Le J’Accuse ! d’Alexis Lacroix (suivi du Socialisme des imbéciles)

Alexis Lacroix vient de publier aux éditions de l’Observatoire, son « J’Accuse…! »… sans points de suspension. L‘ancien directeur adjoint de Marianne, aujourd’hui directeur de rédaction délégué de L’Express, passe sur les lignes de front et en appelle au sursaut et à la nécessité – urgente en effet – de combattre l’antisémitisme en France et pour cela à « réveiller l’esprit des dreyfusards ». Pour ce faire, il exalte, dans l’énergie qu’il met à dénoncer cette « gauche volontiers “insoumise”, et en vérité nihiliste, car imbue d’une politique et d’une géopolitique du “coup de force”, qui, dans l’affaire Dreyfus, était tombée du côté antidreyfusard de la barricade » (p. 88), les « derniers dreyfusards » que sont Bernard-Henri Lévy et Manuel Valls. Il invite pour cela ses lecteurs à se placer dans le sillage du dernier qui, explique-t-il, à l’époque où il était aux affaires, tint bon, « affirm[a] une position non négociable », « résista sur la ligne de front intellectuelle et politique au “néoantisémitisme” » et eut « le courage d’affirmer aussi que, si l’autre gauche, celle de Mendès-France et du radical Clemenceau, laisse s’opérer cette diabolique fusion [celle d’un anticapitalisme jamais éteint depuis Drumont et de la judéophobie structurale aux Frères musulmans], c’en sera fini de la France que nous aimons, cette France qui a su se diviser sur le sort d’un petit capitaine juif » (p. 114-115). 


Cet appel au sursaut ne nous intéresserait qu’à titre personnel et n’aurait pas sa place sur le blog de la SIHAD si, pour arriver à cette conclusion, Alexis Lacroix n’en revenait à l’Affaire et ne faisait une plongée dans l’histoire en se proposant, à propos de la question antisémitique, de « discerner l’archéo sous le néo » (p. 12). Laissons de côté Manuel Valls qui, s’il n’a jamais en effet transigé avec l’antisémitisme et avec les antisémites, serait un dreyfusard (ou un dreyfusiste, ou un dreyfusardiste) pour le moins éloigné de ceux de la Ligue Française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen ou en tout cas – et c’est aussi une autre histoire – de la Ligue des origines. Mais ce parallèle nous intéresse parce qu’il pose la question du rapport de l’Affaire à l’antisémitisme. Alexis Lacroix qui, à juste titre, insiste sur l’erreur qui consiste à penser la répartition entre dreyfusards et antidreyfusards à la lumière du clivage gauche/droite, erreur depuis longtemps remisée au placard des fables, se précipite dans une autre qui peut se résumer avec cette double équation : antidreyfusards = antisémites et dreyfusards = anti-antisémites. Cette fable, qu’on pouvait croire enterrée après vingt ans de publications de spécialistes qui en ont montré l’inexactitude, articule tout le propos du livre et repose sur un syllogisme dont chaque élément est une nouvelle erreur : les antidreyfusards sont antisémites, les socialistes sont antisémites, donc les socialistes sont antidreyfusards. 
Il faut donc revenir à cette question de l’antisémitisme dans l’Affaire et redire que nombreux – et sans doute majoritaires – furent les antidreyfusards qui ne furent pas antisémites, qui refusèrent l’antisémitisme et le dénoncèrent et qu’il est impossible, surtout quand on parle des premiers temps de l’Affaire, de réduire cet ensemble hétérogène sinon hétéroclite à la « triade Barrès-Maurras-Drumont » (p. 63, 69). Il faut redire aussi qu’on put être antidreyfusard tout en étant juif comme le fut le directeur du Gaulois, Arthur Meyer (que l’auteur, p. 60, confond étonnamment avec Joseph-Armand Mayer que tua, en un duel demeuré célèbre, l’antisémite marquis de Morès), comme il faut redire, encore, que les antisémites se comptaient aussi dans les rangs dreyfusards. Il faut redire, enfin, que la lutte contre l’antisémitisme ne permet en aucun cas de définir le dreyfusisme ou « l’esprit des dreyfusards » en ce qu’elle ne fut pas centrale, quand elle n’était pas soigneusement écartée, dans le combat des partisans de Dreyfus et moins encore dans celui des révisionnistes qui n’affirmaient jamais que leur fidélité aux principes de Droit et de la Loi. Ils ne furent qu’une poignée parmi les dreyfusards, et Alexis Lacroix a raison de mettre en avant Zola et Bernard Lazare, à dénoncer sans relâche l’antisémitisme. Et c’est, nous le savons, puisqu’il est question de Bernard Lazare, parce qu’il s’obstinait à vouloir considérer l’antisémitisme comme principale grille explicative de l’Affaire et à vouloir mener combat avant tout contre lui et contre ses hérauts qu’on refusa le texte de sa première brochure et que quelques dreyfusards obtinrent qu’il se tût et qu’il n’apparût plus. Ainsi ce n’est pas un antidreyfusard qui dira à propos de Lazare, pour expliquer leurs divergences, qu’il s’était « placé dans l’affaire Dreyfus au point de vue juif et non pas au point de vue français ou humain » ; ce n’est pas un antidreyfusard qui écrira à propos de Reinach, de Lazare et de quelques autres qu’ils avaient fait de l’Affaire et du « mouvement vraiment aryen du début », une « affaire juive », tous ne s’étant émus « que pour leur frère juif et pour leur nation » : c’est Labori, l’avocat de Zola. Ce n’est pas non plus un antidreyfusard qui écrivait à Reinach, en parlant de Lazare et faisant allusion au désir de ce dernier d’élargir le combat pour le mener sur le front du nationalisme juif : « Vous possédez des amis politiques dont la manière de faire a eu le don de m’étonner dès le premier jour où je les ai vus à l’œuvre, et de me révolter, plus tard, quand j’ai commencé à comprendre » : c’est Picquart. Un Picquart, il est vrai qui était celui qui pouvait écrire en 1906 que du « butin de l’Affaire », « la meilleure part [était] revenue […] aux israélites, qui se sont largement indemnisés de l’ostracisme dont ils avaient été frappés pendant quelques années, lors de la période aiguë de l’Affaire ». Et un Picquart qui pouvait ajouter : « Autant, au moment de la crise, ceux qui ne cherchèrent pas un refuge dans l’antisémitisme ou l’antidreyfusisme, avaient été écartés de tous les postes en vue, de tous les bons emplois, surtout dans l’armée, autant on les retrouve aujourd’hui aux premières places et pourvus des situations les plus influentes. »

