Un nouveau Picquart par Christian Vigouroux

Christian Vigouroux nous donne à lire un nouveau Picquart, préfacé par Haïm Korsia, Grand Rabbin de France. Il s’agit d’une synthèse actualisée de sa biographie publiée en 2009 chez Dalloz et rééditée l’année dernière chez le même éditeur (note critique : ici). Un nouveau livre qui présente un Picquart qui est celui que nous avons toujours lu et que pour notre part, dans un récent ouvrage, nous avons tenté de présenter tel qu’il fut sur la base de la chronologie des événements et de ses propres textes et déclarations.

En quasi-conclusion de ce nouvel ouvrage, Christian Vigouroux, p. 150, cite un échange de 1907, à la Chambre, entre le trop oublié Maurice Allard, député socialiste, et Picquart, alors ministre de la Guerre :

M. le ministre : Je n’admettrai en aucun cas qu’un sous-officier s’insurge de cette façon contre l’autorité de ses chefs hiérarchiques. (Applaudissements.)
M. Maurice Allard : Vous vous êtes bien insurgé contre l’État-major ! (Applaudissements à l’extrême-gauche.)
M. le ministre : C’est une erreur, monsieur ; on n’a jamais relevé contre moi aucun acte d’indiscipline.
M. Maurice Allard : L’État-major traitait vos dires de mensonges.
M. le ministre : On n’a pu, je le répète, relever contre moi aucun acte d’indiscipline, et je vous prie de croire que, si on en avait relevé un seul, on en aurait profité. (Applaudissement à gauche.)

