Bernard Lazare, Alfred et Mathieu Dreyfus : correspondance

img-scanJe republie ici, en mettant à jour les notes, cette correspondance publiée la première fois dans mon Bernard Lazare anarchiste et nationaliste juif paru en 1999 chez Champion et devenu introuvable.

On sait que pendant tout le temps que dura la captivité du capitaine Dreyfus, Bernard Lazare fut proche de Mathieu, le frère admirable, ainsi que lui-même le nomma [1]. Pour Mathieu, Lazare chercha, écrivit, publia, visita les salles de rédaction, patienta dans les antichambres pour parler de l’erreur judiciaire et intéresser quelques personnages influents au sort d’un homme oublié par-delà les mers. Pour Mathieu, Lazare parcourut l’Europe pour rencontrer des experts, fit les corvées, aussi, pour éviter les incidents ou ménager les subtilités. Pour Mathieu ou plus exactement pour Alfred Dreyfus qu’il ne vit pour la première fois qu’à Rennes. Jean-Bernard a rapporté les impressions de Lazare quand apparut devant lui, pour la première fois, l’homme auquel il avait consacré une partie de sa vie, l’homme pour lequel il s’était battu et se battrait encore s’il le fallait, l’homme qu’il ne considéra jamais comme un unique symbole et qui avait contribué, par son martyre et les haines qui s’étaient portées sur son nom, a faire de lui, l’israélite, un Juif :

C’était la première fois que je voyais Dreyfus, et, dans l’attente de son entrée, j’ai eu une poignante impression d’angoisse mêlée de joie. Je me suis si souvent, depuis cinq ans, représenté cette minute que je savais devoir arriver un jour ! Mon angoisse a disparu dès l’entrée, quand je l’ai vu tel que je n’aurais pas espéré le voir, après ces années de supplice, plein d’une flamme intérieure de vie, ferme et roide ; et ça n’a plus été pour moi qu’une tranquillité d’âme parfaite, plus que jamais la certitude que l’innocent allait vaincre.[2]

Après Rennes et la grâce, quand Mathieu et Alfred continuèrent le combat pour que fût reconnue définitivement l’innocence, Bernard Lazare demeura à leurs côtés. C’est ce qui apparaît dans ces quelques lettres – qui ne sont qu’une partie de la correspondance qu’ils échangèrent – où se révèle aussi, où se révèle surtout, une profonde et durable amitié qui permet de redonner son juste poids aux considérations de certains ennemis ou « déçus » contemporains qui voulurent voir dans quelques absences aux enterrements le signe d’une totale ingratitude[3].

Ph. O.

 

img-scan(collection Madeleine Bernard)

I. Alfred Dreyfus à Bernard Lazare

Carpentras, campagne de Villemarie
26 septembre 1899
Cher Monsieur et ami,
Vous avez été assez aimable pour m’envoyer quelques volumes ; je vous remercie infiniment. Je les lirai avec d’autant plus de plaisir que j’apprendrai ainsi à connaître plus complètement l’homme de cœur auquel je dois tant et qui n’écoutant que la voix de sa conscience, a suivi inflexiblement le chemin qu’elle lui traçait. Si dans cette sombre et douloureuse affaire, j’ai eu de grandes déceptions, elles m’ont par contre révélé de bien grands caractères parmi lesquels je vous compte.
Ma femme m’a parlé longuement de vous, elle m’avait dit avec quelle joie, avec quel soulagement, elle vous avait vu entrer courageusement dans la lutte, l’espérance qui dès ce moment entrait dans son cœur. Merci, pour elle, pour mes enfants.
Vous avez été le premier a élever la voix en ma faveur, vous avez accompli au milieu des passions déchaînées un grand acte de courage. Je vous en serai toujours reconnaissant.
J’espère avoir bientôt l’honneur de faire votre connaissance, vous exprimer de vive voix tous mes sentiments. En attendant ce bon moment, veuillez présenter à Madame Bernard Lazare l’expression de mes hommages respectueux et agréer pour vous-même celle de mes sentiments dévoués.
A. Dreyfus
Ma femme me charge de vous présenter ainsi qu’à Made Bernard ses affectueux souvenirs.

II. Bernard Lazare à Alfred Dreyfus

Paris 17 V. 1901
7, rue de Florence
Mon cher ami
Je viens de finir la lecture de votre journal[4]. Il a évoqué pour moi les années de lutte et fait renaître un passé qui se prolonge encore jusque dans le présent. Pendant quelques années j’ai vécu de votre vie, j’ai imaginé vos souffrances et j’en ai souffert avec vous. Que de fois : avec Mathieu, alors que nous étions seuls à chercher nous vous avons évoqué dans votre solitude et dans votre douleur. Jamais je n’oublierai ce que j’ai souffert dans ma chair de juif le jour de votre dégradation alors que vous représentiez toute ma race martyre et insultée. J’ai retrouvé ce frisson en lisant celles de vos pages où vous rappelez cela.
Comme vous êtes plus juif que vous ne pensez peut-être, par votre incoercible espérance, votre foi au meilleur, votre presque fataliste résignation. C’est ce fonds indestructible qui vous vient de votre peuple, c’est lui qui vous a soutenu. Chrétien vous seriez mort en en appelant à la justice divine. Juif vous avez voulu vivre pour la voir réaliser et vous avez vécu et vous vivrez pour voir la réhabilitation complète qui ne tardera pas je l’espère bien et à laquelle nous travaillerons ensemble encore.
Dites-moi ce que vous avez pensé de la publication d’Esterhazy[5]. Quelles sont vos idées là-dessus. Comment vous portez-vous à Cologny[6]. Présentez mes respects à Madame Dreyfus et croyez moi mon cher ami, bien vôtre.
Bernard Lazare

