Les Cahiers naturalistes. Revue de référence sur Zola

Sommaire du numéro 87 (2013) :

Corinne SAMINADAYAR-PERRIN : Zola journaliste : histoire, politique, fiction
(Résumé/Abstract)
Zola journaliste : histoire, politique, fiction
Pour penser le social, le XIXe siècle prête une valeur éminente à la fiction en général, et au récit réaliste en particulier ; l’esthétique de Zola et sa poétique romanesque se fondent sur cette confiance dans la capacité de la fiction à produire des savoirs. Or, c’est à travers ses pratiques de l’écriture journalistique que le romancier expérimente les modalités grâce auxquelles un récit fictionnel peut appréhender le réel en le modélisant. L’expérience du chroniqueur « égratigneur d’Empire » permet au jeune écrivain de tester les potentialités du type, de l’allégorie, de la parabole : les Rougon-Macquart en hériteront. Le journaliste, pionnier du reportage parlementaire, se fait volontiers satiriste, non sans dévoiler, notamment au travers de fictions alternatives, la dynamique de l’histoire en marche derrière l’écran des simulacres. Enfin, la grande offensive naturaliste des années 1870 se double d’un travail expérimental autour de fictions hybrides, à vocation sociologique. Au moment où l’autonomisation des sciences humaines tend à déposséder l’écrivain de son droit à dire le vrai, l’intervention de Zola dans l’affaire Dreyfus réaffirme les pouvoirs cognitifs des spécialistes de la fiction : l’intellectuel engagé s’impose par sa capacité à concevoir un récit vrai – c’est-à-dire l’histoire du temps présent, et les valeurs qui la fondent.
Zola as journalist : history, politics and fiction
In envisaging societal issues, the nineteenth century confers unusual prestige on fiction in general, and realist writing in particular. Zola’s aesthetic values and fictional poetics are based on the power of fiction to create corpuses of knowledge. It is specifically through his journalistic habits that the novelist tests out the ways in which fictional discourse can process real data and thereby interpret it. The experience amassed by a columnist who “baits the Empire” allows the young writer to test out the potential of stereotyping, allegory and fable, to the great profit of Les Rougon-Macquart. The pioneering reporter of parliamentary debates has a penchant for satire, but at the same time enjoys creative licence to delve behind the smoke and mirrors and reveal the onward impetus of history. A final point is that the great naturalist offensive of the 1870s runs parallel to experimentation conducted with hybrid fictions that take a sociological slant. And at the time when the increasing compartmentalisation of human knowledge tends to disenfranchise the author from his right to speak freely, Zola’s involvement in the Dreyfus Affair reaffirms the visionary powers of specialists in fiction. The intellectual’s commitment is underlined by his ability to make a story come vibrantly alive, the story of the present and the values which have led to its emergence.
Marie-Ange FOUGERE : Portrait de Zola en chroniqueur
(Résumé/Abstract)
Portrait de Zola en chroniqueur
Il peut paraître difficile de concilier la figure du romancier naturaliste, soucieux de vérité, épris de science, désireux de réformer le champ littéraire par une œuvre dont les fondements auront par ailleurs été minutieusement théorisés, avec celle de l’improvisateur quotidien, soumis d’une part à l’actualité et de l’autre au public, contraint à une fantaisie permanente à l’aune de laquelle sera jugé son talent. Pourtant Zola a écrit de nombreuses chroniques, avant même de produire ses premiers romans naturalistes, puis au cours des premières années de la rédaction des Rougon-Macquart. Il a dû, pour ce faire, s’accommoder de deux traits constitutifs de la chronique : la légèreté d’une part, la verve d’autre part. Les chroniques que Zola se voit contraint d’écrire ne sauraient donc s’apparenter à la chronique qu’il eût aimé pouvoir produire, dépendant du seul tempérament de l’auteur, soustraite au goût du public pour le cancan et présentant les prémisses d’une longue étude de la société contemporaine. Mais on aura reconnu là un tout autre objet : le roman naturaliste qui s’apprête à voir le jour.
