L’Affaire Coblentz

Connait-on l’affaire Coblentz qui, en 1900, remplit pendant quelques semaines les colonnes des journaux et inspira à Lenepveu le n° 49 de son Musée des horreurs ?

En août 1900, le capitaine Coblentz quittait La Fère et le 17e d’artillerie pour prendre ses nouvelles fonctions d’officier instructeur adjoint d’équitation et de conduite des voitures à l’École d’application de l’artillerie et du génie de Fontainebleau. Arrivé en place, satisfaisant aux règles de la politesse et de la courtoisie, Coblentz avait laissé sa carte chez ses nouveaux collègues, cartes qu’ils ne lui avaient pas rendue. En octobre, un article avait paru dans Le Gaulois, expliquant que Coblentz était allé rendre visite au ministre de la Guerre, le général André, pour se plaindre de l’attitude de ses camarades à son égard. Immédiatement, ajoutait Le Gaulois, le général commandant de l’école, le général Perboyre, avait été convoqué au ministère de la Guerre où il lui avait été demandé de désigner six officiers qui seraient renvoyés dans leurs régiments (« Grains de plomb », 13 octobre 1900). Le ministère avait démenti : Coblentz n’avait fait aucune démarche. En fait, on le sut au bout de quelques jours, une démarche auprès du ministre avait bien été faite mais par un des nouveaux collègues de Coblentz, le commandant de Duval de Fraville, qui était venu se plaindre de cette mutation imposée et qui risquait, à son point de vue – telle sera tout au moins sa défense –, de poser des problèmes dans la mesure où Coblentz retrouvait à Fontainebleau des officiers avec lesquels par le passé il aurait eu des différends. La mutation de Duval de Fraville avait été immédiatement décidée et c’est pour cela, devant cette résistance à ses ordres, qu’André avait convoqué le général Perboyre et décidé, puisque quelques jours plus tôt, à l’occasion d’un discours dans lequel il prêchait l’harmonie, les camarades de Coblentz lui avaient tourné le dos et l’avaient laissé seul dans la cour (La Gazette de France, 16 octobre), de muter six officiers parmi les meneurs. Dans la foulée, le général avait demandé à être relevé de ses fonctions, demande qu’André avait acceptée. Pour les dreyfusards, l’affaire Coblentz, véritable mise en quarantaine, était un nouvel épisode, quelques mois après le procès de Rennes, d’« Antisémitisme dans l’armée ». Arthur Ranc, dans Le Radical, avait donc félicité le ministre de son énergie et de son refus de laisser faire : « Il est temps que les élèves des bons pères, du haut en bas de la hiérarchie, sachent que le gouvernement de la République ne tolérera plus qu’ils introduisent dans l’armée les haines de religion et de race. Il est temps qu’ils apprennent qu’il n’y a, dans l’armée de la France, que des officiers français. Il est temps qu’on leur fasse comprendre que ce qu’ils appellent la mise en quarantaine est chose odieuse et lâche » (« La quarantaine militaire », 15 octobre). Pour les antidreyfusards, on s’en doute, cette nouvelle affaire était, pour les plus modérés, une erreur du ministre dans la mesure où, « après la crise de l’affaire Dreyfus, sortir le capitaine Coblentz de son régiment pour le mettre d’office dans l’état-major d’une école militaire, c’était rouvrir la question religieuse » (Paul Renard, « L’Affaire de Fontainebleau », L’Écho de Paris, 17 octobre) et, pour les plus radicaux, « la revanche de Dreyfus qui se poursui[vai]t triomphalement contre l’armée sous la haute direction de Loubet, de Waldeck et d’André » (« L’incident de Fontainebleau », La Gazette de France, 16 octobre) et, dans le même temps, le signe qui n’était pas pour leur déplaire, que « l’Armée ne v[oulai]t pas dans ses rangs des juifs imposés par les Dreyfusards » (« L’incident de Fontainebleau », La Gazette de France, 18 octobre).
Une partie de la presse refusa de voir de l’antisémitisme dans cette mise en quarantaine. L’antisémitisme, expliquait-elle, n’existait pas dans l’armée et le cas Coblentz comme le cas Dreyfus avaient une autre explication. Si quelques officiers avaient protesté contre la nomination de Coblentz à Fontainebleau, c’était, selon elle, une manière – bien peu militaire, à vrai dire –, de s’opposer à un ministre dont ils ne voulaient pas. Le dreyfusard lieutenant-colonel Le Marchand, qui collaborait régulièrement au Siècle, s’insurgea contre un tel argument et contre un tel état d’esprit, s’il était réel : à quel titre des officiers pouvaient-il s’arroger le droit de discuter la décision de leur chef ? Pour lui, l’affaire trouvait son explication dans un autre ordre de fait. L’affaire Coblentz illustrait une intolérable distinction : celle « d’après laquelle certains officier, les officiers juifs par exemple, seraient à la rigueur tolérés dans les emplois vulgaires, mais exclus rigoureusement des emplois distingués », comme celui de servir dans un État-major d’une école prestigieuse. Car « comment se fait-il, demandait-il, qu’on n’eût jamais entendu parler du capitaine Coblentz avant sa désignation pour l’École de Fontainebleau ? Comment se fait-il qu’on n’eût jamais – que je sache – protesté contre sa présence dans le régiment où il servait, à La Fère, je crois, ou ailleurs ? » (« Le nouvel incident Coblentz », Le Siècle, 16 novembre). Important ce « que je sache »… Coblentz avait en effet eu un premier incident à La Fère où le capitaine Manteau lui avait refusé la main au prétexte « qu’un officier avait le droit de ne pas serrer la main à un officier qui lui déplaisait »… L’antisémitisme y était-il absolument étranger, ainsi que le précisait Le Gaulois qui citait le fait (Gaston Pollonnais, « Le général Perboyre frappé », 9 novembre) ? En avait-il eu à souffrir aussi lors de son passage au 51e régiment à Amiens au tout début 1900 ou le commentaire de la photo que nous reproduisons à la suite n’était-il que l’épanchement d’un hargneux ? Peut-être n’en eut-il pas à souffrir… Mais pour un camarade tout au moins, il n’était qu’« un youpin de l’Affaire »…

