La presse mexicaine et l’Affaire Dreyfus : à la recherche de la France idéale

L’historiographie française s’est penchée et se penchera encore sur l’Affaire Dreyfus[1]. L’arrestation d’Alfred Dreyfus en 1894 pour trahison au service de l’Allemagne, sa condamnation abusive provoquée par les manigances de l’État-major et la presse antisémite, la campagne acharnée de sa famille pour le réhabiliter, la découverte du véritable coupable, l’intervention d’Émile Zola dont le prestige de romancier donna à l’Affaire une résonance mondiale et déchaîna les passions des deux camps, la flambée d’antisémitisme et de nationalisme qui suivis à la publication de « J’Accuse… ! », la mobilisation des intellectuels pour la révision du procès, la fin en queue de poisson de ce second procès qui vit Dreyfus sortir du tribunal de Rennes coupable aux yeux des juges mais libre de continuer son combat jusqu’à sa réhabilitation. Entre les tentatives de coup d’État des antidreyfusards, les conflits idéologiques afin de justifier la défense ou la dénonciation de Dreyfus, la flambée d’anticléricalisme qui reprit de plus belle à la faveur du conflit provoqué par l’Affaire jusqu’à mener à la séparation de l’Église et de l’État en 1905, l’Affaire est vite devenue un pilier de l’histoire politique du XIXe siècle, un mythe fondateur de la république, et un lieu d’étude privilégié de la pensée intellectuelle française.


Malgré le nombre d’études qui révèlent la complexité des conflits que la crise provoqua, ou plutôt exacerba temporairement, les passions soulevées autour de Dreyfus continuent à fasciner et à donner à son calvaire une dimension épique, émotive, binaire dans l’interprétation des événements et des prises de position. Longtemps considérée un événement fondateur de la conscience républicaine face à la contre-révolution, des droits de l’homme face à l’intolérance, de la justice face aux abus du pouvoir, l’Affaire porte en elle toutes ces interprétations, mais n’a jamais été limitée à ces visions dualistes. Les études modernes ont beaucoup fait pour nuancer l’image que nous avons de l’Affaire, et pour la voir non comme une exception qui surgit soudain sur le chemin de la Troisième République, mais comme un cas parmi d’autre des crises qui rythmaient la vie politique de la belle époque.[2] Malgré ces apports de l’historiographie contemporaine, le manichéisme demeure au centre de l’image courante de l’Affaire. Et cela depuis la fin du XIXe siècle. Il est notable que les observateurs en France et autour du monde avaient commencés à voir l’Affaire Dreyfus comme un duel moral alors que les évènements se déroulaient encore.
L’Affaire eut dès le début une partie internationale, à la fois par les soupçons qui pesaient sur l’Allemagne, et par les réactions que la crise provoquait à l’étranger. Les nations du monde observaient surprises, navrées et fascinées, le drame, l’injustice et la lutte pour le droit, interprétant les faits à leur façon. La voix de Zola, autant que sa condamnation et son exil, focalisèrent les sympathies du monde. Depuis l’Autriche-Hongrie, l’Espagne, l’Italie, la Russie, les Etats-Unis, le Brésil et l’Argentine, l’écrivain reçus des lettres de soutien. De nombreuses études se sont déjà penchées sur les répercussions de l’Affaire à l’étranger, et la manière dont divers pays, gouvernements et courants politiques appréhendèrent l’Affaire autour du monde, et ce que cela nous dit sur la place de la France au XIXe siècle.[3]
Au milieu de tous ces cas d’études, le Mexique a longtemps fait défaut[4]. Et pourtant, il s’est trouvé à la fin du XIXe siècle des Mexicains pour s’intéresser et se désoler, de la crise légale, politique et idéologique subie par la France, au point de trouver des annonces de ce genre dans les journaux : « L’Imparcial est le seul journal du matin qui donne les dernières nouvelles de l’Affaire Dreyfus »[5]. Les réactions n’ont pas manqué dans la presse d’un pays qui en 1894 semblait au sommet de sa stabilité et de sa prospérité, sagement mené par une dictature illustrée qui avait mis fin à cinquante ans de guerre civile. Un modèle de développement moderne, ainsi se voulaient les élites mexicaines, mais à la lecture des réactions à travers la presse, on peut percevoir un autre visage derrière la paix et le progrès économique auxquels semblait désormais promis le Mexique. Une étude de la réaction face à l’Affaire Dreyfus révèle non seulement un pan supplémentaire de l’Affaire elle-même et de l’influence qu’elle exerça dans le monde, mais également quelque chose au sujet du Mexique de la fin du XIXe siècle. Les réactions que suscitèrent les passions françaises sont une manière de percevoir l’état d’un pays qui, à un océan de distance, semblait bien éloigné des affaires française, mais qui étonnamment ne l’était pas, et depuis longtemps. En s’intéressant à l’image de la France dans un pays étranger, on perçoit quels thèmes méritaient l’intérêt des observateurs et ce que cela nous dit de l’état politique et intellectuel du pays. Spécialement après soixante-dix ans de vie indépendante, durant laquelle la France ne cessa jamais de fasciner par ce qu’elle était, mais surtout peut-être par ce qu’elle représentait.

Le Mexique de Porfirio Díaz : de l’indépendance à la dictature libérale
Depuis 1821, l’anarchie secouait le Mexique. L’ancienne colonie fut confrontée dès son indépendance aux mêmes problèmes auxquels avaient dû faire face les espagnols, et qui étaient devenus au XIXe siècle l’un des héritages de la société coloniale. Un territoire immense, s’étendant en théorie d’Amérique Centrale jusqu’au centre des actuels États-Unis. Un manque d’infrastructures et de voies de communication faisant des centres urbains des îlots séparés entre eux par de vastes extensions sans contrôle effectif, voire sous contrôle de communautés indiennes indépendantes. Une société divisée entre criollos, les espagnols des colonies, métisses et indiens, chacun voulant par l’indépendance renverser le monopole que les espagnols de la péninsule ibérique exerçaient sur le pouvoir. Quand en 1821, ces mêmes élites coloniales soutinrent l’indépendance pour se préserver des influences réformistes venues d’Espagne, le Mexique devint un champ de bataille entre courants politiques qui comptaient tous faire main basse de l’indépendance et infléchir le mouvement vers leur propre projet politique.