Zola the Newspaper Columnist
It may seem difficult to reconcile the figure of the naturalist novelist, a writer committed to truth, enthused by science and wishing to reform literature with a series of works whose founding principles are painstakingly theorized elsewhere, and that of the novelist as daily improviser, subservient to both current affairs and the reading public, and with a reputation depending on the perennial inventivity he must exhibit. However, Zola wrote many newspaper columns before he even began to publish his first naturalist novels, and then during the first few years of the Rougon-Macquart cycle. To do so, he had to assimilate two distinctive features of the column: lightness of touch and brio. The columns that Zola was forced to write thus have little in common with the kind he would have preferred to write, ones that would depend solely on the author’s creative power, refusing to pander to public demand for trivial gossip, and establishing the blueprint of a diligent study of contemporary society. In other words, paving the way for a very different style of writing: the naturalist novel.
Sandrine CARVALHOSA : Zola et la causerie. Un apprentissage de l’écriture oblique (1865-1870)
(Résumé/Abstract)
Zola et la causerie. Un apprentissage de l’écriture oblique (1865-1870)Émile Zola a souvent relevé le rôle formateur du journalisme pour un homme de lettres. De l’exercice codifié de la chronique (parisienne ou populaire) auquel il se livre dès 1865 à la causerie polémique qu’il tient dans le journal républicain La Tribune à partir de 1868, Zola a exploré tout le champ – et toutes les vicissitudes – de la chronique-causerie. Écriture contrainte à plusieurs égards (codes du genre, ligne éditoriale du journal, censure), la chronique-causerie offre aussi une plasticité formelle et thématique que Zola va largement exploiter. Jouant avec les possibilités et les marges du genre, discrètement d’abord, puis plus ouvertement avec la libéralisation progressive du régime, Zola fait ainsi de la causerie un espace de réflexion critique sur les moyens et les missions du journalisme, et un instrument de compréhension de l’histoire contemporaine.
Zola’s Talk Pieces: acquiring the indirect technique in writing
Emile Zola often stressed the formative role of journalism for a writer. From the formulaic exercise of the « chronique parisienne » or « chronique populaire », in which he was involved from 1865, to the « causerie polémique » in the republican newspaper La Tribune (1868-1870), Zola was to span the full extent – and know all of the tribulations – of the « chronique-causerie ». Despite its constraints (rules of the genre, the paper’s editorial line, and censorship), the « chronique-causerie » permits a fruitful compendium of themes and forms to be drawn on. Experimenting with the possibilities while submitting to the constraints of the genre, Zola made of the « causerie » a forum for reflections on journalistic practice, and a tool for the understanding of contemporary history.
Marie-Astrid CHARLIER : Zola chroniqueur d’une fin de règne (La Cloche, 1870)
(Résumé/Abstract)
Le “balai ” contre la “sonde”. Zola chroniqueur d’une fin de règne
Pressées par une actualité politique agitée, quand le Second Empire semble vivre ses derniers soubresauts et alors que la menace de la guerre se précise, les vingt-deux chroniques écrites par Zola pour La Cloche, entre février et août 1870, témoignent du lien étroit, problématique aussi, entre écritures référentielle et oblique, récits factuel et fictionnel. Outre la satire qui offre à l’ensemble des textes une unité de ton, l’invention d’une poétique de l’objet, inédite dans le corpus journalistique zolien, permet à Zola de balancer entre effets de fiction et violentes diatribes contre le régime agonisant. L’objet constitue alors le support d’une réflexion sur la façon de saisir le bougé de l’histoire et d’en capter le récit authentique. En d’autres termes, autour de la représentation de l’objet, Zola envisage et configure le propre de la fiction en régime médiatique.
The “Broom” versus the “Probe”: the end of a reign as viewed by Zola
Almost overtaken by current political events as the Second Empire lies twitching in its death throes and war looms on the horizon, the twenty-two columns written by Zola for La Cloche between February and August 1870 bear witness to the close, but also problematic, relationship between unmediated or indirect, factual or fictional writing. Apart from the dominant mode of satire, which lends unity of tone to the texts, the invention of a poetics of the object, hitherto unglimpsed in the corpus of Zola’s journalism, allows him to move freely between fictional effects and searing criticism of the moribund régime.The object thus underpins meditations on the way to portray History as it happens, in an authentic account. In other words, around the representation of the object, Zola conceptualizes and configures the nature of fiction in the media domain.
