Une nouvelle synthèse de l’Affaire : L’Affaire Dreyfus de Serge Pacaud

Vient de paraître aux éditions Marivole : L’Affaire Dreyfus de Serge Pacaud. Richement illustré, il est une narration simple, souvent simplifiée mais sans surprise de l’Affaire. Le seul problème en est cette annonce d’une mise en lumière « des questions qui suscitent les plus grandes réserves à la lecture des événements et des faits » qui font de ce livre, toujours selon la quatrième de couverture, un nouveau « J’Accuse…! » qui énumère « les points de détails équivoques, et incrimine l’Histoire d’avoir fait fi de l’entière vérité au profit d’un consensus apaisé ». Rien que ça !

À dire vrai, l’argument marketing est curieux dans la mesure où sur 192 pages, cette « mise au point » occupe tout au plus 5 pages à la fin d’une narration qui se contente – avec un peu de lyrisme en plus, à quelques erreurs, d’étonnantes interprétations et de curieux parti-pris près (comme d’affirmer que la cassation sans renvoi de 1906 est « contraire au Code pénal ») –, de dire l’événement comme on le lit dans toutes les synthèses s’adressant au plus large public. L’histoire que nous raconte Serge Pacaud est donc celle qu’il « incrimine », l’histoire du « gouvernement », « vérité officielle, […] gommant toutes les aspérités qui auraient pu noircir le tableau » (p. 188-189) ? Mais quelle serait donc la « vraie » vérité ? On peut s’en inquiéter quand on lit le dernier paragraphe : « On se contenta donc de la vérité officielle, à moins d’être traité d’antisémite, de ligueur ou plus tard de fasciste ou de révisionniste. Néanmoins, l’honnête homme, en prenant connaissance de l’affaire Dreyfus, même s’il doit en toute logique exonérer le capitaine accusé et être conscient de l’antisémitisme extrême qui régnait alors en France, ne peut faire abstraction de cette question récurrente : “M’a-t-on vraiment tout dit ?” » Nous avouons ne pas comprendre… La vérité officielle de l’Affaire est-elle si terrible que la dire ne peut qu’attirer sur celui qui en prendrait la responsabilité les pires accusations – ce qui serait beaucoup –, ou cette vérité est-elle antisémite – ce qui le serait tout autant – ?… nous ne savons pas mais cela nous laisse comme un goût désagréable de lectures pénibles (voir ici). Serge Pacaud viendrait-il ajouter une nouvelle entrée au corpus de ce que Vincent Duclert a justement qualifié de littérature « du doute et du soupçon » ? 
Alors quelle peut-elle donc bien être cette vérité ? Il semble qu’elle soit constituée des 9 points présentés sous le titre : « Des énigmes en cascade et des interrogations légitimes ». Comme disait l’autre, allons-y.
1. La passivité de Dreyfus. Si Serge Pacaud ne verse pas dans le Dreyfus antipathique ou idiot, il nous gratifie toutefois d’une question étonnante qui nous avait jusqu’alors été épargnée : « Connaissait-il d’autres éléments restés ignorés des tribunaux ? » Même si elle est innocente, cette question est étonnante. Comment Dreyfus aurait-il pu savoir quoi que ce fût que les tribunaux ignorèrent ? Et de quel ordre ? Quant à « sa foi en l’institution », « inconcevable pour un esprit médian », nous renvoyons Serge Pacaud à Cinq années de ma vie :
« J’appris la longue suite de méfaits, de scélératesses, de crimes commis contre mon innocence. […] Pour moi, qui n’avais jamais douté de la justice, quel effondrement de toutes mes croyances ! Mes illusions à l’égard de quelques-uns de mes anciens chefs s’envolèrent une à une, mon âme s’emplit de trouble et de douleur. Je fus saisi d’une immense pitié, d’une grande douleur pour cette armée que j’aimais » (p. 214 de la réédition à La Découverte).
2. La disparition de certaines pièces du dossier. Oui, nous le savons mais il y en eut peu (la plus importante étant le bordereau). Et les plus graves, celles qui étaient à la décharge de Dreyfus, furent toutes retrouvées (du moins en copie), l’État-major conservant tout avec une opiniâtreté qui force le respect. Ce sont ces brouillons exhumés (étonnants Gonse et Henry qui détruisaient ou altéraient des pièces et en oubliaient les copies) qui permettront à Targe de monter son dossier et de permettre la révision du procès de Rennes.
3. Les aveux. Serge Pacaud nous dit qu’ils furent une fable mais se trompe quand il explique que les antidreyfusards eux-mêmes « hésitèrent à poursuivre les accusations en ce sens », tant aurait été discrédité Lebrun Renaud. Il ne le fut que par les dreyfusards et il suffit de lire le Dutrait-Crozon pour voir que les antidreyfusards n’abandonnèrent jamais la question des aveux.
4. La vie dissolue de Dreyfus. Une invention, nous dit justement Serge Pacaud.
5. La mort d’Henry. Pour Serge Pacaud, qui penche pour l’assassinat, en « connaître les commanditaires […] reviendrait à élucider tout le mystère qui entoure l’affaire Dreyfus ». Quel mystère ? Quant à l’assassinat, si assassinat il y eut, qui, hors de l’État-major, aurait pu y avoir intérêt ?
6. L’assassinat d’Émile Zola. Cette question n’est plus une énigme (voir Émile Zola. De J’accuse au Panthéon d’Alain Pagès). Maintenant, proposer comme explication qu’il ait pu être assassiné pour l’empêcher de sortir les « cartes » qu’il avait peut-être dans la « manche » pour ranimer le débat…
7. Esterhazy agent double ? Serge Pacaud s’emballe pour le moins quand il nous assure que « la mégalomanie et la schizophrénie du personnage semblent mettre en lumière une vérité : il aurait écrit le bordereau sur ordre ». La relation de cause à effet n’est pas évidente et moins évidente encore est l’information. Non, Esterhazy fut un traître qui agissait pour lui-même et défendre cette thèse, si souvent rencontrée, revient à dire que Mercier et l’État-major ne furent pas en définitive des criminels. 
8. Le cas Maurice Weil. Maurice Weil demeure en effet mystérieux. Mais eut-il seulement un rôle dans l’Affaire ? Affirmer que « l’hypothèse […] la plus proche de la vérité » serait qu’il fut « le véritable traître, protégé par des raisons occultes par l’institution », est impossible… ou alors faudrait-il envisager au moins un début de démonstration Et quelle raisons occultes ? l’homosexualité (??????) de Saussier, la fabrication de l’épuisant canon de 75, comme nous le propose Serge Pacaud ? Allons…
9. Les « intérêts occultes et retors ». Puisqu’il y a encore tant de mystères, c’est qu’il y a des « intérêts occultes et retors », nous dit Serge Pacaud. « Qui manipula en sous-main toute cette affaire Dreyfus ? », demande-t-il à la suite. Mais personne ne manipula rien, en dehors de l’État-major qui fabriqua une trahison et œuvra pour la préserver… Et pourquoi faut-il toujours qu’on revienne sur cette histoire de mystères ? Simplement, comme l’écrivait Reinach, « parce qu’elle était extraordinaire, on la voulait plus extraordinaire encore » ? Il n’y a pas de mystères dans l’Affaire. Ou si peu. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les travaux de Marcel Thomas, ceux de Vincent Duclert et, si je puis me permettre, mon Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours. Mais sans doute sommes-nous les tenants de l’histoire officielle…

Neuf questions, donc, auxquelles nous avons depuis un moment les réponses et dont la légitimité affirmée resterait vraiment à prouver.

 

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