III. Alfred Dreyfus à Bernard Lazare

29 mai [1901][7]
J’ai vu Naville[8] hier qui m’a dit vous avoir rencontré et que vous lui aviez fait connaître qu’il y aurait encore des choses intéressantes. Comme je fais actuellement étudier la question au point de vue juridique, je vous serais infiniment reconnaissant de me tenir au courant afin que je puisse faire parvenir à Me Mornard[9], au fur et à mesure, tous les éléments d’appréciation.
Bien à vous
A. Dreyfus

IV. Mathieu Dreyfus à Bernard Lazare

Mulhouse le 18 juillet 1901
Mon cher ami
Votre lettre a voyagé et je ne l’ai reçue que ce matin. Henri B.[10] est à Lenk, dans l’Oberland bernois, depuis quelques jours et votre lettre l’y a trouvé.
Je vous remercie des renseignements que vous me donnez sur l’état d’esprit de certaines gens. Je n’ai pas à m’y arrêter[11].
Donnez-moi les dates exactes de votre séjour à Plombières, ou mieux encore, écrivez-moi dès que vous y serez.
Je tâcherai d’aller vous y voir, et si je ne puis faire le déplacement complet, je vous demanderai d’avoir la bonté de venir au-devant de moi jusqu’à Belfort. Car j’ai très peu de temps à moi, en ce moment.
Je regrette beaucoup d’apprendre que la santé de votre femme laisse encore à désirer. Espérons que la cure de Plombières la guérira complètement.
Je suis peiné que vous ayez rompu avec l’Agence[12]. Vous devez avoir vos raisons et vous êtes certainement meilleur juge que moi de la conduite à tenir. Et c’est l’intérêt que je vous porte, l’amitié que j’ai pour vous qui me poussent à vous faire cette observation.
Mes respectueux hommages à Madame Bernard.
Bien affectueusement à vous.
Mathieu Dreyfus

V. Alfred Dreyfus à Bernard Lazare

Mercredi soir [printemps 1902]
101, Bould Malesherbes [tampon]
Cher ami,
Je suis rentré Dimanche soir pour m’installer enfin. Je suis encore dans les caisses et dans les déballages[13] mais je serais très heureux de vous serrer la main. Je viendrai vous voir Vendredi matin entre 9h ½ et 10 heures. Si ce jour et cette date vous conviennent, ne me répondez pas, dans le cas contraire, donnez-moi les vôtres.
Bien à vous
A. Dreyfus

VI. Mathieu Dreyfus à Bernard Lazare

Mulhouse le 18 août 1902
Mon cher ami
En rentrant hier soir de la Suisse où j’ai fait un séjour d’un mois, j’ai trouvé votre lettre du 14 août[14]. Je regrette infiniment que les occupations multiples que je retrouve ici, après une longue absence, m’empêchent d’aller vous serrer les mains à Plombières et de causer avec vous des choses qui nous intéressent si fort tous les deux.
Mais pourquoi ne pousseriez-vous pas une pointe jusqu’ici, vous qui êtes, heureux homme, beaucoup plus libre que moi. Je puis vous offrir le gîte si vous venez cette semaine. Je serais très heureux de vous voir. Allons, un bon mouvement.
Mon sentiment est que les incidents Gallifet nous sont très favorables. Alfred a enfin pu s’expliquer sur la [illisible] et parler de l’idiote légende russe[15].
J’espère toujours arriver à établir la communication dont je vous ai souvent entretenu. Ce sera peut-être long, difficile mais je suis convaincu que j’aboutirai[16].
Bien affectueusement à vous
Mathieu Dreyfus

VII. Alfred Dreyfus à Bernard Lazare

Samedi 6h [4 octobre 1902][17]
Mon cher ami,
Monsieur Loiseau, neveu de Zola[18], vient de venir chez moi et retirer de la part de Madame Zola la parole qu’elle m’avait demandée. En conséquence, j’assisterai aux obsèques[19].
Le mot que vous vouliez faire paraître dans les journaux de demain soir et d’après-demain matin devient donc inutile. – Vous pourrez cependant dire que j’ai veillé son corps dans la nuit du Samedi au Dimanche[20].
Tout à vous
A. Dreyfus

VIII. Alfred Dreyfus à Bernard Lazare

101 Bd Malesherbes Lundi [23 février 1903]
Mon cher ami
J’attendais un mot de vous, que vous m’aviez promis, pour me faire venir quand vous seriez définitivement organisé pour votre séjour dans le Midi. Mais je vois ce matin dans l’Aurore une lettre de vous qui me prouve que vous êtes installé à Grasse où je vous écris[21].
J’espère que vous avez bien profité de votre séjour dans le Midi. Donnez-moi des nouvelles de votre santé ?
Ici, nous sommes toujours dans l’attente de l’intervention de Jaurès qui a été retardée [illisible] de la discussion interminable du budget. Il pense cependant qu’elle pourra avoir lieu au commencement de la semaine prochaine[22].
Soignez-vous bien et revenez-nous vigoureux et bien portant comme par le passé.
En attendant le plaisir de vous lire, tout à vous.
A. Dreyfus