Marie-Françoise MELMOUX-MONTAUBIN : Les Lettres parisiennes de Zola : actualité et sérialité dans la presse quotidienne
(Résumé/Abstract)
Les “Lettres parisiennes” de Zola : actualité et sérialité dans la presse quotidienne
L’étude des « Lettres parisiennes » publiées par Zola dans La Cloche du 4 mai au 20 décembre 1872 est l’occasion de revenir sur l’articulation entre l’écriture au jour le jour de la presse quotidienne et la construction d’un sens, en conformité avec un projet éditorial : écrire des « Lettres parisiennes » en 1872 peut être interprété comme un choix politique, celui de Paris contre Versailles, de la révolution contre la réaction. Il s’agit de voir comment opère la série, comment, par-delà les variations thématiques liées à l’actualité, par-delà les variations formelles, tonales, en dépit également des différences de destin des articles, certains repris de publications antérieures sans lien avec l’actualité, d’autres destinés à s’intégrer ultérieurement dans des recueils de contes, ces chroniques font cependant sens, proposant une vision cohérente de l’histoire et de la société. Zola revendique ainsi pour l’écriture de l’histoire le passage de relais du mémorialiste au journaliste.
Zola’s “Lettres parisiennes”: daily reportage or higher aims ?
To study the “Lettres parisiennes”, published by Zola in La Cloche between 4 December and 20 December 1872, affords an opportunity to look again at the relationship between hand-to-mouth writing for the daily press and the journalistic aim to construct a synthesis of greater meaning. Writing the “Lettres parisiennes” in 1872 can indeed be interpreted as a political choice, the choice of Paris against Versailles, of revolution against reaction. The study aims at seeing how the series hangs together. It will be seen how, beyond thematic variations based on breaking news, beyond formal and tonal changes, and in spite of the different fortunes of the articles, some having appeared earlier, hence unlinked to current events, and some intended to be integrated in his collection of short stories, there is nonetheless an overall meaning to these chronicles, which offer a coherent vision of history and society. Zola would argue that in the writing of history, the baton should be handed on from memoir writer to journalist.
Claude SABATIER : La tentation pamphlétaire dans les chroniques de Zola (1866-1872): pose esthétique ou posture éthique ?
(Résumé/Abstract)
La tentation pamphlétaire dans les chroniques de Zola (1866-1872)
Dans ses chroniques « impériales », puis parlementaires, écrites entre 1865 et 1872, Zola témoigne d’un tropisme pamphlétaire tempéré par sa verve satirique. Le polémiste républicain se fait véhément, dénonçant pour l’Histoire et ses contemporains la « curée », la corruption du régime bonapartiste ou le moralisme clérical de l’Assemblée monarchiste de Versailles, en une vision crépusculaire du monde. Ce Juvénal moderne ne foudroie pas seulement la vénalité des mondaines, l’efféminement des hommes, ou les festins de mort du clan Bonaparte : il prend à partie les contempteurs de l’amnistie ou des enfants naturels, les « patriotes d’estaminet », en appelant à un âge d’or mythique face à la perversion des valeurs.
Portrait of a pamphleteer: Zola 1866-1872
In his « imperial », then parliamentary, chronicles written between 1865 and 1872, Zola grants free play to a lampooning bent reined in only by his brio as satirist. The republican polemicist waxes indignant, calling on History and his contemporaries to be his witnesses in an excoriating critique of the “carve-up” of 2 December 1851, the corruption of Napoléon III’s régime and the pious moral majority of the monarchist Assembly of Versailles, all shading into a twilight vision of the world. As a modern-day Juvenal, he lambasts not only the venality of high-society women, the effeminacy of the men, or the Bonaparte clique gorging on the spoils of murder; his scorn is equally reserved for those bigots opposed to forgiveness or free love, and all bar-room demagogues. True values would be redeemed in the mythical Golden Age that springs from his imagination.
Adeline WRONA : Zola chroniqueur politique, ou les expériences du temps
(Résumé/Abstract)
Zola chroniqueur politique, ou les expériences du temps
Cet article analyse le traitement médiatique du temps politique, tel qu’il est à l’œuvre dans les chroniques parlementaires publiées par Émile Zola entre 1871 et 1872. Prenant au pied de la lettre le sens étymologique du mot « chronique », la réflexion interroge l’effet exercé par la « matrice périodique » sur le récit au jour le jour de l’actualité républicaine. Au–delà d’un goût revendiqué pour le présent – « Je suis de mon âge », déclare Zola à la lecture des Goncourt – l’écrivain se voit confronté à la nécessité de rendre lisible une temporalité obscurcie par une série de dyschronies, entre procrastination et précipitation, de crise en crise. Face à une vie politique qui semble ne pas trouver son tempo, le journaliste invente une série de ressources rhétoriques adaptées à ce nouveau régime du récit démocratique.
