Le nouveau volume d’Adrien Abauzit. Partie II (de quelques prétendus assassinats dreyfusards, de Lemercier-Picard, de la légende des aveux de Dreyfus, de Picquart prétendument stipendié du « Syndicat », des imaginaires tentatives de corruption et d’intimidation des dreyfusards et des nombreux mensonges de Cuignet et de Roget)

Parce qu’elle était extraordinaire, on la voulait plus extraordinaire encore. (Joseph Reinach)

Reprenons notre lecture du dernier volume d’Adrien Abauzit : Dérobades et diversions. Un volume qui nous est adressé, nous dont le « naufrage est interminable » (p. 15). Un volume avec lequel Adrien Abauzit annonce qu’il va « remettre l’affaire à l’endroit, ce qui implique d’anéantir les propos boiteux et les sophismes qui [lui] sont opposés », en un mot : une véritable « démolition de la nouvelle argumentation adverse » (p. 9).
Nous avons déjà commenté cette « démolition » du début à la page 34, passons à la suite, avec le chapitre III qui concerne les quelques personnages qu’on nous dit avoir été assassinés par les dreyfusards.


Mais avant de commencer, pour ceux qui ne voudraient pas tout lire (ce qui franchement serait dommage) et souhaiteraient juste en savoir plus sur tel ou tel point que nous commentons ici et qui pour la plupart avaient été négligés par les historiens, voici un petit sommaire qui permet d’aller directement au point en question (il suffit de cliquer sur les liens) :

• Chapitre III. Dérobades et diversions sur les cinq morts mystérieuses, p. 35-44.
Adrien Abauzit, toujours sur la base d’un ouvrage d’André Galabru – qui lui-même avait trouvé son inspiration dans La Libre Parole et chez les antisémites Monniot et Fleury –, revenait, dans son précédent volume, sur cinq autres morts et une tentative d’assassinat « mystérieuses » à ajouter au compte des dreyfusards, véritable syndicat du crime : Chaulin-Servinière, d’Attel, Lauranceau, Krantz, Lemercier-Picard et Syveton. Dans notre post de 2024 qui répondait à son troisième volume, nous écrivions :

Il est vrai que les décès de Laurenceau [sic], de d’Attel, de Lemercier-Picard, de Chaulin-Servinière et de Syveton sont, dans leurs circonstances, extraordinaires. Mais de là à en faire des assassinats dreyfusards… et de là à le faire avec aucun commencement de début de preuves, juste sur une hypothèse et sur la base d’un pauvre système : leur mort est mystérieuse, ils sont antidreyfusards, donc ils ont été assassinés… Et s’ils le sont, extraordinaires, ces décès, ils le sont tout autant que ceux d’Henry, du commandant Bayle ou de Zola qui ne furent certainement pas assassinés par les dreyfusards même si l’inénarrable – quoique prudent – Galabru, dans son second ouvrage (Variations sur l’Affaire), nous explique, semble-t-il en y croyant, que Zola fut assassiné par « ceux qui, étant au pouvoir, avaient le plus à craindre d’un témoin au courant de pas mal de choses touchant l’Affaire et la mort de Félix Faure » !!!! En termes de prudence on a vu plus prudent…
Nous n’allons pas prendre ici ces décès un à un ; la démonstration serait longue, fastidieuse et à vrai dire d’un intérêt relatif. Nous n’en prendrons qu’un : celui de d’Attel.

Adrien Abauzit en déduit que nous avons « déclar[é] forfait dans quatre cas sur cinq, et que, ce sujet ne nous « intéress[ant] que mollement », nous ne faisons pas notre métier :

Si depuis des décennies, les historiens de l’académisme dreyfusard « avaient voulu aller jusqu’au bout de leur sujet », nous en saurions aujourd’hui davantage. Le fait est que nous nous heurtons à une inertie de leur part. Aujourd’hui encore, La SIHAD reconnaît que ce sujet ne l’intéresse que mollement : « Nous n’allons pas prendre ici ces décès un à un ; la démonstration serait longue, fastidieuse et à vrai dire d’un intérêt relatif. »
Il serait donc d’un intérêt relatif de savoir si ces personnages ont été assassinés, de surcroît par le Syndicat ? Voilà qui est étonnant à lire sous la plume de contradicteurs qui ne cessent de brandir comme argument d’autorité leur condition d’historiens. 

Nous ne pensons pas brandir, comme argument d’autorité, notre condition d’historiens. Nous essayons juste, depuis 2018, d’expliquer à Adrien Abauzit que l’histoire exige une méthode et qu’il n’est pas possible de proposer un travail sérieux en faisant l’économie de l’essentiel des sources primaires, systématiquement des sources archivistiques, de ne pas aller voir TOUTES les sources secondaires et de ne retenir du peu qu’on a vu que ce qui peut servir à la thèse à défendre nous allons en avoir une parfaite illustration tout au long de ces pages et cela sans jamais le soumettre à la critique. Ce que nous disons à Adrien Abauzit, c’est que pour soutenir une thèse, en l’occurrence ici celle des assassinats du « Syndicat », il faut plus que se contenter d’écrire que ces morts « de par leur caractère a priori improbable ressemblent comme deux gouttes d’eau à des assassinats mal maquillés, d’autant que le Syndicat avait dans chaque cas un puissant mobile pour agir ». Ce que nous disions aussi à Adrien Abauzit, dans notre précédente livraison, c’est que se pencher sur ces cadavres n’est pas notre travail mais le sien et cela pour l’unique raison qu’il est, lui Adrien Abauzit, celui qui veut convaincre le lecteur de sa thèse. Notre travail, à nous, n’est pas de nous intéresser aux morts mystérieuses qui, en effet, ne nous « intéresse[nt] que mollement ». Les secrets d’histoire qui recèlent des ombres d’un doute ne nous concernent que peu et nous n’allons guère voir de ce côté parce que ces histoires d’assassinats sont un fantasme qui n’est pas le nôtre. Mais puisque nous avons pris le parti ici de commenter le moindre propos, page à page, ligne à ligne, « allons-y », comme disait l’autre, et prenons l’un après l’autre chaque dossier en retournant aux sources qu’ignore systématiquement Adrien Abauzit. Commençons par le premier de la liste : Lucien Chaulin-Servinière.

Lucien Chaulin-Servinière
Avocat, maire de Mayenne depuis 1887, député de son arrondissement depuis 1889, inscrit au groupe Républicain, puis au groupe Progressiste, Chaulin-Servinière était – comme tout le monde ou presque – tout à fait antidreyfusard. Il avait toutefois eu l’originalité de s’être signalé, en février 1898, en déclarant que son ami Lebrun-Renaud lui avait, dès 1895, fait part des aveux qu’il disait avoir recueillis de Dreyfus le jour de la dégradation. Le 25 juillet 1898, le corps de Chaulin-Servinière avait été retrouvé à proximité de la gare du Mans, sur la voie ferrée, déchiqueté. Pour Adrien Abauzit, il ne peut faire aucun doute que Chaulin-Servinière a été assassiné. Une thèse qui avait été celle, dès les premiers articles, de quelques titres de journaux. On avait alors parlé, un peu, de la possibilité d’une vengeance anarchiste pour faire payer à Chaulin-Servinière le rôle qu’il avait joué dans la confection des « lois scélérates » (« La Mort de M. Chaulin-Servinière », La Patrie, 27 juillet) et, beaucoup, dans La Libre Parole et L’Intransigeant, d’un assassinat dreyfusard, thèse que reprend ici Adrien Abauzit. Pour soutenir que Chaulin-Servinière est une des malheureuses victimes du « Syndicat », Adrien Abauzit cite deux lignes du Figaro du 26 juillet et une trentaine de lignes du Petit Parisien de la même date et conclut :

Résumons les deux hypothèses exposées par le [Petit Parisien].
Dans la première, reprise en substance par Le Figaro, il est supposé que le député Chaulin-Servinière serait descendu de son wagon par erreur, en se trompant de côté, puis aurait été écrasé par un train qui, par une malchance extraordinaire, arrivait pile à ce moment, en sens contraire, sans d’ailleurs que la victime, en pleine nuit, ne l’entende ni le voie venir… Quel formidable alignement des planètes !
Quand on me présente comme sérieux pareil récit, j’ai pour réflexe, je le reconnais, d’avoir l’impression d’être pris pour un imbécile. […]
Dans la deuxième hypothèse, il est supposé que le député se serait appuyé trop fort sur la porte des toilettes de son compartiment. Mon appréciation est la même que dans le cas précédent.
L’invraisemblance des explications données additionnée au crime de lèse-dreyfusisme du député laisse [sic] clairement supposer qu’il a été assassiné. (p. 68).

La « démonstration » nous laisse pour le moins perplexe : les « réflexes » et le scepticisme d’Adrien Abauzit ne peuvent suffire pour convaincre et même en y empilant la constatation de l’antidreyfusisme de la victime et les hypothèses, jugées incroyables, de deux articles de journaux. En quoi ce qu’écrivent Le Figaro et Le Petit Parisien peut-il « laisse[r] clairement supposer » l’assassinat ? Qu’on accepte ce que nous dit la presse ou qu’on le refuse, les articles qu’elle publie ne prouvent que peu de choses et surtout quand, relativement à un fait divers, ils sont des articles publiés au premier jour du fait divers en question – puisque les journaux du matin publient les nouvelles de la veille. Le 26 juillet – date des articles du Figaro et du Petit Parisien que cite Adrien Abauzit –, aucun journal – et pas plus Le Figaro et Le Petit Parisien que L’Intransigeant et La Libre Parole –, ne pouvait faire autre chose – puisqu’il faut bien avoir quelque chose à dire – que d’essayer de proposer des explications à cette mort inattendue et horrible… Et s’il ne pouvait être question que d’hypothèses, si les journaux du 26 juillet ne pouvaient faire autre chose que d’en proposer, c’est parce que, la veille, quand furent écrits les articles, l’enquête venait à peine de commencer : l’autopsie ne sera ainsi pratiquée que le lendemain, 26, et peu d’informations en dehors des premières constatations avaient alors été alors communiquées à la presse. D’ailleurs, en proposant ces hypothèses – celles qui provoquent chez Adrien Abauzit le réflexe qui lui fait penser qu’on le prend pour un imbécile –, Le Figaro ne disait pas autre chose : « l’enquête n’a pu encore établir, même d’une façon approximative, ce qui est arrivé » (« Mort mystérieuse d’un député », 26 juillet). C’est très précisément ce que nous montre le rapport du commissaire spécial de la police des chemins de fer qui, le 25 juillet, écrivait au préfet de la Sarthe :

J’ai l’honneur de vous informer que M. Chaulin-Servinière, député et maire de Mayenne, avait été trouvé écrasé sur la voie aux abords de la gare du Mans.
Voici le résultat des premières informations :
À l’arrivée du train (marchandises) 3903, à 3 heures 33′ du matin, le mécanicien du train a prévenu M. le chef de gare qu’il avait aperçu, à environ 30 mètres du signal avancé n° 3, un homme tué sur la voie montante.
À l’endroit désigné, exactement au kilomètre 209/197, et sur un parcours de dix-huit à vingt mètres, se trouvait le corps d’un homme affreusement mutilé, la tête bien que traînée et presque séparé du tronc était à peu près intacte.
Dans les vêtements du cadavre, un portefeuille contenait entre autres papiers, avec un billet de mille francs et trois de cent francs, des cartes de circulation sur les grands réseaux de chemin de fer au nom de M. Chaulin-Servinière, député de la Mayenne, plus un billet de recette supplémentaire pour une place toilette constatant le départ de Paris-Montparnasse de la victime par le train 27, du 24 juillet, qui est arrivé au Mans à 1 heure 3′, avec un retard de 15 minutes.
Un voyageur qui occupait le compartiment du wagon-toilette dans lequel se trouvait le colis à la main de M. Chaulin-Servinière, semblait dormir profondément lorsque le surveillant s’est présenté pour le contrôle des billets, cinq minutes avant le départ du train, direction de Laval et au-delà. (Le parquet se préoccupe de retrouver le compagnon de voyage de M. Chaulin-Servinière).
Le wagon-toilette n’a pas de loquet extérieur pour la fermeture des portières.
Ici, l’hypothèse se présente que, réveillé en sursaut, M. Chaulin-Servinière a pu se lever et, faisant jouer la poignée, ouvrir la portière de droite pour se rendre compte du point du parcours où il se trouvait, tomber à contre-voie.
M. Chaulin-Servinière a été mutilé très probablement par le train 3968 (marchandises) sur Paris, qui part du Mans à 1 heure 5′.
Il a été en effet constaté à l’arrivée à Batignolles, que la machine 648 qui remorquait le 3968 portait des traces de sang et de chair au côté droit, depuis les tuyaux de la sablière jusqu’au chasse-pierre arrière du tender.
Après les constations légales, j’ai fait transporter le cadavre à l’hospice par la voiture d’ambulance des dames françaises, et prévenu par télégramme la famille du député de la Mayenne.
Aucun indice ne permet encore d’établir les causes de la mort de M. Chaulin-Servinière. (AD de la Sarthe, 5 S 13). [les gras sont de nous]

Et c’est encore ce que nous dit La Libre Parole quand, ayant tenté de s’adresser à d’autres sources autorisées, elle publiait le 26, sous la signature de Gaston Méry : « Je me suis rendu à la gare de l’Ouest. Les renseignements qu’on m’y a fournis ne m’ont rien appris de nouveau » (« Au jour le jour. Mort mystérieuse d’une député », 26 juillet). 
Dans son précédent volume, Adrien Abauzit, portant le soupçon, notait « que jamais le témoignage du conducteur du train qui aurait écrasé le député n’a été recueilli, alors qu’il aurait été décisif… » (p. 68). Adrien Abauzit est ici un peu comme un aveugle qui décrirait le paysage en affirmant un fait dont il ignore tout puisqu’il n’a pas consulté le dossier de l’enquête. Et à vrai dire, il serait douteux que ce mécanicien n’eût pas été interrogé. La presse n’en parle pas, en effet, mais nous savons par une lettre de Bergé, procureur du Mans, au préfet de la Seine, que l’enquête avait été diligentée à Paris, à Montparnasse (archives PP, B/A 1010), et, comme nous l’indique le rapport du commissaire que nous venons de citer, à la gare de marchandises des Batignolles où était arrivé le train et où furent constatées la présence de traces de sang et de chair sur la locomotive du train en question. Il serait de ce fait étonnant que le mécanicien n’ait pas été entendu. Il n’y aurait, nous le disions, qu’un moyen de le savoir précisément : lire le dossier de l’enquête qu’Adrien Abauzit ne connaît pas et qu’il ne connaît pas parce qu’il ne l’a pas cherché… Nous l’avons cherché où il devrait être, aux AN dans les papiers de la Division criminelle, où il n’est pas (il fait partie des très nombreux dossier de cette cote qui furent plus tard détruits), aux AD de la Sarthe où il n’a pas non plus été conservé (le seul document qui s’y trouve et le rapport que nous venons de citer, présent dans un dossier relatif aux accidents de chemin de fer)… et de même de celui de la Sûreté qui ne contient, dans le dossier de Chaulin-Servinière, que la lettre que nous avons précédemment évoquée De fait, faute d’avoir vu ce dossier de l’enquête, nous devrons donc nous contenter de ce qui fut communiqué aux journaux, et de le faire en nous abstenant de tirer des conclusions de ce qui n’est pas dit et en ne nous contentant pas de ne consulter que les articles du premier jour pour aller voir ceux – dont Adrien Abauzit ne parle pas – des jours suivants qui font part de l’avancée de l’enquête. Pour le peu que nous pouvons en savoir, en recoupant les dizaines d’articles qui furent publiés alors et qui révélaient les quelques éléments de l’enquête transmis à la presse, la seule information qui ressorte est que rien d’anormal ne fut constaté : les employés de Montparnasse (et précisément celui « qui a délivré le supplément et le distributeur oreiller », lettre du procureur au préfet, archives PP, B/A 1010), le contrôleur, le chauffeur et le mécanicien de la locomotive, interrogés, n’eurent rien à signaler de particulier ; on ne trouva dans le compartiment nulle trace d’une possible lutte, nulle trace de sang et l’autopsie ne permit pas de constater « d’autres traces de blessures que celles résultant de l’accident » (presse du 27 et du 28). Donnons, faute d’original, la synthèse du rapport d’autopsie telle qu’elle fut donnée par la presse locale :

Toutes les parties du corps externes et internes ont été visitées avec le plus grand soin, parties par parties, morceau par morceau. L’autopsie avait pour but de rechercher si l’on ne retrouverait en quelque endroit de traces de balle, de poignard, de stylet ou d’un instrument perforant ou contondant quelconque ayant précédé la chute du corps sur la voie. Après un examen des plus attentifs il n’a été constaté aucune trace de blessures pouvant avoir été produites autrement que par l’accident dont l’honorable député de la Mayenne a été victime.
L’horrible blessure de la face a particulièrement arrêté l’attention des médecins. Etant donné la nature et la profondeur de cette blessure, ceux-ci n’ont, point pensé qu’elle ait pu être produite simplement par la projection du corps ; si violente qu’elle ait pu être, sur les pierres de la voie. Un coup avait été certainement porté à cette partie du visage. Mais il n’a pu être porté dans le wagon, ni même à la portière ou sur les marches de la voiture, puisque pas la plus petite goutte de sang n’a été relevée nulle part, ni à l’intérieur ni à l’extérieur eu wagon, ni même à la place exacte où l’on a constaté la chute du corps, et le contraire aurait eu lieu, avec une pareille blessure dont le sang a dû jaillir et ruisseler immédiatement.
On a donc été obligé de conclure que les profondes entailles de cette plaie ont été produites par un des chasse-pierres de la machine. C’est la seule explication possible ; elle est d’ailleurs très rationnelle.
En tout cas, il est établi que M. Chaulin-Servinière a reçu, étant encore en vie, cette épouvantable blessure – qui seule était de nature à amener la mort. Il n’était donc qu’évanoui quand il est tombé sur la voie, et seul le train de marchandises partant du Mans quelques instants après et montant sur Paris a déterminé la catastrophe en broyant le corps étendu en travers des rails.
L’autopsie a établi – ce que ses amis savaient d’ailleurs bien déjà – que M. Chaulin-Servinière était admirablement constitué et qu’il était d’une santé parfaite. (« La mort de M. Chaulin-Servinière », L’Avenir de la Mayenne, 31 juillet 1898) [les gras sont de nous]

