Dictionnaire biographique et géographique de l’affaire Dreyfus (V) : Maurice Barrès

BarrèsBarrès, Auguste, Maurice, écrivain et homme politique français, né à Charmes (Vosges) le 20 août 1862*, décédé à Neuilly-sur-Seine le 4 décembre 1923.

En 1894, Barrès charmait les jeunes lecteurs par les pages d’analyse et d’humour de ses « idéologies passionnées » : aux trois romans du Culte du Moi (Sous l’œil des Barbares, 1888, Un Homme libre, 1889, Le Jardin de Bérénice, 1891), avaient succédé Toute Licence sauf contre l’Amour, L’Ennemi des Lois, Du Sang, de la Volupté et de la Mort. Esprit élégant et inquiet, styliste aux formules rares, aux phrases molles et prenantes, Barrès, « princeps juventutis » selon son ami Paul Adam, surprenait d’autant plus que, prosateur fin-de-siècle, il se mêlait aussi gravement de politique. Élu député de Nancy en octobre 1889, sur un programme boulangiste qu’il avait exposé dans les colonnes républicaines révisionnistes de son Courrier de l’Est, battu à l’élection de 1893, Barrès était en 1894 un journaliste en vue, notamment pour sa collaboration au Journal et au Figaro. Surtout, depuis le mois de septembre, il était directeur politique de La Cocarde, journal quotidien d’opposition républicaine où il signait des articles ininterrompus. Fidélité au révisionnisme boulangiste, défense des ouvriers français contre la concurrence des travailleurs étrangers, définition d’un socialisme accordé avec l’idée de patrie, dénonciation des mœurs parlementaires et du scandale des « chéquards » panamistes, telles étaient les grandes lignes des articles presque quotidiens du directeur politique de La Cocarde pendant l’automne 1894. Cette activité de publiciste avait été complétée, au début de la même année, par un essai sur scène, Une Journée parlementaire, comédie de mœurs en trois actes étalant la vénalité des hommes au pouvoir, pièce interdite par la censure mais immédiatement diffusée par le Supplément littéraire du Figaro et par les éditions Charpentier et Fasquelle.
Les premiers écrits de Barrès relatifs à Dreyfus parurent dans les intervalles d’une série d’articles de doctrine sur fédéralisme et socialisme, dans La Cocarde et Le Journal. Sous le titre « Dreyfus sera décoré », Barrès ouvrit le feu dans La Cocarde du 1er décembre 1894. La trahison de Dreyfus, dont il semblait alors ne pas douter, n’était pour lui qu’un chapitre de plus dans le roman de turpitudes du parlementarisme, comme le quatrième acte d’Une Journée parlementaire : « Nous sommes volés, mais bien pis, nous sommes trahis. Dreyfus agissait d’accord avec une bande de politiciens qui ne le laisseront pas condamner ». Le texte, d’une ironie cruelle, s’attachait à faire le lien entre Dreyfus et Panama, le capitaine n’étant qu’un pion au sein d’un vaste « syndicat » de trafic des secrets de la Défense nationale. La thèse de la trahison de Dreyfus, dans ce premier article, était une nouvelle arme ramassée à la hâte contre les adversaires politiques, « les principaux journalistes, les banquiers véreux et l’élite de la canaille parlementaire », dont Barrès prophétisait le châtiment. L’homme Dreyfus, qui « faisait figure » dans ce « syndicat », n’était pas loin de former une figure de style exprimant l’infamie du camp opposé. Le texte du 1er décembre traînait sur une claie dénommée Dreyfus les Reinach, Herz, Burdeau, Roche, Thévenet, Rouvier, les futurs suppliciés de Leurs Figures. Une semaine après, le 8, dans la même Cocarde, sous le titre « Écoutons l’accusé », Barrès demandait qu’on accordât à Dreyfus la présomption d’innocence, rappelant que « le problème demeure de connaître si, oui ou non, le capitaine Dreyfus a trahi », invoquant une justice sereine et réclamant la publicité des débats : « Nous demandons à l’opinion le respect de l’accusé et aux juges le respect de la justice ». Déclarations onctueuses, d’où n’étaient pas absentes des expressions moins rassurantes : « Il serait excessif et même injuste de fusiller un israélite qui n’aurait que ce tort inné ». Le 13 décembre, dans La Cocarde, Barrès s’en prit à Saint-Genest, qui avait attaqué Mercier dans Le Figaro : « On essaye de sacrifier un général français à la coalition des vendus de la finance et de l’espionnage. Nous sommes avec le drapeau – quand Saint-Genest, professionnel de la discipline et de l’ordre, se range avec les révoltés, et s’insurge avec cette étrange coalition de juifs, de panamistes à la fois contre la Justice et contre le Patriotisme ».
