Dreyfus face à l’accusation en 1894 : un ensemble de documents inédits exceptionnels

Nous publions ici un ensemble de documents tout à fait exceptionnels, essentiels et absolument inédits – dont juste quelques extraits avaient été publiés dans mon Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours –, ensemble exhumé d’un des nombreux fonds oubliés conservés aux Archives nationales : le fonds Demange (AN 387 AP). Parmi de très nombreux papiers d’un intérêt tout relatif, se trouve, dans le dossier 11, cet ensemble de notes rédigées par le capitaine Dreyfus entre le 12 décembre 1894 et le 11 janvier 1895 à l’attention de son avocat : 103 pages et 9 lettres (dont 2 étaient connues ou en partie connues) – 8 à Demange et 1 à un ami. Des notes, on va le lire, qui sont essentiellement constituées des réflexions du capitaine dans le but de préparer sa défense non seulement dans l’optique du procès mais aussi, après la condamnation, sur la manière de mener l’enquête pour permettre de faire éclater la vérité. On y voit Dreyfus essayer de comprendre ce qu’est ce bordereau et d’où il peut venir, analyser d’une manière serrée les dépositions des témoins de l’instruction, le rapport de d’Ormescheville (l’acte d’accusation de 1894), ouvrir des pistes à creuser pour contrer l’accusation et, après avoir été condamné, donner des directives sur la manière d’agir. Un nouveau document qui, en complément aux Carnets et à la biographie de Vincent Duclert, montre bien combien Dreyfus fut « à la hauteur » de son affaire et ne fut pas cette « marionnette de zinc » que certains voulurent voir en lui et surtout, au moment où se manifeste à nouveau la thèse de la culpabilité de Dreyfus, une nouvelle preuve de son innocence et du scandale absolu que furent l’instruction menée contre lui, son procès et sa dégradation.

Philippe Oriol

I

12 Décembre

Note sur la lettre incriminée1
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Plus je dissèque cette lettre, plus ma conviction s’affirme qu’elle émane d’un directeur d’agence de renseignements.
La première phrase montre bien qu’il y a des relations suivies, menées de fréquentation, entre le directeur et l’agent étranger. On s’est déjà vu !
M’a-t-on jamais vu causer ou m’entretenir avec aucun agent d’une puissance étrangère. Je n’en connais aucun.
Enfin, comme je l’ai déjà expliqué2, ces notes ou documents ont une origine bien différente.
la 1e note vient de St Thomas d’Aquin (section technique d’artie)
la 2e note, semble provenir de l’État major de l’armée
la 3e note, de la Direction d’artillerie. ou de l’État major
la 4e note, de l’État major ou d’ailleurs, car je suppose qu’il n’y a pas seulement au ministère qu’on s’est occupé de Madagascar.
Le 5e document, a été « pris » dans un corps de troupe, d’après la teneur de la lettre.

Enfin la fin de la lettre montre bien que l’officier l’auteur n’est pas officier d’artillerie. S’il l’eût été, il aurait pu se procurer facilement le projet de tir en le demandant. Il a « pris » ce manuel de tir, comme il le dit lui-même. Il propose en outre, non de le copier, mais de « le faire copier », il a donc des sous-agents sous sa direction.
En outre, il va partir en manœuvre, soit parce qu’il est convoqué, soit parce qu’il va les suivre, soit enfin parce qu’il fait partie de l’armée à un titre quelconque.
Quant à moi, je n’ai pas été aux manœuvres.

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1. – Le bordereau, on l’aura compris.
2. – Cette première explication, si elle n’a pas été faite à l’oral, n’est pas conservée dans les papiers de Demange.

 

II

Note
Origine de la lettre incriminée
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1e hypothèse
Cette lettre a pu en effet être saisie dans les papiers jetés au panier à l’ambassade d’Allemagne. Il me semble bien me rappeler que le brouillon de la lettre de l’attaché milite allemand que j’ai eue entre les mains l’année dernière provenait de cette source. Mon opinion sur ce sujet était telle, que j’ai toujours pensé que ce vol de papiers dans les paniers était un des bons moyens d’espionnage. Dans ce cas, connaissant le fait, l’auteur de la lettre incriminée aurait été vraiment bien naïf d’envoyer sa propre écriture. Le jeu était dangereux et dans cette hypothèse, celui qui a écrit la lettre n’a certainement pas employé son écriture et a pu prendre la mienne1 pour qu’en cas de malheur, on évitât des recherches qui eussent pu être dangereuses pour lui et que le soupçon pût se porter immédiatement sur quelqu’un de bien déterminé. En effet, en déguisant l’écriture, il eût cela eût provoqué de longues enquêtes, dangereuses peut-être pour la personne qui a écrit la lettre. Au contraire, en prenant l’écriture d’une personne bien déterminée, l’enquête aboutissait de suite.
En résumé, dans cette hypothèse, connaissant le procédé du vol de papiers jetés au panier, l’auteur de la lettre incriminée aurait été bien naïf d’employer sa propre écriture ou même une écriture déguisée qui pouvait amener à une longue enquête et le faire découvrir.

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2e hypothèse
L’espion à double face qui sert les deux pays, probablement toujours au plus offrant, aurait-il volé des documents au ministère français et pour éviter des soupçons et mieux se faire agréer[,] aura-t-il créé en même temps cette pièce qu’il aura vendue au ministère français. Cela lui faisait profit double et en même temps faisait valoir les services qu’il était à même de rendre. Pourquoi m’aurait-il choisi ? Parce que je suis juif2 et qu’en outre de nombreux travaux non confidentiels se trouvaient sur ma table, ce qui lui permettait de copier à loisir mon écriture.

Cependant la 1e hypothèse me paraît plus probable que la deuxième.

Mais pour dénouer toute cette intrigue, il faudrait
1°/ connaître l’origine certaine de la lettre incriminée.
2°/ connaître la personne qui l’a saisie et rapportée au Ministère.

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Manière dont la lettre a pu être faite.

Je pense maintenant qu’on a pu décalquer dans mon travail sur l’artillerie allemande presque tous les mots nécessaires pour composer le document incriminé. Il faudrait donc tâcher de se procurer ce travail et voir si les mots précisément dissemblables ne sont pas ceux qui ne s’y trouvent pas.
La minute de ce travail se trouve entre les mains de Mr le lt colonel Naquet3.

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1. – Il est utile de rappeler que Dreyfus n’avait vu que rapidement le bordereau, bien tard comme on le verra, et qu’il partait du principe, puisqu’on le lui avait dit, qu’il était de son écriture. Ainsi s’expliquent les hypothèses qu’il pouvait échafauder pour percer ce mystère.
2. – Dreyfus en avait bien conscience donc contrairement à ce qu’on peut lire souvent.
3. – Pour lequel et à la demande duquel il l’avait rédigée (voir deuxième interrogatoire de Du Paty de Clam dans AN BB19 101 et Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), Paris, Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, 1909, t. III, p. 607).

 

III

Note n° I
Mon arrestation et mes interrogatoires devant l’officier de police judiciaire.
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Le samedi 13 Octobre, je reçus une note de service m’invitant à me trouver le Lundi 15 Octobre à 9h du matin au ministère pour l’inspection Générale.
J’arrive le lundi au ministère. On m’introduit dans le cabinet du chef d’État-major Général. Là je vois le commandant du Paty de Clam1 et d’autres personnes en civil que je ne connaissais pas. On me dit de m’asseoir à une table, le commt du Paty se met à coté de moi, me regardant avec des yeux furibonds. Je commence à ne plus comprendre. Puis le commandant m’invite à écrire une lettre sous sa dictée, je comprends de moins en moins. Tout d’un coup, il me dit : « Votre main tremble. » Moi, dis-je, pas du tout, j’ai froid aux doigts. Je continue à écrire, de plus en plus ébahi. [Voir la note (a) page suivante. (verso)] [(a) Cette lettre, redemandant les documents soustraits, devait être la preuve palpable du crime que j’aurais commis. Qu’est devenue cette lettre ? Où est-elle cette preuve palpable du crime ? On me rendait totalement fou.2] A peine eus-je fini, que le commandant se lève, s’élance sur moi et d’une voix tonnante : « au nom de la loi je vous arrête, vous êtes accusé du crime de haute trahison. » Mon sang se porte violemment au cerveau. En même temps deux individus en civils s’élancent sur moi et me fouillent. Je devenais fou, j’étais hagard. « On n’arrête pas un officier comme cela, m’écriai-je. Mettez-moi au moins le nez dans l’infamie que vous prétendez que j’ai commise. Je suis victime d’une machination infernale. » Les preuves sont accablantes me répondit-on, le Président de la République, le conseil des ministres sont prévenus de votre arrestation. Ce fut la fin pour ma raison ; on m’interrogea, je ne sais plus ce que je répondis.
Puis on m’entraîna en prison, conduit par le commandant Henry et un agent de la Sûreté3. Je divaguais complètement ; je ne me rappelais plus de rien, sinon que j’étais accusé du crime de haute trahison. La mort m’eût été préférable si je n’avais eu mon honneur à sauver.
En prison, on me met au secret, au régime des prisonniers, en tête à tête avec mon cerveau.
Dans les 17 jours qui suivirent, je subis plusieurs interrogatoires, dans ma chambre, à la prison, par l’officier de police judiciaire, Mr le commt du Paty de Clam. Il venait vers le soir, avec son greffier, la haine dans les yeux, l’injure sur les lèvres, quand mon cerveau torturé n’en pouvait plus. Ah, tout ce que j’ai entendu dans ces jours tristes et sombres ! Mon cœur tressaille encore.
Je ne savais pas la moitié du temps ce que je répondais ; on me disait toujours, vous êtes perdu, il n’y a que la Providence pour vous tirer de là. Alors dans mon cerveau brûlé par la fièvre, j’ai inventé roman sur roman pour expliquer une énigme que je ne pouvais pas déchiffrer, pauvre naïf que j’étais4. Je demandais toujours quelles étaient les preuves de l’accusation ; mais on refusait toujours de me les montrer.
Est-ce qu’à un criminel, on ne commence pas par lui montrer l’instrument de son crime, pour lui demander s’il le reconnaît ? – L’instrument du soi-disant crime, c’était comme je l’appris plus tard une lettre ! Pourquoi ne me l’a-t-on pas montrée ?5
L’officier judiciaire et son greffier me firent dire tout ce qu’ils voulaient ; je n’avais plus conscience de moi-même. Je ne croyais pas non plus qu’il fallût me défendre contre une accusation pareille.
Un soir, comme je demandais qu’on me dise enfin de quoi il s’agissait, le greffier6 me répondit : « Votre situation la voici : supposez qu’on trouve votre montre dans une poche où elle n’aurait pas du être », l’officier de police judiciaire acquiesça du geste. Alors je compris que des documents à moi avaient été volés. Aussitôt voilà mon imagination en campagne, je me rappelai une longue correspondance que j’avais eu pendant mon séjour au 2e bureau avec le capitaine Hadamard7 au sujet de la préparation à l’école de Guerre. En même temps, me dis-je, qu’un garçon de bureau aura volé des lettres ou documents à moi ; il aura volé d’autres documents au 2e bureau [Pourtant pendant mon séjour au 4e bureau, un mandat d’une valeur d’une trentaine de francs, que Mr le Lt Colonel d’Aboville8 avait laissé sur son bureau disparut. Il fut signé par le coupable et touché. Jamais on ne put mettre les mains sur le coupable. Il y a donc des garçons de bureau voleurs et faussaires au ministère.] ; je me souvins en effet d’une armoire renfermant des documents confidentiels et qui ne fermait que par une clef : elle ne possédait pas de cadenas à secret. [Dans l’interrogatoire du capitaine Roy9, celui-ci reconnaît qu’on mit au mois de Novembre seulement, après ma déclaration ; une barre et un cadenas à secret, à l’armoire que j’avais citée.] Sur ces données je bâtis un nouveau roman. Je croyais être sur la piste, ce n’était pas encore cela.
Un autre jour l’officier de police judiciaire me dit : « n’avez-vous pas de vengeance de femme à craindre » Voilà mon cerveau qui part sur cette donnée. Je me rappelai alors les deux erreurs que j’avais sur la conscience. À la première couche, ma femme faillit mourir ; à la 2e couche, le 22 fév. 93, ma femme eut une phlébite, 3 mois de lit et 6 mois impotente. J’adore ma femme de toutes les forces de mon âme et de mon cœur, je me jurai de ne plus avoir d’enfants. Cependant mes sens parlaient parfois plus fort que ma volonté.
Fin 1893, je fis la connaissance de Made Dery, j’allais chez elle 2 ou 3 fois puis au moment décisif, je lâchai pied. Je n’y suis jamais allé en 1894. Au moment du concours hippique, je fis la connaissance de Made Cron, après 4 ou 5 rendez-vous en plein air, je lâchai pied également. Chaque fois, je craignis que ma femme que j’adorais ne l’apprît alors me suis-je dit, dans mon cerveau égaré, peut être que l’une ou l’autre de ces deux femmes aura voulu se venger. Made Dery est en outre une étrangère, peut être une espionne, me dis-je. Qui sait ? J’accusais presque ces deux femmes. Ma raison n’y était plus.
Personne ne peut se douter de ce que cela est que de se trouver, innocent, dans une sombre prison, en tête a tête avec son cerveau, et accusé du crime le plus épouvantable qu’un soldat puisse commettre. Et puis toujours, comme un spectre, cet horrible commt du Paty qui venait comme un fou, haineux et terrible me disant : « Vous êtes perdu, rien ne peut vous sauver. »
Je rageais d’indignation et de douleur. Un soir, comme je disais au commt : « Comment pouvez-vous croire que moi, Alsacien, auquel les Allemands refusent tous les passeports, je puisse être un traître. » C’était pour mieux cacher mon jeu, me répondit-il.
Un autre soir, l’officier de police judiciaire me dit : « On est sur les traces de vos complices, des arrestations sont imminentes, suivant le cas vous passerez devant la juridiction civile ou militaire. » Je devenais littéralement fou, je me voyais enfermé dans une trame inextricable.
Un autre soir encore, l’officier de police judiciaire me dit : « Votre arrestation est secrète et cependant elle est connue dans toutes les officines allemandes ; celles-ci tremblent, elles vous brûlent en ce moment. » La nuit qui suivit fut la plus épouvantable de toutes. Je faillis me suicider, j’eus des heures d’égarement. Au milieu de la nuit, dans un moment de fièvre, je pris mes draps et me préparai à me pendre aux barreaux de ma fenêtre. Mais ma conscience veillait, elle me dit : « Si tu meures, tout le monde te croira coupable ; il faut que tu vives, quoiqu’il arrive, pour crier au monde que tu es innocent. »
Jamais homme au monde ne souffrit comme moi. Mon cerveau était constamment brûlé par la fièvre. Le médecin dût me prescrire des bains de pied sinapisés ; il me donna également du sirop de morphine pour pouvoir au moins dormir quelques heures.
Un jour, ma souffrance devant l’attitude haineuse de l’officier de police judiciaire fut telle que je lui dis, je crois : « Écoutez, déclarez que je suis innocent et je me tue ; j’en ai assez de la vie. »
Un soir, comme je lui criais encore que j’étais innocent, car c’était le seul mot que je pusse encore articuler, il me répondit : « L’abbé Bruneau a bien dit aussi qu’il était innocent et il est mort sur l’échafaud10 »
Enfin le 15e jour après mon arrestation, on me montra la photographie de la pièce accusatrice : c’était une lettre qu’on m’imputait. Cette lettre je ne l’ai pas écrite et les experts qui déclarent que c’est mon écriture se trompent.
Si on m’avait montré dès le premier jour-là pièce accusatrice j’aurais compris et j’aurais pu répondre victorieusement. Mais on me montrait des bouts de papier, des bouts de mots, on me posait des phrases ambiguës à double entente ; on faisait divaguer mon cerveau.
Deux exemples typiques :
Un jour l’officier de police judiciaire me demande connaissez vous le frein hydraulique du canon de 120. Je lui répondis que oui, car j’avais vu à deux reprises différentes en 1889 ; et en 1892, la pièce de 120 et son frein.
Or dans la lettre il y a :
« Note sur le frein hydraulique du canon de 120 (manière dont la pièce s’est comportée) »
Il s’agissait donc de la manière dont la pièce s’était comportée dans le tir sous l’action du frein hydraulique. Or voir un frein et connaître son action dans le tir sont deux choses essentiellement différentes. Il faut pour rédiger cette note ou posséder des renseignements ou avoir vu tirer la pièce. Je n’ai jamais vu tirer la pièce de 120, je n’ai jamais possédé de renseignements sur la manière dont la pièce se comporte pendant le tir.
Un autre point typique et qui prouve la mauvaise foi de l’officier de police judiciaire.
Dans la lettre incriminée il est parlé aussi de nouvelles formations de l’artillerie. Ces formations (de campagne) je les ignore. Or, il parait que dans le bureau où je travaille, une note a passé les faisant connaître. Cette note a été vue par le chef de section seul, qui l’a émargée. D’où le commt du Paty a conclu que je la connaissais également. Le rapporteur11 a dû convenir lui-même que les notes destinées à tous les officiers sont émargées par tous ceux qui ont intérêt à les connaître ; du moment où je n’avais pas émargé cette note, il est certain que je ne l’avais pas vue12.
J’avais également demandé à parler au ministre. Le 17e jour, l’officier de police judiciaire revint en me disant : « Le ministre consent à vous recevoir, si vous avouez tout ; il aura pour vous toutes les indulgences, la liberté peut être, le droit d’aller à Madagascar. »
Madagascar, m’écriai-je, je veux bien y aller, mais pas sans mon honneur. Je suis innocent et n’ai rien à avouer. »
Alors me répondit l’officier de police judiciaire c’est le conseil de Guerre ; c’est la mort ou Cayenne.

En résumé, l’accusation qui prétendait avoir des preuves accablantes n’avait entre les mains qu’une lettre dans laquelle qu’un expert prétendait être de mon écriture.

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Cette note a été en partie publiée publiée dans Le Figaro du 27 mai 1899.
1. – Ferdinand Mercier Du Paty de Clam (1853-1916), chargé de l’instruction contre Dreyfus il sera aussi, en 1897, la cheville ouvrière de la « collusion » visant à sauver Esterhazy. 
2. – Ainsi seront reportés les ajouts marginaux. 
3. – Armand Cochefert (1850-1911), en fait chef de la Sûreté.4. – On comprend que cette phrase signifie que Dreyfus échafaudait hypothèse sur hypothèse.
5. – Comme dit à la suite, on ne la lui avait montrée que 15 jours plus tard.
6. – Félix Gribelin  (1853-1932), archiviste principal de 2e classe à l’État-major. Il sera un auxiliaire tout à fait zélé dans la protection qui sera offerte plus tard à Esterhazy et dans les manœuvres visant à conserver la culpabilité de Dreyfus et à faire de Picquart son complice.
7. – Paul Hadamard (1858-1903), cousin du capitaine.
8. – Henri d’Aboville (1848-1841), sous-chef du 4e Bureau du ministère de la Guerre, celui qui, aiguillé par Bertin-Mourot avait soufflé le nom de Dreyfus comme celui du probable traître. Il finira sa carrière avec le grade de colonel et demeurera jusqu’au bout farouchement antidreyfusard.
9. – Le 23 novembre (La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, Paris, Stock, 1899, t. II, , p. 71-73). Il sera largement question de cette déposition à la suite. Paul, René Roy (1854-1925) était alors détaché au 2e bureau.
10. – Prêtre voleur, incendiaire et assassin qui avait été exécuté le 30 août 1894.
11. – Le commandant Alexandre François Frédéric Bexon d’Ormescheville (que tous appelaient Besson d’Ormescheville, 1836-1911), rapporteur près du 1er Conseil de guerre.
12. – Voir le cinquième interrogatoire de Du Paty dans AN BB19 101 et Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. III, p. 614. La remarque de d’Ormescheville, importante en effet, n’a pas été consignée dans les procès-verbaux de ses interrogatoires.

 

IV

Note A
Dépositions des témoins1

Ct Bertin2
La plus importante est celle du commt Bertin. Mes rapports avec le commt Bertin ont en effet été très tendus. J’ai travaillé dans sa section comme partout ailleurs avec zèle et courage, cherchant à m’instruire. Je n’ai jamais refusé de participer au service courant ; d’ailleurs celui-ci était presque seul dans l’hiver 1893 car il n’y eut pas cette année-là de nouveau plan de mobilisation. C’était tellement vrai qu’il fallut, pour occuper les stagiaires, leur faire exécuter un plan de transport fictif. Quant au commt Bertin il me devint parfaitement antipathique peu de temps après mon arrivée au 4e Bureau. Imbu de sa haute valeur, raillant tout le monde, il ne voulait avoir autour de lui que des serviteurs buvant sa parole comme celle d’une idole. D’ailleurs j’avais jugé en termes très vifs sa conduite vis-à-vis du commt Vidal de la Blache, commissaire du réseau du Nord, qui occupe la salle voisine de celle du commt Bertin. Les deux commandant ne se parlent jamais, ne se saluent même pas. On m’avait raconté les motifs de cette brouille complète et j’avais donné tous les torts au commt Bertin. Enfin dans le même bureau, on parle un jour devant moi de la conduite du cape Ferry coupable d’une indiscrétion. Je jugeai très sévèrement la conduite de cette [sic] officier ; j’ignorais malheureusement que le capitaine Ferry était un ami et un protégé du commt Bertin, nouveau motif de froid entre nous. En résumé, je quittais le 4e Bureau étant en très mauvais termes avec le commt Bertin.

Cape Boullenger et Cape Bretaud3
Les deux officiers sont les deux adjoints du commt Bertin.

Cape Besse4
Cet officier est un ami du commt Bertin.

Cape Roy et Dervieu5
Ces deux officiers sont attachés à la section allemande du 2e Bureau. Leur colère vient de ce que j’ai eu la [illisible] de déclarer, ce qui était vrai, qu’on pouvait voler des documents a la section allemande du 2e Bureau. J’ai cité en effet une armoire renfermant des documents confidentiels et qui n’était fermée que par une clef. C’est tellement vrai que d’après leur propre déclaration, une barre de fer et un cadenas à secret, ont été placés dès le mois de novembre à cette armoire.

Cape Maistre6
La déposition m’étonne7, j’étais très bien avec le cap Maistre dont j’admirais l’érudition. Si je voulais dire tout ce que cet officier m’a dit de ses chefs, toutes les confidences qu’il m’a faites à leur sujet, il serait beaucoup plus enragé que moi.

Commt Henry8
Ce que dit le commt Henry est parfaitement exact. J’étais totalement atterré quand j’ai été conduit en prison. Je ne me souvenais plus de rien, sinon que j’étais accusé du crime de haute trahison9.

Cape Brault et Sybille10
J’ai été 1 ou 2 fois au 2e Bureau de la D[ivision] de l’infanterie, mais j’y ai été chaque fois encouragé par le commt Mercier[-]Milon11. Je ne me souviens pas de ce manuel de tir de l’infanterie12 ; il faudrait s’informer auprès du commt Mercier[-]Milon s’il m’a envoyé à la direction de l’infie demander ce manuel. Je ne le crois pas cependant ; je crois que ces messieurs se trompent car je me souviens que j’ai été a la Don de l’infie pour demander des renseignements sur un champ de tir, toujours envoyé par Mr le commt Mercier[-]Milon.

Commt Gendron13
Dans l’interrogatoire, le rapporteur a prétendu que made Dery m’a fait des confidences parce qu’elle m’a dit qu’elle connaissait le commt Gendron.
Or elle a dit au commt Gendron qui n’y a été qu’une fois qu’elle me connaissait. De mon côté je n’ai été que 2 ou 3 fois chez made Dery vers les 6 heures du soir ; j’y ai passé chaque fois une dizaine de minutes et c’est tout. Je défie qu’on prouve que j’ai rencontré qui que ce soit chez made Dery. Comme je l’ai expliqué dans la note n°1, dans un moment où je divaguais et où je ne comprenais pas l’accusation, j’ai traité made Dery d’espionne, sans avoir aucune raison pour cela. J’étais devenu totalement fou. Je n’ai jamais été chez madDery depuis Juin 1893.

Cape Tocanne14
C’est le seul stagiaire qui dépose contre moi15 et c’est le seul qui me soit suspect car je lui ai rendu de nombreux services. Avant son mariage, le cape Tocanne très embarrassé, m’a écrit pour me demander que je lui prête de l’argent. Je lui ai refusé.
Le cape Tocanne dessine admirablement et est capable d’imiter et de copier tout ce que l’on veut.

Cape Chaton et Cuny16
J’ai rencontré les deux officiers dans un voyage que je fis au Mans pour affaire de service en 1893. Nous parlâmes un peu de tout. Il était question à ce moment d’espionnage ; je leur dis peut-être comment nous faisions parvenir des documents faux à l’étranger. En effet, pendant mon séjour au 4e Bureau, on était venu un jour prier le commt Bertin de faire un plan de transport apocryphe afin de le faire parvenir à une puissance étrangère.
Mais pour le reste, ils n’ont rien compris à ce que je leur ai dit.

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1. – Ces dépositions, recueillies du 7 au 23 novembre, se trouvent dans AN BB19 101 et ont été publiées dans La Révision du Procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 39-71.

2. – Albert Léon Bertin-Mourot (1852-1938), commissaire militaire du réseau de l’Est et à ce titre attaché au 4e Bureau du ministère de la Guerre. Promu lieutenant-colonel, il sera par la suite officier d’ordonnance du ministre Billot. Quant au commandant François, Mathieu, Charles, Vincent Vidal de la Blache (1848-1917), il finira sa carrière avec le grande de colonel après avoir dirigé, à partir de 1897, le 4e bureau.
3. – Jean Marie Paul Boullenger (1856-1928) et Georges Honoré Gabriel Bretaud (1855-1956), tous deux adjoints de Bertin-Mourot et donc aussi attachés au 4e Bureau. Boullenger, polytechnicien trois ans avant Dreyfus, finira sa carrière comme lieutenant-colonel et Bretaud, X de la même promotion que Boullenger, qui finira avec le grade de colonel, sera officier d’ordonnance du ministre Zurlinden en 1895.
4. – Pierre Joseph Besse (1857-1927), polytechnicien de la promotion précédant celle de Dreyfus, alors attaché au 4e Bureau. Il finira sa carrière avec le grade de général de Brigade.
5. – Marie Claude Pierre RobeFerdinand Dervieu (1855-1928). Il finira sa carrière avec le grade de lieutenant-colonel.
6. – Paul André Marie Maistre (1858-1922), attaché au 2e Bureau. Il finira sa carrière avec le grade de général de division.
7. – Il avait témoigné d’un Dreyfus « bien documenté » sur les questions touchant à l’organisation de l’armée, possédant « au moins une bonne mémoire » et faisant preuve, « dans certaines occasions, d’une assurance et d’une confiance en lui-même peut-être exagérées » (AN BB19 101. Publié dans La Révision du Procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 59).
8. – Hubert Joseph Henry (1846-1898), adjoint de Sandherr à la Section de statistique. Il sera, on le sait, l’auteur de quelques faux pour sauver le jugement de 1894. Mais il n’agira pas, contrairement à ce qu’on dit souvent, seul mais avec l’accord, si ce n’est à la demande, de ses chefs.
9. – Henry, après avoir accompagné Dreyfus au Cherche-Midi, avait remis un rapport à ses chefs dans lequel il retranscrivait les propos que lui avait tenus son prisonnier. Un prisonnier qui affirmait ne rien comprendre à ce qui se passait, ne pas savoir de quoi il était accusé, que cette accusation, qui était « la mort de [s]a vie » ne pouvait qu’être fausse. Il semble qu’on remit à Dreyfus cette transcription mais en toute évidence pas le commentaire qu’y avait joint Henry et dans lequel il précisait que Dreyfus avait menti en affirmant ne rien savoir des raisons de son arrestation puisqu’il avait lui-même entendu Du Paty lui préciser les charges au moment de l’arrestation (rapport d’Henry daté du 16 octobre 1894, AN BB19 101. En partie publié dans La Révision du procès Dreyfus à la Cour de cassation. Compte rendu sténographique in extenso. Débats de la Cour de cassation (27, 28, 29 octobre 1898), Paris, P.-V. Stock, 1898, p. 105-106 et dans Révision du procès de Rennes (15 juin 1906-12 juillet 1906). Réquisitoire écrit de M. le procureur général Baudouin, Paris, Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, 1907, p. 50).
10. – Auguste Marie Brault (1856-1927) et Charles Antoine Sibille (1853-1953), attachés au 2e Bureau. Brault finira sa carrière avec le grade de lieutenant-colonel et Sibille avec celui de colonel.
11. – Armand Mercier-Milon (1850-1920), attaché au 3e Bureau. Il finira sa carrière avec le grade de général de division. Dreyfus avait été placé sous les ordres de Mercier-Milon par Picquart parce qu’il savait son ami « indépendant » sur la question antisémitique et parce que, comme il le dira Picquart parce qu’il savait « qu’en plaçant un stagiaire Israélite à une section qui n’avait pas à s’occuper de choses secrètes, je lui éviterais peut-être certains désagréments » (voir Philippe Oriol, George Picquart, le pire ami du capitaine Dreyfus, Paris, Grasset, 2018 [à paraître], p. 195).
12. – Que les deux témoins affirmaient avoir été demandé par Dreyfus (AN BB19 101. Publié dans La Révision du Procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 48 et 49).
13. – Jean Gaston Gendron (1854-1933), professeur de géographie à l’école de Guerre. Il finira sa carrière avec le grade de général de brigade.
14. – Charles Edmont Tocanne (1853-1953), condisciple de Dreyfus à l’École de guerre et qui avait fait ensuite son stage au ministère à la même période que lui. Il finira sa carrière au grade de général de brigade. 
15. – Se souvenant d’un Dreyfus « vantard et hâbleur et parfois suffisant ; en outre, il aimait à raconter ses bonnes fortunes avec les femmes légères, notamment à Paris et Aix-les-Bains. Il me revient qu’à l’école de Guerre il était obséquieux » (AN BB19 101. Publié dans La Révision du Procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 62). Voir la note à son propos dans le document XI.
16. – Augustin Chaton (1852-1910) et Louis Cuny (1850-1907) du 31e régiment d’artillerie du Mans.