Si aucune blessure antérieure à la chute n’a été constatée, on nous dira peut-être que Chaulin-Servinière a pu être poussé sur les voies… Mais si tel avait été le cas, comme se le demandait le même article avec un bon sens certain, « comment penser qu’un assassin aurait attendu l’entrée du train en gare pour jeter sur la voie le corps de sa victime, alors qu’il aurait eu cinquante minutes pour le faire entre le dernier arrêt, à la Ferté-Bernard, et le Mans ? » (« La mort de M. Chaulin-Servinière », 31 juillet 1898). Et pour que Chaulin-Servinière fût poussé, il eût fallu qu’il y ait un pousseur, que quelqu’un fût présent, dans ce wagon vide. Il y eut quelqu’un à vrai dire, nous le savons par le rapport du commissaire, quelqu’un qui dormait dans le compartiment du député à l’arrivée au Mans, information qui avait été reprise par la presse les jours suivants. Un « mystérieux voyageur [aux] allures [qui] avaient paru étranges » aux deux amis du député qui avaient voyagé avec lui et étaient descendus à Connerré (A. M., « La Mort de Chaulin-Servinière », La Libre Parole, 29 juillet). On le chercha, ne le trouva pas, il se fit connaître finalement et fut immédiatement mis hors de cause. Comme le notait la même Libre Parole, qui n’en parlera plus après, il offrait toutes les garanties puisqu’il s’agissait d’un « très honorable officier de chasseurs en garnison à Châteaudun » (« La Mort de Chaulin-Servinière », La Libre Parole, 30 juillet).
Mais tout cela dit, et pour finir, s’il fallait absolument soutenir la thèse de l’assassinat dreyfusard – assassinat sans traces de lutte, de sang et sans suspect susceptible de le commettre –, il faudrait, plutôt que de noter l’invraisemblance d’articles de journaux du premier jour qui parlaient sans avoir grand-chose à dire faute d’informations et qui ne prouvent rien du tout, se poser deux questions relatives au possible mobile et tenter d’y répondre : pourquoi Chaulin-Servinière aurait-il été visé et parmi les autres « témoins » des « aveux » (Lebrun-Renaud, ou ceux à qui on avait dit que : Bernard, Anthoine, Guérin, Peyrolles, Mitry) ? Pourquoi lui, qui avait déjà parlé et n’avait pas plus à dire, et qui n’apportait de nouveau… que des éléments qui contredisaient Lebrun-Renaud ? Car en effet, quand on se penche attentivement sur le « témoignage » de Chaulin-Servinière, on se dit que les dreyfusards, s’ils avaient été les assassins que se plaît à voir en eux Adrien Abauzit, auraient plutôt eu intérêt à le garder en vie, tant il desservait la légende des aveux. Car combien sommes-nous loin de ce qu’écrit Adrien Abauzit dans son précédent volume quand il affirme que « son témoignage […] venait renforcer ceux du capitaine Lebrun-Renault [sic] et du capitaine [sic] d’Attel concernant les aveux de Dreyfus » (p. 66). En février 1898, après avoir fait la une de l’actualité suite à sa mise en cause par L’Intransigeant, Chaulin-Servinière avait déclaré à La Presse, venue l’interroger, l’exactitude des informations publiées par le journal de Rochefort. Chaulin-Servinière connaissait bien Lebrun-Renaud, incarnation du « courage » et de la « loyauté », qui lui avait bien confié, quelques mois après la dégradation, avoir reçu les aveux du « traître ». Il ajoutait – donnant ainsi des précisions relativement au « témoignage contemporain écrit » en possession du ministre que Cavaignac avait évoqué à la Chambre le 13 janvier précédent – que Lebrun-Renaud lui avait dit avoir adressé, « dès le lendemain du jour où il entendit cet aveu », « au ministre de la Guerre une lettre dans laquelle les paroles textuelles de Dreyfus étaient relatées » (« Important témoignage », 8 février 1898). Cette lettre, il la présentait au Temps du même jour, comme un « rapport détaillé » qui, croyait-il se rappeler, commençait ainsi : « Mon général, vous m’avez demandé de rapporter par écrit les détails, etc. » (« Les “Aveux” de Dreyfus »). Cette information était importante mais ruinait tout le témoignage de Lebrun-Renaud – ce dont Chaulin-Servinière ne pouvait se douter – puisque ni le destinataire ni l’expéditeur ne firent jamais la moindre allusion à cette lettre-rapport qui n’a jamais existé et qui, si elle avait existé, n’aurait certainement pas été oubliée en ce qu’elle permettait de donner un peu de consistance au « témoignage » – tardif – de Lebrun-Renaud… et ce d’autant plus qu’on sait qu’en termes de « rapport », le seul qui fut fait par Lebrun-Renaud après la parade de dégradation s’en tenait à un unique « Rien à signaler » (nous reparlerons de ce rapport dans un autre chapitre, infra). Quelques mois plus tard, le 3 juillet 1898, interrogé par La Patrie, Chaulin-Servinière était revenu sur la question et… avait changé de version : il y avait maintenant deux documents : une « lettre personnelle » au ministre et un « rapport détaillé », « pièce d’un caractère absolument officiel » – celui-là même dont Cavaignac avait « affirm[é] l’existence à la tribune et que M. Méline a reconnue » –, qui n’avait plus été rédigé et transmis le lendemain, comme il l’avait dit en février, mais, à la demande de ses chefs, « plus tard » (« L’Interpellation de jeudi. L’Affaire Dreyfus. Chez M. Chaulin-Servinière »). En modifiant ainsi sa première déclaration, Chaulin-Servinière montrait clairement que ses informations venaient assurément moins de Lebrun-Renaud que des discours de Cavaignac, dont il reprenait les variations et les mots. Mais là où Cavaignac avait été prudent se contentant d’un simple « plus tard » (Journal officiel. Débats parlementaires, 23 janvier 1898, p. 155), Chaulin-Servinière s’était montré, dans cette même interview, plus disert, précisant ce « plus tard » qu’il devait à Cavaignac : « quelques mois, je crois, postérieure à la date même des aveux ». Chaulin-Servinière était en toute improvisation et on saura bientôt que ce « plus tard » était en fait le 20 octobre 1897 (pour la date que porte le document et qui est fausse, nous en reparlerons), autrement dit près de 3 ans après la parade de dégradation ! Et encore il ne s’agissait alors pas d’un « rapport détaillé » mais d’une simple attestation rédigée parce qu’elle avait été « demandée » à Lebrun-Renaud. Édifiant témoignage que celui qui certifiait l’authenticité d’un document dont il ne savait rien d’autre que ce que pouvait en dire Cavaignac – qui lui-même n’en savait guère plus – et édifiante pièce, si importante, qui, en quelques mois, avait ainsi changé de nature et de date et n’avait jamais eu le moindre rapport avec la pièce réelle que Cavaignac d’ailleurs préférera écarter, pour son discours du 7 juillet, au profit de la peu convaincante page du calepin de Lebrun-Renaud (Journal officiel. Débats parlementaires, 8 juillet 1898, p. 1958).
Mais revenons à notre « assassinat ». Dans son précédent volume, Adrien Abauzit écrit :

Par la mort du député, les dreyfusards faisaient d’une pierre deux coups : ils se débarrassaient d’un témoin gênant et envoyaient au passage un message aux membres de la classe politique susceptibles de vouloir s’engager du mauvais côté. (p. 68).

Nous lui répondions :

Quant à dire que la mort de Chaulin-Servinière, lui aussi vecteur des fameux aveux, permettait de se débarrasser d’un témoin gênant tout en envoyant « au passage un message aux membres de la classe politique susceptibles de vouloir s’engager du mauvais côté », c’est aller bien vite en besogne et prendre ses rêves pour la réalité. Sur les 581 députés de 1898, il y avait en tout et pour tout un dreyfusard déclaré : Joseph Reinach… Du coup, si l’idée était de passer un message, il semble qu’il ne fut guère entendu ! Il en restait encore 579 à assassiner !

En note (p. 37), Adrien Abauzit commente ce propos et écrit que notre « sophisme pèse peu, car les 579 autres députés n’avaient pas fait de témoignage compromettant contre Dreyfus, donc ils pouvaient dormir tranquille ». C’est vrai (même si pour être tout à fait précis, nous aurions dû parler de 580 députés, Reinach, en juillet, ayant perdu son siège depuis quelques semaines), il n’y eut que Chaulin-Servinière qui prétendit avoir quelque chose à dire… mais ce n’est pas cela qu’Adrien Abauzit a écrit et auquel nous répondions. Ce qu’il a écrit c’est que : « Par la mort du député, les dreyfusards faisaient d’une pierre deux coups : ils se débarrassaient d’un témoin gênant et envoyaient au passage un message aux membres de la classe politique susceptibles de vouloir s’engager du mauvais côté » ? Ne parlons pas de « sophisme » – laissant à Adrien Abauzit ce mot qu’il affectionne tout particulièrement –, mais disons juste qu’il faut s’entendre sur ce qui est écrit… et sur ce qu’on écrit… Écrire que l’idée, en assassinant Chaulin-Servinière, était d’envoyer « au passage un message aux membres de la classe politique susceptibles de vouloir s’engager du mauvais côté », ne parle que de message et que d’engagement. Autrement dit, en assassinant Chaulin on envoyait le message aux autres députés de se garder de « s’engager du mauvais côté ». Et donc, recommençons : « si l’idée était de passer un message, il semble qu’il ne fut guère entendu » puisque tous demeurèrent antidreyfusards et si, pour reprendre les mots d’Adrien Abauzit, « après le sort réservé à Chaulin-Servinière, ses collègues n’ont pas été incités à être loquaces », l’action fut sans effet puisque tous le furent, et très largement. Il suffit de lire les interviews données à la presse, les prises de parole et les votes à la Chambre et les vœux des Conseils généraux (on cumulait fort à l’époque) d’août 1898 (soit immédiatement après la mort de Chaulin-Servinière), pour le constater. Si ce tragique décès devait être un avertissement donné à la représentation nationale, il ne frappa guère les esprits et s’il ne les frappa guère, c’est parce que la thèse de l’assassinat ne fut partagée que par quelques-uns auxquels le « message » n’aurait pu s’adresser et qui sont toujours les mêmes : ceux de L’Intransigeant et ceux de La Libre Parole.
En résumé, concernant la mort de Chaulin-Servinière et en tenant compte des deux seuls documents d’archives qui subsistent et des nombreuses informations de l’enquête communiquées à la presse (qu’il faut prendre avec précautions et croiser), ce que nous savons aujourd’hui, est qu’il n’ y eut pas le moindre indice d’un crime, que l’occupation du compartiment exclut la présence d’un criminel (ou alors il est le « très honorable officier de chasseurs en garnison à Châteaudun ») et que si Adrien Abauzit a trouvé, lui, un mobile, on ne s’y attachera guère au motif que, s’il peut y avoir des criminels sans mobile, le mobile sans criminel est hardi à soutenir. Chaulin-Servinière fut retrouvé mort, écrasé par un ou plusieurs trains et fut retrouvé, aux termes de l’enquête, son étui à cigarette proche de ce qui restait de son corps et qu’enfermée dans sa main se trouvait une feuille de papier à cigarette. Sur cette base, une explication semble s’imposer qui fut celle de l’enquête de police et que reprirent les journaux : « M. Chaulin-Servinière, quelques instants avant que le train n’entrât en gare de Mayenne, a dû se lever pour se dégourdir les jambes et, tournant le dos à la portière, a pu puiser une cigarette dans un étui. La portière, probablement mal fermée, a dû céder, laissant choir le malheureux dans le vide » (presse du 30). Faute d’autres informations nous ne pourrons que nous en tenir à cela et faute d’avoir vu un dossier qui n’existe plus, on ne se risquera pas à dire ce que fut ou ne fut pas l’enquête. 
Avant de passer au suivant, une petite précision. Dans son troisième volume, citant Le Figaro, Adrien Abauzit fait une note infrapaginale pour signaler que Lebrun-Renaud y est mal orthographié (p. 66). Et ce faisant Adrien Abauzit se trompe. Le nom du témoin des pseudo-aveux s’orthographie bien – l’était civil en témoigne – « Lebrun-Renaud » et non « Lebrun-Renault ». Nous le lui avions déjà signalé… sans succès, donc… Passons maintenant au suivant.

Eugène d’Attel. 
Le commandant d’Attel aurait, lui aussi, été témoin des aveux et l’aurait raconté au capitaine Anthoine et à Wunenburger qu’il avait croisés peu après la parade de dégradation. Mort en octobre 1895, il ne pourra jamais en témoigner et la chose nous est connue par la déclaration qu’en avait faite le capitaine Anthoine à Gonse, deux ans après, en janvier 1898, rapportant les propos qu’aurait tenus Dreyfus selon ce que lui aurait dit son ami : « Pour ce que j’ai livré, cela n’en valait pas la peine. Si on m’avait laissé faire, j’aurais eu davantage en échange » (AN, BB19 108), déclaration que reprendra Cavaignac à l’occasion de son discours du 7 juillet 1898.
Dans son précédent volume, Adrien Abauzit procède pour d’Attel de la même manière que pour Chaulin-Servinière, mettant cette fois en regard un papier du Temps en date du 30 janvier 1898, journal « de tendance dreyfusarde » nous précise-t-il (p. 69), et un article du nationaliste Express du Midi de juillet 1899 et note qu’ils « sont contradictoires ». Ils le sont en effet, comme – on peut en convenir – le sont assez souvent les articles publiés dans des journaux de tendances opposées, et ne pouvaient que l’être dans la mesure où l’article de L’Express du Midi ne faisait que reprendre (sans citer sa source) un ancien article de La Libre Parole, article du 31 janvier 1898, réponse apportée à un article publié dans Le Temps en date du 29 janvier et que confirmait celui du lendemain qui sert de base à Adrien Abauzit. La réponse de La Libre Parole offrait, on s’en doute, un autre récit, fondé sur les « confidences d’un ami intime de la famille, très au courant des circonstances dans lesquelles est mort le malheureux commandant d’Attel ». Le présentant, La Libre Parole, qui bien évidemment développait la thèse de l’empoisonnement dreyfusard, corrigeait l’enquête du Temps à laquelle elle répondait en expliquant, sur la base des « confidences » en question, que la mort n’avait pas été immédiate, que d’Attel s’était débattu « au milieu d’atroces souffrances » et qu’il « était vert comme un réverbère ». Un témoignage porté plus de deux ans après l’événement et par quelqu’un dissimulé derrière l’anonyme et qu’on ne sait pas avoir été présent le jour de la tragédie (sans quoi La Libre Parole n’aurait pas manqué de le dire). En commentaire, le journal de Drumont ajoutait :

Disons tout d’abord que la mort ne fut pas provoquée par la rupture d’un anévrisme, qu’elle ne fut pas subite, et qu’elle fut entourée de tant de mystère que les journaux de l’époque n’en eurent pas connaissance.

Une nouvelle fois, et toujours dans sa manière, La Libre Parole affirmait avec assurance – et en quelques lignes – une série de contre-vérités : 1. mensonge à propos de la rupture d’anévrisme puisque la mort ne fut pas subite ; 2. atroces souffrances et teint vert ; 3. silence de la presse.
Commençons par le point 3. La Libre Parole, à son habitude, ment. La presse de l’époque eut bien évidemment connaissance de la mort de d’Attel. Elle en eut connaissance et elle en parla très largement comme le fit, pour ne citer qu’un exemple, Le Petit Caporal en date du 4 octobre 1895 :

M. d’Attel, chef de bataillon au 154e régiment, en garnison à Saint-Denis, prenait avant-hier le train, à une heure quinze de l’après-midi, pour se rendre à Argenteuil. À Sannois, le conducteur vit le malheureux commandant étendu sur une banquette, ayant perdu connaissance, mais respirant encore. Des soins immédiats lui furent prodigués par le personnel de la station et le docteur Margary [sic] fut aussitôt mandé ; mais le médecin ne put que constater le décès de l’officier qui était, paraît-il, fort malade. (« Faits divers », Le Petit Caporal, 4 octobre 1895). [les gras sont de nous]

Le Temps n’inventait donc rien – même s’il se trompait sur l’âge de d’Attel, comme, après La Libre Parole, le note Adrien Abauzit dans ce volume (p. 43) – et ne soutenait donc rien d’indéfendable quand il écrivait le 30 janvier 1898 (article que reprend Adrien Abauzit) :

Notre correspondant de Nancy nous télégraphie :
Les renseignements que j’ai recueillis près des officiers du 154e régiment au sujet de la mort du commandant d’Attel concordent avec ceux donnés par le Temps. Le corps du commandant fut trouvé à la station d’Ermont [sic], près le fort de Cormeilles. Le commandant était âgé de trente quatre ans [sic]. Travailleur acharné, il sortait de l’état-major du général Saussier et faisait un stage de deux ans dans un corps de troupe. Il souffrait d’une maladie de cœur contractée aux colonies et aggravée par l’excès de travail ; il abusait de médicaments. La rupture d’anévrisme dont il est mort ne surprit personne.
[…]
Ses camarades croient donc l’information de la Libre Parole erronée. [les gras sont de nous]

Le Temps se trompait sur l’âge de d’Attel et commettait aussi deux autres erreurs : relativement au lieu où avait été trouvé d’Attel et aussi au diagnostic, parlant de rupture d’anévrisme. Si La Libre Parole pouvait fonder son argumentation sur l’article du Temps puisqu’il lui répondait, Adrien Abauzit, qui traite de la question en général et le fait avec tout le recul que permettent les cent trente ans qui se sont écoulés, ne le peut pas. Encore une fois, nous le répétons : un article de journal n’est jamais qu’un article de journal et ne prouve rien ! Il ne fut question de rupture d’anévrisme pour ainsi dire que dans cet article du Temps qui reprenait les confidences d’un officier supérieur, connaissance de d’Attel. Dans les articles contemporains, dans les rapports officiels que nous verrons à la suite, il ne fut jamais question de rupture d’anévrisme mais plutôt de maladie de cœur ou du foie, de congestion cérébrale ou pulmonaire et de « mort subite ». L’argument – point 1 –, qui consiste donc à dire comme l’écrit Adrien Abauzit dans son troisième volume, en reprise et confirmation de La Libre Parole, que « la rupture d’anévrisme entraîne généralement des morts subites » (p. 70) – argument qu’il reprend dans son dernier (p. 43) – n’a donc pas de raison d’être. Et s’il devait en avoir, nous conseillerions vivement à Adrien Abauzit de se renseigner avant d’écrire et, même si c’est maintenant trop tard, d’aller voir les traités de médecine qu’il nous reproche de ne pas aller voir tout en ne les consultant pas lui-même, pour constater que, comme pour l’histoire de la mort de Félix Faure, il devrait avoir une confiance limitée en ses prédécesseurs et aurait été bien inspiré d’aller vérifier ce qu’ils affirment. Pour lui faire gagner du temps, reproduisons ici un passage de la page 111 de La mort et la mort subite, ouvrage d’une sommité de la médecine légale, Paul Brouardel :

Les morts subites par la rupture d’un anévrysme sont tellement rares, que sur plus de 1000 cas observés à la Morgue, par MM. Descoust, Vibert, Socquet et moi, nous n’avons pu incriminer que la rupture de quatre anévrysmes. (Paris, Librairie J-B. Baillière et Fils, 1895)