Le pays fut ravagé pendant cinquante ans par le conflit entre conservateurs et libéraux. Les premiers s’arc-boutaient sur les vestiges de l’ancien régime espagnol, la centralisation des pouvoirs et les privilèges de l’armée et de l’Église catholique ; les seconds défendaient la libéralisation du commerce, la république laïque et la séparation des pouvoirs. Ce conflit rendit impossible l’établissement d’un gouvernement stable et permis par deux fois une invasion étrangère. La première, en 1848, coûtera au nouveau pays la moitié nord de son territoire au profit des États-Unis. La seconde fut l’expédition de 1862 par laquelle Napoléon III tenta de mettre un empereur sur le trône du Mexique avec le soutien des conservateurs. Entre les deux, les libéraux avaient obtenus l’avantage. Après la proclamation de la Constitution de 1857 qui garantissait l’égalité devant la loi, la suppression des privilèges de l´Église et la liberté d’expression, les conservateurs s’insurgèrent, provoquant la Guerre de Réforme, qui se solda trois ans plus tard par la victoire des libéraux et la séparation de l’Église et de l’État. Les conservateurs vaincus se résignèrent à chercher une tête couronnée pour reprendre le pouvoir, et la trouvèrent en l’archiduc Maximilien de la maison d’Habsbourg, avec le soutien de Napoléon III, dont l’armée débarqua a Veracruz en 1862 et plaça Maximilien sur le trône pour étendre l’influence française en Amérique. Le président Benito Juarez, vainqueur de la Guerre de Réforme, se replia sur la frontière nord, d’où il organisa la guérilla avec le soutien du gouvernent américain. En février 1867, après s’être usé en vain à contrôler le territoire sans réussir à faire plier la résistance de Juarez, les français rembarquaient pour l’Europe. Face à la résistance républicaine et à l’hostilité des États-Unis, Napoléon III abandonna son projet et Maximilien, qui ne vécut pas assez longtemps pour le lui reprocher. Il mourra fusillé, confirmant par sa mort l’indépendance mexicaine et le triomphe des libéraux sur les conservateurs.
La victoire libérale modifia profondément le cours de l’histoire du Mexique. Les conservateurs, déconsidérés pour avoir soutenu l’invasion, perdirent pied et les libéraux se retrouvèrent seuls maîtres du pays. Mais cinquante ans de guerre avaient vu surgir divers courants libéraux, y compris certains qui abandonnaient de plus en plus les idéaux démocratiques et décentralisateurs face à la réalité d’un pays divisé et soumis aux invasions. Déjà Benito Juarez avait gouverné avec des pouvoirs exceptionnels de 1857 à sa mort en 1872. Après lui, ses successeurs exacerbèrent cette tendance jusqu’à la prise de pouvoir de Porfirio Díaz, héros de la guerre contre la France, en 1876, et qui conservera le pouvoir jusqu’en 1910. Son gouvernement – la première période de paix véritable depuis l’indépendance – se caractérisa par le développement économique, la création d’infrastructures, les progrès dans l’éducation, l’entrée du capitalisme mondial au Mexique. Mais aussi la disparition de la démocratie, la répression des opposants et l’appauvrissement des communautés paysannes et ouvrières.
Pour ces nouveaux libéraux, l’arrivée depuis la France du positivisme d’Auguste Comte fut décisive pour établir un nouveau genre de république autoritaire. Le positivisme, comme la nouvelle génération de libéraux l’interpréta, c’était la croyance en la nature organique de la société, vue comme un corps vivant dont le développement devait suivre une voie stable, pacifique et progressive, afin de garantir le développement de la nation. Celle-ci n’était plus, comme le croyaient les libéraux traditionnels, une libre association d’individus, mais une entité collective dont la stabilité était la valeur suprême[6]. La société passait avant les individus, le pragmatisme devait remplacer l’idéalisme. Seul un gouvernement centralisé et autoritaire était considéré comme capable de mettre fin aux divisions de la société mexicaines et aux pouvoirs locaux, afin de guider le pays au moyen d’un programme unique[7]. Inspirés par le positivisme, le darwinisme social d’Herbert Spencer et l’étude des masses de Gustave Le Bon, les nouveaux libéraux théorisèrent un gouvernement capitaliste, laïc, autoritaire, élitiste, dont les buts seraient le développement de l’éducation, du patriotisme, de l’investissement, et l’exploitation des ressources.
Tout ceci eut des conséquences sur les relations avec la France. Pendant les dix années qui suivirent l’Intervention, les relations diplomatiques entre les deux pays stagnèrent, chacun refusant de faire le premier pas vers la normalisation[8]. En 1870, Napoléon III fut écrasé par la coalition des états allemands dirigés par Bismarck, et l’opposition en profita pour proclamer la république. Les relations entre les deux pays reprirent de plus belle. Les bureaucrates et intellectuels libéraux dont s’entoura Díaz étaient de francs admirateurs de la Troisième République, qu’ils voyaient comme le modèle vers lequel tendaient leurs efforts[9]. Cette nouvelle génération, formée par les efforts de Gabino Barreda, directeur de l’École Nationale Préparatoire, devint rapidement le principal soutien de Díaz, dont le régime autoritaire et modernisateur convenait à leur vision du monde. Malgré la dictature qu’ils légitimaient comme une garantie contre la guerre civile, les « scientifiques » mexicains, comme les libéraux positivistes, furent connus, portaient aux nues le modèle politique, culturel et idéologique de la France républicaine. Cette francophilie s’exprimait à travers les modes, la littérature, le goût de la langue française, la croyance, née en France, en l’unité culturelle latine, à laquelle le Mexique appartenait par l’entremise de l’influence espagnole[10]. La haute société mexicaine et les milieux intellectuels vivaient une fièvre d’afrancesamiento, l’admiration et l’imitation de la culture française[11].
Quand l’Affaire Dreyfus vint menacer les bases même de la république, les francophiles mexicains réagirent au moyen de leur presse avec incrédulité. Ce conflit, qui semblait surgir de nulle part, mettait en doute la confiance dans le modèle français. Malgré le fait que le XIXe siècle français fut une succession de révolutions et de coups d’État, malgré le fait que sous la Troisième République les crises politiques succédèrent les unes aux autres, les francophiles mexicains s’acharnaient à ne voir que leur admiration pour la culture et les valeurs de la révolution de 1789[12]. Ils ne semblaient pas tenir en compte le fait que le Mexique avait séparé l’Église et l’État bien avant la France, ou qu’il ait établit l’éducation publique laïque en 1874, cinq ans avant l’arrivée de Jules Ferry au Ministère de l’Instruction publique. À leurs yeux, les valeurs que sous-entendaient ces mesures provenaient de la France des droits de l’homme, et ils demeuraient attachés à elle au-delà de la réalité politique. Les crises qui secouaient la France et dont l’Affaire ne fut qu’une de plus ne troublaient pas outre mesure les admirateurs d’un pays élevé au rang de guide, et dont l’histoire, disaient-ils, contenait des leçons universelles. Voilà pourquoi, quand l’Affaire vint bafouer les droits de Dreyfus et de Zola et livrer la rue à des manifestations antisémites, la réaction la plus habituelle dans la presse fut celle-ci : « S’il nous faut donner crédit à ce qui est universellement accepté, que la France est le cerveau du monde, il faut convenir que la grande planète terrestre est proche du déséquilibre. En effet. Il est navrant de voir le tour que prennent les affaires publiques dans ce pays d’Europe, la première nation du monde civilisé[13] ».