 

V

Commt du Paty
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Faire la preuve1 que j’ai été à la Banque de France où que je me suis adressé aux hauts fonctionnaires de cet établissement.
Faire la preuve que mon frère a dit que je connaissais la femme CordierFaire la preuve que je connaissais la femme de Moncie2

Faire la preuve que j’ai connu la note qui a passé dans les bureaux du 15 au 20 Juillet, note relative aux nouvelles formations de l’artillerie et que je n’ai pas émargée.

Faire la preuve qu’au mois d’Août je croyais encore que j’irais aux manœuvres.

Enfin il a prétendu que je lui aurai demandé le mot de son armoire pour prendre les documents à faire imprimer. C’est faux, jamais je ne me suis adressé au Ct du Paty. J’ai toujours été demandé ces documents à l’archiviste Mr Thourot [sic]3 sauf une fois où je les ai pris dans l’armoire de la section des nouveaux, dans laquelle ils avaient été déposés par le cape Souriau4.

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1. – Il s’agit ici des accusations que sous-entendaient ses questions lors de l’instruction et celles de son rapport, documents dont Dreyfus fera à la suite la critique.
2. – La femme Cordier, dite de Moncy, tenait une maison de rendez-vous au n° 18 de la rue Saint-Lazare. Lors de l’instruction, et interrogeant Dreyfus, le rapporteur d’Ormescheville lui avait demandé comment il expliquait, puisqu’il affirmait ne pas la connaître, que son frère Mathieu ait pu dire d’elle « qu’elle avait eu une mauvaise influence sur [lui] ? » (Onzième interrogatoire de d’Ormescheville dans AN BB19 101 et Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. III, p. 651). L’information ne figurant pas dans les rapports dus à l’imaginatif Guénée, tentait-il un coup de bluff ? Sans cela, d’où d’Ormescheville tenait-il cela ?
3. – Charles Frédéric Tourot (1853-1941), archiviste de première classe depuis 1888, attaché au 3e bureau.
4. – François Clément Souriau (1855-1913).

 

VI

Note sur les dépositions à charge
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J’y répondrai d’une manière plus précise quand je posséderai les dépositions. Mais dès maintenant, je puis en dire quelques mots d’après mes souvenirs.
J’expliquerai d’abord succinctement l’organisation de l’État-major Général. Il existe 4 bureaux, savoir :
1er bureau – mobilisation. Colonel Lefort – chef
2e ‘‘ – armées étrangères. X1 
3e ‘‘ – concentration et manœuvres. Lt colel Boucher
4e ‘‘ – chemin de fer. Colonel Fabre.
Chaque bureau se subdivise en un certain nombre de sections. Un officier supérieur est en général placé à la tête de chaque section. On adjoint à cet officier supérieur, un ou deux capitaines titulaires suivant l’importance de son service. Les officiers stagiaires passent successivement par les 4 bureaux ; dans chaque bureau ils sont repartis dans les différentes sections.
En 1893            au 1er bureau, j’ai passé par toutes les sections
                          au 4e bureau, j’ai été à la section du réseau de l’Est (Ct Bertin)
En 1894            au 2e bureau, j’ai été à la section allemande
                          au 3e bureau, j’ai été à la section des manœuvres (Ct Mercier[-]Milon)

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Les dépositions a charge peuvent se grouper de la manière suivante :
1er Groupe                Colonel Fabre2
                                    Lt col. d’Aboville
                                    Commt Bertin
                                    Cape Bretaud
                                    Cape Boullenger
                                    Cape Besse
Je ne connais pas du tout le colonel Fabre, qui n’a d’ailleurs pris la direction du 4e bureau que bien après mon arrivée dans ce bureau. Les notes que ce dernier m’a données à mon départ du 4e bureau, fin 1893, sont celles qui lui avaient été transmises par mon chef de section, le commandant Bertin3. C’est toujours le chef de section qui juge le stagiaire détaché auprès de lui et qui transmet son appréciation au chef de Bureau.
J’ai également fort peu connu le lt Colel d’Aboville, qui à l’époque de mon stage était chef de la section du réseau d’Orléans.
Quant au commandant Bertin, je l’ai quitté, comme je l’ai déjà expliqué dans une autre note, en fort mauvais termes. Cet officier supérieur, très intelligent d’ailleurs, prétend être seul à comprendre quelque chose au service des chemins de fer ; tous ses camarades sont des buses, à l’entendre. Je n’ai pas hésité à lui donner tous les torts dans sa brouille avec le commandant Vidal de la Blache et j’ai exprimé mon opinion, non devant lui, mais dans le Bureau où cela lui a été probablement rapporté. Je n’ai pas hésité à juger sévèrement devant lui la conduite du capitaine Ferry, son ami et son protégé. Le commt Bertin a été m’a-t-on dit l’amant de MadYunck4, la femme de l’ancien directeur de la Revue Bleue.
Le capitaine Bretaud et Boullenger sont les adjoints du commt Bertin. Le capitaine Boullenger est arrivé au 4e Bureau au mois de novembre, alors que j’étais déjà chargé d’un travail indépendant de la section à laquelle j’étais attaché.
Le capitaine Besse est l’âme damnée du commt Bertin. Ce qu’il assure dans sa déposition est faux. J’ai travaillé directement sur la carte que m’avait remise le commt Mercier-Milon5. Ce qui le prouve, c’est que j’ai rapporté cette carte remise à hauteur au commt Mercier-Milon, ainsi que celui-ci déclare.

2e Groupe                         Capitaine Roy
                                           Capitaine Dervieu
                                           Capitaine Maistre
Ces officier attachés à la section allemande du 2e Bureau, ont été furieux de ce que j’ai prétendu qu’on pouvait y voler des documents confidentiels.
Or ce que j’avançais étais exact, puisque au mois de novembre, après ma déclaration, le capitaine Roy dépose qu’on a mis une barre et un cadenas secret à l’armoire que j’ai citée. D’autre part le capitaine Roy
Je croyais qu’il s’agissait toujours de documents livrés à la suite de vol et je cherchais à expliquer comment cela avait pu se faire ; je ne m’imaginais qu’il s’agissait d’une simple lettre d’envoi.

3°/ Capitaine Tocanne
C’est le seul officier stagiaire qui dépose contre moi et c’est le seul auquel j’ai rendu service. Est-ce parce que je lui ai refusé un jour un prêt d’argent. C’est par lettre qu’il m’avait sollicité ; je regrette de ne pas l’avoir conservée.

4°/ Capitaine Sibylle et Brault
Je crois que ces deux officiers se trompent. Je suis venu effectivement 1 ou 2 fois à la direction d’infie chercher des renseignements pour Mr le commt Mercier[-]Milon, du 3e Bureau, alors mon chef de section (mois d’août 94).
Je suis sûr d’y avoir été une fois pour des renseignements sur un champ de tir afin de savoir s’il était disponible pour les troupes ; il est probable que c’est ce qui a trompé ces deux officiers. Je ne crois pas y avoir été pour demander un manuel de tir de l’infie, il est facile de s’en assurer auprès du commt Mercier[-]Milon, car c’est pour lui que j’y eusse été. Enfin un pareil manuel n’a aucun caractère confidentiel.

5°/ Capitaines Chaton et Cuny
Ces deux officiers, que j’ai rencontrés fin 93 au Mans dans un voyage de service, ont fait une salade infernale de notre conversation6.

6°/ Commandant Gendron
Sa déposition est le résultat d’un interrogatoire dans lequel j’ai dit que Made Dery m’avait prétendu connaître fort bien le commt Gendron, comme elle a prétendu au commt Gendron me fort bien connaître.
Made Dery m’a même raconté certains détails sur le commt Gendron. Celui-ci lui aurait confié qu’il était attaché à cette époque (fin 93) au service des renseignements à l’État-major Général (ce qui est exact) et lui aurait dit qu’il se faisait adresser ses lettres sous le nom de « Marx », poste restante (au bureau du Palais Bourbon, je crois). Ces lettres étaient des lettres d’espions. Si donc quelqu’un a commis des indiscrétions, c’est le commt Gendron.

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1. – Ici devrait figurer le nom du colonel Le Loup de Sancy, chef du 2e Bureau.
2. – Pierre Élie Fabre (1844-1908), général et chef du 4e bureau.

3. – Il en sera longuement question à la suite.
4. – Il s’agit en fait d’Eugène Yung (1827-1887).
5. – Besse affirmait que Dreyfus n’avait pas travaillé sur la carte mais sur un papier dont il n’avait « pas remarqué la nature » (AN BB19 101. Publié dans La Révision du Procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 44-45).
6. – En le présentant comme un officier bien au courant des affaires d’espionnage (AN BB19 101. Publié dans La Révision du Procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 52-53 et 56-57). Chaton se souviendra aussi qu’il était « hautain » et Cuny « qu’il recherchait assez volontiers des femmes du demi-monde » qu’il payait – ils lui en avaient fait le reproche – plus cher qu’eux !

VII

3e Note
Note du 12 Décembre sur les dépositions
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(consulter mes notes précédentes)

1°/ Déposition du commt Henry
Elle est exacte dans les lignes générales. J’étais comme fou ; je ne me rappelais plus que d’une chose : c’est qu’il s’agissait de crime de haute trahison et de documents livrés. Quant aux documents eux-mêmes, je ne me souvenais plus desquels il s’agissait. Mon cerveau était broyé par ces mots que je cherchais à déchiffrer : « les preuves sont accablantes ». Quelle infamie de me jeter à la face ces mots quand on savait qu’il n’existait que deux rapports contradictoires d’experts. Les mots que je répétais le plus souvent étaient « Justice, je demande justice ».

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2°/ Déposition du cape Tocanne
Elle résulte 1°/ de la déclaration que j’avais faite devant l’officier de police judiciaire de l’insécurité d’une armoire de la section allemande (je croyais à ce moment qu’il s’agissait de documents volés), 2°/ des racontars des cape Chaton et Cuny, que je n’ai pas vus en 1894, mais bien en 1893, 3°/ enfin de tout le roman que j’avais bâti sur ma correspondance avec le cape Hadamard.
Mr le capitaine Tocanne est le seul stagiaire qui dépose contre moi. Est-ce parce que je lui ai refusé de lui prêter de l’argent ?

3°/ Capitaine Maistre
Les travaux dont s’occupait le cape Maistre étaient des travaux relatifs au jeu de la Guerre. Ce sont des travaux qui n’ont aucun caractère confidentiel et qui intéressent tous les officiers, quels qu’ils soient. M’occupant moi-même beaucoup de cette question, je m’étais interrogé à plusieurs reprises aux travaux du cape Maistre sur cette question.
Le reste de la déposition est toujours relatif à ce roman que j’avais imprimé dans ma cervelle au sujet de documents volés, quand on me refusait de me montrer la pièce incriminée.

4°/ Capitaine Cuny.
C’est faux ; il n’y a pas quelques mois que j’ai été au Mans, mais il y a un an. C’était fin Novembre 1893.
J’étais venu au Mans pour affaires de service. Les cape Cuny et Chaton ont mis sur le tapis la question d’espionnage qui était courante à ce moment, parait-il. Moi je ne m’en souviens plus. Quant à ce qu’il raconte, je n’y comprends rien ? J’ai pu lui parler du procédé d’espionnage qui était le plus courant ; c’est le vol par des garçons de bureau de papiers qu’on jette dans les paniers. On ne devrait jamais jeter des papiers dans les paniers.

5°/ Capitaine Chaton.
Pas au printemps dernier, mais à l’automne 1893 que j’ai été au Mans. Je lui ai dit que j’étais chargé d’une ligne de transport dans mon travail d’études auquel je participais, mais cet officier peu au courant de ces questions n’y a rien compris.
J’ai pu lui dire en effet, que pour induire les puissances étrangères en erreur, on leur fait parvenir des documents faux mais vraisemblables. Le fait est exact, il s’est passé au 4e Bureau pendant mon séjour dans le bureau.

6°/ Capitaine Sybille et Brault.
J’ai été en effet envoyé 1 ou 2 fois a la direction d’infanterie par Mr le commt Mercier[-]Milon. Mais je crois que ces messieurs se trompent, il s’agissait ainsi que je l’ai déclaré dans mes interrogatoires, d’un renseignement sur un champ de tir qui n’était pas encore disponible pour les troupes.
En tous cas, la question n’avait aucun caractère confidentiel.

7°/ Capitaine Roy
Toujours au sujet de la fameuse armoire. Cette armoire comme le déclare lui-même le capitaine Roy n’était fermée qu’à clef, et cette clef se trouvait dans la vitrine de la bibliothèque dissimulée entre des livres.
J’ai parlé de cette armoire, toujours au moment où je croyais qu’il s’agissait de documents volés. Ce qui prouve en réalité l’insécurité de cette armoire, c’est qu’en Novembre dernier on a ajouté une barre de fer et un cadenas à lettres à cette armoire.
Jamais au 2e Bureau, je ne me suis occupé de travaux sur le budget d’une nation étrangère. Les souvenirs du cape Roy sont inexacts.
Quant à ce qui concerne les placements d’argent, c’est le cape Roy qui est venu un jour demander conseil. Je lui ai répondu que je n’avais aucune compétence en la matière1.
Quant à la dernière question, je ne comprends pas qu’elle ait été adressée au cape Roy. Le fait cité est exact et s’est passé au 4e Bureau de l’État-major de l’armée. C’est Mr le commt Bertin qu’on avait prié d’établir le document faux mais vraisemblable2.

8°/ Capitaine Dervieu
Je ne relève pas tout ce que dit le capitaine Dervieu qui y met une âpreté méchante. Quant à ce qui dit le cape Dervieu à la fin, c’est inexact. Je lui ai dit en effet en août que je revenais tous les lundis d’Houlgate à 11h ½ seulement et que j’arrivais par suite à mon bureau vers midi, mais c’était avec une autorisation régulière de Mr le commt Mercier[-]Milon3.

En résumé, comme je l’ai déjà dit, les dépositions de Mr les capitaines Roy, Dervieu et Maistre, viennent de ce que j’ai relevé contre eux l’insécurité d’une armoire de la section allemande, insécurité tellement reconnue, qu’on y a placé depuis une barre et un cadenas à secret.

9°/ Commt Bertin
Je connaissais parfaitement les lignes de transport. Mais j’ignorais quels étaient tous les points de débarquement de tous les corps d’armée, cela ne m’intéressait pas. J’ai fait au 4e Bureau comme partout ailleurs, tout mon devoir, cherchant à m’instruire le plus possible et à comprendre ce que je faisais4.
Quant à « la mauvaise impression que j’ai laissé au 4e bureau », le commt Bertin veut dire la mauvaise impression que je « lui ai laissée » [J’étais au contraire très bien avec les autres officiers du 4e Bureau. Je n’étais en mauvais termes qu’avec le commt Bertin et tout résulte de lui.]

10°/ Capitaine Besse.
J’étais envoyé par Mr le commt Mercier[-]Milon ainsi que celui-ci le reconnaît. J’ai fait un travail en effet, non pas sur du papier similaire à celui du travail que me confiait le capitaine Besse, mais sur la carte même que m’avait remise Mr le commt Mercier[-]Milon. Ce dernier reconnaît en effet que je lui ai rapporté cette carte mise à jour.

11°/ Capitaine Bretaud
Rien à dire.

12°/ Capitaine Boullenger
Le capitaine Boullenger est arrivé au 4e Bureau au mois de novembre, alors que j’y étais moi-même depuis quatre mois. Je me suis mis à sa disposition pour tous les renseignements dont il pourrait avoir le besoin.
Quand je le rencontrais, je lui demandais tout naturellement « Qu’est ce qu’il y a de nouveau au 4e Bureau ». Je ne vois pas quelles indiscrétions il y avait à cela.

13°/ Commt Gendron
J’ai déjà parlé dans une précédente note de la déposition du commt Gendron. D’après ce que m’a dit MadDery, que je ne connaissais pas plus que lui, il me semble que le commt Gendron a commis lui des indiscrétions.

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1. – Roy affirmait au contraire que Dreyfus, « suffisant », « très intelligent et doué d’une mémoire remarquable », faisait « parade de sa fortune et parlait volontiers de placements d’argent » (AN BB19 101. Publié dans La Révision du Procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 73).
2. – Il lui avait été demandé s’il avait eu connaissance de pratiques « de système d’amorçage consistant à fabriquer de toutes pièces des documents faux, mais vraisemblables, destinés à être adressés par contre-espionnage à des puissances étrangères afin de les induire en erreur » (ibid.).

3. – Entre autres : « Dreyfus est fort intelligent et doué d’une mémoire remarquable aussi bien pour les détails que pour les grandes lignes ; il aimait à faire parade des connaissances qu’il avait au sujet des questions de mobilisation et de concentration et en général de tout ce qui était secret. Il prenait beaucoup de notes et, en consultant chacun individuellement, devait arriver à connaître des questions entières. Il n’était pas très recherché de ses camarades, mais recherchait beaucoup leur société et savait au besoin être flatteur. Il aimait se vanter de sa fortune et de sa facilité de travail ; sa présence au bureau n’était pas très régulière ; il arrivait tard le matin. Dans les premiers jours de juillet, je crois, nous descendions ensemble à cheval l’avenue du Trocadéro, Dreyfus se vanta devant moi d’arriver tard au bureau, sans que ses absences fussent aperçues : “Le lundi, surtout, me dit-il, j’arrive tard au bureau ; c’est ainsi qu’un de ces lundis je ne suis arrivé qu’à 11 heures du matin et personne ne s’en est aperçu”. » (AN BB19 101. Publié dans La Révision du Procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 70-71)
4. – Bertin-Mourot avait en effet témoigné de la connaissance qui était celle de Dreyfus de la question des transports et de « l’extrême nonchalance » qu’il montrait « pour traiter les questions de détails du service courant » (AN BB19 101. Publié dans La Révision du Procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 43). Voir aussi sa note du 17 octobre 1894 publiée dans ibid., p. 288.

 

VIII

Note au sujet des dépositions
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1°/ Comme je l’ai déjà dit, les dépositions du colonel Fabre, du Lt colonel d’Aboville, sont consécutives des notes que m’a données le commt Bertin à mon départ du 4e Bureau.
Aussi dans toute ma carrière d’officier, j’ai été mal noté une seule fois, et cela dans un séjour de 6 mois seulement au 4e Bureau. On transforme ces notes en pièce d’accusation. Il faut y répondre en citant toutes mes notes de ma carrière d’officier, les notes que j’ai obtenues en sortant de l’école Supr de Guerre, enfin celles que j’ai obtenues après mes stages aux 1er, 2e, et 3e Bureaux de l’État-major de l’armée1.
On peut bien, une fois dans sa carrière, être mal avec son chef. Si j’avais à recommencer, ce serait encore la même chose, tant la personne du commt Bertin m’est antipathique.

2°/ C’est la première fois que j’entends parler du caporal Bernollin2 auquel je n’ai jamais adressé la parole. D’ailleurs la pièce où il se tenait, était l’antichambre de Mr le colonel de Sancy par où passaient tous les officiers ayant à parler à ce dernier.
Je n’ai été que 3 fois chez Mr le colonel de Sancy. Une 1e fois en arrivant au Bureau avec tous les autres stagiaires, une 2e fois en quittant le Bureau, également avec tous les autres stagiaires. Enfin j’y ai été une 3e fois au mois d’avril pour lui demander la permission de l’après-midi afin d’assister à un enterrement, et c’est tout. Quant à la section anglaise, je n’avais rien à y faire – d’ailleurs l’officier chargé de cette section a déclaré ne m’avoir jamais rien communiqué ; je sais qu’il a été interrogé. La déclaration ne figure pas, or il n’a rien eu à dire3.

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1. – « 1893, 1er semestre. – Officier très intelligent ; rédige très bien. – A déjà des connaissances fort étendues, est en mesure de traiter bien des questions avec ses idées personnelles. Veut et doit arriver. Paris, le 1er août 1893. Le colonel chef du 1er bureau de l’État-major de l’armée. Signé : de Germiny.
« 1893, 2e. – Officier incomplet. Très intelligent et très bien doué, mais prétentieux et ne remplissant pas au point de vue du caractère, de la conscience et de la manière de servir, les conditions nécessaires pour être employé à l’État-major de l’armée. Le colonel chef du 4e bureau. Signé : Fabre.
« 1894, 1er. – Officier très intelligent, saisissant vite les affaires, travaillant facilement – est peut-être un peu trop sûr de lui. – Sait très bien l’allemand et a utilisé consciencieusement son stage au 2e bureau. Le colonel chef du deuxième bureau. Signé : de Sancy. » En conclusion, le général de Boisdeffre avait noté : « Bon officier, esprit vif et saisissant rapidement les questions, zélé, travailleur, favorablement apprécié partout où il a passé. Fera un bon officier d’état-major. » Et l’année précédente, Gonse avait noté au terme de l’inspection générale : « Les débuts à l’état-major ont été bons et ils promettent. Le capitaine Dreyfus est animé du désir de bien faire et d’arriver. Officier d’avenir » (cité dans Philippe Oriol, L’Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, Paris, Les Belles Lettres, 2014, p. 61-62).
2. – Georges Bernollin qui, au service de de Sancy, avait eu à recopier une étude sur Madagascar.
3. – Il en sera ainsi, on le verra encore, de toutes les dépositions qui ne contenaient aucune charge contre Dreyfus.

 

IX

14 Décembre

Résumé de mes impressions sur la lettre incriminée
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L’auteur de la lettre est un misérable dont le métier habituel ressort nettement de la première phrase : « Sans nouvelles m’indiquant que vous désirez me voir … » Il a des relations privées avec l’agent étranger, ils se sont vus. Le mobile qui le fait agir, c’est évidemment l’argent ; il est payé pour exercer son vil métier.

Le raisonnement qui a été fait pour imputer la lettre à un officier d’artillerie et d’État-major n’est pas soutenable ; j’ajouterai qu’il est absurde pour celui qui lit la lettre avec quelque attention. Celle-ci émane bien au contraire d’un agent centralisateur de renseignements.
Personne ne connaît la valeur exacte des quatre premières notes ; l’auteur lui-même les traite seulement de « renseignements intéressants ». Il n’y a que le 5e document, le manuel de tir de l’artillerie, qui était confidentiel, sur lequel il appelle l’attention. Un officier d’artillerie et d’État-major eût été à même de fournir autre chose que « des renseignements intéressants ».
Examinons d’abord les motifs qui font attribuer la lettre à un officier d’artillerie.
Trois notes ou documents ont trait à l’artillerie.
La première note, relative au frein hydraulique de 120 et à la manière dont la pièce s’est comportée pendant le tir, provient vraisemblablement de la Section technique de l’artillerie. Cette note a pu être fournie facilement par un employé de cet établissement.
La deuxième note, relative aux modifications aux formations de l’artillerie, provient de la direction d’artillerie. A-t-on voulu parler des modifications aux formations du temps de paix ou aux formations du temps de guerre, personne n’en sait rien !
Quoi qu’il en soit, d’après le début de la lettre, où les renseignements ne sont traités que « d’intéressants », il semble qu’on n’a pas attaché grande importance à cette note dont les éléments ont pu être fournis par un employé de la Direction d’artillerie.
Quant au projet de manuel de tir qui était confidentiel, l’auteur de la lettre déclare qu’il est extrêmement difficile à se procurer. Si l’auteur de la lettre avait été officier d’artillerie, ou même officier, l’officier détenteur du Manuel, du Ministère ou ailleurs, le lui aurait prêté sans aucune hésitation. Si l’auteur avait été officier d’artillerie et au ministère, c’est au Ministère qu’il se serait adressé aux officiers détenteurs du Manuel pour l’avoir en communication ; la encore on le lui aurait prêté sans aucune hésitation. L’auteur de la lettre, en déclarant qu’il s’adresse à un corps de troupes pour « prendre » le manuel, montre bien qu’il n’appartient pas au Ministère.
Ce qui montre bien encore que l’auteur de la lettre n’est pas artilleur, c’est qu’il dit que chaque officier détenteur doit remettre son manuel après les manœuvres.
Or le manuel de tir n’a rien à voir avec les manœuvres ; c’est aux écoles à feu qu’il a été essayé et expérimenté.
Donc d’une part, en déclarant que ce manuel de tir est extrêmement difficile à se procurer, d’autre part en ajoutant « je le prendrais » l’auteur dévoile nettement sa qualité ; il n’est pas officier d’artillerie, il n’est même pas officier1.
Ce qui prouve encore que l’auteur de la lettre n’est pas officier, c’est qu’il propose, non de copier, mais de « faire copier » ce projet de manuel. Un officier n’aurait jamais été assez fou pour mettre un tiers dans la confidence d’un acte aussi abominable2 ; l’auteur de la lettre est donc un chef d’agence ayant des sous-agents sous ses ordres.

Enfin l’auteur de la lettre n’est pas plus officier d’État-major. En effet, les deux notes incriminées dans la lettre et provenant de l’État-major sont :
1°/ Une note sur les troupes de couverture
Or, au 3e Bureau de l’État-major de l’armée, des soldats secrétaires, sous la direction d’un archiviste, sont chargés de préparer, d’après les minutes des officiers, les feuillets nécessaires pour l’impression des documents relatifs à la couverture.
Ces soldats secrétaires, obligés de copier avec un soin extrême, prennent donc nécessairement connaissance de ces documents.
Ces documents sont ensuite imprimés au Service Géographique de l’armée, sous la surveillance d’un officier, surveillance qui s’exerce quand le travail est en cours, sur trois machines simultanément.
2°/ Note sur Madagascar
Cette note a été également entre les mains des secrétaires, d’après la déposition même du caporal Bernollin.
En résumé, l’origine si différente des quatre premières notes et dont les éléments ont pu être fourni par des employés ou secrétaires, le manuel de tir qui a été « pris » dans un corps de troupes, tout montre que l’auteur de la lettre n’est pas officier et qu’il est au contraire agent centralisateur de renseignements.
Il existe en effet dans les Bureaux du Ministère, des employés infidèles. Dans l’automne 1893, au 4e Bureau de l’État-major de l’armée, on prit un mandat par la table de Mr le lt Colonel d’Aboville. Le mandat fut signé du nom du Lt Colonel et fut touché au Trésor, sans qu’on pût jamais trouver le coupable. Un tel employé, voleur et faussaire, est bien capable de voler des documents, vol pour lequel il risque moins que pour le fait que je viens de signaler.
La dernière partie de la lettre surtout est caractéristique de la qualité de l’auteur de la lettre, il se dévoile entièrement en disant que le projet du manuel de tir est extrêmement difficile à se procurer.
La dernière phrase « je vais partir en manœuvre » indique que l’auteur de la lettre appartient à l’armée à un titre quelconque, ou bien encore qu’il est seulement convoqué pour ces manœuvres, ou même qu’il n’a fait que les suivre.

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Quant à moi, non seulement je n’ai pas écrit la lettre incriminée, – il aurait fallu un mobile pour cela – mais encore matériellement, il m’eut été impossible de l’écrire, à moins de puiser des renseignements de part et d’autre, c-à-d en m’adressant à des officiers. Dans ce dernier cas, les témoignages eussent été faciles à découvrir, je défie qu’on trouve un officier témoignant que je me sois adressé à lui pour demander des renseignements sur l’un quelconque des documents énumérés, dans la lettre incriminée.
D’abord je n’ai pas été aux manœuvres en 1894.
Je n’ai été qu’a un voyage d’État-major dans la 2e quinzaine de Juin.
En admettant qu’on puisse employer indifféremment l’une pour l’autre les deux expressions « partir en manœuvres » et « aller en voyage d’État-major », ce qui est déjà très discutable, il faudrait attribuer à la lettre incriminée la date du mois de juin.

Examinons maintenant un à un les documents incriminés :
1°/ Note sur le frein hydraulique de 120 et manière dont la pièce s’est comportée.
J’ai vu deux fois la pièce de 120 et par suite sur frein ; une première fois en 1889, une 2e fois pendant mon séjour à l’école de Guerre en 1892. Je n’ai jamais vu tirer la pièce.
Pour pouvoir donc rédiger une note pareille, il aurait fallu que je prisse des renseignements.
Malgré toutes les enquêtes, on n’a pu trouver aucun officier d’artillerie auquel je me sois adressé pour me procurer ces renseignements.

