Paris Police 1900…

Paris Police 1900 veut nous montrer que tout ne fut pas idéal lors de cette fameuse Belle-Époque. Elle veut nous montrer qu’elle fut violente, noire, que les inégalités y étaient criantes et qu’elle ne reconnaissait aux femmes qu’une place d’épouse, de mère ou de prostituée. Elle veut nous montrer aussi que les agitateurs de l’antisémitisme étaient sans limite et que leurs motivations étaient plus financières qu’idéologiques, qu’ils pouvaient agir en toute impunité, sous l’œil bienveillant d’une police qui n’hésitait pas à avoir recours à des moyens que réprouve la morale. Le contrat est assurément rempli. Policiers corrompus ou lâches qui cultivent de bien choquantes accointances, peuple miséreux et bourgeoisie et aristocratie, parfaitement décadentes, vivant dans une parfaite insouciance, femmes niées, utilisées, méprisées, quand elles ne sont pas maltraitées voire découpées, et antisémites, parfaits boutiquiers, braillant en continu entre deux assassinats et trois bastonnades. 

Une série violente pour dire la violence de l’époque, « dark » pour dire sa noirceur… voilà qui pourrait – un peu – justifier le parallèle, plusieurs fois établi, avec Peaky blinders. Mais là où s’arrête le parallèle – et assez rapidement à vrai dire –, c’est que Paris Police 1900 est animé d’une volonté documentaire et historique. L’action est datée et inscrite dans la réalité de l’époque par la mise en scène des événements de cette année 1899 et par la convocation de ceux qui en furent les acteurs. On y croise donc Félix Faure et sa « connaissance », Drumont, la famille Guérin et leur horde de bouchers, Bertillon, Lépine et Puibaraud, Sébastien Faure, Sabran-Pontévès, Waldeck-Rousseau, etc. Nous ne sommes pas dans la fiction ancrée dans le temps de Peaky blinders mais dans l’Histoire. À cet égard, il est évident, et nous y avons insisté au sujet du Polanski (voir ici), que le cinéma et la télévision ont des raisons que l’histoire ignore : il faut faire simple, frapper les esprits, trouver souvent des raccourcis pour aider la narration et en simplifier la compréhension. Approximations, inexactitudes, légers télescopages chronologiques, oublis et grossissements peuvent ainsi se comprendre et même se justifier. Et à ce propos, une de ces « infidélités » particulièrement réussie, à notre avis, est l’invention de la mère des Guérin (superbement interprétée par Anne Benoît) pour renforcer le portrait tout à fait fidèle des deux larrons, hâbleurs, fanfarons, braillards et violents, ayant la main leste et la canne facile, et qui en effet avaient su flairer quelle bonne affaire – et quelle meilleure affaire que leurs petites escroqueries habituelles –, pouvait représenter l’antisémitisme. Louis et Jules eurent bien sûr une mère – Virginie (dite Augustine) Simyan – mais qui n’a jamais joué le moindre rôle et surtout pas à ce moment où, quoique jeune encore (elle a 61 ans en 1899), elle était très malade et peu en état, s’il elle en eut jamais l’intérêt, de fomenter des complots. Mais peu importe : elle permet de renforcer l’idée de l’entreprise familiale et, au final, avec les moyens qui sont ceux d’une série, de servir l’Histoire.
Mais cela dit Paris Police 1900 n’est pas une série sur les frères Guérin et si les Guérin y sont présents c’est parce qu’ils sont censés incarner la réalité antisémite du moment. Et là, l’Histoire est pour le moins malmenée… De ce simple point de vue, de celui de l’antisémitisme, les Guérin ne représentèrent rien ou presque : leur ligue antisémitique (et non « antisémite », préféré sans doute pour une meilleure compréhension) ne représentait pas 20 000 adhérents (épisode 3) ou 30 000 (dans l’épisode 8) – ce qui serait peu dans une France de 40 000 000 d’habitants) – mais à peine – et au mieux (selon Bertrand Joly, le meilleur spécialiste de la question) – 3 000 adhérents dans toute la France (et moins de 1 000 selon la police)… 3 000 adhérents donc au grand maximum et dont l’essentiel n’était guère engagé et moins encore prêt à suivre les Guérin dans leurs excès (Bertrand Joly, Nationalistes et conservateurs en France 1885-1902, Paris, Les Indes savantes, 2009, p. 276). De même, si L’Antijuif tirait à 60 000 exemplaires en 1899 (60 000 exemplaires pour quelles ventes ?), il ne fut jamais, comme dit dans l’épisode 4, « le premier journal de France », celui « qui dicte l’opinion ». Ainsi, tout axer sur Les Guérin et sur leurs bouchers, cinématographiques certes, en leur donnant une importance qu’ils n’eurent jamais, faire de Drumont leur simple comparse quand il eut, lui, eut un véritable rôle et une influence certaine, ne pas même citer La Libre Parole – qui, il est vrai, frappe moins les imaginations et assure moins le spectacle qu’un journal intitulé L’Antijuif –, oublier tout autant L’Intransigeant, La Presse, Le Petit Journal, les Croix, L’Autorité, La Patrie, La Vérité, La Gazette de France, etc., range cet antisémitisme fin-de-siècle au rayon du folklore et d’une idéologie motivée par la simple volonté de faire fortune quand il fut un mouvement plus large et plus profond. L‘antisémitisme, pour Guérin comme pour Drumont, fut sans doute un marché juteux mais tout articuler autour de ce seul angle en diminue l’importance, la portée, le danger réel qu’il put représenter et, au final, la réalité. L’antisémitisme, en cette fin du XIXe siècle, n’était pas tant une affaire de ligues, groupusculaires ou non. Il était diffus et constituait, comme l’avait écrit Bernard Lazare quelques semaines après l’arrestation de Dreyfus, un « nouveau ghetto », un « ghetto moral » :

