II. A propos de l’article de L’Histoire.

Comme nous l’annoncions en août, Pauline Peretz, Pierre Gervais et Pierre Stutin viennent de publier dans L’Histoire (n° 380, octobre 2012, p. 94-101) un nouvel article sur leur thèse relative à la composition du dossier secret de 1894. Dans ce nouvel article, moins complet et moins précis que le précédent (voir ici), et ce assurément du fait de la nature de la revue qui les héberge, les trois auteurs ont pour le moins adouci leur propos. La prudence qui manquait cruellement dans leur précédent est ici de mise : « la numérotation à la plume rouge pourrait être… », « elle a pu être réalisée… » (p. 98) et, moins affirmatif aujourd’hui sur la présence dès 1894 des pièces « homosexuelles » dans le dossier  (« ces pièces ont probablement été utilisées… », « un doute subsiste donc » (p. 101), ils concèdent qu’ « en tout cas [elle] date certainement d’avant l’automne 1896 » (p. 98). Nous progressons. L’argument qu’ils donnent pour cette rectification ne tient toutefois guère plus que les précédents et nous offre de plus une information que nous ne négligerons pas. Les auteurs expliquent en effet que la fameuse numérotation ne peut dater d’avant 1896 puisqu’« aucune des pièces de 1896 ou postérieures à cette date certainement présentes dans le dossier ne porte de tels numéros ». L’argument ne tient en effet pas puisqu’il repose sur un postulat qui lui-même ne repose sur rien. Il équivaut à considérer que cette numérotation ne pouvait avoir été faite que dans l’optique d’un inventaire complet ou dans le cadre de la constitution du dossier en 1894… Mais que nous dit que cette numérotation n’est justement pas l’illustration de ce qu’ils citaient de Cordier dans leur précédent article, à savoir que « les correspondances sortant du service [étai]nt numérotées lorsqu’elle [étaie]nt livrées à d’autres service ». Admettons qu’en 1897, 1898, ou 1899, un Gonse quelconque ait décidé de soumettre à quelque nouveau ministre un aperçu du dossier secret et de la gravité des pièces qui le composaient. Il est évident qu’il aurait très bien pu pour se faire sélectionner des pièces de 1893-1895… Ainsi quand Gonse, justement, soumit au début de juillet 1898 à Cavaignac, pour son discours du 7, un certain nombre de pièces, il en sélectionna quelques -unes de 1894 et 1896. Que nous dit donc que cette numérotation à l’encre rouge ne fut pas, par exemple, celle de la sélection qui fut faite en ce même mois de juillet 1898 quand il fut question d’édifier le nouveau président du Conseil, Brisson ? Ou encore celle de la sélection faite par Cuignet, quelques mois plus tard, pour édifier Zurlinden ? Mais revenons un instant sur le propos de nos auteurs selon lequel la numérotation rouge ne pourrait dater d’avant 1896 puisqu’ « aucune des pièces de 1896 ou postérieures à cette date certainement présentes dans le dossier ne porte de tels numéros ». Il y a donc des pièces de 1895 qui portent cette numérotation ? (n’ayant qu’une copie du dossier en noir et blanc nous ne pouvons vérifier… attendons que la SHD mette en ligne des reproductions couleurs comme il l’annonce…) Si cela est, une question se pose. Si la numérotation rouge était bien celle du dossier de 1894, pourquoi aurait-elle continuée en 1895, après la condamnation du capitaine ? Et comment cela aurait-il été fait puisque le dossier avait été archivé et sous clefs et ne réapparaîtra au jour que quand Picquart le demandera en 1896 ?
Ce nouvel article marque un autre repentir. La pièce « Davignon » n’est plus « douteuse » et nos auteurs veulent maintenant bien reconnaître qu’elle fit partie du dossier de 1894 !!! Les quelques arguments avancés pour le soutenir dans le précédent article – les déclarations de Targe et de Cuignet – que nos auteurs, malgré la faiblesse que nous avons mis en évidence dans la critique que nous en avons faite, considéraient le premier comme « solide » le second comme « fiable » n’ont-ils donc plus de valeur ?  La pièce « Davignon » fit donc partie du dossier secret de 1894. Mais si cela est, comment expliquer qu’elle ne porte pas le petit numéro rouge ? La réponse en est simple : « endommagée, elle a pu la perdre »(p. 28). Ce nouvel argument est faible et il est manifeste en regardant le document (reproduit p. 99 de leur article) et la manière dont sont placées les bandes de papiers collants utilisées pour sa reconstitution que les manques étaient d’origine…