L’Affaire et la francophilie en crise.
La presse tira profit de la stabilité du régime de Porfirio Díaz et des subventions de l’État, qui puisa dans sa propre caisse pour développer la presse de masse, tout en la contrôlant pour faire face à la presse d’opposition. Il n’empêche que cette intromission de la dictature dans la presse empêcha cette dernière d’atteindre la diffusion de la presse française à la même époque. De plus, l’analphabétisme et le manque de voix de communications contribuèrent comme au cours de tout le XIXe siècle à empêcher la transformation du journal en un produit de consommation de masse. Le monde de la presse mexicaine de la fin du siècle était encore celui d’une minorité. La population n’eut que peu d’accès à la presse, à une véritable connaissance de la vie politique nationale et encore moins internationale. Les journaux les plus vendus, journaux subventionnés par l’État pour concurrencer l’opposition, vendaient chacun cinquante mille exemplaires en 1894, beaucoup moins que le million du Petit Journal, mais assez pour incarner la presse du régime face à ses deux principaux concurrents, la presse catholique conservatrice, et les libéraux radicaux qui ne pardonnaient pas à Díaz sa trahison des valeurs démocratiques. Malgré un semblant de liberté de presse, le régime réprima constamment ses opposants, dont nombre de journalistes qui couraient le risque de finir en prison si leurs critiques atteignaient de trop près le président[14]. Tel un roi, Porfirio Díaz demeurait discret dans la presse d’opposition, auréolé du prestige de la guerre contre la France et de la paix qu’il avait instauré. Ses ministres et ses soutiens par contre, les scientifiques positivistes qui monopolisaient la presse subventionnée, les postes d’État et conformaient la nouvelle élite politique et économique, focalisaient toutes l’hostilité des adversaires du régime. Ce point est important afin de comprendre non seulement les interprétations de l’Affaire que l’on trouve dans la presse, mais aussi les leçons que la dite presse tirait du scandale et l’usage qu’elle en faisait.
Pour cette raison, la réaction de ces élites dans une presse, qui même sous la dictature demeurait divisée selon ses lignes idéologiques classiques, révèle des interprétations parfaitement mexicaines des événements français. La vision des faits fut toujours tributaire des querelles politiques mexicaines, au point que nous pouvons séparer les réactions face à l’Affaire en trois groupes : les libéraux autoritaires du régime, l’opposition catholique et l’opposition libérale radicale. Il était impossible pour les observateurs étrangers que l’Affaire fût uniquement une question légale ou même française. Les français transformèrent Dreyfus en un débat sur leur société, et les Mexicains firent de même à un océan de distance. Plus encore, ils mêlèrent les malheurs de la société françaises et ceux des mexicains en un même débat.
La presse catholique, héritière des conservateurs qui soutinrent l’invasion française, était surtout représentée par El Tiempo et La Voz de México. Tous deux critiques vis-à-vis du régime de Porfirio Diaz, sans oser aller trop loin dans la dénonciation, prirent parti contre Dreyfus avec des arguments ouvertement judéophobes. Les juifs étaient encore et toujours les assassins du Christ et en tant que tels, des alliés objectifs, voire les maîtres, de la France laïque. Sans se démarquer des arguments antisémites présents en France, l’Affaire était pour eux une conspiration des anticléricaux, des juifs et des francs-maçons afin de détruire les institutions françaises par excellence : l’armée et l’Église[15]. Mélangeant leur mépris des anarchistes, la période des attentats venant tout juste de finir, des juifs et des anticléricaux, les catholiques associaient tous ces gens à une même réaction de haine contre l’Église[16]. Leurs arguments ne se différenciaient en rien de ceux de l’antisémitisme catholique français, et ils citèrent quelquefois Édouard Drumont, le principal représentant de l’antisémitisme de plume durant l’Affaire : « Drumont doit être satisfait de sa campagne antisémitique. Appelez-le fanatique, dites qu’il a fanatisé toute la France ; il sera toujours vrai qu’avant qu’arrive la fin d’un monde[17], les juifs devront faire face à des ennemis puissants et résolus, comme le sont tous les catholiques français[18]. »
La presse catholique clamait haut et fort son admiration pour la France de l’ancien régime et de la culture médiévale. Pas la France de « Voltaire et Robespierre », de « Victor Hugo et Zola », mais de « Saint Louis et Jeanne d’Arc », menacée par l’athéisme républicain[19]. Elle allait même plus loin, en présentant à ses lecteurs l’image d’un monde dans lequel l’Affaire n’était qu’un front parmi d’autres de l’offensive contre Dieu : en France, les juifs et les anticléricaux brandissaient Dreyfus pour justifier la lutte contre les catholiques. En Espagne, les francs-maçons qui contrôlaient le gouvernement livraient Cuba aux États-Unis au lieu de défendre la colonie. Aux États-Unis, les protestants anglo-saxons avançaient insidieusement sur l’Amérique Latine catholique à coup d’interventions militaires et de puissance économique. Et au Mexique, les scientifiques de Díaz, imbus de leurs notions positivistes et rationnelles, soutenaient la France de Dreyfus, soutenaient l’indépendance cubaine, se soumettaient face aux intérêts économiques américains au nom du progrès, et prenaient la défense de Dreyfus et de Zola, un juif et un athée[20]. Dreyfus et Cuba n’étaient que deux cas d’un même conflit. Les scientifiques étaient des traîtres, des Dreyfus mexicains.
L’absence de communauté juive organisée n’empêcha pas l’antisémitisme de placer les juifs au centre du débat pour la nation. À la fin du XIXe siècle, les juifs au Mexique représentent une infime minorité diviséé par leurs lieux de provenance[21]. Malgré les tentatives du régime pour attirer une immigration juive depuis l’Europe, les contacts entre juifs et Díaz ne menèrent à aucun projet d’immigration général, dû au manque de sécurité dans les provinces mexicaines et au manque d’infrastructures pour accueillir les nouveaux venus[22]. Entre les juifs français venus dans le cadre du commerce et de la finance, et les immigrés sépharades perdus parmi les libanais, syriens et autres sujets ottomans, les juifs ne formaient aucune unité[23]. Comme le prouve les craintes internationales de la presse catholique, le juif que les antisémites mexicains craignaient et dénonçaient n’était que partiellement associé à une communauté définie par la religion, la langue ou la culture. Les juifs étaient avant tout des symboles des ennemis de l’Église, qu’ils soient athées, anarchistes, protestants, anglo-saxons, ou positivistes porfiristes. Dans ce sens, l’Affaire fut utilisée par l’opposition catholique, comme un argument contre le régime et son idéologie. Malgré les tentatives de Díaz pour améliorer les relations avec l’Église, les catholiques lui reprochaient, et surtout à ses soutiens scientifiques, d’être par trop laïc, républicain, trop débiteur du libéralisme des lois de Réforme et de la séparation de l’Église et de l’État. Leurs dénonciations des scientifiques ressemble à s’y méprendre aux attaques des antidreyfusards contre les intellectuels qui prirent parti pour Dreyfus : arrogants, pédants, perdus dans leurs lubies idéologiques, convaincus d’avoir saisi les règles de l’histoire humaine, convaincus de leur propre supériorité, « biberonnés » par l’État et bénéficiaires de leurs propres politiques, vendus aux intérêts des Etats-Unis par vénalité…[24] les scientifiques étaient en d’autre termes, les intellectuels mexicains, des « sages subventionnés » qui parlaient de thèmes qui les dépassaient[25]. Ils avaient oubliés les impératifs nationaux et les avaient remplacés par des élucubrations fumeuses, positivistes, pour justifier leur suprématie. La lutte contre la dictature passait par la lutte contre ses thuriféraires et leur école de pensée.