Assurément nous en savions l’histoire [de l’antisémitisme], nous en connaissions les théoriciens comme les théories, mais nous imaginions communément que l’armée était petite qui suivait des chefs comme M. Édouard Drumont. Nous nous trompions et il a suffi de l’accusation portée contre le capitaine Dreyfus pour nous montrer jusqu’à l’évidence notre erreur. Il est possible qu’il n’existe pas un important parti antisémite cela est même certain, mais il s’est créé depuis quelques années, un état d’esprit antisémite ce qui est évidemment beaucoup plus grave (« Le nouveau ghetto », La Justice, 17 novembre 1894).

Et c’est parce que telle était la réalité de l’époque que l’affaire Dreyfus prit ce tour. C’est bien l’antisémitisme qui fit que l’affaire Dreyfus fut telle et non pas le contraire, comme le dit la série dans l’épisode 4 où Jeanne Chauvin explique que suite au choc de la condamnation de Dreyfus, Drumont publia sa France juive – qui date de 1886, huit ans avant l’Affaire, s’il faut le rappeler – et que, le public en redemandant, fut exploitée l’affaire des viandes avariées – qui, elle, date de 1891-1892, trois ans avant l’Affaire. Des raccourcis qui, on le comprend, servent assurément le propos mais trahissent pour le moins la vérité historique et la compréhension qui peut être la nôtre de l’époque et de la réalité de ce qu’y fut l’antisémitisme. 
Il eût été possible pourtant de donner son vrai rôle à Guérin en faisant de lui, plutôt que de Marguerite Steinheil qui ne le fut ne fut jamais, le mouchard qu’il fut probablement et dont l’épisode du Fort-Chabrol fut peut-être un montage de Puibaraud – dont on reparlera – « pour détourner l’attention du procès de Rennes et donner une consistance aux poursuites contre les nationalistes » (Bertrand Joly, ibid., p. 282)… Mais encore une fois, cette avancée sur le terrain de la vérité historique eût été autant de recul sur celui du spectacle ne serait-ce que parce qu’il nous aurait fait perdre la scène d’ouverture – la fellation fatale – qui place d’emblée le propos et les intentions. Une scène qui assure le spectaculaire mais qui a au moins, à la différences des autres, le mérite d’être probablement historique. Le reste n’est qu’entorses à l’Histoire et donne le sentiment de grossir le trait, d’une loupe trop puissante. Si, pour reprendre un compte rendu récent, Paris Police 1900 est peint « par petites touches », c’est un bien large pinceau qui a été utilisé, et dans un mouvement qui tient plus du tachisme que du néo-impressionnisme. Ainsi, faire de l’épouse Lépine une héroïnomane (épisodes 2 et 3) est tout à fait extraordinaire, et montrer ses amies, femmes de notables, bourgeoises ou aristocrates en quête d’« outrages », participer, dans l’appartement des Sabran-Pontévès, à des parties fines dans lesquelles les bouchers tenaient le rôle d’étalons l’est plus encore (épisode 3). Raphaël Viau a parlé de l’émoustillement de ces dames, un émoustillement que la série extrapole pour le moins :