IX. Bernard Lazare à Alfred Dreyfus

Nice – Hôtel Savoy – Cimiez[23] 4 mars 1903[24].
Mon cher ami
Je ne réponds qu’aujourd’hui à votre lettre, parce que je n’ai pas eu, avant hier, le gîte fixe. J’étais allé d’abord à Grasse, mais je me suis trouvé fort mal. C’est un pays poussiéreux où il n’y avait pour moi aucune promenade possible, à moins de grimper parmi les oliviers exercice trop fatigant pour moi. Mais ce qui m’a chassé de cette ville c’est surtout l’hôtel où je me trouvais, le seul possible puisqu’il était seul à avoir un jardin et une terrasse où je pouvais placer ma chaise longue[25]. Hôtel d’anglaises et d’anglais riche [sic] dont le spectacle m’était odieux. Je n’ai pu supporter de dîner au milieu d’une foule en habit ou en décolleté, et avec un grand nombre de larbins en livrée derrière moi. J’ai fui, exaspéré. J’ai trouvé ici au sommet de Cimiez, hors Nice même le coin qu’il me fallait, un petit hôtel où il n’y a que sept pensionnaires, avec un vert jardin mal soigné où je suis seul toute la journée à boire l’air et le soleil[26].
Je ne suis pas encore très brillant, mais cela va mieux tout de même. Le poids ne varie pas mais j’ai plus de forces et quand je serai resté un mois ou un mois et demi ici j’espère que je serai à peu près retapé.
Mais d’être loin ne m’empêche pas, vous l’avez vu, de songer au monde extérieur et à ce qui me passionne. Aussi j’attends avec impatience la discussion du rapport Beauregard et ses suites[27]. Je pense que cela va venir bientôt maintenant. Est-ce que les différents racontars des journaux nationalistes, dont la plupart m’ont échappé ne vous ont mis sur aucune piste. Si vous avez des nouvelles intéressantes je serais heureux que vous m’en puissiez donner. Mes bonnes amitiés à Mathieu dont j’ai eu des nouvelles par mon frère, ne m’oubliez pas auprès de Madame Dreyfus et croyez-moi, mon cher ami, bien affectueusement vôtre.
Bernard Lazare

X. Alfred Dreyfus à Bernard Lazare

10 mars 1903
Mon cher ami,
Votre lettre m’a fait bien plaisir car j’ai été heureux de voir que vous repreniez des forces. J’espère qu’après votre séjour dans le Midi, vous nous reviendrez plein de force et de vigueur pour les luttes futures.
La discussion sur l’élection Syveton ne viendra pas avant Samedi en huit[28]. Les journaux nationalistes font ou le silence ou se demandent pourquoi on reprend l’affaire. Je sais de source sûre que la Libre Parole n’a aucune envie de marcher, l’Intransigeant seul est toujours prêt pour la mauvaise cause. Je ne me fais d’ailleurs pas d’illusions. Si cela n’amuse pas du tout nos adversaires de voir que nous allons soulever le voile qui couvre leurs crimes et qu’ils eussent été heureux du silence, je crois cependant qu’une fois la lutte engagée ils se défendront jusqu’au bout. Ils ne céderont que lorsqu’ils seront esseulés [lecture incertaine] ; il ne faudra donc pas s’endormir sur une confiance trompeuse. Mais je suis absolument convaincu que cette fois nous arriverons au but, à condition de mener la bataille énergiquement et sans merci.
Ici le temps est plutôt passable quand il n’est pas mauvais et je suppose que celui dont vous jouissez est meilleur. Puisse-t-il vous rendre forme et santé.
Affectueusement à vous
A. Dreyfus

XI. Mathieu Dreyfus à Bernard Lazare

Mulhouse le 5 juillet 1903
Mon cher ami
Si je ne vous ai pas écrit depuis votre départ de Paris, ne croyez pas à de l’indifférence de ma part. J’ai eu souvent de vos nouvelles et je sais que vous avez subi récemment une douloureuse opération qui, m’écrivent Alfred et notre ami [illisible], a parfaitement réussi et doit rapidement amener une totale guérison. Je suis tant heureux et c’est une grande joie pour moi de penser que je retrouverai mon vieil et cher ami Lazare vaillant, plein d’humour et de courage comme au temps le plus critique de la grande lutte[29].
Ma femme vous envoie ses plus affectueuses amitiés.
De tout cœur à vous
Mathieu Dreyfus
Mes respectueux hommages à Madame Bernard.

XII. Alfred Dreyfus à Bernard Lazare

Samedi [juillet-août 1903][30]
Mon cher ami,
Malgré mon vif désir, il m’a été impossible ces temps derniers de venir vous voir. J’ai été débordé par des démarches que j’ai été obligé de faire, par des rendez-vous que j’ai dû prendre. Mathieu a dû vous mettre au courant des résultats que j’ai obtenus. Dès que je pourrai souffler un peu, je viendrai vous voir et j’espère vous retrouver vaillant et tout à fait remis.
Tout à vous
A. Dreyfus[31]

XIII. Alfred Dreyfus à Bernard Lazare

Kandersteg, 26 août [1903][32]
Mon cher ami,
J’espère que votre santé va en s’améliorant et vous savez quels vœux je forme du plus profond de mon cœur pour vous revoir bientôt de nouveau bien portant.
Je n’ai guère été favorisé par le temps depuis mon arrivée ici, en outre nous avons eu huit jours très pénibles car le médecin nous faisait craindre une fièvre typhoïde pour mon fils Pierre, [illisible]Paris. Heureusement qu’il n’en a rien été et que tout s’est réduit à une fièvre gastro-intestinale.
Je compte partir dans quelques jours pour me rendre chez Naville à Genève. Je serais très heureux si Madame Bernard voulait bien nous y donner de ses nouvelles.
Affectueusement à vous
A. Dreyfus
Adresse :
Mr A. Dreyfus, cher Mr Naville
Villa Hauterive
à Cologny près Genève
Suisse