Les libéraux de La Patria et El Diario del Hogar, se proclamaient les héritiers véritables de Benito Juarez et de la vieille génération des libéraux démocrates et laïques. Ils reprochaient aux scientifiques d’avoir trahis les idéaux au nom de la stabilité et du pouvoir économique qu’ils obtenaient en échange de leur soutien à la dictature, et d’ignorer les lois laïques de la Constitution de 1857 afin de préserver une relation cordiale avec l’Eglise[26]. Ces libéraux radicaux prirent la défense de Dreyfus et interprétèrent les faits comme une attaque délibérée des forces de la réaction catholique pour récupérer les pouvoir que les républicains français leur avaient arrachés. La France qu’ils admiraient, c’était la France de 1789, des jacobins anticléricaux et des droits de l’Homme. Ce qui rendait d’autant plus douloureuse l’injustice subit par Dreyfus et Zola, comme dira La Patria au moment du procès de ce dernier : « Ceux qui parmi nous aimons la grande république européenne, ceux qui la considérons comme un fanal de la civilisation et comme la glorieuse mère de la pensée latine, sentons l’énorme chagrin de cette démence, de cette lamentable folie qui nous a révélée soudainement que la justice la plus solide, la plus sage, la plus pure, porte en elle l’incurable cancer de l’éternelle imperfection humaine. Nous nous tournons vers nos procès les plus scandaleux et nous n’en trouvons pas un seul qui revête la nature atroce de celui qui doit finir demain à Paris[27]. »<
La France, symbole de justice et des droits de l’Homme, avait oublié son propre héritage et trahis les nations qui avaient mis en elle leur confiance. Condamner Dreyfus, non pas une mais deux fois, était une insulte à la conscience humaine[28]. L’antisémitisme était le résultat des préjudices religieux que l’Église et leur bras armé, les jésuites, utilisaient contre Dreyfus afin de détruire le long travail de l’éducation publique[29]. La souffrance du juif Dreyfus n’était autre que la souffrance que subissait de tout temps le peuple mexicain soumit au cléricalisme[30]. Et on espérait que cette souffrance commune provoquerait une réponse commune contre les mensonges de l’Église : « Par chance, leurs armes rouillées échoueront, et leurs machinations se fracasseront contre le bon sens français qui chaque jour ouvre davantage les yeux et comprend le guette-apens qu’on lui tend et le piège dans lequel on veut le faire tomber[31]. »
D’après ces libéraux, la lutte pour l’émancipation de la pensée humaine menée par la Troisième République avait son pendant mexicain dans Benito Juarez et ses lois de réforme laïques, proclamées au prix d’une guerre contre les cléricaux. Un conflit qui n’en finissait pas car le cléricalisme, loin de s’avouer vaincu, avait réussi à obtenir les bonnes grâces du régime de Díaz au moyen de la trahison opportunistes des scientifiques[32]. Zola était un « colosse » qui non content, d’honorer sa patrie par son talent, honorait l’humanité par son esprit de sacrifice[33]. Un esprit de sacrifice que les libéraux comparaient à la résistance qu’ils menaient contre le cléricalisme et contre la dictature des scientifiques. Les libéraux partageaient avec les catholiques le mépris pour la presse subventionnée et sa prétention à juger les faits et gestes de l’opposition. Ils allèrent jusqu’à reproduire des extraits de « Procès-verbal », l’article dans lequel Zola dénonçait la presse vénale qui par goût du lucre et du scandale avaient condamné Dreyfus et égaré l’opinion publique. D’après les libéraux de La Patria, ces attaques pouvaient s’appliquer tout aussi bien à la presse subventionnée, et ils plaisantèrent Reyes Spíndola, directeur du Mundo, en prétendant s’étonner que la mauvaise réputation de ses journaux ait pu traverser les océans[34].
L’argumentaire anti-scientifique des libéraux ne fut pas judéophobe, mais à part cela, il n’avait pas de véritable différence avec celui des catholiques conservateurs. En tant que piliers du régime, les scientifiques finirent par incarner tous les défauts du régime, cela d’autant plus facilement que critiquer Díaz était bien plus risqué. Ils furent accusés de dissimuler leur vénalité et leur mépris du Mexique derrière des bavardages vides de sens, de vendre les intérêts mexicains aux juifs (ou aux catholiques), d’être trop libéraux (ou trop catholiques), de réprimer l’opposition de droite (ou de gauche). Et au moment de l’Affaire, tous les accusèrent d’incarner la branche mexicaine du complot juif (ou jésuite) dirigé contre l’Église (ou la république). En un mot, les scientifiques étaient coupables d’être dreyfusards, ou antidreyfusards.
El Mundo et El Imparcial, journaux des scientifiques du régime, eurent une attitude plus prudente. Favorable à Dreyfus et à la république, hostiles à l’antisémitisme, ils n’évoquèrent que rarement l’Affaire, mais à chaque fois laissèrent transparaître leur sympathie pour le sort du capitaine, de Zola et de leurs soutiens. En tant que presse moderne, ils offrirent aux lecteurs des images et des photographies des lieux et des acteurs de l’Affaire[35]. Et aussi des articles dont la présence et les thèmes invoquaient l’Affaire et les questions qu’elle soulevait. C’est ainsi que El Mundo annonça à ces lecteurs l’inauguration de la nouvelle synagogue de la ville saxonne de Chemnitz, avec image à l’appui, en expliquant que l’article était motivé par l’intérêt que l’Affaire soulevait autour des juifs[36].