Dreyfus condamné devint sur-le-champ « le traître » dont les mobiles n’étaient « ni la haine, ni l’ambition, ni l’amour, ni des pertes de jeux »… Le prix de son infamie était connu : « trente deniers » (24 décembre). Dans son « Premier mot de l’année » du 1er janvier, le directeur de La Cocarde se réjouissait de cette trahison comme d’un bienfaisant révulsif : « Le dégoût que nous inspire le traître Dreyfus, l’horreur que nous communique un opportuniste-radical fortifient autant notre notion de notre nationalité ». La conviction de la trahison de Dreyfus entrait dans la conviction plus large de l’ignominie du système, contre lequel Barrès se déchaînait. À propos de la démission de Casimir-Perier, sous le titre « Quel couteau tuera l’élu de ce soir ? », il se livra dans La Cocarde à une danse du scalp autour du régime qu’il voyait déjà « par terre », du parlementarisme qui avait « sa stalle prête à Nouméa ». Cela douze jours après avoir relaté, dans La Cocarde du 6 janvier, sous le titre « La Parade de Judas », la dégradation de Dreyfus : « Quand il passa auprès de nous, il s’écria : “Vous direz à la France entière que je suis innocent !” Sa figure, de race étrangère, sa roideur, toute son atmosphère, révoltent l’homme le moins prévenu. Quand j’ai vu Émile Henry entraîné à la guillotine, je n’avais pour lui qu’un sentiment fraternel. Mais avec celui-là nous n’avons rien à faire »… « Ah ! non, certes, il n’est pas au monde un groupe d’hommes qui puisse accepter Dreyfus. Seule, dans un bois décrié, une branche d’arbre se tend vers lui, pour qu’il s’y pende ». Texte passionné et singulier, mélange de réprobation violente et de compassion, dans lequel une étude attentive semble révéler, en filigrane, à côté de l’image de Judas… la figure inattendue de Job et de la victime expiatoire ! Barrès, recueillant avec intérêt la prétendue confession du capitaine à Lebrun Renaud, paraît à deux doigts d’admettre l’hypothèse de Dreyfus agent double. L’évocation du « mouchard Alibert, le faux témoin de la Haute-Cour », rattache in fine cette prose enflammée au ressentiment inspiré par la déconfiture du boulangisme.
Ayant quitté en mars la direction politique de La Cocarde, Barrès devait se consacrer à une campagne à travers la France pour les « idées fédéralistes » qui occupa pour lui la plus grande partie de 1895. L’année 1896 devait être celle de la préparation des Déracinés, interprétation romanesque de ces doctrines, qui paraîtrait l’année suivante. Mais 1896 fut aussi marqué par sa participation au concours de La Libre Parole dans le but de trouver « des moyens pratiques d’arriver à l’anéantissement de la puissance juive en France, le danger juif étant considéré au point de vue de la race et non au point de vue religieux » (voir notice La Libre Parole) et par un nouvel échec électoral de Barrès, battu par le socialiste Sautumier à Neuilly-Boulogne – alors qu’il se réclamait lui-même du socialisme – et qui conçut de l’amertume du lâchage, dans cette circonstance, de Jaurès et Marcel Sembat. Barrès reprit contact à cette époque-là avec Jules Soury à l’occasion du cours de celui-ci à l’École des Hautes Etudes : séances suivies de longues conversations dans lesquelles Soury exposait son scepticisme désolé.
En 1897, par la parution des Déracinés, Barrès se trouva pour la première fois rapproché, sur le plan littéraire, d’un Zola avec qui il entretenait des relations distantes mais courtoises que Bourget, ami des deux hommes, favorisait. En novembre, quand Émile Zola allait s’engager activement dans l’Affaire, la position de Barrès à l’égard de Dreyfus restait prudente et floue. De l’article du Journal du 20 novembre « La Foi dans l’armée », il n’émergeait rien de net sauf l’idée que le gouvernement devait protéger le prestige de la hiérarchie militaire. Le 25 novembre, Barrès déjeuna avec Zola et Bourget chez Durand, irrité tout de même d’entendre Zola conclure son raisonnement en faveur de Dreyfus en répétant « C’est scientifique », mot qui rappelait trop à Barrès son emploi par des « niais », des « illettrés de réunion publique ».