XIV. Lucie et Alfred Dreyfus à Isabelle Bernard Lazare

2 septembre. Cologny.
Chère Madame et pauvre Amie
En arrivant ici nous trouvons en même temps que votre triste lettre la déchirante nouvelle de la mort de notre admirable ami – Nous sommes bouleversés ! et c’est en pleurant que je viens vous dire la part immense que nous prenons à votre grande douleur, le chagrin profond que nous éprouvons, la tristesse et le deuil que nous avons au fond de notre cœur.
Nous n’oublierons jamais sa vaillance, son dévouement de tout instant, l’ardeur avec laquelle il s’est jeté dans la lutte le tout premier, sa santé, sa sérénité d’âme – Ma pensée, tout mon cœur est avec vous dans cette effroyable épreuve. Permettez-moi, chère Madame de vous embrasser et de vous assurer de mon inaltérable affection.
L. Dreyfus

Chère Madame,
C’est avec une profonde douleur, un déchirement intense que j’apprends, en arrivant ici, la terrible nouvelle. Jamais je n’oublierai le dévouement admirable, le courage de votre pauvre mari, de mon regretté ami, si loyal et si bon. Je regrette d’avoir su la nouvelle trop tard pour pouvoir venir encore lui rendre un dernier hommage, mais croyez bien que toute ma pensée, tout mon cœur seront avec vous dans ces douloureux moments.
Veuillez, je vous prie, présenter à toute sa famille l’expression de ma douloureuse sympathie et agréer mes respectueux hommages, avec la part que je prends à votre immense chagrin.
A. Dreyfus

XV. Alfred Dreyfus à Isabelle Bernard Lazare

Paris, 12 juillet 1906
Chère Madame,
Quels regrets douloureux que Bernard Lazare ne soit pas au milieu de nous, dans ce moment de bonheur[33].
Bernard qui le premier osa prendre la défense d’un innocent, aurait mérité d’assister au triomphe de la Vérité auquel il contribua si puissamment. Son souvenir restera imperturbable parmi nous.
Veuillez agréer l’expression de mes sentiments les meilleurs.
A. Dreyfus

XVI. Isabelle Bernard Lazare à Alfred Dreyfus

Ce soir 12 juillet 1906
Hélas ! Monsieur, celui qui il y a tantôt 10 ans a jeté le premier cri en faveur de l’homme que tous avaient condamné n’a pas eu sa part aujourd’hui ! Qu’il eût été heureux pour vous ! Il était si grand et si noble que son triomphe propre lui eût paru négligeable. Mais voir proclamer innocent le Capitaine Dreyfus !
Il ne l’aura pas vu, et moi qui le vois, n’ai pas assez de larmes pour pleurer aujourd’hui Bernard Lazare, mon cher compagnon de vie, et de lutte…
Ma pensée est avec vous, Monsieur. Je partage votre bonheur, croyez-le et je me rappelle certains soirs d’un passé cruel et inimaginable où je disais à Madame Dreyfus que vous reviendriez…
Vous êtes revenu et un autre est parti pour ne jamais plus revenir…
Pardonnez-moi, Monsieur, de vous écrire cette lettre attristée. Vous en recevrez tant de joyeuses, et j’ai tant souffert de vos angoisses à tous en un autre temps que je vous fais un peu partager mes regrets.
Mes souvenirs les plus affectueux pour Madame Dreyfus –
Pour vous, Monsieur, ma main dans les vôtres, en sœur lointaine
Isabelle Bernard Lazare
Je vous sais un gré infini d’avoir pensé à moi. Malgré les insanités intermittentes des journaux, je ne doute pas de la mémoire de votre cœur, je n’en ai jamais douté[34].
Merci.