C’est dans cette presse rétive aux controverses que nous trouvons cependant l’étude la plus profonde de l’Affaire, de la main de Justo Sierra Méndez. Figure incontournable du mouvement scientifique, écrivain, historien, journaliste et magistrat de la cour suprême, il avait eu un rôle de premier plan dans la transformation du libéralisme[37]. En 1899, il tenait une chronique d’événements internationaux dans El Mundo, et commença à partager ses opinions sur l’Affaire à partir de cette année. Dans cette étude au jour le jour des événements, Sierra laisse transparaître tout ce qui faisait la pensée de son milieu intellectuel, qui gouvernait les destinées du Mexique à travers son alliance avec Porfirio Díaz, y compris ces contradictions. Et sa fascination pour les passions soulevées par les français : « Si vous pouviez  voir, lecteurs, ce qu’est une manifestations populaire à Paris… vous pourriez me le raconter car je n’en ai jamais vue ; mais nous pouvons nous l’imaginer vous et moi. Des milliers de français poussés par leur nature à sauter, à rire, à discuter et à crier, exaltés par la passion politique et, dans ce cas-ci, même par la haine de classe, voilà qui doit être quelque chose de sui generis, capable de faire perdre la tête à toutes les polices du monde agissants de concert[38]. »
Admirateur de la Troisième République, de Léon Gambetta et de Jules Ferry, Sierra observe avec soucis la violence antisémite et militariste qui menace de subvertir l’ordre républicain[39]. Comme pour les libéraux radicaux, l’antisémitisme est pour lui un vestige de superstition clérical, une insulte faite à la raison et à la science. Il dénonce la « frénétique Libre Parole du frénétique Drumont[40] » et traite les antisémites d’énergumènes et de cannibales[41]. Pour un esprit rationnel, il ne saurait y avoir de doutes face à la réalité des faits. Si Dreyfus est innocent, alors lutter pour sa libération se justifie sans avoir besoin de dénoncer les juifs pour s’être mobilisés au nom d’une cause juste : « Si les juifs se sont associés pour dépenser une partie de leur fortune et faire libérer un coreligionnaire innocent, ils ont bien fait ; j’ignore à quels moyens ils ont fait appel, mais je déclare que leur but ne pouvait être plus grand ni plus moral, et je persiste à préférer aux vies des messieurs Esterhazy et du Paty de Clam, la vie de monsieur Zadoc Kahn, grand rabbin de France[42]. »
Malgré le racisme présent dans la pensée scientifique, qui approuvait la disparition des populations indigènes par l’intégration ou par le fer afin de créer une nation mexicaine moderne et européenne, la question juive ne possède pas, pour Sierra, de côté raciste. Tributaire des modèles de pensée typiques des anticléricaux de sa génération, il considère l’antisémitisme comme un vestige de cléricalisme. La presse libérale faisait de même, et dédaignait de comprendre les complexités du conflit idéologique et les avatars divers de la judéophobie moderne. Pour eux, le conflit tournait toujours autour de leur propre conflit avec les conservateurs. Cette vision limitée et partielle du problème antisémite permis aux anticléricaux de La Patria de célébrer Henri Rochefort l’ennemi de l’Eglise[43], et de dénoncer Henri Rochefort l’antidreyfusard quand le journal prit la défense des juifs russes victimes de pogroms[44]. Le tout sans essayer d’expliquer comment un antisémite, donc un clérical, pouvait aussi être anticlérical.
Sierra se réjouit de la libération de Dreyfus après le jugement de Rennes, et du bon sens du gouvernement, qui réussit à libérer l’innocent et à préserver la paix avec l’armée. Mais il regrette que la France n’ait pas eu le courage de faire face à son crime et l’ait condamné une deuxième fois, ce qui prive l’Affaire à ses yeux d’une fin glorieuse à la hauteur de ses attentes : « Pourquoi ai-je persisté à croire, jusqu’à la fin, en un verdict d’acquittement ? Parce que je suis incorrigiblement français, parce que je voulais quelque chose de sublime et non un acte vulgaire[45]. »
La France, nation latine par excellence, n’a aucune excuse à ses yeux : elle se veut un modèle universel, donc ses actions seront jugées par ceux qui comme lui sentent que la terre de la révolution de 1789 est la seconde patrie de tous les peuples latins[46]. Voilà pour l’héritage libéral de Justo Sierra, un héritage qui ne disparait jamais, même en pleine dictature, et qui le mène lui et ses semblables à admirer la démocratie française et à voir en elle un modèle de ce qu’ils désirent pour le Mexique, ce qui explique à la fois leurs déception face a l’Affaire et leur admiration pour les acteurs du drame, de Dreyfus à Zola.
Par contre, quand il s’agit de proposer des solutions aux problèmes révélés par l’Affaire, Sierra montre le chemin parcouru par sa génération, et la priorité que celle-ci donne à l’ordre et au développement économique. Défenseur de la stabilité au nom du progrès, Sierra n’hésite pas à défendre une limitation des droits individuels au nom de la paix sociale. Il déclare que la France devrait limiter sa liberté de presse, comme l’a fait le Mexique, afin d’empêcher les démagogues de tromper le peuple et de l’entraîner dans l’antiparlementarisme. Hostile aux antisémites comme Édouard Drumont et aux socialistes comme Jean Jaurès, Sierra les considère comme un même danger, fruit de la trop grande liberté d’expression : « Bref : si toute liberté cesse d’être un droit sitôt qu’elle se transforme en oppressive, l’oppression exercée sur les classes supérieures par la terreur et sur les classes inférieures par le mensonge est à ce point claire qu’aucun gouvernement, à moins qu’il ne soit candidat au suicide, se refuserait à combattre contre ce microbe implacable qui a fait de l’alphabétisation obligatoire le véhicule de propagande d’une épouvantable épidémie morale. […] On touche au cœur du problème ; réduire cette force dans le sens de neutraliser ses énergies est un crime ; la laisser vivre de son œuvre mauvaise est impossible[47]. »
En bon scientifique, Sierra cherche l’équilibre entre la liberté d’expression et les limites à imposer pour garantir la paix sociale. Dans cette quête, la France possède un défaut, l’excès de liberté, et une qualité, la démocratie parlementaire. Il célèbre la démocratie limitée du système français, dans lequel le président de la République n’était pas élu au suffrage universel, un suffrage universel que Sierra craint comme un moyen pour un militaire de renverser la république : « Le grand coupable de cette situation est le régime parlementaire, […] voilà ce que dit toute la presse française et ce qu’applaudit presque toute la presse européenne. […] Le parlementarisme n’a certes pas fait des merveilles en France, ni nulle part ailleurs, aucun régime ne fait des merveilles. Mais avec quoi allons-nous le remplacer ? Avec la République plébiscitaire. Ça, c’est une invention bonapartiste qui depuis les temps de Boulanger, il y a dix ans, perturbe les cerveaux des mécontents […] de tous les partis qui forment un obstacle pour la république[48]. »
Justo Sierra suit de près l’évolution de l’antiparlementarisme français, opposé à la République parlementaire accusée d’être faible, divisée, ouverte aux conflits de partis et incapable d’imprimer une direction à la politique nationale. Les antiparlementaire antidreyfusards comme Paul Déroulède, figure tragicomique aux yeux de Sierra du fait de son obsessif combat contre le parlement, représentent un danger pour la stabilité républicaine[49]. Pire encore, ils appellent de leurs vœux un pouvoir exécutif fort, par-dessus les institutions. Cela lui rappelle beaucoup trop la pensée de Napoléon III, mauvais souvenir pour les républicains français et mexicains.