Cela est important. Et ce qui est important, aussi, c’est cette question de la permanence de l’antisémitisme à gauche, permanence qui explique, aux yeux de l’auteur, la « démobilisation des “progressistes” » qui se taisent aujourd’hui comme, en 1898, « à l’exception de rares dissidents », ils « opposèr[ent] une fin de non-recevoir obtuse aux dreyfusards » (p. 22). Il est vrai que les socialistes peinèrent à s’engager mais qu’au final, à partir du début de la publication des Preuves de Jaurès (août 1898), rares furent ceux qui se tinrent loin de la bataille. Et quand au cas particulier du Parti ouvrier Français de Guesde, son abstentionnisme déclaré et répété ne l’empêchera pas de se porter en octobre en tête de la bataille et de toutes les tendances socialistes unifiées contre la réaction nationaliste et antisémite avec la création du Comité permanent de vigilance. En aucun cas, donc, les guesdistes ne tombèrent « du côté antidreyfusard de la barricade » et en aucun cet abstentionnisme peut s’expliquer par leur supposé antisémitisme. Si certains purent ne pas s’engager par antisémitisme (et ils ne sont pas nombreux), les vraies raisons de l’abstention étaient ailleurs : difficulté de marcher avec des dreyfusards de droite ou adversaires déclarés du socialisme (un Trarieux, auteur des lois scélérates, un Yves Guyot, ennemi déclaré du socialisme, etc.), volonté de ne pas trahir la lutte des classes en s’engageant dans un combat qui leur semblait celui de la classe dominante et surtout attentisme prudent dans la perspective des élections générales de mai 1898. Maurice Charnay, membre du Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire, pouvait ainsi interpeller Jaurès dans Le Parti ouvrier du 29 janvier 1898 pour l’engager à se porter au front dans la défense de Dreyfus et à entraîner dans son sillage les militants : « Le Parti socialiste a longtemps hésité à s’engager, à cause des élections, et brusquement, par votre discours qui est l’explosion des sentiments que l’on savait contenus, le voilà dans la bagarre. Il s’agit d’y faire bonne contenance. » L’immense majorité des socialistes s’engagea et nombreux seront ceux au POF qui rejoindront Jaurès malgré les consignes de leur Conseil national. Clemenceau avait prédit ce qui allait se passer quand, le 4 août 1898, il écrivait dans son article de L’Aurore : « Tout ce qui s’éloigne dans le socialisme de l’esprit sectaire, tout ce qui est de large sentiment humain suivra Jaurès et sauvera ainsi le groupe guesdiste lui-même de l’universelle faillite des partis dont nous avons en ce moment le spectacle ».
Nous évoquions Maurice Charnay. Il est dommage qu’Alexis Lacroix l’ait oublié ce Maurice Charnay (regroupé avec les nombreux autres, dans tout le livre, en un unique « rares dissidents ») qui, dès janvier 1895, à un moment où il n’y avait que la famille et les amis du capitaine qui se préoccupaient de lui, avait écrit dans Le Parti ouvrier – nous montrant bien qu’on pouvait être socialiste tout en étant anti-antisémite par principe et même une manière de dreyfusard de la première heure (« une manière » dans la mesure où il est anachronique de parler de dreyfusards ou d’antidreyfusards avant fin 1897) –, interrogation sur une culpabilité bien curieuse et sur ses possibles ressorts : « Mais, si c’était vrai, que Dreyfus fût innocent, qu’il n’eût rien livré à l’Allemagne, qu’il fût la victime d’une fatalité, hasard ou épouvantable machination ! Si l’on avait cherché à poursuivre en lui l’israélite, à satisfaire les haines envieuses soulevées par la réussite de beaucoup de ses coreligionnaires et de lui-même ! ». Et s’il y eut des « indifférents », il faut lire leurs textes pour prendre conscience que la plupart d’entre eux n’en combattirent pas moins de tous temps l’antisémitisme et le mensonge qu’il représente, appelant leurs lecteurs à se méfier d’une explication trop simple qui ne pouvait qu’avoir pour but de détourner leur attention. Et c’est justement ce que dit une citation bien antérieure extraite du Socialiste (26 juin 1892 ; et qui semble être de Guesde lui-même) que cite Alexis Lacroix dans son florilège et, parce qu’il l’a trouvée chez Michel Winock, y lit de l’antisémitisme quand elle en est au contraire la dénonciation : « Quel répit pour la société actuelle si, au lieu de se poursuivre entre possédés et possédants pour l’expropriation de ces derniers, la lutte pouvait être déplacée, limitée entre “sans prépuce” et “avec prépuce” » (p. 21). Il ne peut y avoir de doute sur le sens de ce propos et il eût pu être profitable, en revenant au texte, de citer le paragraphe précédent qui expliquait que l’antisémitisme n’était « qu’une manœuvre de la classe capitaliste et de la réaction, une tentative de déviation du mouvement socialiste et de division des travailleurs ». Dans le même ordre d’idées, et puisqu’il affectionne particulièrement Clemenceau, Alexis Lacroix aurait pu lire ses articles de L’Aurore et plus particulièrement celui du 12 mars 1898 intitulé : « La question juive ». Il y aurait lu ce passage :

Pour la grande guerre aux juifs, sous la conduite obscure de l’Église, on avait cru pouvoir compter sur le concours irréfléchi des socialistes dont on prétendait exploiter au profit de l’iniquité les revendications de justice. […]
Les socialistes ne sont point des gens à se laisser abuser par de si grossières manœuvres. Leurrés par l’appât des prochaines combinaisons électorales, quelques politiques du parti ont semblé hésiter. La masse laborieuse est demeuré indifférente. Des militants se sont mis résolument en travers de cette révolution de rétrograde tartuferie.

On pourrait même aller plus loin en se référant à Marc Angenot qui explique dans son Ce que l’on dit des Juifs en 1889 (Saint-Denis, PUV, 1989) : « Ce n’est même que dans le camp socialiste qu’on rencontre, à l’époque qui nous occupe, des tentatives de réfuter, de polémiquer contre l’antisémitisme ambiant. Ceci n’a pas été mis en lumière. Loin d’être un thème admis, l’hostilité aux Juifs est fréquemment attaquée lorsqu’elle s’exprime. Alors que les républicains “bourgeois” traitent généralement l’antisémitisme par un silence qu’on peut supposer méprisant, certains socialistes contre-attaquent toute diatribe antijuive dans leur presse » (p. 115-116). Et cela en 1889, comme y insiste Angenot, mais aussi dans les années qui suivirent. Il suffit, puisqu’on l’évoquait, de dépouiller Le Socialiste jusqu’en 1900 pour ne trouver dans les articles sur la question (plus d’une trentaine ; ce qui est beaucoup étant donné la publication sans cesse interrompue de cet hebdomadaire), qu’une constante dénonciation du leurre antisémite, de la bêtise et de la mauvaise foi de ses leaders, que le rappel de ce que le socialisme devait au judaïsme (ne fût-ce que parce que nombreux de ses leaders furent ou étaient juifs : Marx, Lassalle, Frankel, Bernstein, Sabor, Kayser, Singer, etc. ; et Lafargue, dans Le Socialiste du 11 septembre 1892 pouvait regretter qu’il y ait si peu de juifs socialistes en France) et surtout que l’essentiel de la population juive à travers le monde était composé de prolétaires et que ces prolétaires, comme le soulignait Guesde dans le numéro du 12 mai 1895, « sont de tous les plus exploités et les plus misérables ». Guesde reviendra d’ailleurs sur la question, pendant l’Affaire, dans Le Réveil du Nord du 29 janvier 1898 (quelques semaines après le manifeste, donc), refusant de laisser passer ce « syndicat israélite » dont avait parlé Émile Moreau dans le numéro de la veille.

Bien sûr, on peut, comme le fait Alexis Lacroix, évoquer ce texte ignoble de Benoît Malon dans La Revue socialiste, célébrant en 1886 la publication de La France juive de Drumont. On pourrait même enfoncer le clou en citant, entre autres exemples, la différence que le même y fait dans le même article entre le juif de France qui « ne se distingue des autres citoyens que par une aptitude spéciale à s’emparer des situations en vue, à envahir toutes les avenues politiques et littéraires, et par le thébouna, “cette subtilité pratique” qui le fait exceller dans les entreprises financières et commerciales » et les juifs des pays slaves, au sujet desquels il ne trouvait pas mieux à dire, pour expliquer les pogroms dont ils étaient alors victimes, que c’était parce qu’ils « forment une caste de regratiers rapaces et d’usuriers sans scrupules, particulièrement malfaisante ». Il serait possible encore dans la même revue d’en exhumer quelques-uns auxquels on pourrait pourtant opposer de nombreux autres qui dénoncent l’antisémitisme. Ne citons en illustration que cette « Question juive et la question sociale », publiée en janvier 1890, dans laquelle Gustave Rouanet écrit que :

Le socialisme poursuit l’égalité des races et la suppression des inégalités économiques ; l’anti-sémitisme repousse l’un et l’autre de ces desiderata.
Nous ne saurions donc le considérer à aucun titre comme un élément de solution du problème social.