Il y avait beaucoup de grandes dames à ces conférences [de Guérin et des bouchers], ces détails les faisaient frissonner délicieusement. Elles se faisaient présenter aussitôt à ces braves gens, et posaient avec joie leur petite main gantée de Suède, dans ces larges pattes qui savaient si bien cogner, ces pattes velues qui cogneraient encore bien mieux, plus hardiment, prochainement, qui sait ? pour le Roy ! (Vingt ans d’antisémitisme, Paris, Fasquelle, 1910, p. 194).

De même, faire de Georges Berry, député nationaliste de la Seine, un « antiphysique » (mot du XVIIIe siècle, académique et donc déjà rare à ce moment et quasi-disparu à la fin du XIXe même si on le croise chez Proust) est aussi étonnant et plus encore de suicider (épisode 3), pour échapper au scandale, celui lui qui mourut en 1915 dans son lit d’une affection au foie… Et quant à Puibaraud, directeur général des recherches à la PP, s’il avait certes – Ernest Raynaud en témoigne (La Vie intime des commissariats, Paris, Payot, 1926, passim ) – des manières de faire qui s’embarrassaient peu de scrupules, en faire un tel personnage dont les petits calculs auraient pu le conduire jusqu’à organiser le viol de l’épouse du préfet Lépine n’est en rien raisonnable. Violences, drogue, sexe, corruption, viol (nous allions oublier le spiritisme), autant d’ingrédients qui assurent le spectacle et ne doivent rien à l’Histoire… Sans doute, comme le disent quelques articles et interviews, que les instruments utilisés par Bertillon et ses employés sont ceux de l’époque, sans doute que son laboratoire a été reconstitué pour ainsi dire à l’identique… Mais c’est là que s’arrêtera la vraisemblance historique. Et puisqu’il est question de la police, précisons au passage que ce ne fut pas en songeant au nom de code d’une moucharde retrouvée en morceaux dans la Seine que les policiers nouvellement bicyclistes seront appelés les « hirondelles » mais parce que telle était la marque de leurs véhicules et si Lépine (fantastique Marc Barbé) fit installer les téléphones dans les commissariats, ce ne fut pas pour que les citoyens – qui pour la plupart n’étaient pas équipés de téléphone – puissent les appeler mais pour les relier entre eux. Ce n’est qu’en 1913 – quatorze ans plus tard – que cette possibilité sera effective. Dans L’Écho de Paris du 31 mars 1912, on pouvait d’ailleurs lire cet amusant papier :

Nous sommes plus désarmés encore qu’on ne l’a dit. On cambriole dans votre maison. Vous voulez appeler la police, vous pensez téléphoner au commissariat le plus proche. En vain cherchez-vous dans l’annuaire le numéro téléphonique de ce commissariat. Les commissariats de police ne communiquent pas avec les particuliers. Pourquoi donc ? demandai-je à un commissaire qui était « bon enfant ». Il me fit cette réponse admirable : On nous dérangerait trop souvent. (« Le billet de Junius »).

