961 ; ainsi que – mais avec précaution (certains textes cités de Faure n’étant pas toujours de lui) – Roland Lewin, Sébastien Faure et « la Ruche », Cahiers de l’Institut d’Histoire des Pédagogies Libertaires, Ivan Davy éditeur, 1989.

Donnons ici en fac-similé les lettres que nous avons déjà publiées au sujet du financement du Journal du Peuple :

Dans la première, datée du 14 janvier 1899, trois semaines avant la sortie du Journal du peuple, Faure écrit à Lazare :

12

Mon cher ami,
Je n’ai pas le temps d’aller chez vous demain matin, car j’ai des rendez-vous – chez moi – toute la matinée.
Mais je vous prie de m’écrire et de me fixer avant votre départ.
De mon côté, je suis prêt = local, imprimeur, fournisseur de papier, publicité, rédaction, etc. ; tout est entendu ferme.
Je n’attends plus que la réponse de votre côté. J’ai vu à ce sujet, aujourd’hui après déjeuner, Levaillant. Il devait vous voir à 5 h.
Vous pouvez tout. J’ai acquis la conviction que ce que vous voudrez sera exécuté.
Donc, faites le nécessaire. Vous en comprenez l’urgence.
Bien à vous et donnez-moi des détails précis.
Faure

La deuxième, du 4 avril 1900, fut écrite quelques mois après la disparition du journal :

3456

Mon cher ami,
Depuis la fin de 1899, la personne à laquelle vous m’avez adressé naguère a cessé de me remettre la petite somme mensuelle destinée à soutenir ma propagande. Le moment était pourtant mal choisi : le Journal du Peuple venait de cesser sa publication et sa disparition me laissait non seulement sans aucune ressource, mais encore aux prises avec mille difficultés pressantes outre que, depuis deux ans, j’avais à peu près complètement négligé mes affaires personnelles pour me consacrer tout entier à l’œuvre qui me passionnait, j’avais dû contracter certaines obligations personnelles vis-à-vis d’amis ou de camarades qui ne voulaient et ne pouvaient faire au Journal du Peuple des avances qu’à la condition formelle que j’en répondisse personnellement.
Le Monsieur dont je parle au début de cette lettre me dit en décembre : « Voyez Bernard Lazare. Moi, je ne puis rien ; je ne suis qu’un exécuteur des instructions qui me sont données. Lui, au contraire, peut beaucoup. Il n’aura qu’à dire un mot en votre faveur pour que satisfaction vous soit accordée ».
À ce moment, je n’ai pas voulu m’adresser à vous, vous sachant sollicité de mille côtés différents. Et je suis parti en province. Depuis deux mois, je suis en tournée. J’ai visité trente villes et j’ai fait 40 à 50 conférences. Partout j’ai rencontré un excellent accueil et j’ai fait une propagande – contre la Réaction antisémite, nationaliste et cléricale – dont je suis enchanté. Mais, par deux fois, j’ai succombé à la fatigue et j’ai dû m’arrêter pour prendre du repos, ce qui n’a pas contribué à arranger mes affaires, ni à alimenter mon budget. Et je vais, dans une huitaine, rentrer à Paris, obéré comme avant et sans plus de ressources.
Ajoutez à cela que j’ai, maintenant, deux publications au lieu d’une : le Libertaire et les Plébéïennes ; le Libertaire, qui s’adresse plus spécialement aux anarchistes, les Plébéiennes que je rédige seul et pour lesquelles je reste en contact avec bon nombre d’anciens lecteurs du Journal du Peuple.
Si je ne suis pas aidé, aidé suffisamment et régulièrement, il ne me sera pas possible de continuer et, d’un instant à l’autre, ces deux publications seront appelées à disparaître.
Le moment, cependant, ne me paraît pas venu d’abandonner la partie : nos adversaires se livrent à une propagande acharnée. Le travail qu’ils font en province est inimaginable. Ils se remuent partout avec une ardeur peu commune. Le danger n’est pas conjuré, tant s’en faut. J’ai la certitude – et la preuve – que, sitôt après l’exposition, ils vont tout tenter à nouveau et vous savez ce dont ils sont capables. Or, il ne faut pas se faire d’illusion : s’il y a, de nouveau, dans la rue et dans les salles de réunion, l’agitation que nous n’avons oubliée ni les uns ni les autres, les révolutionnaires, les révolutionnaires seuls pourront leur tenir tête. Il se forme des sous-Déroulède et des sous-Guérin : nous sommes seuls de taille et de nature à leur barrer la route. Et, d’autre part, il ne faut pas non plus se le dissimuler : ce n’est ni Grave (Temps nouveaux) ni Pouget (Père Peinard) qui prendront l’allure nécessaire à ce moment.
Or, si ceux qui voudraient et pourraient faire le nécessaire n’ont plus les armes indispensables : un organe et une organisation qui les relient, tout est à redouter.
Je viens donc vous prier de faire auprès de vos amis ce qui convient pour que l’allocation mensuelle que vous savez me soit attribuée et versée de nouveau, et ce à partir de janvier 1900. Je ne juge pas utile de vous parler de discrétion : mes meilleurs amis – à l’exception de deux intimes pour lesquels je n’ai rien de caché et dont je suis sûr – n’ont jamais été mis au courant de quoi que ce soit. Il en sera ainsi dans l’avenir.
Je compte sur vous. Vous le pouvez, vous le devez, vous le ferez.
Je rentre à Paris le 1 Oct. Je parle ce soir à Toulouse, le 6 à Agen, les 7 et 9 à Bordeaux. Dès mon retour (le vendredi 12 probablement) j’irai vous voir et prendre votre réponse.
Bien cordialement
5, rue Eugène Sue – à Paris – Seb Faure

NB. Cet article a une première fois été publié le 4 janvier dans une autre forme et publiait une étude peu connue sur la question. La chose ayant été l’occasion d’une discussion avec l’auteur de l’étude en question, discussion qui a pris des proportions ahurissantes, et ce blog n’étant pas un déversoir pour toutes les haines et toutes les frustrations, je le modifie ce 7 janvier.

2 réflexions au sujet de « Dictionnaire biographique et géographique de l’affaire Dreyfus (I) : Sébastien Faure »

  1. Rav Hashol

    le saltimbanque Philippe Oriol ne manque pas de toupet, et ferait bien d’aller se laver les fesses. C’est bien lui qui ivre de haine et de frustration après que Luc Nemeth a affiché sur le site academia.edu un article paru dans « Historical Reflections » de Fall 2005 et qu’Oriol s’apprêtait à piller outrageusement en 2016, a écoulé sur ce site : sa haine, sic et sa frustration, resic.

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