2°/ Note sur les troupes de couverture (quelques modifications seront apportées par le nouveau plan)
Du 1er Janvier 1894 jusqu’aux premiers jours de Juillet 1894, j’ai travaillé au 2e Bureau de l’État-major de l’armée où l’on ne s’occupe nullement de la couverture.
Ce n’est que dans les premiers jours de juillet que j’entre au 3e Bureau de l’État-major de l’armée où je suis attaché à la section des manœuvres, ce n’est enfin qu’en septembre 1894, que je suis chargé de la surveillance de l’impression d’un certain nombre de documents sur la couverture, concurremment avec les autres stagiaires.
Quant aux modifications qui se sont produites dans le commandement des troupes de couverture au mois d’Avril et dont parle le Rapporteur, je les ignore totalement, et aucun officier ne peut témoigner m’en avoir parlé.
D’ailleurs la note de la lettre incriminée, ne se rapporte nullement, d’après ses termes mêmes, a une « modification dans le commandement ». C’est purement et simplement une note sur les troupes de couverture que j’étais incapable de faire.

3°/ Note sur les modifications aux formations de l’artillerie
J’ai connu, comme tout le monde, quand cela a paru officiellement, les modifications apportées aux formations du temps de paix de l’artillerie. Quant aux modifications des formations du temps de guerre, je les ignorais alors, comme je les ignore encore aujourd’hui.
Que veut dire le Rapporteur quand il s’exprime ainsi : « En ce qui concerne la note sur une mod[ificat]ion aux formations de l’artillerie, il doit s’agir de la suppression des pontonniers et des modificateurs en résultant. Il est inadmissible qu’un officier d’artie ayant été employé au 1er Bureau de l’État-major de l’armée ait pu s’en désintéresser quelques semaines avant qu’elle ne devienne officielle3. » D’abord je n’ai pas été au 1er Bureau depuis le 1er Semestre 1893, époque à laquelle j’y ai été employé. Ensuite au début des interrogatoires, on me parle des formations du temps de guerre qui auraient été connues en juillet 1894 à l’État-major de l’armée. Puis comme d’une part, on est obligé par la suite d’attribuer à la lettre la date du mois de juin ; ensuite qu’on ne peut prouver que j’aie eu connaissance de ce document émargé par mon chef de section seul, Mr le commt Mercier-Milon, la thèse change complètement. On ne parle plus que des modifications résultant de la suppression des pontonniers !
Qu’est ce que cela veut dire. Sont-ce les formations du temps de paix ? Sont-ce les formations du temps de guerre ?
Quoi qu’il en soit, je défie qu’on trouve un officier des 1er Bureau ou de la Don d’artie qui témoigne m’avoir donné connaissance « des modifications résultant de la suppression des pontonniers ».

4°/ Note relative à Madagascar.
Jamais je n’ai eu connaissance d’aucun travail sur Madagascar. Je n’ai jamais parlé au caporal Bernollin.
Qu’on trouve donc quelqu’un témoignant que je lui ai demandé communication d’un travail quelconque concernant cette question. Si j’avais voulu lire ce travail, je me serais adressé à un officier qui me l’aurait communiqué sans hésitation.

5°/ Projet de manuel de tir
Comme je l’ai dit, dans un seul interrogatoire devant l’officier de police comprenant qu’il s’agissait du manuel de tir allemand, j’ai répondu que j’en avais causé avec le commt Jeannel4.
D’abord je n’ai jamais parlé au Commt Jeannel que de l’artillerie allemande et cela en février 1894. Pourquoi l’accusation n’a-t-elle pas fait citer cet officier, c’est que j’avais dit vrai !5
Ensuite ce manuel de tir a été pris quelque part. Si j’avais voulu l’avoir en communication, le Ct Jeannel qui en était le détenteur, me l’aurait prêté sans aucune hésitation.
Malgré toutes les enquêtes, on n’a pu trouver aucun officier déclarant que je [illisible] jamais eu ce manuel entre les mains.
La teneur de la lettre montre d’ailleurs d’une façon nette et formelle, que l’auteur de la lettre a « pris » le document en question dans un corps de troupe et que ce document était extrêmement difficile à se procurer. Quant à moi, j’aurais pu au contraire me le procurer
Le nombre des détenteurs de ce projet de manuel est limité. Je défie qu’on trouve un officier q[uel]c[onqu]e témoignant m’avoir donné ce manuel en communication.

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En résumé, ce qui épouvantable à penser c’est que notre honneur militaire est entre les mains d’un expert en écriture.
Sans preuves d’aucune sorte, sans m’entendre, on m’a arrêté, on m’a fouillé, on m’a jeté au secret.
Ces preuves irrécusables étaient l’affirmation de Mr Bertillon.
Mr Bertillon a attenté à mon honneur militaire, lui qui n’est même pas expert en écritures. On n’a même pas cherché de mobile à un acte aussi infâme, on n’a pas réfléchi un seul instant aux conséquences d’un acte pareil.

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1. – Ou terriblement menteur… D’où la conclusion de Dreyfus.
2. – Un Esterhazy si. Mais pas en mettant son copiste dans la confidence… en lui demandant juste des copies pour des travaux à fournir.
3. – Le rapport de d’Ormescheville, dont il est ici question et dont Dreyfus fera une étude à la suite, est conservé aux AN dans le dossier BB19 101, a été publié dans La Révision du Procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 73-86. La citation y figure p. 85.
4. – Quatrième interrogatoire de Du Paty dans AN BB19 101 et Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. III, p. 612. Dreyfus avait mal compris la question, comme nous le verrons à la suite. Quand Du Paty lui parla du manuel de tir de l’artillerie de campagne française, il comprit « allemande » et répondit donc par l’affirmative. Voir à ce sujet, infra. Charles Jeannel (1848-1913), était attaché au 2e bureau depuis 1887.
5. – Pour une double raison : ayant dit avoir prêté le manuel à Dreyfus en juillet, le témoignage de Jeannel ne collait plus avec l’accusation qui avait fixé la date du bordereau avant juin ; et parce que si Jeannel parlait du manuel de tir français, Dreyfus s’obstinait à dire qu’il avait été question entre eux du manuel allemand (voir note XII).

 

X

Note au sujet des témoins
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Demander de ma part, au capitaine Junck1, actuellement stagiaire aux batteries à cheval de l’école milite, s’il veut bien se mettre à la disposition de mon avocat2.

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Ne pas oublier d’écrire au commt Givre, commt la battie à cheval détachée à Remiremont ou à Bruyères, suivant lettre ci-jointe3.

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Ne pas oublier le colonel Clément, directeur d’artie à Vincennes4.

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Ne pas oublier
Voir le lt colonel Amourel, à Versailles – comme témoin à décharge.
Voir le lt Colonel Brun, à l’école de Guerre, ______ id_____ 4

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1. – Alphonse Eugène Junck (1862-1905), ancien condisciple de Dreyfus à l’École de Guerre, futur collègue d’Henry (il intégrera la Section de statistique en 1895), deviendra, lors de la relance de l’affaire, un acteur secondaire mais réel de la « collusion » visant à protéger la condamnation de 1894 et le véritable traître Esterhazy.
2. – Essentiellement sur la question de ses heures d’arrivée au bureau (voir document XII). S’il fut contacté, il n’accepta pas.
3. – La lettre en question n’a pas été conservée.
4. – Seul Jules Étienne Clément (1840-1909) acceptera. Jean Marcel Augustin Givre (1850-1907) pour motiver son refus, écrira à Mathieu une lettre grossière (Mathieu Dreyfus, L’Affaire telle que je l’ai vécue, Paris, Grasset, Cahiers rouges, 2017, p. 41 ; voir ce qu’en dira Dreyfus dans le document suivant). Nous savons peu de choses sur les relations qui avaient pu être celles de Dreyfus avec le futur général de division Firmin Amourel (1848-1908). Quant au futur général de division Jean Jules Brun (1849-1911), Dreyfus avait, fin 1882, fait partie avec lui du 31e régiment d’artillerie et avait sans doute suivi des cours de Tactique appliquée de l’artillerie à l’Écile de Guerre. S’il avait refusé de témoigner pour Dreyfus à ce moment, il participera à sa réhabilitation en signant en 1904 avec les généraux Balaman, Séard et Villien un rapport qui prouvait que le bordereau ne pouvait être l’œuvre d’un artilleur (publié dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), Paris, Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, 1908, t. II., p. 733-747).

 

XI

14 Décembre

Note

Je ne vous ai pas parlé de moi jusqu’à présent ! un accusé a toujours tort.
Mais la coupe déborde ! Je me révolte à la fin d’entendre dire que j’ai le caractère souple. Si j’avais eu le caractère souple, je ne serais pas ici.
Je n’ai jamais rien demandé, je n’ai jamais rien sollicité. Jamais, ni à l’école de Guerre, ni au Ministère, je n’ai fait de visites à mes chefs, je n’ai fait antichambre chez personne. A l’école de Guerre, j’ai été, je crois, le seul officier dans ce cas. Je voulais parvenir par un travail seul – comme le dit avec juste raison, Mr le Général de Germiny, dans les notes qu’il m’a données alors qu’il était chef du 1er bureau a l’État-major de l’armée « Veut, et doit arriver ». Ces notes me dépeignent tout entier.
Oui, je connais le cœur humain aujourd’hui. Voyez le Commandant Givre ! Je lui ai rendu des services, non pas d’amis, mais de frère ! Quel abandon !
Quand vint la Guerre du Tonkin ; je fis de nombreuses démarches pour y être envoyé ! peut-on retrouver mes demandes au Ministère ?
Quand j’appris les affaires Mayer-de Morès, j’étais à Sedan, en voyage avec l’école de Guerre. Je voulus m’en mêler à mon retour à Paris, Mr Devergie, mon ami alors – je n’ose plus dire mon ami aujourd’hui – m’en empêcha1.
Enfin au 4e Bureau, si j’avais eu le caractère souple qu’on me prête, je n’aurai pas rompu en visière avec le Ct  Bertin, qui m’était antipathique et auquel je ne l’ai pas caché. J’ai dit hautement dans le bureau ce qui je pensais de sa conduite vis-à-vis du Ct de la Blache ; j’ai dit hautement devant lui, ce que je pensais de la conduite du Cape Ferry, son ami et son protégé. Appelle-t-ton cela de l’habileté et de la souplesse ?
Ma franchise allait au contraire jusqu’à la brutalité.
Enfin ; le capitaine Tocanne, seul stagiaire qui dépose contre moi et dont l’habileté consistait à offrir des photographies faites en voyage, à ses chefs. Quand il fit faire des albums réunissant les photographies de ses voyages, il me supplia de lui en acheter un qu’il avait en trop ; il me le fit payer 40 fois ! Plus tard, il me sollicite, au moment de son mariage, pour un prêt d’argent que je refusai, ayant remarqué que tous ceux auxquels j’avais prêté de l’argent qu’on s’empressait de ne pas me rendre, étaient devenu mes ennemis. Comme je regrette aujourd’hui de ne pas avoir conservé cette lettre du capitaine Tocanne2.
Je n’ai jamais rien demandé à personne. Je défie qu’on trouve dans toute ma vie, quelqu’un que j’ai sollicité, quelqu’un à qui j’ai emprunté de l’argent. J’étais beaucoup trop bien pour cela.
Je suis bien récompensé aujourd’hui de tous les services que j’ai rendus – mais je suis accusé par un ministre! Haro sur le bandit.
J’ai des défauts, je le sais bien : mais je ne suis ni souple, ni obséquieux. Je suis au contraire raide et hautain.
Quant à l’honneur, je défie qui que ce soit au monde de témoigner contre moi d’un acte contraire à l’honneur. J’ai toujours marché dans la voie stricte et droite, du devoir et de l’honneur.

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1. – Nous n’avons aucune trace de ce monsieur Devergie. L’affaire Mayer-Morès à laquelle fait allusion Dreyfus est cette triste affaire qui avait suivi la campagne dans La Libre Parole de Pradel de Lamase au sujet de la présence des juifs dans l’armée. Le capitaine Crémieu-Foa, meurtri, avait envoyé ses témoins à Drumont : « En insultant les trois cents officiers français de l’armée active qui appartiennent au culte israélite, vous m’insultez personnellement. » En réponse, le journal avait publié un article collectif invitant les offensés à désigner « parmi eux le nombre qu’ils voudront de délégués [auxquels ils opposeront] un nombre égal d’épées françaises ». Suite à cette surenchère, qui répondait par l’insulte à la tristesse et la douleur, un combat avait eu lieu à l’épée. Selon la formule de l’époque, il avait été « sans résultat ». Lamase, prétextant que c’était à lui, en tant que signataire des articles – qu’il disait par ailleurs ne pas avoir écrit –, qu’aurait dû s’adresser le jeune capitaine Crémieu-Foa, avait envoyé à son tour ses témoins. Après ce nouveau duel, « sans résultat », le premier témoin de Lamase, le marquis de Morès, professionnel de l’antisémitisme, s’en était pris à un des témoins de Crémieu, le capitaine Mayer, qu’il accusait d’avoir commis une indiscrétion en confiant le procès-verbal du dernier duel à la presse. Une nouvelle rencontre avait eu lieu, à l’épée, qui avait eu pour résultat la mort du jeune capitaine. Il est intéressant et inédit d’apprendre que Dreyfus avait eu l’intention de s’en mêler. Voici qui nous renseigne encore un peu sur le rapport qu’il pouvait entretenir à sa judéité. Il faut toutefois ajouter que s’il l’avait fait, les choses peut-être eussent été différentes. Car ce que ne pouvait imaginer Dreyfus, quand il écrivait cela, c’est qu’il était en prison pour le crime commis par un autre, Esterhazy, qui avait été justement le témoin de Crémieu-Foa dans son duel avec Lamase et que peut-être il aurait pu le rencontrer alors.
2. – Il en conservera en revanche une autre. En 1906, devenu lieutenant-colonel et dreyfusard, Tocanne écrira à Dreyfus pour lui dire, avec une facilité à réécrire l’histoire qui force le respect, que : « Au début votre culpabilité m’a semblé très douteuse. Je vous avais fréquenté d’assez près pendant nos deux années à l’École de guerre pour ne pas vous croire coupable du forfait qu’on vous imputait. Mais je vous dirai très franchement que l’ « Affaire » s’est ensuite tellement embrouillée par la divulgation de documents que vous connaissez, documents très compromettants pour votre honneur, que j’ai fini par vous croire vraiment coupable ; j’en ai éprouvé un réel chagrin, car je vous tenais en grande estime » (lettre du 2 décembre 1906, collection particulière).
3. – Mercier, bien évidemment.

 

XII

Étude du Rapport
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Impression d’ensemble
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[Pour aider à la lecture et à la compréhension de ce document qui se présente en notes successives qui renvoient au texte sur la base de sa pagination (ex : « Page 1. 1er paragraphe »), nous avons pris le parti d’intégrer les commentaires de Dreyfus en bleu dans le texte intégral du rapport.] 

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Sur l’affaire de M. Dreyfus, Alfred, capitaine breveté au 14e régiment d’artillerie, stagiaire à l’État-major de l’armée, inculpé d’avoir en 1894, pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec un ou plusieurs agents des puissances étrangères dans le but de leur procurer le moyen de commettre des hostilités ou d’entreprendre la guerre contre la France en leur livrant des documents secrets, laquelle a fait l’objet de l’ordre d’informer donné par M. le général gouverneur de Paris, le 3 novembre 1894.

La base de l’accusation est une lettre missive écrite sur du papier pelure. Il faudrait donc d’abord prouver soit que j’en ai possédé, soit que j’en ai acheté. Les fournisseurs de ce papier ne doivent pas être nombreux.

M. le capitaine Dreyfus est inculpé d’avoir, en 1894 pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec un ou plusieurs agents des puissances étrangères, dans le but de leur procurer les moyens de commettre des hostilités ou d’entreprendre la guerre contre la France en leur livrant des documents secrets.

La lettre missive incriminée a été adressée à un agent d’une puissance étrangère et d’après la teneur de la lettre, la personne qui l’a écrite a vu déjà à différentes reprises, cet agent. Il reste à démontrer que je connaissais ces agents, que l’on m’a vu m’entretenir avec eux.
J’affirme n’en connaître aucun.

La base de l’accusation portée contre le capitaine Dreyfus est une lettre-missive écrite sur du papier pelure non signée et non datée, qui se trouve au dossier, établissant que des documents militaires confidentiels ont été livrés à un agent d’une puissance étrangère. M. le général Gonse, sous-chef d’État-major général de l’armée, entre les mains duquel cette lettre se trouvait, l’a remise par voie de saisie, le 15 octobre dernier, à M. le commandant du Paty de Clam, chef de bataillon d’infanterie hors cadre, délégué le 14 octobre 1894 par M. le ministre de la Guerre, comme officier de police judiciaire, à l’effet de procéder à l’instruction à suivre contre le capitaine Dreyfus. Lors de la saisie de cette lettre-missive, M. le général Gonse a affirmé à M. l’officier de police judiciaire, délégué et précité, qu’elle avait été adressée à une puissance étrangère et qu’elle lui était parvenue ; mais que d’après les ordres formels de M. le ministre de la Guerre, il ne pouvait indiquer par quels moyens ce document était tombé en sa possession. L’historique détaillé de l’enquête à laquelle il fut procédé dans les bureaux de l’État-major de l’armée se trouve consigné dans le rapport du commandant du Paty de Clam, officier de police judiciaire, délégué, a adressé à M. le ministre de la Guerre le 31 octobre dernier, et qui fait partie des pièces du dossier. L’examen de ce rapport permet d’établir que c’est sans aucune précipitation et surtout sans viser personne à priori que l’enquête a été conduite. Cette enquête se divise en deux parties : une enquête préliminaire pour arriver à découvrir le coupable, s’il était possible, puis l’enquête réglementaire de M. l’officier de police judiciaire, délégué. La nature même des documents adressés à l’agent d’une puissance étrangère en même temps que la lettre-missive incriminée permet d’établir que c’était un officier qui en était l’auteur et de la lettre missive incriminée et de l’envoi des documents qui l’accompagnaient, de plus, que cet officier devait appartenir à l’artillerie, trois notes ou documents envoyés concernant cette arme.

Le raisonnement pour attribuer le document à un officier d’artillerie et d’État-major est faux.
En effet :
1°/ Trois des documents sont des documents d’artillerie. Le 1er, la note sur le frein de 120 ne peut provenir que de la direction d’artie ou de St Thomas d’Aquin (section historique) – ; la note sur les formations de l’artillerie provient soit de la Don d’artillerie, soit de l’État-major ; – le manuel de tir de l’artillerie, d’après la teneur de la lettre, semble avoir été emprunté ou volé à un officier des corps de troupe. Voilà donc 3 documents qui semblent avoir été pris ou volés par un agent en dehors de l’État-major.
2°/ Il reste deux autres documents ; l’un qui est une note sur les troupes de couverture, l’autre sur Madagascar.
Les soldats secrétaires, sous la direction d’un archiviste, sont chargés au 3e Bureau de l’État-major de l’armée de la copie des documents secrets. Comme preuve, quand au mois de septembre dernier, j’ai été chargé de surveiller l’autographie de travaux relatifs à la couverture, j’ai été chercher les épreuves chez les secrétaires. Elles avaient été faites et préparées par ceux-ci d’après les minutes remises par les officiers chargés de ce travail.
Quant au document sur Madagascar, c’est encore un secrétaire qui a été chargé de la copie de ce travail. [En outre dans la lettre incriminée, il est écrit « les officiers qui en sont détenteurs » ce qui semble encore montrer que l’auteur n’était pas un officier.]
En résumé voilà 5 documents qui ont une origine différente et qui tous ont pu être livrés par des agents subalternes autres qu’un officier.
Ce qui prouve encore qu’il y a des agents subalternes faussaire et voleurs à l’État-major de l’armée, c’est que pendant mon séjour au 4e Bureau, un mandat laissé sur sa table par Mr le Lt Colonel d’Aboville, fut signé et touché sans qu’on ait jamais pu trouver le coupable.
L’auteur de la lettre est donc un agent civil ou militaire, chargé de centraliser les renseignements. Pour éviter une enquête dangereuse en cas de malheur, il a non seulement cherché à déguiser son écriture, mais encore pour porter immédiatement les soupçons sur une personne bien déterminée, il a imité mon écriture. Il écartait ainsi tout soupçon, toute enquête, puisqu’elle ne devait le porter que sur une seule personne.
L’imitation de mon écriture dans la lettre missive incriminée lui était facile ; car un grand nombre des mots employés se trouvent dans mon travail sur l’artillerie allemande et dans ma correspondance avec le capitaine Hadamard fait à la même époque. C’est peut-être cette raison qui lui a fait choisir mon écriture de préférence à tout autre puisqu’il devait trouver dans mes travaux presque tous les mots nécessaire à la rédaction de la lettre.

De l’examen attentif de toutes les écritures de MM. Les officiers employés dans les bureaux de l’Etat-major de l’armée, il ressortit que celle du capitaine Dreyfus présentait une remarquable similitude avec l’écriture de la lettre-missive incriminée.
Le ministre de la Guerre, sur le compte-rendu qui lui en fut fait, prescrivit alors de faire étudier la lettre-missive incriminée en la comparant avec des spécimens d’écriture du capitaine Dreyfus, M. Gobert, expert de la Banque de France et de la Cour d’appel, fut commis à fin d’examen et reçut de M. le général Gonse, le 9 octobre 1894, des documents devant lui servir à faire le travail qui lui était demandé. Quelques jours après la remise de ces documents, M. Gobert demanda à M. le général Gonse, qui s’était rendu chez lui, le nom de la personne incriminée. Celui-ci refusa, naturellement, de le lui donner. Peu de jours après, M. Gobert fut invité à remettre ses conclusions et les pièces qui lui avaient été confiées, la prétention qu’il avait manifestée ayant parue d’autant plus suspecte qu’elle était accompagnée de la demande d’un nouveau délai. Le 13 octobre matin, M. Gobert remit ses conclusions sous forme de lettre au ministre ; elles sont ainsi libellées : « Étant donné la rapidité de mes examens commandés par une extrême urgence, je crois devoir dire : la lettre-missive incriminée pourrait être d’une personne autre que la personne soupçonnée. »
La manière d’agir de M. Gobert ayant inspiré une certaine méfiance, le ministre de la Guerre demanda à M. le Préfet de police le concours de M. Bertillon, chef du service d’identité judiciaire. Des spécimens d’écriture et une photographie de la lettre-missive incriminée furent alors remis à ce fonctionnaire, qui fit procéder à leur examen en attendant le retour des pièces confiées à M. Gobert. Dès la remise de ces pièces par M. Gobert, elles furent envoyées à M. Bertillon qui, le 13 octobre au soir, formula des conclusions qui sont ainsi libellées : « Si on écarte l’hypothèse d’un document forgé avec le plus grand soin, il appert manifestement que c’est la même personne qui a écrit la lettre et les pièces communiquées. » En exécution de l’ordre de M. le ministre de Guerre en date du 14 octobre 1894, M. le commandant du Paty de Clam procéda, le 15 octobre, à l’arrestation du capitaine Dreyfus.
Avant d’opérer cette arrestation et alors que le capitaine Dreyfus, s’il était innocent, ne pouvait pas se douter de l’accusation formulée contre lui, M. le commandant du Paty de Clam le soumit à l’épreuve suivante : il lui fit écrire une lettre dans laquelle étaient énumérés les documents dans la lettre-missive incriminée. Dès que le capitaine Dreyfus s’aperçut de l’objet de cette lettre, son écriture jusque là régulière et normale, devint irrégulière, et il se troubla d’une façon manifeste pour les assistants. Interpellé sur les motifs de son trouble, il déclara qu’il avait froid aux doigts. Or la température était bonne dans les bureaux du ministère où le capitaine Dreyfus était arrivé depuis un quart d’heure et les quatre premières lignes écrites ne présentent aucune trace de l’influence de ce froid. Après avoir arrêté et interrogé le capitaine Dreyfus, M. le commandant du Paty de Clam, officier de police judiciaire, délégué, pratiqua le même jour, 15 octobre, une perquisition à son domicile. Cet officier supérieur n’ayant entendu aucun témoin, ce soin nous incomba, et, en raison du secret professionnel et d’État qui lie M. le ministre de la Guerre, l’enquête, dans laquelle nous avons entendu 23 témoins, fut aussi laborieuse que délicate.

Le samedi 13 Octobre je reçus une note de service m’invitant à me trouver le lundi à 9h du matin au Ministère de la Guerre pour l’inspection Générale. On ajoutait « tenue bourgeoise ». L’heure me parut bien matinale car je savais d’une part que qui le chef d’État-major Général n’arrivait à son bureau que vers 10h ½ après sa promenade à cheval, d’autre part que les inspecteurs se font toujours rares l’après midi. Comme cela avait eu lieu l’année précédente. Enfin ces mots « tenue bourgeoise » alors que le matin il était généralement admis qu’on pouvait se présenter en tenue de cheval, m’étonnèrent également. Mais tout naturellement, je n’y ajoutai pas d’autre importance, ne pouvant penser à quoi que ce soit. En outre, dans la journée de samedi, on revint à deux reprises différentes, en insistant pour que je signasse le reçu de cette note de service. Ce ne fût [sic] que la 2e fois que je me suis trouvé chez moi ; cette insistance m’étonne encore mais pas plus que pour les deux autres faits précités, je n’y attachai d’autre importance, ce qui prouve bien combien ma conscience était tranquille.
Le samedi soir, je suis allé dîner chez des amis, le dimanche soir, j’ai dîné chez mes beaux parents.
Si j’avais été coupable, ces deux incidents 1°/ la convocation anormale à 9h du matin et les termes « tenue bourgeoise » ; 2°/ l’insistance à deux reprises pour un me faire signer le reçu de la note de service, auraient certainement éveillé mon attention et j’eusse pris la fuite.
En conséquence, je me rendis tranquillement au ministère le Lundi matin à 9h. Comme j’étais un peu en avance, j’attendis quelques minutes dehors, puis sentant le froid me gagner, je suis monté. Je fus reçu par le commandant Picquart auquel j’ai causé quelques instants et qui peut témoigner que je n’ai pas n’avais pas la moindre émotion. Je fus d’abord étonné de ne voir aucun des autres stagiaires et de constater que j’étais seul convoqué. On me fit alors entrer dans le cabinet du Chef d’État-major Général. Au lieu de me trouver en présence de celui-ci, je vis le commandant du Paty et d’autres personnes en civil que je ne connaissais pas. Je n’y étais plus. Le commandant du Paty me fit asseoir, se mit à côté de moi en me regardant avec des yeux furibonds et me dicta une lettre. J’y étais de moins en moins. Quelle drôle d’inspection Générale me dis-je ! Qu’est-ce que cela veut dire ! Un moment mes doigts se contractèrent sous l’influence du froid et de l’étonnement, aussitôt Mr le commt du Paty me dit d’une voie rageuse « Vous tremblez, Capitaine », Moi, lui répondis-je, pas du tout, j’ai froid aux doigts. Je ne comprenais plus rien à ce qui se passait, car comment pouvais-je me douter, pauvre innocent, que l’on allait m’accuser d’un crime aussi monstrueux. J’ai raconté dans le récit de mes interrogatoires devant l’officier de police judiciaire, la suite de cette séance.

Il appert des témoignages recueillis par nous que le capitaine Dreyfus, pendant les deux années qu’il a passées comme stagiaire à l’État-major de l’armée, s’est fait remarquer dans différents bureaux par une attitude des plus indiscrète, par des allures étranges ; qu’il a notamment, été trouvé seul à des heures tardives ou en dehors de celles affectées au travail dans les bureaux autres que le sien et où il n’a pas été constaté que sa présence fut nécessaire.

Je demande dans quels bureaux autres que le 4e bureau, on me prête une attitude indiscrète. Je demande qu’on me montre les notes qui m’ont été données après mon stage dans les 1er, 2e, et 3e bureaux. Il n’y a qu’au 4e bureau que le commandant Bertin et le capitaine Boullenger son agent me prêtent une allure indiscrète. J’ai expliqué dans mes notes sur les interrogatoires dans quels termes j’étais avec le commandant Bertin. Au 4e bureau, comme partout ailleurs, j’ai cherché à m’instruire, à acquérir le plus de connaissances possibles comme c’était mon droit, j’ajoute même mon devoir.
Quant au Capitaine Maistre, dont je ne m’explique pas l’attitude à mon égard, jamais je ne lui demandé de travaux ayant un caractère confidentiel, attendu d’abord que le capt Maistre n’en est pas chargé.
Le capitaine Maistre s’occupe de travaux relatifs aux voyages d’études d’État-major à l’étranger (procédés à employer pour les rendre fructueux) et de travaux relatifs au feu de la Guerre. En particulier en quittant le 2e bureau, je lui ai demandé de vouloir bien me permettre de lire les travaux qu’il traitait sur cette question intéressante pour tous les officiers et dont je me suis occupé moi-même. J’ai même prêté au capitaine Maistre mon voyage d’État-major fait à l’école de Guerre. Qui est-ce qui m’a trouvé des allures étranges ! Pourquoi ne pas les avoir remarquées pendant mon séjour à l’État-major de l’armée !