Time will tell: Zola the political columnist
This article seeks to analyse media treatment of the development of politics in time as evidenced in the parliamentary columns published by Zola between 1871 and 1872. Taking the word “chronique” in its etymological derivation, the effect of the “matrice périodique” [time in gestation?] on the day-to-day accounting of parliamentary events will be examined. Beyond his self-confessed preference for the present–« Je suis de mon âge », he declares apropos of the Goncourt brothers – the writer is faced with the problem of making sense of the confusing effect of temporal disjunctions, in which haste is pitted against procrastination and crisis gives way to renewed crisis. With political life failing to hit a sure-footed stride, Zola as journalist devises a series of rhetorical strategies adapted to this new dawn in democratic writing.
Eléonore REVERZY et Nicolas BOURGUINAT : Zola et la « fiction du parlementarisme »
(Résumé/Abstract)
Zola et la “fiction du parlementarisme”
L’article étudie l’attitude ambiguë de Zola vis-à-vis du parlementarisme, dont il est conduit à se faire le patient chroniqueur pour son travail pour un journal comme La Cloche. Son étonnement vis-à-vis de l’institution parlementaire, inefficace et théâtrale, où les rôles semblent trop bien distribués, ne l’empêche pas de pratiquer aussi une rhétorique de combat et de dérision contre ces forces réactionnaires, excessivement attachées au passé. Partisan de la République et proche de la gauche radicale, il ne peut s’empêcher d’admirer Thiers, « équilibriste » de génie au milieu des forces hostiles au nouveau régime tel que monarchistes et bonapartistes. L’article met également en évidence l’écriture parallèle des ces chroniques parlementaires et politiques de 1871-1872 avec Son Excellence Eugène Rougon, le roman du cycle des Rougon-Macquart consacré à l’histoire politique du Second Empire, notamment à travers le personnage éponyme, portrait décalé de Rouher qui aurait fait un détour par le Thiers manœuvrier sans scrupule des premières années de la IIIe République.
Zola and “parliamentary fiction”
Zola dealt with parliamentary government in the columns he wrote for the French newspaper La Cloche in 1871 and 1872. He is bemused by the parliamentary system, finding it inefficient and exceedingly theatrical, like a play whose parts have been dealt out nepotistically, but this will not deter him from lacerating the backward-looking reactionaries with the scorn of his rhetoric.As a supporter of the new Republic, being close to the radical Left, he holds in contempt such inimical political forces as the former Bonapartists and the devotees of the monarchist pretender, the comte de Chambord. He has a grudging admiration for Adolphe Thiers, forced to perform a difficult balancing act amid these enemies of the Republic. The article goes on to stress the parallels between the writing of these newspaper columns and the composition of Son Excellence Eugène Rougon, the novel of the cycle which deals with Second Empire politics. The eponymous protagonist is held to be largely inspired by Napoléon III’s minister Rouher, but arguably with a dose of the ruthlessly pragmatic Thiers.
Nicholas WHITE : Le papier mâché dans L’Argent : fiction, journalisme et paperasse
(Résumé/Abstract)
Le papier mâché dans L’Argent : fiction, journalisme et paperasse
De plus en plus on a tendance à relire les romans du XIXe siècle dans le contexte de leur mise en feuilleton dans la presse avant la parution du livre lui-même, c’est-à-dire à retrouver les romans dans les pages des journaux du XIXe siècle. Cette analyse de L’Argent s’efforcera de retrouver le journalisme dans les pages du roman. Car cette œuvre représente la réflexion romanesque la plus approfondie de Zola sur ce que Henri Mitterand appelle dans son étude Zola journaliste publiée il y a cinquante ans, donc même avant la « pléiadisation » de Zola, « son véritable premier métier : le journalisme ». On arriverait mal à nous persuader que L’Argent est un des romans les plus puissants de Zola sur le plan esthétique. Néanmoins, on risque d’oublier son importance dans la structure de cette série de vingt romans. Car on pourrait prétendre que L’Argent est le dernier roman dans la série à s’entremettre dans la texture fictive de la société civile du Second Empire que recrée Zola. Et je suggérerais que le lien sous-jacent entre Illusions perdues et L’Argent, c’est la mise en scène de la matérialité des processus industriels, commerciaux, sous-littéraires et littéraires du journalisme, surtout par une suite de références dans les deux romans au papier comme symbole et thème nécessairement réflexifs.