Il peut sembler surprenant de voir un défenseur de la dictature prendre la défense du parlementarisme et repousser un exécutif fort pour la France, mais la logique derrière ces choix reste la même : Sierra et sa génération on fait de la paix et de la stabilité les valeurs suprêmes, vitales pour permettre le progrès des nations vers la démocratie libérale laïc. Les scientifiques ont soutenus Díaz car sa dictature mettait fin à des décennies de conflit interne. En France, le danger, pour Sierra, n’est pas la guerre civile mais le despotisme. Depuis la Révolution, la terre des droits de l’homme vit plusieurs fois la monarchie et l’empire prendre le pas sur la République, la dernière fois en 1852 lors du coup d’État de Napoléon III. La dictature protège le Mexique de son principal défaut, le désordre, tandis que le parlementarisme protège la France du sien, la tyrannie. Le XIXe siècle vécut par les deux pays permet au penseur scientifique de tirer deux conclusions différentes en vue d’un même objectif : seul le progrès compte. Au Mexique, c’est la présidence autoritaire de Porfirio Díaz. En France, c’est la République des parlementaires. Sierra fait plus confiance à l’Exposition Universelle de 1900 qu’à la violence de rue du temps de l’Affaire pour confirmer aux yeux du monde le prestige de la culture française et la fin des « folies » des Drumont, Rochefort et Déroulède[50]. Il tient tellement au retour à l’ordre que quand une fraction des socialistes, derrière Jean Jaurès, accepta de rejoindre un gouvernement de défense républicaine en 1899, Sierra applaudit la mesure malgré son hostilité au socialisme, et prédit l’assagissement des socialistes, et même leurs contributions utiles à la vie politique, à condition qu’ils acceptent la république[51].
L’étude de Justo Sierra est un exemplaire notable de la francophilie mexicaine fin-de-siècle. La sympathie pour Dreyfus et pour le modèle français voisine avec le refus d’un « excès » de démocratie qui pourrait être favorable aux opposants et donc favorable à une instabilité que la génération de Sierra craint plus que tout comme un retour aux interminables guerres civiles. Tout en voyant la France comme un modèle pour le monde, et davantage pour les peuples latins, Sierra compare l’instabilité de l’Affaire causé par la trop grande liberté d’expression, avec la stabilité obtenue par le régime de Porfirio Díaz, un régime qu’il veut à la fois libéral et illustré, autoritaire et pragmatique, au nom du développement économique et institutionnel de la nation. En tant que libéral scientifique et nationaliste francophile, Sierra et sa génération oscillent constamment entre la défense de la démocratie et l’apologie de la dictature. Une tendance que l’écrivain Vicente Riva Palacio, vétéran de la guerre d’intervention française, libéral de vieille génération et opposant de Porfirio Díaz décrivit, en parlant de Justo Sierra, comme d’une « bigamie intellectuelle » entre Victor Hugo et Herbert Spencer[52]. Le romancier de la République et le défenseur de l’implacable loi naturelle. L’idéal et le pragmatisme.

À la recherche de l’idéal
« Quel privilège possède la France pour que le monde entier s’intéresse à ses affaires d’ordre interne ? Elle est la Grèce moderne, elle est la nation cosmopolite par excellence, elle est la divulgatrice universelle des vérités et des erreurs modernes. Voilà pourquoi tous tournent leurs yeux vers elle quand elle souffre un événement anormal[53]. » À la fin du XIXe siècle, le monde entier se passionna pour une crise qui semblait mettre en doute l’image de la France, la terre d’une culture supérieure et d’un modèle guide pour l’humanité. Au Mexique, les passions provoquées dans la presse furent directement liées aux passions locales. Conservateurs catholiques, libéraux anticléricaux et positivistes autoritaires virent dans l’Affaire ce qu’ils voyaient déjà dans leur propre histoire. La prise de position en faveur ou contre Dreyfus dépendaient directement des prises de positions du journal en question. Il est donc compréhensible que des trois tendances qui dominaient le monde politique mexicain, les catholiques se soient tournés contre Dreyfus et la République, tandis que les libéraux, radicaux et positivistes, demeurèrent loyaux à leur héritage républicain malgré leurs différends.
Mais quand il s’agissait de tirer les leçons de l’Affaire, on assistait à une reconfiguration des groupes. Les journaux catholiques et libéraux radicaux partageaient au moins une chose : l’hostilité à la dictature de Porfirio Díaz et à l’influence du libéralisme autoritaire. Pour les catholiques, les scientifiques de Díaz étaient une clique d’anticléricaux inspirés par les pires éléments venus de France : la République, l’athéisme, les juifs, l’incarnation de la France de Dreyfus. Les juifs n’existant pas en tant que communauté, ils servent de métaphore pour les ennemis de l’Église. Il n’y eu pas d’appels à la violence contre les juifs mexicains[54]. Cela s’explique, étant donné qu’aux yeux des antisémites, les juifs n’étaient autres que les scientifiques, les libéraux, les francs-maçons.
Pour les libéraux, les scientifiques sont des traîtres qui ont abandonné la démocratie et l’anticléricalisme, les idéaux de leurs aînés, pour s’allier avec la dictature, amadouer l’Église, et renforcer leur autorité, dont ils tiraient avantage matériel en passant des accords avec les puissances économiques de l’époque, une politique dont profitaient les scientifiques. Cette hostilité face à l’idéologie qui justifiait la dictature, le libéralisme économique et la répression au nom de la stabilité, est décisive pour comprendre la manière dont s’articula l’opposition à la dictature et la manière dont un nationalisme, catholique d’un côté, laïc de l’autre, accusait le régime d’avoir vendu les intérêts du peuple mexicain. Cette incapacité pour expliquer ce qu’étaient les scientifiques en utilisant les paramètres de l’opposition classique entre conservateurs et libéraux, aide à comprendre la facilité avec laquelle ils furent accusés, non sans raison, d’être les soutiens de la dictature, mais aussi d’être tout et rien.
Les deux courants de l’opposition accusaient le régime d’hypocrisie. L’État mexicain enseignait des valeurs libérales et démocratiques tandis que la dictature les étouffait. Cette « bigamie », selon l’expression de Riva Palacios, aurait des conséquences pour toute une génération éduquée dans cette contradiction. Une génération qui à la fin du XIXe siècle aiguisait ses arguments contre la dictature, et pour qui l’Affaire était non seulement un fascinant cas de guerre idéologique par laquelle la France offrait des enseignements au monde, mais aussi un argument de plus contre le régime. Il faudra attendre 1910 pour que cette hostilité aux scientifiques ait les conséquences que l’opposition des années 1890 désirait. La haine contre les scientifiques et le refus de Diaz d’assurer une transition démocratique mena, après les élections arrangées de 1910, à un soulèvement armé au nom de la démocratie, qui devint bientôt une révolution politique et sociale dont les effets se firent sentir durant tout le XXe siècle.