Mais si les trois auteurs se rendent à la raison en redonnant à la pièce « Davignon » la place qui n’aurait jamais dû cesser d’être la sienne dans le dossier secret de 1894, il demeurent fermes relativement au commentaire de Du Paty, d’ « une fabrication tardive et suspecte ». Pourquoi « tardive et suspecte » ? Parce qu’il y est fait allusion à la version dernière des rapports Guénée qui selon eux, furent fabriqués bien après p. 96-97. Nous pensons, en désaccord en cela avec Marcel Thomas (voir son article ici), que les auteurs ont ici raison quand ils parlent d’une fabrication tardive des rapports Guénée tels que nous les connaissons (voir l’annexe à mon Histoire de l’affaire Dreyfus, Paris, Stock, 2008). Mais là où ils se trompent, pensons-nous, c’est quand ils en déduisent sans trop se poser de questions que cette mention des déclarations de Valcarlos ne puisse que faire référence aux rapports Guénée. Le policier n’est pas mentionné dans le commentaire, il n’est absolument pas question de rapports mais juste d’une « note ». Lisons le texte du commentaire : « Son ami [il est fait allusion à la lettre “Davignon”] ne peut-être que l’officier dénoncé par V… qui, au mois de mars 1894, a avisé secrètement notre service des renseignements que ses collègues allemands et italiens (V… étant attaché espagnol) ont un officier à leur dévotion au 2e bureau de l’état-major de l’armée. Il tient ce renseignement de (se reporter à l’original). Il a confirmé son dire devant témoin tout récemment (Note jointe D.) » (La Révision du Procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), 3 vol., Paris, Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, 1908, t. I, p. 374). Nous pensons qu’il s’agissait plutôt d’une note d’Henry faisant allusion à des déclarations (imaginaires) de Valcarlos, déclarations qui seront reprises pour les faux rapports Guénée fabriqués ultérieurement et auxquelles finalement Sandherr et Henry renonceront avant le procès pour les remplacer par une simple déclaration orale, la fameuse et célèbre sortie sur « la personne honorable » (voir encore notre Histoire de l’affaire Dreyfus). D’ailleurs, dans ses souvenirs inédits, Freystätter ne fera sur la question aucune allusion à des pièces écrites, se souvenant juste que la mention des propos de Valcarlos, la « personne honorable », fut faite oralement par le président du conseil de guerre (« Il raconta aussi comment un attaché militaire étranger, ami de la France, avait signalé le traître » : « Séance à huis clos », BNF n.a.fr. 24698, f. 342. Souvenirs datés du 4 août 1900).

Il y aurait encore à dire, par exemple sur la question de la présence dans le dossier secret de 1894 d’ « au moins une pièce portant sur la réaction de Panizzardi à l’arrestation de Dreyfus ». Mais la question étant secondaire, attendons pour la discuter, la sortie de leur ouvrage à paraître ces jours-ci. Et attendons-le d’autant plus que l’impatience est grande de les voir enfin proposer ce « tableau des grandes lignes de l’accusation, fondés sur les pièces communes aux versions les plus fiables » et cela selon les pratiques des « médiévistes » dont ils revendiquent la méthode et qu’à vrai dire ils ne nous semblent pas jusqu’à ce jour (du précédent article à ce nouveau) avoir encore mise en pratique. La méthode historique est une chose sérieuse et la seule garantie de la valeur d’un travail. Et on ne peut que s’étonner et s’interroger de les voir, comme pour La pièce « Davignon », affirmer un jour quelque chose en le soutenant avec des preuves que nous avons vues irrecevables et pourtant décrétées solides et fiables sans le moindre recul pour les abandonner le lendemain quand il devient nécessaire d’affirmer la thèse contraire. Dire une chose et son contraire d’un article à l’autre, avoir des arguments un jour et les oublier le lendemain quand ils deviennent gênants pour le nouveau point de vue défendu est en tout contraire à la méthode hautement revendiquée et ne peut nous faire que nous interroger sur la totalité et la validité d’une démonstration qui reste encore à faire.

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