La presse fut nombreuse, disions-nous, en octobre 1895, à relayer l’information de la mort de l’infortuné commandant d’Attel et ce que dirent les articles qui furent consacrés à cette tragique nouvelle recoupait les différents rapports établis après le décès – procès-verbal de la gendarmerie, rapport du médecin aide-major et rapport du médecin-major, rapport du colonel Chaumont, commandant le 154e –, autant de rapports qu’on peut trouver dans le dossier du personnel de d’Attel conservé au SHD (5 Ye 61652) et qu’Adrien Abauzit aurait gagné, là encore, à consulter. Tous indiquent une mort naturelle et tous contredisent les « confidences » révélées par La Libre Parole que reprend Adrien Abauzit. Tout d’abord, les rapports sont affirmatifs : « aucune trace de violence pouvant faire supposer à un crime » (procès-verbal des gendarmes Lallevé et Petitcueno, 1er octobre 1895) ; « le corps vêtu entièrement ne présentait aucune trace de violence. […] Tout d’après les [illisible] et les circonstances qui ont environné cette mort, porte à croire qu’elle n’est due ni à un accident, ni à un suicide, ni à un crime (rapport du médecin aide-major du Roselle, 2 octobre). Et – point 2 –, contredisant l’« ami intime de la famille, très au courant des circonstances dans lesquelles est mort le malheureux commandant d’Attel », qui nous assurait qu’il s’était débattu « au milieu d’atroces souffrances » et qu’il « était vert comme un réverbère », le médecin aide-major du Roselle note dans son rapport :

La figure était pâle, les yeux fermés, à la bouche et aux oreilles on ne remarquait rien d’anormal. […]
Il résulte des renseignements que j’ai recueillis, qu’à la gare de Sannois le chef de gare l’aperçut à la portière d’un compartiment de 1ère classe dans lequel il était seul ; il fut frappé de sa pâleur et l’aida à descendre en le prenant dans ses bras – Il le porta dans son bureau, le frictionna, essaya de le faire boire, lui causa ; mais ce fut en vain. La face était d’une grande pâleur, l’œil éteint, et après quelques mouvement respiratoires, monsieur le commandant d’Attel expirait sans avoir proféré une seule parole, ayant dans un dernier mouvement porté sa main droite sur le cœur. […]
[…] La rapidité de la mort, la pâleur du corps permettent de supposer que cette mort subite est due à une affection du cœur ou des vaisseaux (2 octobre). [les gras sont de nous]

D’Attel ne mourut pas « au milieu d’atroces souffrances » et n’était pas « vert comme un réverbère ». Il était malade et mourut d’une congestion pulmonaire ou cérébrale dans un train. Comme l’avait consigné le médecin major de 1ère classe Brégi :

Ainsi que monsieur le médecin aide major l’a relaté dans son rapport qui vous a été transmis, il est très probable que monsieur le commandant d’Attel est mort subitement d’une congestion pulmonaire ou cérébrale causée par un caillot sanguin venant du cœur ou des vaisseaux ; l’appareil circulatoire était vraisemblablement malade. Jamais le commandant d’Attel ne m’a parlé de sa santé ; vivant depuis plusieurs jours avec lui au restaurant, je le voyais prendre divers remèdes sans savoir dans quel but il les prenait. (2 octobre) [les gras sont de nous]

C’est désolant mais c’est ainsi. Tout indique une mort naturelle et rien n’indique un assassinat, et le témoignage tardif, anonyme et invérifiable de La Libre Parole ne tient pas face aux rapports contemporains de médecins militaires – qui ne peuvent certainement pas être soupçonnés de dreyfusisme… par anticipation. D’ailleurs, quand l’affaire ressortit dans la presse, en janvier 1898, le procureur général près la Cour d’appel, Edmond Bertrand – antidreyfusard indiscutable qui s’illustrera comme on le sait au procès Zola de Versailles et deviendra un des héros de la Ligue de la Patrie française –, diligenta une enquête pour « connaître exactement les conditions dans lesquelles cette mort s’était produite et avait été constatée, [s’]empress[ant] de faire envoyer par [s]on substitut de Versailles les pièces relatives à ce décès » (lettre, pour le procureur, de son substitut, Paul Vignon, à Victor Milliard, Garde des Sceaux, 28 janvier 1898, AN, BB18 2047/8). Un commissaire spécial de la Sûreté avait alors repris les dossiers de l’époque et avait envoyé le rapport suivant :

J’ai l’honneur de confirmer à Monsieur le Directeur de la Sûreté Générale les renseignements que je lui ai fournis hier, par téléphone, au sujet du commandant d’Attel.
Cet officier supérieur est décédé à la station de Sannois le 1er 8bre 1895. Il avait été trouvé seul râlant dans son compartiment de Ière classe du tr. circulaire 831 Paris Ouest vers 7h41 du soir par le garde frein Boury. Il était porteur d’un billet 1/4 de place de St Denis à Argenteuil et d’un livret militaire ce qui a permis immédiatement d’établir son identité.
Son colonel prévenu par les soins du chef de gare arriva quelques heures après avec le médecin-major du régiment du 154e de ligne, alors en garnison à St Denis, mais le corps ne fut enlevé que le lendemain et transporté dans cette dernière localité.
L’employé Martin, de la gare de Sannois, qui était de service ce jour-là, a aidé à descendre le malade de son compartiment. Il ne connaît pas les véritables causes du décès, cependant il se rappelle que les officiers qui sont venus reconnaître le défunt ont attribué cette mort subite à une maladie de cœur. 
Le docteur Margéry de Sannois qui avait été appelé pour donner des soins au commandant d’Attel, et que j’ai vu, m’a assuré que la mort de cet officier ne pouvait être attribuée qu’à une cause naturelle : c’était un homme qui paraissait fatigué ; usé et qui devait souffrir depuis longtemps d’une maladie interne. (Rapport du 29 janvier 1898, AN F7 12473) [les gras sont de nous]

Des renseignements qui furent complétés quelques semaines plus tard, quand l’affaire revint à nouveau à l’actualité après la lettre qu’un journaliste de La Patrie, Bruel, qui prétendait connaître le fin mot de l’histoire, avait adressée au procureur général. Bertrand avait envoyé au ministre, pour information, une note dans laquelle il expliquait qu’il n’y avait « aucun motif de tenir compte de la dénonciation que pourrait à la rigueur constituer la lettre de M. Bruel », non seulement parce que sa « dénonciation ne précise aucun fait dont les prétendus témoins pourraient déposer et […] lui-même ne déposerait, dit-il, que sur des faits non précisés […] » mais surtout parce que le mystère de la mort de d’Attel n’en avait jamais été un :

Le commandant d’Attel a été trouvé mort dans un wagon d’un train allant de Paris-Nord à Paris St Lazare le 1er octobre 1895. Il avait pris un billet à St Denis pour Argenteuil. La mort a été constatée à la station de Sannois à 7h 41 de l’après-midi. Aucune trace de violence n’a été relevée sur le cadavre et aucun soupçon de crime n’a été conçu. Le médecin du 154e de ligne a déclaré qu’il était anémié par suite d’un long séjour au Tonkin ; qu’il était de plus atteint d’une maladie du foie et du cœur, qu’il se soignait avec de la digitale, suivait un régime lacté et usait de beaucoup de produits pharmaceutiques (lettre de Bertrand à Milliard du 15 mars 1898, AN, BB18 2047/8). [les gras sont de nous]

Rien de bien mystérieux donc. Et ainsi peut-on répondre à la remarque d’Albert Monniot que, dans son précédent volume, cite Adrien Abauzit et qu’il fait passer en gras, remarque qui dit que nul ne sait ce qu’est devenu le procès-verbal d’autopsie (p. 70). Si on ne sait pas ce qu’est devenu le procès-verbal d’autopsie c’est pour la simple raison qu’il n’a jamais existé. Comme nous l’indiquent les rapports des médecins militaires que nous avons cités, la mort ne pouvant « être attribuée qu’à une cause naturelle », l’autopsie n’avait pas à être pratiquée. 
Et quant au mobile, qui fonde tout le propos et doit être discuté même si nous pourrons convenir de son peu d’intérêt après ce qu’on vient de lire, laissons-le pour l’instant de côté. Nous l’aborderons plus tard quand il s’agira de discuter la passionnante question relative à « Picquart-agent-du-syndicat » qui, pour Adrien Abauzit, en constitue toute l’explication.
Passons maintenant au suivant.

André Lauranceau
Dans son précédent volume, Adrien Abauzit, sur l’unique base de ses habituelles lectures, nous explique que le préfet Lauranceau (et non Laurenceau, comme il l’écrit) aurait été assassiné, au début de mars 1899, à cause des informations qu’on disait être en sa possession relativement aux « transferts de fonds entre Paris et Bruxelles destinés à finir dans les poches dreyfusardes » (p. 72). Lauranceau aurait fait à ce sujet deux rapports à son ministre de tutelle et, n’ayant jamais eu de réponse, aurait décidé d’envoyer un nouveau rapport, cette fois au Président du Conseil… un nouvel envoi qui n’aurait pas rencontré plus de succès que les précédents… Lauranceau avait été alors bientôt démis de ses fonctions puis, finalement, « pour museler [s]a curiosité » (p. 74), muté à Nîmes, comme trésorier-payeur général, et retrouvé mort peu après, bien évidemment assassiné par le « Syndicat » et, on le comprend bien, avec la complicité du Gouvernement… Rien que ça !
Nous allons nous intéresser à son décès, mais avant cela, il nous faut revenir sur cette mutation et sur les fameux rapports qui, d’après Adrien Abauzit et ses prédécesseurs, seraient la clé de toute l’histoire. Interviewé par l’antidreyfusard Le Soir, Lauranceau attribuait sa mutation uniquement et simplement « aux élections législatives et à la politique générale » (« Interview de M. Laurenceau [sic] », Le Soir, 22 janvier). Il disait vrai, comme le confirme son dossier administratif conservé aux AN – et qu’encore une fois Adrien Abauzit aurait pu prendre la peine d’aller voir. Ce préfet, que les journaux, soit quand ils n’étaient pas de son bord politique présentaient comme « le plus opportuniste et le plus réactionnaire de tous les agents de M. Méline » (« Ne parle pas, Roche », L’Aurore, 19 octobre 1898), soit quand ils étaient politiquement proches de lui célébraient « l’indépendance qu’il sut montrer de tout temps, dans le Nord aussi bien que dans l’Aisne, à l’endroit des radicaux » (« M. Lauranceau », Journal de la ville de Saint-Quentin et de l’arrondissement, 18 octobre 1898), avait été démis de ses fonctions suite à la démarche entreprise par Maxime Lecomte, sénateur du Nord, qui, le 6 juillet 1898, avait écrit au président du Conseil pour lui signaler qu’à son point de vue le préfet ne pouvait « rester à la tête du département du Nord, et que lui-même ne peut accepter cette situation sans faire litière de toute dignité personnelle et sans perdre toute autorité morale ». Lecomte expliquait qu’

envoyé dans le Nord par le gouvernement dans des circonstances tout à fait spéciales […] sous prétexte de lutter contre les collectivistes […], Monsieur Laurenceau [sic] a reçu, en réalité, pour mission de défaire la concentration républicaine et de favoriser les réactionnaires.
Il s’y est fidèlement employé, n’a point failli à cette mission : s’il a contribué à l’échec de M. Guesde et du colonel Sever, il a surtout sa large part dans celui de M. Dron, un ferme et vaillant républicain qui manque grandement à notre parti.
Quelques-uns de nos amis par principe de stabilité administrative et par désir d’apaisement vous demanderont peut-être le maintien de M. Laurenceau [sic].
Ce serait une grande erreur, qui aurait de très fâcheuses conséquences.
M. Laurenceau [sic] a fait ce qu’il a pu pour susciter les candidatures réactionnaires […] et ce n’est pas sa faute s’ils n’ont pas réussi. […]
Si ce préfet reste à la tête de l’administration du Nord, il devra en apparence s’incliner devant des instructions diamétralement opposées à celles qu’il a suivies ; mais il continuera sournoisement à desservir la cause républicaine, à entretenir les divisions et à favoriser les réactionnaires. (dossier du personnel de Lauranceau, AN F1bI/354).

Cela posé, voyons maintenant ce qu’il en est de ces fameux rapports prétendument étouffés. Leur première apparition date de janvier 1899 quand Joseph Lasies, député nationaliste et antisémite du Gers, en avait parlé à la tribune de la Chambre (Journal officiel, 13 janvier 1899). La semaine suivante, dans son numéro en date du 18 janvier, Le Soir était venu compléter l’information en donnant le nom du préfet que Lasies n’avait pas donné et quelques renseignements supplémentaires, « très circonstanciés », venant – comme toujours – d’un témoin anonyme, « personne dont l’honorabilité et la sincérité sont indiscutables ». Quelques jours plus tard, le même Soir avait interrogé Lauranceau qui n’avait rien confirmé de ce qu’avaient dit Lasies et l’honorable, sincère et anonyme informateur :

Notre collaborateur en rentrant ce matin à Paris s’est immédiatement rendu auprès de M. Laurenceau [sic] qui lui a fait la déclaration suivante :
Vous comprenez fort bien que si j’ai eu des rapports semblables à faire au ministre je ne les ai pas faits par écrit. Il était facile de venir de Lille à Paris… Je serais tout simplement venu et verbalement j’aurais fait la communication. [les gras sont de nous]

À la suite, le journaliste lui posait une autre question :

– Nous croyons savoir, avons-nous dit à M. Laurenceau [sic], qu’un député possède des documents au sujet de votre affaire et qu’il se propose d’interpeller le gouvernement ?
– Dans ce cas ces documents ont été volés et ça devient alors une véritable affaire. Mais je serais curieux de les connaître…
Ici nous ouvrons une parenthèse pour faire constater la contradiction qui existe entre la première déclaration de M. Laurenceau [sic] et la seconde :
Il nous dit d’abord qu’il n’y a pas de rapports écrits.
Il nous déclare ensuite qu’ils ont pu être volés.
M. Laurenceau [sic] nous permettra-t-il de faire remarquer que, si des rapports ont été volés ils ont dû inévitablement exister ?

Curieuse compréhension… et plus encore curieuse façon de faire dire à un propos ce qu’il ne dit pas. Lauranceau ne s’est aucunement contredit… il n’a pas dit que ces « rapports » existaient mais au contraire qu’ils n’existaient pas, que si des « documents » au sujet de ces « rapports » étaient entre les mains de quelqu’un, c’est donc qu’ils avaient été volés et qu’il aurait été bien curieux de voir des « documents » relatifs à des « rapports » qu’il n’avait pas faits. Bien sûr le journaliste n’hésitait pas une seconde à franchir l’inévitable pas et concluait que si Lauranceau se taisait ici, c’est que le silence lui avait été imposé :

Notre enquête s’est arrêtée là. Il apparait que M. Lauranceau [sic] ne veut rien dire d’accord sans doute avec M. le président du Conseil.
Il serait certainement étrange qu’un démenti n’ait pas été infligé aux informations qui ont été publiées sur les rapports de M. Laurenceau [sic], si réellement ces informations avaient été inexactes. (« Interview de M. Laurenceau [sic] », Le Soir, 22 janvier)

Ces informations n’avaient en effet pas été démenties à ce moment et si elles ne l’avaient pas été ce n’est que parce que l’enquête était en cours. L’enquête close, le 17 mars suivant, après que l’affaire était revenue à l’actualité suite au décès de Lauranceau, sera publié le démenti. Un démenti qui donnait les résultats de l’enquête ouverte dès l’interpellation Lasies et menée par la Sûreté auprès des trois préfets des départements frontières (puisque c’est ainsi que Lasies avait présenté l’auteur des fameux rapports) :

Sur les envois d’argent, le président du conseil a répondu que les préfets de l’époque : MM. Laurenceau, Stehelin et Grenier, interrogés par lui, ont déclaré n’avoir aucun souvenir d’avoir signalé des envois de cette nature et que, d’autre part, il est résulté de recherches minutieuses faites dans les bureaux du ministère de l’intérieur qu’aucun document ou rapport relatif à ces envois ne se trouve place Beauveau. (presse des 17 et 18 mars) [les gras sont de nous]

Dupuy le confirmera à Barthou qui en témoignera et, quelques mois plus tard, Waldeck-Rousseau confirmera à son tour (lettres citées à Rennes). Sans doute nous dira-t-on que Dupuy, Barthou, Waldeck-Rousseau en ont aussi menti (puisque tous ceux qui ne sont pas d’accord avec la thèse sont des menteurs et le sont d’autant plus quand ne les frappe pas d’évidence la culpabilité de Dreyfus). Il n’en restera pas moins que l’existence de ces rapports que personne n’a vus n’a jamais été « attestée » – comme à chaque fois – que par le témoignage anonyme « d’une personne dont l’honorabilité et la sincérité sont indiscutables » quand elle fut niée, et à deux reprises, par celui qui était censé en être l’auteur…
Ç’aurait été donc pour faire taire l’auteur de rapports qui n’existent que par un « témoignage » anonyme, que personne ne pouvait montrer et qu’e Lauranceau disait lui-même n’avoir pas écrits qu’il aurait été tué ! Pour épaissir un peu son petit dossier, Adrien Abauzit cite un article du nationaliste Express du Midi qui ne prouve rien, affirme sans explication que « la mort ne parut pas naturelle à tout le monde » et, sans autre explication, que le gouvernement « opta donc pour la mort naturelle » (p. 75). Faute de connaître le dossier de police (qui n’a pas été conservé comme l’immense majorité des dossiers de la Division criminelle ; nous l’avons cherché), faute de connaître le rapport médical permettant de l’infirmer, faute du moindre indice qui pourrait faire naître le soupçon sur les causes de ce décès, Lauranceau ne peut être considéré que comme étant mort d’une congestion pulmonaire et ses fameux « rapports » comme devant être rangés au rayon – à l’impressionnant métrage linéaire – des légendes antidreyfusardes.

Camille Krantz
Dans notre post de réponse au troisième volume d’Adrien Abauzit, nous écrivions à propos de Krantz :

Officiellement, l’utilisation d’une casserole mal rétamée avait été à l’origine du malaise qui avait frappé le ministre et sa famille et les avait obligés à garder la chambre quelques jours. S’il s’était agi d’un empoisonnement de l’extraordinaire syndicat du crime, il eût été bien mal venu de le faire à ce moment-là. Krantz n’était plus ministre et ne le serait plus puisqu’on savait depuis quelques jours qu’il avait refusé les propositions qui lui avaient été faites. Pourquoi, s’il avait existé, ce syndicat du crime, aurait-il alors tenté de se débarrasser d’un homme précisément à un moment où il n’avait plus aucun pouvoir ? Et si Krantz était en effet agacé par la campagne dreyfusarde, s’il croyait probablement Dreyfus coupable, s’il n’était pas partisan de la révision, il était aussi convaincu de la lourde responsabilité des grands chefs et avait peu avant fait incarcérer Du Paty et avait sanctionné Cuignet… Pour La Libre Parole, il n’était que « l’extraordinaire ministre de la Guerre qui n’a de sympathies que pour les insulteurs de l’armée » (Drumont, « Récit succinct mais exact de ce qui s’est passé à Grenoble », 22 mai 1899)… Qui aurait donc eu le plus intérêt à se débarrasser de lui, dans ce monde criminel que se plaît à rêver Adrien Abauzit ?