Mais cela dit, il est clair, et on le voit avec Malon, que quelques figures du mouvement ouvrier, plus largement que le socialisme, ne se considérèrent pas toujours concernées par l’antisémitisme quand ils ne lui trouvèrent pas quelque charme. En témoigne le premier manifeste des députés socialiste de 1898 que cite Alexis Lacroix. Mais cela dit, peut-être n’est-il pas nécessaire de lui reprocher de ne tenir aucun compte des violences que « les Juifs subissent dans maintes régions »… si ce manifeste avait été publié le 20 février, comme le dit l’auteur (p. 23), la chose aurait été gênante… mais il le fut le 20 janvier, juste au moment où commençaient ces manifestations qui avant de devenir inquiétantes (voir toutefois la mise au point à ce sujet de Bertrand Joly dans son Histoire politique de l’affaire Dreyfus) n’étaient encore que de bruyants rassemblements. Que dit ce manifeste ? Il appelait le prolétariat à se tenir loin de « ce champ de combat [l’Affaire] des deux factions rivales de la classe bourgeoise », les cléricaux et les capitalistes juifs et leurs soutiens, « opportunistes et judaïsants » : « Entre Reinach et de Mun, gardez votre liberté entière. » Il estimait que les ouvriers n’avaient pas à se mêler d’une lutte dans laquelle les premiers attendaient de reprendre une place perdue quand les seconds ne recherchaient dans la « réhabilitation directe d’un individu de leur clan [que] la réhabilitation indirecte de tout le groupe judaïsant et panamisant », le moyen de laver « toutes les souillures d’Israël ». Et d’ajouter que ceux qui combattaient la puissance juive « sont des socialistes qui commencent »… Si l’électoralisme, si le refus de paraître se mettre « à la remorque d’un écrivain bourgeois [Zola] » étaient, plus que l’antisémitisme, les vraies raisons de l’abstention (voir notre Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, Paris, les Belles Lettres, 2014, p. 623-625), n’en demeurent pas moins ces propos pénibles. Alexis Lacroix aurait même pu citer, un autre manifeste, celui du Comité révolutionnaire central, dans lequel les signataires, tout en en appelant, au contraire de ceux du premier, « à tous les bons citoyens pour exiger la lumière », autrement dit à s’engager pour Dreyfus, se déclaraient « aussi ennemis des antisémites que des juifs » (Le Tocsin populaire, 8-15 janvier 1898). Ces phrases sont insupportables mais comme pour le manifeste de janvier, il faut comprendre ce qu’elles veulent dire et à quoi, à un moment donné, elles correspondent. Pour y parvenir, il faut se plonger dans l’époque, en observer les mécaniques et se garder, même si la chose est difficile, de tomber dans l’anachronisme en regardant la période d’avant la Shoah avec des yeux qui l’ont vue. Ainsi, parlant de Bernard Lazare et de ses premiers textes, Alexis Lacroix, plutôt que de se « frotte[r] les yeux », aurait dû les ouvrir bien grands dans la mesure où ils lui offraient une porte d’entrée à la compréhension de la question qui le préoccupe et une partie de la réponse à côté de laquelle il est passée. Distinguant l’israélite du juif, Lazare exaltait les premiers auxquels il voulait appartenir pour mieux fustiger les seconds pour lesquels il n’avait pas de mots assez durs : « Tatars prédateurs, grossiers et sales, qui viennent indûment paître un pays qui n’est pas le leur ». Lazare n’est ici aucunement, contrairement à ce que dit Alexis Lacroix, dans « la plus pure imitation de Drumont » (p. 78). Si on peut s’interroger sur la pertinence et la validité de ce que Marc Angenot qualifie de « “distinguo” pervers qui le rend acceptable aux naïfs[1] », il faut comprendre, hors de tout jugement, qu’il lui apportait une double réponse : à titre personnel, le moyen pour lui de rendre acceptable son passé familial et de le lier à son présent tout en se protégeant face à la crainte que lui causait l’amalgame que ne manqueraient pas de faire certains à l’occasion de l’arrivée en France des juifs de l’Est fuyant les pogroms ; et l’aboutissement logique d’une position anticapitaliste qui pourra, encore en 1894, lui faire écrire en conclusion à son Antisémitisme, son histoire et ses causes :

L’antisémitisme excite la classe moyenne, le petit bourgeois, et le paysan quelquefois, contre les capitalistes juifs, mais ainsi il les mène doucement au socialisme, il les prépare à l’anarchie, les conduit à la haine de tous les capitalistes et surtout du capital.
Ainsi, inconsciemment, l’antisémitisme prépare sa propre ruine, il porte en lui son germe de destruction, et cela inévitablement, puisque, en ouvrant la voie au socialisme et au communisme, il travaille à éliminer non seulement les causes économiques, mais encore les causes religieuses et nationales qui l’ont engendré et qui disparaîtront avec la société actuelle dont elles sont les produits

Une idée bien répandue et qu’au paroxysme de l’Affaire, en mars 1898 – deux mois après « J’Accuse…! », un mois après le procès Zola –, un des plus vigoureux dreyfusards, un « dreyfusard de combat », un des plus prolixes aussi, Jean Ajalbert, pouvait développer quand, dans Les Droits de l’homme, il écrivait à propos des « sales juifs » :

C’est leur affaire – et cela fait la nôtre, en somme, s’ils consentent au sacrifice, plutôt que de combattre pour leurs droits.
En effet, toutes mesures contre les Juifs ne peuvent que servir la Révolution.
Vous voulez la révision des fortunes juives ? Allez‑y. Et, comme ajoutait Jaurès, à la tribune de la Chambre, nous proposerons un article additionnel.
L’antisémitisme, poussé à ses conséquences, n’est pas pour nous déplaire.
[…] la consommation de l’or juif ne sera qu’un apéritif pour le peuple.
Il voudra manger, ensuite.
Et nous verrons, alors, déchanter le capital chrétien.
– « Mort aux Juifs ».
En poussant ce cri stupide et criminel, les antisémites font œuvre révolutionnaire.
Ne nous en plaignons pas.

Mais revenons au distinguo de Lazare. Il lui venait d’Auguste Chirac qui l’avait lui-même déduit de sa lecture de Toussenel. Un Toussenel qui écrivait dans ses Juifs rois de l’époque[2] :

J’appelle, comme le peuple, de ce nom méprisé de juif, tout trafiquant d’espèces, tout parasite improductif, vivant de la substance et du travail d’autrui. Juif, usurier, marchand d’écus, sont pour moi synonymes.
Beaucoup m’ont reproché d’avoir fait de ce nom d’un peuple encore vivant l’étiquette d’une profession vile. Je réponds à cela qu’il ne dépend pas du bon vouloir de l’écrivain d’altérer la valeur d’une expression consacrée par l’usage, et que je n’ai pu trouver, dans ma langue nationale, d’autre nom que celui de juif, pour désigner ceux que j’ai voulu flétrir. Et puis tous les juifs que j’attaque ne sont pas de Judée.

