De l’affaire Dreyfus à l’affaire Audin

Sur France Culture, le 14 juin dernier, La Fabrique de l’histoire invitait Sylvie Thénault, Vincent Duclert et Pierre Gervais.

Une émission tout à fait intéressante dans laquelle on notera toutefois une curieuse affirmation de Pierre Gervais : « Les historiens dans l’affaire Dreyfus étaient tributaires du cadre […] juridique. C’est-à-dire qu’effectivement il y a eu énormément de travail [sic] d’historiens, par exemple je pense à un incident précis pendant la révision du procès Dreyfus [sic] à Rennes où il y a eu un travail tout à fait merveilleux fourni pour démonter une rumeur sur le bordereau […] prétendument signé par l’empereur d’Allemagne. C’est un travail qui a été fait au moment de cette enquête et qui est à mes yeux historiquement très intéressant parce que, à ma connaissance, c’est très rare qu’on arrive d’une part à identifier une rumeur mais surtout à identifier sa source. Or la source a été identifiée, il s’agit d’un repas spécifique dans les salons parisiens mais ce travail-là finalement n’a pas eu techniquement l’écho qu’il aurait pu avoir chez les historiens du point de vue de la méthode parce qu’il était inséré dans ce travail juridique […] ». S’il fut question du « bordereau annoté » au procès de Rennes, ce fut dans des articles de journaux et dans les conversations des juges (voir Paléologue) mais aucunement dans « un travail tout à fait merveilleux fourni » par les historiens qui ne furent donc pas « tributaires », à Rennes tout au moins et à ce propos particulier, d’un quelconque cadre juridique. C’est après Rennes, comme le rappelle Vincent Duclert dans l’émission, que commença le travail de recherches sur le « bordereau annoté », travail qui fut l’œuvre tout d’abord de Mathieu Dreyfus, industriel, et de Roger Dumas, médecin, de Joseph Reinach, homme politique, puis du philosophe Raoul Allier qui en fit le premier grand travail de déconstruction juste avant celui du philosophe et historien Jaurès à l’occasion de son grand discours à la Chambre d’avril 1903.
Quant à la rumeur – les déclarations de Boisdeffre chez la princesse Mathilde à propos de ce qui n’était pas encore le « bordereau annoté » mais une correspondance entre Guillaume II et Dreyfus –, elle ne fut pas très difficile à identifier et à « sourcer ». Et plus justement qu’une rumeur, elle fut une information, publiquement révélée en mai 1898 par le mathématicien Jules Andrade[1]. Un fait qui était connu par les dreyfusards depuis fin 1897, Reinach et les Straus l’ayant appris de Mathilde elle-même[2] et qui venait confirmer la rumeur, ou plus exactement la fausse information, qu’avait lancée L’Intransigeant dans son numéro du 13 décembre 1897 et que Millevoye à l’occasion d’une réunion publique puis quelques articles de journaux reprirent épisodiquement mais régulièrement[3].

 

[1] La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, Paris, stock, 1899, t. I : Instruction de la chambre criminelle, p. 772-780.
[2] Scheurer-Kestner, Souvenirs « d’un républicain alsacien », BNfn.a.fr. 12711, f. 453 et déposition Reinach dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), Paris, Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, 1908, t. ii. p. 102-105 et 234.
[3] Sur cette question voir notre Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, Paris, Les Belles Lettres, 2014, p. 478-482, 654-656, 881-883, 975-988, 1000-1001, 1010-1011, 1034-1035 et 1064-1065.

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