XVII. Mathieu Dreyfus à Pierre Quillard[35]

Mulhouse le 21 juillet 1906
Mon cher ami
J’espère que vous ne nous faites pas l’injure de croire que mon frère Alfred, et moi, nous oublions Bernard-Lazare.
Mornard, involontairement, a omis de parler de lui. Alfred et moi, nous le lui fîmes remarquer et il fut aussitôt convenu que le nom de Bernard-Lazare serait intercalé dans la plaidoirie écrite et qui est destinée à la publicité[36]. De plus, Alfred, aussitôt après l’arrêt de la Cour, écrivit à Madame Bernard ainsi qu’aux parents de Bernard-Lazare[37].
Non, mon cher ami, nous n’oublierons jamais Bernard-Lazare, et moi, moins que tout autre, qui ai vécu la vie de ce pauvre Lazare, qui ai admiré son tranquille courage, son imperturbable foi dans le triomphe définitif de la justice.
Après la condamnation, fin décembre 1894, nous n’avions plus d’amis. Aucune main ne se tendait plus vers nous, et toutes les portes nous étaient obstinément fermées. Et dans la rue, les gens qui nous connaissaient nous évitaient, nous fuyaient. Nous étions des pestiférés. L’année 1895 fut, peut-être, la plus cruelle d’entre toutes. Et cependant dès le commencement de 1895, avec le docteur Gibert du Havre, Lazare fut un ami, un des plus dévoués, des plus sûrs, des meilleurs. Souvent sa bonne humeur, et l’invincible confiance qui l’animaient venaient jeter un peu de réconfort dans mon cœur meurtri.
En 1896, lorsqu’il fit paraître sa première brochure, avec les éléments que je lui avais fournis, et qui était un éloquent appel à la conscience des honnêtes gens contre une iniquité, et qu’il y défendait la cause de celui que l’opinion publique tout entière d’alors appelait un « traître », il faisait un acte de grand courage et un des plus émouvants de cette tragique histoire.
Non, s’il y a des oublis, des omissions, ce n’est pas de nous qu’ils viendront. Notre reconnaissance pour tous ceux qui se jetèrent dans l’ardente bataille est grande et profonde.
Et puisque, aujourd’hui, l’occasion m’est donnée, il me plaît de vous rappeler un incident qui m’a sincèrement touché et dont peut-être vous avez oublié le souvenir.
C’était en Octobre ou Novembre 1898. J’allais régulièrement à « l’Aurore » entre 4 et 6 heures du soir. Journellement, sous les fenêtres du bureau du journal, la foule se livrait à des manifestations hostiles contre Clemenceau, Pressensé, Vaughan, contre les défenseurs du droit. Un soir les manifestations furent plus particulièrement violentes. On criait « A mort les juifs, à mort les traîtres, à mort les vendus ». Et dans l’obscurité de la nuit commençante, ces cris, ces hurlements répétés dont les échos se répandaient au loin dans l’étroite rue Montmartre, étaient profondément sinistres.
Clemenceau me dit tout à coup : « Mathieu, vous n’allez pas sortir. Attendez-moi ». J’attendis encore pendant quelques minutes. Mais j’avais un rendez-vous urgent rue Jacob, chez Demange, et l’heure avançait. Je me décidai à partir. Nous étions tous grimpés dans le grand bureau de Vaughan. Clemenceau insista pour que je restasse, me disant que j’exposais ma vie. Je répondis qu’il me fallait partir.
A ce moment vous, Quillard, vous m’avez demandé : « Mathieu, de quel côté allez-vous ? » J’indiquai la direction des Halles. C’est mon chemin, et vous fites un signe à Bruchard[38]. Et sans une autre parole, sans autre geste, vous vous mîtes l’un à ma gauche, l’autre à ma droite et vous m’accompagnèrent tranquillement, à travers la foule hurlante, jusque près des Halles.
Lorsque nous fûmes sortis de la foule, vous et Bruchard me dites « Adieu » et ainsi, simplement, vous avez exposé votre vie pour assurer ma sécurité.
Cher ami, mon cher ami, croyez à mes sentiments bien affectueux.
Mathieu Dreyfus[39]

XVIII. Mathieu Dreyfus aux parents de Bernard Lazare

8, FAUBOURG DU MIROIR
MULHOUSE
11 octobre 1908
Madame et Monsieur Bernard
Je viens, un peu tardivement, et je m’en excuse fort, vous dire combien j’ai été heureux de l’imposante manifestation faite, à Nîmes, sur le nom de votre fils, de mon très cher ami Lazare.
Je n’ai pu, à mon grand regret, y assister. Je suis fatigué et les émotions incessantes subies depuis de si longues années, ont fini par ébranler quelque peu ma santé. Quant à mon frère, nous avons tous pensé qu’il valait mieux, après l’attentat du Panthéon(40), ne pas l’exposer à de nouvelles vicissitudes et que notre devoir était de les lui éviter. Mais notre cœur, nos pensées étaient avec vous et si quelque chose pouvait adoucir un peu la douleur de la perte d’un fils aimé, ce serait le solennel hommage rendu au premier et admirable défenseur de la Justice et de la Vérité.
J’ai pour Lazare une éternelle reconnaissance et je conserve dans mon cœur le souvenir doux et pieux d’une amitié profonde, hélas, si brutalement tranchée.
Veuillez agréer l’hommage de mon profond respect.
Mathieu Dreyfus


[1] Et non Reinach ou d’autres, comme dit souvent. On trouve l’expression dans la « Lettre à .M. Trarieux », L’Aurore, 7 juin 1899.

[2]. Le Procès de Rennes. 1899. Impressions d’un Spectateur, Paris, Alphonse Lemerre, 1900, pp. 13-14. Le lendemain de ces quelques mots à Jean-Bernard, il écrivit à Joseph Reinach, resté à Paris : « En ce qui concerne Dreyfus, son entrée a produit une impression excellente, mais sur son attitude et son allure pendant l’interrogatoire les avis sont très partagés. Sur lui pèse la réputation d’antipathie qu’on lui a faite, et par malheur, il a une voix faible qu’il doit forcer pour pouvoir se faire entendre de sorte que fatalement elle perd en chaleur. Ce qui compense cet effet mauvais c’est la force, l’indomptable énergie que l’on sent dans cet homme qui dompte même les sanglots dont sa gorge est pleine, c’est la puissance qui le raidit, la flamme qui le soulève et le fait se dresser devant ses juges, malgré les jambes qu’on a vu flageoler dans le coup de terrible émotion qu’il avait et qui passait en nous tous, car on était pris, mon cher ami, et les visages étaient pâles croyez-moi » (BNF, n.a.fr. 24897, f. 195).

