Naissance de l’Action française

9782246811602-001-X_0Nous donnons ici l’article que nous avons publié dans la Revue historique :

Laurent Joly, Naissance de l’Action française, Paris, Grasset, 2015, 376 p., 23 €.

Laurent Joly, que nous connaissons bien pour ses remarquables études, ouvrages et articles, consacrés à l’antisémitisme de la période 1890-1945 et à ses acteurs, nous donne à lire, avec sa Naissance de l’Action française, un livre important. Important et nouveau, et cela étonnamment, dans la mesure où si l’Action française a été l’objet de nombreux ouvrages, aucun ne s’était penché à proprement parler, et dans le détail, sur sa genèse, sa naissance et ses premières années. Bien sûr la question avait été évoquée dans les livres fondamentaux de Tannenbaum et Weber, ou dans ceux de Paugam et d’Huguenin, mais toujours rapidement, comme un prologue. Quant au livre de Nguyen, biographie intellectuelle du Maurras d’avant 1898, s’il nous dit les Origines de l’Action française, il en constitue en quelque sorte les prolégomènes.
Laurent Joly vient combler ce vide avec brio et précision sur la base d’un travail archivistique remarquable par son étendue et, grâce à l’apport des archives privées de Maurras, Barrès, Coppée, Déroulède, Mahy, Gasquet, Pujo, Longnon, etc., par ce qu’il nous révèle, par le document certes mais surtout par l’analyse, d’inédit. On y comprend comment, dans le contexte de l’affaire Dreyfus, et plus que cela même du fait de l’affaire Dreyfus, l’Action française naquit de la Ligue de la Patrie française et comment, pour des raisons politiques mais aussi stratégiques (celles, cruciales, du financement), elle devint, sous l’influence de Maurras, royaliste.
La geste nationaliste a enluminé le rôle et la personnalité de ses deux initiateurs que Laurent Joly nous restitue dans leur réalité et leurs insuffisances, leurs ambitions et leurs frustrations ; ces deux « seconds couteaux », « prolétaires intellectuels » : le prometteur et décevant Maurice Pujo et « le frêle » Henri Vaugeois. On y découvre ainsi le peu de valeur de la légende militante, forgée pour les besoins de la cause, de la naissance de l’Action française comme d’une « dissidence » fomentée par Vaugeois au sein de la Ligue de la patrie française et comment, au contraire, le « frêle » initiateur, tout autant pour lui que pour son projet, s’attacha, tant qu’ils lui offrirent statut, réseau et base d’action, à ne pas sortir de la ligne et du cadre légalistes qui inspiraient les membres du comité directeur de la Ligue-mère. Car ces transfuges de l’Action morale, Pujo et Vaugeois, qu’ils avaient bruyamment quittée parce qu’ils réprouvaient une prudence qui était pour eux un soutien dreyfusard, ne parvinrent guère à initier ce « parti de l’intellectualité nationale » dont ils rêvaient depuis quelques mois. Radicaux déçus convertis au nationalisme à la Cavaignac, antidreyfusards convaincus parce que l’armée ne pouvait se tromper et que l’Homme ne peut être tout et moins encore quand il est juif, ils ne purent obtenir plus, avec la Ligue de la patrie française qu’ils avaient initiée, qu’un rassemblement de titres prestigieux ; une ligue dénonçant l’action des dreyfusards tout en refusant d’être à proprement parler antidreyfusarde ; une ligue tout juste patriote et craignant le nationalisme ; une ligue « où toutes les opinions politiques se rencontrent » mais gênée par la question, centrale pour Vaugeois et Pujo, de l’antisémitisme ; une ligue refusant de faire de la politique et d’en faire clairement. Mais cela dit, il nous semble – et qu’on n’y voit certes pas un reproche mais une précision – qu’il eût été possible d’insister plus encore sur le fait que si le manque de notoriété de Pujo et de Vaugeois, la modestie de leur carrière, leur proximité avec l’ancien ministre Cavaignac qui les associait clairement voire les réduisait à l’antidreyfusisme, les obligèrent à accepter, à composer, ils tentèrent sans succès, de la création de la Ligue de la patrie française à celle de l’Action française, d’agir de l’intérieur pour rassembler ceux qui, nationalistes, ne pouvaient se satisfaire d’une ligue uniquement patriotique, et qui, eux, voulaient « faire de la politique ». Le premier