Entre temps, libéraux et catholiques intègrèrent Dreyfus aux dynamiques politiques mexicaines. Si pour les catholiques les scientifiques de Díaz sont comme les juifs français, pour les radicaux, ils sont plutôt comme les cléricaux qui menacent la survie de la Troisième République. Les deux camps, divisés sur à peu près tout et entre autre sur l’innocence de Dreyfus et l’héritage français, utilisent l’Affaire comme un argument de plus pour questionner la dictature et ceux qui la soutiennent. La France est pour tous ces francophiles un miroir dans lequel ils voient ce qu’ils veulent pour le Mexique et ce qui risque de devenir si des mesures ne sont pas prises. Dans le contexte de la dictature, le message qu’en tirent les Mexicains est celui de l’ennemi à abattre. Libéraux contre catholiques, juifs contre chrétiens, dictateurs contre démocrates, idéalistes contre pragmatiques… Justo Sierra réalise une étude plus poussée, moins manichéenne des événements, plus ouverte aux réalités que l’Affaire met à nu. Mais même lui demeure attaché au socle de son libéralisme, à son admiration pour la France en tant que modèle. En positiviste, il célèbre de voir la République préserver sa stabilité. En libéral, il regrette que l’Affaire ne se soit pas conclue par une apothéose de justice et de fraternité autour de l’innocent libéré.
Aux yeux du monde politique mexicain, l’Affaire Dreyfus est un théâtre universel dans lequel la France met à nu les conflits idéologiques qui secouent le monde depuis 1789. Un siècle plus tard, les mexicains voient toujours en elle un microcosme de l’état du monde. La France change selon quel camp interprète les faits, mais tous s’accordent à dire que c’est une nation qui ne peut laisser indifférente. Sous la plume des journalistes et intellectuels mexicains, la France de l’Affaire Dreyfus est un idéal contradictoire, mais stable. Un héritage appartenant au monde. Aux yeux de tous, la France est un modèle.

Andrés Orgaz Martínez
Universidad Nacional Autónoma de México

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[1] Cet article est un résumé de mon livre : El Caso Dreyfus en la prensa mexicana (1894-1908), México, Universidad Nacional Autónoma de México, 2016.
[2] Pour des histoires modernes de l’Affaire voir : Joly Bertrand, L’Histoire Politique de l’Affaire Dreyfus, France, Fayard, 2014 ; Oriol Philippe, L’Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, Paris, Les Belles Lettres, 2014.
[3] Pour les études sur l’Affaire à l’étranger, voir : Feldman Egel, The Dreyfus Affair and the American conscience, 1895-1906, Detroit, Wayne State University Press, 1981 ; Denis Michel, Lagrée Michel, Veillard Jean-Yves (dir.), L’Affaire Dreyfus et l’opinion publique en France et à l’étranger, France, Presses Universitaires de Rennes, 1995 ; Koren Roselyne et Michman Dan (dir.), Les intellectuels face á l’Affaire Dreyfus alors et aujourd’hui, Harmattan, France, 1998.
[4] À l’exception d’un article d’ouvrage collectif. Avni Haïm, « L’Affaire Dreyfus vue du Mexique », in : Denis Michel, Lagrée Michel, Veillard Jean-Yves (dir.), L’Affaire Dreyfus et l’opinion publique en France et à l’étranger, France, Presses Universitaires de Rennes, 1995, p. 183-197.
[5] «El Imparcial es el único diario de la mañana que da las últimas noticias referentes al asunto Dreyfus». Bibliothèque nationale du Mexique (BNM), El Imparcial, 4 de septiembre de 1898.
[6] Hale Charles A., La transformación del liberalismo en México a fines de siglo XIX, México, Vuelta, 1991, p. 20.
[7] Ibid,, p. 28-29.
[8] Avni Haïm, « L’Affaire Dreyfus vue du Mexique », art. cit. p. 183-184.
[9] Lajous Roberta, La política exterior del porfiriato (1876-1920), México, El Colegio de México, 2000, p. 110.
[10] Ruiz Rosaura, Argueta Arturo, Zamudio Graciela (coord.), Otras armas para la Independencia y la Revolución. Ciencias y humanidades en México, México, Fondo de Cultura Económica, 2010, p. 138.
[11] Contreras García Irma (ed.), La prosa de Gutiérrez Nájera en la prensa nacional, México, Universidad Nacional Autónoma de México, 1998, p. 271.
[12] Winock, Michel, La fièvre hexagonale, les grandes crises politiques 1871-1968, France, Éditions du Seuil, 2003.
[13] «Si hemos de dar crédito a lo que universalmente se asevera, de que Francia es el cerebro del mundo, debemos convenir en que el gran planeta terrestre está próximo al desequilibrio. Efectivamente. Causa desconsuelo ver el giro que toman los asuntos públicos de aquel país de la Europa, la nación primera del mundo civilizado…». BNM, La Convención Radical Obrera, “Lo que pasa en Francia”, 27 de agosto de 1899.
[14] Avni Haïm, « L’Affaire Dreyfus vue du Mexique », art. cit. p. 185.
[15] BNM, El Tiempo. “La explicación del asunto Dreyfus”. 11 de febrero de 1899.
[16] BNM, Tiempo, “Otro crimen de anarquismo”, 13 de septiembre de 1898.
[17] Souligné par l’auteur. Titre d’un livre de Drumont.
[18] «Drumont debe estar satisfecho de su campaña antisemítica. Llámenle fanático y digan que ha fanatizado a toda Francia; siempre será verdad como un templo que antes que llegue La fin d’un monde, los judíos tendrán que encontrarse con enemigos poderosos y resueltos, como lo son todos los católicos franceses». BNM, El Tiempo, “Revista de la prensa”, 14 de septiembre de 1898.
[19] BNM, El Tiempo. “¿Qué pasa en Francia?”. 5 de noviembre de 1898.
[20] BNM, El Correo Español. “La Pasión”. 8 de abril de 1894; El Tiempo. “Lo de hoy”. 19 de julio de 1898.
[21] Avni Haïm, « L’Affaire Dreyfus vue du Mexique », art. cit. p. 184-185.
[22] Guadalupe Zarate Miguel, México y la diáspora judía, México, Instituto Nacional de Antropología e Historia, 1986, p. 99.
[23] Krause Corinne, Los judíos en México, México, Universidad Iberoamericana, 1987, p. 105-106.
[24] BNM, El Universal, “Cartas de un provinciano. Los científicos”, 30 de noviembre de 1898.
