Une biographie de Paul de Cassagnac

Aux éditions Via Romana – éditeur dont l’orientation, à voir le catalogue (Pierre-Antoine Cousteau, Rebatet, La Varende, Jean Raspail, Jean-Yves Le Gallou, Yves Chiron, Jean Madiran, Marcel Lefebvre, etc.) ne fait pas le moindre doute et qui avait republié en 2006 l’ahurissant Une affaire d’honneur. L’affaire Dreyfus d’Yves Amiot – originellement paru aux éditions Ulysse – vient de paraître la première biographie (on oubliera le petit opuscule de 50 pages dû à Albert Croquez et publié en 1911 chez Émile-Paul) consacrée à Paul Granier de Cassagnac, ou plus exactement première biographie en français puisqu’avait paru en 1991, à New York, l’important Paul de Cassagnac and the Authoritarian Tradition in Nineteeth-Century France, signé par Karen M. Offen (Library of Congress).

Cassagnac fut un personnage étonnant. Le « plus brutal des impérialistes », comme le décrit Reinach, un publiciste acharné dont les articles frappaient fort s’ils ne frappaient pas toujours juste, un de ceux, dit encore Reinach, qui « avaient le plus contribué à faire descendre la presse de la discussion à l’injure ». Ce bretteur, d’épée et de plume, fondateur de L’Autorité, député, impérialiste et monarchiste parce que tout vaut mieux que la « Gueuse », antisémite, catholique fervent et intransigeant, boulangiste, eut dans l’Affaire une position inédite : antidreyfusard et révisionniste, le premier d’ailleurs à avoir imprimé (9 décembre 1894) cette question : « […] je me demande si, par hasard, le capitaine dreyfus ne serait pas innocent ? » Cette attitude originale et sans doute unique n’est pas une « contradiction apparente », comme le dit l’auteur, Thibault Gandouly. Elle illustre la nécessité de distinguer les partisans de Dreyfus et ceux de la révision de son procès[1] et s’explique certes par la volonté de Cassagnac de voir le pays trouver l’apaisement et par la grande amitié qui le liait amitié à Demange, comme le propose l’auteur, mais s’explique surtout par un légalisme, pris au sens le plus large, et qui fut à l’origine d’un terrible conflit interne qui voyait s’entrechoquer ses principes. C’est par légalisme que, dès 1894, il avait été un des seuls de la presse à ne pas condamner a priori un prévenu innocent jusqu’à preuve du contraire et qu’il avait mené une active campagne contre un huis clos dont il montrait le caractère criminel, la bêtise et l’hypocrisie :

[…] il faut, par contre, que les débats soient publics.
Il serait difficile de faire autrement, le voulût-on en haut lieu.
Et cela pour diverses raisons, toutes meilleures les unes que les autres.
D’abord, l’opinion publique est inquiète légitimement.
Elle se demande jusqu’à quel point la défense nationale a pu être compromise par la trahison imputée à l’accusé Dreyfus.
Et il n’y a aucun inconvénient à faire connaître les documents vendus, du moment que l’ennemi les connaît.
[…]
Et puis l’alternative se pose :
Ou le capitaine Dreyfus est coupable, ou il ne l’est pas.
Dans les deux cas, la publicité des débats s’impose.
Et d’abord, il est difficile d’imaginer que le capitaine Dreyfus ne soit pas coupable.
On ne peut admettre que l’autorité militaire ait fait arrêter sans raison, sous une aussi formidable inculpation, un officier d’état-major, un officier de l’École de guerre.
[…]
La défense doit être d’autant plus libre et retentissante que l’accusation est plus infamante.
Aussi ne suis-je pas surpris que mon vieil ami Demange, l’illustre avocat, exige les débats publics pour son client Dreyfus.
Il est dans le vrai, et l’opinion publique est avec lui.
Et puis… il faut tout prévoir, tout, même l’innocence de l’accusé.
Or, serait-il possible de le faire acquitter, à huis clos.
N’affirmerait-on pas, immédiatement, que les juges ont été achetés par la bande juive ? (« Le procès Dreyfus », L’Autorité, 15 novembre 1894).

C’est pour cela qu’après avoir tenté de relancer l’affaire en 1896, il put, à ce moment, sans l’affirmer encore, commencer à s’engager sur la voie de la révision, répercutant l’écho qu’avait provoqué la brochure de Bernard Lazare et les révélations qu’elle contenait relativement à l’illégalité que constituait le dossier secret et sa transmission aux juges à l’insu du prévenu et de sa défense :

Est-il vrai, est-il exact que le conseil de guerre ait jugé Dreyfus et l’ait condamné à l’unanimité, sur une pièce qu’on aurait cachée à l’accusé et à la défense ?
Est-il vrai, est-il exact, que cette pièce n’ait jamais été mise sous les yeux de l’accusé, de l’avocat, et qu’elle ait néanmoins servi à déterminer la décision des juges ?
Cette pièce, nous la connaissons, et, pour le moment, nous n’avons pas à l’apprécier ici.
Elle vaut ce qu’elle vaut.
Elle peut accabler Dreyfus, comme elle peut l’innocenter.
Nous ne voulons pas le savoir encore.
Mais les journaux en ont parlé, l’ont indiquée, et sa production n’a pas été niée, au moins jusqu’à présent.
Existe-t-elle ?
L’a-t-on utilisée ainsi, en dehors des règles les plus vulgaires de l’équité ?
[…] Si la pièce n’existe pas, que la justice, même obscure, qui a frappé Dreyfus, suive son cours.
Mais, si elle existe, si par hasard et en violation de toute justice humaine, on l’a utilisée de cette façon anormale, jusqu’à ce jour inconnue dans les fastes judiciaires, nous verrons quelle conclusion en tirer.
Je crois toujours à la culpabilité de Dreyfus, je dois y croire.
[…] Ce doute obsède, et il importe qu’il disparaisse. (« Question posée », L’Autorité, 18 novembre 1896).