échec des deux compères remontait à la création même de la Ligue, en décembre 1898, quand, malgré leur tentative de forcer la main aux craintifs membres de l’Institut et Professeurs en Sorbonne qui avaient accepté de donner leur nom et leurs titres, ils n’avaient pu en faire l’Action française dont ils rêvaient : hors de question pour les nécessaires parrains de se regrouper sous un intitulé « qui sent le cénacle de philosophes prédicants ». En mai suivant, nous raconte Laurent Joly, tentant de donner vie, à travers un périodique, à cette Action française dont le comité directeur de la Ligue n’avait pas voulu, et en appelant pour cela à ses adhérents, Vaugeois s’était vu contraint de publier dans la presse une mise au point dégageant l’Action française de  la Ligue : l’Action française était « un parti nouveau », un parti « de jeunes », fondé sur un « programme plus déterminé et plus actif » que celui de la Ligue. Et le mois suivant, après la conférence de Vaugeois intitulée « l’Action française » (20 juin 1899), Lemaitre, président de la Ligue de la patrie française, s’en était dissocié en un camouflet qui en sera finalement le baptême officiel. Vaugeois avait cédé en mai, en cette mise au point citée dont la critique sous-jacente sonnait la mobilisation des déçus, mais était revenu à la charge, au moment de sa conférence, en tentant une nouvelle fois non seulement de détourner la tendance la plus radicale de la Ligue mais encore de forcer la place et d’y imposer son Action française. Vaugeois avait ainsi fait publier une circulaire qui annonçait la proche publication d’un « organe d’Action française, intellectuelle, morale, sociale », rattachait le dit-organe, à nouveau et malgré sa déclaration conciliante du mois précédent, à la Ligue en se plaçant sous l’autorité d’un comité de patronage constitué des principales figures de la Ligue, assurément non consulté en cette occasion, et qui expliquait que l’action politique que « l’état actuel de notre législation » lui interdisait de mettre en œuvre et de mener, ce nouveau périodique le ferait, « tradui[sant] en des actes précis l’intention formulée dans les […] statuts de la Patrie Française »… On comprend que Lemaitre ait jugé indispensable de faire savoir que « l’“Action française” n’a rien de commun avec la Ligue de la Patrie Française, si ce n’est certains sentiments aussi généraux que “l’amour de la patrie et le respect de l’armée” »…
Le livre de Laurent Joly nous dit tout cela mais nous dit aussi ce que furent les relations Maurras/Barrès et la rivalité amicale des deux hommes autour de la jeune revue : le premier, « doctrinaire », cherchant à s’imposer comme chef d’un nouveau parti qui ne pourrait qu’être royaliste et à convertir pour cela les cadres de la jeune « revue grise », et le second, « pragmatique », cherchant à retrouver un magistère perdu depuis l’Affaire et sa célèbre « Protestation des intellectuels », objectif que la jeune revue lui permettrait d’atteindre plus aisément que le patient travail de conversion au nationalisme de jeunes dreyfusards (Bainville, Bruchard, etc.) qu’il menait alors. Laboratoire de l’« énergie nationale » ou laboratoire du « nationalisme intégral »… Maurras remportera le combat, nous le savons, et Barrès, comme nous le montre avec précision Laurent Joly, demeurera proche d’une revue qu’il sauvera d’ailleurs de la faillite, l’un ayant besoin de l’autre comme l’autre de l’un.
Par tout ce qu’il nous révèle sur les origines non seulement d’une petite revue qui deviendra un important journal mais surtout d’un mouvement dont la place dans l’histoire de la IIIe République, de 1908 à l’Occupation, est essentielle, par ce qu’il révèle encore sur la relation Maurras/Barrès et, comme le dit le 4e de couverture, sur « l’étude de la magistrature et du charisme en politique », sur ce qu’il précise enfin sur l’histoire du nationalisme, ce livre de Laurent Joly est un des grands livres sur le sujet et sur la période publiés ces dernières années. Un livre que ceux qui s’intéressent à l’Affaire et à ses suites, à Maurras et à Barrès, au nationalisme et plus largement à l’histoire des idées doivent lire absolument.

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