Nous ne pouvons que suivre Christian Vigouroux quand, en commentaire, il écrit que : « Tout Picquart se révèle dans cet échange violent ». Mais si nous sommes d’accord, ce n’est pas tant par ce que le « on » de cette citation « ne dénonce personne directement », pas plus parce qu’on pourrait lire dans ces quelques mots « sa conviction absolue que son refus des illégalités de l’État-major avait pour but le service de l’armée de la République ». Si nous sommes d’accord, c’est parce qu’en effet – et nous nous en tenons simplement au texte et au texte seul – on ne put jamais relever contre Picquart le moindre acte d’indiscipline et que si on ne le put pas c’est – et cette citation ne dit pas autre chose – parce qu’il n’en commit pas. Quand Picquart fut enfin convaincu, en août 1896, de cette réalité qui était que Dreyfus était innocent du crime pour lequel il avait été condamné parce que ce crime avait été commis par Esterhazy, il en parla à ses chefs, les encouragea à corriger ce qu’il pensait être encore une erreur parce que l’armée avait tout à gagner à le faire avant que quiconque le fît avant elle. Il tenta donc, ne fut pas écouté, essaya encore de faire entendre raison à ses chefs et s’en tint finalement aux indications qu’on lui donna quand on les lui donna : oublier tout cela et passer à autre chose. Il ne s’insurgea pas, alors, pour revenir à la citation, « contre l’autorité de ses chefs hiérarchiques » et se montra discipliné parce qu’il était et demeurait militaire (voir à ce propos notre « Picquart objecteur… Ses dernières semaines à la Section de statistique »). De novembre 1896 à juin 1897, période de son exil tunisien, il se montra tout aussi discipliné, en oubliant l’Affaire parce que sa mise à l’écart lui indiquait que telle devait être son attitude. En juillet suivant, il eut la même attitude disciplinée quand il vit Leblois, n’osant pas tout lui dire (contrairement à ce que dit Christian Vigouroux p. 69), ou plus exactement se le refusant « afin de ne pas entrer dans des révélations au sujet de l’affaire Dreyfus », comme il l’écrira lui-même ; lui demandant de ne parler que, et uniquement que, si demain il se trouvait en danger et que, si Leblois devait un jour le faire, de ne jamais, sous aucun prétexte, informer les Dreyfus de ce qu’il savait. Il se montra encore discipliné, de juillet à novembre 1897, quand il empêcha Leblois, qui n’avait pas respecté sa demande de n’agir qu’en cas extrême, d’en dire plus qu’il n’en avait dit, quand ensuite il lui fit savoir qu’il ne voulait plus entendre parler de Dreyfus, jetant au feu les lettres (demandes de libération de sa promesse) qu’il lui envoyait, quand encore il lui interdira de faire valoir la meilleure preuve qu’était sa correspondance avec Gonse (et bloquant de ce fait l’action de Scheurer-Kestner), le menaçant même de le désavouer s’il passait outre l’interdiction. Il demeura tout aussi discipliné, de novembre 1897 à février 1898, quand aux instructions de Pellieux et Ravary, au procès Esterhazy ou au procès Zola, il ne dit rien d’autre que sa conviction et rien de ce qu’il savait du dossier secret, de l’illégalité et du faux témoignage d’Henry en 1894, etc. ; quand il se refusa à rétablir la vérité face aux pires mensonges de ses accusateurs et cela tout en ménageant ses chefs dont il savait pourtant ce qu’ils avaient tramé et continuaient de tramer contre lui. Dire cela n’est pas oublier que si Picquart a parlé, non pas « trop tard » mais très tard, « il a parlé ». Il a parlé, en effet, à ses chefs au tout début, en août et septembre 1896, et ne parlera vraiment, pour dire autre chose que sa conviction, étayant ses dires, montrant ce qui la justifiait et la prouvait, qu’à partir de juillet et surtout de septembre 1898, soit exactement deux ans après sa découverte de l’innocence de Dreyfus. C’est à cette date, après avoir été chassé de l’armée – et parce qu’il avait été chassé de l’armée et n’avait plus alors à se soucier de la discipline –, que Picquart fut un héros. Il le fut en écrivant cette lettre à Brisson qui ne pouvait que le faire jeter en prison, il le fut parce que, incarcéré mais libéré de la discipline, il pouvait alors tout dire et dit enfin tout, tout ce qu’il savait et qu’il avait alors gardé pour lui, faisant que, jusqu’à ce moment, on n’avait pu « jamais relev[er] contre [lui] aucun acte d’indiscipline ».
Bien sûr, contre cette narration fondée sur les textes, les procédures imprimées, les sources archivistiques, on pourra accumuler à l’infini les textes d’hommage contemporains des dreyfusards. Mais ce serait oublier qu’ils en savaient moins qu’on en sait aujourd’hui, que ces textes étaient pour la plupart des textes de combat qui grossissaient pour le moins le trait, et ce serait oublier surtout ce que fut la stratégie dreyfusarde et quelle place Picquart, parce que, comme l’écrira Bernard Lazare, il permettait « de rendre tangible le drame », y tenait. Il eût été possible de mettre en regard de ces citations de 1898-1899, celles de fin 1897-début 1898, avant la mise en place de la stratégie d’héroïsation, ou celles des années 1900-1909 quand, revenus à la dure réalité après Rennes, la grâce et l’amnistie, quand après avoir vu comment Picquart se conduisait avec les Dreyfus, avec certains dreyfusards aussi, après avoir vu comment il avait refusé d’entendre Dreyfus à propos de cette « erreur » commise le jour de sa réhabilitation et qui bloquait sa carrière, ils modulèrent leur enthousiasme. Ainsi, pour la seconde période, de Reinach qui avait certes écrit quelques dizaines d’articles sur le héros, la « conscience », mais décochera à Picquart quelques traits acérés à partir du tome 2 de son Histoire, traits que Picquart n’acceptera jamais et qui pourtant disaient les choses comme elles avaient été et dans ce qu’avait été la réalité et la vérité de son action. Ainsi encore du général André, qui l’avait pourtant farouchement défendu et qui parlera de lui comme un de ces « plus habiles, – et [d]es moins consciencieux, peut-être, quoi qu’on pense », qui parlera aussi de la « petitesse d’esprit [de] celui qui ne fut jamais qu’un arriviste et peut-être aussi un cabotin » (voir ici). Ainsi, enfin pour la première période, de Clemenceau qui – jugeant et critiquant, lui – écrivait en janvier 1898 :

Toute sa méprise, autant que j’en puis juger, est d’avoir voulu concilier les inconciliables : le cri d’indignation généreuse et la passivité de l’obéissance militaire. Lorsqu’il eut répondu à l’un de ses chefs qui prétendait lui imposer à jamais le silence : « Mon général, je n’emporterai pas ce secret dans ma tombe », il devait, pour rester fidèle à sa parole, briser son épée. Il n’en a pas eu le courage. Ou, s’il y a songé, des amis imprudents l’en ont dissuadé. Je n’ose le blâmer, mais je constate la faute.