« Comme le peuple », « expression consacrée par l’usage », écrivait Toussenel… Le mot « juif », dans une France où le préjugé, d’origine catholique, s’était tranquillement épanoui, avait depuis trois siècles connu un curieux et regrettable glissement sémantique et ne désignait plus les descendants des hébreux ou les pratiquants de la religion juive mais ceux que seule motivait, comme l’écrivait Lazare, l’« unique préoccupation de faire une fortune rapide, qu’il[s] obtiendr[ont] plus facilement par le dol, le mensonge et la ruse ». La consultation de l’entrée « juif » des dictionnaires est à cet égard édifiante. Autant, et on comprend ainsi peut-être mieux que Lazare ait pu se satisfaire du fameux distinguo, le mot « israélite » avait une connotation méliorative (il n’a, pour seule définition, de 1762 à 1835, dans le Dictionnaire de l’Académie française, que l’expression passée dans la langue et tirée de l’Évangile de Jean : « homme simple et plein de candeur »), autant s’était imposée pour le mot « juif » une unique acception péjorative et dépréciative. De 1640, publication des Curiositez françoises d’Antoine Oudin, à la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française de 1798, aucune mention de peuple, de nation ou de religion. La seule définition donnée ne reprend que les « phrases de la Langue » comme dit le Dictionnaire de l’Académie française. « Fort riche », « avare », « meschant », pour Oudin, « homme qui prête à usure, ou qui vend exorbitamment cher », pour l’Académie (1694 et 1762), « il se dit enfin », pour le dernier, « dans le style familier, de tous ceux qui montrent une grande avidité d’argent, & d’ardeur pour en gagner ». En 1798, le « enfin » du style familier devient « aussi » mais le propos se renforce : « Il se dit aussi dans le style familier, de tous ceux qui cherchent à gagner de l’argent par des moyens injustes et sordides. » Il faudra attendre 1835, après la création du Sanhédrin rabbinique par Napoléon, pour voir apparaître en première définition la mention d’une appartenance à la religion et en seconde l’emploi familier, l’acception courante étant supprimée[3]. Enfin, en 1873, le Littré donne en première définition l’appartenance au peuple hébreu, en deuxième l’appartenance religieuse et en troisième l’acception familière, ainsi présentée : « Celui qui prête à usure ou qui vend exorbitamment cher, et, en général, quiconque cherche à gagner de l’argent avec âpreté ».
La lecture de Gustave Rouanet (qu’Alexis Lacroix prénomme curieusement Auguste, p. 16[4]), aurait pu l’éclairer à ce propos par ce passage d’un de ses articles publié dans La Revue socialiste en janvier 1890, « La question juive et la question sociale » : 

L’initiateur du mouvement antisémitique en France est sans contredit M. Drumont.
Avant lui, Toussenel, sous le gouvernement de juillet ; Proudhon et Georges Duchêne, sous le second empire ; Chirac, sous la troisième République, ont signalé le mouvement de concentration capitaliste qui, depuis un demi-siècle, tend à s’effectuer entre les mains des Juifs. Mais aucun d’eux n’attachait à ce fait le sens positif qu’y attache M. Drumont. Sans doute, ils constataient les aptitudes spéciales dont les Juifs sont doués en matière de spéculation commerciale et financière ; mais aucun d’eux ne songeait à leur imputer ces facultés à crime, et à en prendre texte pour jeter l’anathème sur toute une race. Dans leurs réquisitoires, les expressions « Juifs », « Juiveries » avaient un sens tout littéraire, la signification vulgaire que le peuple attache à ces mots, Cela voulait dire, simplement, « usuriers », « accapareurs ».
M. Drumont, au contraire, hait les Juifs. A ses yeux, le Juif est une race prédatrice, inférieure, réfractaire à la civilisation, vouée par ses bas instincts à une œuvre permanente de spoliation et de brigandage économiques. Cette race maudite est le ver rongeur de la société occidentale ; le grand dissolvant dont l’action destructive perturbe l’ordre social.

Bien sûr Toussenel, s’il était un drôle de socialiste, croyant en Christ, Dieu et Satan, était, bien que parlant au final peu des juifs dans ses deux lourds et tout à fait indigestes volumes, purement et simplement antisémite, attaquant le « peuple » et la « race » avant tout. Mais il avait inventé une formule qui allait connaître une incroyable postérité, sans doute commode à quelques-uns et leurre pour quelques autres. Récupérée par Auguste Chirac  dans L’Égalité dès janvier 1890, elle fut reprise tout au long de l’année dans le même journal. Jules Roques pouvait ainsi écrire dans son numéro du 13 décembre 1890 : « Le Juif ce n’est pas seulement Rothschild, c’est également le pape […], en un mot c’est l’exploiteur, le financier voleur, catholique, protestant ou autre ». On retrouve aussi cette formule dans quelques autres feuilles socialistes (telle que La Revue socialiste juste citée) et récupérée encore par le boulangiste Barrès qui s’affirmait alors socialiste et qu’Un homme libre paru peu avant pouvait encore faire passer pour tel. Dans Le Figaro du 22 février 1890, il écrivait ainsi :

Écoutez cette foule qui dans les réunions, criait : « À bas les juifs ! » c’est : « À bas les inégalités sociales ! » qu’il faut comprendre. Que leur importe les quatre-vingt mille israélites de France ; leur colère va contre toute cette formidable organisation du capital qui les domine. […] Au fond des cœurs, juif n’est qu’un adjectif désignant les usuriers, les accapareurs, les joueurs de Bourse, tous ceux qui abusent de l’omnipotence de l’argent. […] « À bas Rothschild, à bas les juifs ! » c’est la formule où se résume le ressentiment de celui qui n’a pas assez contre celui qui a trop, c’est l’imprécation du faible qui, dans la libre concurrence moderne, se sent à la merci des grands capitalistes.

Et même écho chez les anarchistes, à l’image d’Émile Pouget, animateur et principal rédacteur du Père Peinard, qui écrivait le 20 avril de cette même année :

Dans les temps anciens un youtre était un pauvre bougre baptisé au sécateur, bouffant du pain sans levain, allant à la messe à la synagogue, faisant du samedi le dimanche. Un type qui appelait dieu Jéhovah et ne coupait dans aucune des couillonnades chrétiennes.
Aussi, nom de dieu, faut voir ce que les curés leur en voulaient ! Ils attisaient le populo contre les youtres, on leur faisait mille méchancetés ; ils étaient persécutés, traqués comme des loups.
Y a du changement, nom d’un foutre ! Aujourd’hui un youtre, c’est plus ça.
Quand un bon bougre fout à la gueule d’un type, comme s’il lui foutait une baffe, ce mot « tu es un youtre ! » il se moque de la religion comme de l’an quarante.
Ce qu’il veut dire, c’est que le type en question est un rapia féroce, un salop qui tondrait sur un œuf, un chameau qui s’y entend à faire trimer les ouvriers, un vautour aux pattes crochues, raflant de la braise en quantité.
Le youtre, en un mot, c’est l’exploiteur par excellence, il est parfait dans sa crapulerie. Pour faire suer le populo, pour sucer son sang, à lui le pompon.
Et voilà pourquoi dans les ateliers, dans les usines, partout, on crache à la gueule du richard, du patron, du proprio : « Tu es un youtre ! tu es un youtre ! »
De religion, de race, il n’en est plus question. Le youtre, c’est l’exploiteur, le mangeur de prolos : on peut être youtre, tout en étant chrétien ou protestant.