[3]. Ces lettres, les seules que nous avons pu retrouver, sont pour la plupart inédites. Celles d’Alfred et de Mathieu Dreyfus sont conservées à l’Alliance Israélite Universelle. Les lettres I et XIV (la partie due à Alfred Dreyfus) ont été publiées par Abraham Cherchevsky, respectivement dans le revue Chalom (n° 71, septembre 1933, reprise dans L’Amitié Charles Péguy, n° 14, avril-juin 1981) et dans Le Journal Juif (26 juillet 1935). Les lettres de Lazare et de son épouse m’ont été communiquées par Jean-Louis Lévy, petit-fils du capitaine, que je remercie ici. Elles sont conservées à la Bibliothèque Hébraïque de Jérusalem. Les deux premières ont été, par lui, en partie citées dans sa postface à la réédition de Cinq années de ma vie (édition Maspéro) et, avec des extraits de la lettre X, par Jean-Denis Bredin dans son Bernard Lazare publié en 1992 aux éditions de Fallois.

[4]. Cinq années de ma vie, Paris, Fasquelle, 1901. Lazare tenait beaucoup à cet exemplaire et le fera richement relier. On peut le voir au Musée de Bretagne auquel il a été offert par Madame Françoise Beck.

[5]. « Ma déposition devant le consul de France à Londres », Le Siècle, 11-13 mai 1901. Voir à ce sujet Dreyfus, Carnets 1899-1907, Paris, Calmann-Lévy, 1998, p. 89-92 et mon Histoire de l’affaire Dreyfus à paraître en septembre aux Belles Lettres, p. 947-953.

[6]. Près de Genève, où s’était retiré le capitaine.

[7]. 1901 dans la mesure où il y est question, comme dans la lettre précédente, de la déposition d’Esterhazy pour laquelle en effet Dreyfus avait demandé une consultation à Mornard (voir références données dans la note 5).

[8]. Eugène Naville était publiciste au Journal de Genève. Son épouse, Hélène, avait publié en 1898 chez Stock, sous le pseudonyme d’Hélène Villemar, un Dreyfus intime et, sous celui d’E. Villane, un L’Opinion publique et l’affaire Dreyfus. Les Dreyfus étaient très liés à eux et séjournèrent fréquemment dans leur maison de Cologny.

[9]. L’avocat des Dreyfus.

[10]. Sans doute Henri Bernheim, son neveu.

[11]. Sans doute un certain nombre de choses au sujet de ce qui se disait des Dreyfus chez les Labori, Havet et Picquart. Peu avant, Lazare avait ainsi confié à Reinach qu’il « commen[çait] à trouver “embêtants” les antisémites dreyfusards » (propos rapportés dans la lettre de Reinach à Mathieu Dreyfus de « mercredi » [12 juin 1901], BNF n.a.fr. 14381, f. 128). Sur cette question de « l’éclatement » du camp dreyfusard, qui aboutira à une terrible polémique par voie de presse dont Lazare sera à l’origine, voir mon Histoire de l’affaire Dreyfus à paraître, p. 937-972.

[12]. Il s’agit de l’Agence nationale pour laquelle travaillait Lazare, sans doute depuis 1900 (sa carte de presse de l’Agence nationale est conservée dans ses papiers. Fonds Lazare. A.I.U.). On ne sait exactement ce qu’y fut son travail. Une des seules mentions qu’il en fit se trouve dans une lettre à son épouse, postée de Constantinople mi-mai 1900 : « Dès hier après-midi j’ai commencé à m’occuper des affaires de l’agence, j’ai vu notre agent là-bas et nous allons voir ensemble comment on peut réorganiser la machine, je dois déjeuner avec lui ce matin ». (Fonds Lazare, Alliance Israélite Universelle).

[13]. Au printemps, les Dreyfus trouvèrent, après bien des péripéties, cet appartement sis au 101, boulevard Malesherbes. Voilà qui permet donc de dater approximativement cette lettre. Sur les Dreyfus voisins indésirables, voir Michael Burns, Histoire d’une famille française, les Dreyfus, Paris, Fayard, 1994, pp. 351 et suivantes.

[14]. Qui est donc perdue.