Papier mâché in L’Argent : fiction, journalism and paperwork
There is an ever greater tendency to re-read 19th century novels in the context of their pre-publication serialization in the press, i.e. to relocate novels within the pages of 19th century newspapers. This analysis of L’Argent aims to relocate journalism within the pages of the novel. For this work represents Zola’s most profound novelistic reflection on what Henri Mitterand calls, in his study of Zola journaliste published half a century ago, and thus even before Zola’s publication in the Pléiade, “his first true career: journalism”. We might not be easily persuaded that L’Argent is one of his most aesthetically powerful novels. But we could easily overlook its structural importance in this series of twenty novels, as one might well argue that it is the last novel in the series to immerse itself in the fictional texture of Second Empire society that is created by Zola. And I would suggest that the underlying connection between Illusions perdues and L’Argent lies in the staging of the materiality of journalism’s industrial, commercial, sub-literary and literary processes, not least in a series of references in both novels to paper as a symbol and as a necessarily reflexive theme.
François-Marie MOURAD : Logique de Mes Haines : l’entrée de Zola dans le journalisme
(Résumé/Abstract)
Logiques de Mes Haines : l’entrée de Zola dans le journalisme
Mes Haines est un modèle d’entrée réussie dans la critique littéraire : Zola met en œuvre une rhétorique de la rupture, d’origine romantique. La composition soignée et très concertée de son recueil de 1866 témoigne en outre d’une stratégie des placements opportuns, à l’intersection des champs conjoints de l’édition et du journalisme. Zola met à profit ses fonctions de chef de la publicité chez Hachette, sans craindre d’aller jusqu’au point de rupture. Il renouvelle la rubrique de la chronique bibliographique et déborde du cadre rédactionnel fixé par Le Salut public de Lyon, qui accueille avec réticence de grands textes militants en faveur de la modernité. Zola pose les principes d’une poétique clairement réaliste, qui accorde une part importante à la personnalité de l’artiste, contrairement à l’interprétation réductrice du naturalisme qui prévaudra ultérieurement. Ses relations avec le journalisme, fixées dès cette première époque, resteront ambivalentes mais fécondes.
Method, not madness: Zola’s first steps in journalism with Mes Haines
Mes Haines is an exemplary beginning in literary criticism: here, Zola deploys a rhetoric of rupture steeped in Romanticism. Further to which, the neat and well-organized composition of his 1866 collection demonstrates a canny positioning strategy, at the interface between the fields of publishing and journalism. Zola takes advantage of his position as head of publicity for Hachette, unhesitatingly sticking his neck out. He sets new standards for book reviewing and goes beyond the editorial guidelines imposed by Le Salut Public (Lyon), a newspaper that reacted but timorously to resounding manifestos in favour of modernity. Zola lays down the principles of unflinchingly realist poetics, wherein the artist’s personality plays a major role, as opposed to the simplistic interpretation of naturalism that was to prevail later. His relationship vis-à-vis journalism was determined during that early period, and later remained ambivalent but fruitful.
Yoan VERILHAC : Zola et les « jeunes », la haine en partage ? Le dialogue critique entre Zola et les petites revues symbolistes
(Résumé/Abstract)
Zola et les jeunes : la haine en partage
Les motifs d’opposer Zola au personnel symboliste sont nombreux et bien connus. Dans son article du Figaro du 7 février 1896, intitulé « À la jeunesse », Zola lance un énième assaut contre une jeune littérature avec laquelle il a décidément du mal à s’entendre : « Voilà qui est juré, belle jeunesse, c’est fini nous deux. Si vous ne voulez pas de moi, je veux encore moins de vous ». La violence et l’enthousiasme excessif autour de la mort de Verlaine qu’il a pu trouver dans les petites revues expliquent sa réaction, mais en matière de journalisme littéraire, le dialogue entre Zola et les jeunes est plus productif qu’il n’y paraît. La « haine », sentiment réciproque, mais aussi vertu à même de fonder l’éthique du critique littéraire, est aussi le mot-clé d’une vision de la pratique du journalisme littéraire, vision commune à Zola, Bernard Lazare et un nombre conséquent de jeunes symbolistes. L’étude des rapports entre la jeune critique et Zola permet alors de voir combien, depuis le combat naturaliste à l’Affaire Dreyfus en passant par la bataille symboliste, la critique journalistique s’affirme comme lieu fondamental de la réflexion sur les modalités d’articulation entre littérature, histoire et politique.