Fin 1895, c’est encore le même propos qui se pouvait lire par exemple dans l’anarchiste La Renaissance, nous montrant bien et la permanence et la réalité de ce glissement sémantique. Dans son article programmatique, il insistait ainsi sur « l’esprit sémitique par quoi sont possibles tant de crimes de basse finance. Et notre guerre au sémite qui n’aura rien de commun avec l’étroit antisémitisme de race, sera impitoyable contre le financier chrétien et le financier juif coalisés dans leur apostolat du détroussement ».
La chose peut sembler extraordinaire au lecteur de 2018 mais ne l’était pas à celui de 1890. Et c’est ainsi, pour ne plus se frotter les yeux, qu’on peut citer cette réponse, en apparence tout aussi extraordinaire qu’incohérente et qui ne l’est pas du tout, faite par Bernard Lazare à un de ses amis qui l’avait taquiné dans une revue amie comme étant de ces gens, « anarchistes ou anti-sémites, même quand ils sont israélites » : « […] voudriez-vous dire dans le Mercure de France que si j’ai été et je suis encore antijuif, je n’ai jamais été anti-sémite parce que je suis israélite. » Cette nouvelle distinction de Lazare n’était donc pas une anomalie ou une aberration et le CRNTL se trompe – en tous cas relativement à la période qui nous intéresse – quand il explique que « les deux mots se distinguent principalement par le niveau de langue, antisémite étant plus savant qu’antijuif ». Les deux mots avaient alors une valeur différente comme ils décrivaient chacun une réalité différente.

Libre à Alexis Lacroix de dénoncer les « insoumis » et « l’islamo-gauchisme ». Quoi ne nous en pensions, ce lieu n’est pas celui où en discutera. Mais si on veut tenter d’établir une filiation avec les socialistes de 1898, et ainsi « discerner l’archéo sous le néo », il est nécessaire de se plier aux exigences de la méthode, d’aller sur le terrain et ne pas se contenter, sans le moindre recul, d’interpréter des sources secondaires qui déjà interprètent, comme de jouer l’effet de masse en accumulant les citations des Toussenel, Regnard, Tridon, Proudhon, Leroux, Malon et Jaurès tout en se gardant de s’interroger sur le sens des mots et sur leur valeur au moment donné. « Israélite », « juif », « sémite », « antijuif », « antisémite », « antisémitisme », « antijudaïsme », « sémitisme », « philosémitisme » ont chacun une valeur particulière, une valeur qui n’est pas toujours la même pour qui écrit, et dont le sens exact varie au cours du temps. De même, travailler sur les permanences et tout particulièrement sur celles de l’antisémitisme est un projet ambitieux qui nécessite d’être irréprochable dans sa méthode. Nous voudrions, pour illustrer cela, donner un nouvel exemple qui nous semble caractéristique. Cet exemple est celui du Congrès socialiste de Bruxelles d’août 1891. Alexis Lacroix en parle, écrivant : « […] en 1891, lors du congrès international socialiste de Bruxelles, un délégué américain de confession juive avait réclamé une déclaration ferme et définitive de l’antisémitisme. En vain. Le congrès, jugeant accessoire la discussion, botta en touche avec une motion flétrissant également les “excitations antisémitiques et philosémitiques” (sic), ce dernier adjectif ayant été ajouté à la demande du déjà cité Albert Regnard et de l’un de ses camarades français… » Si elle était vraie, la chose serait terrible. Certes cette condamnation du philosémitisme – ô combien fâcheuse, il est vrai et dont le propos du manifeste du Comité révolutionnaire central cité ne sera qu’une variation – s’y trouve bien. Mais que signifie ici ce mot ? Il n’est là que pour contrebalancer celui d’« antisémitisme », montrer que le Congrès voulait se situer, première édition du manifeste de janvier 1898, à égale distance entre les deux « factions rivales de la classe bourgeoise » et affirmer encore et toujours le refus socialiste, qui expliquait le vote de la motion, de vouloir prendre en considération la question des races (pour reprendre le mot exact et courant de l’époque dont l’emploi aujourd’hui a pris une valeur rigoureusement insupportable). Mais tout fâcheux que soient et le mot « philosémitiques » et sa présence, il faut aussi, pour ne pas lui faire dire ce qu’il ne dit pas, revenir au texte pour le remettre dans son contexte qui est celui des débats qui en précédèrent l’ajout, et y voir une illustration du glissement sémantique évoqué mais surtout que les congressistes soutinrent par leurs acclamations la motion de leur camarade américain et que l’antisémitisme y fut vigoureusement dénoncé. Lisons-le, ce texte :

Cahan [le délégué américain] dit qu’il doit avant tout déclarer qu’il ne vient pas exposer les griefs de la race juive. Il se présente ici comme ouvrier représentant des ouvriers. Il sait que parmi les congressistes il n’y a pas de question militaire, puisque le socialisme n’admet pas de soldats. Cependant, les circonstances forcent à discuter la question militaire, il en est de même pour la question juive.
Il demande l’égalité pour tous. La question juive a amené une guerre civile qui a éclaté dans plusieurs pays. Les socialistes, dans cette guerre qu’on essaie d’allumer entre juifs et chrétiens, doivent prendre une attitude. Il faut exprimer notre sympathie pour les travailleurs juifs qui sont en guerre perpétuelle contre le système de marchandage qu’on organise contre eux en Amérique. Il faut abolir la lutte des classes qu’on poursuit contre eux.
Il y a, en Amérique, des syndicats qui refusent d’admettre des nègres parmi eux. S’il y avait des syndicats en Russie, ils refuseraient d’admettre les juifs. Tous les journaux russes attaquent les juifs et disent que les travailleurs socialistes détestent les juifs. On vous demande de déclarer que ce n’est pas vrai, que vous êtes les ennemis de tous les exploiteurs, qu’ils soient juifs ou chrétiens – des acclamations prolongées soulignent ces mots, – et que vous avez autant de sympathie pour les travailleurs juifs que pour les travailleurs chrétiens.
Ce sera une réponse aux calomnies de la presse russe, et ce sera pour les juifs un moyen d’avoir leur part dans l’émancipation du prolétariat. On acclame chaleureusement cette protestation.
Volders, rapporteur, déclare presque inutile une affirmation de sympathie pour les juifs persécutés dans différents pays. Une pareille proposition est superflue dans un Congrès socialiste. Partout les socialistes sont pour les opprimés contre les oppresseurs et pour les exploités contre les exploiteurs. Les opprimés et les exploités de tous les pays sont frères.
Il n’est donc pas nécessaire de demander au Congrès de stigmatiser les agissements des capitalistes de certains pays contre les juifs. La question juive n’a pour but que de servir de dérivatif à la question sociale et d’exciter les uns contre les autres des citoyens qui ont les mêmes ennemis, qu’ils soient juifs ou papistes.
Le martyrologe socialiste en Russie compte trop de noms juifs pour que nous soyons suspects de voir des ennemis dans les juifs russes.
La campagne antisémitique est l’invention du grand capitalisme, elle est sortie de la haine du capitaliste chrétien contre le capitaliste juif, plus habile que lui.
Un débat sur la question sémitique n’est pas nécessaire ici. Les applaudissements qui ont accueilli les paroles du compagnon Cahan prouvent assez notre sympathie et notre fraternité pour les travailleurs juifs. Le salut pour eux, c’est de se réfugier dans les rangs du parti socialiste international.
Ces paroles soulèvent de longs applaudissements.
Le texte primitif est amendé à la demande de la délégation anglaise qui voudrait, afin d’avoir l’adhésion de toutes les fractions, voir mettre partis ouvriers et socialistes au lieu de partis socialistes. Cette modification est adoptée par le bureau.
Ensuite, après une déclaration de Regnard, de Paris, qui, tout en constatant les ravages que font les juifs riches, ne veut pas qu’on persécute les juifs pauvres, et une observation d’Argyriadès, de Paris, prétendant qu’il faut désapprouver aussi les excitations de certains sémites, on admet d’ajouter philosémitiques au paragraphe qui parle d’excitations antisémitiques.
Avec ces amendements, la proposition est soumise au Congrès et votée à l’unanimité, par acclamations :

LE CONGRÈS,
Considérant que les partis socialistes et ouvriers de tous les pays ont toujours affirmé qu’il ne pouvait y avoir pour eux d’antagonisme ou de combat de race ou de nationalité, mais seulement la lutte de classe des prolétaires de toutes les races contre les capitalistes de toutes les races ;
Considérant que pour les populations ouvrières de langue juive, il n’y a pas d’autre moyen d’émancipation que leur union avec les partis ouvriers ou socialistes de leurs pays respectifs ;
Tout en condamnant les excitations antisémitiques et philosémitiques comme une des manœuvres par lesquelles la classe capitaliste et la réaction gouvernementale cherchent à faire dévier le mouvement socialiste et à diviser les travailleurs ;
Décide, qu’il n’y a pas lieu de traiter la question proposée par la délégation des groupes socialistes américains de langue juive et passe à l’ordre du jour.