Revenons aux premiers temps de la conviction de Picquart. Christian Vigouroux écrit – citation qui fonde le propos – que Picquart, en 1896, quand il fut « en possession des preuves de la culpabilité d’Esterhazy, […] décide, non sans hésitation, de ne pas ignorer cette preuve, de ne pas la détruire, de ne pas l’oublier au coffre, de ne pas faire croire qu’elle s’ajoute à la culpabilité de Dreyfus alors qu’elle s’y substitue, de ne pas se taire. Il saisit sa hiérarchie en devinant ce qui va lui arriver. Pour ce faire, il doit surmonter son obéissance de militaire, son sentiment de l’unité de l’armée, sa fidélité aux supérieurs qui l’ont apprécié et promu et attendent aujourd’hui son silence » (p. 69). Cette narration ramassée doit être replacée dans sa chronologie. Elle le doit parce que Picquart ne « réfléchit » pas, « quand [il] prend connaissance de ce “petit bleu” », sur le choix qui se posait à lui de « faire carrière » ou de « réveiller “l’affaire” Dreyfus » (p. 49), parce qu’il ne « calcule pas, « au printemps 1896 », la nécessité de passer à l’action, d’« influencer la hiérarchie pour concilier et peut-être conforter vérité et carrière » (p. 50) ; parce qu’il ne mit pas « trois mois pour se décider, d’avril à juillet 1896 » (p. 50) ; parce qu’il ne consulta pas Leblois, entre avril et juillet 1896 sur cette question (p. 50) et parce qu’il ne résista pas au même « pendant un an », « de fin 1896 à novembre 1897 » (p. 51). Revenons aux faits :
Picquart eut le petit bleu entre les mains en mars 1896 et mena rapidement (le premier rapport de son agent porte la date du 9 avril) son enquête sur Esterhazy puisque ce petit bleu indiquait clairement la relation que le commandant entretenait avec les Allemands. Il n’était alors aucunement question de Dreyfus. Cette enquête, très longue, ne lui permit pas de réunir de preuves mais un faisceau d’indices troublants et, le 5 août – cinq mois plus tard, donc –, il alla voir Boisdeffre, chef d’État-major, pour lui faire part de son sentiment, à savoir que certainement il existait un nouveau traître et que ce traître était Esterhazy. Cinq mois après la découverte du petit bleu, il n’était toujours pas question de Dreyfus. Ce n’est que vingt jours plus tard, le 25 ou 26 août – donc près de six mois après la découverte du petit bleu –, que recevant de l’écriture d’Esterhazy et la comparant avec celle du bordereau, Picquart put établir le lien. Il l’établit mais en l’ajoutant à la culpabilité de Dreyfus et non en l’y substituant, puisque sa première pensée en constatant l’identité des écritures ne fut aucunement que Dreyfus pût être innocent mais qu’Esterhazy, comme il le dira lui-même, était « le complice, le porte-plume, si l’on veut de Dreyfus, pour la confection du bordereau ». Ce n’est que quelques jours plus tard, quand il consulta le dossier secret, pour « calmer [s]a conscience », « pour fortifier sa conviction dans la culpabilité de Dreyfus » – c’est toujours Picquart qui parle –, que s’imposera à lui la conviction de l’innocence du condamné de l’île du Diable. Pourquoi, six mois après avoir découvert le petit bleu, l’aurait-il tout à coup ignoré, ou détruit, ou oublié, ou tu ? Le petit bleu n’était qu’une pièce du dossier que Picquart avait constitué et une pièce qui ne prouvait rien d’autre que la relation entre les Allemands et Esterhazy. Relativement à Dreyfus et à son innocence, elle était sans poids puisqu’elle était sans le moindre rapport avec lui. De plus, si le dossier de Picquart ne contenait au final pas grand chose, il pesait bien plus lourd que ce document qui n’en était que le point de départ, qui n’y ajoutait que peu et qui surtout ne constituait aucunement une preuve mais juste une indication. Mais peut-être qu’en parlant de « preuve », au singulier, Christian Vigouroux veut-il parler de ce dossier constitué par Picquart… En