Zola and Younger Writers: hatred in common
During the last twenty years of the century, the grounds on which Zola and the Symbolist generation disagreed are many and well known. In his article “À la jeunesse” (7 February 1896), he launches yet another attack on these poets with whom he simply cannot get along: [“O youth of today, I swear to you that it’s all over between us. Though you can’t abide me, I can abide you even less”]. His reaction was prompted by the violence and excessive enthusiasm that greeted Verlaine’s death in their minor publications. But in terms of literary journalism, the dialogue between Zola and the Symbolist generation runs deeper than we might believe. Indeed, the keyword of a common vision of literary journalism may as well be “hatred” (the word Zola gave as title to his crusading work of 1866). Hatred is not only a feeling experienced in common, be it by Zola, Bernard Lazare or a significant number of young Symbolists: it forms the ethical basis of critical writing and is a determining force in the practice of literary journalism. The study of the relationship between Zola and the Symbolist press shows how significantly the links between history, politics and literature underpin literary journalism, beginning with the controversies over Naturalism and Symbolism and running right through to the Dreyfus Affair.
Etudes littéraires et historiques
Julie LAMA : Ursule Macquart. Histoire d’un personnage des Rougon-Macquart
(Résumé/Abstract)
Ursule Macquart. Histoire d’un personnage des Rougon-Macquart
Cet article s’arrête sur un personnage de la célèbre famille qui aurait du être central et qui est, cependant, resté peu connu. Bien que sœur de Pierre Rougon et Antoine Macquart (dont l’opposition symbolique fonde la série), et mère originelle de la branche Mouret, le fluet personnage d’Ursule semble avoir été laissé à l’abandon. Nous nous penchons sur les raisons de cette négligence apparente de Zola pour montrer comment il a su faire resurgir par son absence flagrante la présence de ce personnage qu’il n’avait pas oublié autant qu’on aurait pu le croire.
Ursule Macquart, the story of a character in Les Rougon-Macquart
This essay focuses on a character who should have been important, yet remains relatively unknown in the famous Rougon-Macquart family. Although she is the sister of Pierre Rougon and Antoine Macquart (symbolically opposed duo of the series), and founding mother of the Mouret branch, the slight figure of Ursule seems to have been sidelined. We examine the reasons of this apparent negligence, highlighting the paradox that it is her scandalous absence that establishes her as a character whom Zola had emphatically not forgotten.
Marie-Sophie ARMSTRONG : L’Assommoir et la scène du fiacre de Madame Bovary
(Résumé/Abstract)
L’Assommoir et la scène du fiacre de Madame Bovary. Vers une énergétique du texte
Cet article envisage la célèbre scène du Louvre dans L’Assommoir comme une réécriture hommage, à l’intérieur d’un texte conscient de ses opérations, de la non moins célèbre scène du fiacre de Madame Bovary. Il pose aussi les bases d’une théorie de l’énergétique du texte, en arguant que les passages d’un roman traversés par un fort courant d’énergie (ainsi, la scène du fiacre) ont peut-être, plus que d’autres, vocation à générer, dans d’autres œuvres, des passages à forte charge énergétique.
L’Assommoir and the carriage scene in Madame Bovary: a study in textual energetics
This paper considers the famous episode of the wedding party in the Louvre in L’Assommoir as a rewriting of, and a piece of implicit homage paid to, the no less famous carriage scene in Madame Bovary by a text aware of what it is doing. It also lays down the basis for a theory of “textual energetics”, arguing that energy-laden passages of a novel (for instance, the carriage episode) may be particularly likely to generate high-voltage passages in other works.