Après ce vote, la séance est levée, au milieu d’une vive émotion.

Il faut partout et toujours combattre l’antisémitisme, Alexis Lacroix a raison. On peut s’accorder sur le fait qu’il n’est pas plus aujourd’hui qu’il n’était hier le terrain réservé du nationalisme et qu’il est clair que des hommes de gauche, d’extrême-gauche, des socialistes, des anarchistes ont dans l’histoire dangereusement flirté avec le monstre et que quelques autres en furent de parfaits serviteurs : Toussenel, Regnard, Tridon, Malon, Chirac, Augustin Hamon, le premier Rouanet, les blanquistes de la deuxième génération rassemblés autour de Rochefort (ce n’était pas le cas de la première à l’exception de Tridon et de Regnard), ponctuellement quelques députés socialistes, plus tard Robert Louzon et Georges Sorel, et même le grand Jaurès qui eut du mal à clarifier ses idées sur la question et qui pouvait, tout en étant aux premières lignes du combat dreyfusard et avoir vu Drumont à l’œuvre, préfacer, enthousiaste, en novembre 1898, un douteux ouvrage [Deslinières, L’Application du système collectiviste] qui annonçait que « le juif, dans la société collectiviste, ne sera plus un être malfaisant », ou, dans La Petite République du 13 décembre 1898, définir, fidèle au « Saint-Père Marx », la « conception sociale des juifs » comme « fondée sur le trafic » et expliquer que si Drumont s’était contenté de « dénoncer dans l’action juive un cas particulièrement aigu de l’action capitaliste[,] ce socialisme nuancé d’antisémitisme n’aurait guère soulevé d’objections chez les esprits libres ». Leur responsabilité est grande et bien naïfs furent ceux qui, croyant que le rejet du « capitalisme juif » aurait pour logique conclusion le rejet du capitalisme en général, ne virent pas qu’ils travaillaient en fait pour une tout autre cause. Bernard Lazare, dans sa plaquette Antisémitisme et Révolution, en 1895, avait tenté de les mettre en garde :

À ceux qui dénonceront devant toi le péril juif, réponds en attaquant le capital quel qu’il soit, juif ou chrétien : le capital sans qualificatif. À ceux qui t’engagent à crier à bas Israël, réponds encore à bas le capital, à bas la propriété, et ne sors pas de là, ne te laisse pas détourner de ta route par ceux qui veulent t’engager dans une impasse qui ne te conduira à rien. Va ! la finance, l’agio, le capital, la propriété, tous tes ennemis en un mot, ne sont pas juifs, ils sont universels, ils sont chrétiens, ils sont musulmans, ils sont bouddhistes. Prends garde à ne pas les aider et de ne pas compromettre ta cause en soutenant inconsciemment la leur. Ils se riraient de toi après que tu leur aurais servi sottement d’auxiliaire et profiteraient de leur victoire pour mieux t’asservir.

Mais cela étant dit, ces quelques cas – et Jaurès en est la preuve – n’expliquent en rien les engagements ou les abstentions. Et ce d’autant moins que l’étude de l’Affaire nous montre au contraire que socialistes et anarchistes n’y opposèrent pas plus « une fin de non-recevoir obtuse aux dreyfusards » qu’ils ne tombèrent « du côté antidreyfusard de la barricade ». Ils y jouèrent au contraire globalement – et malgré les demandes d’abstention comme celle que Gabriel Deville publia en novembre 1898 dans Le Devenir social et dont la motivation n’était pas liée à l’antisémitisme – un rôle prépondérant, par la parole, par la plume et souvent même par les poings. Il suffit, pour s’en convaincre, et pour en estimer le nombre, de lire la rubrique quotidienne (« L’affaire Dreyfus et le Parti Socialiste »), en 1898, dans La Petite République, qui recensait les groupes engagés. Peut-être que, comme l’avait écrit Sébastien Faure dans sa plaquette Les Anarchistes et l’affaire Dreyfus – texte qui forçait le trait pour engager ses lecteurs à le rejoindre –, l’indifférence de beaucoup pendant de trop longues années, la sympathie de quelques autres ou le franc soutien d’une poignée, permirent au « courant antisémitique, entraînant dans sa course une partie des eaux prolétariennes, [de devenir] un torrent impétueux ». Mais ces socialistes et ces anarchistes, justement, participèrent à l’endiguer quand, nous le disions, beaucoup de dreyfusards refusaient de s’y intéresser. Les socialistes et les anarchistes eurent cette importance dans l’Affaire et l’Affaire eut pour eux une importance tout aussi grande, réglant en grande partie dans le mouvement ouvrier la question antisémitique en montrant aux militants quelle erreur avait été longtemps la leur et combien rimaient pauvrement « juif » et « capitaliste ». Hubert Lagardelle pouvait ainsi se réjouir, en 1899 dans Le Mouvement socialiste, que l’Affaire ait permis « l’épuration du parti socialiste, le rejet des éléments nationalistes et antisémites » et des compagnons anarchistes pouvaient confier, comme Jean Grave en 1900 : « […] combien est grande l’erreur de ceux qui croient au travail de démolition sociale accomplie par l’antisémitisme. Quel travail clérical, au contraire, il accomplit ! » ; ou encore Sébastien Faure qui, dès janvier 1898, écrivait : « […] nous n’hésitons pas à le confesser, nous avons eu le très grand tort de ne nous élever ni assez tôt, ni assez vigoureusement contre le courant antisémitique. » Cette réalité, on peut la toucher du doigt en observant les repentirs de certains militants. Pouget, par exemple, qui en février 1898 pouvait écrire :

Si le populo tient à ne pas être roulé une fois de plus, à ne pas faire le jeu des jésuites en étant antisémite – et à ne pas faire non plus le jeu de la séquelle à Rothschild en gueulant après les antisémites… il n’y a qu’une clameur qu’il puisse pousser à plein gosier :
C’est : « A bas les capitalos! »,

reprit à la fin de la même année son texte pour son Almanach, le corrigeant ainsi :

Si le populo tient à ne pas être roulé une fois de plus qu’il ne fasse pas le jeu des jésuites en étant antisémite ;
Il n’y a qu’une solution galbeuse : c’est de faire la guerre à tous les capitalos sans distinction de race, de religion ou même d’opinion :
Il ne faut crier ni « à bas les Auvergnats ! » ni « à bas les Juifs ! » il faut clamer à plein gosier :
« A bas les capitalos!”»

