Pierre Loti dreyfusard ? Une note critique

De Vincent Duclert, la note suivante :

En l’état de la recherche et de la documentation, compter l’écrivain Pierre Loti parmi les dreyfusards comme le déclare Stéphane Bern au micro de Léa Salamé[1], c’est-à-dire parmi les défenseurs de l’innocence du capitaine Dreyfus et de la justice dans la République, n’est pas recevable. L’écrivain n’apparaît ni dans la somme monumentale de Joseph Reinach sur le sujet[2] ni dans la récente et très complète Histoire de l’affaire Dreyfus de Philippe Oriol[3]. Dans nos travaux de recherche portant sur le capitaine Dreyfus, sur l’affaire Dreyfus et sur les dreyfusards[4], nous n’avons jamais croisé son nom parmi les dreyfusards. Pierre Loti n’appartient aux signataires de la « pétition des intellectuels » qui permet d’identifier la première cohorte des dreyfusards. Il ne manifeste pas plus sa solidarité à Emile Zola poursuivi par le ministre de la Guerre après la publication de « J’accuse… ! » dans L’Aurore du 13 janvier 1898[5]. Il n’est pas davantage du nombre des écrivains, publicistes, artistes ou savants qui adressent leur salut au capitaine Dreyfus à son retour en France, à la suite de l’arrêt de la Cour de cassation du 3 juin 1899, dans la perspective du nouveau procès qui se tient à Rennes du 7 août au 9 septembre.
La qualité de « dreyfusard » de Pierre Loti ne peut se limiter à être proclamée compte tenu de ces premières incertitudes. Elle exige d’être démontrée, sources à l’appui. L’unique occurrence en faveur de cette thèse tient dans un aveu formulé par Loti à Louis de Robert qui en informe Emile Zola, au sujet de l’article fameux de Maurice Barrès[6] s’acharnant sur les signataires de la « pétition des intellectuels » de janvier 1898 : « J’ai refusé la main à Barrès depuis son article sur Zola[7] ». Ce propos est déclaratif et relève de la sphère privée de la correspondance. On ne sait ni quand ni dans quelles circonstances cet acte de refus aurait été réalisé. Il l’a été vraisemblablement dans un cadre également privé ou semi-public, un salon ou bien l’enceinte de l’Académie française à laquelle l’un et l’autre appartenait. On ne peut parler d’engagement dreyfusard car celui-ci implique une expression publique, une mise en danger de sa réputation et de sa carrière. Cette exposition publique est la condition sine qua non de l’engagement. Aussi l’occurrence relative à Pierre Loti n’est-elle pas concluante en ce qui concerne sa qualité dreyfusarde.
La proclamation d’un « Pierre Loti dreyfusard » est donc très excessive. Elle aurait pour fonction de rendre l’écrivain plus honorable aux yeux de l’opinion publique actuelle qui aurait des raisons de s’émouvoir d’une double attitude moins honorable de l’écrivain commémoré[8]. Il s’agit pour commencer de l’expression récurrente d’un antisémitisme virulent ancré dans sa détestation des Juifs d’Orient.  Dans Aziyadé publié en 1879, les clichés les plus outranciers se succèdent[9]. Dans ses Voyages (1872-1913), Pierre Loti insiste sur les « abjectes figures » des Juifs de Jérusalem ; « nulle part, des nez si pointus, si longs et si pâles[10] ». Afin d’en excuser à l’avance la portée négative, Stéphane Bern a invoqué un « antisémitisme culturel » comme s’il apparaitrait plus tolérable – parce que plus inoffensif – que l’antisémitisme politique, religieux ou racial et communément admis à l’époque.
Il est vrai que le discours antisémite est florissant durant toute la décennie 1890, du boulangisme à l’antidreyfusisme que couronne l’Action française de Charles Maurras. Cela ne veut pas dire qu’il n’est pas sans conséquences politiques, par exemple par son pouvoir de conviction amenant un Etat républicain et une opinion publique unanime à considérer qu’un suspect juif d’une entreprise d’espionnage est forcément coupable et que cette culpabilité justifie de fabriquer un procès arbitraire pour le condamner, de lui retirer tous ses droits individuels, de lui faire subir des peines infamantes, de proposer devant la représentation nationale, avec des députés nationalistes et catholiques, des mesures radicales contre l’ensemble des Juifs de France[11]. L’« antisémitisme culturel » est d’abord collectif, structurel ; il assigne des individus à une « race » diabolisée, qui n’aurait pas droit de cité dans l’Europe civilisée. Il faut lire les discours antisémites de la fin du XIXe siècle pour s’en convaincre, avant de s’autoriser à en euphémiser la portée.
Il est faux par ailleurs de laisser imaginer que cet « antisémitisme culturel » aurait été communément admis à son époque et que l’indignation qu’il susciterait ne serait qu’une reconstruction contemporaine. Si les dreyfusards ne se déterminent pas uniquement par rapport à une lutte contre l’antisémitisme, celle-ci est bien réelle, elle est assumée et poursuivie. Il manque assurément une étude des combats contre l’antisémitisme au moment de l’Affaire. Nous y travaillons. Pour revenir sur Pierre Loti, sa qualité supposée de dreyfusard aurait impliqué qu’il renonce à sa pratique de l’« antisémitisme culturel » et affirme la grave erreur de jugement qui le caractérise. On en est loin à notre connaissance.