Collection particulière

Revenons à l’affaire de Fontainebleau… elle ne devait pas en rester là… La riche famille Lebaudy, qui organisait régulièrement des chasses à courre en forêt de Fontainebleau, avait envoyé une invitation collective en octobre aux officiers de l’École de Fontainebleau. Coblentz s’y étant rendu, Paul et Pierre Lebaudy, pour ne pas avoir à chasser avec lui et ne pas faire insulte à l’uniforme qu’il portait, prirent alors la décision d’arrêter tout simplement la chasse. Le beau-frère de Pierre Lebaudy, Roger de Luzarche d’Azay vint le voir, les deux hommes échangèrent leur carte et se rencontrèrent l’épée à la main le 17 novembre. Tout a fait extraordinairement, une grande partie de la presse, reprocha à Coblentz de manquer tact, de ne pas tenir sa place et d’avoir, au final, une attitude provocatrice, récoltant la tempête du vent qu’il avait semé. Ainsi, au tout début de l’affaire, avait-on pu lire dans L’Echo de Paris que « pour s’être fait imposer comme éducateur d’officiers, alors que la situation de ses coreligionnaires lui recommandait de servir confondu dans la masse, un capitaine d’origine israélite nous a valu l’incident de Fontainebleau » (Paul Renard, « L’Affaire de Fontainebleau », L’Écho de Paris, 17 octobre). Le dreyfusard lieutenant-colonel Le Marchand fit à cela une juste réponse :

Je ne veux voir dans cette affaire qu’un point, qui, selon moi, est essentiel et capital.
C’est que le capitaine Coblentz avait été nommé par le ministre à un poste déterminé, et que sa nomination avait soulevé des protestations, non seulement contre lui, mais contre le ministre de là guerre. Parce que les coryphées du parti nationaliste et antisémite contestaient au général André le droit de désigner, pour être employé à l’École de Fontainebleau, un officier qui n’avait pas été proposé pour ces fonctions par les inspecteurs généraux.
C’était donc ce droit du ministre qu’il s’agissait d’affirmer et de faire prévaloir.
Et pour cela, l’officier, nommé en vertu de ce droit, devait soigneusement éviter de s’effacer et de se considérer – ou de se laisser considérer – comme n’étant, pour ainsi dire, que toléré à l’École ; comme ne jouissant pas, en tout et pour tout, des mêmes droits et privilèges que ses camarades.
Pour les chasses de M. Lebaudy, notamment, – étant admis, bien entendu, que les officiers n’y étaient pas invités personnellement, mais une fois pour toutes et en bloc, en tant qu’officiers – il eût été déplorable qu’en s’abstenant d’y prendre part, le capitaine Coblentz pût donner lieu aux ennemis du ministre de constater avec une indulgence méprisante, la situation piteuse de celui qu’ils affectent d’appeler le « protégé du F... André ».
Constatons qu’on n’eût pas manqué de dire au capitaine, et avec raison, cette fois, qu’il tendait là joué à l’insulte et qu’il devait courber la tête devant l’affront…
Et cet affront eût également atteint le ministre lui-même.
Car c’est là, je ne cesserai de le répéter, qu’est véritablement la question. Si intéressant que soit le capitaine Coblentz, ce-n’est pas lui seul qui est en cause : c’est aussi, c’est surtout le ministre de la Guerre. C’est lui que visent et veulent atteindre, ceux qui s’en prennent au capitaine. Il faut donc que, non pas pour la satisfaction de goûts personnels, mais dans l’intérêt même de l’autorité militaire, il faut que le capitaine Coblentz se montre tout spécialement chatouilleux à l’endroit de ses droits et privilèges. Il faut qu’il affirmé hautement et publiquement la prétention d’agir en tout et pour tout comme ses camarades, d’aller partout où ils vont, d’être admis partout où on les admet, en tant du moins qu’ils sont admis sans-invitations personnelles et uniquement en leur qualité d’officiers attachés à l’École de Fontainebleau.<
Telle est à mon avis la façon dont il convient d’envisager la situation du capitaine Coblentz. Telles sont les raisons qui me paraissent justifier pleinement sa conduite et les agissements que d’aucuns lui reprochent. (« Le capitaine Coblentz », Le Siècle, 21 novembre).