Il est donc significatif que pour développer sa thèse des socialistes indifférents ou antidreyfusards, Alexis Lacroix ne puisse appeler en renfort que le manifeste de janvier 1898 et soit obligé de se tourner vers des textes antérieurs qui, et même à quelques années près, ne décriront jamais que le contexte dans lequel ils furent publiés. En cherchant un peu, il aurait sans doute put en trouver quelques autres : les quelques lignes de Jaurès que nous citions ou quelques articles disséminés essentiellement dans la presse de province. Il est dommage qu’il n’ait pas eu connaissance des lettres de Chirac à Liebknecht, consultables en ligne sur le site de l’IIGS d’Amsterdam. Il aurait pu y voir comment, pendant et immédiatement après l’Affaire, Chirac fut alors isolé, refusé dans tous les journaux socialistes et ne trouvait plus asile, en toute logique, que dans les colonnes de La Libre Parole ; il aurait pu aussi y lire cette lettre du 24 janvier 1900 dans laquelle, se réjouissant de savoir que Liebknecht retrouvait du soutien en Allemagne, il regrettait de ne pas pouvoir en dire autant pour la France : « Par malheur, il y a la trace visqueuse laissée par la limace dreyfusarde, et cette viscosité colle une infinité de pieds qui ne peuvent plus marcher librement ».

Alexis Lacroix nous demande s’il n’est pas urgent « d’isoler, délimiter et interroger un bloc d’énoncés et de déceler dans leur ordonnancement une structure et une syntaxe qui s’ajustent au “progressisme” en ses atours successifs ? » Oui, à condition qu’elle s’ajuste d’elle-même et qu’on ne l’ajuste pas. Car s’il faut revenir à l’Affaire pour obtenir certaines clés permettant de décrypter notre époque, on ne peut le faire en s’abstenant d’aller aux textes et de remettre chacun d’entre eux dans le contexte dans lequel il s’inscrit. Ce faisant, on y découvrira que le fait de quelques-uns, hier comme aujourd’hui, n’est pas le fait de tous et que si, en 2018, il existe bien, au pays des droits de l’homme, de l’antisémitisme dans certaines franges de la gauche et de l’extrême-gauche, il trouve sa source ailleurs, et que quand il reprend à l’antienne des refrains connus empruntés aux antisémitismes religieux ou économique, c’est parce qu’ils sont intemporels et s’ils sont intemporels c’est parce que l’antisémitisme est malheureusement éternel. Et si on veut parler de l’antisémitisme du mouvement ouvrier à la fin du XIXe siècle, si on veut pour cela reparler de l’Affaire, il faut se méfier de ce triple postulat qui est une triple erreur : la « gauche » ne s’engagea pas ou rejoignit les rangs antidreyfusards, que cela s’expliquerait par son antisémitisme et que cet antisémitisme marque une ligne qui fit alors le partage.

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[1] Marc Angenot, Topographie du socialisme français (1889-1890), Montréal, Discours social, 2006, p. 93.

[2] Nous citons ici l’édition de 1886, établie sur le dernier manuscrit de Toussenel. La dernière phrase était absente de l’édition de 1847.

[3] Voir Jacques-Philippe Saint-Gérand, « Le mot “juif” et le mot de “juif” à l’étrange réfraction des dictionnaires (1762-1900) », Romantisme, n° 125, 2004, p. 57-73.

[4] S’il l’avait lu, il aurait vu que, malgré quelques articles à proprement parler antisémites, son grand discours à la Chambre du 25 mai 1895 était une condamnation de l’antisémitisme, « atteinte aux principes de la Révolution française », qu’il y affirmait n’y avait pas de juifs ou de chrétiens mais des capitalistes et qu’en aucun cas, comme il le dit, il déclarait « approuver la campagne de Drumont ». Si toutefois il lui reconnaissait « à certaines heures des résultats heureux », c’était au nom toujours du phénomène discutable qu’expliquait Lazare et que nous avons précédemment cité.

Et pour en savoir encore un peu plus, on pourra lire l’article de Zévaès que nous avions publié il y a quelques temps (cliquer ici).

 

Petit complément du 17 février :

En 2005, Alexis Lacroix a publié, à La Table Ronde, sous le titre Le Socialisme des imbéciles. Quand l’antisémitisme redevient de gauche, premier essai sur le  sujet qui posait les bases de son dernier. Il nous semble nécessaire d’en faire un petit commentaire qui permettra, dans la foulée, de revenir sur un anecdotique point d’histoire.

Comme dans son dernier mais de manière plus insistante encore, Alexis Lacroix commet une erreur qui fausse la perspective de son propos. On ne peut reprocher à quiconque de n’avoir pas été dreyfusard avant fin 1897 et surtout, comme le fait Alexis Lacroix, en 1894-1895. Non seulement il n’est pas donné à tout le monde d’être clairvoyant et d’être un héros – et peut-on d’ailleurs exiger de tel ou tel qu’il le soit et lui reprocher de ne l’avoir pas été – mais surtout il faut se souvenir que personne – ou presque – n’était dreyfusard en 1894-1895 à l’exception de la famille Dreyfus. Et si Bernard Lazare, Pierre Bertrand, Maurice Charnay et quelques rares autres pouvaient douter de la culpabilité de Dreyfus, et mieux même s’interroger sur les véritables ressorts de sa condamnation, qui à ce moment aurait pu demander une révision que rien ne justifiait ? Sur quelle base auraient-ils pu le faire ? Un sentiment ? Une impression ? Une intime conviction ? Il faut plus en droit pour demander une révision… Mais indépendamment même de cela, qui aurait eu envie de se retrouver seul face au pays qui ne savait qu’une chose : que Dreyfus était un traître, que la trahison est le pire des crimes et qu’il n’était que justice que le monstre ait été frappé ? Et qui aurait osé, qui aurait été assez peu patriote, pour remettre en question le jugement unanime de sept officiers de l’armée française ? C’est ce que disent justement Bernard Lazare et Jean-Bernard dans une discussion qu’ils s’étaient remémorée à Rennes, à l’occasion du procès de l’été 1899. Bernard Lazare dit à son interviewer :

J’étais tellement persuadé qu’on avait dû organiser des machinations, que, pour moi, je ne doutai pas un seul moment : je fus convaincu qu’on venait de frapper un innocent. Mais, à ce moment, il eût été fou de vouloir remonter un courant que tout le monde suivait, sans savoir pourquoi. Du reste, si vous vous en souvenez, je vous fis part de mon opinion, deux ou trois jours après le procès, dans une de nos rencontres fortuites, boulevard des Italiens.
– C’est tout à fait exact.
– Comme les autres vous avez haussé les épaules…
– Dame !… Écoutez donc : sept officiers qui condamnent un des leurs, et à l’unanimité !… Et, à cette époque, je ne croyais pas que certains fussent capables des abominations dont on les a convaincus depuis.[4]

Ainsi, il n’est ainsi pas possible d’écrire, à propos de Jaurès, qu’il « ne plaidait pas, entre la fin 1894 et le début de 1895, pour la révision » (p. 111). Il est encore moins possible d’écrire que non content de ne pas plaider pour elle il « s’y opposait avec véhémence ». Où Jaurès s’opposa-t-il à quelque chose dont il ne fut jamais question, nulle part, sous aucune plume, avant la première brochure de Lazare en octobre-novembre 1896 ? Il n’est pas possible non plus, et dans le même ordre d’idées, de reprocher à Émile Pouget de s’être réjoui en novembre 1894 de l’arrestation de Dreyfus (p. 102-103). Pourquoi l’anarchiste, avec ce qu’il pouvait, comme tous les Français, avoir d’information, ne se serait-il pas réjoui d’un scandale militaire ? Souvent les anarchistes sont antimilitaristes… Et utiliser cette seule citation de 1894 pour balayer le « lieu commun », la « pieuse légende », qui veut que les anarchistes aient « occupé l’avant-poste pour la révision » est confondant… avec de tels procédés on peut tout prouver… Pouget sera dreyfusard à partir d’août 1898 et Sébastien Faure et ses amis du Libertaire s’engageront dès novembre 1897, à un moment où les dreyfusards étaient une poignée… Et, pour revenir à Alexis Lacroix, si Pouget emploie dans ce texte  le mot « youtre », ce n’est pas parce qu’il n’avait « rien à envier [aux] pires nationalistes » mais parce qu’il écrivait en argot… Les mots « youtre » et « youpin », tout détestables qu’ils soient, étaient ceux du langage populaire et, comme nous l’avons expliqué (voir ici), recouvraient une acception bien particulière. On peut s’en désoler mais c’est ainsi. Pour le comprendre, on peut se reporter au dictionnaire d’argot signé par Bruant et écrit par Léon de Bercy en 1901 qui donne en seul exemple à « juiverie », équivalent « français » de « youpinerie » :

J’ai su qu’toute la haute youpinerie, aussi ben les bouts-coupés qu’les autes (car y a pas qu’les youdis qui sont juifs) allait déjeuner dans c’te taule-là.