Haude RIVOAL : Femmes, commerce(s) et capitalisme dans Au Bonheur des Dames
(Résumé/Abstract)
Femmes, commerce(s) et capitalisme dans Au Bonheur des Dames
Cet article se propose d’étudier le personnage féminin zolien au prisme de la naissance du capitalisme matérialisé par la construction du « Bonheur des Dames ». En se référant au personnage central de Denise, il s’agira d’analyser et de comprendre en quoi la palette de portraits féminins et sa diversité révèlent la fascination, mais aussi les interrogations et les angoisses d’une société – et à fortiori d’un écrivain – face à une révolution sociale et économique. La dualité de la figure féminine montre aussi les ambiguïtés d’un système face aux mutations et à l’évolution du commerce.
Women, trade business and capitalism in Au Bonheur des Dames
This article offers to study Zola’s female figure through the birth of capitalism symbolized in the building of “Le Bonheur des Dames”. Starting from the central character of Denise, we will analyze and try to understand how the range and diversity of female portraits reveals the fascination but also the questioning and fears of a society – and a writer – facing a social and economic revolution. Along those lines, the duality of the female figure shows the ambiguousness of a system due to transformations and fast developments of trade business.
Barbara GIRAUD : Sensualité et hygiène. Regards sur la salle de bains dans Nana de Zola et La Faustin d’Edmond de Goncourt
(Résumé/Abstract)
Sensualité et hygiène. Regards sur la salle de bains dans Nana de Zola et La Faustin d’Edmond de Goncourt
Nouvel espace émergent de la fin du XIXe siècle, la salle de bain se situe à l’« entrecroisement » des sensations et constitue un espace éminemment privé dans lequel, pour la première fois, l’individu peut construire son intimité. Cependant, s’agissant de littérature naturaliste, le privé se double d’une dimension sociale, toujours tissée dans la trame du texte. La salle de bain est, pour La Faustin, comme pour Nana, un lieu d’hygiène perverti en lieu de plaisir, puisque c’est par la « commodification » de la sensualité qu’est acquis cet espace privé. À cette tension fondamentale entre sphère publique et privée vient s’en ajouter une autre, qui concerne cette fois les discours sous-jacents à la question de l’hygiène.
Scrubs up nicely : the bathroom in Zola’s Nana and Edmond de Goncourt’s La Faustin
The bathroom emerges as the new private space in the nineteenth-century bourgeois house and as such, it is a multidimensional place where individuals can for the first time enjoy their very own intimate space. But where French naturalist literature is concerned, the social dimension is always melded with the private identity of the characters. Indeed, in the bathrooms represented in La Faustin and Nana, hygiene morphs into gratification, as it is through their sensuality qua negotiable commodity that the two actresses acquire their private space. This article aims to unpack the rationale of hygienic discourse, situating it within the ever- increasing social tensions between public and private spheres.
Denis SAINT-AMAND : Un glossaire naturaliste au second degré ? A propos de La Flore pornographique d’Ambroise Macrobe
(Résumé/Abstract)
Un glossaire naturaliste au second degré ? À propos de La Flore pornographique d’Ambroise Macrobe
Publié en 1883, La Flore pornographique. Glossaire de l’école naturaliste se présente comme un outil destiné à livrer les clefs d’une littérature recourant fréquemment à la « langue verte » pour mieux en dénoncer l’obscénité. Cet article tente d’apporter un éclairage neuf sur ce cas particulier, en en interrogeant la structure et les logiques et en cherchant à mesurer s’il ne convient pas de le lire en réalité comme une satire de la critique antinaturaliste.
Ambroise Macrobe’s La Flore pornographique, a second-degree naturalist glossary ?
La Flore pornographique. Glossaire de l’école naturaliste (1883), ostensibly an interpretive tool to the understanding of a literary movement whose lexis is heavily reliant on slang, becomes a critique of its obscenity. This article attempts to shed new light on this particular example, queries its structure and logic, and attempts to gauge whether it is not more appropriate to read it as a satire of antinaturalist criticism.
Fabian SCHARF : Rousseau révolutionnaire dans l’oeuvre de Zola
(Résumé/Abstract)
Rousseau révolutionnaire dans l’œuvre de Zola
L’œuvre de Zola présente les différentes étapes historiques de la deuxième moitié du XIXe siècle qui sont inspirées par Rousseau, mais désavouées par le narrateur des Rougon-Macquart, telles que la Révolution de 1848 et la Commune de Paris. Tandis que l’intérêt de Zola pour Jean-Jacques Rousseau ne se manifeste pas dans son œuvre de jeunesse, ses derniers romans glorifient un Rousseau précurseur de la révolution anarchiste et fondateur de l’éducation moderne.