Pour qu’un pareil incident ne se reproduisît pas, le général Demassieux, nouveau commandant en remplacement du général Pereboyre, interdit dorénavant aux officier de prendre part aux chasses des frères Lebaudy et, pour mettre fin à la mise en quarantaine dont était victime Coblentz, ordonnait, le 30, aux officiers non mariés de dorénavant prendre leurs repas ensemble. Le capitaine Gillot, qui avait été autrefois lié à Coblentz, à l’époque où il était à La Fère, lui écrivit une lettre à laquelle La Libre Parole trouva une « allure si française » (Albert Monniot, « Bravo capitaine ! », 4 décembre) :

Monsieur,
Si je dois réellement me trouver demain, par votre faute, dans la nécessité de subir votre contact à la table des capitaines, je tiens avant tout à vous fixer définitivement sur les dispositions dans lesquelles vous me trouverez.
J’ai déjà relevé, en temps utile, le caractère de défi systématique et sans excuse, particulièrement offensant pour moi, qui s’attache aux démarches que vous avez faites pour occuper votre poste actuel. Je l’ai fait d’ailleurs avec une parfaite courtoisie par égard pour nos anciennes relations de service et en souvenir de l’intérêt que je vous ai porté pendant longtemps, et dont je vous ai donné tant de preuves. Le temps des ménagements est passé, je serai donc plus bref dans les explications complémentaires que je vous adresse aujourd’hui. L’attitude que vous avez cru devoir adopter, depuis votre arrivée, dans diverses circonstances dont les détails sont présents à tous les esprits, aggrave singulièrement votre provocation primitive et dénote, de votre part, un manque absolu de dignité, joint an plus impudent cynisme. Cela me dispense de conclure.
Signé : Gillot.
1er N.-B. — Vous voudrez bien considérer que le lien de solidarité auquel j’ai fait allusion plus haut, n’existe plus entre nous, à aucun degré, et oublier qu’il a jamais pu exister.
2e N.-B. — Toute lettre que vous pourriez m’adresser dans l’avenir vous serait retournée sans avoir été décachetée.

Une lettre qui valut à Gillot d’être blessé en duel – Coblentz ayant demandé réparation – et d’être puni de trente jours d’arrêt de forteresse. Pour mettre fin à cette affaire qui n’avait que trop duré, le général André transmis au général Demassieux une ferme communication à l’attention des officiers de l’École de Fontainebleau :

Je viens de recevoir du ministre les Ordres suivants que je dois vous transmettre .
Le capitaine Coblentz prendra place à la pension des officiers non mariés, à l’hôtel de Moret, vendredi matin .
Le ministre vous; prévient que tout officier qui se permettrait de faire à M. Coblentz une avanie quelconque, qui le provoquerait ou qui se battrait avec lui serait immédiatement mis en retrait d’emploi.
J’ajoute que si les provocations étaient collectives, c’est-à-dire se produisaient de la part de plusieurs officiers, la ministre licencierait immédiatement l’École. (presse du 10 décembre).

L’affaire Coblentz en restera là… une polémique faillit toutefois opposer Le Siècle et Le Gaulois, le premier reprochant au second d’avoir sciemment donné de fausses informations et lui promettait, s’il persistait, de citer « au besoin les noms des officiers qui lui procurent ses informations » (René Dubreuil, « Les mensonges du Gaulois », Le Siècle, 18 décembre) : « Notre confrère qui n’hésite jamais à signaler à la vindicte nationaliste le nom des officiers républicains trouvera bon que nous usions des mêmes procédés » (René Dubreuil, « Le “Gaulois” et les affaires militaires », Le Siècle, 20 décembre).
Mais Coblentz n’en aura pas pour autant fini avec l’antisémitisme. Frédéric Viey, qui s’est intéressé à la question, rapporte qu’en 1902, participant à une course hippique, Coblentz sera pris à parti par des antisémites et accueillit aux cris de « Mort aux juifs ! ». Les manifestants ne devront leur salut qu’à l’intervention du commissaire, Coblentz leur ayant promis sa cravache et le public ayant manifesté son refus des ces imbécillités.

 

Collection particulière

Sur l’affaire Coblentz, en complément à ce post, on pourra lire les article de Frédéric Viey, publiés sur judaicultures.info (ici et ) et « L’affaire Coblentz, incident à Fontainebleau ou antisémitisme dans l’armée », FOntainebleau. La revue d’histoire de la ville & de sa région, n° 13, 2017.

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