fait, Picquart était allé trop loin pour faire marche arrière et nombreux étaient ceux qui étaient au courant de son enquête sur Esterhazy : Desvernine, Curé, Lauth, Junck, Valdant, Henry, Boisdeffre, Billot, Calmon-Maison, Bertillon, Du Paty. Pouvait-il, découvrant l’innocence de Dreyfus, fermer son dossier, l’ignorer, le détruire, l’oublier ou le taire ? Sans doute. Mais pourquoi aurait-il fait le choix de laisser un traître impuni ? Pour protéger la condamnation de 1894 ? Mais pourquoi l’aurait-il voulu, lui qui n’avait pas conscience de la gravité de ce qui s’était alors passé ?… même si, soit dit en passant, il n’ignorait pas l’illégalité de la transmission du dossier secret puisque, contrairement à ce qu’écrit Christian Vigouroux (p. 44 : Picquart « déjà […] refuse de transmettre directement et subrepticement aux juges du conseil de guerre des pièces contre Dreyfus »), il avait transmis des pièces (« j’ai eu à apporter plusieurs plis au colonel Maurel, que je ne savais pas ce qu’il y avait dedans ») et conseillé le recours au dossier secret (« J’ai même dit au général de Boisdeffre et au ministre que je ne croyais pas la condamnation certaine, si on ne tirait pas parti des pièces qu’il était convenu de montrer secrètement » ; pour plus de détails, voir : ici). Mais surtout il n’avait d’autre choix que d’aller jusqu’au bout et de convaincre ses chefs d’agir, non pas parce qu’un innocent mourrait à l’île du Diable mais parce que la famille et les amis de Dreyfus, qu’il faisait surveiller – « ces gens-là », qui composaient la « société juive », comme il le dira –, étaient sur le point d’aboutir et qu’il fallait les devancer pour éviter un scandale dont l’armée seule ferait les frais. Toute sa correspondance avec Gonse le montre sans doute possible. Picquart – reprenons nos objections de la fin du paragraphe précédent, ne « réfléchit » donc pas, « quand [il] prend connaissance de ce “petit bleu” », sur le choix qui se posait à lui de « faire carrière » ou de « réveiller “l’affaire” Dreyfus » (p. 49), il ne « calcul[a] pas, « au printemps 1896 », la nécessité de passer à l’action, d’« influencer la hiérarchie pour concilier et peut-être conforter vérité et carrière » (p. 50), puisqu’il ne put établir le lien entre Esterhazy et Dreyfus que le 25 ou 26 août et que sa conviction de l’innocence se fit quelques jours plus tard encore ; il ne mit pas « trois mois pour se décider, d’avril à juillet 1896 » (p. 50), puisque sitôt que la conviction de l’innocence de Dreyfus acquise, aux derniers jours d’août donc, il se précipita chez le chef d’État-major (« Dès que j’eus fait cette découverte de l’inanité du dossier secret, j’avisai le général de Boisdeffre ») ; il ne consulta pas Leblois, entre avril et juillet 1896 sur cette question (p. 50), puisque Picquart ne l’en entretint pour la première fois qu’un an plus tard, en juillet 1897 ; pas plus, et pour les mêmes raisons, qu’il ne résista au même « pendant un an », « de fin 1896 à novembre 1897 » (p. 51). La chronologie des événements change pour le moins les données…
Quant à son antisémitisme, il n’est pas possible, tout d’abord, de se contenter d’affirmer que ce portrait d’un Picquart antisémite, qui ne serait donc pas la réalité, trouverait son explication dans la difficile relation qu’il entretenait avec Reinach et dans la brouille qui séparera définitivement les deux hommes, « les écrits de Reinach […] cisel[a]nt l’image d’un Picquart antisémite » (p. 96) ? L’Histoire de l’affaire Dreyfus de Reinach ne « “démonte” » pas Picquart (p. 74) mais, sur la base des documents, de l’exacte chronologie, des textes de Picquart lui-même, dit ce que fut l’histoire, et, dans cette histoire, ce que fut le rôle de Picquart. Et cette vérité, ne fut, pour reprendre la parfaite synthèse qu’en fit dans un compte rendu le trop oublié Henri Becker, que de dire que

