J’accuse de Polanski : le dossier pédagogique

 

Voici le dossier pédagogique que vient de mettre à disposition des enseignants la Gaumont.

Dossier_pedagogique_Jaccuse

Belle mise en page, belles illustrations, exercices et sujets intéressants et stimulants… Il s’y trouve toutefois un grand nombre d’erreurs et d’approximations dont nous corrigeons ici les plus problématiques pour aider les collègues qui voudraient l’utiliser :

P. 7, col . 2, § 2 : Sandherr et Henry n’ont pas produit de « fausses pièces » en 1894. Et le bordereau n’est pas un faux fabriqué postérieurement à l’arrestation de Dreyfus (sinon quid d’Esterhazy dans cette affaire ?) mais un document antérieur (qui fut à l’origine de l’Affaire) et authentique de l’écriture d’Esterhazy. Curieusement, dans la chronologie de la p. 31 (« fin septembre »), le bordereau est à sa vraie place mais semble devenir, p. 32 (« 31 août »), le « faux Henry »

P. 7, col . 2, § 2 : Il n’y eut bien sûr pas d’« enquête […] dirigée par les stagiaires de l’État-major », ce qui reviendrait à dire que Dreyfus aurait enquêté sur lui-même.

P. 7, col . 2, § 3 : les attachés militaires allemands et italiens n’ont jamais été arrêtés et les tensions entre la France et l’Allemagne – la fameuse « nuit historique » – sont avant tout une fable que servira par la suite Mercier.

P. 8, col . 1, § 1 : l’accusation « d’intelligence avec une puissance ennemie » n’est pas « vague ». Elle est, ainsi donnée, une forme approximative de l’article 76 au titre duquel fut inculpé Dreyfus ; très exactement d’avoir « pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec les puissances étrangères ou leurs agents, pour les engager à commettre des hostilités ou entreprendre la guerre contre la France, ou pour leur en procurer les moyens ». Comme nous l’avons expliqué dans notre Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, cette qualification était en tout illégale. Nous nous permettons de citer :

Comme l’explique en effet le criminaliste Garraud dans son Traité de droit pénal, « les actes d’espionnage en temps de paix ne tombent pas sous le coup de l’art. 76. Ils sont aujourd’hui réprimés par la loi du 18 avril 1886 ». Mais même sans cela demeurait le texte de la loi, clair, qui précisait bien que machinations et intelligences devaient avoir pour but d’« engager » les puissances étrangères ou leurs agents « à commettre des hostilités ou entreprendre la guerre contre la France, ou pour leur en procurer les moyens ». En quoi le bordereau constituait-il un moyen, un engagement, pour que l’étranger entreprît la guerre contre la France ? Mais Mercier aurait-il pu soutenir une condamnation à une peine d’emprisonnement de deux à cinq ans et d’une amende de mille à cinq mille francs [que prévoyait la loi de 1886] ? La « déportation dans une enceinte fortifiée, désignée par la loi hors du territoire continental de la république », ainsi que la prévoyait l’article 1er de la loi du 8 juin 1850 en remplacement de la peine de mort abolie par l’article 5 de la Constitution du 4 novembre 1848, serait assurément d’un meilleur effet. On voit ici ce que fut l’attitude de Mercier que la narration commentée ici ne saisit guère.

P. 8, col . 1, § 1 : La décision de procéder à huis clos fut celle du ministre Mercier. Un ordre donc que le commissaire du gouvernement ne fit qu’appliquer.

P. 8, col . 1, dernier paragraphe : Picquart n’était pas le sous-chef de la section de statistique (2e bureau) mais celui du 3e bureau.

P. 10, col . 1, dernier paragraphe : Édouard Drumont, bien sûr, pas Maurice.

P. 13, question 3 : « À la lumière du déroulement de l’affaire, quelles hypothèses peut-on faire pour expliquer la divergence des carrières de Picquart et Dreyfus après 1906 ? » Nous ne voyons pas bien quelle réponse peut être attendue ici. Et sans doute pas celle qui dirait comment Picquart, qui ministre en avait le pouvoir, refusa de rendre justice à Dreyfus après le mauvais calcul fait, le jour de la réhabilitation, de son ancienneté, le mettant de fait hors l’armée en brisant une nouvelle fois sa carrière…

P. 16, col . 1, § 2 : La loi de dessaisissement date de 1899. Il n’y eut pas de « premier dessaisissement » en 1894.

P. 16, col . 1, § 2 : La portée de la loi de dessaisissement, véritable coup de force contre le droit et la justice, négation de la séparation des pouvoirs, est tout autre que la question de savoir qui saisit. Quant à la cassation de Zola, en 1898, elle ne fut pas faite à la demande du Garde des Sceaux Milliard, mais de Zola lui-même. Quant à la révision de 1906, elle fut demandée par Dreyfus qui en saisit le garde des Sceaux.

P. 18, col . 1 : Le texte du bordereau a au contraire une grande importance qui prouve qu’en aucun cas un artilleur comme Dreyfus ne pouvait en être l’auteur.

P. 18, col . 1 : Les notes du bordereau n’ont jamais été perdues en 1906 (et auraient-elles existé ces notes si le bordereau était un faux comme soutenu précédemment ?). On ne les a jamais connues dans la mesure où elles furent toujours en possession de l’Allemagne.