La lumière ne pouvait naître de l’obscurité et une condamnation illégalement obtenue ne pouvait certes qu’enfanter, insupportable, le doute. Mais la fin de cet article marque bien, au-delà même de son légalisme, ce qui fit l’originalité de la position de Cassagnac… « je dois y croire »… Dreyfus était coupable, ne pouvait que l’être et devait l’être… C’est pour cela que Cassagnac réclamait la révision ainsi qu’il l’expliquera au tout début de l’engagement de Scheurer-Kestner… un révisionnisme d’antidreyfusard : s’il fallait réviser le procès, ce n’était non pas parce que Dreyfus était innocent mais parce qu’il n’était pas possible qu’on le croie et qu’on pût ainsi continuer à le croire innocent :

[…] M. le sénateur républicain Scheurer-Kestner n’est pas le premier venu, comme sérieux et comme honorabilité.
C’est un homme grave, n’affirmant rien à la légère, et, quand il dit qu’il a entre les mains les preuves de l’innocence de dreyfus, on a tout au moins le devoir de douter et d’être inquiet.
On connaît notre opinion sur la question.
Seul entre tous et contre tous, nous avons eu le courage, et il n’était pas mince, de proclamer, non point l’innocence de dreyfus, – nous n’allons pas jusque-là, – mais l’irrégularité flagrante de sa condamnation.
Dreyfus peut être, doit même être coupable.
Je n’admets pas, en effet, que des officiers français l’aient condamné sur des apparences vaines.
Seulement, il y a un trou béant, noir, insondable, dans ce jugement.
Vous n’avez pas oublié les conditions où il fut rendu.
C’est sur une pièce secrète, qu’on n’a communiquée ni à l’accusé, ni à son défenseur, que dreyfus a été frappé, tué moralement.
[…] Il faut la lumière, il faut le grand jour.
Toute condamnation dans les ténèbres, fût-elle prononcée au nom des mobiles les plus nobles, est un assassinat juridique.
[…] pour avoir insinué que le procès Dreyfus n’était pas régulier, je me suis attiré nombre de lettres d’injures.
Pourtant, connaîtriez-vous quelque chose de plus effrayant, de plus horrible, que cette hypothèse, que le conseil de guerre se serait trompé ?
Les erreurs judiciaires, hélas ! on ne les compte plus à notre époque, tant elles sont nombreuses !
Dreyfus serait-il victime d’une de ces erreurs de bonne foi ? Je l’ignore. Je ne peux le croire.
si cela était pourtant ?
Cette pensée m’a toujours hanté, elle m’épouvante.
[…] Il y a de quoi donner le frisson.
Tout cela, parce que le procès a eu lieu au fond d’une cave, parce qu’on a caché un document qui n’a passé que sous les yeux des juges, loin du contrôle nécessaire, obligatoire, de la défense.
Dans ces conditions, il n’y a qu’une chose à faire, mais elle s’impose ; j’aurai, moi aussi, le courage méritoire de la réclamer, même à l’encontre de l’opinion publique, prévenue et déchaînée :
C’est la révision du procès.
il faut que Dreyfus, pour être réellement convaincu et légitimement condamné, sans qu’il subsiste un doute affreux, soit jugé à nouveau et, cette fois-ci, devant l’opinion publique attentive et renseignée.
Plus de huis clos, plus de pièces secrètes ! La lumière pour lui comme pour tous ! (« L’affaire Dreyfus », L’Autorité, 2 novembre 1897).

Par la suite, Thibault Gandouly, dans une narration toujours très factuelle, nous montre bien ce que fut l’attitude de Cassagnac, antidreyfusard franc-tireur, refusant de glorifier le faussaire Henry en souscrivant à son « monument » comme il refusera d’adhérer à la Ligue de la patrie française, « Ligue de la chèvre et du chou » (L’Autorité, 4 janvier 1899). On regrettera toutefois que Thibault Gandouly, dans ce livre intéressant et plaisant à lire, nécessaire aussi, et qui nous épargne ce que nous infligent souvent les publications de ces maisons d’édition, n’ait pas poussé plus loin son étude en nous donnant à lire ce que fut la postérité de Cassagnac et ce que ses deux fils, Paul et Guy, dont il trace le rapide portrait, firent de L’Autorité, versant dans un populisme que leur père avait toujours refusé et, concernant l’Affaire, et plus particulièrement à l’occasion de la réhabilitation de Dreyfus, de la panthéonisation de Zola et des procès que le capitaine intenta aux feuilles nationalistes, dans un antidreyfusisme qui semblait jouer la surenchère avec celui de La Libre Parole ou de L‘Action française.

 

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[1] Voir Philippe Oriol, L’histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, Paris, Les Belles Lettres, 2014, p. 604-606.

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