[….] si cet officier a brisé sa carrière pour ce qu’il considérait être la justice, ce ne fut pas spontanément. (M. Reinach le montre avec insistance) : ce ne fut pas dans une révolte de ses sentiments. Entre l’avenir brillant qui s’ouvrait à lui et la réparation d’une erreur dont un camarade se mourait, dont une famille était déshonorée, dont tout une race supportait les conséquences, Picquart, durant des mois et des mois hésita. Il se promit bien de ne pas emporter son secret dans la tombe – il le consigna dans son testament ; mais le cri continu, l’éternelle lamentation qui s’élevait de l’île du Diable, ces lettres qu’il avait lues et où le condamné demandait à la patrie de lui rendre son honneur, l’honneur des siens, tout cela ne décida pas Picquart à agir. Il ne sentit pas « l’immense responsabilité morale qu’il encourait. »
Un moment vint pourtant où il agit : c’est lorsqu’il vit sur sa propre tête l’orage s’accumuler. Alors, il st vrai, tranquillement, loyalement, il témoigna. Alors il devint le héros. Il se laissa porter par les événements qui l’ont haussé, mais il n’a pas beaucoup tenté de les dominer.(« Les livres », Le Journal du Dimanche, 28 décembre 1902).

Et pour ce qui concerne leur relation, elle ne fut pas une inimité réciproque, dans les premiers temps. Dès leur rencontre, en 1890, Picquart montra son aversion pour Reinach et pas exactement – ou pas seulement – parce que Reinach était l’« ami du ministre, […] homme influent qui fréquente le Tout-Paris » dont il aurait jalousé l’aisance (p. 96). À leur première rencontre, si Picquart s’était montré excessivement désagréable avec Reinach, à en croire Krantz qui le consigna dans ses papiers après l’avoir recueilli de la bouche de Galliffet, ce n’était, aurait-il dit, juste parce que « ce sale juif me fait horreur » (Camille Krantz, « Samedi 21 mars 1908. Conversation avec le Gal de Galliffet », AN, Archives privées Krantz, 587 AP/5). Bien sûr, il ne s’agit là que d’un témoignage et Christian Vigouroux nous encourage à nous en méfier surtout – mais ce n’est pas le cas ici – quand ils émanent « des pires adversaires de Picquart » (p. 78). Maintenant, on ne peut écarter cet antisémitisme sur cet argument et écrire que « les faits reprochés sont souvent rapportés » à partir de ces témoignages, comme on ne peut l’écarter parce que Picquart défendit un « juif persécuté en tant que tel » (p. 79) et parce qu’Anatole France – qui ne le connut guère – n’y croyait pas (p. 79). Certes, Picquart défendit un juif. Mais il défendit à travers lui, dans un premier temps l’armée face à une situation d’urgence qui la menaçait et, dans un second temps, le droit violé (c’est lui qui le dit). Certes Anatole France à parlé et certes les témoignages des hommes de l’État-major doivent être considérés avec précaution. Mais peut-on s’en tenir là ? Peut-on, surtout, faire comme si n’existaient pas les textes de Picquart lui-même qui témoignent de cet antisémitisme et dont nous avons, en 1998, donné des extraits dans notre édition des Carnets, d’autres en 2003 dans notre Bernard Lazare et d’autres encore, inédits, dans notre Faux ami du capitaine Dreyfus ? Certes, Christian Vigouroux cite un texte, ce texte de La Gazette de Lausanne – rappelé souvent – qu’il considère comme marquant « surtout la rage d’un ambitieux désœuvré qui se sent négligé depuis des années » et d’un homme de son époque, qui en emploie les mots, comme Clemenceau qui, sans être antisémite, pouvait parler à l’occasion de « youpins » (p. 77). On peut écrire cela mais on ne peut faire l’impasse sur les lettres de Picquart, lettres nombreuses, qui reprennent et varient les propos de La Gazette et témoignent de bien autre chose que du désœuvrement d’un homme négligé. Peut-être qu’écrivant dans La Gazette : « Autant, au moment de la crise, ceux qui ne cherchèrent pas un refuge dans l’antisémitisme ou l’antidreyfusisme, avaient été écartés de tous les postes en vue, de tous les bons emplois, surtout dans l’armée », Picquart « revendique[-t-il] le refus de l’antisémitisme », comme l’écrit Chrsitian Vigouroux (p. 77). Mais quand il ajoute : « on les retrouve aujourd’hui aux premières places et pourvus des situations les plus influentes », il porte là une critique dirigée contre l’administration du général André dont on retrouve l’expression dans une lettre de 1902 à Havet et dans laquelle il parle d’un mariage auquel étaient invités tous les « Leloup de Sancy, Renard, ainsi que tous les Wolf, les Loewe, les Baer, les Katz, etc. qui depuis André commencent à peupler l’armée française […] ». Humour ?… Peut-être… mais en 1906, le propos n’est pas humoristique, quand Picquart écrit à son ami Naville :

Le gouvernement dont les pseudo-dreyfusards Thomson et Étienne forment le principal ornement, est arrivé à ses fins. Malgré les efforts de plusieurs non sémites autorisés, l’Affaire est bien enterrée jusqu’après les élections, quoiqu’elle soit tout à fait sur pied, depuis longtemps.
Je ne doute pas qu’Israël ait reçu une forte commission dans la personne de certains de ses membres ou tenants, pour reculer encore le moment de cette terrible reddition de comptes.