[25] Lomnitz Claudio, El antisemitismo y la ideología de la revolución mexicana, México, Fondo de Cultura Económica, 2010, p. 50-51.
[26] Raat William, El positivismo durante el porfiriato (1876-1910), México, SEP/SETENTAS, 1975, p. 145.
[27] «Los que amamos a la gran República europea, los que la consideramos como el fanal de la civilización y como madre gloriosísima del pensamiento latino, sentimos la enorme congoja de su demencia, de esa lamentable insania que ha venido a revelarnos, de pronto, que la justicia la más sólida, la más firme, la más sabia, la más pura, entraña el incurable cáncer de la eterna imperfección humana. Volvemos la vista a nuestros más escandalosos jurados y no encontramos uno que revista los atroces caracteres del que ha de terminar mañana en París». BNM, La Patria, “La justicia humana. El escándalo francés”, 22 de febrero de 1898.
[28] BNM, La Patria. “Condenación universal de la sentencia de Dreyfus”. 14 de septiembre de 1899.
[29] BNM, El Diario del Hogar. “La vida en Paris”. 21 de julio de 1899.
[30] BNM, La Patria. “Notas efímeras”. 4 de junio de 1898.
[31] «Por fortuna sus armas enmohecidas no podrán triunfar, y sus maquinaciones se estrellarán contra el buen sentido francés que cada día abre más los ojos y comprende la celada que se le tiende y la trampa en que se le quiere hacer caer. » BNM, El Diario del Hogar, “el proceso Dreyfus”, 19 de agosto de 1899.
[32] BNM, La Patria. “La prensa asociada”. 20 de enero de 1898.
[33] BNM, El Universal, “Crónica”, 20 de febrero de 1898.
[34] BNM, La Patria. “Zola juzgando al “Mundo””. 20 de enero de 1898.
[35] Avni Haïm, « L’Affaire Dreyfus vue du Mexique », art. cit. p. 188.
[36] BNM, El Mundo, “La nueva sinagoga de Chemnitz”, 2 de julio de 1899.
[37] Noriega Alfonso, El pensamiento conservador y el conservadurismo mexicano, T.II, México, Universidad Nacional Autónomo de México, 1972, p. 483.
[38] «Si vierais lectores, lo que es una manifestación popular en París… me lo contaríais porque yo no las he visto; más vosotros y yo nos las figuramos. Millares de franceses obligados por su idiosincrasia a saltar, a reír, a discutir y a gritar, exaltados por la pasión política y, en este caso, hasta por el odio de clase, ha de ser algo sui generis capaz de hacer perder la cabeza a todas las policías del mundo, operando de concierto. ». Sierra, Justo, Obras completas tomo VII. El Exterior (revistas políticas y literarias). México, UNAM, 1977, p. 55.
[39] Sierra, Justo, Obras completas… op. cit. p. 100-101.
[40] Ibid., p. 63.
[41] Ibid. p. 129.
[42] «Si los judíos se han asociado para gastar una parte de su fortuna en sacar inocente a un correligionario, han hecho sanamente; no sé a qué medios habrán recurrido, pero declaro que el objeto no ha podido ser ni más grande ni más moral, e insisto en preferir a la de los señores Esterhazy y Paty de Clam, la vida del señor Zadoc – Kahungranrabins de Francia.» El Mundo, 24 de septiembre de 1899. Ibid., p. 118.
[43] BNM, La Patria, “Campo neutral”, 16 de junio de 1898.
[44] BNM, La Patria, “El odio antisemita”, 23 de febrero de 1906 ; “Ikonos y matanzas”, 22 de junio de 1906.
[45] “¿Por qué persistí en creer o en decir, hasta el último momento, en el fallo absolutorio? Pues por lo incorregiblemente francés que soy, porque quería una cosa sublime no un acto vulgar”. El Mundo, 24 de septiembre de 1899. Sierra, Justo, Obras completas… op. cit., p.116.
[46] Ibid., p.93.
[47] «En suma: si toda libertad deja de ser un derecho desde el momento en que se transforma en opresora, la opresión ejercida sobre las clases superiores por el terror y sobre las clases inferiores por el engaño es de tal manera clara y palpable, que no hay gobierno, a no ser que se sienta con vocación al suicidio, que no luche contra este microbio implacable que ha hecho del alfabetismo obligatorio el vehículo de propaganda de una espantable epidemia moral. […] He aquí lo hondo del problema; mermar esta fuerza en el sentido de neutralizar sus energías para el bien, es un crimen; dejarla viva en su obra de mal, es imposible. » Ibid., p. 81-82.
[48] «El gran culpable de esta situación es el régimen parlamentario, […] esto se dice en casi toda la prensa francesa y se aplaude en casi toda la prensa europea. […] El parlamentarismo no ha hecho sin duda, maravillas en Francia, ni en ninguna parte, ningún régimen político hace maravillas; pero vamos a ver, ¿Con qué va a ser remplazado? Con la república plebiscitaria. Esta es una invención bonapartista que desde los tiempos de Boulanger, diez años ha, anda trastornando los cerebros de los descontentos […] de todos los partidos, que forman la impedimenta de la república en marcha.» Ibid., p. 100-101.
[49] Ibid., p. 13.
[50] Ibid.
[51] Ibid., p. 169.
[52] Riva Palacio Vicente, Los Ceros. Galería de contemporáneos, México, CONACULTA, 1996, p. 75.
[53] « ¿Que privilegio tiene Francia, que interesa a todo el mundo civilizado hasta con sus asuntos netamente de orden interior? Es la Grecia moderna, es la nación cosmopolita por excelencia, es la divulgadora universal, lo mismo de las verdades que de los errores modernos. Por eso todos fijan los ojos en ella cuando le pasa algo anormal. » BNM, El Nacional, “A ojo de pájaro, dentro y fuera del país”, 11 de agosto de 1899.
[54] Avni Haïm, « L’Affaire Dreyfus vue du Mexique », art. cit. p. 197.

Sources
Contreras García Irma (ed.), La prosa de Gutiérrez Nájera en la prensa nacional, Mexico, Universidad Nacional Autónoma de México, 1998.
Denis Michel, Lagrée Michel, Veillard Jean-Yves (dir.), L’Affaire Dreyfus et l’opinion publique en France et à l’étranger, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1995.<
Feldman Egel, The Dreyfus Affair and the American conscience, 1895-1906, Detroit, Wayne State University Press, 1981.
Guadalupe Zarate Miguel, México y la diáspora judía, México, Instituto Nacional de Antropología e Historia, 1986.
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Joly Bertrand, L’Histoire Politique de l’Affaire Dreyfus, France, Fayard, 2014.
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Winock, Michel, La fièvre hexagonale, les grandes crises politiques 1871-1968, France, Éditions du Seuil, 2003.<
Bibliothèque nationale du Mexique (BNM).

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