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Quant à ce qui est « D’avoir été trouvé à des heures tardives dans des bureaux autres que les siens » il n’existe que le fait suivant qui est en effet exact. Je revenais de faire autographier des travaux relatifs à la couverture et au lieu d’aller au service Géographique, j’avais fait faire cette autographie au service intérieur.
En sortant, je rencontre dans le couloir le capitaine de Vassart1, auquel je raconte ma journée. Mais vous vous êtes trompé, s’écria-t-il, c’est au service Géographique qu’il fallait aller. Je revins aussitôt sur mes pas, pour aller rendre compte au capitaine Corvisart2 de mes erreurs. Le cap Corvisart est dans une salle autre que la mienne et dans la section du Commt du Paty. Le capitaine Corvisart était parti et je remis au lendemain le soir de lui en rendre compte. C’est probablement ce jour-là que je vis le Commt du Paty. Mais il faut remarquer que tous les documents secrets ou confidentiels sont enfermés dans des armoires fermant d’abord par une clef, ensuite par une barre douée d’un cadenas à secret. Il m’aurait donc fallu posséder le mot des cadenas à secret des armoires de la section du commt du Paty ! C’est insensé. Il m’était bien plus facile, puisqu’on ne se méfiait pas de moi, de me rendre dans la section du commt du Paty pendant que mes camarades y travaillaient pour obtenir des renseignements, au lieu d’y aller à des heures tardives pour forcer des portes et crocheter des serrures. Le commandant du Paty m’a-t-il vu ouvrir une armoire, forcer une porte, emporter des documents. C’est inouï.
J’allais et je venais librement, comme quelqu’un qui n’a rien à cacher ni rien à craindre. Si j’avais voulu prendre des documents, je ne l’aurais pas fait en crochetant des serrures au je [sic] risque de me faire prendre, puisque je pouvais les avoir librement.
Sauf cette exception et 1 ou 2 retards lors de la surveillance des travaux relatifs à l’autographie des documents de couverture, je partais toujours du bureau avant le Commandant Mercier[-]Milon, mon chef de section, ainsi que celui peut en témoigner.

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1. – Jean Marie Emmanuel, Henri de Vassart d’Andernay (1857-1926), était alors au 3e bureau.
2. – Charles Pierre René Victor Corvisart (1857-1939) était à l’État-major officier d’ordonnance du général Mercier, ministre de la Guerre.

Il a été aussi remarqué par son chef de section que, pendant son stage au 4e bureau, le capitaine Dreyfus s’est surtout attaché à l’étude des dossiers de mobilisation, et cela au détriment des questions du service courant, à ce point qu’en quittant ce bureau il possédait tout le mystère de la concentration sur le réseau de l’Est en temps de guerre.
Il ressort aussi de plusieurs dépositions qu’il s’est arrangé de manière à faire souvent son service à des heures en dehors de celles prévues par le règlement, soit en demandant l’autorisation à ses chefs, pour des raisons dont on n’avait pas alors à vérifier l’exactitude, soit en ne demandant pas cette autorisation. Cette manière de procéder a permis au capitaine Dreyfus se trouver souvent seul dans les bureaux auxquels il appartenait et d’y chercher ce qui pouvait l’intéresser. Dans le même ordre d’idées, il a pu aussi, sans être vu de personne, pénétrer dans d’autres bureaux que le sien pour des motifs analogues.

Encore une insinuation parfaite. Je ne suis venu au bureau vers midi le Lundi que du 15 août au 22 Septe pendant le séjour de ma femme à Houlgate et avec l’autorisation de Mr le lt colonel Boucher. Deux fois, Mr le Commt Mercier[-]Milon, mon chef de section, ainsi qu’il peut en témoigner, venant à l’avance à son bureau, m’a trouvé assis à ma table et m’occupant de travaux dont il m’avait chargé1. Quant à l’exactitude de mes voyages à Houlgate, Mr le commt Vidal de la Blache, du 4e Bureau, peut en témoigner. Il m’a vu à différentes reprises à Houlgate ; nous sommes revenus ensemble un lundi matin et par suite d’un accident de chemin de fer nous n’arrivâmes à Paris que le soir. J’ai même envoyé ce jour là, au nom du commt de la Blache et du mien, une dépêche au cape Linder2 du 4e Bureau pour l’informer de l’accident et le prier de prévenir pour le commt de la Blache le chef du 4e Bureau et pour moi, mon chef de section le commandant Mercier-Milon.
Quant à ce qu’affirme le cape Dervieu, je me rappelle bien en effet lui avoir dit que je n’arrivais à mon bureau le Lundi que vers midi dans la période du 15 août au 22 sept ; mais j’y étais bien et dûment autorisé ; je m’étonne donc que j’aie pu lui dire autre chose.
J’affirme qu’à aucune autre période je ne suis arrivé à des heures en dehors de mes heures de bureau régulières ! pour le 2e bureau, le capitaine Junck [actuellement le capitaine Junck fait son stage aux batteries à cheval de l’école militaire] qui travaillait avec moi peut en témoigner ; pour le 3e bureau, les capitaines [sic] Hirschauer3, et le commt Mercier-Milon peuvent également en témoigner.

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Si j’avais voulu me procurer des documents confidentiels ou secrets j’avais un moyen bien plus sûr, puisque j’ai été chargé de la surveillance de l’autographie de documents secrets relatifs à la couverture. Au contraire, j’ai fait remarquer au Commt Picquart, sous-chef du 3e bureau, que j’y allais plus souvent qu’à mon tour. J’ai également fait cette remarque au Capitaine Souriau [le capitaine Souriau est actuellement stagiaire au 2e Rgt de cuirassiers à l’école militaire.] qui peut en témoigner.

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En résumé toutes ces insinuations sont basées sur le seul fait que Mr le Commt du Paty m’a rencontré dans son bureau entre 5h ½ et 6h. J’ai expliqué le fait j’ajoute encore que j’ignorais totalement les mots des cadenas secrets de toutes les armoires autres que celle qui se trouve dans la section de manœuvres (commt Mercier[-] Milon) où je travaillais. Il m’aurait donc fallu crocheter des serrures et forcer des cadenas. Qu’on en fasse la preuve. M’a-t-on jamais vu. C’est inimaginable !!

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J’ai déjà expliqué dans quels termes j’étais avec le commt Bertin. Quand je suis arrivé au 4e Bureau il n’y avait rien à faire ; on n’a pas en effet fait de nouveau plan pour l’hiver 1893-1894.
Mr le capitaine Bertin, prédécesseur du cape Boullenger, aujourd’hui chef de baton à Bar-le-Duc, m’a dit en m’ouvrant les portes toutes grandes : « Lisez, voyez comment nous avons fait jusqu’ici, voyez comment nous ferions maintenant ; cela vaudra mieux que tous les discours que je pourrai faire ». Je mis à profit ce conseil et avec mon ardeur habituelle à mon travail je m’instruisis très vite. Le service courant était tellement nul, qu’on fit donner aux stagiaires un travail fictif de transports de concentration auquel je fus appelé à participer. Quant au mystère de la concentration, j’étais loin de le posséder dans tous ses détails, d’autant plus que je n’ai aucune mémoire des noms ; je connaissais seulement les lignes de transport. L’eussé-je connu, ce n’eût encore pas été un crime, tellement était grand mon désir de m’instruire. Tantôt on me reproche de ne rien faire, tantôt on me reproche de trop chercher à m’instruire ; c’est à ne plus rien comprendre. Mes qualités, on les fait tourner en défauts et on y ajoute mes défauts naturels.
D’ailleurs chaque fois qu’un stagiaire arrive dans un bureau nouveau, comme les [sic] n’ont pas le temps de leur tenir de longs discours, on leur dit « Lisez, ouvrez les cartons, voyez comment on a traité les différentes affaires. Ce sera pour vous le meilleur moyen de vous instruire. J’ai toujours suivi ce conseil ; avant de passer au service courant, il faut avoir pris l’air de la maison et savoir comment on a traité les affaires similaires. Aujourd’hui on appelle cela, fureter. C’est misérable.

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1. – On peut voir ici, on le reverra par la suite, que le document que commente Dreyfus n’est pas exactement celui que d’Ormescheville a rendu à ses supérieurs (AN BB19 101) le 3 décembre et qui deviendra mot pour mot l’acte d’accusation du procès. En effet, les affirmations de Dervieu au sujet des lundis n’y figurent pas. Nous n’avons retrouvé aucune trace de cette version spéciale et n’avons d’ailleurs aucune explication à son sujet. Mais il est intéressant de constater c’est que s’il y eut bien une première version, les affirmations à charge de Dervieu furent finalement abandonnées par l’accusation.
2. – Henri Eugène Benjamin Linder (1859-1945). Il finira sa carrière avec le grade de général de division.
3. – Auguste Édouard Hirschauer (1857-1943), attaché au 3e bureau et officier d’ordonnance du chef d’État-major

L’examen aussi bien que les conclusions à formuler au sujet de la lettre-missive incriminée appartiennent évidemment plus particulièrement aux experts en écritures ; cependant, à première vue d’abord, et à la loupe ensuite, il nous est permis de dire que l’écriture de ce document présente une très grande similitude avec diverses pièces ou lettres écrites par le capitaine Dreyfus et qui se trouvent au dossier. L’inclinaison de l’écriture, son graphisme, le manque de date et de coupure des mots en deux à la fin des lignes, qui sont le propre des lettres écrites par le capitaine Dreyfus (voir sa lettre au procureur de la République de Versailles et les lettres ou cartes à sa fiancée qui se trouvent au dossier), s’y retrouvent ; en ce qui concerne la signature, elle manque parce qu’elle devait manquer. Dans sa déposition, M. le colonel Fabre, chef du 4bureau de l’État-major de l’armée, dit qu’il a été frappé de la similitude d’écriture qui existe entre la lettre-missive incriminée et les documents écrits par le capitaine Dreyfus pendant son stage au 4e bureau.
M. le lieutenant-colonel d’Aboville, sous-chef du même bureau, dit, dans sa déposition, que la ressemblance de l’écriture de la lettre incriminée avec les documents de comparaison était frappante.
En ce qui concerne messieurs les experts, en nous reportant à la première phase de l’enquête, c’est-à-dire au commencement du mois d’octobre dernier, nous trouvons d’abord la lettre de M. Gobert précitée, dont la teneur est très vague, dubitative. Le libellé des conclusions de cet expert signifie que la lettre anonyme qu’il a examinée peut parfaitement être ou n’être pas de la personne incriminée.
Il est à remarquer que Gobert a reçu, parmi les documents de comparaison écrits de la main du capitaine Dreyfus, un travail intitulé : « Études sur les mesures à prendre en temps de guerre pour faire face aux dépenses. » Ce document qui comporte un exposé détaillé des ressources de la Banque de France en cas de guerre attira forcément beaucoup l’attention de M. Gobert, en raison de ce qu’il a été employé à la Banque de France et qu’il en est aujourd’hui l’expert en écritures. Le capitaine Dreyfus ayant dû, pour faire son travail, consulter le haut personnel de la Banque de France, sa présence dans cet établissement a forcément été connue d’un certain nombre d’employés. C’est même, sans doute, ce fait qui a amené M. Gobert à nous répondre dans son interrogatoire, qu’il avait pressenti le nom de la personne incriminée, à titre de curiosité personnelle, mais que nul n’en a eu connaissance. Toujours est-il que M. Gobert, ainsi que nous l’avons dit, pour un motif ignoré encore, a demandé à M. le général Gonse, sous-chef d’Etat-major, le nom de la personne incriminée. A quel mobile a-t-il obéi en cette circonstance ? On peut faire à ce sujet bien des hypothèses. Nous pouvons dire toutefois que cette demande contraire aux devoirs d’un expert en écritures, permet de supposer que la lettre compte-rendu de M. Gobert au ministre, établie d’ailleurs sans prestation de serment, et à titre de simple renseignement, a été rédigée sous l’empire de présomptions contraires à la règle suivie en la matière par les praticiens. Par suite de ce qui précède, cette lettre compte-rendu nous semble entachée, sinon de nullité, au moins de suspicion. Son sens dubitatif ne lui donne d’ailleurs, au point de vue juridique, aucune valeur propre ; elle ne comporte enfin aucune discussion technique permettant de comprendre sur quelles données M. Gobert a pu baser son appréciation. Nous ajouterons que M. Gobert, invité à nous offrir des explications techniques sur son examen, s’est dérobé ; qu’en outre, avant de prêter serment, il nous a déclaré que si nous l’avions convoqué pour lui confier une seconde expertise, régulière cette fois, dans l’affaire Dreyfus, il s’y refusait. Nous avons dressé procès-verbal de ce dire à toutes fins utiles ou de droit.

Le rapporteur prétend que pour mon travail « sur les mesures à prendre en temps de guerre pour faire face aux dépenses » j’ai dû consulter le haut personnel de la Banque de France et que ma présence dans cet établissement a été connue par un certain nombre d’employés. Cette allégation est fausse et mensongère ; jamais je n’ai été à la Banque de France, jamais je n’ai consulté aucun fonctionnaire de la Banque de France.

Ainsi que nous l’avons dit précédemment, parallèlement au travail d’examen confié à M. Gobert par le ministre de la Guerre, M. Bertillon, chef du service de l’identité judiciaire, chargé aussi d’un premier examen, avait formulé, le 13 octobre 1894, ses conclusions comme il suit : « Si l’on écarte l’hypothèse d’un document forgé avec le plus grand soin, il appert manifestement que c’est la même personne qui a écrit la lettre et les pièces incriminées. » Dans son rapport du 23 du même mois, établi après un examen plus approfondi et portant sur un plus grand nombre de pièces, M. Bertillon a formulé les conclusions suivantes qui sont beaucoup plus affirmatives : « La preuve est faite, péremptoire ; vous savez quelle était ma conviction du premier jour ; elle est maintenant absolue, complète, sans réserve aucune. »
Le rapport de M. Chavaray, expert en écritures près le tribunal de la Seine, commis après prestation de serment, comporte d’abord une discussion technique détaillée et les conclusions qui en résultent sont ainsi formulées : « Étant données les constatations notées dans le présent rapport, je, expert soussigné, conclus que la pièce incriminée n°1 est de la même main que les pièces de comparaison 2 à 30. »
Le rapport de M. Teyssonnières, expert en écritures près le tribunal, commis après prestation de serment, comporte comme le précédent une discussion technique des pièces à examiner ; ses conclusions sont ainsi formulées : « En conséquence de ce qui précède, nous déclarons sur notre honneur et conscience que l’écriture de la pièce n°1 incriminée émane de la même main qui a tracé l’écriture des pièces 2 à 30. »

Pourquoi l’expert Charavay dans son rapport, dit-il que la pièce incriminée n° 1 est de la même main que les pièces de comparaison n° 2 à 30, tandis que l’expert Teyssonnières dit que la pièce incriminée n° 1 est de la même main qui a tracé l’écriture des pièces de 22 à 30. N’a-t-on pas confié à l’expert Teyssonnières les pièces de 2 à 22, ou dans les pièces n’a-t-il pas reconnu l’écriture1.
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1. – À moins qu’un petit travail d’uniformisation ait été demandé à l’expert, il doit s’agir d’une coquille. Le rapport manuscrit de Teyssonnières, en date du 29 8bre conservé aux AN (BB19 101) est identique à ce que dit dans son rapport d’Ormescheville.

Le rapport de M. Pelletier, expert en écritures près le tribunal civil de première instance du département de la Seine et la Cour d’appel de Paris, commis après prestation de serment, qui portait sur la comparaison de l’écriture du document incriminé avec celle de deux personnes, comporte comme les précédents une discussion technique relativement restreinte des pièces à examiner ; ses conclusions sont ainsi formulées : « En résumé, nous nous ne nous croyons pas autorisé à attribuer à l’une ou à l’autre des personnes soupçonnées le document incriminé. »
Il est à remarquer que messieurs les experts en écritures Charavay, Teyssonnières et Pelletier ont été mis en rapport le jour de leur prestation de serment à la Préfecture de police, avec M. Bertillon qui les prévint qu’il se tenait à leur disposition pour la remise de certaines pelures dont les photographies n’étaient pas encore terminées et qui avaient une grande importance au point de vue des comparaisons à faire entre les écritures. Des trois experts précités, deux seulement sont revenus voir M. Bertillon pour recevoir communication de ces pelures, ce sont MM. Charavay et Teyssonnières ; le troisième, M. Pelletier ne s’est pas présenté et a fait son travail, qui portait cependant sur la comparaison de deux écritures au lieu d’une avec la lettre-missive incriminée, sans s’aider des documents que devait lui remettre M. Bertillon et qui offraient cependant au moins autant d’intérêt pour lui que pour ses collègues.

Ce qui est frappant, c’est que les experts Charavay et Teyssonnières soient allés trouver Mr Bertillon pour recevoir de lui certaines pelures et que ce soient précisément ces deux qui conclurent comme Mr Bertillon. N’y-t-il pas eu là influence exercée par Mr Bertillon sur les deux autres experts1.
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1. – La réponse est bien évidemment positive. Comme le dira un autre expert, Eugène Pelletier, qui avait refusé de se rendre à la convocation de Bertillon : « Je suis heureux de ne pas m’être rendu chez M. Bertillon, car cette démarche aurait pu me faire commettre une erreur » (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, Paris, P.-V. Stock, 1900, t. II, p. 470).

Le capitaine Dreyfus a subi un long interrogatoire devant M. l’officier de police judiciaire ; ses réponses comportent bon nombre de contradictions, pour ne pas dire plus. Parmi elles, il y en a qui sont particulièrement intéressantes à relever ici, notamment celle qu’il fit au moment de son arrestation, le 15 octobre dernier, lorsqu’on le fouilla et qu’il dit : « Prenez mes clefs, ouvrez tout chez moi, vous ne trouverez rien. » La perquisition, qui a été pratiquée à son domicile, a amené, ou à peu de choses près, le résultat indiqué par lui. Mais il est permis de penser que, si aucune lettre, même de famille, sauf celles de fiançailles adressées à Mme Dreyfus, aucune note, même de fournisseurs, n’ont été trouvées dans cette perquisition, c’est que tout ce qui aurait pu être en quelque façon compromettant avait été caché ou détruit de tout temps.

Je ne vois pas la contradiction. Comment quand je dis fort de mon innocence « fouillez chez moi, vous ne trouverez rien » et que d’autre part en effet on ne trouve rien, on m’accuse de contradiction.

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C’est faux. Toutes les notes de fournisseurs depuis l’année 1890 se trouvent étiquetées et classées dans mes tiroirs. Elles s’y trouvent toutes sans exception. Quant à mes lettres importantes, relatives à ma fortune, elles sont toutes dans un portefeuille placé dans le même tiroir1. Je ne jetais au panier que les lettres journalières sans importance.

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1. – Relativement aux notes de fournisseurs dont il est question dans la note précédente. Cela était faux, en effet. De très nombreuses factures avaient été retrouvées et sont toujours parmi les scellés des papiers saisis le 17 octobre 1894 : scellés n° 9, 11 et 19 (AN BB19 101. Inventaire publié dans Les Scellés de l’affaire Dreyfus. Inventaire des papiers saisis en 1894 au domicile de Dreyfus, Paris, Centre historique des Archives nationales, 1997, p. 23-24).

Tout l’interrogatoire subi devant M. l’officier de police judiciaire est émaillé de dénégations persistantes et aussi de protestations du capitaine Dreyfus contre le crime dont il est accusé. Au début de cet interrogatoire, le capitaine Dreyfus avait d’abord dit qu’il lui semblait vaguement reconnaître dans le document incriminé l’écriture d’un officier employé dans les bureaux de l’Etat-major de l’armée ; depuis, devant nous, il a déclaré retirer cette allégation qui, d’ailleurs, devait tomber d’elle-même en présence de la dissemblance complète et évidente du type graphique de l’écriture de l’officier visé avec celle du document incriminé.

Un soir en effet on me montra une ligne d’écriture « je vais partir en manœuvres ». Ce n’est pas mon écriture m’écriais-je. Alors dit l’officier de police judiciaire quelle est cette écriture. Je n’en sais rien, répondis-je, conduisez moi au Ministère, peut être trouverai-je. Nous ne le pouvons pas me répondit-on, cherchez. Je crus me rappeler qu’elle ressemblait à celle du cape Bro1, mais jamais je n’ai eu l’intention d’accuser cet officier. Je croyais toujours qu’il s’agissait de vol de documents et non d’une lettre d’envoi, je pensais qu’on avait pu voler des notes ou documents à différents officiers.

 

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1. – Joseph Justin Pierre Marie Bro (1854-1927), appartenait au 1er bureau depuis 1889. Lors de ses interrogatoires, Dreyfus avait en effet dit que l’écriture du bordereau ressemblait « vaguement » à celle de Bro (troisième interrogatoire Cochefert/Du Paty du 18 octobre 1894 dans Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), novembre 1904), Paris, Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, 1908,  t III, p. 609) pour finalement se rétracter face à l’officier instructeur (quatrième interrogatoire d’Ormescheville du 16 novembre 1894, ibid., p. 635). Il est à noter qu’en octobre 1897, les hommes de l’État-major utiliseront ce qu’avait dit Dreyfus à propos de Bro pour en faire un moment un complice de Dreyfus qui aurait agi pour soustraire à Esterhazy de son écriture (voir Philippe Oriol, L’Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos joursop. cit., p. 383-384).

Une autre réponse extraordinaire, faite au cours du premier interrogatoire et maintenue devant nous, est celle relative à l’insécurité des documents secrets et confidentiels qui, d’après le capitaine Dreyfus, n’auraient pas été en sûreté parfaite au 2e bureau de l’État-major de l’armée à l’époque où il faisait son stage. Cette allégation d’insécurité n’a été confirmée par aucun des témoins entendus à ce sujet, elle devait cependant avoir un but dans l’esprit de son auteur.

Cette insécurité est affirmée par le fait que le capitaine Roy, dans sa déposition reconnaît qu’on a placé en novembre à l’armoire que j’avais citée une barre de fer munie d’un cadenas à secret. Pourquoi si on était si sûr de la sécurité, avoir placé aussitôt après ma déposition une barre de fer et un cadenas à secret, à cette armoire !
Je n’ai jamais invoqué ce prétexte pour ma défense. J’ai raconté dans le récit de mes interrogatoires devant l’officier de police judiciaire à quel propos je m’étais imaginé qu’il s’agissait d’un vol de documents au 2e bureau.
Je n’étais pas si loin que cela de la vérité, parce que je suis convaincu que c’est grâce à mes brouillons et aux travaux que j’ai faits au 2e bureau qu’on a pu fabriquer la lettre incriminée. D’ailleurs je trouve insensé qu’on laisse pénétrer au 2e bureau de l’État-major de l’armée les attachés militaires étrangers, ce qui leur permet de connaitre les employés et garçons attachés à ce bureau.
Ce n’est que le 15e jour de mon arrestation que l’on m’a montré la pièce accusatrice et que j’ai compris qu’il ne s’agissait que d’une lettre d’envoi.

Il existe enfin dans le premier interrogatoire des réponses absolument incohérentes, telles que celles-ci : « Les experts se trompent, la lettre-missive incriminée est l’œuvre d’un faussaire, on a cherché à imiter mon écriture. La lettre-missive a pu être établie à l’aide de fragments de mon écriture corrigés avec soin, puis réunis pour former un tout qui serait cette lettre. L’ensemble de la lettre ne ressemble pas à mon écriture ; on n’a même pas cherché à l’imiter.

Jamais je n’ai parlé de la lettre missive incriminée attendu que j’ignorais totalement qu’il s’agissait d’une lettre d’envoi de documents. Je croyais toujours qu’il s’agissait de documents volés ou de renseignements fournis1.
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1. – Il suffit de ce reporter à l’interrogatoire auquel fait allusion d’Ormescheville (septième interrogatoire Cochefert/Du Paty du 29 octobre 1894 dans Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t III, p. 622) pour voir de quelle manière l’instructeur faisait dire à Dreyfus ce qu’il n’avait jamais dit.

Dans l’interrogatoire qu’il a subi devant nous, les réponses du capitaine Dreyfus ont toujours été obtenues avec une grande difficulté et il est facile de s’en rendre compte par le nombre considérable de mots rayés nuls et de renvois en marge qui figurent dans le procès-verbal. Quand le capitaine Dreyfus hasardait une affirmation, il s’empressait généralement de l’atténuer par des phrases vagues et embrouillées, essayant toujours malgré toutes nos observations de questionner ou d’engager la conversation sans être d’ailleurs invité à formuler une réponse. Ce système, si nous y étions prêtés, aurait pu avoir des conséquences fâcheuses pour la forme même de l’interrogatoire, étant donnée l’habileté du capitaine Dreyfus.

On me posait en effet des questions impossibles auxquelles je ne pouvais plus répondre parfois, sous l’impression du délire. Mon cerveau était comme foudroyé par l’accusation épouvantable qui pesait sur moi. J’ai subi 20 interrogatoires environ, soit devant l’officier de police judiciaire, soit devant le rapporteur. J’étais au secret en tête à tête avec mon cerveau. Je racontais tout ce que je savais, tout ce que je pensais, ne pouvant admettre une accusation semblable partir contre moi. Si on m’avait montré dès le 1er jour la pièce accusatrice j’aurais compris.

Si on compare les réponses que nous a faites le capitaine Dreyfus avec les dépositions de quelques témoins entendus, il en résulte cette pénible impression, c’est qu’il voile souvent la vérité et que toutes les fois qu’il se sent serré de près, il s’en tire sans trop de difficulté, grâce à la souplesse de son esprit.

Que veulent dire ces phrases vagues. Qu’on me cite des faits pour que je puisse reprendre par des faits. Qu’on me montre des preuves.

En somme, il ressort des dépositions de plusieurs témoins que le capitaine Dreyfus a souvent attiré sur lui la juste suspicion de ses camarades qui le lui ont montré d’une façon bien nette : comme le capitaine Boullenger en ne répondant pas aux questions indiscrètes qu’il lui posa sur des affaires secrètes ou confidentielles qu’il traitait ; ou encore comme le capitaine Besse, qui, le voyant travailler dans son bureau le 8 septembre dernier sur du papier particulier au lieu de le faire sur un document similaire à celui qu’il avait à mettre à jour, lui en fit l’observation ; ou encore le capitaine Maistre, lui disant qu’il lui communiquerait les travaux confidentiels dont il pourrait être chargé, mais sur place et dans son bureau seulement. Il semble que ce système de furetage, de conversations indiscrètes voulues, d’investigations en dehors de ce dont il était chargé, que pratiquait le capitaine Dreyfus, était surtout basé sur la nécessité de se procurer le plus de renseignements divers possibles, oraux ou écrits, avant de terminer son stage à l’État-major de l’armée. Cette attitude est louche et, à nombre de points de vue, présente une grande analogie avec les personnes qui pratiquent l’espionnage. Aussi, en dehors de la similitude remarquable de l’écriture du capitaine Dreyfus avec celle du document incriminé, cette attitude a été un facteur sérieux à son passif lorsqu’il s’est agi de le mettre en état d’arrestation et d’instruire contre lui.

Jamais aucun camarade ne m’a témoigné de suspicion jusqu’au jour de mon arrestation. Je ne comprends pas que le cape Boullenger m’ait trouvé indiscret ; il était tout naturel quand je le rencontrais que je lui demande ce qu’il y avait de nouveau. Il me semble que des officiers qui tendent vers le même but, qui poursuivent le même idéal, la grandeur de la France, s’intéressent aux travaux des uns et des autres. Est-ce qu’entre gens de même profession on ne parle pas entre soi de ses affaires.

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C’est faux. J’ai travaillé directement sur la carte que m’avait le commt Mercier[-]Milon. Ce qui le prouve, c’est qu’en revenant, j’ai remis le travail au commandant. D’ailleurs cette carte n’avait pas un caractère secret. C’était un simple relevé de tous les quais du débarquement, il suffit de suivre les voies fermées de bout en bout pour pouvoir les noter.
Quant aux travaux du Capitaine Maistre auxquels je m’étais intéressé, ils n’avaient aucun caractère confidentiel. C’étaient comme je l’ai déjà dit, des travaux spéculatifs, intéressants pour les officiers, quels qu’ils fussent.