Citons ici, de notre Faux ami, quelques autres lettres puisque Christian Vigouroux ne les retient pas. Celle de 1904, à Havet, dans laquelle il compte les 17 juifs du Gaulois ou celle, au même, la même année, en réaction à Reinach qui, dans le quatrième volume de son Histoire, avait écrit qu’il avait eu à choisir « entre ses galons et sa conscience » :

Mes galons m’ont fait horreur à partir de la minute même où a retenti à mes oreilles la fameuse phrase de Gonse : « Si vous ne dites rien personne ne le saura ».
Si Reinach avait été de bonne foi il se serait souvenu de me l’avoir entendu affirmer à diverses reprises.
Je n’ai pas comme lui cet atavisme impérieux qui me fait attacher du prix à des galons, même flétris : « vieux habits, vieux galons à vendre !… »

Celle, encore, à Labori, en 1902, dans laquelle qu’il parlait de « [leurs] ennemis » qui ont « circonvenu entre autres Delpech le sénateur et toute l’association de la jeunesse laïque qui s’est fondée à Paris », ce qui n’était pas pour l’étonner « étant donné le nombre de juifs qui s’y sont infiltrés ». Celle à Naville, à nouveau, de 1903, dans laquelle, pour le consoler de n’avoir pas reçu d’invitation pour le dîner des Trois marches – dont il ne sera donc pas « l’organisateur persévérant », comme le dit Christian Vigouroux, dans son précédent (p. 400) – Picquart écrit :

Je crois qu’il faut maintenant prouver qu’on est juif pour y être admis.
En tous cas les nouvelles qui m’en ont été données m’ont ôté toute envie d’y mettre les pieds : on m’a assuré qu’on pouvait s’y croire à la synagogue.

Et ces mots visaient aussi Dreyfus, auquel, comme il l’écrira, il trouvait « un ton insinuant très particulier », et son frère Mathieu. Pour qualifier les deux frères et ce qu’il estimait – à tort – être un manque d’activité pour trouver le fait nouveau qui permettrait de saisir la Cour de cassation, il constatait, dans une lettre à Olympe Havet de 1901, « la pusillanimité de ces juifs ». Et quand, à la fin de cette même année 1901, Bernard Lazare, qui « commen[çait] à trouver “embêtants” les antisémites dreyfusards », décida de se révolter et qu’il se révolta en confiant ses sentiments à un journaliste rencontré au hasard d’une promenade, c’est avec ces mots que Picquart donna son sentiment à son amie Olympe Havet : « Je savais que je serais un jour attaqué par les juifs et notamment par les Dreyfus. Je ne savais pas que le jour serait si proche et qu’on emploierait pour cela la plume du juif Hirsch (alias Marcel Hutin), de L’Écho de Paris. » On pourrait encore accumuler les citations que Christian Vigouroux a fait le choix de ne pas prendre en considération : celles, aussi, nombreuses, de cet étonnant document dans nous avons publié de larges extraits en 2003 dans notre Bernard Lazare, « notes » de lecture du Reinach par Labori, de 1903 et 1905, dont Picquart, après les avoir lu, écrit :

Vous m’avez fait grand plaisir, mon cher Labori en me lisant ce soir ces fragments de notes, de la page 1 à la p. 90. Je me rallie entièrement à vos appréciations et j’ai tenu à parapher spécialement quelques quelques feuillets parmi les plus caractéristiques. / Paris le 15/5/05 / G. Picquart