Nouveau déjeuner chez Durand le 1er décembre : Barrès, Bourget, France et Zola, tous d’accord pour n’en pas parler, se cantonnèrent dans des sujets inoffensifs. L’attitude de Barrès demeurait empreinte d’une réserve exprimée dans Le Journal du 4 décembre : l’auteur n’y attaquait les dreyfusards que sur la précipitation de leur conclusion dans une affaire obscure où les preuves décisives restaient selon lui à apporter. Après quoi les deux camps n’auraient plus qu’à se taire. Si Barrès donnait un écho à la dernière diatribe de Maurras contre Gabriel Monod, Scheurer-Kestner, Bernard Lazare, c’était seulement « en historien social qui veut renseigner ses lecteurs », et si l’article contenait une épigramme contre Zola, « fils d’Italien », le trait était mis habilement sur le compte de Maurras, comme un grief que celui-ci « n’eût manqué de faire ressortir »… s’il « avait mentionné M. Zola ». Cette polémique mouchetée blessa si peu « l’auteur de Paris » qu’il devait dîner trois jours après, pour le premier dîner Balzac, avec Barrès, Bourget, France et Daudet. Cette fois, on en parla, en évitant l’éclat : « C’est un brave homme », confia Barrès à ses Cahiers, appréciation sur Zola qu’il devait exposer le 18 décembre suivant, après la Lettre à la Jeunesse, pour les lecteurs de La Presse : « Zola est un très honnête homme, très franc, très loyal. On peut discuter les raisons sur lesquelles il base la légitimité de son intervention, mais non sa bonne foi… Simplement, il est mal informé… » Cela dit, en compagnie de Léon Daudet, il était entre temps passé au Figaro pour prier Rodays d’arrêter sa campagne (Daniel Halévy, Regards sur l’Affaire Dreyfus, Paris, éditions de Fallois, 1994, p. 48).
Barrès, à ce point de l’Affaire, était si peu marqué, si récupérable en apparence, qu’il reçut alors à Neuilly la visite de Blum venu lui demander de signer l’Adresse à Zola. Celui en qui Blum reconnaissait « non seulement le maître mais le guide » avoua son embarras, s’étendit sur sa sympathie à l’égard de Zola, avocat courageux mais chez qui il notait des réticences gênantes : « C’est un homme. Mais pourquoi ne dit-il pas tout ce qu’il sait, et, au fond, que sait-il ? » Se rappelant l’attitude de Dreyfus pendant sa dégradation, Barrès la trouvait à présent ambiguë, pouvant être aussi bien celle d’un « scélérat » que celle d’« un stoïque », d’« un martyr », reprenant ainsi plus explicitement la dualité du traître et du saint, de Judas et de Job. « Troublé », Barrès lui demanda à « réfléchir encore ». Prenant le prétexte de l’article du 4 décembre, qui venait de paraître, dans lequel il ne voulait voir, l’ambiguïté voulue s’y prêtant, qu’« un effort d’analyse et d’explication », Blum lui écrivit peu après pour précipiter la réponse attendue et en prenant bien garde de rappeler à son correspondant qu’il n’était pas question dans cette Adresse d’autre chose que de « rendre hommage à la générosité et au courage de [l’]attitude [de Zola] » : « J’ai trop bon souvenir de vos doutes et de votre anxiété récente pour croire que vous ayez acquis depuis lors, sur cette affaire, une certitude qui puisse vous gêner. L’eussiez-vous acquise, que je ne verrais pas encore de raison qui puisse vous empêcher de rendre hommage même public à l’attitude de Zola qui doit sembler à tout le monde courageuse et honorable » (« Léon Blum avant Léon Blum. Les années littéraires 1886-1914 », Cahiers Léon Blum, n° 32, octobre 1999, p. 66 ; nous replaçons dans sa juste chronologie cette lettre mal datée). Barrès avait laissé son visiteur plein d’espoir et, lui répondant, prenait son parti dans une lettre qui « tomba » sur Blum « comme un deuil » : Zola était certes « un homme », lui accordait-il, « mais si je lui rendais ce témoignage dans cet instant et dans la forme dont vous me parlez, cela serait et devrait être interprété comme un acquiescement à la thèse de Zola. Or je ne me range pas à son opinion qu’il a d’ailleurs desservie par son outrance. » Et il ajoutait : « Je ne suis pas avec