La conduite privée du capitaine Dreyfus est loin d’être exemplaire ; avant son mariage, depuis 1884 notamment, on le trouve en relations galantes avec une femme Bodson, plus âgée que lui, mariée, riche, donnant des repas auxquels il est convié, car il est l’ami de M. Bodson, négociant à Paris. Les relations dont il vient d’être parlé durèrent fort longtemps. À la même époque, le capitaine Dreyfus est également en relations avec une femme Dida, aussi plus âgée que lui, fort riche, qui a la réputation de payer ses amants et qui, à la fin de 1890 fut assassinée à Ville-d’Avray par Wladimiroff. Le capitaine Dreyfus, qui était alors à l’École de guerre et qui venait de se marier, fut cité comme témoin dans cette scandaleuse affaire, qui fut jugée par la Cour d’assises de Versailles, le 25 janvier 1891. Pendant son séjour à l’Ecole de pyrotechnie de Bourges, il a pour maîtresse une femme mariée, il en a une autre à Paris, également mariée et qu’il rencontre quand il y vient. En dehors de ces relations, avouées par le capitaine Dreyfus, parce qu’il n’a pu les nier, il était avant son mariage, ce qu’on peut appeler un coureur de femmes, il nous l’a d’ailleurs déclaré au cours de son interrogatoire. Depuis son mariage, a-t-il changé ses habitudes à cet égard ? Nous ne le croyons pas, car il nous a déclaré avoir arrêté la femme Déry dans la rue en 1893, et avoir fait connaissance de la femme Caron au Concours hippique, en 1894. La première de ces femmes est autrichienne, parle très bien plusieurs langues, surtout l’allemand ; elle a un frère officier au service de l’Autriche, un autre est ingénieur, elle reçoit des officiers : c’est une femme galante, quoique déjà âgée, le commandant Gendron nous l’a déclaré. La femme Déry figure en outre depuis plusieurs années sur la liste des personnes suspectes d’espionnage. Le capitaine Dreyfus lui a indiqué sa qualité, l’emploi qu’il occupait, lui a écrit et fait des visites et, finalement, s’est retiré parce qu’elle ne lui a pas paru catholique ; ensuite il l’a traitée de salle espionne ; et, après son arrestation, son esprit est hanté par l’idée qu’elle l’a trahi.
En ce qui concerne la femme Caron, bien que le capitaine Dreyfus prétende n’avoir jamais eu avec elle que des relations passagères, il est permis de croire le contraire, si on s’en réfère aux deux faits ci-après reconnus exacts par lui au cours de son interrogatoire : 1° une lettre écrite par cette femme, en juillet ou août dernier, au capitaine Dreyfus se terminant par ces mots : « À la vie, à la mort ! » ; 2° qu’il y a environ quatre mois, il a proposé à la femme Caron de lui louer une villa pour l’été, à la condition qu’elle serait sa maîtresse.
L’idée du capitaine Dreyfus en lui faisant cette offre était sans doute de faire cesser ses relations avec un médecin qui l’entretenait. La femme Caron était mariée ou passait pour l’être. Le capitaine Dreyfus nous a déclaré avoir rompu avec elle parce qu’il s’était aperçu qu’elle en voulait plutôt à sa bourse qu’à son cœur.

J’ai connu Made Bodson de 1884 je crois à 1887, personne n’avait rien à y voir.
Quant à Mathilda, que j’ai connue pendant 6 à 8 mois, je n’ai jamais été son amant.
J’ai eu la naïveté, voulant raconter toute ma vie, et croyant à une vengeance de femme, de parler de Made Déry et de Made Cron. Ni l’une, ni l’autre, n’ont été mes maîtresses[.] Je n’ai jamais eu de relations intimes avec elles : voir d’ailleurs à leur sujet mes notes sur mes interrogatoires devant l’officier de police judiciaire.

Bien que le capitaine Dreyfus nous ait déclaré n’avoir jamais eu le goût du jeu, il appert cependant des renseignements que nous avons recueillis à ce sujet, qu’il aurait fréquenté plusieurs cercles de Paris où l’on joue beaucoup. Au cours de son interrogatoire, il nous a bien déclaré être allé au cercle de la Presse, mais comme invité, pour y dîner ; il a affirmé n’y avoir pas joué. Les cercles-tripots de Paris, tels que le Washington-club, le Betting-Club, les cercles de l’Escrime et de la Presse n’ayant pas d’annuaire et leur clientèle étant en général assez peu recommandable, les témoins que nous aurions pu trouver auraient été très suspects : nous nous sommes, par suite, dispensé d’en entendre.

Ce qu’il prétend au sujet du jeu est faux et mensonger. Jamais dans ces dernières années je n’ai mis les pieds dans un cercle, jamais je n’ai joué. Je crois en effet me rappeler que je suis allé un soir, il y a fort longtemps, avec mon frère Mathieu, dans un cercle ; – mais je n’y ai pas joué. Le rapporteur a prétendu que c’est dans les dernières années que j’ai été jouer ; c’est un mensonge. Qu’on apporte des preuves ; qu’on me confronte avec des témoins. On n’aligne pas ainsi des choses en l’air1.
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1. – Le fidèle Guénée avait en effet trouvé de nombreuses preuves, inventées de toutes pièces (rapports dans AN BB19 101). Il s’agissait en fait d’homonymes et un rapport demandé par Mercier à la Préfecture de Police l’indiquait bien – et que l’accusation mettra de côté. Ce rapport, daté du 9 novembre, assurait que « nulle part, dans un cercle, les membres les plus connus comme fréquentant tous les cercles de Paris ont souvenir de la présence du capitaine Dreyfus Alfred dans un de ces établissements » (« Note de police », La Révision du Procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 349. Voir aussi déposition Lépine à l’occasion de la première révision, ibid., p. 11).

La famille du capitaine Dreyfus habite Mulhouse. Ses père et mère sont décédés ; il lui reste trois frères et trois sœurs. Ses sœurs sont mariées et résident : l’une à Bar-le-Duc, l’autre à Carpentras et la troisième à Paris. Ses frères exploitent une filature à Mulhouse ; l’aîné, Dreyfus, Jacques, âgé de 50 ans, n’a pas opté pour la nationalité française.
M. Dreyfus Raphaël, père du capitaine Dreyfus, a opté pour la nationalité française le 13 mai 1872, à la mairie de Carpentras (Vaucluse). Cette option a entraîné celle de ses enfants alors mineurs, ainsi qu’il appert du duplicata de l’acte d’option qui se trouve au dossier.
Le capitaine Dreyfus est venu habiter à Paris en 1874 ; il a été successivement élève au collège Chaptal et à Sainte-Barbe, puis il a été reçu à l’Ecole polytechnique en 1878 avec le n° 182 et en sorti sous-lieutenant d’artillerie avec le n° 128 ; il est ensuite allé à l’École d’application où il est entré avec le n° 58 et où il sortit avec le n° 32 ; classé comme lieutenant en second au 31e régiment d’artillerie en garnison au Mans, il y fait le service du 1er octobre 1882 à la fin de 1886, époque à laquelle il fut classé à la 11e batterie à cheval, détaché à Paris. Le 12 septembre 1889, il est nommé capitaine au 21e régiment d’artillerie, adjoint à l’École centrale de pyrotechnie militaire de Bourges ; le 21 avril 1890, il est admis à l’École de guerre avec le n° 67, d’où il est sorti en 1892 avec le n° 9 et la mention « Très bien ». De 1893 à 1894, il est stagiaire à l’État-major de l’armée.

Je suis entré à l’Ecole Polytechnique après une année de [ilisible] seulement, après une année d’efforts laborieux1.
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1. – Nouvelle indication, semble-t-il, de l’existence d’une autre version.

Lors des examens de sortie de l’École de guerre, la capitaine Dreyfus a prétendu qu’il devait à la cote, dite d’amour, d’un général examinateur, d’avoir eu un numéro de sortie inférieur à celui qu’il espérait obtenir ; il cherche alors à créer un incident en réclamant contre cette cote et, partant, contre le général qui la lui avait données. Il prétendit que cette cote, qui était 5, lui avait été donnée de parti pris et en raison de la religion à laquelle il appartient ; il attribue même au général examinateur en question des propos qu’il aurait tenus à ce sujet. L’incident qu’il créa n’eut pas la suite qu’il espérait, mais depuis cette époque, il n’a cessé de se plaindre, se disant victime d’une injustice qu’il traite même à l’occasion d’infamie. Il est à remarquer que la cote dont s’est plaint le capitaine Dreyfus était secrète ; on s’étonne à bon droit qu’il ait pu la connaître si ce n’est par une indiscrétion qu’il a commise ou provoquée. Comme l’indiscrétion est le propre de son caractère, nous n’avons pas lieu de nous étonner qu’il ait pu connaître cette cote secrète.

Oui, j’ai été outré des propos qu’avait tenus le Général Bonnefond1. Pendant toute la durée des examens je n’ai pas protesté, j’ai pu épancher ma mauvaise humeur devant des camarades et il y avait de quoi.
A la fin des examens seulement, j’ai été protesté pour ma dignité devant le Gal Lebelin de Dionne2 qui n’a pas nié le fait. Le rapporteur m’a dit d’abord que le fait que j’avançais était faux et qu’il ferait citer les deux Généraux en question. Bien loin de là, il ne les fait pas citer, il a donc reconnu, renseignements pris, que le fait était exact. Il se rabat alors sur ce que j’ai dit : càd que la note que m’avait donnée le Général Bonnefond avait été 5. Je n’ai pas voulu l’affirmer, car c’était un renseignement que j’avais eu et que je ne pouvais pas certifier. J’ai pu évidemment être trompé sur la valeur exacte de la note mais le fait lui-même est indéniable ; j’ai eu comme moyenne d’amour à cet examen 15, alors que mes notes d’examen étaient 19, 18, 17. Or la cote d’amour, sauf raison particulière, est la moyenne des notes d’examen – le 15 provenant de l’influence exercée par la note du Général Bonnefond.
D’ailleurs à l’école de Guerre tout le monde le savait. Le Général Niox m’en a parlé et m’a exprimé ses regrets3. Le Général Lebelin de Dionne, alors directeur de l’école a reconnu le fait devant moi et m’a aussi exprimé ses regrets. Enfin ce qui le prouve encore mieux, c’est que l’accusation après avoir voulu le faire une arme de cela contre moi, l’abandonne pour se rabattre sur ce point que j’ai connu la note 5 par une indiscrétion, mon mode habituel d’opérer.
Je crois même que le Général Niox m’a dit que le Général de Verdière4, président de la commission dont faisait partie le Général Bonnefond, avait été outré des paroles prononcées par ce dernier et que c’est le Gén. de Verdière qui avait été en rendre compte au Général Lebelin de Dionne, commandant de l’école de Guerre.
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1. – Pierre Bonnefond (1832-1911) aurait dit « qu’on ne voulait pas de juifs à l’État-major » (Joseph Reinach, Histoire de l’affaire Dreyfus, Paris, Robert Laffont, Bouquins, 2006, t. 1, p. 69)… des propos que dès le 9 novembre 1894, Gaston Méry, dans La Libre Parole, avait relayé. En 1898, Bonnefond, antisémite bon teint, versera 20 francs au Monument Henry lancé par La Libre Parole.
2. – Jules Abel Lebelin de Dionne (1828-1912), commandant l’École supérieure de guerre. En 1898, il versera aussi 20 francs au Monument Henry lancé par La Libre Parole. Sollicité par Mathieu pour témoigner au procès en faveur de son frère, il avait refusé au motif que « le meilleur témoignage qu’il pût apporter » était les notes qu’il lui avait donnée » (Mathieu Dreyfus, L’Affaire telle que je l’ai vécue, op. cit., p. ???). Elles étaient en effet en tous points remarquables : « Physique, assez bien. – Santé, assez bonne ; myope. – Caractère facile ; éducation bonne ; intelligence très ouverte ; conduite très bonne ; tenue très bonne ; instruction générale très étendue ; instruction militaire théorique, très bonne ; pratique, très bonne ; administrative, très bonne ; connaît très bien l’allemand ; monte très bien à cheval ; sert bien. Admis à l’École n° 67 sur 81 ; sorti n° 9 sur 81 ; a obtenu le brevet d’État-major avec la mention : très-bien. Très bon officier, esprit vif, saisissant rapidement les questions, ayant le travail facile et l’habitude du travail. Très apte au service d’État-major » (La Révision du procès Dreyfus. Débats de la Cour de cassation, Paris, Stock, 1899, p. 586). Pourtant, en 1898, il fera une attestation pour venir grossir le dossier secret, attestation aux termes de laquelle il présentait son ancien élève comme ayant une « manière d’être haineuse et cassante », un « détestable caractère », une « vie privée sans dignité » et tenant des « propos inconsidérés » sur les bienfaits de la domination allemande en Alsace (Dossier secret, SHD 4 J 118, pièce 97. Transcription dans « Dossier secret Dreyfus », AN BB19 118 et MAHJ, 97.17.61.1. Publié dans La Révision du procès Dreyfus. Débats de la Cour de cassation, op. cit., p. 585).
3. – Gustave Léon Niox (1840-1921), professeur de géographie physique et de statistiques à l’École de guerre. Nous avons une trace de ces regrets dans un mot qui lui enverra au lendemain de sa réhabilitation : « Vous savez peut-être ce que j’ai toujours pensé et toujours dit ; ….Puissiez-vous oublier ce que vous avez eu à souffrir ; …mais rappelez-vous cependant que je vous disais, un jour, à la fin de vos examens, dans la cour de l’École de guerre ; il y a une justice immanente ! – vous aviez des larmes dans les yeux… » (lettre du 21 juillet 1906, MAHJ 97.17.044.070).
4. – Édouard Auguste de Verdière (1829-1914).

Les notes successives obtenues par le capitaine Dreyfus, depuis son entrée en service, sont généralement bonnes ; quelque fois, même excellentes, à l’exception de celles qui lui ont été données par M. le colonel Fabre, chef du 4bureau de l’État-major de l’armée.

Prendre communication de mes notes depuis mon entrée au service, y compris les notes qui m’ont été données pendant mes stages aux 1er, 2e et 3e bureaux.
Il n’y a que celles du 4e bureau qui doivent être mauvaises, grâce à l’influence néfaste du commandant Bertin1.
Pour détruire les allégations du Commt Bertin, le meilleur témoin à citer serait le Commt Belin2, actuellement chef de bataillon à Bar-le-Duc. Il a travaillé avec moi au 4e Bureau, alors qu’il était Capitaine. Mais voudra-t-il aller contre la déposition du commt Bertin qu’il espère remplacer au 4e Bureau.
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1. – Nouvelle indication de l’existence d’une autre version.
2. – Émile Eugène Belin (1853-1937). Il ne témoignera pas en effet.

En ce qui concerne les voyages de Dreyfus, il résulte de ses déclarations à l’interrogatoire qu’il pouvait se rendre en Alsace en cachette, à peu près quand il le voulait, et que les autorités allemandes fermaient les yeux sur sa présence. Cette faculté de voyager clandestinement, qu’avait le capitaine Dreyfus, contraste beaucoup avec les difficultés qu’éprouvaient, à la même époque et de tout temps, les officiers ayant à se rendre en Alsace pour obtenir des autorisations ou des passeports des autorités allemandes ; elle peut avoir une raison que le peu de temps qu’a duré l’enquête ne nous a pas permis d’approfondir.

C’est un tissu d’infamies. Depuis la loi sur les passeports, les Allemands m’ont toujours refusé ceux que j’ai sollicités. Ce n’est qu’au risque de ma peau, qu’à 3 ou 4 reprises, j’ai pu me rendre en Alsace. Je prenais un billet jusqu’à Bâle, puis de là je revenais à Mulhouse comme si j’arrivais de Suisse. Au lieu de descendre chez mon père, je descendais chez mes frères et je ne me montrais pas. Le commissaire de police du quartier fermait les yeux.
Et puis cette incrimination aussi perfide qu’infâme de la fin : « Cette faculté de voyager clandestinement …. Peut avoir une raison que le peu de temps qu’a duré l’enquête ne nous a pas permis d’approfondir ».
Comment une enquête qui a duré près de deux mois. Toujours le même procédé ; quand on ne peut rien prouver, on insinue.

En ce qui concerne les insinuations du capitaine Dreyfus sur des faits d’amorçage qui se pratiqueraient selon lui au ministère de la Guerre, elles nous semblent avoir eu pour objet de lui ménager un moyen de défense s’il était arrêté un jour porteur de documents secrets ou confidentiels. C’est sans doute cette préoccupation qui l’a amené à ne pas déguiser davantage son écriture dans le document incriminé. Par contre, les quelques altérations volontaires qu’il y a introduites ont eu pour objet de lui permettre de l’arguer de faux pour le cas plus improbable où le document, après être parvenu à destination, ferait retour au ministère par suite de circonstances non prévues par lui.

Quand dans un de mes voyages de service, j’ai rencontré les cape Cuny et Chaton au Mans, ceux-ci mirent sur le tapis la question d’espionnage. Je me suis rappelé ainsi que je vous l’ai dit les deux faits suivants :
1°/ le procédé de faire parvenir un faux document à une puissance étrangère par un contre espion.
2°/ le procédé de vol de papiers dans un panier motivé par le fait de brouillon de la lettre de l’attaché milite allemand qui avait été volé par ce procédé.
Mais ces Officiers, sortis du rang, d’une intuition médiocre, n’ont rien compris à ce que je leur ai dit. Ils ont fait de tout cela une salade invraisemblable.
Je pensais toujours et je pense encore que l’un des bons procédés d’espionnage était le vol de papiers jetés au panier. C’est pourquoi, imbu de cette idée, je m’imagine toujours que la lettre missive incriminée a été volée par ce procédé et que l’auteur de la lettre, se méfiant d’une découverte possible, a pris mon écriture pour que les soupçons puissent se porter immédiatement sur quelqu’un de bien déterminé.
Les quelques différences trouvées dans le document prouvent premièrement qu’il y a certains mots que l’auteur de la lettre n’a pu trouver dans mes papiers. Il a du fabriquer ces mots de toutes pièces en imitant le mieux possible mon écriture.

Quant aux preuves relatives à la connaissance qu’avait le capitaine Dreyfus des notes ou documents énumérés dans la lettre-missive incriminée et qui l’ont accompagnée, le premier interrogatoire aussi bien que celui qu’il a subi devant nous établissent, malgré les dénégations subtiles qu’il y a opposées, qu’il était parfaitement en mesure de les fournir.
Si nous examinons ces notes ou documents, nous trouvons d’abord la note sur le frein hydraulique de 120. L’allégation produite par le capitaine Dreyfus au sujet de cet engin tombe, surtout si l’on considère qu’il lui a suffi de se procurer, soit à la direction de l’artillerie, soit dans des conversations avec des officiers de son arme, les éléments nécessaires pour être en mesure de produire la note en question.
Ensuite vient une note sur les troupes de couverture, avec la restriction que quelques modifications seront apportées par le nouveau plan. Il nous paraît impossible que le capitaine Dreyfus n’ait pas eu connaissance des modifications apportées au fonctionnement du commandement des troupes de couverture au mois d’avril, le fait ayant eu un caractère confidentiel mais non absolument secret, et les officiers employés à l’Etat-major de l’armée ayant, par suite, pu s’entretenir entre eux en sa présence.
En ce qui concerne la note sur une modification aux formations de l’artillerie, il doit s’agir de la suppression des pontonniers et des modifications en résultant. Il est inadmissible qu’un officier d’artillerie, ayant été employé au 1er bureau de l’Etat-major de l’armée, ait pu se désintéresser des suites d’une pareille transformation au point de l’ignorer quelques semaines avant qu’elle ne devienne officielle.
Pour ce qui est de la note sur Madagascar, qui présentait un grand intérêt pour une puissance étrangère si, comme tout le laissait déjà prévoir, une expédition y avait été envoyée au commencement de 1895, le capitaine Dreyfus a pu facilement se la procurer. En effet, au mois de février dernier, le caporal Bernollin, alors secrétaire de M. de Sancy, chef du 2e bureau de l’Etat-major de l’armée, fit une copie d’un travail d’environ 22 pages sur Madagascar, dans l’antichambre contiguë au cabinet de cet officier supérieur. L’exécution de cette copie dura environ cinq jours, et, pendant ce laps de temps, minute et copie furent laissées dans un carton placé sur la table-bureau du caporal précité, à la fin de ses séances de travail. En outre, quand pendant les heures de bureau, ce gradé s’absentait momentanément, le travail qu’il faisait restait ouvert (et pouvait par suite être lu), s’il ne se trouvait pas d’officiers étrangers au deuxième bureau ou inconnus de lui dans l’anti-chambre qu’il occupait. Ce gradé nous a déclaré dans sa déposition, mais sans préciser de dates, que le capitaine Dreyfus, qu’il connaissait, était venu quatre ou cinq fois dans cet anti-chambre pour voir M. le colonel de Sancy, pendant qu’il faisait son stage à la section allemande. Ce document a encore pu être lu par le capitaine Dreyfus quand il a été réintégré à la section anglaise qui s’occupait alors de Madagascar, en raison de ce qu’il a été placé temporairement dans un casier non fermé.
Quant au projet de manuel de tir de l’artillerie de campagne du 14 mars 1894, le capitaine Dreyfus a reconnu, au cours de son premier interrogatoire, s’en être entretenu à plusieurs reprises avec un officier supérieur du 2e bureau de l’État-major de l’armée.

Aucune preuve ne peut être faite que j’ai possédé aucun des cinq documents énumérés dans la lettre incriminée.
Je voudrais bien avoir sous les yeux le rapport de l’officier de police judiciaire1 ; celui-ci avait déclaré, si je ne me trompe pas, que j’avais pu ou que j’avais dit avoir eu connaissance de 4 des documents incriminés. Il s’était [illisible] à cet effet par les réponses suivantes :
D. « Connaissez-vous le frein du canon de 120. »
R. Oui je le connaissais.
(En effet j’avais vu la pièce à 2 reprises en 1890 et en 1892)
D. Note sur les troupes de couvertures.
R. Mes travaux m’eussent permis de les connaître.
(en effet au mois de septembre, j’avais été chargé de la surveillance d’autographie des documents relatifs à la couverture)
D. Notifier les nouvelles formations de l’artillerie.
R. Je ne les connais pas.
(mais l’officier de police ayant constaté qu’une note avait passé du 15 au 20 juillet dans ma section, note émargée par le chef de section seul, et que par suite celui-ci seul avait connue, en a conclu que j’avais dû les connaître également. Comme je l’ai déjà dit d’autre part, le rapporteur a constaté que seuls sont censés connaître ma pièce, tous les officiers qui l’émargent, ainsi que cela se pratique dans nos bureaux). Enfin l’officier de police judiciaire a prétendu que j’avais possédé le manuel de tir de l’artie parce que j’en avais causé avec le Commt Jeannel. J’ai déjà dit que c’était une erreur que j’ai commise, jamais je n’en ai causé avec le commt Jeannel2. Mais quand on m’a montré devant le Rapporteur la lettre complète, la thèse a changé du tout au tout. En effet il y a à la fin de la lettre, « Je vais partir en manœuvres ». Or je n’ai pas été en manœuvre en 1894 ; je n’ai été qu’à un voyage d’État-major dans le courant de cette année, voyage qui a eu lieu du 25 juin au commencement de juillet.
Immédiatement on abandonne la thèse soutenue par l’officier de police judiciaire et on prend une autre en attribuant à la lettre incriminée la date du mois de juin et en admettant que « partir en manœuvres » et aller en « voyage d’État-major » ont la même signification.
Je vais donc maintenant examiner la thèse soutenue par le rapporteur, thèse entièrement distincte de celle de l’officier de police judiciaire. En premier lieu, la lettre est écrite sur du papier pelure. Première preuve à faire : c’est que j’en ai possédé ou acheté. À la fin de la lettre il y a écrit : « je vais partir en manœuvres ». Or je n’ai pas été en manœuvres en 1894, je n’ai été qu’à un voyage d’État-major en juin 1894. Examinons maintenant les notes ou documents :
1°/ Note sur le frein hydraulique de canon de 120 (manière dont la pièce s’est comportée.)
Le rapporteur reconnaît qu’il m’eut fallu posséder des renseignements pour écrire cette note. En effet voir une pièce ne suffit pas pour écrire une note pareille ; il faut l’avoir vu tirer. Or je n’ai jamais vu tirer cette pièce, je n’ai jamais possédé de documents sur cette question.
Il reste donc à faire la preuve que j’ai demandé ou obtenu d’un officier des renseignements sur cette question. Malgré toutes les investigations, aussi bien à la direction d’artillerie qu’à St Thomas d’Aquin, on n’a rien pu trouver alors on insinue : « Il aura pu être… ». Ce n’est pas une preuve.
A-t-on trouvé même chez moi aucun document ou aucun renseignement sur l’artillerie ? – Non.
2°/ Note sur les troupes de couverture (Quelques modifications seront apportées par le nouveau plan)
D’abord qu’est ce que c’est que cette note ? – Personne n’en sait rien.
Quant à moi, du 1er janvier 1894 jusqu’aux premiers jours de juillet 1894, j’ai travaillé au 2e Bureau de l’État-major de l’armée et je n’ai jamais travaillé ni eu entre les mains aucun document sur la couverture [En juillet, j’entre à la section des manœuvres au 3e Bureau]. Ce n’est qu’au mois de septembre que je suis chargé de travaux sur le sujet et que j’eusse pu me procurer des renseignements à cet égard de la surveillance de l’autographie de travaux relatifs à la couverture.
Mais comme on ne peut plus attribuer au mois d’août ou de septembre, la date de ce document, parce que je n’ai pas été en manœuvre en 1894, on cherche ce qui a pu être fait avant le mois de juin. On trouve alors qu’en avril on a modifié le fonctionnement du commandement des troupes de couverture. D’abord j’ignorais complètement ce fonctionnement et je défie qu’on trouve un officier m’en ayant parlé. D’autre part, « note sur les troupes de couverture » ne veut nullement dire « modification au fonctionnement du commandement des troupes de couverture ». Cette note avait évidemment trait aux emplacements ou aux éléments de la couverture. Or je les ignorais totalement n’ayant jamais travaillé au 3e Bureau. Mais ne pouvant trouver aucune preuve, on fait comme toujours, on tourne la difficulté.
3°/ Note sur une modification aux formations de l’artillerie.
Ces modifications résultaient évidemment de la suppression des pontonniers. Or ces modifications je les ignorais alors comme je les ignore encore aujourd’hui. On a d’abord voulu m’en attribuer la connaissance sous prétexte qu’au mois de juillet une note avait passé sur le sujet. Mais d’une part je n’ai pas vu cette note, d’autre part on ne veut plus donner à la lettre une date postérieure au mois de juin, car toute l’accusation tomberait d’elle-même.
D’abord est-ce que dès le mois de juin, connaissait-on [sic] au 1er bureau les modifications qui seraient apportées aux formations de campagne de l’artillerie par suite de la suppression des pontonniers. Interroger à ce sujet le cap Dard [lecture incertaine] du 1er bureau – le faire interroger pas le cap Valabrègue3. Ensuite malgré toutes les investigations, on n’a pu trouver aucun officier n’en ayant parlé. Alors on insinue que j’ai pu les connaître – toujours le même procédé.
En résumé pour ce point, je défie qu’on trouve un officier m’ayant donné des renseignements sur cette question, je demande même s’il était possible qu’au mois de Juin on eût déjà ces renseignements à l’État-major de l’armée.4°/ Note sur Madagascar.
L’antichambre dans laquelle travaillait le caporal Bernollin était constamment fréquentée par les officiers appelés auprès du Gén de Sancy. Si j’ai été 3 fois chez le Génal de Sancy pendant mon séjour de 6 mois au 2e Bureau c’est tout, une première fois en arrivant, une 2e fois au mois d’avril ; une 3e fois lors de mon départ. Je n’y ai jamais été durant le mois de février.
A la section anglaise, j’allais très rarement. Je vois d’ailleurs qu’on a interrogé le cape de Villestreux [sic]4, chef de cette section. [J’ai vu un jour sur la table du rapporteur la liste des officiers qu’il devait entendre ce jour-là. Parmi eux il y avait le colonel de Sancy, le cap de la Villestreux, etc. Ce dernier n’est plus aujourd’hui chef de cette section)]. En résumé on n’a pu encore rien prouver ici ; alors comme toujours on insinue « il a pu être lu par cet officier ». Or personne ne m’a vu le prendre, personne ne m’a vu le lire, personne ne m’a entendu parler de cette question. Jamais en effet, ainsi que je l’ai déclaré dans mes interrogatoires, je n’ai rien lu, rien eu entre les mains sur cette question.
5°/ Projet de manuel de tir de l’artie de campagne du 14 mars 1894.
Dans un interrogatoire devant l’officier de police judiciaire, où j’ai parlé de mes conversations avec le commt Jeannel [le commandant Jeannel est au 2e bureau de l’Ét. M. de l’A.] sur l’artillerie allemande, on a écrit sans que je fisse attention que j’avais parlé du manuel de tir et on a ajouté « français ». Or c’est du manuel de tir allemand que j’avais voulu parler, d’autant plus qu’au mois de février, époque de nos conversations, le manuel de tir français n’avait pas paru.
D’ailleurs d’après la teneur de la lettre, ce manuel de tir aurait été emprunté ou volé à un officier des corps de troupe, puis communiqué ou copié.Je sais qu’on a fait des investigations partout [aussi bien au ministère que dans le Régiments détenteurs de ce document] ; on a demandé si j’avais emprunté ce manuel de tir ou si je l’avais fait copier. Pour me tromper, on m’a posé un jour la question suivante : « Avez-vous fait copier des cours de l’école de Guerre ». Je répondis non, ce qui est la vérité mais c’était pour savoir si j’avais un copiste à mes gages.
En résumé aucune preuve n’est faite :
1°/ Que j’aie jamais possédé ce manuel de tir
2°/ Que je ne l’aie jamais fait copier.
Il ne m’est cependant pas tombé du ciel, et ce manuel de tir qu’on n’a jamais trouvé en ma possession, qu’on n’a pas pu prouver que je l’eusse jamais eu a ma disposition, est la meilleure preuve de l’inanité de l’accusation.
En résumé aucune preuve n’est faite que j’ai jamais possédé aucun des cinq documents en question.
D’après les termes de la fin de la lettre « Je vais partir en manœuvre », la lettre aurait été écrite fin août. Cela est d’autant plus vraisemblable, qu’à cette époque, l’auteur de la lettre aura pu se procurer des renseignements très complets sur les modifications aux formations de l’artillerie.
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1. – Il l’aura bientôt comme l’indique l’analyse qu’on pourra lire à la suite.
2. – Il n’avait en effet pas discuté avec lui du manuel français mais du manuel allemand.
3. – Moïse Ménahem Fernand Valabrègue (1857-1926), qui était apparenté au capitaine.
4. – Arnold Édouard Edgar de La Villestreux (1856-1949). Contrairement à ce que croyais Dreyfus, il ne sera pas interrogé. Pas plus d’ailleurs que Le Loup de Sancy.