Des notes – appréciations auxquelles Picquart se ralliait donc « entièrement » – dans lesquelles Labori présente Waldeck-Rousseau en garant de « l’hégémonie israélite » (f. 88), Reinach en « juif, profondément juif de caractère, d’esprit, d’ambition, de politique, [un] juif qui a amené l’affaire Dreyfus dans le sens juif » (f. 19), bien loin de « la beauté, [de] la noblesse de ce mouvement vraiment aryen du début » (f. 30) ; « [un] juif dont le coreligionnaire Dreyfus doit tant à Picquart, [un] juif dont la race “nation” a tant profité de l’affaire Dreyfus » (f. 20) ; un « juif, représentant des juifs, porte-parole des juifs » (f. 44-45), dont l’histoire est un « pamphlet juif » (f. 21), « fait à la gloire d’Israël » (f. 30) et dont l’intention n’avait jamais été que de « faire sa propre apologie au détriment de tous ceux qui ont gardé vis-à-vis de lui, de sa coterie ou de sa race leur indépendance d’opinion et leur indépendance d’action » (f. 4-5), etc. Notons au passage ce : « dont la “nation” a tant profité de l’affaire Dreyfus »… Des mots que nous retrouverons en 1906 sous la plume de Picquart dans son article de La Gazette :

Et le butin fut considérable, tant à l’époque de Waldeck-Rousseau que sous ses successeurs. La meilleure part en est revenue d’ailleurs aux israélites, qui se sont largement indemnisés de l’ostracisme dont ils avaient été frappés pendant quelques années, lors de la période aiguë de l’Affaire.

Enfin, dernier extrait, inédit lui aussi, de la plume de Labori :

Qu’est-ce que c’est que cette critique de J’accuse sous la plume pleine de fiel de ce juif ? Qu’il cite donc plutôt et qu’il se taise. Ce Reinach c’est l’agent de Dreyfus. il me semble que j’entends Dreyfus lui-même. Critiquer la lettre de Zola. Il le ferait apparemment s’il écrivait un livre ! Ces gens sont sans pudeur.

Et, en marge, de la plume de Picquart :

Je le crois !
G. Picquart

Toutes ces citations ne sont pas « des “témoignages” des pires adversaires de Picquart » et sortent de la plume de Picquart lui-même. Inattendues sont ces lettres à des amis qui – excepté Labori – n’étaient pas antisémites et avec lesquels, sans complexe, Picquart affichait son antisémitisme même si cet antisémitisme devait les choquer, comme fut choquée Henriettte Psichari qui se souviendra de sa déception face à ce « front, lourd de secrets militaires, [qui] éloignait nos élans, autant que ses propos antisémites, autant que ses opinions politiques, marquées par l’esprit de caste resurgi ». Plutôt que de nier cette réalité, et d’écarter les documents qui l’indiquent, il eût été intéressant de s’y pencher pour ce qu’elle peut révéler, cette réalité, de la psychologie de Picquart, du rapport qu’il entretenait avec ses partisans et aussi de ce que représentait exactement la question antisémitique à ce moment précis pour beaucoup de dreyfusards.
C’est pour tout cela que Picquart est passionnant. Parce qu’il était antisémite et que qu’il participa à la défense d’un innocent et que cet innocent était juif et parce qu’il fut déchiré entre sa conscience et ses galons et que le choix ne se fit pas – et on le comprend bien – sans difficultés. C’est pour tout cela – et pour d’autre choses encore que nous ne développerons pas ici. Passionnant et bien plus passionnant que le héros sans tache, frappé d’indignation et renonçant à tout pour sauver un innocent, « refaisant » son âme et chassant loin de lui ses mauvaises pensées, qui n’est ni le vrai ni l’exact Picquart.
Pour finir, dire – textes à l’appui – que Picquart fut antisémite parce qu’il le fut, dire qu’il tint, parce que telle fut la réalité, une balance dans laquelle longtemps le poids de la discipline l’emporta sur celui de sa conscience, dire, parce que c’est ce qui arriva, qu’il bloqua l’avancée dreyfusarde pendant quelques mois et mit les partisans de Dreyfus dans une inextricable situation qui laissa toute marge à l’État-major pour organiser sa propre sauvegarde qui était aussi sa propre perte à lui, dire qu’il ne s’engagea réellement que quand il comprit qu’il n’avait plus rien à perdre, n’est que dire l’histoire et le dire en respectant ce qu’est la méthode et une de ses premières règles, telle que l’a formulée Gaston Paris : « Je professe absolument et sans réserve cette doctrine, que la science n’a d’autre objet que la vérité, et la vérité pour elle-même, sans aucun souci des conséquences bonnes ou mauvaises, regrettables ou heureuses, que cette vérité pourrait avoir dans la pratique. […] »

Philippe Oriol

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