ceux qui croient à l’innocence de Dreyfus et qui insultent les “patriotards”, les “exploiteurs du patriotisme”, les “culottes de peau”, etc. etc. Je suis, s’il faut qu’il n’y ait que deux camps, dans le camp opposé. Plus exactement, je surveille les preuves qu’on trouvera. S’il m’apparaît que l’excessif Zola a raison, je serai des premiers à pouvoir dire aux “anti-Dreyfus” : “Nous avons tort, inclinons-nous devant la justice. Donnons-lui une éclatante réparation.” Mais j’aime mieux me tromper avec les principaux éléments nationaux qu’avec deux notables du Sénat et des Lettres. Et d’ailleurs, il n’y a pas à dire : “J’aime mieux.” Mon raisonnement comme mes raisons secrètes m’imposent de croire un tribunal mis en présence de pièces plutôt que Zola (qui me paraît ne rien savoir) et que Scheurer (qui est plus prudent qu’il ne sied à un homme). Voilà pourquoi je ne signerai pas et ne m’associerait pas à cette demande vers Zola, de qui le caractère privé n’est d’ailleurs suspect à personne. » (Serge Berstein, Léon Blum, Paris, Fayard, 2006, p. 55-56). La position de Barrès était fixée avant de se manifester publiquement par la réaction à « J’Accuse… ! » et à la campagne de pétitions, brocardée le 1er février dans Le Journal (« La Protestation des Intellectuels ! ») : l’article, qui ménageait Anatole France, attaquait par erreur Rod et Joseph Bertrand, signifiait cette fois la rupture avec Zola, Italien « par ses racines », « excité par un atavisme que notre âme nationale ignore ».
Barrès brûlait ainsi ses vaisseaux, ce dont Lucien Herr prit acte dans son texte fameux de La Revue Blanche du 15 février, réplique d’un « intellectuel » à Barrès, accusé d’avoir, dilettante égaré, dépassé la limite permise aux « moins tolérables fantaisies ». Le destinataire de cet avis, retenu à Nice près de son père malade, ne devait assister qu’à la dernière audience du procès Zola, dont il rendit compte (« Impressions d’audience ») dans Le Figaro du 24 février : article de partisan, écrit pourtant avec un effort de distance et conclu d’une manière encore relativement amène à l’égard de Zola, présenté comme victime de sa légèreté et de défenseurs qui dénaturaient son combat. À Clemenceau était réservé le trait final. Barrès se disait impatient de voir finir « cette affreuse guerre civile », qui du moins aurait permis aux Français de reprendre « un sentiment plus fort de la patrie » : thème récurrent du révulsif, de l’irritation salutaire.
En mai 1898, Barrès, candidat à Nancy, connut un nouvel échec électoral, devancé au second tour par Gervaize, qui avait la préférence des milieux conservateurs et cléricaux, alors que Déroulède, venu soutenir son ami, avait sans précaution touché la corde de l’anticléricalisme. Candidat « antisémite nationaliste », développant son programme dans Le Courrier de l’Est reparaissant pour la circonstance, il se présentait avec une profession de foi que résumait la trilogie nationalisme-protectionnisme-socialisme. Dénonçant le « système opportuniste » qui favorisait « le juif, l’étranger, le cosmopolite », « ces Reinach, ces Cornelius Herz, ces Alfred Dreyfus dont nous avons failli pourrir », le candidat du comité républicain, socialiste nationaliste de Meurthe-et-Moselle plaidait pour une limitation « sans toucher à la loi » du nombre de militaires, magistrats et fonctionnaires juifs et pour une plus grande rigueur dans les naturalisations. « Au lieu de désavouer Dreyfus, ainsi qu’il le dira à l’occasion d’un meeting, comme tous les catholiques ont désavoué Bazaine, les Juifs se sont syndiqués et l’ont soutenu. Ils ont en même temps dévoilé un péril que personne ne soupçonnait. […] Si la Chambre n’a pas su trouver la force de résistance nécessaire à ce péril, c’est au suffrage universel à donner une indication au gouvernement » (cité in Birnbaum, p. 192). Le mois suivant les élections, il viendra soutenir Rochefort et son tout nouveau Parti républicain socialiste français (« Le Banquet des élus », L’Intransigeant, 13 juin 1898).