En résumé, les éléments de l’accusation portée contre le capitaine Dreyfus sont de deux sortes : éléments moraux et éléments matériels. Nous avons examiné les premiers ; les seconds consistent en la lettre missive incriminée, dont l’examen par la majorité des experts aussi bien que par nous et par les témoins qui l’ont vue, a présenté, sauf dissemblances volontaires, une similitude complète avec l’écriture authentique du capitaine Dreyfus.

Comme je l’ai déjà dit, les mots qui présentent des dissemblances sont précisément les mots qui ne se trouvent pas dans mon travail sur l’artillerie allemande et dans ma correspondance avec le cap Hadamard, dont les brouillons ont été jetés au panier.

En dehors de ce qui précède, nous pouvons dire que le capitaine Dreyfus possède, avec des connaissances très étendues, une mémoire remarquable ; qu’il parle plusieurs langues, notamment l’allemand qu’il sait à fond, et l’italien dont il prétend n’avoir plus que de vagues notions ; qu’il est de plus doué d’un caractère très souple, voire même obséquieux, qui convient beaucoup dans les relations d’espionnage avec les agents étrangers. Le capitaine Dreyfus était donc tout indiqué pour la misérable et honteuse mission qu’il avait provoquée ou acceptée, et à laquelle fort heureusement peut-être pour la France, la découverte de ses menées a mis fin.

Quant au caractère obséquieux qu’on me prête : c’est raide.
Jamais pendant mon séjour à l’école de Guerre, contrairement aux habitudes de tous mes camarades, je n’ai fait de visites à mes chefs – ni seul, ni avec ma femme. Je vivais chez moi.
Jamais pendant mon stage au l’État-major de l’armée, je n’ai fait de visites à mes chefs – je me tenais tranquille, ne voulant arriver qu’à force de travail et de persévérance.
Je voulais prouver qu’un Juif était susceptible de rendre autant de services qu’un autre.

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Enfin quel mobile donne-t-on à l’acte infâme qu’on me reproche.
{passage biffé : L’officier de police judiciaire m’a dit un jour : « L’âme humaine a des profondeurs insondables. » Puis un autre jour : « On vous trouvera un mobile. » Je ne sais pas, malgré tous les efforts d’imagination qu’on ait pu m’en trouver.
Je pense qu’on a espéré trouver un mobile, dans la parole que je reprochais au Gén de [sic] Bonnefond. Mais après une longue investigation, après m’avoir menacé de faire comparaître le général, comme je pense qu’on a reconnu le fait exact, on s’est tu sur ce sujet.}
On ne fait rien pour rien ! On n’est pas infâme pour le plaisir de l’être. On ne perd pas sa situation, quand on a l’avenir que j’avais devant moi, pour l’unique plaisir de la perdre.
J’avais tout pour être heureux : une femme adorable, dont la santé malheureusement est chancelante, des enfants charmants, une famille que j’aime et qui m’aime. La fortune enfin et l’avenir devant moi. Que pouvais-je souhaiter, que pouvais-je espérer de mieux. Non, c’est vraiment incroyable ; quand j’y pense encore, mon cerveau se refuse à croire à une pareille accusation ! –

En conséquence, nous sommes d’avis que M. Dreyfus, Alfred, capitaine breveté au 14e régiment d’artillerie, stagiaire à l’État-major de l’armée, soit mis en jugement, sous l’accusation d’avoir en 1894, à Paris, livré à une puissance étrangère un certain nombre de documents secrets ou confidentiels intéressant la défense nationale, et d’avoir ainsi entretenu des intelligences avec cette puissance ou avec ses agents, pour procurer à cette puissance les moyens de commettre des hostilités ou d’entreprendre la guerre contre la France. Crime prévu et réprimé par les articles 76 du Code pénal, 7 de la loi du 8 octobre 1830, 5 de la constitution du 4 novembre 1848, 1er de la loi du 8 juin 1850, 189 et 267 du code de la justice militaire.

Fait à Paris, le 3 décembre 1894

XIII

14 Décembre

Note

Analyse des encres
Elle a probablement été faite, puisqu’on a fait revenir par des procédés chimiques des mots séchés sur mes buvards. Comme cette analyse n’a rien dû donner, on s’est empressé de la supprimer du dossier1. Il en est probablement de même de toutes les enquêtes auxquelles on s’est livré et qui étaient favorables. On n’a pas dû interroger le capitaine Tocanne seul parmi les stagiaires2 ; les autres stagiaires ont du être également interrogés.

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Lettre de Mr Storck
Cette lettre est absolument remarquable ; l’imitation est frappante. Jamais je n’aurais pu croire qu’on arrivât à une telle perfection. Faire citer le lithographe en question, cela impressionnera certainement les juges3.

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1. – Rien ne l’indique. Il ne subsiste, quoi qu’il en fût, aucune trace d’une expertise chimique du bordereau.

2. – Sans doute que quelques témoins furent entendus et, comme pour Jeannel, pas « retenus ». Mais ce qui est étonnant – ou qui ne l’est peut-être justement pas – c’est que toutes ces dépositions (comme celle de Jeannel) ne furent jamais au dossier. 
3. – Nous ignorons tout de cette lettre. Quant à son auteur, il s’agit assurément de l’éditeur Justin-Storck, ami de Dreyfus et soutien « de la première heure » (selon sa lettre à Dreyfus du 14 juillet 1906, conservée dans le Fonds Dreyfus, Musée d’art et d’histoire du judaïsme, 90.17.45.40). 

 

XIV

Notes sur le procès verbal de Mr Cochefert1

2P. §I
« Les preuves indiscutables » dont on m’a accablé, étaient les rapports de deux experts, Mr Gobert et Mr Bertillon, dont les conclusions étaient contradictoires.

2P. §6
En effet quand on m’a dit que « les charges étaient accablantes », mots que tous répétaient, j’ai cru être l’objet d’une machination infernale.

2P. dernier paragraphe
« Les pièces écrites de votre main…. »
Dès lors, ma pensée était bien qu’il s’agissait de documents volés, dont faisaient partie des travaux m’appartenant. Jamais je ne me serais imaginé qu’il s’agissait d’une lettre d’envoi.

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1. – Ce procès-verbal a été publié dans Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. III, p. 602-605.

 

XV

Notes sur les interrogatoires devant l’officier de police judiciaire
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2e P. 3e D.
On me trompait en me parlant de documents saisis1. Ma conviction était dès lors qu’il s’agissait de documents volés.

2e P. 4e D.
Ici éclate dans toute sa laideur, la mauvaise foi du commt du Paty.
On venait de parler de documents saisis en 94.
Puis on me demande, si je connais nos dit débarquements, notre concentration, notre couverture. Logiquement, je pense qu’il s’agit du plan de 1894 auquel on travaillait. Je réponds donc que je ne connais ni nos débarquements, ni notre concentration. Pour la couverture seulement je réponds oui, car en septembre 1894, j’avais été chargé de la surveillance de l’impression de documents qui y étaient relatifs.
On insiste sur cette question (5e D)2
Puis 7e D, sans désigner les noms, afin que je ne puisse pas comprendre, on me dit « des personnes affirment cependant que vous connaissez par cœur notre plan et débarquement ». Si on les avait désignées alors, j’aurais compris de quoi il s’agissait. Depuis, j’ai su qu’il s’agissait des correspondances acquises en 1893, pendant mon séjour au 4e Bureau, et qui étaient relatives au plan de 1892 (il n’y eut pas de nouveau plan en 1893)
Je définis donc mes connaissances en 1893 et en 1894.
Pour le plan de 1892, dont j’ai eu connaissance en 1893, pendant mon séjour au 4e Bureau, je connaissais les lignes de transport, et d’une façon générale la concentration, j’ignorais totalement le plan de couverture.
Pour le plan de 1894, au travail duquel je n’ai jamais participé, j’ignorais tout comme je l’ai déclaré. Au mois de septembre seulement, j’ai été chargé de surveiller l’impression de documents qui étaient relatifs à la couverture.
On voit donc bien le procédé du commt du Paty ; opposer des dénégations à des vérités, en interposant les dates. C’est misérable.

4e P. 1e D.
Sachant que je n’ai pas été aux manœuvres, on ne pouvait, dès le début, m’imputer ce document.

5e P. 3e D.
Quel mensonge ! Il n’y avait à ce moment que deux experts consultés, dont les conclusions étaient contradictoires3.

6e P. 1e D.
Je revenais tous les Lundi matin d’Houlgate. Le mot Lundi a été oublié4.

6e P. 3e D.
C’est également ce jour-là, qu’en sortant, j’ai rencontré le capitaine de Vassart, auquel j’ai raconté ma journée et qui m’a fait remarquer que je m’étais trompé en allant au service intérieur ou lieu d’aller au service Géographique pour l’impression de documents relatifs à la couverture. Je suis revenu sur mes pas pour en rendre compte au Capite Corvisart qui n’y était plus. C’est probablement ce jour-là que j’ai rencontré le commt du Paty. Quant à me rappeler ce que je lui ai dit, je ne m’en souviens plus. D’ailleurs, j’avais le droit d’aller et de venir librement. M’a-t-il vu prendre quelque chose ? Après le départ des officiers, leurs armoires sont en outre fermées à clef et avec les cadenas à secret dont il eût fallu connaître les mots.

8e P. 4e D.
C’est la où j’ai commis une erreur que j’ai rectifiée plus tard. Jamais je n’ai parlé au commt Jeannel du manuel de tir de l’artillerie française ; nos conversations eurent lieu d’ailleurs en février 1894 et le nouveau manuel parut en mars 1894.
D’ailleurs pourquoi n’a-t-on pas cité en témoignage le commt Jeannel ?
J’avais voulu parler du manuel de tir de l’artie allemand, or je m’occupais de mon travail sur cette artillerie.

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9e P. 1e D.
Je parlais des nouvelles formations du temps de paix que je connaissais comme tout le monde ; elles ont paru dans tous les journaux.
Quant aux nouvelles formations du temps de guerre, je les ignorais alors, comme je les ignore encore aujourd’hui.

11e P. 2e D.
Cet avant projet, c’est toujours ce travail d’études auquel ont participé tous les stagiaires au 4e Bureau en 1893.

11e P. 3e D.
Je montre bien ici, qu’en 1894, pour le nouveau plan, je ne me suis occupé d’aucune question de transport ou de concentration.

11e P. 4e D.
Cette communication ne m’a jamais été faite ; le Rapporteur a dû le reconnaître5.

12e P. 1e D.
Je n’ai jamais eu aucune conversation avec un officier du 1er Bureau sur ce sujet6. Aucun officier de ce Bureau n’a témoigné contre moi.

12e P. 2e D.
3e D.
A quel propos, interviennent les capitaines [sic] Moch et le commandant Mollard7.

12e P. 4e D.
D’après les interrogatoires, ma conviction était toujours qu’il s’agissait de documents volés. Mon cerveau travaillait pour déchiffrer cette énigme. Cette armoire en effet n’était fermé que par une clef ; – ce qui prouve son insécurité, c’est que d’après la déposition du cape Roy, on a ajouté au mois de Novembre dernier, après ma déclaration, un cadenas à secret à cette armoire.

13e P. 2e D.
J’étais toujours imbu de cette idée qu’il s’agissait de documents volés ; d’autre part on me disait que les experts affirmaient que c’était mon écriture – je cherchais donc à résoudre cette énigme8.

14e P. 1e D.
J’étais toujours sur la piste des documents volés dont faisaient partie les brouillons de mes travaux avec le capitaine Hadamard.
A force de creuser cette énigme dans mon cerveau torturé, je m’étais convaincu que c’était cette correspondance qu’on m’avait volée9. Cependant quand on m’avait montré la phrase « Je vais partir en manœuvres » (5e P. 3e D), je n’avais pas reconnu mon écriture. J’ai supplié alors qu’on en finisse avec cette torture, qu’on me montre « tous les documents incriminés » afin que je puisse comprendre ; je devenais littéralement fou. Je bâtissais roman sur roman, pour expliquer ce mystère10.

16e P
Cette page montre bien quelle torture on imposait à mon cerveau11 !

17e P. 1e D.
C’est moi qui ai le premier parlé de ces deux femmes quand on a appelé mon attention par une vengeance de femme12.
2e D.
On transformait ensuite mes conversations en questions et réponses. Si le commt du Paty dit que c’est lui qui en a parlé le premier, il ment. Je ne me rappelais même plus le nom de Made Dery13.
Quand on m’a parlé de vengeance de femme, j’ai pu croire, dans mon cerveau en délire, que l’un ou l’autre de ces deux femmes avait pu vouloir se venger de moi. J’étais fou, j’étais halluciné.

19e P. 5e D.
Je croyais même, d’après cette question, que le document original n’existait pas.

20e P. R.
À propos des troupes de couverture, j’ai reconnu que j’aurai pu faire une note sur ce sujet, puisqu’en septembre 1894, j’avais été chargé de la surveillance de l’impression de documents qui y étaient relatifs.
Quant aux nouvelles formations de l’artillerie, je parlais des formations du temps de paix, connues de tout le monde. Quant aux formations du temps de guerre, je les ignore totalement.

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1. – Du Paty avait demandé à Dreyfus s’il se connaissait « quelque ennemi susceptible d’avoir, par machination, établi des documents saisis et qui [avaient] motivé [son] arrestation ? » (Deuxième interrogatoire de Du Paty dans AN BB19 101 et Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. III, p. 606).
2. – Du Paty lui avait posé une première fois la question. Suite à la réponse du capitaine, il lui avait demandé si sa « réponse [était] absolue sur ce point » et devant la confirmation de sa première réponse, avait repris une nouvelle fois sa question (ibid., p. 606-607).

3. – Du Paty lui avait demandé : « Comment expliquez-vous que les experts constatent l’identité de votre écriture avec celle du document dont je viens de vous montrer une ligne ? » (Troisième interrogatoire de Du Paty dans ibid., p. 609).
4. –  Le mot « lundi » est bien présent dans le document original (Quatrième interrogatoire de Du Paty dans ibid., p. 610). C’est donc encore, comme nous vous avons pu le voir précédemment précédemment avec le rapport d’Ormescheville, une autre version qui lui avait été transmise.
5. – Celle dont il a déjà été question du tableau des formations de campagne de l’artillerie à la suite de la suppression des pontonniers et que Dreyfus n’avait pas émargé puisqu’il ne l’avait pas eue.
6. – Il s’agit toujours de la même question. Voir Cinquième interrogatoire de Du Paty dans AN BB19 101 et Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. III, p. 614.
7. – Du Paty lui avait demandé s’il avait parlé du frein du canon de 120 avec le premier et connu le second (ibid., p. 615). Gaston Moch (1859-1935), intime de Dreyfus, démissionnaire au début de 1894, déposera lors de la première révision et Henri, François, Amédée Mollard (1850-1933) était au 2e bureau depuis 1890.
8. – Pour expliquer qu’il pouvait alors dire à son interlocuteur qu’on avait peut-être calqué son écriture (voir Cinquième interrogatoire de Du Paty dans ibid., p. 615-616).
9. ´ Voir document III.
10. – Voir troisième et sixième interrogatoires de Du Paty dans AN BB19 101 et Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. III, p. 609-610 et 616.
11. – « D. Reconnaissez-vous votre écriture dans ce fragment ? / R . Non, le fragment que l’on me montre n’est pas suffisant. / D. Vous trouvez cependant que le mot “prendrai” se rapproche de votre écriture ? / R. Ce mot ressemble vaguement à mon écriture. / D. Pensez-vous être l’objet d’une machination ? / R. Je jure sur la tête de mes enfants que je suis innocent, je ne comprends absolument pas ce qu’on me veut. Si l’on me présentait les pièces incriminées, je comprendrais peut-être. Voilà onze jours que je suis au secret et je ne sais pas de quoi l’on m’accuse. / D. Pourquoi, dans le premier interrogatoire que vous avez subi à la prison, avez-vous dit, quand je vous ai présenté un fragment d’un document présumé émané de vous, que si on n’avait pas autre chose contre vous, vous étiez bien tranquille ? / R. Parce que l’accusation me paraissait tellement invraisemblable que je croyais que c’était tout ce que l’on avait. Aujourd’hui encore, je me crois l’objet d’un cauchemar. Rien dans ma vie, rien dans mon passé, ne pouvait me faire supposer qu’on pût porter contre moi une accusation pareille. J’ai sacrifié ma situation en Alsace pour servir mon pays que j’ai toujours servi avec dévouement. / D. Vous savez donc de quoi vous êtes accusé, alors que vous disiez tout à l’heure ne pas le savoir. / R. On me dit toujours que j’ai volé des documents sans me montrer les bases de l’accusation ; je demande qu’on me montre les pièces accablantes et je comprendrai peut-être alors la trame infernale qui se joue autour de moi. » (sixième interrogatoire de Du Paty dans ibid., p. 618).
12. – Cron et Dery dont il a déjà été question.

 

XVI

Réponses au Rapport de Mr le commt du Paty
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(consulter aussi à cet égard mes notes sur mon arrestation et mes interrogations devant l’officier de police judiciaire)

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[Pour aider à la lecture et à la compréhension de ce document qui, comme le rapport d’Ormescheville se présente en notes successives qui renvoient au texte sur la base de sa pagination, nous avons pris le parti d’intégrer les commentaires de Dreyfus en bleu dans le texte intégral du rapport.] 

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Conformément à vos ordres, j’ai procédé ;
1° À l’examen du dossier du capitaine Dreyfus, stagiaire à l’état-major de l’armée;
2° À son interrogatoire ;
3° À une perquisition à son domicile ;
4° À une enquête sur les faits qui lui sont reprochés. J’ai l’honneur de vous rendre compte de ces opérations.

1° Examen du dossier.
La base de l’accusation portée contre M. le capitaine Dreyfus est une lettre-missive établissant que des documents militaires confidentiels ont été adressés à une puissance étrangère à laquelle ladite lettre est parvenue.
Les indications contenues dans cette lettre ayant permis de circonscrire le champ des investigations au personnel du ministère de la Guerre, on procéda à une enquête discrète parmi le personnel permanent de l’état- major de l’armée. De cette enquête, il résulta :
1° Qu’aucun document secret n’avait disparu ;
2° Qu’aucun officier du cadre permanent n’avait une écriture pouvant se rapporter à celle du document incriminé.
L’attention se porta alors sur les stagiaires qui, sans participer aux travaux secrets de l’état-major, sont néanmoins à même d’avoir certains documents confidentiels sur la nature de ces travaux. On fut frappé de la similitude de l’écriture du document incriminé avec celle de M. le capitaine Dreyfus, stagiaire à l’état-major de l’armée.

Pourquoi n’avoir cherché que parmi les officiers ? – L’auteur n’est pas un officier, probablement même il n’est pas au ministère. En effet je viens de relire attentivement la lettre incriminée. L’auteur de la lettre, en parlant du projet de manuel de tir, ajoute « Le ministre de la Guerre en a envoyé un nombre fixe dans les corps et les corps en tout responsables, chaque officier détenteur doit remettre le sien après les manœuvres ». Le projet du manuel de tir a donc été emprunté ou volé dans un corps de troupe. L’auteur de la lettre, s’il avait été au ministère, aurait pu se l’y procurer plus facilement que dans un corps de troupe. En tout cas, si l’auteur avait été officier d’artillerie comme on le prétend, on lui aurait confié, sur sa demande, ce manuel de tir sans y prêter d’autre attention. Donc l’auteur en ajoutant dans sa lettre « Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer », montre bien qu’il n’est pas officier. Aux officiers, auquel ce document était destiné, on l’aurait confié sans aucune hésitation.
Ma conviction est donc que l’auteur est un agent subalterne, agent centralisateur de renseignements. Peut-être même un sous officier. [D’ailleurs ces mots « Je vais partir en manœuvres » peuvent s’appliquer à un individu qui est allé suivre les manœuvres ou qui a été convoqué pour les manœuvres.] A-t-on trouvé chez moi d’aucun document confidentiel.
Quand j’ai été chargé de la surveillance de l’autographie des documents sur la couverture, j’ai fait remarquer que j’y allais plus souvent qu’à mon tour. J’avais cependant à un moyen sûr et commode de me procurer des renseignements.

« La lettre-missive et des spécimens de l’écriture authentique de cet officier furent aussitôt remis à un expert de la Banque de France qui, dans cette circonstance, ne fût commis qu’à titre officieux, l’enquête continuant â garder son caractère strictement confidentiel. Mais l’expert ayant manifesté le désir de connaître le nom de la personne soupçonnée et demandant un laps de temps incompatible avec la conservation du secret, on dut lui retirer le dossier avant qu’il ait pu établir un rapport avec des conclusions fermes. »
On s’adressa alors à M. Bertillon, chef de l’identité judiciaire, dont les conclusions furent qu’il appert manifestement que les deux écritures sont de la même main. C’est sur le vu de ces conclusions et après examen des graves présomptions de la culpabilité du capitaine Dreyfus, que son arrestation fut décidée afin d’empêcher si possible qu’il ne livrât à une puissance étrangère les derniers documents confidentiels dont il avait eu connaissance pour en avoir surveillé l’impression.
Cet officier fut donc convoqué le 15 octobre à neuf heures du matin au ministère de la Guerre, sous la raison apparente de se présenter à son inspecteur général.

2° Arrestation et interrogatoire

Voir à ce sujet « Mes réponses au Rapport du Rapporteur » [document XII]

Je me trouvais avec M. Gribelin, archiviste principal faisant fonction de greffier et M. Cochefert, chef du service de la Sûreté, dans la pièce où fut introduit le capitaine Dreyfus. Je l’invitai à écrire une lettre dans laquelle il était question d’une partie des documents adressés à un agent étranger visé par la lettre incriminée. Après avoir écrit les quatre premières lignes d’une façon normale M. le capitaine Dreyfus commença â écrire irrégulièrement. Je lui en fis l’observation de vive voix. L’écriture continua à être irrégulière. Interrogé sur les motifs de ce trouble, il répondit avec une sorte de rictus nerveux qui fut observé par les assistants, qu’il avait froid aux doigts.
II est à remarquer que M. le capitaine Dreyfus était entré au ministère depuis près d’un quart d’heure, que la température du bureau était très normale, que l’écriture des quatre premières lignes ne décèle pas ce froid aux doigts qu’il a invoqué.
La dictée terminée, je procédai à l’arrestation du capitaine Dreyfus et je lui lu l’article 76 du Code pénal. L’inculpé protesta vivement de son innocence ; il se laissa fouiller sans résistance en nous disant : Prenez mes clefs et ouvrez tout chez moi ; vous ne trouverez rien. Puis il recommença ses serments et ses protestations. Je laissai passer ce flot auquel je m’attendais et qui pouvait être chose préparée en cas d’arrestation. L’attitude un peu théâtrale de l’inculpé, ses gestes contrôlés du coin de l’œil dans une glace, ne produisirent pas une impression favorable sur les témoins de cette scène.

J’étais complètement atterré. J’ai demandé justice. J’ai même dit au commt du Paty que si j’avais eu mon sabre au côté, je le lui aurais passé au travers du corps.

M. Cochefert interrogea M. le capitaine Dreyfus à son tour, et l’inculpé, se sentant entre les mains d’une personne expérimentée, eut une révolte violente à deux reprises. Je simulai une sortie sous prétexte de faire porter à l’agent étranger à qui était adressé le document la lettre que Dreyfus venait d’écrire sous ma dictée ; à chaque fois il m’arrêta à la porte. À la troisième fois, seulement, il me dit : Eh bien, essayez.

Je ne comprenais pas ce qu’il voulait avec cette lettre. Quand je compris, je lui dis : « Allez, essayez, faites ce que vous voulez, je suis innocent ».

L’inculpé insinua ensuite qu’il était victime d’une machination, que déjà à sa sortie de l’École de Guerre on avait commis une infamie à son égard.

Oui, je lui dis que j’étais victime d’une nouvelle infamie, comme je l’avais déjà été à ma sortie de l’école de Guerre. Je ne mesurais pas mes paroles quand j’ai demandé qu’on me montre des preuves, le commt m’a répondu : « Les charges sont accablantes, le Président de la République, le Conseil des ministres connaissent votre arrestation ». Je me demande encore aujourd’hui comment mon cerveau a résisté à une pareille épreuve.

À 11 heures et demie environ, voyant que je ne tirerais rien de l’inculpé qui avait repris son assurance (il parlait même de compensation pour l’affront qu’il venait de subir), je le remis entre les mains de l’officier supérieur chargé de le faire écrouer.

3° Perquisitions et saisies
Le même jour, à midi, je me rendis avec M. Cochefert, chez M. le capitaine Dreyfus. Le premier mot de Mme Dreyfus fut : Mon mari est tué. Sur ma réponse négative : Blessé alors ? une chute de cheval ? Je lui appris avec tous les ménagements possibles que son mari venait d’être incarcéré. Je procédai ensuite à la perquisition, et Mme Dreyfus m’accompagna en faisant preuve d’un caractère et d’un sang-froid incroyables.

4° L’enquête
L’enquête à laquelle j’ai procédé a dû se maintenir dans un champ d’action très restreint et très limité. Cette enquête s’est limitée :
A. – Recherches sur la vie privée de M. le capitaine Dreyfus
B. – Expertise des écritures ;
C. – Interrogatoire.

A. Le capitaine Dreyfus est né à Mulhouse en 1854. Son père, Raphaël Dreyfus, d’origine badoise, était un homme intelligent, énergique, fils de ses œuvres ; après avoir débuté modestement, il est mort laissant à ses sept enfants une grosse fortune industrielle, sur laquelle 235,000 francs ont été attribués à Alfred Dreyfus. Alfred Dreyfus opta pour la nationalité française en 1872 ; il alla à l’École polytechnique et devint officier d’artillerie. En 1890, il épousa Mlle Hadamard, fille d’un négociant en diamants ; le ménage dispose de 25 à 30,000 francs de revenu, il est ordonné et mène un train de vie apparent proportionné à ses ressources ; la fortune, y compris la dot de Mme Dreyfus, est employée, à 40,000 francs près, dans la filature de Mulhouse.

Mon père était Alsacien, né à Rixheim1.
1. – Ainsi Du Paty présentait Dreyfus comme le fils d’un Allemand. Son père, Raphaël, était en effet né à Rixheim, comme son grand père Jacob, le père de son grand-père Abraham, son père Israël. Le père d’Israël était aussi alsacien, né à Soultzmatt, comme le père de ce dernier (Abraham Yehiel Ezechiel né à Rouffach) et encore son père (Moïse Meyer né à Soultzmatt). Il faut remonter vers 1620 avec le père de Moïse Meyer (Mathias David de Treves Dreyfus, né à Trèves) pour trouver l’origine allemande de la famille.

D’après les renseignements recueillis, le capitaine Dreyfus est intelligent, doué d’une mémoire remarquable, il a le sentiment de sa valeur, il est ambitieux. Il concourt pour l’École de guerre, il est admis et vise la première place. Un déboire cruel l’attendait à sa sortie de l’École ; il n’est pas le premier, il n’est pas le second, il n’est pas le troisième, le capitaine Dreyfus est rejeté au neuvième rang. La blessure tut profonde, cruelle, elle saigne encore, elle est incurable. Mme Dreyfus déclara en présence de M. Gribelin, que son mari avait été malade de cette déception. Il en a eu des cauchemars. C’est bien la peine, disait-il, de travailler dans cette armée où, quoiqu’on fasse, on n’arrive pas selon son mérite ; lui- même parlait de ce qu’il appelait une infamie.

J’avais le droit d’exprimer mon opinion à ma femme.