Mais est-ce la peine d’apporter ces précisions quand on voit les deux derniers épisodes de la série – les paragraphes précédents ont été écrits en cours de visionnage et jusqu’à l’épisode 6 –, où le scénario s’emballe dans le grotesque ? Louis Guérin envoyé par maman pour tuer le préfet Lépine ; l’anarchiste Sébastien Faure venant mettre à disposition de la Préfecture les compagnons anarchistes ; Paris au bord de la Révolution antisémite ; cette révolution contenue par… une météorologie défavorable – la pluie, premier bouclier de la Défense républicaine ; Puibaraud livrant son exécuteur des basses-œuvres, Fiersi, à Sabran-Pontévès (Jean de Sabran-Pontevès dans la vie, Henri Sabran de Pontévès dans la série et père de Gabriel quand il n’eut jamais qu’une fille prénommée Phanette) et à ses sbires ; puis l’envoyant finalement tuer, à la demande du père, le fils Sabran (père de l’enfant de sa propre sœur qu’il a assassinée) parce que subitement révélé agent des dreyfusards ; Louis Guérin tuant sa mère ; Jules Guérin trépignant après la condamnation de Dreyfus dont il espérait l’acquittement puis babillant, en dernier écran, avant sa reddition un « maman » déchirant ; madame Lépine vidant son revolver sur un Puibaraud qui en réchappera et demeurera silencieux parce que ses blessures lui ont fait perdre l’usage de la parole… Est-ce la peine, donc ? Oui, sans doute, parce que dans cette série où le tout le dispute au n’importe quoi, les incrustations de la fin, nous informant de la reddition du Fort Chabrol et de l’acquittement de Jean de Sabran-Pontévès1, nous renvoient vers l’Histoire et une Histoire qui n’a rien à voir avec cette série que de nombreux spectateurs, sans doute – et une nouvelle fois –, prendront pour ce qu’elle n’est pas. Nous ne saurions donc trop conseiller de s’en passer, de lire, pour ceux que la chose intéresse, quelques livres choisis sur l’Affaire, et, s’il est juste question de série, et de série sombre dans laquelle les hommes sont coiffés de casquettes, d’aller plutôt voir ou revoir l’excellent Peaky blinders.

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1. Avec cette dernière incrustation, la série nous passe le message suivant : Sabran-Pontévès, antisémite, assassin, commanditaire du meurtre de son propre fils, fomenteur de complots contre la République, a pu s’en tirer. En fait, voici ce qu’est l’Histoire : il avait été arrêté, avec 66 autres royalistes et nationalistes, pour « attentat contre la sûreté de l’État ». Et c’est pour échapper à son arrestation que Guérin avait transformé son immeuble de la rue de Chabrol en fort. À la suite de ces arrestations, 17 personnes, dont Sabran, avaient été renvoyés en Haute Cour et, à l’issue de 47 séances, les seuls Buffet, Déroulède (absents de la série) et Guérin avaient été condamnés : les deux premiers à 10 ans de bannissement, le troisième à 10 ans de détention commuée l’année suivante en une peine de bannissement. Sabran, qui ne fit jamais tuer le fils qu’il n’eut pas ni personne d’autre, n’avait rien fomenté. Ces arrestations et ce procès en Haute Cour n’avaient pour but, dans l’esprit du président du Conseil, Waldeck-Rousseau, que d’en finir avec le nationalisme. Il y eut certes de nombreux projets de coup d’État dans les rangs nationalistes mais aucun ne représenta le moindre danger réel… Il y eut une tentative pourtant mais dont la série ne parle pas parce qu’elle arrive trop tôt et aurait cassé le fil narratif, celle tentée par Déroulède et Buffet le jour des obsèques de Félix Faure. Elle fut une catastrophe, qui ridiculisa ses auteurs et à laquelle d’ailleurs, il est important de le signaler, Guérin brilla par l’incapacité qui fut la sienne de rassembler les membres de sa ligue. Et pour finir, il eût été intéressant aussi, plutôt que de focaliser sur les seuls antisémites, de grossir à l’infini leur nombre et de ne trouver que la pluie pour les vaincre, de mettre en scène la réaction républicaine après le coup de canne qu’un ami de Sabran, le baron de Christani, avait porté au huit-reflets du président de la République Loubet. Elle était dure cette Belle-Époque mais la République et le peuple républicain ne laissèrent pas faire, contrairement à ce que montre la série.

1 réflexion sur « Paris Police 1900… »

  1. ADDA

    Certes la noirceur de la série atteint des sommets . Merci de ce distinguo , salutaire ,pour départager fiction et réalité historique.

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