Alexis Lacroix peut, s’il le veut, et sept ans après sa sortie à la Chambre, flageller Lionel Jospin d’avoir été un peu rapide en affirmant que la gauche fut dreyfusarde et la droite antidreyfusarde. Mais il ne peut pas se permettre de parler de ses « approximations » (p. 103). Lionel Jospin ne savait certes pas de quoi il parlait mais Alexis Lacroix ne le sait pas non plus. On est impressionné quand on lit sa « chronologie des événements » (p. 104-105). Lisons-le en soulignant en gras les erreurs :

Le 15 octobre 1894, Alfred Dreyfus (1), un officier d’origine juive, appartenant à l’état-major, est condamné pour espionnage au profit de l’Allemagne. Le verdict – déportation à vie dans une enceinte fortifiée et dégradation militaire – est prononcé à l’unanimité à l’issue d’un procès à huis clos. Le dossier de l’accusation, prétendument volumineux (2), ne porte que sur le célèbre « bordereau » – un bien grand mot, à la vérité, pour désigner une lettre adressée à l’attaché militaire allemand, Schwartzkoppen, et dans laquelle on a voulu reconnaître l’écriture de Dreyfus. En juillet 1895, six mois après la dégradation publique du condamné, le commandant Georges Picquart est nommé à la tête de la Section de statistique du 2e Bureau de l’état-major, chargée du contre-espionnage. Après dix mois d’enquêtes (3), en mai 1896, Picquart fait part au chef de l’état-major (4), de Boisdeffre, de sa conviction de l’innocence de Dreyfus et de la culpabilité, en revanche, d’un autre officier, le commandant Walsin-Esterhazy. En juin 1897, est publiée la première brochure de Bernard Lazare (5), intitulée Une erreur judiciaire : la vérité sur l’affaire Dreyfus. À la demande du frère du capitaine (6), Mathieu Dreyfus, Picquart informe Scheurer-Kestner (7), vice président du Sénat, du déroulement du procès (8), lui communique sa certitude quant à l’innocence de Dreyfus (9), et le rallie à la révision.

1. Le 15 octobre est la date de l’arrestation ; 2. l’accusation ne porta jamais que sur le bordereau et il ne fut jamais question d’un dossier volumineux ; 3. en mai 1896 l’enquête de Picquart durait depuis deux mois ; 4. Picquart parla à Boisdeffre en août 1896 ; 5. Lazare publia sa brochure en novembre 1896 ; 6. Mathieu et Picquart se rencontrèrent pour la première fois en février 1898 ; l’enquête de Scheurer-Kestner et celle de Mathieu furent indépendantes ; 7. Picquart n’informa pas Scheurer-Kestner : ce fut Leblois qui le fit, sur les confidences de Picquart et sans ce que ce dernier n’en fut tenu au courant ; 9. c’est donc Leblois qui emporta l’adhésion de Scheurer-Kestner ; 8. et jamais il ne fut question à ce moment de ce qui s’était passé au procès de 1894.

Et un mot pour finir à propos du titre. La citation : « Le socialisme des imbéciles » n’est pas de Bebel. Il le dit lui-même dans Der Antisemitismus, volume d’interviews par Hermann Bahr et publié à Berlin en 1894 (voir ici, p. 20). Le mot est de Ferdinand Kronawetter, élu indépendant du Reichsrat et proche du mouvement chrétien-social puis des sociaux-démocrates. Il le prononça lors d’une réunion dont rendit compte la Neue Freie Presse dans son numéro du 24 avril 1889 (voir ici)[1]. Il n’y est aucunement question des socialistes mais des antisémites qui s’imposaient alors dans le sillage du maire de Vienne, Karl Lueger, son ancien allié du parti chrétien-social dont il s’était séparé par refus de le suivre sur cette question. C’est dont se souviendra, le 5 février 1895, le journaliste du Tages-Post, quand il écrira que « Lorsque le parti antisémite est apparu à vienne, Kronawetter à déclaré que……..». Et d’ailleurs, il suffit de se pencher sur cette phrase pour comprendre qu’elle ne pouvait s’adresser à des socialistes mais justement à ceux qui ne l’étaient pas et qui pensaient qu’en attaquant les juifs il se montraient proches du peuple. Voici ce qu’avait dit très exactement Kronawetter lors de lé réunion évoquée :

Le conseiller d’état, le Dr Kronawetter prend alors la parole sous un tonnerre d’applaudissements renouvelé. Il dit, entre autres choses : Nous les démocrates sommes désignés comme traîtres, comme juifs et valets des juifs. Nous ne sommes pas cela, mais nous ne sommes pas non plus les cireurs de bottes de Liechtenstein[2], nous ne sommes pas des valets de calotins, des hypocrites qui, en tant que démocrates, accueillent, à genoux et les yeux révulsés, la bénédiction télégraphique du pape (tonnerre d’applaudissements). L’antisémitisme n’est rien d’autre que le socialisme des nigauds[3] (hilarité sonore) car quel homme sensé peut croire que l’avenir sera meilleur si l’on ramène le peuple aux temps sombres du Moyen-Age ?

Quant à Bebel, il l’employa dans l’interview précitée à Hermann Bahr, mais jamais, comme le dit Alexis Lacroix pour stigmatiser la judéophobie du camp progressiste. Il y expliquait que si la formule de Kronawetter était une bonne idée, elle ne correspondait pas à la réalité dans la mesure où les petits propriétaires et la petite entreprise, les « vrais porteurs de l’antisémitisme », n’étaient « pas complètement dans le tort, étant donné leur perspective », à savoir que « le capital leur appara[aissait] principalement sous la forme du juif ». Et de conclure – ce qui est bien éloigné de ce qu’en dit Alexis Lacroix : « Il est donc normal que ces milieux sociaux, qui n’ont pas l’habitude de se poser des questions sur le système capitalistique, mais qui s’en tiennent aux formes et aux expériences vécues du capitalisme qu’ils connaissent, tombent dans l’antisémitisme. » Et s’il parlait des antisémites, il se contentait d’y parler de Glagau et surtout d’Ahlwardt, démagogue qui ne fut jamais socialiste.

 

 

[1] Merci au site www.falchzitate.blogspot.fr qui nous a mis sur la piste (voir ici).

[2] Aloys von Liechtenstein, son principal adversaire

[3] « Der dumme Kerl von Wien » du texte original est un personnage populaire en Autriche qui peut se traduire par : le nigaud, l’imbécile.

[4] Jean-Bernard, Le Procès de Rennes, Paris, Lemerre, 1900, p. 330-331

i ici.

 

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