Quoiqu’il en soit, le capitaine Dreyfus obtint d’être employé comme stagiaire à l’état-major de l’armée. L’année 1894 arrive. M. le capitaine Dreyfus fait la connaissance d’une femme mariée avec laquelle il échange une correspondance, dont la dernière lettre se termine ainsi : « À la vie, à la mort. » Jusqu’où a été cette liaison ? Le capitaine Dreyfus déclare que s’étant aperçu que cette femme en voulait plus à sa bourse qu’a son cœur, il a rompu. La bourse a-t-elle résisté aussi bien, d’après lui, que le cœur ? En tout cas, il avoue des liaisons intimes passagères. Dans un ménage ordonné comme le ménage Dreyfus, un trou au budget ne saurait passer inaperçu, si ce trou a existé, et comment la jeune femme victime aurait-elle pu l’ignorer ? C’est une étrangère, le capitaine Dreyfus l’a déclarée suspecte, il a même dit qu’elle recevait des espions, mais il a rétracté bien vite ses paroles.

On m’avait parlé de vengeance de femme. J’ignorais quelle était la pièce accusatrice. Dans ma pauvre cervelle détraquée, j’ai pu croire que made Cron ou MadDery, avec lesquelles je n’ai pas été jusqu’à avoir des relations intimes, aient pu vouloir se venger de moi. Aussi les ai-je presque accusées. MadCron, parce que après que je lui fis connaître que je ne voulais pas pousser la connaissance plus loin, m’avait répondu « A la vie et à la mort » ; je vis là une menace. MadDery, parce qu’elle était étrangère.
Jamais je n’ai dit avoir vu des espions chez MadDery. C’est archi-faux. J’ai pu, dans un moment de colère et d’indignation, la traiter de sale espionne, comme je l’aurais traitée de sale catin.
Je n’ai jamais eu d’autres relations, sinon dans ma vie de garçon.

B. – Des rapports des experts en écriture sont joints au dossier ainsi que celui de M. Bertillon, dont il a été parlé ci-dessus. Deux des experts sont absolument affirmatifs ; le troisième expert fait des restrictions et finalement conclut pour la négative. Mais il y a lieu de remarquer qu’il n’a pas pris connaissances de certaines photographies importantes ; parmi les documents qui lui ont été remis, se trouvent une lettre et divers documents écrits postérieurement à son arrestation et dans lesquels l’écriture est visiblement altérée.

C. – Dans les interrogatoires que j’ai fait subir à l’inculpé, je me suis attaché à lui faire avouer qu’il avait eu connaissance des documents. J’y suis parvenu en ce qui concerne le frein hydraulique, le plan de transports et de couverture et le projet de manuel de tir de 1894. Sur ce dernier point l’inculpé s’est absolument contredit dans les interrogatoires successifs que je lui ai fait subir. Par contre il a absolument nié avoir eu connaissance de la note sur Madagascar et par conséquent l’avoir écrit de sa main.

Ici commencent les affirmations les plus étonnantes de ce Rapport. Ce qui le prouve encore mieux, c’est que celui du Rapporteur, quoique postérieur, est beaucoup moins affirmatif.
Examinons un a un, chacun des points visés.
1°/ le frein hydraulique du Canon de 120.
Dans un interrogatoire on m’a demandé si je connaissais le frein hydraulique du Canon de 120. J’ai dit que oui ; en effet j’ai vu la pièce de 120 et par suite son frein, dans une cour, en 1892.
Or dans la pièce incriminée il y a :
« Note sur le frein hydraulique de 120 (manière dont la pièce s’est comportée).
Avoir vu un frein et faire une note sur ce sujet, sont choses bien différentes. D’ailleurs d’après la parenthèse, il aurait fallu avoir vu tirer la pièce. Je n’ai jamais possédé de documents sur cette question, je n’ai jamais vu tirer la pièce. Le Rapporteur d’ailleurs, reconnaît lui-même que j’ai dû, pour faire cette note, demander des Renseignements sur cette question ; mais malgré sa longue enquête, il n’a pu trouver aucun officier d’artillerie témoignant que je me sois adressé à lui.
Quoiqu’il en soit, l’officier de police judiciaire, avec sa désinvolture habituelle en a conclu que j’étais l’auteur de cette note.
2°/ plan de transport
On ne parle pas de cette question dans la lettre incriminée.
3°/ Troupes de couverture.
L’officier de police judiciaire, sans préciser de date ni d’époque, m’a demandé si j’aurais pu faire une note sur cette question. J’ai répondu que oui, en effet dans le courant de septembre dernier (entre le 10 et le 30 Septe), j’ai été chargé de la surveillance de l’autographie de documents relatifs à cette question. Mais quand devant le Rapporteur, je vis que la lettre se terminait par ces notes « Je vais partir en manœuvres », on ne pouvait plus m’attribuer avant les manœuvres des connaissances que je n’avais eues qu’en Septembre, époque ou les manœuvres étaient déjà commencées. En outre, je n’ai jamais été aux manœuvres en 1894. Cela n’empêche par l’officier de police judiciaire de déclarer que j’avais avoué avoir pu faire cette note ; il laisse volontairement la date dans l’ombre.
4°/ projet de Manuel de tir de l’artie
Dans un interrogatoire devant l’officier de police judiciaire, je me suis trompé en disant que j’avais parlé au commt Jeannel, du manuel de tir ; je voulais parler du manuel de tir allemand. En effet nos conversations ont eu lieu en Février dernier et le manuel de tir français date du 14 Mars 1894. J’ai d’ailleurs rétracté plus tard cette erreur et ai demandé a convoquer le témoignage du Ct Jeannel. Pourquoi le témoignage de cet offr supérieur ne figure-t-il pas ? C’est qu’on a reconnu que j’avais dit la vérité.
Ici encore, l’officier de police judiciaire en a [illisible] que j’avais eu ce manuel de tir entre les mains, malgré mes affirmations toujours contraires. Il aurait fallut le prouver. Malgré toutes les recherches au ministère et dans les corps de troupe, ils n’ont pu trouver personne ayant témoigné m’avoir prêté ce manuel de tir qui était confidentiel et comme dit l’auteur de la lettre « les officiers détenteurs en étaient responsables »
Si l’un d’eux me l’eût prêté, il eût été facile de la découvrir, le nombre n’en étant pas illimité.
5°/ Je ne vois plus dans ce Rapport parler de la note sur les nouvelles formations de l’artillerie. Je crois savoir pourquoi ; je le dirai à la fin.

J’ai soumis le capitaine Dreyfus à différentes épreuves avant de lui montrer en entier le document incriminé. En défiance, il est toujours resté dans le vague ; lorsque je lui ai présenté des fragments d’écriture isolés, son premier soin a été de s’assurer s’il s’y trouvait des mots compromettants. Quand enfin je lui ai présenté ce document en entier, comme je me servais d’épreuves photographiques, il nia d’abord que l’écriture ressemblât à la sienne ; mais il fut bien forcé de se rendre à l’évidence, lorsque je le lui dictai, et de convenir que les deux écritures avaient un caractère commun absolument frappant, et que cela justifiait les soupçons dont il était l’objet. Alors il se dit victime d’une fatalité, d’une machination ; il a même dit : on a volé mon écriture.

J’ai si peu reconnu l’écriture que pour en mieux faire la preuve, j’ai demandé moi-même au commt du Paty de me dicter la lettre incriminée, aussi vite qu’il le voudrait. C’est le commt du Paty qui lui-même m’a signalé les analogies que j’ai alors reconnues avec ma franchise habituelle. Mais sa conviction était faite, rien ne pouvait l’en faire démordre1.
1. – Concernant le fait qu’il se serait « rend[u] à l’évidence », Dreyfus avait dit, quand Du Paty lui avait présenté la lettre qu’il constatait « des ressemblances dans les détails de l’écriture, mais [que] l’ensemble n’y ressembal[ait] pas ». « J’affirme ne l’avoir jamais écrite » avait-il ajouté, mais comprenait « très bien toutefois que ce document ait donné prise aux soupçons dont [il était] l’objet […] » (Septième interrogatoire Cochefert/Du Paty du 29 octobre dansAN BB19 101 et Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. III, p. p. 622-623).

J’ajoute enfin qu’il s’est livré à mon égard à des manifestations déplacées, parlant de la malédiction Dieu, criant que sa race se vengera sur la mienne. Je n’ai pas relevé ces propos ; mais j’ai pu constater que malgré ces grands gestes, il m’a semblé que, dans cette circonstance, son but avait été de ne pas répondre à des questions gênantes, en me faisant sortir du calme et de la modération dont je ne me suis pas départi.

Oui je l’ai maudit, tant il mettait d’acharnement contre moi. Jamais je n’ai dit que ma race se vengerait sur la sienne.
Quant à lui, il m’a dit bien d’autres injures. Je rappelle en particulier celles-ci dont j’affirme l’authenticité :
1°/ Quand je lui dis que les allemands m’avaient toujours refusé tous mes passeports. C’était pour mieux cacher votre jeu, me répondit-il.
2°/ quand je lui ai demandé à travailler avec le chef de la sûreté pour déchiffrer cette lugubre énigme :
Le chef de la sûreté, s’écria-t-il, il vous étranglerait, s’il vous tenait.
3°/ Quand il me dit un soir, en sortant de ma chambre, à un moment où mon cerveau était complètement affolé :
« Vous êtes coupable, vous êtes perdu. Quoique votre arrestation soit secrète, les officines allemandes la connaissent ; elles tremblent, elles vous brûlent. »
Je me vis ce jour la enfermé dans une trame inextricable.
4°/ Quand il me quitta le dernier jour en me disant :
« Alors, c’est le Conseil de Guerre, c’est la mort ou Cayenne » [Il m’en a dit bien d’autres, en particulier que ma femme même me croyait coupable. Mais je ne suis plus assez sûr des termes employés, pour les affirmer comme les précédentes injures. Voir à ce sujet, nos notes sur mes interrogations devant l’officier de police judiciaire.]

En terminant, j’ai l’honneur, monsieur le ministre, de vous adresser le dossier de cette affaire, afin que vous jugiez quelle suite il convient de lui donner.

Remarque importante
Je suis presque sûr que ce rapport n’est pas le même que celui que l’officier judiciaire avait écrit à la fin de ses interrogatoires. Dans ce dernier, il affirmerait que j’avais eu connaissance de quatre des documents incriminés, [y compris celui relatif aux nouvelles formations de l’artillerie.] J’ai déjà expliqué dans mes Réponses au Rapport du Rapporteur, dans quelles conditions l’officier de police judiciaire avait affirmé que j’avais eu connaissance des nouvelles formations de l’artillerie, et cela parce que une note, non émargée par moi, avait passé sur ce sujet dans les Bureaux. Le Rapporteur, dans une discussion que j’eus avec lui, a reconnu qu’on ne pouvait m’imputer la connaissance de documents que je n’avais pas émargés ; en effet les documents destinés aux officiers sont émargés par tous les officiers qui doivent en prendre connaissance. Le Rapport de l’officier de police judiciaire a donc été refait après coup, probablement après la discussion que j’avais eue avec le Rapporteur.
Ceci est un point fort grave qu’il serait utile de vérifier.

 

 

XVII

Remarques sur l’instruction
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1°/ Instruction de l’officier de police judiciaire
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L’art. 39 du code d’I[nstruction] C[riminelle], dit « que les opérations prescrites par les articles précédents, c.-à-d. les perquisitions à domicile, seront faites en présence du prévenu, s’il a été arrêté, et s’il ne veut ou ne peut y assister, en présence d’un fondé de pouvoirs qu’il pourra nommer. Les objets lui seront présentés à l’effet de les reconnaître et de les parapher s’il y a lieu ; et en cas de refus, il en sera fait mention au procès verbal. »
On n’a pas procédé ainsi à mon égard.

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Dans un interrogatoire devant l’officier de police judiciaire, celui-ci déclare « que des témoins affirment que etc.…. ». Or ces témoins n’avaient pas été entendus d’une manière légale, puisque leurs dépositions n’ont été faites que devant le rapporteur. L’officier de police judiciaire n’avait interrogé aucun témoin.

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Les pièces de conviction ne doivent-elles pas être présentées à l’accusé au moment de son arrestation ?

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2°/ Rapporteur
Le procès verbal d’un interrogatoire terminé, celui-ci doit être lu par le greffier en présence du Rapporteur. Une fois, le procès verbal m’a été lu en présence du greffier seul ; le Rapporteur est sorti au début de la lecture et n’a pas reparu.

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Secret
La mesure du secret ne doit être employée qu’avec beaucoup de réserve, c.-à-d. lorsqu’elle est indispensable a la manifestation de la vérité, et seulement pendant le temps nécessaire pour atteindre ce but (circulaire du ministre de la Justice du 10 février 1819) – Or le secret n’a été levé que pour la correspondance avec ma famille et au moment seulement de la signification de mes comparutions devant un Conseil de Guerre.

XVIIbis

Note

Mon cerveau se refuse parfois à comprendre une arrestation aussi arbitraire.
Comment ! on peut ainsi arrêter un homme, perdre son honneur, déshonorer son nom et sa famille, le rendre fou, simplement parce qu’un expert déclare que son écriture est semblable à celle d’une lettre infâme ; alors que cet homme a un passé irréprochable, une situation de fortune intacte Personne ne l’a vu, personne ne l’a pris sur le fait. On l’arrête cependant et on lui jette à la figure, pour lui faire perdre complètement la raison : Des charges accablantes pèsent sur vous !
Pendant toute la durée de l’instruction de l’officier de police judiciaire, on lui dit : Vous êtes perdu, rien ne peut vous sauver.
Enfin, après avoir gardé cet officier au secret pendant deux mois, après avoir tout fouillé, tout scruté, après avoir fait toutes les recherches, les charges accablantes disparaissent, – et hier, quand le commissaire du gouvernement m’apprit que je passerais en Conseil de guerre, il me dit :

Les présomptions sont suffisamment établies pour voire mise en jugement.
Ainsi, les charges accablantes du premier jour, le « Tout est perdu » des jours suivants ne devenaient plus, au bout de deux mois, que des présomptions !
Eh bien je le déclare ici hautement : On a commis vis-à-vis de moi une infamie monstrueuse, une lâcheté sans nom.
Je n’ai pas eu affaire à des instructeurs, j’ai eu affaire à des bourreaux !

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Cette note ne se trouve pas dans les papiers Demange. Elle a été publiée dans Le Figaro du 27 mai 1899.

 

XVIII

Mon cher Maumet1
Je m’adresse à ton grand cœur. Je n’ai pas besoin de te dire que je suis innocent, je suis sûr que tu n’en as jamais douté. Sur des rapports d’expertises, on m’a saisi et on m’a emprisonné. J’ai failli devenir fou de douleur. Aujourd’hui encore mon cerveau est complètement ébranlé. Je viens te demander un grand service. Veux-tu te mettre à la disposition de ma femme et de mon avocat pour tous les renseignements dont ils auraient besoin. Je de demanderai aussi quels sont les stagiaires et les titulaires qui voudraient bien témoigner pour moi. 
Comme titulaires je t’indique en particulier :
Cap. Imbert [lect. incertaine]2
Cap. Carré3
Comt Bayle4
Cap Darde5
Cap Lefèvre6
Comt Vidal de la Blache
Cap. Hirschauer
Cap Vidal7
Cap Kappès8
Comt Jeannel
Cap Jaussaud9
Cap Linder etc…..
Fais cela au nom de ma femme et de mes enfants.
Tu trouveras ma femme chez ses [sic] beaux parents :

Mr Hadamard
53, rue de Châteaudun
Paris

Merci et bien à toi

A Dreyfus10

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1. – Louis Auguste Maumet (1855-?), polytechnicien (1874) et stagiaire en même temps que Dreyfus à l’État-major. Il finira sa carrière au grade de lieutenant-colonel.
2. – Non identifié.
3. – Non identifié.
4. – Jean Paul Émile Bayle (1850-1895). C’est de lui que tire son nom la « minute Bayle », pièce dont la soi-disant disparition sera attribuée à Dreyfus (Philippe Oriol, L’Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, op. cit., p. 278-282).
5. – Émilien Félix Darde (1856-1937). Il finira sa carrière au grade de général de Brigade.
6. – Justinien Marie Ernest Georges Lefèvre (1857-1934). Il finira sa carrière avec le grade de général de division.
7. – Jean Jacques Gomer Paul Vidal (1855-1945). Il finira sa carrière avec le grade de général de division.
8. – François Joseph Kappès (1856-?). Il finira sa carrière avec le grade de colonel.
9 – Jean Jacques Pierre Paul Jaussaud (1856-?). il finira sa carrière comme contrôleur de première classe de l’Administration de l’armée.
10. – Nous ne savons pas ce que fit ou que ne fit pas Maumet mais ce qui est certain c’est qu’aucun des noms listés par Dreyfus ne viendra témoigner à son procès.

 

XIX

Note

La campagne de presse devra être rigoureuse surtout mardi et mercredi matin afin qu’on ne puisse plus y répondre1. Mais en tous cas, dégager entièrement le ministre.

Dire que la seule preuve est une lettre dont l’écriture ressemble à celle du capitaine Dreyfus. L’accusation tout entière repose sur la ressemblance d’écriture, affirmée par les uns, niée par les autres.
L’affirmation la plus nette et qui est la cause de mon arrestation, est celle de Mr Bertillon, qui n’est même pas expert en écritures.
Dire que la bonne fois du Ministre a été surprise, que celui-ci au contraire a fait tout son devoir mais qu’il a été trompé.
Faire remarquer que depuis deux mois, on a fouillé tout Paris, on a scruté tous les actes de la vie du capitaine Dreyfus, on a cherché partout, on a remué ciel et terre et on n’a rien trouvé. Quelle meilleure preuve de son innocence.
Bien insister pour dégager la personnalité du ministre.
Réclamer surtout les débats publics. L’accusation a été entendue de toute la France, il faut que la défense le soit aussi2.

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1. – Soit les 18 et 19 décembre, veille et premier jour du procès.

2. – On retrouve là l’essentiel de l’article que publia Paul Granier de Cassagnac – antisémite mais grand ami de Demange – dans son Autorité en date du 19 décembre (« Le Procès de Demain »). Les propos relatifs à Mercier s’expliquent non seulement par le respect de la hiérarchie dont ne pouvait se départir Dreyfus mais surtout par la nécessité de calmer les ardeurs contre-productives de certains – tel de Cassagnac – qui s’acharnaient sur lui. Car il est clair que Dreyfus était conscient, même s’il ne pouvait sans doute imaginer toute l’étendue de ses responsabilités, du rôle qui avait été celui du ministre de la Guerre. N’avait-il pas écrit dans une note précédente, on l’a vu : « je suis accusé par un ministre » ? Et on notera à ce propos et avec amusement, la phrase biffée par Dreyfus : admettons que sa bonne foi ait été surprise, mais de là à dire qu’il avait fait tout son devoir…

 

XX

[Lettre de Dreyfus à Demange I]

Nuit de Dimanche à Lundi1

Le sommeil me fuit, mon cerveau bout en pensant au soupçon épouvantable qui plane sur moi, à l’acharnement avec lequel on me poursuit.
Etre innocent et se voir accusé du crime le plus monstrueux qu’un soldat puisse commettre, quoi de plus épouvantable.
Ma plume est impuissante à vous décrire tout ce que j’ai souffert, – mes larmes seules, mes sanglots, attestent le déchirement de mon cœur ulcéré.
Avoir servi mon pays, avec son cœur, son intelligence toute son âme enfin et s’entendre accuser d’un crime pareil…. c’est plus que des forces humaines ne peuvent supporter.
Si je n’avais pas mon honneur à défendre, l’honneur du nom que portent mes enfants, j’aimerais mieux être mort. La mort me serait certes plus douce qu’un pareil martyre.
Vous êtes non seulement un grand avocat, Me Demange, mais vous êtes aussi un grand cœur. C’est à ce cœur que je fais appel pour défendre la cause d’un innocent que votre voix vibrante et élevée montre ce que j’ai été, ce que je suis, incapable d’avoir jamais failli à mon honneur.
C’est en vous que je mets mon suprême espoir ; c’est entre vos mains que je mets avec une foi entière le soin de défendre ce que j’ai de plus cher en ce moment, mon honneur, l’honneur de toute ma famille.

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1. – Sans doute la nuit du 16 au 17 décembre.

 

XXI

Questions à poser au Commt Mercier-Milon
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1°/ Sauf du 15 août au 22 septe, époque à laquelle le cap. Dreyfus était régulièrement autorisé à venir à son bureau à midi, cet officier est-il venu à d’autres époques à son bureau à des heures irrégulières, en particulier au mois de juillet (pour répondre à la déposition du cape Dervieu).

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2°/ le capitaine Dreyfus n’a-t-il pas fait remarquer que tous les autres stagiaires devraient également participer a la surveillance de l’impression de documents secrets au service Géographique et n’a-t-il pas montré pas là qu’il ne tenait nullement à y aller.

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3°/ M. le commt Mercier[-]Milon n’a-t-il pas envoyé le capitaine Dreyfus a la Don de l’infie et à quel propos.

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4°/ Le capitaine Dreyfus s’est-il jamais occupé pendant son séjour au 3e Bureau des questions confidentielles ? A-t-il posé des questions indiscrètes au Ct Mercier[-]Milon et enfin ne s’est-il pas exclusivement attaché à traiter les questions non confidentielles dont il avait été chargé par Mr le commt Mercier[-]Milon.

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5°/ A son arrivée au 3e Bureau, le capitaine Dreyfus, n’était-il pas fixé sur l’époque à laquelle il devrait faire son stage dans l’infanterie et n’était-il pas par conséquent fixé sur le point qu’il ne participerait pas aux manœuvres d’automne ? –

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6°/ Mr le commt Mercier[-]Milon a-t-il communiqué au Cape Dreyfus, la note qui a passé dans le bureau du 15 au 20 juillet, et relative aux nouvelles formations de campagne de l’artillerie, note que le capitaine n’a pas émargée (pour répondre a ce qu’a prétendu le commt du Paty).

 

 

XXIbis

Note
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La thèse est nouvelle. La lettre1 date maintenant du mois d’août. Or, au mois d’août, il ne pouvait y avoir aucun doute sur l’époque de mon stage dans l’infanterie : les stagiaires de première année étaient dans les régiments depuis le 1er juillet ; ils devaient y rester jusqu’au 1er octobre, époque à laquelle nous devions les y remplacer pour rester dans les régiments jusqu’au 1er janvier.
La note officielle qui fixait la date de nos stages dans l’infanterie était sans ambiguïté aucune ; il n’y avait pas dé doute possible. On n’a pas voulu faire venir cette note, malgré mes demandes réitérées.
C’est du moment où j’écrivais au capitaine Hadamard, c’est-à-dire fin mai ou commencement de juin, que j’ignorais encore si j’irais, oui ou non, aux manœuvres ; il appert, en effet, de cette lettre que je lui écrivis : « Je
vais partir en voyage d’État-major et serai absent une partie de l’été. »
Il faut donc apporter une mauvaise foi absolue pour prétendre qu’au mois d’août je n’étais pas fixé sur le point de savoir si j’irais ou n’irais pas aux manœuvres, alors que la note officielle signée du chef d’état-major général date du mois de juin.
Enfin, ces mots Je vais partir en manœuvres, sont positifs ; ils expriment une certitude.
Maintenant, examinons les documents :
1° Note sur le frein hydraulique. – On n’a pu trouver aucun officier m’ayant communiqué des documents à cet égard.
2° Note sur les troupes de couverture. – Le capitaine Boullenger ose prétendre qu’il m’aurait donné, une fois, dans la rue, au mois de mai, un renseignement sur cette question, en m’apprenant que le lieu de débarquement d’une division de cavalerie était modifié. D’abord, il ne m’a jamais dit cela ; ensuite, il n’y a pas là matière à une note sur les troupes de couverture. Pendant toute l’année 1894, sauf au mois dé septembre, époque à laquelle j’ai été chargé de surveiller l’impression des documents relatifs à la couverture, je n’ai jamais rien lu, rien eu entre les mains sur cette question, ainsi qu’il appert du témoignage de M. le commandant Mercier-Milon. Ce dernier a reconnu, en effet, que je ne m’étais jamais occupé d’aucune question confidentielle.
3° Note sur les modifications aux formations de l’artillerie. – Je n’ai jamais connu ces modifications ; on n’a pu trouver aucun officier du premier bureau m’en ayant parlé. Quant à la note qui a passé dans les bureaux du 15 au 20 juillet, je ne l’ai pas émargée. M. le commandant Mercier-Milon n’a pu affirmer que je l’aie connue.
4° Note sur Madagascar. – Aucune preuve.
5° Projet de Manuel de tir. – Je n’ai vu aucun officier supérieur, ainsi que le disait le rapport du rapporteur, venant témoigner m’avoir parlé du Manuel de tir du 14 mars 1894 (ni le commandant Jeannel, ni le commandant d’Astorg2).
Personne n’a pu témoigner m’avoir prêté ce Manuel.
Cependant, si les officiers détenteurs en étaient responsables, si je l’avais demandé à qui que ce soit, la preuve aurait été faite, péremptoire elle n’a pu être faite.

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Cette note n’est pas dans le fonds Demange. Elle a été publiée par Le Paysan français en mai 1899.

1. – Le bordereau.
2. – Commandant Louis d’Astorg (1854-1937), membre du 2e bureau. La note de Dreyfus s’explique par cette petite phrase du rapport préliminaire de Du Paty : « Quant au projet de manuel de tir de l’artillerie de campagne du 14 mars 1894, le capitaine Dreyfus a reconnu, au cours de son premier interrogatoire, s’en être entretenu à plusieurs reprises avec un officier supérieur du 2e bureau de l’État-major de l’armée » (Cassation I. II, tome 2,p. 86).

 

XXIter

Note

Après la première déposition du commandant Henry, assez anodine, le commandant du Paty de Clam l’a fait rappeler à la barre. Le commandant Henry a fait alors une déclaration terrible, mais sans aucune preuve. C’est une infamie que de venir faire une déposition pareille sans apporter aucun témoignage à l’appui. Accuser un officier à la barre sans apporter aucune preuve, c’est monstrueux.

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Cette note n’est pas dans le fonds Demange. Elle a été publiée par Le Paysan français en mai 1899.

 

XXIquater

Note

Tous les témoignages s’accordent à reconnaître que je montrais volontiers mes connaissances je ne les cachais donc pas, au contraire. Sont-ce là les allures d’un espion qui sait trop bien ce qu’il risque ? J’ai toujours agi avec une franchise absolue tous les témoins entendus l’ont déclaré. 
Le commandant Mercier-Milon lui-même a été obligé de déclarer que j’avais été un fidèle serviteur, que je ne m’étais jamais occupé d’une question confidentielle pendant mon séjour au 3e bureau de l’état-major de l’armée.
Sans le commandant du Paty, toute l’accusation serait déjà tombée c’est lui qui attise la haine. A-t-il le droit de venir ainsi constamment intervenir dans les débats ? On dirait vraiment que c’est lui qui les dirige.
Si je soutiens cette lutte épouvantable dans laquelle on veut m’arracher mon honneur, c’est que je veux défendre l’honneur de mon nom, l’honneur du nom de mes enfants. J’ai un fils et il faut que ce fils sache que le nom qu’il porte est un nom sans tache, le nom d’un homme dont l’honneur n’a jamais failli.
Combien de fois ai-je pensé au suicide ! Combien de fais ai-je pensé qu’il me serait plus doux de mourir que de supporter ce martyre épouvantable !
J’ai vécu pour mon honneur : mon âme a résisté à cette violente tentation pour l’honneur de mes enfants. Mon nom ne m’appartient pas à moi seul ; il appartient à ma femme, il appartient à mes enfants, et c’est pour ce nom que j’ai voulu vivre.

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Cette note n’est pas dans le fonds Demange. Elle a été publiée par Le Paysan français en mai 1899.

 

XXII

Tout faire pour sauver l’honneur de notre nom.
Tous les sacrifices sont permis – au besoin faire un marchandage avec les Allemands.
Ce qu’il faut bien se dire, c’est qu’à l’ambassade d’Allemagne on connait le nom de l’auteur de la lettre.

Essayer d’envoyer quelqu’un à l’ambassadeur d’Allemagne. Faire appel au cœur de l’ambassadeur ; lui dire qu’on ne peut ainsi laisser sombrer l’honneur d’un officier, de toute une famille, quand on le sait innocent. Lui dire que l’honneur est de tous les pays, il n’a pas de nationalité. Peut être démarche de Lucie auprès de Melle Marie de Münster, fille de l’ambassadeur.
Mr Develle1 a été aux affaires étrangères – il connaît donc l’ambassadeur d’Allemagne. Tout tenter, tout payer.

Ou bien agir directement auprès de l’empereur d’Allemagne. Faire appel à son caractère chevaleresque afin d’avoir le nom du coupable. Au besoin aller à Berlin. Utiliser toutes les relations d’outre-Rhin2.
Une fois le nom du coupable connu, il sera facile de le suivre, de le travailler, de le faire avouer.

Un procédé à employer serait aussi d’arriver à connaître la maîtresse de l’un des attachés milites allemands – lui promettre une somme importante si elle arrache à celui-ci le nom du coupable.
Sinon trouver une femme adroite – cela se rencontre à Paris – lui promettre une forte somme et la lancer dans les jambes de l’un des attachés milites allemands ou d’un gros personnage de l’ambassade, découvrir le nom du coupable. Une fois ce nom connu, agir prudemment pour le faire prendre et avouer.