Le 4 octobre, dans Le Journal, « L’État de la question » s’en prenait moins à Dreyfus qu’aux dreyfusards, mus, dans leur « immense majorité », « par des préoccupations qui n’ont rien à voir avec l’hypothèse de l’innocence », Dreyfus n’étant qu’un « symbole » exploité à des fins politiques. Sans cette exploitation, libérer Dreyfus « serait après tout un fait minime ». Mais il devait pâtir d’être manipulé par des universitaires « ivres d’un kantisme malsain », frères en cela du professeur Bouteiller des Déracinés. Les prises de position de Barrès dans Le Journal devaient se poursuivre en novembre et décembre 1898, dénonciation des « intellectuels » outrecuidants, distinction d’une « vérité absolue » et d’une « vérité judiciaire », affirmation de la primauté d’une « raison nationale » sur « la raison individuelle », satire contre les « anarchistes de l’estrade », Duclaux, Buisson, Havet, Mirbeau, Faure, Pressensé, présents le 10 décembre à la réunion homérique de la salle Chaynes.
Membre de la première heure de la ligue de la Patrie française (1ère liste), dont il trouva sans doute le nom et le préférant à celui d’« Action française » que proposait Pujo (Oriol, p. 827), élu, comme délégué, dans le bureau que présidait Lemaitre, Barrès définissait pour les lecteurs du Journal, dès le 2 janvier 1899, l’esprit de ce groupement créé pour réagir, « le cas Dreyfus, en lui-même, [étant] insignifiant », contre l’utilisation de celui-ci « pour servir des doctrines antimilitaires et internationalistes ». Barrès se montrait alors soucieux de concilier l’ « éclectisme » de la Patrie française et l’ancrage de celle-ci dans le nationalisme, source d’un malentendu avec Brunetière perceptible dès l’origine. Très élogieux pour le discours inaugural de Lemaitre du 19 janvier, Barrès applaudit au soutien apporté par la Ligue des patriotes à la Patrie française, dont il cherchait dès ce moment à faire une caisse de résonance pour ses doctrines en même temps qu’un moyen d’accélérer la marche vers la « courageuse intervention chirurgicale » dont l’affaire Dreyfus lui semblait fournir l’occasion. Barrès était parvenu à un point d’engagement complet dans une « guerre civile » où « l’historiette Dreyfus » étant mise de côté, il ne s’agissait plus, face à ceux qui « utilisaient » cette affaire à leurs fins, que de la récupérer pour des fins exactement inverses. Son adhésion au comité du Monument Henry (il avait souscrit à la 2e liste), ses bonnes relations avec Rochefort, Maurras, Drumont, son activité de conférencier font mesurer l’importance d’une action dont le couronnement devait être pour lui le pronunciamiento déjà évoqué en ces termes dans une lettre à Maurras du 1er novembre 1898 : « Il faut maintenant qu’ils [les militaires] se défendent avec l’éloquence que nous leur avons mise à la ceinture et qu’ils laissent trop au fourreau ». Le 23 février 1899, Barrès fut à côté de Déroulède, près de Jules Guérin et de Marcel Habert, pendant l’« acte de la place de la Nation », dans une position d’associé mais aussi de « témoin » appelé par un Déroulède soucieux de la trace dans l’Histoire de sa « tentative révolutionnaire ».