Rousseau as revolutionary in Zola’s works
Zola’s works present the different historical stages of the second half of the nineteenth century inspired by Rousseau, but repudiated by the narrator of the Rougon-Macquart, such as the Revolution of 1848 and the Paris Commune. Although Zola did not show any interest in Rousseau’s ideas in his early novels, his final works glorify Rousseau as a pioneer of the anarchist revolution and a founding father of modern education.
Clélia ANFRAY : Zola et Tolstoï
François VANOOSTHUYSE : Zola dans l’optique d’Eisenstein
(Résumé/Abstract)
Zola dans l’optique d’Eisenstein
Cette étude porte sur l’usage de la référence à Zola dans les écrits d’Eisenstein. Après l’avoir située dans l’économie générale des théories du cinéaste russe sur le montage et sur le pathétique, elle montre de quel intérêt sont ces analyses pour une poétique de l’œuvre zolienne, en pointant particulièrement la pertinence des notions relatives à la scénographie, au rythme et au montage. L’étude envisage, finalement, le tropisme zolien d’Eisenstein dans le contexte culturel soviétique, et, plus généralement, dans le contexte du renouveau cinématographique des années 1940, tant en URSS qu’en Europe et aux États-Unis.
Zola viewed through Eisenstein’s lens
This essay deals with references to Zola in Eisenstein’s theoretical writings. First it situates Zola within the general economy of the Russian filmmaker’s theories on the film form; then it demonstrates the importance of these analyses to Zolian poetics, with specific emphasis on the pertinence of such notions as scenography, rhythm and montage. The study finally analyses the Zolian tropisms manifested by Eisenstein in the Soviet cultural context, and more broadly, in the context of the 1940s, a period of cinematographic renewal in the USSR, Europe and the United States.
Pèlerinage de Médan 2012
Allocution de Vincent PEILLON
(Résumé/Abstract)
Allocution
Publié en 1902, le roman Vérité aborde tous les aspects de la question scolaire, en montrant la place qu’un pays doit accorder à sa jeunesse et en posant notamment le problème du recrutement des maîtres et de leur formation. C’est un roman d’une grande modernité qui nous permet de penser les missions de l’école aujourd’hui : sa mission sociale, comme le lien profond que l’école entretient avec la notion de justice. Il faut rendre hommage au génie visionnaire de Zola qui, à travers ce roman, a su défendre un idéal de justice et d’égalité dont nous pouvons toujours nous inspirer aujourd’hui.
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The novel Truth, published in 1902, addresses all aspects of the educational process, demonstrating that a country must show faith in its young people and outlining the difficulties of recruitment and training of its teaching personnel. The novel is still highly topical in the way it makes us examine the objectives of present-day pedagogic aims; these are social, and inextricably bound with the notion of justice. Zola is to be admired for the visionary insights displayed in a novel which champions the forever inspirational ideals of justice and equality.
Kelly BASILIO : La « chanson de Gervaise »
(Résumé/Abstract)
La « chanson de Gervaise »
La question du sommeil n’a pas mérité jusqu’ici l’attention des études zoliennes. En effet, rien a priori ne semble plus étranger aux préoccupations de l’écrivain naturaliste. Pourtant, le sommeil, le regard porté sur lui et la place et la fonction qui lui sont assignées, joue un rôle non négligeable et parfois même central dans la conception et la construction zoliennes du roman. Il y a à la fois, et indissociablement, une physiologie et une ethno-sociologie, voire une critique politique, et, à plus ou moins vaste échelle, une poétique du sommeil chez Zola.
“Gervaise’s Song”
Sleep has, until now, attracted perfunctory attention in Zola studies. Nothing, on the face of it, could be less germane to the concerns of the naturalist writer. In the way it is viewed and the place and function assigned to it, sleep plays a role which is in fact far from negligible, often appearing central to Zola’s conception and construction of the novel. Concurrent and inseparable dimensions of physiology, ethnosociology, and even political criticism come into play: a poetics of sleep, it can be argued, suffusing Zola’s work.
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