P. 18, col . 1 : Le bordereau ne comporte aucune erreur factuelle. C’est la lecture qui en fut faite par l’accusation pour l’appliquer à Dreyfus qui en fut fautive… ou plus exactement forcée.

P. 20, col . 1, § 2 : Picquart n’a jamais autorisé Leblois à « consulter des personnes favorables à Dreyfus » mais à assurer sa propre défense.

P. 20, col. 2 dernier paragraphe et p. 21, col . 1, § 1 : Après la condamnation de Rennes, Waldeck-Rousseau reçut certes Mornard pour trouver une solution mais avait déjà en tête la nécessité de mettre fin à l’Affaire. Et quant au spectre d’une guerre civile agité par l’État-major, il n’est pas raisonnable, ni du côté militaire ni de celui de Waldeck-Rousseau et de la décision qui serait la sienne. Relativement à l’armée, les officiers, sous Galliffet, avaient compris quelle attitude ils devaient avoir s’ils voulaient voir se dérouler sans difficulté leur carrière.

P. 22, col . 1, § 1: Le dessin de Caran d’Ache ne parle aucunement de la révision du procès et n’est pas plus une « prise de position pour l’ordre ». Il montre juste comment l’Affaire divisa, et au sein des familles même.

P. 23, col . 1, § 2 : La Ligue des Patriotes est antérieure à l’Affaire à la différence de la Ligue de la Patrie française qui fut la réponse antidreyfusarde à la Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen.

P. 28, Henry : Ce n’est pas « par excès de zèle » qu’Henry fabriqua des faux mais avec l’assentiment (si ce n’est à la demande) de ses supérieurs et la complicité de ses subordonnés.

P. 28, Gonse : Il fut bien plus que cela : faussaire et sans doute dirigea l’usine à faux que fut l’État-major.

P. 28, Du Paty : Il est faux de dire qu’il ne doutera jamais de la culpabilité de Dreyfus. Il fut le premier à demander l’abandon des poursuites mais, parfait militaire, rentra dans le rang quand on lui demanda de le faire. Et ce n’est pas le « faux Henry » qui brisera sa carrière mais le fait que l’État-major reporta sur lui la responsabilité de toutes les fautes commises.

P. 28, Boisdeffre : Il valida en effet toutes les accusations mais sans conviction particulière. Faible, il laissa faire les autres et tout particulièrement Gonse qui menait la manœuvre.

P. 28, Sandherr : Il n’exista jamais – sauf sur la notice « Sandherr » de Wikipédia –, sous son autorité ou à sa demande, de commission d’enquête qui conclut à la culpabilité de Dreyfus.

P. 29, Billot : Esterhazy n’a jamais joué aucun rôle dans la condamnation de Dreyfus !!!

P. 29, Bertillon : il n’était guère féru de graphologie et disait au contraire tout le mal qu’il en pensait. Quant à son expertise, elle lui nuit en effet dans certains milieux et pour quelques-uns mais joua un rôle déterminant dans la conviction de beaucoup d’antidreyfusards comme dans celle des juges de 1894. Rappelons tout de même que la République lui accordera des obsèques nationales !

P. 29, Esterhazy : Ce n’est pas quand il était au 2e Bureau qu’il renseignait l’Allemagne. Il y fut de 1877 à 1879-1880, soit une quinzaine d’année avant l’affaire. Quand commença sa trahison, il n’était donc plus au 2e bureau depuis longtemps mais au 74e d’infanterie.

P. 29, Mercier : Il n’est pas sûr du tout que Mercier ait été convaincu de la culpabilité de Dreyfus et c’est sans doute plus la volonté de ne pas perdre son portefeuille qui explique sa détermination. Dreyfus ne s’est pas vu interdire l’accès au dossier secret : il eût fallu pour cela qu’il en connût l’existence. Il ne le saura qu’en 1899…

P. 29, Zola : Il n’a pas écrit « J’Accuse… ! » à la suite du procès Esterhazy mais avant. Et cette décision était stratégique : rouvrir au civil une affaire que le prévisible acquittement d’Esterhazy allait clore.

téléchargement du dossier : ici

1 réflexion sur « J’accuse de Polanski : le dossier pédagogique »

  1. Etienne ROUANNET

    Quelques erreurs supplémentaires à relever dans la chronologie politique de « contexte » à la fin de la brochure:

    p 33: – pour 1900: les élections municipales générales n’ont pas eu lieu le 28 janvier mais les 6 et 13 mai.
    On ne peut pas dire que c’est « la droite » qui remporte ces élections, mais une majorité républicaine se soutien ministériel qui gagne plus de 1000 municipalités

    p 33: – pour 1902: les élections législatives ont lieu les 27 avril et 11 mai, et contrairement à ce qui est écrit les nationalistes sont sérieusement défaits à Paris par rapport aux résultats des élections municipales , et à leurs…espérances.

    Cela fait, globalement, un nombre quelque peu considérable d’erreurs et d’approximations pour un outil dit « pédagogique », non?

    Merci pour votre travail et votre vigilance
    Bien à vous
    Etienne Rouannet (enseignant /doctorant EHESS)

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