Avant l’ouverture du procès de Rennes, Barrès posa avec vigueur dans Le Journal la fameuse thèse de l’innocence de Dreyfus impliquant la culpabilité de tout l’État-Major : « C’est à choisir : Dreyfus ou les grands chefs » (4 juillet). Sa péroraison était un appel pressant à la révélation définitive de la vérité, quelle qu’elle fût, vérité dont l’apparition complète avait souffert jusqu’alors, au gré de Barrès, de trop de réticences : « Vous, le dreyfusard, ou moi, l’antidreyfusard, nous possédons la vérité. Le gouvernement, qui sait à quoi s’en tenir, devait depuis longtemps faire taire, et brutalement, celui de nous deux qui se trompe. Les généraux eux-mêmes ont étrangement attendu pour parler. Il faut qu’à Rennes la vérité éclate avec un caractère d’évidence. Coûte que coûte, a dit Mercier. À Rennes ! À Rennes ! messieurs de l’armée ! Cavaignac et Mercier vous imposent leur exemple. Vous êtes pris entre vos adversaires acharnés et les amis que nous vous sommes. Il n’y a pas d’échappatoire possible. En route ! La France est dans Rennes, ville qu’arrose le Rubicon ! »
Barrès devait rendre compte du procès de Rennes d’un bout à l’autre de celui-ci pour les lecteurs du Journal. Le 8 août, l’apparition de Dreyfus, avec « sa figure mince et contractée », « son regard net derrière le lorgnon », lui inspira des phrases de compassion sur ce « mince flot de douleur qui entrait dans la salle », cette « boule de chair vivante, disputée entre deux camps de joueurs et qui depuis six ans n’a pas eu une minute de repos ». Mais l’élégie venait se briser contre la déception d’ « une voix sans timbre » et d’abord d’« une tenue sans frisson », qui amenait Barrès, à la fin, à retirer sa sympathie à ce Dreyfus « muré », « énigme incompréhensible », « mer ténébreuse », « perfide juif » enveloppé dans son inaptitude à partager les « excitations » héréditaires des vieux Français.
Scènes et doctrines du nationalisme devait recueillir les impressions notées au fil du procès par l’envoyé du Journal, son dégoût devant « la bête syndicale », sa réprobation devant Picquart, « âme orgueilleuse et déclassée », son aversion face à Bertulus, Forzinetti, Cordier, son admiration pour les juges militaires aux « visages appliqués et tristes », son amusement au spectacle des avocats Demange et Labori, aux mains desquelles Dreyfus lui semblait être une marionnette… Sur tout cela, un ennui qu’il magnifiait en le nommant « tristesse puissante et monotone », « grandiose maussaderie » à la Dürer. Le 24 août 1899, Barrès avait été rejoint à Rennes par Jules Soury, subitement converti à l’antidreyfusisme et introduit à une séance du procès. Le maître se ralliait au disciple tout en le fournissant d’arguments « scientifiques » en une surenchère passionnée dont les Cahiers de Barrès conservent le témoignage.
Le 10 septembre, après que Barrès eut encore une fois, dans Le Journal du 8 septembre, fait défiler les figures du camp dreyfusard, ses « Rois », ses « Dames » et ses « Valets », le verdict du conseil de guerre fut salué dans les mêmes colonnes sous un titre sonore : « La Justice et la France sont satisfaites ». Reconnaissant la pitié éveillée en lui par Dreyfus pour mieux mettre en lumière sa certitude de la trahison, rendant hommage aux généraux qui avaient soutenu le parti de la condamnation, Barrès se réjouissait d’une victoire remportée sur des forces de dissolution et sur la « manie du scrupule ». Dès le début du mois de septembre, il était parti en Alsace, au Donon, un fois réglée, par un procès-verbal combattant l’infirmité de Francis de Pressensé, l’affaire d’une rencontre à l’épée avec celui-ci décidée à la suite des polémiques rennaises. Éloignement intellectuel autant que géographique : Jules Soury, qui avait pris le mors aux dents, devait en savoir mauvais gré à son disciple soudain trop silencieux. À la fin de septembre, il trouvait « trouble et troublante » la situation créée par l’interruption des articles de Barrès relatifs à Dreyfus.
Cette réserve devait être de courte durée. Le 12 octobre, sous le titre « Lavisse et Jules Soury », Le Journal informait ses lecteurs, sous la plume de Barrès, de l’engagement antidreyfusard de Soury, aux thèses duquel l’article faisait écho en constatant que « par Dreyfus, en France, la question des races est ouverte ». Soury eut la satisfaction, en octobre et novembre 1899, de faire le sujet de trois articles de Barrès dans Le Journal. Celui-ci ménageait son tempétueux ami, sans pour autant rallumer la polémique sur l’Affaire. Après s’en être pris à ceux qui avaient fait de Dreyfus un symbole, le collaborateur du Journal tendait lui-même aux généralisations qui lui permettaient de rester dans sa voie sans retomber dans des disputes qu’il jugeait désormais stériles. Dans « L’Éducation nationale » (Le Journal, 30 octobre) il n’abordait l’affaire Dreyfus qu’en y voyant un signe et la dernière preuve en date de la thèse des Déracinés sur la France « dissociée et décérébrée ». L’appel, contenu dans ce texte, à la formation d’un groupement intellectuel et à la constitution d’une doctrine accordée avec les « instincts héréditaires », devait valoir à Barrès, en novembre 1899, les félicitations de la jeune Action française, dont le Comité de rédaction se reconnaissait dans la mission prescrite par Barrès de faire obstacle aux influences des cénacles comme La Revue blanche.