__________
1. – Jules Develle (1845-1919), député de la Meuse et ancien ministre des Affaires étrangères était un ami de la famille Dreyfus. Nous ne savons s’il fut contacté mais si tel fut le cas, il n’est pas douteux qu’il ne fit rien. Develle en effet, pour ne pas perdre son siège, se tiendra loin de ses anciens amis et, à partir de 1897, multipliera bientôt les déclarations antidreyfusardes. Il fera toutefois partie de ceux qui, en 1895, révéleront à Mathieu Dreyfus l’illégalité de 1894 (Mathieu Dreyfus, L’Affaire telle que je l’ai vécue, op. cit., p. ???).
2. – Ce que feront ses amis Schlumberger et Mieg-Koechlin puis ses frères Léon et Jacques, sans résultat. Voir à ce sujet : Philippe Oriol, L’Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, op. cit., p. 203.

 

XXIII

Note n°1

Note pour Me Demange et ma famille

A) Le colonel Sandherr1 communique généralement avec ses agents par lettres déposées en des endroits déterminés. Il est probable que l’agent secret français, homme ou femme, qui est à l’ambassade d’Allemagne, communique de cette manière, soit avec le colonel Sandherr, soit avec le commt Henry.
Si tout ce que m’a dit le commt du Paty est vrai, l’âme de l’accusation, serait ce fameux agent secret, inconnu et mystérieux. Ce serait lui en effet qui aurait dit au commt du Paty que l’ambassade avait été troublée lors de mon arrestation, c’est lui encore qui aurait dit au commt Henry qu’il y avait un officier traître2, ce serait lui enfin qui aurait découvert et remis la lettre incriminée au colonel Sandherr.
Il faudrait donc mettre la main sur cet agent. Beaucoup de points seraient éclaircis de cette manière.
On pourrait déjà faire vérifier le fait de la remise de la lettre par cet agent, auprès du colonel Sandherr en le faisant habilement questionner par un de ses amis, comme Mr Rodolphe Kœchlin3 : on saurait ainsi d’une façon sûre et certaine si la lettre a été réellement trouvée et remise par le fameux agent secret de l’ambassade ou par un autre agent4.
L’idée d’un document apocryphe me poursuit toujours, surtout à cause de la teneur et du style de ce document.
Quoiqu’il en soit, pour élucider cette question de document apocryphe ou non, l’important serait de mettre la main sur l’agent secret français qui est à l’ambassade d’Allemagne et de lui arracher la clef de l’énigme. On aurait encore des renseignements sur ce point, soit en faisant interroger habilement par des relations personnelles, les personnages importants de l’ambassade, soit encore en achetant un employé un agent de l’ambassade auquel on demanderait simplement, non de trahir son pays, mais de donner des renseignements sur l’origine et peut être l’auteur de la pièce incriminée.
Si la lettre est décidément apocryphe, trois hypothèses sont possibles.
1°/ elle a été ourdie en dehors de l’ambassade. Dans ce cas, il faut trouver l’agent qui a remis la lettre incriminée. C’est alors lui l’auteur ou le complice de la machination.
2°/ la machination a été ourdie par l’agent secret français qui est à l’ambassade et qui mange à deux râteliers. Le but aura été de détourner les soupçons sur une personne déterminée.
3°/ la machination a été ourdie par les agents allemands à l’instigation d’un de leurs espions du ministère pour détourner les soupçons. L’agent français serait tombé dans le panneau.
En résumé, ce qu’il importe de connaître avant tout, c’est l’origine exacte et certaine de la lettre incriminée, pour cela mettre en œuvre les différents moyens indiqués ci-dessous, savoir : découverte de l’agent secret français de l’ambassade ; questions habilement posées par des amis aux personnages importants de l’ambassade ; mettre dans notre jeu un agent allemand de l’ambassade.
Reste l’hypothèse où la lettre émane réellement d’un espion allemand et était accompagnée des notes qui y sont énumérées.
Cet espion est-il un officier du ministère, (la teneur de la lettre ne peut pas m’y faire croire), est-ce un agent centralisateur ayant des sous-agents au ministère, est-ce enfin un employé civil ou militaire du ministère (qui se fait passer pour un officier), autant d’hypothèses possibles.
Dans ce cas surtout, il sera utile de tendre des filets dans lesquels tombera l’espion, aussi bien du côté du ministère que du côté de l’ambassade. Il faut cependant de ne pas oublier que les communications ont lieu en général par correspondances déposées en des endroits déterminés.
Il importerait encore de trouver l’agent secret français de l’ambassade et de le mettre dans notre jeu en l’intéressant à la découverte de la vérité.
Enfin dans ce cas surtout, une femme qu’on lancerait dans les jambes d’un personnage important de l’ambassade, ou dans les jambes d’un attaché milite, arriverait, en parlant incidemment de mon affaire et de la lettre incriminée, à découvrir certains indices révélateurs de l’auteur de la lettre.
Ou bien encore, chercher parmi les relations personnelles des principaux personnages de l’ambassade, celles qui pourraient utilement et habilement interroger sur mon affaire et sur la lettre incriminée, toujours en vue d’obtenir des indices sur l’auteur de la lettre.

________________

B) Ce qui peut être à craindre, c’est que si l’on découvre au ministère le véritable coupable, que ce soit un officier ou simplement un employé civil ou militaire, on ne cherche à étouffer l’affaire pour ne pas créer un nouveau scandale5.
Votre agent devra donc se tenir bien au courant de ce qui se passe au ministère.

________________

C) Toujours d’après le commt du Paty, le colonel chef du Service des Renseignements au Grand État-major à Berlin, aurait été appelé à Paris, lors de mon affaire. Pourquoi ? Il est difficile de le deviner ; mais probablement pour donner des explications à l’ambassade et savoir de qui il s’agissait.
À Berlin on connait donc l’affaire. Ne pourrait-on pas faire interroger là-bas par des relations personnelles qui donneraient des indices. On se méfierait peut être moins à Berlin qu’à Paris.
A-t-on agi auprès de l’Empereur ? Ne pourrait-on pas agir directement à Berlin ?

________________

D) Étudier la vie des nommés :
1°/ Arnould6, archiviste au 4e Beau de l’État-major de l’armée
2°/ Cap. d’artie Guillemin7, Cap. d’art. de Fonds Lamothe8, qui ont été stagiaires avec moi à l’état-major de l’armée
3°/ employé civils du 1er Beau de l’État-major de l’armée

 

__________
1. – Nicolas Jean Rober, Conrad Auguste Sandherr (1846-1897), chef de la Section de statistique à ce moment.

2. – Cette note est donc postérieure au procès. Henry y avait en effet affirmé, parfait mensonge, qu’une « personne honorable » lui avait dit qu’il y avait un traître au 2e bureau. Voir Philippe Oriol, L’Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, op. cit., passim.
3. – Rodolphe Kœchlin (1847-1920), commandant dans la territoriale, ingénieur, il était un ami de la famille Dreyfus. Il avait déposé pour le capitaine à son procès.
4. – Cette démarche avait déjà été tentée le 13 décembre. Par l’intermédiaire de Rodolphe Koechlin, Mathieu et Léon Dreyfus avait été reçus, sans résultat, par Sandherr. Voir à ce sujet : Philippe Oriol, L’Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, op. cit., p. 83.
5. – Belle lucidité…
6. Charles, Jean, Arnould (1852-1923).
7. – Non identifié.
8. – François Prosper Jérôme Charles de Fonds Lamothe (1856-1958). Il témoignera pour Dreyfus à Rennes.

 

XXIV

Note n°2

Note pour Me Demange et ma famille

A) Si l’on se contente de recherches discrètes sur l’auteur même de la lettre, si l’on attend que lui-même fournisse des indices révélateurs sur sa personnalité, je crains que l’on n’aboutisse qu’au bout d’un temps qui peut être fort long.
Il faut dire, et je ne cesse de la répéter, tout en laissant l’agent de Me Demange, travailler de son côté en édifiant lentement et sûrement sa maison, concentrer tous vos efforts personnels, tout ceux de vos amis, sur les membres de l’ambassade qui sont au courant de l’affaire, soit en les faisant interroger habilement par des amis à eux, soit en leur lançant des femmes dans les jambes, soit enfin en achetant à prix d’or, au point de vue spécial qui nous occupe, un agent un employé de l’ambassade.
En résumé, employer simultanément, sans en parler à personne, dans le silence et le secret le plus profond, tous les procédés d’investigation, de les amener à réunir rapidement un faisceau d’indices.
Vous n’arriverez que de cette manière à avoir, dans un temps relativement court, sinon le nom même de l’auteur de la lettre, du moins des indices qui permettront d’élargir fortement l’édifice construit par l’agent de Me Demange.
Il s’agit de mon honneur, de ma liberté ; tous les moyens sont bons à employer.

_____________

B) On peut enfin employer un agent spécial à étudier la vie intime des personnages importants de l’ambassade et surtout celle des attachés militaires.
Quant à connaître la vie privée de ces gens-là, on trouvera peut-être parmi les personnes qu’ils fréquentent ou même dans les ménages, des personnes disposées à fournir des renseignements utiles à prix d’argent.
Il est certain qu’une femme, ayant des relations habituelles avec ces gens-là, pourra en parlant incidemment de mon histoire, obtenir peu à peu des renseignements intéressants pour le but que nous poursuivons.

_____________

C) En résumé, il faut agir de toutes parts, de tous côtés, à Berlin, comme à Bruxelles, comme à Paris, pour obtenir des indices sur la personnalité de l’auteur de la lettre et ne pas attendre seulement que l’oiseau vienne de lui-même se faire prendre. Quand on connaîtra son nom, il sera facile de lui tendre des pièges pour le prendre la main dans le sac et agir à coup sûr. Il faut en effet ne se saisir d’un individu que lorsqu’on livre des preuves certaines et indiscutables.
Je me résume : il est plus rapide, plus naturel, de chercher à trouver le secret du nom de l’auteur de la lettre chez ceux qui ont reçu la lettre et qui par suite en connaissent l’auteur, que d’attendre que ce dernier veuille bien se dévoiler. Une fois le nom connu, rien ne sera plus facile que de l’attirer dans un piège.
J’ajoute qu’il ne faut s’attendre à aucun appui de la part du gouvernement ; celui-ci au contraire est trop content d’en avoir fini avec cette histoire et s’abrite derrière un jugement acquis1.

_____________

D) Je recommande à tous de ne pas parler, de ne pas nommer les agents que nous employons ni des moyens dont nous nous servons – autrement les recherches seront vite contrecarrées et les agents brûlés avant d’avoir pu servir.

__________
1. –
Belle lucidité…

 

XXV

[Lettre de Dreyfus à Demange II]

Mercredi [26 décembre 1894 ou 2 janvier 1895] 11 heures soir,

Cher Maître,
Je vous écris ces quelques mots, dans le silence de la nuit, car mon cœur va vers ceux qui sentent ma douleur, qui comprennent mon désespoir.
Dans le calme profond qui règne autour de moi, loin du bruit des foules, je sens mon âme qui s’élève !
Combien je comprends cette rage et cette colère de tout un peuple auquel on apprend qu’un officier est un traître. Le forfait est tellement monstrueux qu’aucun châtiment ne semble assez grand pour un tel coupable…. Mais ce coupable, ce n’est pas moi.
J’étais si heureux, cher Maître, et la transition est si brusque !
Mari d’une femme adorable, qui dans ces tristes circonstances a montré un caractère sublime, père de deux charmants enfants, possesseur d’une fortune largement suffisante pour mes goûts modestes, j’avais tout enfin…. Quel terrible réveil.
Voir son honneur arraché, son honneur d’homme et de soldat, croyez vous qu’on puisse résister à un pareil effondrement ?
C’est en pensant à tous ceux qui ont une foi absolue en moi, c’est en pensant à tous ceux qui m’aiment et me soutiennent de leur ardent courage, que j’espère puiser la force nécessaire pour ne pas me réfugier dans le silence de la tombe.
Pardon, cher Maître, de vous avoir ennuyé. Mais parfois mon cœur a besoin de s’épancher dans des cœurs aussi généreux que le vôtre.
Croyez à mon bien respectueux dévouement.

A Dreyfus

 

XXVI

[Lettre de Dreyfus à Demange III]

Lundi [31 décembre 1894] 5 heures soir,

Cher Maître,
On n’a pas perdu une seule minute. À l’instant même on vient de me signifier le rejet de mon pourvoi. J’espère que le gouverneur vous autorisera à me voir dans les mêmes conditions que précédemment. Votre cœur est pour moi, dans une détresse infinie, un soutien puissant. Mais vous pouvez compter que je résisterai à tous les martyres qui m’attendent ; il le faut pour mon honneur, pour l’honneur du nom que portent mes enfants.
Votre dévoué et bien malheureux

Alf Dreyfus

 

XXVII

[Lettre de Dreyfus à Demange IV]

Maître1,
Le Ct du Paty est venu aujourd’hui Lundi 31 décembre 1894, à 5h ½ du soir après le rejet du pourvoi, me demander de la part du ministre si je n’avais pas été peut-être la victime de mon imprudence, si je n’avais pas voulu simplement amorcer {les Allemands} puis que je me sois trouvé entraîné dans un engrenage fatal.
Je lui ai répondu que je n’avais jamais eu de relation avec aucun agent ni attaché allemand que je ne m’étais livré à aucun amorçage, que j’étais innocent.
Il me dit alors, de sa part personnelle, que sa conviction de ma culpabilité s’était faite d’abord de l’examen de l’écriture de la pièce accusatrice et de la nature des documents qui y sont énumérés puis des {recoupements} d’après lesquels la disparition de documents correspondait avec mon séjour à l’État-major, qu’enfin un agent secret aurait dit qu’un Dreyfus était un espion {allemand} sans toutefois affirmer que ce Dreyfus fût un officier.
J’ai demandé au Ct du Paty à être confronté avec cet agent ; il m’a répondu que c’était impossible.
Le Ct du Paty a reconnu qu’on ne m’avait jamais soupçonné avant d’avoir reçu la pièce accusatrice.
Je lui ai alors demandé pourquoi on n’avait pas exercé de surveillance sur les officiers dès le moi de février, puisque le Ct Henry est venu affirmer au Conseil de guerre, avoir été prévenu à cette date qu’il y avait un traître parmi les officiers (ce renseignement, d’après le Ct du Paty, aurait été donné au Ct Henry par {l’agent secret qui est à l’ambassade d’Allemagne2}).
Le Ct a répondu qu’il n’en savait rien, que ce n’était pas son affaire mais celle du Ct Henry, qu’il était difficile de suivre tous les officiers de l’État-major etc…., puis sentant qu’il en avait trop dit il ajouta : « Nous parlons entre 4 murs, si on m’interroge sur tout cela, je nierai tout ». J’ai conservé tout mon calme, car je voulais connaître toute sa pensée.
« En résumé, me dit-il, vous avez été condamné parce qu’il y avait un fil qui indiquait que le coupable était un officier et la lettre saisie est venue mettre un point sur ce fil : le coupable c’était vous. »
Le Ct a encore ajouté que, depuis mon arrestation, la fuite avait tari au ministère, que peut-être {les Allemands} avaient laissé traîner la lettre pour me brûler afin de ne pas satisfaire mes exigences… !
Il m’a parlé ensuite de l’expertise si remarquable de Mr Bertillon, d’après laquelle j’aurais calqué ma propre écriture et celle de mon frère pour pouvoir, au cas où je serais arrêté porteur de la lettre, arguer d’une machination ourdie contre moi !!!
Il m’a laissé entendre ensuite que ma femme et ma famille étaient mes complices, toute la théorie de Bertillon, enfin…. À ce moment-là sachant ce que je voulais et ne voulant pas lui permettre d’insulter encore ma famille, je l’ai arrêté en lui disant : « C’est assez : je n’ai qu’un mot à vous dire, c’est que je suis innocent et que votre devoir est de poursuivre vos recherches. »
« Si vous êtes vraiment innocent s’est-il écrié alors, vous subissez le martyre le plus épouvantable de tous les siècles. – Je suis ce martyr, lui ai-je répondu et j’espère que l’avenir vous le prouvera. »
En résumé, de cette conversation, il résulte :
1°) Qu’il y a eu des fuites au ministère ;
2°) Que {l’agent secret français qui est à l’Ambassade d’Allemagne} a dû entendre dire et a répété au Ct Henry qu’il y avait eu un officier traître ; je ne pense pas qu’il l’ait inventé de son propre cru ;
3°) Que la lettre incriminée a été prise à {l’ambassade toujours par les mêmes agents secrets français.}
J’en conclus les faits suivants, le premier certain les deux autres possibles.
1°) Il existe réellement un espion {allemand} au ministère français puisque des documents ont disparu ;
2°) Peut-être cet espion s’est-il introduit dans la peau d’un officier en imitant son écriture pour détourner les soupçons ;
3°) {Les Allemands ont-ils peut-être soupçonné la présence à l’Ambassade d’un agent français et ont-ils voulu s’en assurer en parlant d’abord d’un officier traître et en laissant ensuite traîner une lettre dont l’écriture est imitée de celle d’un officier.}
Cette hypothèse n’exclut pas le fait n°1 qui semble certain.
Cependant la teneur de la lettre ne rend pas cette 3e hypothèse très vraisemblable ; elle se rattacherait plutôt au 1er fait et à la 2e hypothèse, c’est-à-dire présence d’un espion au ministère et imitation de mon écriture par cet espion ou simplement similitude d’écriture.
Quoiqu’il en soit, il me semble que si votre agent est habile, il doit pouvoir dénouer cet écheveau en tendant ses filets aussi bien du côté {du ministère} que du côté {de l’Ambassade}.
Cela n’empêchera pas d’employer tous les autres procédés que j’ai indiqués, car il faut découvrir la vérité.

Après le départ du Ct du Paty, j’ai écrit la lettre suivante au Ministre :
« J’ai reçu par votre ordre la visite de Ct du Paty auquel j’ai déclaré encore que j’étais innocent et que je n’avais même jamais commis d’imprudence.
Je suis condamné, je n’ai aucune grâce à demander.
Mais au nom de mon honneur, qui, je l’espère, me sera rendu un jour, j’ai le devoir de vous prier de vouloir bien poursuivre vos recherches.
Moi parti, qu’on cherche toujours ; c’est la seule grâce que je sollicite. »

__________
1. – Cette lettre a été en partie publiée dans La Révision du procès Dreyfus. Débats de la Cour de cassation, op. cit., p. 534-537. Pour des raisons diplomatiques, de nombreux passages avaient été remplacés pour cette publication par des lignes de points. Ils sont donc restitués ici, comme les erreurs de lecture, entre accolades. L’original de la lettre citée à la fin est conservé dans AN, BB19 99. Elle a été publiée dans Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. I, p. 101 .
2. – Ce témoignage, ou du moins ce qu’en avait fait mensongèrement Henry, était en fait censé avoir été donné par le marquis de Valcarlos.

 

XXVIII

[Lettre de Dreyfus à Demange V]

[4 janvier 1895]

Cher Maître1,
Je viens d’être prévenu que je subirai demain l’affront le plus sanglant qui puisse être fait à un soldat.
Je m’y attendais, je m’y étais préparé, le coup a cependant été terrible. Malgré tout, jusqu’au dernier moment, j’espérais qu’un hasard providentiel amènerait la découverte du véritable coupable.
Je marcherai à ce supplice épouvantable, pire que la mort, la tête haute, sans rougir.
Vous dire que mon cœur ne sera pas affreusement torturé quand on m’arrachera les insignes de l’honneur que j’ai acquis à la sueur de mon front, ce serait mentir.
J’eusse certes mille fois préféré la mort.
Mais vous m’avez indiqué mon devoir, cher Maître, et je ne puis m’y soustraire quelles que soient les tortures qui m’attendent. Vous m’avez inculqué l’espoir, vous m’avez pénétré de ce sentiment qu’un innocent ne peut rester éternellement condamné, vous m’avez donné la foi.
Merci encore, cher Maître, de tout ce que vous avez fait pour un innocent.
Demain je serai transféré à la prison de la Santé.
Mon bonheur serait grand si vous pouviez m’y apporter la consolation de votre parole chaude et éloquente et ranimer mon cœur brisé.
Je compte toujours sur vous, sur toute ma famille, pour déchiffrer cet épouvantable mystère.
Partout où j’irai, votre souvenir me suivra, ce sera l’étoile d’où j’attendrai mon bonheur, c-à-d ma réhabilitation pleine et entière.
Agréez, cher Maître, l’expression de ma respectueuse sympathie.

A. Dreyfus

J’apprends à l’instant que la dégradation n’aura lieu que samedi. Je vous envoie quand même cette lettre.

__________
1. – Cette lettre a été publiée dans Alfred Dreyfus, Lettres d’un innocent, Paris, L’Aurore, 1898, p. 276-277.

 

XXIX

[Lettre de Dreyfus à Demange VI]

Prison de la Santé.
Samedi : [5 janvier 1895]1

Cher Maître,
J’ai tenu la promesse que je vous avais faite.
Innocent, j’ai affronté le martyre le plus épouvantable qu’on puisse infliger à un soldat ; j’ai senti autour de moi le mépris de la foule ; j’ai souffert de la torture la plus terrible qu’on puisse imaginer. Ah que j’eusse été plus heureux dans la tombe. Tout serait fini, je n’entendrais plus parler de rien, ce serait le calme, l’oubli de toutes mes souffrances. Mais hélas, le devoir ne me le permet pas, comme vous me l’avez si bien montré.
Je suis obligé de vivre, je suis obligé de me laisser encore martyriser pendant de longues semaines pour arriver à la découverte de la vérité, à la réhabilitation de mon nom. Hélas, quand tout cela sera-t-il fini, quand serai-je de nouveau heureux ?
Enfin, je compte sur vous, cher Maître. Je tremble encore au souvenir de tout ce que j’ai enduré aujourd’hui ; à toutes les souffrances qui m’attendent encore.
Soutenez-moi cher maître de votre parole chaude et éloquente, faites que ce martyre ait une fin, qu’on m’envoie le plus vite possible là-bas ou j’attendrais patiemment en compagnie de ma femme2, que l’on fasse la lumière sur cette lugubre affaire et qu’on me rende mon honneur.
Pour le moment, c’est la seule grâce que je sollicite. Si l’on a des doutes, si l’on croit à mon innocence, je ne demande qu’une chose pour le moment : c’est de l’air, c’est la société de ma femme, et alors j’attendrai que tous ceux qui m’aiment aient déchiffré cette lugubre affaire. Mais qu’on fasse la plus vite possible, car je commence à être à bout de résistance. C’est vraiment trop tragique, trop cruel, d’être si innocent et d’être condamné pour un crime aussi épouvantable.
Pardon de mon style décousu ; je n’ai pas encore mes idées à moi, je suis profondément abattu physiquement et moralement. Mon cœur a trop saigné aujourd’hui.
Pour Dieu donc, cher Maître, qu’on abrège mon supplice immérité.
Pendant ce temps, vous chercherez et j’en ai la foi, la conviction intime, vous trouverez.
Croyez-moi toujours votre dévoué et malheureux.

A. Dreyfus

Ah, si je pouvais vous voir !

En résumé, cher Maître, ce que je demande en ce moment, si l’on a acquis des doutes sur ma culpabilité, c’est qu’on abrège mes souffrances, qu’on adoucisse mon sort et qu’on me permette d’attendre tranquillement avec ma femme que la lumière se fasse entièrement et complètement. Je n’en puis plus en effet, j’ai déjà supporté trop de douleurs morales pour un innocent.

__________
1. – Cette lettre, à l’exception du dernier paragraphe, a été publiée dans Alfred Dreyfus, Lettres d’un innocent, op. cit., p. 278-279.
2. Aux termes de la loi, la possibilité était laissée au déporté de voir sa famille le rejoindre. Dreyfus n’aura pas, au final, et malgré les demandes constantes de son épouse, cette possibilité.

 

XXX

n° 4

Pour Me Demange

Quand mon départ sera décidé, tâcher d’obtenir des adoucissements surtout moraux.
Je souffre horriblement d’être traîné de prison en prison, regardé en bête curieuse.
Les privations physiques me sont indifférentes ; les tortures morales me rongent l’âme.
Si je pouvais être emmené directement d’ici et isolément par un agent de la Sûreté jusqu’au point d’embarquement, à condition de payer tous les frais du voyage, j’éviterais tous ces transbordements si pitoyables.
Enfin obtenir mon isolement complet sur le transport.
Je souffre horriblement à l’avance de me trouver sur le transport en face d’officier de marine qui croiront avoir à faire à un traître, c-à-d au dernier des misérables.
Voilà ce qui me ronge le cœur, voilà ce qui rend ma situation intolérable, voilà ce qui me fait dire qu’il faut tout faire, tout employer pour découvrir la vérité.
Je ne crains pas les privations ; c’est une situation morale qui est épouvantable

 

XXXI

[Lettre de Dreyfus à Demange VII]

Prison de la Santé

Le 6 Janvier 1895.

Nom et prénoms Alfred Dreyfus
N° d’écrou 3885 Atelier

Cher Maître,
J’apprends que vous êtes autorisé à me voir. Je vous attends avec une grande impatience ; votre parole chaude et vibrante rendra des forces et du courage au plus grand martyr de notre siècle.
Pourquoi ai-je été destiné à un semblable rôle ! moi qui ne demandais qu’à vivre tranquille et heureux entre ma chère femme et mes bébés chéris.

Bien à vous
A Dreyfus

 

 

XXXII

[Lettre de Dreyfus à Demange VIII]

Prison de la Santé
Le 11 Janvier 1895.

Nom et prénoms Alfred Dreyfus Vendredi
N° d’écrou 3.885 Atelier

Cher Maître,
J’ai appris avec un immense chagrin qu’on vous avait refusé la permission de me voir. J’espère cependant que ce refus n’est que provisoire et que j’aurai sous peu la consolation de vous entendre. Il est impossible qu’on ne m’accorde pas le droit de chercher à faire éclater mon innocence.
Jamais, cher Maître, vous n’avez assisté un homme placé dans une situation aussi tragique, aussi atroce. Je suis le jouet du drame le plus violent, le plus effroyable, que l’imagination puisse rêver.
Ah, certes, la mort n’eût été plus douce. C’eût été la fin de mes souffrances, l’oubli de tous mes maux.
Mais je n’avais même pas ce droit des désespérés.
Vous m’avez fait comprendre que je n’avais pas le droit de déserter la vie, que mon devoir était de laver mon nom de la souillure qu’on lui infligeait.
Et je me suis décidé à vivre, pour le nom que portent mes chers enfants. J’ai en ce moment leurs portraits devant les yeux ; ils me sourient, les deux innocents, comme deux âmes naïves qui s’ouvrent à la vie, sans se douter des douleurs de leur malheureux père.
Dieu seul sait quel martyre j’endure depuis trois mois.
Nuit et jour, je cherche à creuser ce problème insoluble pour moi ? Quel est le monstre qui a écrit la lettre qu’on m’impute.
Et combien d’hypothèses se heurtent dans ma cervelle à propos de cette lettre !
Je ne sollicite cependant ni grâce ni pitié ; un innocent ne demande rien de tout cela.
Je demande seulement justice.
Je demande seulement que ceux qui possèdent de puissants moyens d’investigation nous aident dans cette œuvre de justice et d’humanité.
Il est épouvantable en effet de penser qu’un innocent paie pour un coupable ; ce devrait être un devoir sacré pour ceux qui détiennent le pouvoir, d’apporter la lumière dans cette tragique affaire.
Moi, je ne sais qu’une chose, c’est que je suis innocent, c’est que je n’ai pas écrit la lettre qu’on m’impute.
La seule grâce donc que je sollicite, au nom de ma pauvre femme, au nom de mes enfants, c’est que l’on poursuive les recherches pour trouver le véritable coupable.
Quant à vous, cher Maître, je sais que je puis compter sur votre entier dévouement. Mais comme je serais heureux, si on vous vous accordait, même une fois par semaine seulement, l’autorisation de me voir. Votre parole est si réconfortante, votre foi en l’avenir si absolue, si complète, qu’en sortant de vos entretiens, j’ai de nouveau fait provision de patience.
Agréez, cher Maître, l’expression de mes sentiments dévoués et respectueux.

A Dreyfus

 

 

 

 

3 réflexions sur « Dreyfus face à l’accusation en 1894 : un ensemble de documents inédits exceptionnels »

  1. Thomas

    Merci pour ces documents inédits et émouvants .Ils auraient passionné mon père Marcel Thomas qui disait souvent qu’il y aurait toujours matière à creuser sur l’Affaire et ,qu’après lui ,d’autres chercheurs découvriraient de nouvelles pepites . Bien cordialement ,Erik Thomas

    Répondre
  2. Ping : Dreyfus face à l'accusation en 1894 : Complément… | L'affaire Dreyfus

  3. Ping : « La légalité dans l’affaire Dreyfus disparaît dès le début et on va avoir du mal à la retrouver » - Actu-Juridique

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