La « postvérité » est en marche…

 

Voici ce que déclarait, dans une vidéo mise en ligne il y a quelques jours et capturée le 16 avril 2026, Adrien Abauzit, celui qui a remis « l’affaire à l’endroit » en opérant une véritable « démolition de la nouvelle argumentation adverse », un total « anéanti[ssement] [d]es propos boiteux et [d]es sophismes qui [lui] sont opposés » par ceux qu’il nomme les « historiens dreyfusards »… à savoir nous.

Affirmation hardie s’il en est. Qu’on nous pardonne cette facile boutade et ce registre familier mais si nous avons le « souffle coupé », le moins qu’on puisse dire est qu’Adrien Abauzit, défenseur de « ce qui est conforme au réel », ne manque pas d’air. « Ce qui est conforme au réel » c’est que loin d’avoir le souffle coupé nous lui avons répondu à chaque fois, longuement, très longuement : en 2018, tout d’abord, après la publication sur le site de sa maison d’édition d’une première réaction à notre critique ; en 2021, ensuite, après la parution de son deuxième volume ; puis, après la parution de son quatrième volume, en trois très longs « épisodes »  (une quatrième partie est encore à venir), dans lesquelles nous commentions ligne à ligne ce qu’il avait écrit, en juin et décembre 2025 puis en janvier 2026.
Nous remettons donc les liens de ces réponses qui permettront de voir non seulement ce qu’il en est de notre dyspnée mais encore ce qu’est la vérité antidreyfusarde, de quelle manière, avec quels arguments et selon quelle méthode elle se dit aujourd’hui… exactement comme elle se disait il y 130 ans.

Réplique aux historiens dreyfusards d’Adrien Abauzit, auteur de L’Affaire Dreyfus entre farces et grosses ficelles et Réponse à sa réponse

L’Affaire Dreyfus. Nouvelle réplique au camp dreyfusard par Adrien Abauzit

Le nouveau volume d’Adrien Abauzit. Partie I (des prétendus mensonges de l’histoire officielle, de la légende de la famille franco-allemande de Dreyfus, de ses amies prétendument espionnes, de la mort de Félix Faure et de quelques autres sujets, secondaires)

Le nouveau volume d’Adrien Abauzit. Partie II (de quelques prétendus assassinats dreyfusards, de Lemercier-Picard, de la légende des aveux de Dreyfus, de Picquart prétendument stipendié du « Syndicat », des imaginaires tentatives de corruption et d’intimidation des dreyfusards et des nombreux mensonges de Cuignet et de Roget)

Le nouveau volume d’Adrien Abauzit. Partie III (d’Esterhazy et de Picquart prétendus agents du Syndicat, du mystérieux Souffrain, de Marcel Thomas et de Joseph Reinach)

 

2 réflexions sur « La « postvérité » est en marche… »

  1. Nicolas BERNARD

    Bonjour,

    Et merci pour ces réfutations quasi-exhaustives! Je me permets d’apporter quelques compléments, à propos d’une courte pique d’Adrien Abauzit à l’adresse de prétendues « contradictions de l’ »écrituriste » Paul Moiraud en fonction des besoins de la cause ».

    Notons, tout d’abord, que ces remarques sur les expertises graphologiques sont entachées d’une fâcheuse erreur de plume, puisque « Paul Moiraud » n’est autre que Paul Moriaud, professeur en droit à l’Université de Genève, que Bernard Lazare avait sollicité, avec d’autres experts, pour examiner le fac-similé du bordereau publié par le journal « Le Matin » (Bernard Lazare, « Une erreur judiciaire », Paris, Stock, 1897, p. 161-202).

    Il est vrai qu’il ne s’agit pas, pour Adrien Abauzit, de faire preuve de rigueur, mais de tactique – plus précisément, de diversion, en l’espèce sur les expertises en écriture. La meilleure défense étant l’attaque, Adrien Abauzit ne s’attarde pas sur l’incurie, l’effondrement, l’humiliation même, des « experts » anti-dreyfusards, et s’en prend à ceux qui ont démenti que le bordereau était de la main de Dreyfus. Dont Moriaud, à qui sont reprochées des « contradictions ».

    L’accusation, du reste, ne date pas d’hier. On la retrouve notamment chez « Henri Dutrait-Crozon », pseudonyme de deux officiers de l’Action française (Frédéric Delebecque et Georges Larpent), « Précis de l’affaire Dreyfus », Paris, Nouvelle Librairie Nationale, Édition définitive, 1924, p. 136, la « Bible » pseudo-scientifique de l’antidreyfusisme.

    Mais de quelles « contradictions » est-il question? Aucune, en vérité. La chronologie est, sur ce point, essentielle. Car elle établit, chez Moriaud, l’évolution normale d’une hypothèse de travail, dictée par la découverte d’un fait nouveau capital.

    Et pour cause. Lorsqu’en 1897 Moriaud établit son rapport d’analyse du bordereau, il conclut en faveur de Dreyfus : « Il ne peut être question d’attribuer le bordereau à Dreyfus. La ressemblance entre ses autographes et le document anonyme est superficielle, elle ne résiste pas à cinq minutes d’examen : tout ce qui est significatif diffère, dans les deux écritures » (Lazare, « Une erreur judiciaire », op. cit., p. 202). Selon lui, l’équivoque est ailleurs: constatant sur ledit bordereau des anomalies, une écriture qui semble manquer d’homogénéité, un document qui « sent l’application » (ibid., p. 193), Moriaud doit formuler une hypothèse pour expliquer l’apparence de la pièce. En l’absence de l’écriture naturelle du vrai coupable, il pose la conclusion provisoire qu’il estime la plus rationnelle : « 1° Dreyfus n’a pas écrit le bordereau. 2° Le bordereau est l’œuvre d’un faussaire, imitateur grossier de l’écriture de Dreyfus. » (ibid., p. 202).