L’interprétation de l’antisémitisme de Pierre Loti ne peut se réduire à la conception du grand écrivain emporté par un génie créateur donnant ses lettres de noblesse à une littérature de l’injure, égaré dans des obsessions de grandeur nationale que l’époque ne pourrait assouvir, notamment en Orient où l’ingratitude des minorités religieuses à l’égard de la France serait grande (en raison d’atavismes collectifs supposés…). Car Pierre Loti n’est pas un cas isolé. Il appartient à tout un courant républicain, conservateur et nationalisme, qui n’hésite pas à se saisir de l’antisémitisme, parfois le plus virulent, pour défendre la thèse d’une régénération nécessaire de la France. Et cela dès le boulangisme, puis dans l’affaire Dreyfus[12].  Maurice Barrès ou Léon Daudet, habitués du salon de Juliette Adam, sont très actifs en ce domaine, tout comme leur égérie avec sa Nouvelle Revue. Or, Pierre Loti est aussi un familier du boulevard Malesherbes ; il doit même beaucoup à Juliette Adam pour la promotion de ses œuvres et la fabrique de sa réputation[13]. Durant l’hiver 1894-1895, cette dernière publie ainsi en feuilleton Le Désert et La Galilée. « Il est d’autant plus loisible de voir dans de tels récits de voyages une influence néfaste de Juliette Adam que certains passages, parmi les plus antisémites ont été, pour la circonstance, rajoutés au Journal intime. Ce que pourrait montrer une analyse lexicologique[14] ».
Il paraît donc difficile de « séparer l’œuvre de l’homme » ainsi qu’on le suggère[15]. Les œuvres comme les idées n’avancent seules dans la rue, elles sont des constructions sociales, culturelles et idéologiques. Et quand bien même cette séparation serait consentie, il n’en demeure pas moins que les expressions demeurent et qu’elles ont été jugées comme intolérables par certains à l’époque même de leur production – avec l’affaire Dreyfus particulièrement dont c’est le mérite de remettre au cœur du débat et de la République le rejet fondamental de l’antisémitisme. Il faut relire à ce sujet Lucien Herr répondant à l’article déjà cité de Maurice Barrès[16].
L’évocation des antisémitismes passés ne peut être écartée sous le simple prétexte qu’il s’agirait d’« anachronismes mémoriels[17] ». C’est même tout le contraire. Ne pas les mentionner serait une erreur historienne puisqu’ils ont existé et qu’ils permettent de comprendre aussi le présent, qu’ils autorisent à se défier de l’exposition de ce que l’on voudrait dénommer « antisémitisme culturel » à des fins de documentation littéraire[18].
Un dernier fait démontre l’étendue de l’antisémitisme de Pierre Loti. C’est un véhicule de haine utilisé également dans ses discours de détestation des Arméniens de l’Empire ottoman qu’il compare aux Juifs, comme dans des pages de La Mort de notre chère France en Orient paru en 1920 aux éditions Calmann-Lévy[19]. La violence de ses représentations à l’égard des Arméniens est connue, comme la naïveté de son idéalisation des Turcs[20] alors même que ces derniers conduisent une politique de persécution anti-arménienne décidée au plus haut niveau par le sultan Abdul Hamid II – laquelle culmine avec les grands massacres de 1894-1896. Quand il écrit en 1920, l’extermination des Arméniens par le régime Jeunes-Turcs unioniste est démontrée[21]. Pour autant, Pierre Loti persiste dans ses accusations racistes à l’égard des Arméniens qui constituent désormais un peuple rayé de la carte de l’Asie mineure[22].
Le sort des Arméniens n’est pas indifférent à la compréhension de l’engagement dreyfusard dont serait comptable l’écrivain. On doit relever que les dreyfusards, avant qu’il se déclarent à partir du milieu de l’année 1897, trouvèrent quelques mois plus tôt dans la défense des Arméniens de l’Empire ottoman, de Péguy à Clemenceau, d’Anatole France à Jean Jaurès, une expérience et un enseignement qui les aidèrent à organiser efficacement la défense du capitaine Dreyfus[23]. Il est fort peu concevable que Pierre Loti soit passé d’une position inverse dans la question arménienne à un engagement pour Dreyfus[24]. Ce grand écart aurait exigé une force de conviction dont manquait à l’évidence l’écrivain d’après les nombreux témoignages du temps. Sa première préoccupation était pour son moi artiste et la conception qu’il se faisait de sa littérature. Une dernière information vérifiable rend toujours moins concevable la thèse d’un « Pierre Loti dreyfusard ». Il est identifié en effet comme fréquentant un autre salon, celui de Mme de Loynes qui en avait fait « une citadelle de l’antidreyfusisme, dans laquelle J. Lemaitre, Loti, Barrès, Léon Daudet, et Bourget se retrouvaient[25] ».
Rochefort-sur-mer n’abrite pas seulement la maison de Pierre Loti. Elle est aussi la ville d’un plus authentique dreyfusard, Edouard Grimaux, professeur de chimie à l’Ecole polytechnique (dont le capitaine Dreyfus était ancien élève), mis à la retraite d’office par le ministre de la Guerre pour avoir déposé au procès Zola en février 1898[26]. Un collège de la ville porte son nom. Une juste réparation.