[15]. Alfred Dreyfus, en réponse à une interview d’Hugues Le Roux publiée aux États-Unis et dans laquelle il était dit que Dreyfus avait, au moment de la grâce, fait des « aveux [qui] auraient impliqué les gouvernements allemands et russes », avait publié dans Le Radical du 1er août un formel et vigoureux démenti. Il y disait : « Comme tout le monde sait aujourd’hui que je ne suis pas l’auteur du bordereau, certaines gens répandent le bruit qu’en effet je n’ai jamais eu de rapports avec l’Allemagne, mais que j’en aurais eu avec la Russie. / Cela ne s’imprime pas, mais cela se colporte. / Selon les uns, j’aurais vendu à la Russie, nos vrais états de mobilisation qui auraient démontré la fausseté des états produits par le général de Boisdeffre lors de la conclusion de l’alliance. / Selon les autres, j’aurais été invité par le général de Boisdeffre lui-même à faire parvenir à la Russie nos états de mobilisation (que le général lui-même m’aurait remis) afin que les chiffres obtenus par l’espionnage confirmassent les chiffres officiellement donnés. / Vous haussez les épaules, cher monsieur et ami, devant de pareilles sottises ! / Il y a quelques semaines le général de Galliffet disait à notre ami, M. Joseph Reinach, qui m’a autorisé à faire de ce propos l’usage que je voudrais : “Le bordereau est d’Esterhazy qui avait deux complices. Quant à Dreyfus, il n’a jamais eu de rapports avec l’Allemagne. Mais quelqu’un, que je ne puis pas nommer, m’a dit à Marienbad, que Dreyfus aurait été au service de la Russie”. / Joseph Reinach protesta, mais le général de Galliffet garda sa conviction. / Ai-je besoin de vous dire que toute cette histoire est un abominable mensonge et que jamais je n’ai eu de rapports avec la Russie, pas plus qu’avec l’Allemagne. / Vous me rendriez un grand service, cher monsieur Ranc, en publiant cette lettre. C’est le seul moyen pour moi de tuer cette autre légende, atroce et stupide. Il faut qu’elle soit produite au grand jour. Ainsi elle sera détruite. On croira peut-être le gouvernement russe quand il affirmera qu’il n’a jamais eu de rapports avec moi. Je défie le général de Boisdeffre de dire que j’ai été en rapports avec la Russie ». A cette lettre, Galliffet fit une réponse, publiée dans Le Journal des Débats du 2 août, réponse que Dreyfus qualifiera dans ses souvenirs de « lettre inepte » et dans laquelle l’ancien ministre de la Guerre ne contestait aucunement les paroles à Reinach que citait Dreyfus : « On me télégraphie de Paris que M. Alfred Dreyfus me met en cause dans une lettre qu’il adresse au journal le Radical. / Il veut faire revivre son affaire – / Je ne le suivrai pas dans cette opération – / En signant son recours en grâce, il s’est reconnu coupable, – et d’un – ! / Le gouvernement n’a-t-il pas déclaré à la Chambre des Députés par l’organe de son président M. Waldeck-Rousseau – que le ministère ne serait pas celui de l’acquittement, mais celui qui s’inclinerait devant l’arrêt des juges de Rennes, quel que fût leur arrêt, – et de deux ! Alors ?? / Si le gouvernement ou l’un de ses membres a manqué à son devoir, c’est à la Haute Cour qu’il appartient de le juger – avec pièces à l’appui. – ». Sur cet épisode, cf. les Carnets 1899-1907, op. cit., p. 108-109 et 113-115.

[16]. Mathieu était convaincu qu’à Rennes, comme à Paris en 1894, des pièces secrètes et fausses – et plus particulièrement le fameux “bordereau annoté” – avaient été montrées aux juges au moment du délibéré. Cf. Mathieu Dreyfus, L’Affaire telle que je l’ai vécue, Paris, Grasset, 1978, pp. 280 et suivantes et cet extrait d’une lettre de Mathieu à Élie Pécaut du 29 novembre 1901 : « Le crime de 1894 a été recommencé à Rennes. Mon frère a été condamné sur une pièce fausse, communiquée à un ou plusieurs juges individuellement, en dehors de l’audience, et ce monstrueux crime a été commis par Mercier. / Tout de suite la condamnation me sembla inexplicable, et les raisons qu’on en donna ne me parurent pas bonnes. L’honneur de l’armée, l’intervention constante des généraux dans les débats, la pression observée par eux sur les juges, les passions soulevées par le procès, toutes ces raisons furent insuffisantes à me faire comprendre l’inique arrêt. Il y avait là quelque chose d’inconnu, un X mystérieux qu’il fallait dégager. Et je me mis à l’œuvre. Et j’ai réussi après deux ans de recherches, à acquérir la certitude que mon frère a été condamné sur un nouveau faux. Il me reste à l’établir légalement. C’est l’œuvre de demain. Combien de temps me faudra-t-il, je l’ignore. Le hasard est un grand maître, et la persévérance aussi » (B.N. n.a.fr. 14383, ff. 30-31). Cf., enfin, le chapitre XII de mon édition des Carnets 1899-1907 d’Alfred Dreyfus, cités et les pages 973-988 de mon Histoire de l’affaire Dreyfus à paraître .

[17]. Selon le cachet de la poste.

[18]. Georges Loiseau, qui était le mari de la fille d’Amélie et Albert Laborde, cousins d’Alexandrine.

[19]. D’Émile Zola, qui venait de mourir le 29 septembre.

[20]. Avec Madame Zola, Madame Laborde, Alfred Bruneau et Octave Mirbeau. Bernard Lazare rédigea bien une note que l’on trouve insérée sans indication de source dans la plupart des journaux du 6 octobre. Elle dit, à quelques variantes près selon les journaux : « On sait que, sur la prière de Madame Zola, il [A. Dreyfus] avait consenti à n’y point paraître. Or, on raconte que l’ex-capitaine, s’étant rendu samedi soir rue de Bruxelles pour participer, avec les amis du défunt, à la dernière veillée du corps, a eu une nouvelle entrevue avec Madame Zola qui lui a rendu sa parole. M. Alfred Dreyfus se trouve, en effet, dans les tous premiers rangs du cortège, près de MM. Lalance, ancien député protestataire de l’Alsace au Reichstag ; Gabriel Monod, membre de l’Institut ; Jaurès et Bernard Lazare » (Le Figaro).

[21]. Lazare était à Grasse où il se soignait. La lettre publiée dans L’Aurore, le 23 février 1903, « A Monsieur Anatole Leroy-Beaulieu », sera aussi publiée aux Cahiers de la Quinzaine, IV-13 (à paraître fin 2014 dans les œuvres complètes de Bernard Lazare aux éditions du Sandre).

[22]. Elle aura lieu les 6 et 7 avril.