Adrien Abauzit n’a pas voulu retenir de ce petit commentaire ce que pensait de Krantz les antidreyfusards et la réalité des sanctions dont il frappa Cuignet et l’arrestation de Du Paty qu’il ordonna. Il a préféré se concentrer sur le « sophisme » qui consisterait à s’interroger sur le fait de tenter de faire disparaître un gêneur au moment où, n’étant plus au pouvoir, il ne gênait plus grand monde. Adrien Abauzit – qui aime à reprocher aux autres de pratiquer par sophisme – nous répond « précisément » que si le mobile était la vengeance, « le Syndicat pouvait bien attendre que Krantz ne soit plus aux affaires ». Oui, peut-être mais pourquoi le mobile serait-il la vengeance ? Sur quelle base Adrien Abauzit peut-il affirmer cela ? Et pourquoi se venger ? et se venger de quoi ? Du fait qu’il était antidreyfusard ? Et, encore une fois, pourquoi lui et pas un Cavaignac, par exemple, qui était autrement dangereux ? Mais l’argument principal d’Adrien Abauzit est bien plus fort : « il eût été insensé de la part du Syndicat de s’en prendre physiquement à un membre du gouvernement ». Nous avons bien lu ! Adrien Abauzit a bien écrit cela, lui qui défend, dans le même ouvrage, la thèse de l’assassinat de Félix Faure par les mêmes dreyfusards. Il eût été insensé de s’en prendre à un membre du gouvernement mais raisonnable d’assassiner le président de la République ? 
Pour en revenir à l’antidreyfusard Krantz et ce que nous évoquions relativement à Cuignet et Du Paty, nous pourrions en ajouter. Dans son journal, le général Brugère, rapporte une conversation avec Krantz, en date du 6 mai (au moment où il avait accepté de prendre le portefeuille de la Guerre), conversation au cours de laquelle Krantz avait estimé que « les dépositions faites par certains officiers de l’État-major général devant la Cour de cassation font le plus mauvais effet[, que] ces officiers ont manqué à leur devoir, et perdu le sentiment militaire [et qu’] il y aura […] des exécutions à faire » (SHD, GR 1 K 160 4, f. 3000 v°). Peu après, Krantz était revenu sur la question, décidé plus que jamais « à se montrer énergique dans la répression des fautes commises par les officiers à l’occasion de l’affaire Dreyfus » : Billot, Boisdeffre, Gonse, Du Paty… (21 mai, ibid., f. 3001 v°-3002 r°), Roget, Pellieux, Zurlinden (4 juin, ibid, f. 3004). On comprend bien, comme nous l’avons déjà dit, que La Libre Parole ait pu parler de lui comme de « l’extraordinaire ministre de la Guerre qui n’a de sympathies que pour les insulteurs de l’armée ».
De même, cet antidreyfusisme de Krantz, qui aurait été le mobile de la tentative d’assassinat, demeurerait à prouver. La presse en parla, certes, et tout particulièrement après les propos rapportés, que Krantz aurait tenus, au cours de discussions intimes et de hasard, avec Jules Siegfried et Raymond Poincaré, propos selon lesquels il demeurait convaincu de la culpabilité de Dreyfus. Krantz avait tenu à faire démentir, précisant que ces conversations devaient « être considérées comme inexactement rapportées » et qu’il n’avait « fait connaître à personne son avis sur le fond de l’affaire Dreyfus » (« L’affaire Dreyfus », Le Temps, 16 juin 1899). Il le fera pourtant quelques jours plus tard, deux jours avant de quitter le ministère, quand, sans se prononcer précisément sur la question de l’innocence ou de la culpabilité, il avait confié, toujours au général Brugère qui le rapporte dans son Journal, qu’il croyait « nécessaire que le nouveau conseil de guerre de Rennes acquitt[ât] Dreyfus » (Ibid., f. 3006 v°). S’il y en avait un à assassiner, ce n’était peut-être pas celui-là…
Passons au suivant.

Lemercier-Picard
Celui-là étant toujours demeuré une énigme, nous allons nous y attarder. Cette fois, Adrien Abauzit ne nous dit pas que Lemercier-Picard a été tué par le « Syndicat » mais le laisse entendre en concluant qu’il « avait décidé de devenir bavard et de révéler quelques secrets dont la divulgation eut coûté cher aux dreyfusards » (p. 79). Pour nous indiquer cela, Adrien Abauzit nous raconte l’histoire du « faux Otto ».

La surprenante narration d’Adrien Abauzit.
Reprenons le récit qu’il nous donne, en suivant son déroulé et en reprenant ses propres mots : fin décembre 1897, Lemercier-Picard, « de son vrai nom Moïse Lehmann [sic], […] un faussaire israélite multirécidiviste », contacte Rochefort pour lui offrir une lettre datée du 13 [sic] décembre 1893, « attribuée à un attaché militaire [sic] allemand », Otto, « copie d’un faux [qui] aurait été command[é] par le Syndicat pour perdre Esterhazy »… Le 25, dans son Intransigeant, Rochefort, qui « se méfie », publie la lettre, accusant « Reinach de l’avoir fait fabriquer » et aussi d’avoir menti quand, la veille, interviewé par Le Temps, il avait raconté que Lemercier-Picard la lui avait proposée fin novembre et qu’il avait refusé de le recevoir et de donner un quelconque crédit à la lettre en question. Le 27, Rochefort « passe à la vitesse supérieure et accuse cette fois-ci ouvertement Reinach d’être à l’origine du faux ». « Mis au pied du mur, Reinach se résout à porter plainte contre Lemercier-Picard [sic] pour faux et usage de faux, agrémentant cette plainte d’une autre contre Rochefort en diffamation ». Le 10 [sic] février 1898, Rochefort est condamné « à cinq jours de prison, deux mille francs d’amende [sic] et autant de dommages et intérêts [sic] »… aurait dû suivre la condamnation de Lemercier-Picard, permettant de « proclamer aux Français, de manière éclatante, que Joseph Reinach a été la victime du faussaire », si on ne l’avait retrouvé mort, le 3 mars suivant, pendu à l’espagnolette de la fenêtre de la chambre de son hôtel. Le 3 avril [sic], le juge Bertulus [sic], « pitre et […] faux témoin », « ne se le fait pas dire deux fois et rend une ordonnance de non-lieu dans l’affaire Reinach-Lemercier », empêchant donc « de connaître le fin mot de cette curieuse histoire ». En mars, dans quelques articles publiés dans « le journal de gauche et féministe La Fronde », est soutenue la thèse de l’assassinat. Y sont publiées quelques lettres de Lemercier-Picard à Séverine qui montrent un homme pourchassé et une lettre du même à Reinach, du 18 janvier 1898, par laquelle il dit « « se mettre à sa disposition » dans « le but de lui être utile » ». Une lettre dans laquelle, « Cerise sur le gâteau : « Lemercier-Picard prétend avoir joué un rôle « à l’instigation de du Paty de Clam » ». Une dernière lettre qui ne peut être, nous explique Adrien Abauzit, qu’« un faux grossier, comme les dreyfusards en ont tant produit ».
La narration d’Adrien Abauzit que nous venons de résumer nous laisse perplexe et nous ne parlons pas des nombreuses inexactitudes – matérialisées par des [sic] – qu’elle contient. Elle nous laisse perplexe parce que nous avouons avoir du mal à comprendre non seulement sa logique mais plus encore celle de la démonstration qu’elle sous-tend.

  • Rochefort est donc contacté par Lemercier-Picard qui lui offre la copie d’une lettre fabriquée par le « Syndicat », et, parce qu’il se serait méfié, aurait publié la lettre ? Mais si Rochefort se méfie pourquoi publie-t-il la lettre en en reprenant exactement la présentation que lui en a faite Lemercier-Picard, à savoir un faux fait à l’instigation de Reinach ?
  • Rochefort soutient cette accusation dans son journal le 25 et le 27, toujours dans son journal, « passe à la vitesse supérieure et accuse cette fois-ci ouvertement Reinach d’être à l’origine du faux » ? Mais en quoi passe-t-il « à la vitesse supérieure » s’il dit exactement la même chose que dans le précédent article ?
  • Si Lemercier-Picard n’était pas mort, sa condamnation aurait dû permettre de « proclamer aux Français, de manière éclatante, que Joseph Reinach a été la victime du faussaire » ? Ce n’est donc plus lui qui est le commanditaire du faux ?

En fait, la chose est incompréhensible parce que plutôt que d’aller tenter de reconstituer l’histoire, Adrien Abauzit s’est contenté de reprendre – très rapidement, trop rapidement – la version incomplète et intéressée de Dutrait-Crozon – elle-même issue de L’Intransigeant –, en n’en n’oubliant pas – si s’en sont bien… – les erreurs.
Mais le problème dépasse très largement cette question de narration. En conclusion, Adrien Abauzit nous dit que dans cette affaire « tout [a] été fait pour nous faire croire que Lemercier-Picard a été l’agent de du Paty et d’Esterhazy ». Concernant Esterhazy, nous ne voyons pas où, dans l’histoire qu’il raconte et les lettres qu’il cite, Adrien Abauzit a pu trouver cela. Et si tel avait été le cas, comment le « Syndicat » aurait-il pu espérer faire croire qu’Esterhazy était l’employeur de Lemercier-Picard puisque la « lettre Otto », dans laquelle son nom se trouve en toutes lettres, était censée être une preuve de sa trahison ? Concernant Du Paty, il nous faut avant toute chose – nous y reviendrons plus loin – faire un point qui nous permettra de comprendre la suite. Adrien Abauzit ne nous dit pas grand-chose et il faut essayer de comprendre ce qu’il ne nous dit pas : Reinach est-il la victime ou le commanditaire (puisqu’il est clair qu’il ne peut-être à la fois les deux) ? S‘il est victime, le « Syndicat » – puisque pour Adrien Abauzit Reinach est le chef d’orchestre du « Syndicat » – n’est donc pas coupable du faux… Et en quoi serait-il victime puisqu’il affirme avoir déjoué le piège ? Il paraît clair qu’Adrien Abauzit défende l’idée que le « Syndicat » est à l’origine du faux est que c’est à sa demande que Lemercier-Picard a fait la « lettre Otto ». Mais si on doit admettre cela, il faudrait donc aussi admettre – ce qui ne posera pas de problème à Adrien Abauzit – que contrairement à ce qu’ils diront, Mathieu et Reinach étaient au courant de l’identité d’Esterhazy bien avant le 15 novembre, et donc admettre enfin que Reinach aurait menti tout au long de son Histoire, que Mathieu et Scheurer auraient menti à des souvenirs qui n’avaient pas pour but d’être publiés et ne le seront que très tard et – comme nous le disions dès la recension de son premier volume, en 2018 – que toute la correspondance entre les trois hommes dont des centaines de lettres nous sont aujourd’hui connues et dont les originaux sont conservés dans quelques bibliothèques et musées seraient des faux, fabriqués pour l’occasion, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois… Mais laissons de côté cet argument et jouons le jeu en posant le postulat que Lemercier-Picard était l’homme du « Syndicat ». Il est alors nécessaire de se demander comment les choses se sont passées. Faut-il suivre L’Intransigeant et considérer Lemercier-Picard comme un repenti cherchant à se venger de ses anciens employeurs ou faut-il considérer que porter la lettre à L’Intransigeant faisait partie de la manœuvre ? Si l’objectif du « Syndicat » était de présenter Du Paty comme l’employeur de Lemercier-Picard et ainsi de le compromettre et à travers lui de compromettre tout l’État-major, pourquoi ne pas avoir demandé simplement au faussaire de fabriquer une lettre qui disait cela ? Et, faute de l’avoir fait, en quoi faire fabriquer ce faux et, dans le second cas de figure, le faire porter à Rochefort impliquait-il Du Paty ? Tout aurait donc été pensé uniquement dans le but de faire publier la lettre du 18 janvier 1898 dans laquelle Lemercier-Picard proposait à Reinach de « « se mettre à sa disposition » dans « le but de lui être utile » », lettre – qui bien sûr, nous l’avons vu, ne peut qu’être pour Adrien Abauzit « un faux grossier, comme les dreyfusards en ont tant produit » – dans laquelle, pour la première fois, il est question de Du Paty ? Si tel avait été le cas, pourquoi attendre le 8 mars pour publier cette lettre et ne pas l’avoir fait dès la fin de janvier, avant l’ouverture du procès Zola ? À moins qu’il ne s’agisse que d’une pirouette de dernière minute pour faire d’une pierre deux coups : tenter de sauver la face et reporter la responsabilité sur l’État-major ? Mais si cela est, la question demeure entière : pourquoi attendre le 8 mars ? Rien ne tient. 
Et puis il y a autre chose encore, indépendamment de la question de Lemercier-Picard agent de Du Paty et d’Esterhazy. Il nous semble, disions-nous précédemment, en essayant de comprendre ce qu’Adrien Abauzit veut nous dire ici, qu’il souscrive à la narration de L’Intransigeant. C’est ce que nous croyons comprendre mais en fait nous devons nécessairement nous tromper dans la mesure où ce que défend L’Intransigeant est en totale contradiction avec la thèse qui est celle d’Adrien Abauzit relativement à l’affaire Dreyfus. Ce que nous dit le journal de Rochefort, c’est que les dreyfusards ont fait faire un faux à Lemercier-Picard – dans lequel tout est : « Otto » (donc l’Allemagne), « Walsin » (Esterhazy), « le bordereau », « les documents contenus », « l’argent versé ». Une lettre qui parle d’une trahison et parle de celle d’Esterhazy, ou tout au moins de sa complicité, et d’une trahison au profit de l’Allemagne. Ce que nous dit encore L’Intransigeant, c’est que le faussaire, repentant, dégoûté par ses employeurs, serait allé porter sa création à l’autre camp, révélant les dessous cachés de l’histoire. L’arroseur arrosé… entendu. Mais pourquoi, si le « Syndicat » était derrière la manœuvre, aurait-il fait faire un faux à Lemercier-Picard ? S’il l’a fait, c’était, nous dit le texte de la lettre, pour perdre Esterhazy, et s’il fallait le perdre, c’est en toute logique pour venir renforcer sa dénonciation publique, quelques jours plus tôt, par Mathieu Dreyfus… et aider ainsi à sa condamnation. Alors dans ce cas, le fameux « Syndicat » est suicidaire puisque ce que nous explique Adrien Abauzit depuis son premier volume c’est que la stratégie du « Syndicat » était de mener le complice Esterhazy devant un conseil de guerre – jusque-là tout est bon – mais dans l’unique but d’obtenir son acquittement :

Une fois l’acquittement obtenu, Esterhazy sera libre de faire tous ce que les dreyfusards attendent de lui, car il est juridiquement impossible de revenir sur un acquittement pour des faits déjà jugés. Ainsi, Esterhazy pourra par exemple affirmer être l’auteur du bordereau au mois de septembre 1898 […].
Esterhazy « coupable », Dreyfus pourra enfin revenir à la liberté et obtenir réparation (premier volume d’Adrien Abauzit, p. 149).

Pourquoi le « Syndicat », s’il voulait faire acquitter Esterhazy, aurait-il fait fabriquer une preuve contre lui qui aurait pu, si elle n’avait pas été découverte pour le faux qu’elle était, aider à la condamnation ?… 

L’histoire de la « lettre Otto ».
Reconstituons cette histoire en n’oubliant rien des documents – qu’Adrien Abauzit ne connaît pas – qui sont à notre disposition (à savoir le dossier de l’enquête : dossier du procès, Archives de Paris, D.2U6 C114 ; jugement du 9 février 1898 et lettre du procureur général Bertrand au Garde des Sceaux du 30 avril 1898, AN, BB18 2047/7 ; Archives PP BA/1151 ; Archives de la Sûreté, AN, 19940459/194, dont son extraites, sauf indication contraire, les citations à suivre) et croisons-les. 

L’affaire avait commencé en fait le mois précédent, au début de novembre, quand Moïse Lemann, escroc connu sous une multitude de noms (Durand, Durandin, Picard, Lemercier, Lemercier-Picard, Vergnes, Martin, Roberty, Durrieu, Roberty-Durrieu, Vandamme, Roger, Sartor, Herbay, Fleur, Lemoine, Siret, Prin, Thérouanne, Philippe, etc.), capable de changer d’écriture à volonté, avait écrit, sous le nom de Lemercier, au directeur du Radical et à Scheurer-Kestner pour leur faire savoir qu’il avait la preuve de l’innocence de Dreyfus et de la culpabilité « de deux de ses collègues, dont l’un était encore, il y a quelques mois seulement attaché au ministère de la Guerre » (lettre du 6 novembre 97 au directeur du Radical, BNF NAF 16460, f. 145-146). Il n’était pas encore question – et c’est tout à fait passionnant – de la « lettre Otto ». Le 6 novembre, date de cette lettre au Radical, Esterhazy n’était pas connu du grand public. Ce n’est que quelques jours plus tard qu’il le sera, le 15, quand Mathieu Dreyfus le dénoncera comme étant le traître à la place duquel son frère avait été condamné. C’est sans doute immédiatement après cette dénonciation et la révélation de l’existence d’Esterhazy que Lemercier-Picard confectionnera le « faux Otto » et que, n’ayant pas eu de retour du Radical, il prendra contact, cette fois sous le nom de Picard, avec Vaughan, le directeur de L’Aurore, puis, n’ayant pas eu plus de succès, avec Mathieu Dreyfus… à une date qui demeure incertaine (« vers le 20 novembre », nous en reparlerons à la fin de cette partie), puis, encore, le 25, avec Émile Berr, collaborateur du Figaro, en demandant à être mis en contact avec Scheurer-Kestner et Leblois. Se présentant comme un ancien de la Sûreté et du 2ème Bureau de l’État-major, Lemercier-Picard affirmait maintenant avoir en sa possession une lettre, chiffrée, datée, du 14 décembre 1893, d’un secrétaire d’ambassade allemand à une amie d’Esterhazy et qui prouvait la culpabilité du uhlan.