Vincent Duclert, professeur associé à Sciences Po, chercheur au CESPRA (CNRS-EHESS)

*une version courte de ce texte a été publié sur le site du magazine L’histoire le 14 juin 2018.

 

[1] « Certes, il y avait une sorte d’antisémitisme culturel au XIXe siècle, si ce n’est que Pierre Loti a été dreyfusard, et son éditeur, l’un de ses meilleurs amis, était Calmann Lévy, donc on ne peut pas non plus l’accuser. » (Stéphane Bern interrogé par Léa Salamé, France Inter, 11 juin 2018).
[2] Joseph Reinach, Histoire de l’Affaire Dreyfus, rééd., 2 volumes, Paris, 2006.
[3] Philippe Oriol, L’histoire de l’Affaire Dreyfus, Paris, Les Belles Lettres, 2014.
[4] Dont : Alfred Dreyfus. L’honneur d’un patriote, Paris, Fayard, 2006, nouvelle édition, coll. « Pluriel », 2016 ; L’affaire Dreyfus. Quand la justice éclaire la République, Toulouse, éditions Privat, 2010.
[5] Voir notamment le Livre d’hommage des lettres françaises à Emile Zola. Rappelons aussi que Pierre Loti s’est présenté à l’Académie en 1891 pour faire barrage précisément à Emile Zola qui venait de publier L’Argent, vigoureuse charge contre la bourgeoisie de l’époque. La manœuvre est couronnée de succès puisqu’il est élu le 21 mai (voir Francis Lacoste, « L’élection de Loti à l’Académie française », in Loti en son temps. Colloque de Paimpol, Rennes, PUR, p. 49-60).
[6] In Le Journal, 1er février 1898.
[7] Lettre à Emile Zola, BnF, MSS, n.a.f. 24523, f°248-249), Corr. IX, 467, citée par Assia Kettani, De l’Histoire à la fiction : les écrivains et l’affaire Dreyfus, thèse de doctorat, Langue, littérature et civilisation françaises, dirigé par Alain Pagès, Université de Sorbonne nouvelle – Paris III, 2010, p. 271.
[8] Voir la pétition publiée par Le Monde le 1er juin 2018 (« Nous demandons au président de la République de renoncer à se rendre dans la maison de Pierre Loti »).
[9] Voir l’étude à ce sujet de Guy Dugas, « Loti, le monde arabe et les juifs », in Loti en son temps. Colloque de Paimpol, op. cit., p. 155-168 (http://books.openedition.org/pur/33398?lang=fr).
[10] Rééd. Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1991, cité in Claire Mouradian et Georges Bensoussan, « Arménophobie, judéophobie : Stéréotypes croisés », Revue d’histoire de la Shoah, n°177-178, « Ailleurs, hier, autrement : Connaissance et reconnaissance du génocide des Arméniens », 2003, p. 373-374.
[11] Laurent Joly, « Antisémites et antisémitisme à la Chambre des députés sous la IIIe République », RHMC, n°53-4, 2007, p. 63-90.