Tandis que la Patrie française le décevait en s’embarrassant de stratégie électorale, Barrès se prêtait au rapprochement avec une Action française encore républicaine, rapprochement que manifestaient les « dîners de l’Appel au soldat », « soirées d’études » baptisées du titre du deuxième des romans, consacré au boulangisme, du cycle de L’Énergie nationale. Ayant tenté, par textes et conférences, de faire pénétrer sa doctrine nationaliste au sein de la « Patrie française », Barrès devait finalement prendre ses distances et quitter, en octobre 1901, le Comité directeur d’une ligue appelée à n’être plus qu’un « puissant comité électoral antiministériel ». Départ suivi d’une nouvelle tentative d’appel à l’opinion, Barrès devenant en mai 1901 rédacteur en chef du Drapeau, journal républicain dans lequel il signa des textes nombreux où il n’hésitait pas à réchauffer les cendres de l’Affaire.
Les années passant, Barrès se tenait à son affirmation de la trahison de Dreyfus, non sans se rapprocher, sur le plan personnel, de maints amis dont l’Affaire, dans la période virulente, l’avait éloigné. À Léo Marchès, de La Liberté, venu l’interviewer à propos de son dernier livre Les Amitiés françaises, il faisait part d’une « hypothèse » sur la « psychologie de Dreyfus » (2 décembre 1903). Celui-ci aurait renoncé à contraindre ses accusateurs à ce dilemme : impossibilité de poursuivre ou « aveu d’une violation des convenances internationales » propre à déchaîner la guerre. Barrès imaginait Dreyfus satisfait de son sacrifice, convaincu d’avoir expié sa trahison, reconnaissant, enfin, envers les militaires, qui avaient su, le moment venu, récompenser par la grâce sa réserve patriotique… La révision apparaissait à Barrès comme une opération politique menée hors de Dreyfus pour les seuls intérêts du bloc, la réhabilitation, inévitable selon lui, étant celle des « partisans du chambardement ».
Décidé à combattre le dreyfusisme politicien, à s’en prendre le moins possible à la personne de Dreyfus (se conformant ainsi, pensait Barrès, au vœu de celui-ci, qui ne souhaitait que l’oubli), à ménager ses bons rapports avec des dreyfusards amis, comme Proust ou Léon Blum, en admettant ce qu’il y avait eu de noble dans leurs motifs : tel se présentait désormais Barrès, resté fidèle en même temps à Maurras, à Soury, à Mercier, mais fort préoccupé aussi de sortir du guêpier de l’Affaire. Alors que l’aventure boulangiste et que le Panama avaient eu droit chacun à leur roman, L’Appel au Soldat et Leurs Figures, l’Affaire, considérée pourtant comme le troisième chapitre d’une même histoire, ne devait recevoir d’autre forme littéraire que celle d’un recueil faiblement mis au point, sous un titre peu inspiré, Scènes et doctrines du nationalisme (1902). Encore les deux volumes s’ouvraient-ils sur une singulière déclaration de dégoût : « Je n’avais jamais soupçonné qu’aucun travail de lettres me donnerait la répugnance que je dois surmonter pour rassembler les feuillets de ce livre ». Exorde peu engageant, auquel s’ajoutait cette ouverture faite aux esprits de l’autre camp : « Eh ! je le sais bien qu’il faudrait incorporer dreyfusisme et antidreyfusisme dans un type supérieur ; qu’il faudrait sauver ce qu’il y a du chevaleresque français chez le dreyfusien de bonne foi »…