BNF NAF 24901 f. 99

En clair, cette lettre disait :

14 décembre 1893
Madame,
Votre exigence dépasse toute limite. Vous ne tenez aucun compte des sommes versées, beaucoup plus considérables que celles qui vous avaient été promises. Et, cependant, vous n’avez pas livrée [sic] la totalité des documents contenus dans votre bordereau.
Faites-moi tenir la pièce en question et satisfaction vous sera donnée.
Veuillez dire à Walsin que je serais [sic] jeudi soir chez Sternberg.
À vous
Otto

Lemercier-Picard demandait, pour se venger du 2ème Bureau qui l’avait abandonné, « de livrer au public, par la voie de la presse », la fameuse lettre. Lemercier-Picard avait expliqué à Berr qu’il avait récupéré cette lettre fin décembre 1893 lors d’une mission qu’il avait effectuée à Bruxelles pour la Section de statistique, où il émargeait ponctuellement. Chargé par Sandherr de suivre Esterhazy et un autre officier – Mercier-Milon… un intime de Picquart ! –, il l’avait fait jusqu’à Bruxelles où il s’était fait ouvrir sa chambre et y avait dérobé la fameuse lettre. Berr avait réservé sa réponse et en avait immédiatement informé son directeur, Fernand de Rodays, qui avait refusé la communication au motif « qu’il n’y a avait pas là matière à un article d’information ». Rodays avait alors invité Berr à consulter Jules Roche qui, à son tour, lui avait conseillé de prendre contact avec Joseph Reinach. Le lendemain, 26 novembre, Berr était donc allé voir Reinach qui, après avoir entendu l’histoire de Lemercier-Picard, avait lui aussi refusé de le recevoir, considérant après ce que lui en avait dit Berr, que la lettre « n’est probablement pas bien sérieuse ». Le même jour, à dix heures du soir, comme on disait alors, Lemercier-Picard avait revu Berr et lui avait confié la lettre en lui demandant de lui en remettre « une photographie ou un reçu ». Le lendemain matin, 27 novembre, Berr était retourné chez Reinach pour lui montrer la lettre et sa traduction : comment croire une seconde qu’écrite par un secrétaire d’ambassade elle pût contenir deux énormes fautes d’accord (qui ne sont curieusement pas dans la transcription de L’Intransigeant que reprend ici Adrien Abauzit) mais surtout comment pouvait-il y être question, en 1893, du bordereau, mot qui ne s’imposera que plus tard (nous en reparlerons aussi) ? À elle seule, cette mention révélait le faux et, pensait Reinach, le piège… Reinach avait donc immédiatement écrit à Rodays et à Berr pour leur dire de se défier et pour demander plus particulièrement au second de ne pas rendre la pièce et de la lui donner et, dans la foulée, avait rendu visite à Ranc, puis à Leblois et enfin à Scheurer-Kestner pour les mettre eux aussi en garde comme il l’avait plus que probablement fait avec Mathieu Dreyfus à l’occasion de leur rendez-vous quotidien. Ce même jour, Lemercier-Picard était revenu voir Berr pour récupérer sa pièce, ce que Berr avait refusé : « J’ai refusé, expliquera Berr, de la lui rendre et je lui en ai offert une copie qu’il a acceptée. – J’ai fait cette copie en ayant soin d’indiquer que c’était une copie et en écrivant, à l’angle gauche, le mot Copie, et je la lui ai remise ». Le 28, Berr était revenu voir Reinach et, comme il le lui avait précédemment demandé, lui avait remis l’original de la lettre. Le même jour, Reinach avait diligenté une petite enquête à Bruxelles pour vérifier quelques détails de l’histoire de Lemercier-Picard, enquête dont les résultats lui avaient prouvé qu’il avait été bien inspiré de se montrer prudent (rapport de Bernier du 29 novembre 1897, BNF NAF 24901, f. 107). Le 14 décembre, n’ayant pas abouti, Lemercier-Picard avait tenté à nouveau sa chance auprès du colonel Sever du Radical, se présentant cette fois sous le nom de Vandamme et comme étant envoyé par Reinach (et en demandant de ne rien lui en rien dire). Une démarche qui encore une fois n’avait pas rencontré le succès (« L’affaire Dreyfus. Chez le colonel Sever », Le Petit Temps, 25 décembre 1897). Après ce dernier échec, Lemercier-Picard, comprenant qu’il ne pourrait aboutir, avait radicalement changé de stratégie et – utilisant cette fois le nom de Durand – s’était adressé à L’Intransigeant. Il avait tout d’abord écrit deux lettres à Rochefort puis avait été reçu au journal vers le 20 décembre. Bien sûr, il n’avait pas présenté aux amis de Rochefort la chose de la même manière. Il ne s’agissait plus d’une lettre dérobée censée prouver la culpabilité d’Esterhazy mais un faux fait à la demande des dreyfusards pour tenter de prouver cette culpabilité : « […] il avait travaillé pour le syndicat, mais […] ces gens le dégoûtaient et […] il avait le plus profond mépris pour eux et […] il leur avait tourné le dos ». Une histoire dont Charles Roger avait finalement fait – enrichissant une narration sans doute trop simple – un article qui avait été publié dans L’Intransigeant du 23 décembre (article dont ne nous parle pas Adrien Abauzit) : pour perdre Esterhazy, les dreyfusards avaient fabriqué une lettre qui prouvait sa trahison et dont l’original était en lieu sûr chez un avocat. Des copies en existaient dont une se trouvait dans le dossier de Scheurer-Kestner et que le vice-président du Sénat avait montrée à Billot, à Méline [il les avait vus les 30 octobre, 2, 6 et 9 novembre ; à une époque où le « faux Otto » n’existait vraisemblablement pas], ainsi qu’à Rodays qui en réservait la révélation au jour où il serait utile de le faire. La semaine précédente, Rodays avait jugé le moment arrivé mais ses amis dreyfusards avaient refusé au motif qu’ils la gardaient dans l’attente du procès Esterhazy et du probable acquittement. Et Charles Roger, qui racontait cette fantastique histoire, finissait en mettant en garde les dreyfusards et leur annonçait que la photographie de la copie en leur possession avait été déposée chez un notaire et qu’il la rendrait publique au moment même où le « Syndicat » mettrait son plan à exécution (« Une bande de faussaires. Le dernier espoir du Syndicat Dreyfus »). Lisant ce conte à dormir debout et l’article que Charles Roger avait publié le lendemain (« L’affaire Dreyfus », 24 décembre), Le Temps était venu interviewer Reinach qui avait raconté ce qu’il savait de la véritable histoire de cette lettre et avait tracé les grandes lignes des démarches précédentes qui avaient été celles de Lemercier-Picard auprès de lui et, pour ce qu’il en savait, de ses amis (« L’affaire Dreyfus », 24 décembre). Le 25 décembre, Rochefort publiait l’article dont parle Adrien Abauzit qui donnait le texte de la lettre après en avoir gommé les deux fautes d’accord, accusait Reinach d’être à l’origine de ce faux, et, reprenant – s’il ne les avait pas inventés – quelques détails fournis par Lemercier-Picard, que les dreyfusards avaient payé la lettre 10 000 francs (par la suite, pour faire bonne mesure, il parlera de 9 000 marks !) au faussaire (dont le nom était encore dissimulé) et que la preuve de l’implication de Reinach dans la manœuvre était que le mot « copie » qui se trouvait à l’encre dans le coin supérieur gauche était – tous les amis auxquels il avait montré la pièce l’affirmaient – « certainement » de sa main (« L’aveu des faussaires »). Le 26, Rochefort publiait un nouvel article (« La peur de la lumière »), puis encore un nouveau le lendemain, 27, (Adrien Abauzit parle de ce dernier mais pas du précédent), article dans lequel il reprenait ses accusation contre Reinach. Dans ce dernier article, Rochefort écrivait :

[…] nous qui avons averti le public du traquenard que les dreyfusards, se préparaient à lui tendre, afin de substituer le commandant Esterhazy au traître de l’île du Diable, nous serions volontiers accusés par la bande d’avoir donné dans le piège que nous avons nettement démasqué. (« faussaires en liberté »)

Car Rochefort, contrairement à ce que nous dit Adrien Abauzit, ne s’était pas méfié. Comme il le dira au procès – sans doute aussi pour atténuer sa culpabilité (voir Dalloz, Supplément au Répertoire…, Paris, Au bureau de la Jurisprudence générale, tome treizième, 1894, n° 886, p. 405) : « ma bonne foi a été absolue ». Il n’avait pas compris, et se refusait à comprendre, qu’il avait été joué et que tout ce que lui avait raconté Lemercier-Picard était de pure invention et n’avait pour but que de lui soutirer de l’argent. À la suite de cette série d’articles de L’Intransigeant, Reinach, le 30 décembre, avait porté plainte contre Rochefort pour diffamation et contre X pour faux et usage de faux pour la lettre qui lui avait été proposée. Rochefort avait été condamné le 9 février 1898 à cinq jours de prison et mille francs d’amende, le gérant de L‘Intransigeant, Delpierre, à la même somme, et les deux, solidairement, à deux mille francs de dommages-intérêts envers Reinach. Le 30 avril, l’antidreyfusard procureur Bertrand, que nous avons déjà croisé, communiquait au Garde des Sceaux un rapport par lequel il lui faisait part du projet de réquisitoire définitif de son substitut tendant à clore par une ordonnance de non-lieu l’affaire de la plainte contre X. Il y faisait une synthèse de l’enquête qui, reprenant les révélations de l’instruction et des débats, actait que le mot « copie » était de la main de Berr et non de Reinach mais surtout que Lemercier-Picard avait réussi à délester Rochefort de 200 francs « pour lui permettre d’effectuer un voyage à Bruxelles où il devait trouver les documents intéressant le rédacteur en chef de l’Intransigeant ». Un voyage dont, bien évidemment, il était revenu « les mains vides » mais pas sans « avoir mené joyeuse vie ». Entre temps, Lemercier-Picard était revenu à la charge du côté des dreyfusards – et sans doute, pensons-nous (on le verra juste après), pour limiter les dégâts après la plainte déposée contre X. Il avait ainsi écrit (sous le nom de Picard) à Reinach le 18 janvier, puis à Zola (sous le nom de Lemercier-Picard) le 29 janvier et enfin à Séverine (sous le nom de Durandin) le 19 février. Et le 3 mars, il était retrouvé mort, pendu à la crémone de la fenêtre de sa chambre d’hôtel. 

Les 4 arguments d’Adrien Abauzit.
Pour montrer la culpabilité de Reinach et du « Syndicat », Adrien Abauzit met en avant 4 arguments :

  1. qu’il était inimaginable que « Lemercier-Picard, contre qui Reinach a porté plainte le 31 décembre 1897, [pût] se mettre à sa disposition le 18 janvier 1898 ».
  2. que « l’accusation portée contre du Paty est sans fondement et, à [s]a connaissance, n’a jamais été soutenue par quoi que ce soit d’autre ».
  3. que « bien que tout ait été fait pour nous faire croire que Lemercier-Picard a été l’agent de du Paty et d’Esterhazy, personne n’est dupe de ce scénario grotesque. D’abord parce qu’Esterhazy était un agent du Syndicat, ensuite, parce qu’il n’avait pas un sou en poche. On le voit mal dans pareille situation, faire appel à un faussaire à qui il n’avait rien à promettre ».
  4. que « le manque de spontanéité de Reinach, pour dénoncer la “tentative d’escroquerie” de Lemercier-Picard est éloquent ».

1. Il n’est peut-être pas aussi « inimaginable » que cela que Lemercier-Picard écrive le 18 janvier à Reinach pour lui offrir ses services bien que ce dernier ait porté plainte. D’abord, il faut insister sur le fait qu’en aucun cas la plainte ne visait nommément Lemercier-Picard mais qu’elle était contre X et, ensuite, que si cette lettre publiée dans La Fronde du 8 mars, qu’Adrien Abauzit ne donne pas à lire, était en effet une offre de service, elle était avant tout une tentative de disculpation et, à quelques jours de l’audience du procès intenté à Rochefort par Reinach, sans doute aussi dans la perspective aussi du grand procès à venir contre Zola, possiblement une manière de marché, un moyen pour lui de tenter de limiter les prévisibles problèmes qui l’attendaient :

À la suite des révélations parues dans l’Intransigeant à la date du 25 décembre écoulé, j’ai été accusé par une partie de la presse d’être l’auteur de la lettre chiffrée signée Otto.
En effet, mes démarches quelque peu embarrassées près des différents personnages auxquels je me suis adressé (par ordre) ont pu faire naître en leur esprit des doutes qu’il me tarde de détruire.
Je ne suis pas l’auteur du faux, je n’ai été que l’instrument d’une machination scandaleuse. Lié par des engagements jusqu’au prononcé du verdict du premier conseil de guerre [le procès Esterhazy], je ne pouvais m’y soustraire sans m’exposer aux rigueurs de ceux à qui je devais obéissance ; c’est la seule raison pour laquelle je n’ai pu me défendre contre l’accusation portée contre moi.
Aussi fidèlement que possible, j’ai rempli mes engagements, tandis que j’attends encore que ceux pour lesquels je me suis exposé aussi bénévolement remplissent le leur ; c’est pourquoi, aujourd’hui, je ne me crois plus tenu au secret ; aussi, vous me voyez tout à fait résolu à m’expliquer sur le rôle que j’ai joué à l’instigation de MM. du Paty de Clam et Fleury [sic pour Henry].
D’autre part, je me suis souvenu aussi que comme vous, j’étais israélite, qu’en raison des attaques dirigées contre nos coreligionnaires il était temps de sortir de la réserve que je m’étais imposée et qu’à la suite de mes révélations l’opinion publique reviendrait à de plus saines appréciations. Quels que soient les sentiments que vous nourrissez à mon égard, je n’hésite pas cependant à me mettre à votre disposition dans le but de vous être utile dans l’action que vous intentez à Rochefort. Il ne vous déplaira pas non plus de connaître sous quels auspices tous ces personnages ont agi. Avant de prendre celle détermination, j’ai cru prudent de mettre en lieu sûr toutes les pièces utiles à ma justification.
En conséquence, si vous croyez devoir m’entendre de vive voix, je me tiendrai demain à votre disposition. Vous n’y perdrez rien et M. Zola non plus.
Demain matin, vous serez en possession de la présente, je vous demanderai au téléphone à deux heures, vous me ferez part de votre résolution. En cette attente, je vous prie de bien vouloir agréer mes respectueuses salutations.

2. Contrairement à ce que dit Adrien Abauzit, l’accusation contre Du Paty a été portée à de nombreuses reprises et l’a été par les dreyfusards en un parfait ensemble. Il suffit de lire L’Aurore, Le Siècle, La Fronde, etc. qui donnent le « faux Otto » comme fait à l’instigation de l’État-major en général ou, comme on le voit ici dans la lettre à Reinach, en donnant les noms d’Henry et de Du Paty, ce dernier qui était à ce moment au centre de l’action puisque Gonse l’avait chargé, depuis le 16 octobre, de prévenir, protéger et encadrer Esterhazy. Mais si, en effet, sur la question Lemercier-Picard précisément, il n’existe que cette accusation dreyfusarde – et celle de Lemercier-Picard lui-même (le faux demeurant à prouver) –, celle en général contre Du Paty – de l’enquête contre Dreyfus de 1894 au procès Esterhazy – fut partagée. Elle est bien sûr l’œuvre des dreyfusards (voir le premier mémoire de Lazare et le « J’Accuse…! », pour ne citer que ces deux exemples) mais deviendra aussi et surtout celle de l’État-major. Elle sera principalement et fermement soutenue par Cuignet et Roget et il faut ainsi lire la note de Cuignet sur Du Paty de novembre 1898 (AN, BB19 82) qui le montre amplement et en montre toute la vigueur. Mais leur action était antérieure. Après la découverte du « faux Henry » et la mort de celui qui en assumait la responsabilité. Roget, Cuignet, Gonse ne voulurent pas que fût entachée la mémoire de l’auteur du « faux patriotique » et que les manœuvres qui apparaissaient au grand jour pussent être d’une manière ou d’une autre rattachée à la Section de statistique et plus largement à l’État-major. Du Paty, à cet égard, responsable de tout pour les dreyfusards – « l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire » comme l’avait dit de lui Zola –, serait le client idéal. Dans cette perspective, Roget et Cuignet ne ménageront pas leurs efforts et feront ainsi agir, dès sa prise de fonction, le ministre Zurlinden qui, le 7 septembre 1898, demandera au général Renouard « de procéder à une enquête sur les agissements de [Du Paty] soit dans l’instruction du procès de 1894, soit dans les événements qui se sont produits depuis l’ouverture de la campagne de révision en faveur de Dreyfus » (« Note adressée au gal Renouard pour le saisir de l’enquête sur les agissements du lt-colonel du Paty de Clam », AN, BB19 82. Repris dans « Dossier disciplinaire Du Paty de Clam », La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, Paris, Stock, 1899, t. II, p. 189). Du Paty sera entendu dès le 9 et – même s’il atténuera considérablement son rôle – ne cachera que peu de choses de ce qu’il avait fait : il reconnaîtra ainsi avoir fait partie de la rencontre du parc Montsouris, avoir fait la « carcasse » de la première lettre tout à fait hallucinante d’Esterhazy au président de la République, avoir aussi corrigé quelques passages de l’article « Dixi » (écrit par Esterhazy, publié dans La Libre Parole et qui pour la première fois révélait publiquement l’existence de Picquart et portait contre lui de graves accusations) et écrit la « note aux deux écritures » qu’avait révélée, document à l’appui, Esterhazy (ibid., p. 189-196). Mais si Du Paty ne dira pas tout, il expliquera clairement qu’il n’avait jamais agi que sous l’impulsion et les directives de ses chefs. Sans doute était-il attendu autre chose de lui et puisqu’il refusait – à la différence d’Henry ? – de faire le sacrifice qu’exigeait la discipline, il serait perdu, inexorablement. Le 10, Gonse transmettra immédiatement une note – étonnante succession de mensonges – dans laquelle il dégageait l’État-major, se dégageait surtout, et chargeait Du Paty (« Observations du général Gonse », 10 septembre 1898, ibid., p. 196-199). Du Paty, après ces « Observations », sera de nouveau entendu et pourra prendre la mesure de la manière dont on venait de l’abandonner. Et, après avoir tenté de résister, comprenant qu’il n’avait d’autre choix, bon soldat toujours, il se résignera :

Le général [Renouard]. – « J’admets qu’on ait eu l’intention de prévenir Esterhazy ; mais on ne l’a pas fait. »
Le lt-colonel [Du Paty]. – « Soit, mais je puis croire qu’on a voulu avoir un officier, libre de toute attache, pour le faire. »
Le général. – « En vous exprimant ainsi, vous formulez sur vos chefs une appréciation qui n’est pas admissible. Le gal Gonse était tout comme vous enclin à la générosité, mais il agit tout autrement. Il va voir le Ministre, il n’est pas autorisé à prévenir Esterhazy, il s’arrête. – Et vous, vous venez dire que l’on vous a choisi et mis au courant pour employer un moyen subreptice. Votre moyen de défense sera inscrit au procès-verbal. Toute la question roule sur ceci, répondez-nous sans ambages, ou je [vous] mets en présence du gal Gonse : Aviez-vous des ordres ? »
Le lt-colonel. – « Non, mais je sentais que l’on serait content que j’agisse. Il y avait une initiative à prendre et Henry me disait : il faut comprendre à demi-mot. »
Le général. – « Henry a bon dos. »
Le lt-colonel. – « Je n’insiste pas. »
Le général. – « En fait d’influence, il peut y avoir une influence réciproque. »
Le lt-colonel. – « Je m’élève contre cela, car cela amène à dire que j’ai suggéré à Henry la pièce fausse. Il est naturel que le chef du service des renseignements qui connaissait l’affaire, pût m’influencer, moi je ne le pouvais pas, car j’ignorais tout. »
Le général. – « Je n’entends parler ici que de vos rapports avec Esterhazy et dans ces rapports il m’est bien difficile d’admettre qu’Henry vous conduisait par la main. »
Le lt-colonel. – « Je ne veux pas parler d’Henry. Je me suis trompé dans mon appréciation. Aucune influence ne m’a poussé à faire ce que j’ai fait. » (« Procès-verbal du deuxième interrogatoire de M. le l[ieutenant]-colonel du Paty », 10 septembre 1898, ibid. p. 199-202.)