[23]. Où Lazare, très malade, se reposait. Il mourra le 1er septembre.

[24]. La date est d’une autre main.

[25]. Le Grand Hôtel.

[26]. Lazare avait écrit à Péguy, le 28 février : « J’ai quitté Grasse. J’étais dans un hôtel trop chic. Le public et les garçons en livrée ne me permettaient pas de vivre en paix, de plus on m’exploitait. J’ai fui jusqu’ici et j’ai trouvé un petit hôtel où il n’y a que sept chambres avec un jardin et un champ » (« Charles Péguy et Bernard-Lazare, Correspondance », L’Amitié Charles Péguy, n° 14, avril-juin 1981).

[27]. Rapport sur l’élection de Syveton (cf. lettre suivante). Beauregard était député nationaliste de la Seine.

[28]. C’est sur la validation de l’élection de Syveton, trésorier de la Ligue de la Patrie Française, que devait porter la discussion. C’est à l’occasion de cette discussion que Jaurès devait relancer l’Affaire (voir mon Histoire de l’affaire Dreyfus à paraître, p. 998-1005.

[29]. Mathieu écrira à son frère, le 10 juillet : « J’ai appris, indirectement il est vrai, et j’aime encore à ne pas le croire, que notre pauvre ami Bernard Lazare serait irrémédiablement perdu. Son mal serait incurable et sa fin une question de jours. Cela me fait grande peine car j’ai vraiment pour lui une grande affection » (Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme).

[30]. Cette datation est tout à fait arbitraire. Nous ne la proposons que parce qu’il est fait mention dans la lettre de la santé de Lazare.

[31]. Ces lettres de 1903 permettent de grandement modérer ce que put écrire Péguy relativement au sort fait à Lazare à l’occasion de la reprise de l’Affaire. Si on ne le sollicita pas, en effet, et si on lui préféra Jaurès, c’est pour d’autres raisons que celles avancées par Péguy. Malgré les différents qui pouvaient exister entre les Dreyfus et Lazare (sur la façon de comprendre l’Affaire et sur les moyens de lutte), ce n’est pas par « mépris », par « ingratitude » qu’on ne fit pas appel à lui comme on l’avait fait en 1895. Lazare était dans le Midi, malade, sans autre tribune que L’Aurore et Les Cahiers de la Quinzaine. Jaurès était, lui, à la Chambre, libre de ses mouvements, libre de sa parole. Sans doute Lazare fut-il vexé de n’être plus, dans ce combat qui était le sien, qu’un simple collaborateur quand il en avait été longtemps le principal acteur. Sans doute prononça-t-il bien cette phrase que rapporte Péguy : « ils sont si contents de faire quelque chose sans moi ». Mais n’y avait-il pas là, dans ce dépit, avant tout un problème de personnalité ? Nous croyons, en effet, que sa réaction eût été différente avec tout autre que Jaurès. L’auteur des Preuves était celui auquel Lazare reprochait de n’avoir pas su tirer ce qui pour lui constituait la véritable leçon de l’Affaire : la haine du Juif. Quoi qu’il en soit, ces quelques lettres prouvent, contre Péguy, que Lazare ne fut pas tenu à l’écart et qu’Alfred et Mathieu Dreyfus le tinrent régulièrement au courant des événements. Sur cette question voir notre post sur ce même blog : ici.

[32]. Cachet de la poste.

[33]. Il s’agit, on l’aura compris, de la réhabilitation du capitaine.

[34]. De ceux qui présentaient le capitaine comme un ingrat.

[35]. Pierre Quillard était le grand ami de Lazare. Il se connaissaient depuis 1886 et resteront toujours très liés. Ensemble ils avaient été symbolistes, anarchistes, dreyfusards et défenseurs de tous les opprimés, qu’ils fussent Finlandais, Cubains, Juifs ou Arméniens. A la mort de Lazare, Quillard entreprit de nombreuses démarches pour que son ami ne soit pas oublié. C’est lui qui sera à l’origine, en 1908, du monument Lazare à Nîmes (cf. lettre suivante).

[36]. On pourra lire, en effet, dans La Révision du procès de Rennes. Débats de la Cour de Cassation (Paris, Ligue des Droits de l’Homme, 1906, t. II, p. 479) : « Combien ont souffert de leur amour pour la vérité ! Faut-il évoquer ici les noms de ceux qui ne sont plus : Bernard Lazare, Duclaux, Giry, Molinier, Trarieux, Zola, Scheurer-Kestner (…) ».

[37]. Cf. lettre XV. La lettre d’Alfred Dreyfus aux parents de Lazare est perdue.

[38]. Romancier, ami des symbolistes et plus ou moins anarchisant, il fut un dreyfusard d’une grande activité. Antisémite, il trouva après l’Affaire des amitiés qui lui convenaient plus et se ralliera aux Drumont et autres Maurras. Il a laissé un livre de souvenirs qui offre une large part à l’Affaire, livre dans lequel il règle petitement de petits comptes et calomnie avec une plume empruntée à Léon Daudet ses anciens amis et compagnons de lutte : 1896-1901. Petits mémoires du temps de la Ligue, Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1912.

[39]. Une copie de cette lettre est conservée dans les papiers de Mathieu à la Nationale (n.a.fr. 14381, f. 354-355).

[40]. Le 4 juin précédent, à l’occasion du transfert des cendres de Zola au Panthéon, Louis Grégori, monarchiste, avait tiré sur Alfred Dreyfus.

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