La réhabilitation allait trouver Barrès résolu à ne rendre, dans la cohérence de ses engagements antérieurs, qu’une sorte d’hommage à son parti. De nouveau député (du 1er arrondissement de Paris, siège qu’il devait garder de 1906 jusqu’à sa mort en 1923), il intervint devant la Chambre le 13 juillet 1906 à propos de l’interpellation Pressensé pour prendre acte de la « nouvelle vérité judiciaire » mais s’opposer aux « représailles contre les grandes institutions auxquelles nous sommes attachés ; contre l’état-major, contre les conseils de guerre, c’est-à-dire contre la discipline » (Journal officiel, Débats parlementaires, Chambre des députés, 14 juillet 1906, p. 2363-2364. Repris dans Cassation ii. v, tome 2, p. 571-573). Il tint à défendre Mercier (il participa à son hommage, 1ère liste), « incapable de manquer jamais à l’honneur », obéissant par cette démarche – ses Cahiers l’attestent – au souci d’enterrer dignement son parti. Rituel secrètement désabusé, dissimulant une divergence que sembla ignorer Maurras, lequel félicita sur-le-champ Barrès en évoquant avec passion la « révision à réviser », tandis que Jules Soury, une nouvelle fois, s’alarmait et ne se gênait pas pour faire savoir vertement à Barrès combien il réprouvait son silence obstiné. Pas un mot dans la presse ! Le 14 juillet 1906, le public ne lisait de Barrès qu’un article de L’Auto sur… « Alfred de Musset ou le Dandy ». Ce parti de service minimal fut observé encore en mars 1907 avec l’intervention à la Chambre pour Bailloud contre Picquart, escarmouche que Maurras s’empressa encore d’interpréter comme une déclaration de guerre. En 1908, Barrès prit position contre le transfert des cendres de Zola au Panthéon (il l’avait déjà fait en 1906 sur proposition de loi Breton) et en faveur de Gregori (à la souscription duquel il participa, 13e liste).
Engagé dans le cycle moins partisan, plus lyrique et plus réfléchi de ses Bastions de l’Est, Barrès, parlementaire et académicien, devenait au fil des années une sorte de sage de la république, heureux de ses conversations avec Jaurès, de ses retrouvailles avec Sembat (qui l’aida en 1913 dans sa campagne pour les églises), réconcilié avec Pressensé, à la mémoire duquel il rendit, en 1914, un hommage ému, comme il devait saluer la dépouille de Jaurès avec une affliction qui alla droit au cœur de Blum. Il rendait même justice à cet Émile Duclaux qu’il avait fort éreinté parmi les « anarchistes de l’estrade », à l’occasion d’une correspondance avec sa veuve Mary Robinson. La Grande Guerre devait lui inspirer à propos des combattants israélites les pages des Diverses familles spirituelles de la France appréciées par Zeev Sternhell comme un « vibrant hommage ». Ce fut l’époque où ses Cahiers reçurent, en août 1917, cette réflexion : « La querelle politique, la guerre civile, la guerre de religion, c’est facile, c’est à la portée de tous, ça ne demande pas de travail, d’effort, de profonde réflexion. Pour ou contre les Albigeois, pour ou contre les protestants, pour ou contre Dreyfus, quelle excitation de tout l’être, du meilleur et du pire ». Phrases propres à accréditer le témoignage de Tharaud : à Lyautey qui lui confiait avoir été « révisionniste à fond », Barrès avait répondu : « Eh bien ! mon sentiment, c’est que nous sommes des criminels de n’avoir pas exigé la révision après le faux Henry ».
Sources et bibliographie : Maurice Barrès, Scènes et doctrines du nationalisme, édition définitive, Paris, Plon, 1925 (tomes I et II, Appendice). Maurice Barrès, Mes Cahiers, Paris, Plon, 1929-1957 (14 volumes). Notamment i à vi (1896-1908). Maurice Barrès-Charles Maurras, La République ou le Roi, correspondance inédite (1888-1923), introduction et notes de Guy Dupré, Paris, Plon, 1970. Son discours et ses articles contre la panthéonisation de Zola ont été publiés en 1908 par la Patrie française sous le titre : Maurice Barrès contre Zola. On lira aussi : Léon Blum, Souvenirs sur l’Affaire, Gallimard, 1981 ; Zeev Sternhell, Maurice Barrès et le nationalisme français, Bruxelles, éditions Complexe, 1985.
Pierre Bénard et Philippe Oriol

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