    Cette formulation affirmative ne doit pas tromper le lecteur: Moriaud énonçait une certitude (Dreyfus n’a pas écrit le bordereau) et formulait une hypothèse (le bordereau serait l’oeuvre d’un faussaire, imitant grossièrement l’écriture de Dreyfus). Or, cette hypothèse, Moriaud lui-même va la balayer à la lumière d’un fait nouveau: la publication de documents révélant l’écriture du véritable traître, Esterhazy, dès la fin du mois de novembre 1897.

    Cette découverte majeure pousse Moriaud à reprendre son analyse. De fait, l’hypothèse de l’imitation tombe d’elle-même car l’écriture correspond parfaitement au graphisme naturel d’Esterhazy. Dans une lettre adressée le 6 avril 1899 au Premier Président de la Cour de cassation, Moriaud explique très clairement sa démarche : « Mon premier rapport a été écrit en 1897, à une époque où j’ignorais l’existence même d’un homme ayant l’écriture d’Esterhazy aussi bien que l’existence d’Esterhazy lui-même. J’admis alors, comme hypothèse expliquant divers faits […] que le bordereau était l’œuvre d’un faussaire […] Cette question ne pouvait être résolue avec certitude qu’en comparant le bordereau à l’écriture ordinaire et courante de son auteur véritable, encore inconnu aux experts. » (Jules Crépieux-Jamin, « L’expertise en écriture et l’affaire Dreyfus », L’année psychologique, 1906, vol. 13. p. 208-209).

    Ayant pu voir l’écriture d’Esterhazy, Moriaud écarte définitivement l’hypothèse de la forgerie pour conclure à l’identité absolue : « non seulement il est convaincu que le bordereau n’est pas de Dreyfus, mais encore qu’il constitue une lettre d’Esterhazy, sans aucune imitation de l’écriture de Dreyfus » (« La révision du procès Dreyfus. Débats de la Cour de Cassation », Paris, Stock, 1899, p. 227). Et d’ajouter, avvec justesse : « J’en suis certain, tous les experts qui, dans la brochure de Bernard Lazare, en 1897, admettaient ou inclinaient à admettre une imitation, ont abandonné cette idée, aujourd’hui qu’ils connaissent l’écriture d’Esterhazy » (ibid.).

    « Contradictions »? Evolution tenant compte des progrès de la « vérité en marche », plutôt. D’autant que la conclusion de Moriaud accablant Esterhazy, qu’il partageait avec d’autres, s’est trouvée corroborée par les plus éminents spécialistes de l’Ecole des Chartes (Paul Meyer, Auguste Molinier, Arthur Giry) qui certifieront que le bordereau était bien de la main courante d’Esterhazy (voir sur ce point Bertrand Joly, « L’Ecole des chartes et l’Affaire Dreyfus », Bibliothèque de l’Ecole des chartes, Année 1989, 147, p. 611-671). Et l’on ne reviendra pas, ici, sur le discrédit scientifique entachant les divagations des « experts » antidreyfusards, à commencer par le « système Bertillon », qui devait davantage à l’imagination (complotiste et antisémite) qu’à la raison.

    « Résumons-nous », pour imiter Philippe Collin : ce qu’Adrien Abauzit appelle une « contradiction » chez Paul Moriaud n’est que l’adaptation rigoureuse d’une hypothèse initiale provisoire à l’apparition d’un fait matériel absolu (la découverte de l’écriture d’Esterhazy). En focalisant son attaque sur cette démarche intellectuellement honnête, le courant antidreyfusard cherche aveuglément à dissimuler le fait que son propre système d’accusation reposait sur un entêtement pathologique, des raisonnements absurdes (pour rester poli) et des manipulations frauduleuses condamnées par la science. Au même titre que le négationnisme, c’est une anti-Histoire. Ajoutons: une anti-science.

    Laissons le dernier mot à Edouard Grimaux, lors du procès Zola : « C’est qu’en effet Messieurs, nous autres, hommes de science, nous avons une autre manière de raisonner. Quand nous découvrons un tait, croyez-voua que nous nous empressons de le publier? Non, nous répétons encore l’expérience, nous en vérifions les conditions et ce n’est que quand notre certitude est faite, inébranlable, que nous publions le fait. Et pensez-vous alors – car je dois vous dire qu’en science, quelques faits nouveaux ne sont rien; ce qui a de l’importance, ce sont des conclusions générales qu’on en tire – pensez vous que tout d’abord nous allons présenter, comme des vérités, les hypothèses que nous en tirons? Non, nous les présentons comme des hypothèses,, nous disons : Il est probable que… et ce n’est qu’après des expériences nouvelles que nous les proclamons comme loi. Voilà la vraie méthode scientifique! Voilà la méthode qui a manqué aux actes de l’accusation!  » (« Le Procès Zola. Compte rendu sténographique in extenso et documents annexes », vol. I, Paris, Stock, 1898, p. 535)

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