Renouard remettra son rapport le 11 et proposera que cet officier, qui avait commis de graves fautes, abusé sans doute par son « exaltation et [s]a tendance au romanesque », « son caractère ardent et son exagération bien connue », fût puni « sévèrement » : une « mise en non-activité par retrait d’emploi » (général Renouard, « Enquête sur les faits reprochés à M. le lt-colonel du Paty de Clam », 11 septembre 1898, ibid., p. 202-206). Un parfait abandon…

3. Dire qu’Esterhazy « n’avait pas un sou en poche [et qu’o]n le voit mal dans pareille situation, faire appel à un faussaire à qui il n’avait rien à promettre » est hors de propos. Il est bien évident qu’Esterhazy n’était pas l’employeur de Lemercier-Picard et, en dehors de Rochefort, personne, nulle part, jamais, n’a soutenu pareille fantaisie… ni Lemercier-Picard lui-même, ni les dreyfusards. Et il suffit de réfléchir, même rapidement, pour s’en convaincre : comment Esterhazy aurait-il pu être l’employeur de celui qui était chargé de fabriquer un faux censé prouver sa culpabilité ? Il suffit d’aller voir – puisque qu’Adrien Abauzit ne nous en donne pas le texte – la lettre du 18 janvier que nous venons de donner pour voir que Lemercier-Picard disait avoir agi uniquement à l’instigation de Du Paty et d’Henry – et donc « par ordre » de l’État-major. Quant à dire qu’Esterhazy « était un agent du Syndicat », qui est la thèse des antidreyfusards de Dutrait-Crozon à Adrien Abauzit, nous n’y reviendrons pas ici puisque nous l’avons déjà discutée à deux reprises en 2018 (ici et ici ; il faudra, cela dit, un jour, comme nous le faisons ici, prendre cela en détails pour en montrer la vanité et la vacuité).

4. Relativement à « l’éloquent » « manque de spontanéité de Reinach, pour dénoncer la “tentative d’escroquerie” de Lemercier-Picard », Reinach mit en effet un mois pour porter plainte. C’est vrai mais il n’est pas question de manque de spontanéité (qui à vrai dire n’expliquerai pas grand-chose)… Cette fois pas plus que les autres fois (quand on voit le nombre de tentatives d’escroqueries dont les dreyfusards furent la cible ou le nombre de pièges tendus ; la lecture de souvenir de Mathieu est à cet égard édifiante – voir par exemple, infra, le passage relatif à Donin de Rosière), Reinach n’avait de raisons de le faire. Mais surtout, il était conscient de la difficulté, en estant en justice, de fonder son action puisque, comme il l’expliquera dans son interview au Temps, se posait le problème technique que « le fait caractéristique de l’escroquerie (la demande d’argent) ou celui du faux (en signature) manquaient à ces tentatives ». C’est pour ces raisons qu’il avait décidé, comme il l’expliquera encore, cette fois dans son Histoire, de ne rien faire et d’attendre : de « garder la lettre chiffrée pour en accabler, au bon moment, les faussaires » (Paris, Robert Laffont, Bouquins, 2006, t. I, p. 773). Et s’il a finalement porté plainte, ce n’est que parce que diffamé par Rochefort, il avait décidé de l’assigner en justice et que cette assignation ne prenait son sens – les affaires étant connexes – qu’en l’accompagnant d’une plainte contre X pour la lettre qui était au centre du propos. Une double action en justice, d’ailleurs, au moment où allait se clore l’instruction Ravary, que regrettaient quelques amis, à l’image de Scheurer-Kestner qui écrivit à Reinach, le 28 [décembre 1897] pour lui dire que ses deux plaintes n’étaient « que des impedimenta » (BNF 24898, f. 280) et, le 30, pour regretter qu’il l’ait fait, considérant qu’« il n’y a aucun intérêt pour notre cause à ce que vous poursuiviez l’Intransigeant et son patibulaire directeur » (ibid., f. 284).

Mais le vrai n’argument n’est pas ici. Pour Adrien Abauzit, l’indication de l’assassinat se trouve dans ce qu’il considère comme le mobile : « Lemercier-Picard avait décidé de devenir bavard et de révéler quelques secrets dont la divulgation eut coûté cher aux dreyfusards ». Si on suit Adrien Abauzit, Lemercier-Picard se serait mis à parler et aurait pour cela contacté « le journal de gauche et féministe La Fronde »… de gauche et féministe, peut-être, mais surtout à la pointe du combat dreyfusard. Et celle qui signait l’article, Séverine, dreyfusarde d’une rare ferveur, avait accepté, après bien des hésitations, de rencontrer Lemercier-Picard, et l’avait accepté uniquement après avoir pris conseil de… Labori, l’avocat de Zola (« L’assassiné de la rue de Sèvres, 7 mars 1889 »). On a du mal à voir la logique de la manœuvre : si le but était de perdre les dreyfusards en révélant leurs secrets, pourquoi aller justement chez eux porter ses révélations ? Si Lemercier-Picard était allé voir les dreyfusards c’était bien au contraire – la chose semble frappée au coin du bon sens – pour faire quelques révélations – quelles soient vraies ou fausses – sur l’État-major. En témoigne cette autre lettre, que n’évoque pas Adrien Abauzit, lettre que Lemercier-Picard envoya à Zola pendant son procès et que publia la même Séverine dans son même « journal de gauche et féministe », le 25 octobre 1898 :

Paris, 29 janvier 98.
Monsieur,
La cause que vous défendez ne saurait plus longtemps me laisser dans l’indifférence. Admirateur de vos œuvres je professe, pour votre haute personnalité, le plus profond respect, c’est pourquoi, en présence de votre noble attitude dans l’affaire Dreyfus, je viens vous apporter un concours qui, dans les circonstances actuelles, étant donné le rôle d’agent que j’ai joué dans l’affaire Reinach-Rochefort, peut, au cours des débats engagés, et par mes révélations et par des documents en ma possession, apporter la plus vive lumière sur les agissements de plusieurs officiers de l’État-major général de concert avec Rochefort.
Qu’il me suffise pour le moment de vous dire que les ordres m’étaient transmis par ce dernier, dans une propriété Villa-Saïd [chez Rochefort]. À cette adresse, se tenaient les conciliabules auxquels j’assistais fréquemment et où se retrouvaient fréquemment le lieutenant-colonel Henry, Du Paty de Clam et Cie. Cette adresse, du reste, ne fut choisie qu’après que les trente jours d’arrêt furent infligés à Pauffin de Saint-Morel.
Ici, Je ne puis vous en dire plus, si vous croyez devoir donner une suite à ma proposition, ou plutôt si vous désirez m’entendre, je crois à l’avance pouvoir vous affirmer que vous n’en aurez pas de regret.
Ma déposition seule, justifiée du reste par des documents, suffirait à produire sur le jury une telle impression que, quel que soit son parti-pris contre les défenseurs de Dreyfus, il ne saurait se soustraire à l’obligation de faire éclater la vérité.
Si, après avoir consulté Me Labori, vous croyez devoir donner une suite, je vous serai très obligé de me fixer un rendez-vous, à moins que vous ne préfériez que je fasse ma déposition, en l’étude de votre défenseur.
Le cas échéant, veuillez tout simplement mettre sous enveloppe l’adresse où je vous rencontrerai, sans rien ajouter, sans signature, je comprendrai.
En cette attente, je vous prie de bien vouloir agréer, avec toute mon admiration, les respectueuses salutations de votre très humble serviteur,
LEMERCIER-PICARD. (« Lemercier-Picard »)

Adrien Abauzit nous dira sans doute que cette lettre doit aussi être « un faux grossier, comme les dreyfusards en ont tant produit ». Mais pour soutenir cela, à propos de cette lettre comme à propos de celle à Reinach du 18 janvier 1898 précédemment évoquée, il faudrait plus qu’une simple affirmation. On ne peut, ainsi, disqualifier un document sans apporter le moindre argument et sans avoir en mains la pièce en question (qui semble perdue)… Plutôt qu’un des faux dreyfusards qui n’ont jamais existé, il semble probable que cette lettre, comme la précédente à Reinach, était, quelques jours après l’audience du procès Reinach-Rochefort où il avait été largement mis en cause et au moment où se poursuivait l’instruction de la plainte contre X pour faux et usage de faux, une nouvelle tentative de Lemercier-Picard de tenter d’arranger ses propres affaires. 

Un nouvel élément.
Comme, contrairement à ce que soutient Adrien Abauzit, nous ne dissimulons rien de ce que nous découvrons, il nous faut, avant de conclure et de fermer ce dossier, ouvrir une dernière parenthèse et révéler un nouvel élément qui va nous faire ajouter un épisode supplémentaire au déroulé des événements que nous avons précédemment donné. Nous connaissons aujourd’hui – et Adrien Abauzit aussi, maintenant que l’essentiel vient d’être donné ici – tous les papiers relatifs au procès qui opposa Reinach à Rochefort, nous permettant de savoir ce que chacun avait déclaré devant la 9e Chambre. Malheureusement, si nous connaissons ce dossier important puisque la loi de 1881 interdisait les comptes rendus de presse dans les affaires de diffamation (article 39) , si nous connaissons aussi les lettres au ministre du procureur général Bertrand, rien ne subsiste de l’instruction. Aucune trace dans les archives de la Division criminelle du ministère de la Justice pas plus que dans ce qui subsiste des archives personnelles du juge d’instruction Bertulus ou du procureur Laurent-Atthalin. Ce que nous en savons nous est donné par le jugement, conservé aux AN (BB18 2047/7), qui fut publié en intégralité dans cinq journaux (et en extrait dans de nombreux autres) et par la lettre évoquée du procureur général. Quand Berr avait été entendu au procès, il avait expliqué à propos de la lettre que lui avait confiée Lemercier-Picard, nous l’avons cité : « J’ai refusé de la lui rendre et je lui en ai offert une copie qu’il a acceptée. – J’ai fait cette copie en ayant soin d’indiquer que c’était une copie et en écrivant, à l’angle gauche, le mot Copie, et je la lui ai remise ». Quand on lit le jugement, établi sur la base des débats mais aussi de l’instruction, on constate que Berr avait été plus précis lors de son audition par le juge Bertulus. Il y est bien question de remise, mais d’une remise par voie postale :

Berr lui proposa de lui en remettre une copie, ce qu’il accepta : que, rentré chez lui, Berr fit, sur papier écolier, la copie de la lettre chiffrée, ayant soin d’écrire à l’angle gauche de la feuille le mot copie » et qu’il l’envoya à l’adresse que Picard lui avait indiquée : M. Hadamard, 53, rue de Châteaudun.

« Hadamard, 53, rue de Châteaudun »… autrement dit Lemercier-Picard avait demandé que la copie lui fût envoyée au nom et à l’adresse du beau-père de Dreyfus ! Et cette copie, Lemercier-Picard l’avait récupérée puisque le jugement précise :

Attendu que la copie remise à Rochefort par le soi-disant Durand [le nom sous lequel Lemercier-Picard s’était présenté à L’Intransigeant], ayant été représentée à Berr, celui-ci la reconnut pour être celle qu’il avait faite de sa main et qu’il avait adressée chez Hadamard, 53, rue de Châteaudun […].

Qu’est-ce donc à dire ? Comment Lemercier-Picard avait-il récupéré la copie de sa lettre ? Le parfait voleur qu’était Lemercier-Picard déroba-t-il la lettre au concierge ? Cela serait possible mais est pour le moins douteux. Quel risque inconsidéré aurait-il pris et quelle chance insolente avait été la sienne de la récupérer…
Ou fut-ce un des concierges des Hadamard – qui travaillait pour la Sûreté, ainsi que nous le dit Mathieu Dreyfus dans ses souvenirs, ce que confirment les rapports de surveillance à laquelle l’avait soumis la Sûreté (AN F7 12473) –, qui intercepta la lettre et la remit à Lemercier-Picard qui était alors peut-être bien l’ancien de la Sûreté qu’il prétendait être ? La chose nous paraît aussi plus que douteuse.
La seule explication qui semble tenir est que Lemercier-Picard était en contact avec les Dreyfus. Mais s’il les connaissait, est-ce à dire qu’il était de connivence avec eux ? Cela est impossible parce que si tel avait été le cas quelle pouvait être la logique de tout cela ? Si le faux – puisqu’il est avéré – était un faux dreyfusard, il ne pouvait avoir que pour but de perdre Esterhazy puisque la lettre le montre en commerce avec les Allemands. La chose ne serait pas sans intérêt mais serait du point de vue d’Adrien Abauzit comme nous l’avons exposé précédemment , en totale contradiction avec sa thèse d’Esterhazy-agent-du-Syndicat. Si nous sommes plus raisonnables et que nous considérons Esterhazy pour ce qu’il est, c’est-à-dire un traître travaillant pour son propre compte et à la place duquel Dreyfus a été condamné, la chose a encore moins de sens. Bien sûr, si les dreyfusards étaient les faussaires dont parle Adrien Abauzit, faire faire un faux pour perdre Esterhazy pourrait s’entendre. Mais pourquoi faire faire à Lemercier-Picard un faux aussi grossier pour bientôt en dénoncer la grossièreté ? Pourquoi – puisque Mathieu Dreyfus, Scheurer-Kestner et Reinach sont censés être complices –, avoir fait faire auparavant à Lemercier-Picard la lettre au Radical du 6 novembre et attendre la dénonciation d’Esterhazy par Mathieu Dreyfus pour lui faire fabriquer le « faux Otto » ? Pourquoi, enfin, le faire porter à Rochefort, qui depuis qu’Esterhazy avait été dénoncé par Mathieu Dreyfus avait pris avec ferveur sa défense, et pourquoi présenter la « lettre Otto » comme un faux fait à leur demande ? Pour que cette dernière communication ait du sens, il faut absolument que l’histoire de Lemercier-Picard repenti soit exacte. Mais quel pouvait être le scénario d’un tel plan, à quelle logique pouvait-il obéir et pour quel résultat ? Lemercier-Picard, donc, trahit ses anciens employeurs et porte à L’Intransigeant le faux qu’ils lui ont fait faire pour perdre Esterhazy et révèle à Rochefort le dessous des cartes. L’Intransigeant publie un premier article, puis un deuxième, puis un troisième, puis un quatrième, puis un cinquième mettant Reinach dans l’obligation, pour ne pas perdre la face, de porter plainte contre Rochefort et contre x pour un faux… dont il est le commanditaire !?! Une enquête est ouverte. Reinach invente donc une histoire, celle d’un Lemercier-Picard faussaire qui n’ayant pas réussi avec eux est allé trouver l’autre camp. Malin comme tout, il révèle même la bourde relative au Bordereau à ceux qui ne l’avaient pas vue !?! Ce serait extraordinaire et d’autant plus extraordinaire que la chose révélerait une bourde plus extraordinaire encore : la copie de la lettre que possède Rochefort, et qui lui a été laissée par Lemercier-Picard, est de la main de Berr. Berr, dans cette fable, nécessairement complice est alors le prétendu intermédiaire entre Lemercier-Picard et Reinach, et, entendu par le juge, annonce qu’il a fait une copie de la lettre qui est dans le dossier du juge, et que cette lettre il l’a rendue à Lemercier-Picard en la lui envoyant chez le beau-père de Dreyfus !?! Dans l’histoire de la bêtise, révélant ainsi la connivence que personne, s’ils s’en étaient tus, n’aurait pu connaître, les dreyfusards rafleraient tous les prix ! Et quid des lettres à Reinach et à Zola ? Et puis quel plan compliqué : lettres, visites qui ne pouvaient que compromettre les amis… à moins que tous fussent complices. Mais cela reviendrait à dire que Ranc, Rodays, Berr, Reinach, Sever, Mathieu Dreyfus, Scheurer-Kestner auraient menti – nous le disions plus haut – dans leur correspondance du moment, leurs souvenirs et même leurs notes quotidiennes (comme celle de Scheurer-Kestner, qu’on lira à la suite, publiée ici pour la première fois) et menti aussi face aux juges dans un ensemble tout à fait surprenant de cohérence. Oh ! bien sûr, on nous parlera sans doute du dreyfusisme de Bertulus, « pitre et […] faux témoin », chargé de l’instruction… Mais Bertulus ne s’en tait point et cette information de la lettre transmise par voie postale au beau-père de Dreyfus, il la consigne dans son rapport transmis aux juges de la 9e chambre : Richard, Chéreau et Dauga qui ne pourront être accusés d’être complices, eux qui condamneront Rochefort au minimum de la peine d’emprisonnement prévu par la loi, excipant de sa bonne foi, circonstance atténuante, et au motif, dit le jugement, « qu’à l’époque où les articles incriminés ont paru, les esprits étaient vivement surexcités par les entreprises dirigées contre l’autorité de la chose jugée et les procédés obliques et irréguliers employés pour la battre en brèche ». Rien ne tient.
Pour comprendre tout cela il n’y a qu’une explication plausible que nous pouvons proposer à la lumière d’autres documents que nous n’avons pas encore convoqués. Dans son interview au Temps, Reinach raconte que Mathieu lui avait dit, à cette époque, « qu’il avait été, depuis assez longtemps, sollicité par L. P…., à plusieurs reprises, qu’il s’en était tout de suite méfié et qu’il le tenait pour un escroc ». D’un autre côté, dans ses souvenirs, Mathieu Dreyfus nous donne des précisions au sujet de leur première rencontre : 

M. Mendel, ministre officiant du rite portugais israélite à Paris vient vers le 20 novembre trouver M. Hadamard. Il le pria d’écouter les confidences d’un nommé Picard qui avait été au service du Bureau des renseignements.
Il fut convenu que nous irions, M. Hadamard et moi, le lendemain matin au domicile de M. Mendel, pour nous y rencontrer avec Picard.
Picard fut exact au rendez-vous et raconta les faits suivants :
Chargé par le colonel Sandherr de surveiller le commandant Esterhazy, il le vit un soir prendre le train de Bruxelles, accompagné d’un autre individu et d’une femme.
Arrivés à Bruxelles, ils descendirent au Grand Hôtel.
Le lendemain matin, grâce à la complicité d’un garçon de l’hôtel qu’il connaissait, Picard, profitant d’une absence d’Esterhazy et de la dame qui l’accompagnait, pénétra dans leur chambre.
Il ouvrit une valise qui leur appartenait et y trouva une dépêche chiffrée dont il s’empara. Afin d’authentifier le papier il crut devoir enlever un écrin qui contenait une paire de boucles d’oreilles en diamant.
Esterhazy et ses compagnons repartirent pour Paris le jour même.
Picard partit avec eux. Le lendemain matin il alla au ministère de la Guerre rendre compte au colonel Sandherr du résultat de son voyage.
Il lui remit la copie de la dépêche chiffrée et c’est l’original de cette dépêche qui, disait-il, était la preuve de la culpabilité d’Esterhazy, qu’il voulait remettre entre les mains du général de Pellieux, si je le citais comme témoin.
Les yeux fuyants de cet homme, son attitude louche, m’inspirèrent immédiatement la plus grande défiance.
Puis les raisons qu’il nous donna pour expliquer la remise au colonel Sandherr de la copie de la dépêche, au lieu de l’original, le vol de la paire de boucles d’oreilles et surtout l’insistance qu’il mit à vouloir que je le citasse comme témoin, toutes ces impressions me décidèrent à l’éconduire.
Je lui dis : « Si le récit que vous nous avez fait est exact, allez trouver le général de Pellieux et faites-lui votre déclaration. » (L’Affaire telle que je l’ai vécue, Paris, Grasset, Cahiers rouges, 2017, p. 143-144).