[12] Les travaux de Bertrand Joly le montrent très bien (cf. « Les antidreyfusards avant Dreyfus », RHMC, n°39-2, 1992, p. 198-221).
[13] Guy Dugas, « Loti, le monde arabe et les juifs », art.cit.
[14] Ibid.
[15] Stéphane Bern, art. cit.
[16] Cf. Dominique Schnapper, Paul Salmona et Perrine Simon-Nahum (dir.), Réflexions sur l’antisémitisme, Paris, Odile Jacob, 2016.
[17] Stéphane Bern, art. cit.
[18] Nous pouvons renvoyer ici aux débats relatifs à la possible publication des écrits antisémites de Céline par les éditions Gallimard.
[19] « En ce qui me concerne, je suis mal tombé peut-être, mais je puis attester qu’à de rares exceptions près, je n’ai rencontré chez eux que lâcheté morale, lâchage, vilains procédés et fourberie. Et comme je comprends que leur duplicité et leur astuce répugnent aux Turcs, qui sont en affaires la droiture même ! Leurs pires ennemis sont les premiers à le reconnaître. J’oserais presque dire que les Arméniens sont en Turquie comme des vers rongeurs dans un fruit, drainant à eux tout l’or, par n’importe quel moyen, par l’usure surtout, comme naguère les Juifs en Russie ». (cité par Claire Mouradian et Georges Bensoussan, art. cit. p. 371).
[20] Pierre Loti défend une vision manichéenne de l’oppresseur, les Turcs, et des oppressés, les Arméniens. A son propos, son ami Léon Daudet écrit : « Sa crédulité est aussi vaste que ses périples. Il prend […] les Turcs pour des anges de douceur et de mansuétude ; et il expose son erreur d’une petite voix blanche, pressée, sans timbre, une voix de somnambule. » (Léon Daudet, Souvenirs et polémiques, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1992, p. 87).
[21] Cf. Hamit Bozarslan, Vincent Duclert, Raymond H. Kévorkian, Comprendre le génocide des Arméniens de 1915 à nos jours, Paris, Tallandier, 2015, 494 p., réédition, coll. « Texto », 2016.
[22] Voir aussi son article « Les Turcs » dans L’Echo de Paris du 1er novembre 1918.
[23] Vincent Duclert, La France face au génocide des Arméniens, du milieu du XIXe siècle à nos jours. Une nation impériale et le devoir d’humanité, Paris, Fayard, 2015 (issu du mémoire de HDR soutenue à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne en juin 2015).
[24] C’est cependant le cas de l’auteur de La France juive, Edouard Drumont.
[25] Assia Kettani, De l’Histoire à la fiction : les écrivains et l’affaire Dreyfus, op. cit., p. 256.
[26] Voir notre article, « Edouard Grimaux, la figure du savant engagé », in Gilles Manceron et Emmanuel Naquet (dir.), Etre dreyfusard hier et aujourd’hui, Rennes, Presses universitaire de Rennes, coll. « Histoire », 2009, ibid., p. 109-112.

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