Nous pensons qu’en confiant ce récit au papier quelques années après, Mathieu Dreyfus a omis un épisode qui pourrait être la clé du mystère que nous tentons d’éclaircir. Mathieu, en effet, avait refusé de donner suite à la très suspecte proposition de Lemercier-Picard mais avait failli, telle est notre hypothèse, le temps de quelques dizaines d’heures, tomber dans le piège que le faussaire lui avait tendu. Il est une certitude que, le 25 ou 26 novembre, Mathieu Dreyfus avait entretenu Scheurer-Kestner de la proposition de Lemercier (l’histoire qui n’est nulle part ailleurs des boucles d’oreilles l’indique) et il semble bien que le faussaire leur avait joué un tour de passe-passe à sa façon. Il existe en effet une page – inédite – des notes quotidiennes de Scheurer-Kestner (conservée au musée de Bretagne dans le fonds Roumieux provenant de madame Scheurer-Kestner). dans laquelle on peut lire :

Musée de Bretagne, 995.0070.49

On cherche à [obtenir] de Picard qu’il autorise la publication de cette pièce avec son hostorique [sic]. À l’heure actuelle il hésite encore.

Il est donc clair que Scheurer-Kestner avait été abusé par le « faux Otto » et que sans doute Mathieu l’avait aussi été par un Lemercier-Picard, parfait finaud, qui jouait alors l’indécis. C’est le lendemain de cette note, 27 novembre, que Reinach avait découvert la supercherie, c’est ce même 27 novembre qu’il avait écrit à de Rodays et à Berr pour les engager à la prudence, c’est ce même 27 novembre que Berr avait envoyé sa copie à Lemercier-Picard à l’adresse qu’il lui avait donnée, et c’est ce même 27 novembre que Reinach, comme nous l’apprend la lettre de Bertrand au Garde des Sceaux, était allé voir Scheurer-Kestner pour le mettre en garde. Scheurer-Kestner dut parler à Mathieu Dreyfus, et Reinach aussi assurément puisque nous savons qu’à cette époque les deux hommes se rencontraient quotidiennement (Reinach, Histoire de l’affaire Dreyfus, Paris, Robert Laffont, Bouquins, 2006, t. I, p. 700). Le 28, Lemercier-Picard avait dû venir récupérer sa lettre chez les Dreyfus, lettre qui lui fut rendue, avant de le congédier et après lui avoir dit de ne plus revenir et que s’il avait quelque chose à dire, le mieux serait qu’il s’adressât directement au général de Pellieux, officier chargé de l’instruction de la plainte portée contre Esterhazy. Et c’est pour cela, et après avoir tenté à nouveau sa chance auprès du Radical, que vers le 20 décembre, Lemercier-Picard, comprenant qu’il n’aboutirait pas de ce côté, était allé porter la copie qu’il avait récupérée à Rochefort. 

Lemercier-Picard ?
Alors ? Quel est le mot de la fin de cette incroyable histoire ? Quel fut le rôle de Lemercier-Picard dans l’Affaire ? La version antidreyfusarde que semble reprendre ici Adrien Abauzit d’un Lemercier-Picard agent repenti (ou non) du « Syndicat » n’est pas défendable, en tous cas pas sur la base du peu qu’il nous en dit et surtout après tout ce que nous venons de voir.

La version d’un Lemercier-Picard faussaire, tentant sa chance de tous côtés en donnant à ses interlocuteurs ce qu’ils pourraient aimer avoir pour leur soutirer de l’argent est tout à fait crédible et peut être accréditée par l’apparition tardive du « faux Otto » après la dénonciation d’Esterhazy par Mathieu Dreyfus. Elle est à notre point de vue la version à retenir et celle dont nous avons proposé le déroulé.
Cela dit, la dernière version, qui est celle des dreyfusards en une parfaite unanimité, celle d’un Lemercier-Picard agissant pour la Section de statistique et l’État-major, ne peut pourtant pas être totalement à exclure… en ce moment précis surtout où, Scheurer-Kestner ayant promis de ne pas parler avant la mi-novembre, l’État-major faisait feu de tout bois pour conserver la condamnation de Dreyfus, impliquer Picquart et sauver Esterhazy : visites et informations données aux journaux amis quand ce n’était comme pour les deux articles « Dixi » des papiers tout rédigés, lettres écrites par Esterhazy sous la dictée des Gonse, Henry et Du Paty au ministre de la Guerre, au chef d’État-major, au président de la République, etc. Adrien Abauzit pourra, peut-être, aller chercher le général Gonse et le général Roget à la rescousse, tous deux qui – le premier devant la Cour de cassation et le second à Rennes –, avaient dit que jamais Lemercier-Picard n’avait été employé par le service des renseignements. Adrien Abauzit pourra même, s’il se décide un jour à aller voir les archives (en l’occurrence ici au SHD), citer le rapport Valdant qui conclut que « jamais Lemann n’a été un agent du service des renseignements même temporairement » (DE 2022 PA 81/3). S’il le fait, il lui faudra alors tenter d’éclaircir deux points : si Lemercier-Picard ne fut jamais employé par la Section de statistique pourquoi donc, en 1903, à la question « Qu’a-t-on fait faire à Lemercier-Picard ? », question que posait le général André, Gribelin, archiviste de la Section de statistique, put répondre : « Soupçonne qu’on lui a fait faire le faux » ? Gribelin parlait ici du « faux Henry » et sans doute se trompait-il. Mais disant cela, et c’est ce qui nous intéresse, il reconnaissait de fait que Lemercier-Picard n’était pour le moins pas inconnu à la Section de statistique.
Le second point est plus encore intéressant et nous oblige à ouvrir une longue parenthèse qui nous montrera pour la première fois (il y en aura d’autres ici) ce que valent les témoignages du général Roget, source habituelle d’Adrien Abauzit. Le 14 janvier 1899, La Libre Parole révéla, et mit au défi de démentir, que le lieutenant-colonel Cordier, ancien second de Sandherr à la Section de statistique et devenu dreyfusard, avait écrit à Mathieu Dreyfus le 26 novembre 1896 pour lui offrir ses services (Albert Monniot, « leurs témoins »). Le 3 février, devant la Cour de cassation, le général Roget déclarait :

J’avais l’intention de parler à la Cour du nommé Lemercier-Picard, l’auteur de ce faux, parce qu’on a voulu insinuer, dans diverses circonstances, que cet individu, de son vrai nom Lehmann [sic] (Moïse) avait été un agent du Service des renseignements au ministère de la Guerre ; mais, comme la Cour paraît édifiée au sujet de ce personnage, qui n’était qu’un imposteur et un escroc, il est inutile que je dise ce que je sais de lui, je me bornerai à dire qu’un nommé Lehmann (je ne sais pas si c’est le même) paraît avoir été l’intermédiaire du lieutenant-colonel Cordier lorsque cet officier cherchait à se mettre en relations avec Mathieu Dreyfus pour lui fournir les moyens de prouver l’innocence de l’ex-capitaine Dreyfus. Il existe, en effet, au ministère de la Guerre, une lettre qui parait être incontestablement du colonel Cordier et dans laquelle on faisait des offres de service. La lettre est arrivée au ministère par l’intermédiaire de l’Administration des Postes, comme lettre tombée au rebut, la suscription qu’elle portait n’ayant pas permis de trouver Mathieu Dreyfus à Belfort. (tome I, p. 639). [les gras sont de nous]

Roget portait ici – avec toute l’autorité de sa parole d’officier général – une accusation très grave. Quand Cordier l’apprit, par la lecture du Figaro en date du 7 avril, il déposa immédiatement plainte contre X. Le 22 juillet, après instruction, le juge Boucard rendit l’ordonnance suivante :

Nous, Henri Boucard, juge d’instruction au tribunal de première instance du département de la Seine, vu la procédure instruite – contre X., inculpé de faux en écriture et usage, vu le réquisitoire de Monsieur le procureur de la République en date du 21 juillet 1899 ;
Attendu que, dans sa déposition du 3 février 1899, devant la chambre criminelle, le général Roget a fait allusion à une lettre qui se trouvait alors dans les archives du ministère de la guerre, et dans laquelle, il était fait des offres de service à Mathieu Dreyfus. Que, d’après lui, l’auteur de cette lettre paraissait « incontestablement » être le lieutenant-colonel Cordier. 
Attendu, que ce dernier, après la publicité donnée par le journal Figaro à la susdite déposition a porté, le 8 avril 1899, entre les mains de M. le procureur de la République une plainte en faux et usage, et s’est constitué partie civile ;
Attendu que la lettre incriminée datée du 26 novembre 1896, et adressée à « M. Mathieu Dreyfus, fabricant à Belfort » était signée d’un simple paraphe :
Attendu que, devant nous, le général Roget a déclaré qu’en attribuant cette lettre au lieutenant-colonel Cordier, il n’avait fait que s’en rapporter aux affirmations d’officiers attachés au service des renseignements et dont il indique les noms ; 
Attendu que ceux-ci ont été entendus ainsi qu’un rédacteur du ministère dont le témoignage avait été invoqué par eux-mêmes comme devant être très catégorique. Tous se sont expliqués d’une façon des plus évasives sur les propos qu’on prétendait tenir d’eux : – Chacun se retranchant derrière une simple opinion personnelle, fondée sur des présomptions morales ou sur des appréciations vagues émises autour de lui. – Aucun ne maintenant, à l’égard du lieutenant-colonel Cordier, les allégations nettes et précises qui lui étaient prêtées. 
Attendu, d’autre part, que le sieur Lehmann, directeur du séminaire israélite de la rue Vauquelin dont il était parlé à deux reprises dans la lettre incriminée, a formellement reconnu dans l’écriture et le paraphe de celle-ci, l’œuvre d’un individu qu’il ne connaissait pas et qu’il a pensé, depuis, n’être autre que le nommé Lemercier-Picard, ce dernier surtout lui ayant, à une époque voisine du mois de novembre 1896, adressé une ou deux lettres pour le prier de le recevoir.
Attendu que cet individu s’était présenté à lui en se donnant comme ancien agent du service des renseignements, et désireux d’entrer en relations avec Mathieu Dreyfus pour lui faire des communications importantes relatives à la condamnation de son frère,
Attendu que c’est Lehmann qui, détail intéressant à retenir, a indiqué à son visiteur l’adresse inexacte de Mathieu Dreyfus « fabricant à Belfort » telle quelle est libellée sur l’enveloppe ;
Attendu que le sieur Lehmann a reconnu en outre dans la photographie de Lemercier-Picard que nous lui avons représentée, celle de l’individu qu’il a reçu dans les circonstances ci-dessus rappelées ; que la dame Bernard, au surplus, concierge du séminaire israélite a également, dans cette photographie, reconnu le visiteur, qu’elle a elle-même introduit auprès du sieur Lehmann :
Attendu que l’auteur de la lettre incriminée est resté inconnu, que d’après les témoignages qui précédent, il parait n’être autre que Lemercier-Picard ; – que ce dernier étant décédé, l’action publique en ce qui le concerne serait dans tous les cas éteinte.
Attendu que l’inculpation ne parait pas établie, et que l’auteur présumé de la lettre incriminée est décédé, vu les articles 128 et 2 du code d’instruction criminelle, déclarons n’y avoir lieu à poursuivre et ordonnons que les frais seront supportés par le lieutenant-colonel Cordier, partie civile, fait à Paris, le vingt-deux juillet mil huit cent quatre-vingt-dix-neuf.
Signé: Boucard. (presse du 27 juillet 1899) [les gras sont de nous]

En dehors du fait de nous montrer la grande activité de Lemercier-Picard, ce que révèle cette ordonnance est édifiant relativement à la valeur des affirmations de Roget. Roget porte une accusation grave, selon ses propres paroles « incontestabl[e] », contre un camarade. Interrogé, il explique ne rien savoir précisément et renvoie vers des subordonnés qui n’ont pas plus à dire que lui. Une accusation diffamatoire, gratuite et non fondée, qui ne repose que sur la parole de Roget et que l’enquête révèle pour ce qu’elle est. Et curieuse histoire vraiment que celle de cette « lettre […] arrivée au ministère par l’intermédiaire de l’Administration des Postes, comme lettre tombée au rebut, la suscription qu’elle portait n’ayant pas permis de trouver Mathieu Dreyfus à Belfort ». Curieuse dans la mesure où l’usine des Dreyfus était très connue à Belfort et que nous étions à une époque où les Postes & Télégraphes faisaient preuve d’une incroyable efficacité quand il s’agissait de retrouver un destinataire. Combien de lettres simplement adressées « Mathieu Dreyfus, Paris » lui sont-elles parvenues sans encombre… et Paris n’est pas Belfort…

Mais admettons que la lettre n’ait pas été distribuée à son destinataire. Quatre questions se posent alors.
1° Pour quelle raison les Postes &Télégraphes, en admettant qu’ils n’aient pas trouvé la Filature Raphaël Dreyfus et Cie connue de tous, ont-ils décidé d’adresser la lettre tombée au rebut au ministère de la Guerre ? Les P&T avaient donc eu connaissance de ce qu’elle contenait ou fut-ce de ces hasards qui font si bien les choses ? Et pourquoi cette unique lettre puisqu’il n’en existe aucune autre réadressée par les P&T dans les archives du ministère ?
2° Comment expliquer qu’il ne subsiste aucune trace dans les archives de la Section de statistique et plus généralement dans celles du ministère de la Guerre de cette lettre depuis sa restitution par le Parquet le 14 avril 1899 (lettre du procureur général Bertrand au Garde des Sceaux du 14 avril 1899, AN, BB18 2047/8) ? Pourquoi n’est-elle plus à la place à laquelle elle devrait être ?
3° Comment cette lettre jamais parvenue à Mathieu Dreyfus mais qui se retrouve à la Section de statistique a-t-elle pu aussi se retrouver entre les mains des journalistes de La Libre Parole qui en révélèrent l’existence ?
4° Qui pouvait avoir intérêt à faire fabriquer par Lemercier-Picard – puisque le faux est avéré et son auteur identifié – une lettre qui était une offre de service à Mathieu Dreyfus et qu’on affirmait émaner de celui, à l’État-major, qui était devenu dreyfusard ?…
Tout cela est vraiment curieux. Et on ne pourra dire ici que les dreyfusards ou le fameux « Syndicat » aient pu y être pour quoi que ce soit… Fermons la parenthèse.

Si nous penchons donc pour la deuxième version, celle du Lemercier-Picard franc-tireur, il n’est toutefois pas irraisonnable de penser que toute cette histoire ne put être qu’un grossier piège tendu à Mathieu Dreyfus et à ses soutiens afin de les compromettre. C’est ainsi, en tout cas, que Mathieu Dreyfus comprit cette histoire :

Le but que poursuivait le Bureau [des renseignements] était de me faire verser à l’enquête un document apocryphe avec lequel on espérait me confondre en en établissant la fausseté. (L’Affaire telle que je l’ai vécue, op. cit., p. 144).

La mention du bordereau et les fautes de la lettre trahissaient le faux ; la date de la lettre et de son prétendu vol par Lemercier-Picard en garantissait la certitude. Car il aurait en effet suffi de consulter le dossier du personnel d’Esterhazy pour constater qu’il n’aurait pu être à Bruxelles et se faire voler par Lemercier-Picard en décembre 1893 puisqu’il avait passé tout le mois au lit, terrassé par « une bronchite assez sérieuse dont il n’est pas encore remis » ainsi que le précisait sa feuille de notes de décembre 1893 rédigée en janvier 1894 (SHD, 5 Ye 84423)… En communiquant cette lettre qui faisait agir Esterhazy à un moment où il était cloué au lit, éclatait le faux dont la responsabilité ne pourrait jamais incomber, s’il la révélait, qu’au seul Mathieu Dreyfus. Et à moins qu’il ne se fût agi d’un formidable hasard, qui donc pouvait connaître cette information ?

Assassinat ou suicide ?
Tout cela dit, il nous faut conclure et aborder le dernier point, celui qui est à l’origine du livre d’Adrien Abauzit : Lemercier-Picard a-t-il été assassiné ? Mais se pose-t-elle vraiment, cette question, quand on lit le rapport du procureur Bertrand, dont nous avons déjà cités quelques extraits. Déjà, dans ce rapport, nous sont donnés un certain nombre d’informations qui nous permettent de corriger ce qu’Adrien Abauzit, sous l’inspiration de Dutrait-Crozon, écrit dans son troisième volume :

Le juge dreyfusard Bertulus – que dans mon premier ouvrage je qualifie sans être trop sévère de pitre et de faux-témoin –, chargé de l’instruction, ne se le fait pas dire deux fois et rend le 3 avril une ordonnance de non-lieu dans l’affaire Reinach/Lemercier. On ne saura donc jamais, officiellement, le fin mot de cette curieuse histoire… (p. 82)

Bertulus fut en effet chargé de l’instruction mais c’est sur le réquisitoire du substitut Vignon et avec l’assentiment de l’antidreyfusard procureur général Bertrand que fut rendue l’ordonnance de non-lieu au sujet de la plainte de Reinach qui n’était pas contre Lemercier-Picard mais contre X. Et s’il y eut non-lieu, ce ne fut que parce que, comme le stipulait le réquisitoire en question, « l’origine de la pièce incriminée est restée inconnue » et « rien ne permet de démontrer juridiquement que la lettre chiffrée soit fausse, et aucun élément décisif d’appréciation à cet égard n’a été fourni […] ».
Et quant à la mort de Lemercier-Picard, « constatations nécessaires » puisque Lemercier-Picard se disait persécuté et qu’il « avait été trouvé pendu à la crémone de la fenêtre de la chambre de son hôtel, les pieds touchant la terre, et les jambes légèrement repliées », Bertrand concluait :

M.M. les docteurs Brouardel et Socquet ont été commis à cet effet par M. le Juge d’Instruction et leurs conclusions sont ainsi formulées : « 1° La suspension a eu lieu pendant la vie. Les lésions sont celles que l’on retrouve dans l’asphyxie par pendaison.
« 2° On ne constate aucune trace de violences sur les différentes parties du corps permettant de supposer qu’une lutte ait précédé sa pendaison ».
D’autre part, M. Ogier, chimiste expert désigné pour examiner la question de savoir si Léman [sic] avait été empoisonné, s’est prononcé d’une manière aussi catégorique dans les conclusions de son rapport ainsi conçu :
« L’analyse chimique de viscère de Léman [sic] n’a révélé aucun fait permettant de supposer que le dit Léman [sic] aurait subi un empoisonnement ».
Il est donc établi que Léman [sic] s’est volontairement donné la mort […] (AN, BB18 2047/7) [les gras sont de nous] [ajout du 21 décembre : L’intégralité du rapport se trouve dans Reinach, Histoire de l’affaire Dreyfus, op. cit., t. I, p. 1117-1120)]

Passons au suivant.

Le « patriote Syveton »
Syveton, député de la Seine, prend place dans la galerie macabre d’Adrien Abauzit mais doit être considéré à part. Même s’il est étroitement lié à l’Affaire ne serait-ce que parce qu’il fut le principal animateur de la Ligue de la Patrie française, sa mort, selon Adrien Abauzit qui reprend une thèse développée à l’époque, ne serait, cette fois, pas l’œuvre du terrible « Syndicat » mais celle du Grand Orient de France (ce qui sans doute revient au même). En quatre pages, qui sont essentiellement une citation, Adrien Abauzit pense régler une question compliquée, qui a fait l’objet d’une importante littérature, en concluant d’un : « il me semble que tout est dit ». Des autres thèses qui furent proposées, Adrien Abauzit ne dit rien ou presque, évoquant juste au détour d’une ligne les « rumeurs infâmes » dont Syveton avait été le sujet et l’objet et qui avaient été avancées pour expliquer le suicide qui fut la thèse officielle : affaires de mœurs scabreuses et très larges ponctions dans la caisse de la Patrie française qui ne sont pas des « rumeurs infâmes » et dont la réalité est une forte probabilité pour les premières et a été a largement prouvée pour les secondes. Suicide ? crime domestique ? La seule chose dont nous pouvons être sûrs et que nous n’en savons rien et que cette affaire, incroyablement embrouillée, demeurera incertaine. Mais ce dont nous sommes sûrs aussi est que la thèse du crime maçonnique que défend Adrien Abauzit ne tient pas ou dans tous les cas ne tient pas sur l’unique base du témoignage tardif de François Maurice que cite longuement Adrien Abauzit et qui constitue l’unique argument de son propos… Comment François Maurice, qui se présentera plus tard comme l’exécuteur des hautes œuvres du GOF, aurait-il pu desceller la cheminée de cuivre du cabinet de travail de Syveton, ainsi qu’il le raconte, quand cette cheminée qui ne fut jamais de cuivre ne fut pas trouvée descellée lors des constations de police (rapports dans Archives PP, B/A 1276) ? Il nous semble que tout est dit…

Pour conclure ce chapitre, il ne nous semble pas nécessaire d’en ajouter ni à propos de ces prétendus assassinats du « Syndicat » ni de la manière dont est construite l’argumentation des antidreyfusards depuis les premiers articles de La Libre Parole et de L’Intransigeant jusqu’à aujourd’hui. Mais avant de passer à la suite, nous aimerions faire découvrir à Adrien Abauzit encore un document qu’il ignore. En octobre 1902, un dreyfusard oublié mais qui avait été assez actif, Pierre, dit Pol, Martinet, avait écrit à Dreyfus pour lui demander une aide financière afin de mener à terme une petite enquête qui devait prouver la pertinence de sa compréhension de quelques-uns de ces décès :

Le député Chaulin-Servinière est l’homme qui avait poussé le capitaine Lebrun à inventer les faux aveux. Chaulin se repentait. Il voulait tout dire. Il l’avait proclamé dans la salle des Pas-Perdus de la Chambre. La nuit même qui suivit l’esclandre qu’il avait causé au Palais-Bourbon, il fut jeté par la portière d’un wagon sur la voie de chemin de fer. Par qui ? Par l’officier qui était dans le même compartiment. Cet officier est le même homme qui a étranglé Lemercier-Picard. C’était l’âme damné d’Henry. C’est peut-être aussi celui qui a poussé le rasoir d’Henry (musée de Bretagne, 978.0023.2463).

Tout cela est grotesque et ne résiste pas deux minutes à l’examen… pas plus que n’y résistent, quand on va voir les documents, les prétendus assassinats du terrible « Syndicat »…

Eugène d’Attel II et Picquart syndicataire
Pour continuer notre lecture commentée, il nous faut revenir sur le cas d’Attel et sur nos « sophismes » à son sujet même si après ce que nous avons développé il nous semble téméraire de continuer à soutenir de bonne foi que d’Attel a été assassiné. La chose est nécessaire en ce qu’elle constitue une parfaite introduction à la suite.
Dans ce nouveau volume, Adrien Abauzit réagit à ce que nous écrivions dans notre précédent post, à savoir que :

Les dreyfusards l’auraient donc assassiné et ce qui est extraordinaire c’est qu’ils l’auraient assassiné à un moment où ils n’existaient pas. Car en effet, qui était dreyfusard en 1895 ? La famille Dreyfus, Forzinetti et Bernard Lazare. C’est tout !

Ceux qui connaissent, même un peu, l’affaire Dreyfus savent – indépendamment du fait que le mot n’apparaîtra qu’à la toute fin de 1897 – qu’il est anachronique de parler de dreyfusards avant l’Affaire politique (1896-1899) parce qu’après la condamnation de Dreyfus et avant la publication du premier mémoire de Bernard Lazare personne n’avait de raison de douter du bien-fondé du verdict de 1894. Personne à l’exception de Lazare et de Forzinetti qui avait eu le prisonnier sous sa garde et n’avait pu voir en lui, en l’observant et en l’écoutant, autre chose que la victime d’une lamentable erreur. Adrien Abauzit n’est pas d’accord, et ironise :

Est-ce vraiment à ce genre de conclusion comique que l’on aboutit lorsqu’on « adopte les méthodes des historiens » ? Si tel est le cas, il faut vraiment s’entendre sur la notion d’historien…

Car, pour lui, la chose ne peut faire le moindre doute : les dreyfusards existaient déjà à ce moment et étaient très actifs puisque Picquart, dès son arrivée à la tête de la Section de statistique, en juillet 1895, était « déjà au service du Syndicat ».
Nous allons entrer dans cette discussion mais avant il nous faut ouvrir une parenthèse. Admettons qu’existât ce « Syndicat » qui nourrit les rêves antidreyfusards et qu’il existât dès juillet 1895 et admettons aussi que ce « Syndicat » ait pris d’Attel pour cible et l’ait assassiné. Admettons, comme nous le dit Adrien Abauzit dans son dernier volume, que le « Syndicat » ait commis ce crime pour « effacer les preuves, indices et témoignages gênants […] en cas de nouveau procès » (p. 43). Il faudrait, déjà, alors juste pouvoir trouver une réponse à cette première question : comment les dreyfusards auraient été au courant que d’Attel avait reçu les confidences de Dreyfus puisqu’à l’exception d’Anthoine et de Mitry – ceux par qui la chose sera connue en… 1898 (nous en reparlerons bientôt) –, personne, jamais, n’en entendit parler ? D’Attel, comme le révèle l’enquête que demandera en février 1898 le colonel Féry, n’en laissa jamais la moindre trace, et ses camarades proches, les archivistes de la Place de Paris Roulier et Catherinet par exemple, témoigneront que d’Attel n’avait « jamais prononcé devant nous une parole, ni fait une allusion relativement à la mission qui lui avait été confiée » (SHD, DE 2022 PA 81/2). Ce n’est qu’en janvier 1898, deux ans après la mort de d’Attel, que son prétendu témoignage, pour la première fois, apparaîtra dans la presse quand seront mobilisés un certain nombre de « témoins » (nous en reparlerons) et systématiquement écartés les témoignages discordants tels que celui que nous venons d’évoquer, qui n’avait jusqu’à ce jour jamais été cité et qui dormait, enfoui dans les papiers du général Roget où nous l’avons trouvé. 
Cela dit, revenons à notre sujet. Adrien Abauzit donc, reprenant l’argumentation de Cuignet répétée depuis par tout antidreyfusard qui se respecte, donne trois « preuves » de la complicité de Picquart dès son arrivée à la tête de la Section de statistique : « la lettre C.C.C. » et les deux enquêtes concernant Hecquet d’Orval et Donin de Rosière, enquêtes menées par Picquart dans le but « de substituer un faux coupable à Dreyfus ». Voyons donc ces trois points.

La Lettre « C. C. C. »
Pour mémoire, il s’agit d’une lettre qui avait été présentée à Picquart dès son arrivée à la tête de la Section de statistique, lettre provenant d’une informatrice italienne qui signalait qu’un de ses compatriotes, un major, était ami de Dreyfus « depuis quatre ans » et que chez un autre officier supérieur se trouvaient deux lettres de Dreyfus de 1892 et 1893. Adrien Abauzit cite pour cela Delaroche-Vernet qui avait transmis en son temps le document à Picquart et avait raconté à Rennes comment le tout nouveau chef de la Section de statistique, au motif que la dame demandait trop cher – « motif absurde », nous dit Adrien Abauzit – et que ses chefs, selon ce qu’il en dira, l’ayant engagé à s’en méfier, avait décidé de ne rien faire de cette lettre comme des autres communications qu’elle aurait pu faire. Une lettre que Picquart aurait même, selon le général Roget, fait disparaître du dossier… Sur cette base, Adrien Abauzit, dans son premier volume, suivant son habituelle propension à prendre le plus court chemin vers la conclusion, écrit :

Le colonel Picquart ne leurre que les personnes qui ont intérêt à l’être. Il apparaît qu’il n’a pas craint d’étouffer une piste qui pouvait coûter cher à Dreyfus. Cette attitude injustifiable de la part d’un professionnel nous permet de déduire que dès sa prise de fonction, Picquart était l’agent du Syndicat. (p. 163-164)

Déduction pour le moins rapide… Mais peu importe et discutons. Tout d’abord, on conviendra qu’il est curieux d’écrire que la piste prétendument « étouff[ée] […] pouvait coûter cher à Dreyfus ». Qu’aurait-il pu coûter à Dreyfus de plus cher que ce qu’il était en train de payer, six mois après avoir été condamné pour haute trahison et depuis deux mois et demi reclus à l’île du Diable ? Mais là n’est pas l’essentiel. Sur sa lancée, Adrien Abauzit écarte la justification de Picquart qui, à Rennes – nous reprenons les mots d’Adrien Abauzit -,

rétorque benoîtement qu’il ne se souvient plus de la communication de la lettre et que les colonels Sandherr et Cordier lui avaient demandé de se méfier des personnes « de ce genre ». (p. 163)

Ce qui permet à Adrien Abauzit, dans son dernier volume, synthétisant ses arguments, d’écrire :

Être prudent est une chose. Abandonner sans raison une piste aussi intéressante, puis, essayer d’en effacer la trace en faisant disparaître un document confidentiel, est tout autre chose.
Tout cela établit que dès 1895, le Syndicat était à l’œuvre et Picquart à son service.

Comme toujours, Adrien Abauzit tire des conclusions de peu de choses. Quel fait peut-il lui permettre d’affirmer que Picquart a « effac[é] la trace en faisant disparaître » la « lettre C.C.C. » ? Curieusement – et nous ne pensons pas qu’il nous ait échappé –, il n’existe plus aucune trace d’un dossier « C.C.C. » dans les archives de la Section de statistique et pourtant ce dossier a bien existé puisque nous avons retrouvé dans les papiers Roget (SHD, DE 2022 PA 81/2) une note de Gonse en date du 24 avril 1899 qui en fait le détail. Où le dossier a-t-il donc bien pu passer après le 24 avril 1899 ? Existait-il encore le 16 août quand le général Roget invitait le conseil de guerre de Rennes à le consulter (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, Paris, P.-V. Stock, 1900, tome I, p. 300) ? 
Dans cette note, Gonse souligne que la « lettre C.C.C. » n’a jamais fait partie des documents que renfermait le dossier et qu’aucun de ses subordonnés n’en a jamais eu connaissance… Est-ce là, sérieusement, la preuve de la collusion de Picquart avec le « Syndicat » ? Ne pourrait-on se demander, plutôt que de se précipiter à conclure, si cette lettre dont Picquart a indiscutablement eu connaissance, même s’il ne s’en souvient pas (ibid., p. 369), lui a simplement été montrée par Delaroche-Vernet ou au contraire laissée en copie (puisque l’original était aux Affaire étrangères qui le versera à la Cour de cassation) ?… Et il serait d’autant plus légitime de se le demander que Delaroche-Vernet ne put jamais affirmer quoi que ce soit à ce sujet. Quand on se reporte aux lignes qui précédent immédiatement la longue citation que donne Adrien Abauzit de la déposition de Delaroche-Vernet, on peut lire – passage qu’il n’a pas cru devoir conserver : 

M. DELAROCHE-VERNET. – […] j’ai été chargé par mes chefs de mettre le colonel Picquart au courant de cette affaire-là. Je lui ai notamment donné lecture, et peut-être même y a-t-il eu une copie remise de cette lettre ou il est question du C C C.
LE LIEUTENANT-COLONEL CONSEILLER. – Vous n’êtes pas sûr de lui en avoir donné une copie ?
M. DELAROCHE-VERNET. – Je ne peux pas le garantir. Cela m’est très difficile à cette distance-là ; mais non seulement je l’ai mis au courant de cette affaire cette fois-là, mais encore je lui ai parlé de l’affaire à plusieurs reprises. (ibid., p. 53) [les gras sont de nous]

Peut-être a-t-on ici l’explication de la raison pour laquelle on put affirmer que la fameuse lettre n’était pas au dossier… Encore une fois, il est dommage qu’Adrien Abauzit sélectionne ainsi l’information. De même, aurait-il pu, puisque nous ne pouvons douter qu’il ait porté les yeux huit lignes au-dessous du passage qu’il résume, dans son premier volume (p. 163), de la déposition Picquart à Rennes, parler de la note que l’ancien chef de la Section de statistique ne faisait qu’évoquer et qui avait été versée au dossier quelques mois plus tôt à l’occasion de l’enquête de la Cour de cassation. Une note rédigée par l’agent secret qui avait transmis la « lettre C.C.C. » et par laquelle il déclarait :

Vous me demandez quelle sorte de créance on peut attribuer aux informations de Mme X …
Mme X…, comme je l’ai toujours dit, est une femme que son imagination, sur tous les terrains, a toujours emportée. 
Après s’être occupée de politique à Paris, alors qu’elle était jeune et tenait un salon cosmopolite, elle partit pour l’Italie avec un ami.
Devenue besogneuse, elle a pensé depuis lors pouvoir utiliser son séjour à l’étranger et se créer des ressources en m’adressant des informations d’Italie : informations qui touchaient très souvent au fantastique.
C’est ainsi qu’elle a certainement cru pouvoir amorcer une campagne intéressée en prenant, sur le nom de Dreyfus, une initiative personnelle. Sur le terrain purement politique, Mme X… a été parfois utile.
Mais ce que je dois reconnaître, ce sont les services rendus avec intelligence quand, dans mes séjours en Italie, je lui précisais ou les commissions à faire ou les renseignements à prendre.
Cette dame ne pouvait être et n’a jamais été pour moi qu’un instrument utile ; mais sous la seule réserve de l’avoir en mains.
Je résume en affirmant nettement qu’aucune créance ne saurait être accordée à ses correspondances. (La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 336-337) [les gras sont de nous]

Sur cette base, pourquoi ne pas croire Picquart quand il dit ne pas avoir suivi cette piste parce que Sandherr et Cordier l’avaient mis en garde au sujet de cette informatrice ? Pourquoi ne pas le croire quand on sait – ce que ne nous dit pas non plus Adrien Abauzit – que quand elle avait été initialement transmise aux Affaire étrangères, la « lettre C.C.C. » avait été accompagnée par l’agent qui la transmettait de l’avertissement suivant : 

Après bien des hésitations, je me décide à communiquer cette lettre, mais sous les plus expresses réserves ; ma correspondante, sous la poussée de ce qui lui a été envoyé, me paraît emballée dans une voie où le zèle et l’imagination font les frais. Je lui ai écrit, d’ailleurs, pour canaliser ce zèle sur les points précis qui ont été indiqués, en lui signalant des jalons utiles pour contrôler C. C. C. Mais ce qui me décide à communiquer la lettre, c’est que tout ou partie est possible et que, par expérience, je sais que l’invraisemblable approche parfois de près la vérité.
S’il y avait seulement un seul point de vrai ! Et c’est sous cette impression que j’envoie la missive. (La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. I, p. 398) [les gras sont de nous]

Et de plus, ne pouvait-il être légitime de n’accorder aucun crédit à une information qui parlait d’une lettre de 1892, lettre que Dreyfus était censé avoir écrite à une époque antérieure à son entrée à l’État-major et donc à un moment où il n’aurait rien eu à livrer ? Pour pouvoir affirmer que Picquart n’aurait « pas craint d’étouffer une piste qui pouvait coûter cher à Dreyfus [sic] » et de là en « déduire que dès sa prise de fonction, Picquart était l’agent du Syndicat », il faudra plus que ce que nous dit ici Adrien Abauzit. Mais il est vrai que demeurent deux autres points… nous allons maintenant nous y pencher.

D’Orval
D’Orval serait donc le premier officier sur lequel Picquart aurait enquêté dès son arrivée à la tête de la Section de statistique dans le but « de substituer un faux coupable à Dreyfus ». Reprenant ce que diront Cuignet et Roget, Adrien Abauzit écrit ainsi :

Pour coller à la pièce Ce canaille de D., le nouveau chef de la Section de Statistique redouble de moyens dans une enquête qu’il n’avait pas initiée contre un ancien officier de cavalerie, d’Orval.

Surprenant Picquart qui, pour « coller à la pièce Ce canaille de D. », aurait donc « redoubl[é] de moyens » dans une enquête sur un officier dont l’initiale du nom – c’est manifeste – est un « O » (comme l’initiale de d’Attel est un « A » et celle d’Infreville, que nous verrons bientôt, est un « I ») et l’aurait fait à une époque où il ignorait jusqu’à l’existence de la fameuse pièce dont il n’aura connaissance qu’un an plus tard, fin août 1896 – Picquart l’affirme et Henry et Gribelin le confirment –, quand il prendra pour la première fois connaissance du contenu du dossier secret dans lequel elle était conservée !…
Mais continuons à lire Adrien Abauzit :

Sans qu’il s’en explique jamais, Picquart rattache d’Orval à l’affaire Dreyfus : « tous les rapports sont tendancieux à ce point de vue ; il y est constamment question de Dreyfus et tout ce qui concerne Dreyfus est souligné au crayon bleu et fait l’objet de réflexions et de points d’exclamation en marge ».

En lisant ces quelques lignes qui montrent un rare sens du raccourci, le lecteur qui n’a pas vu le dossier et n’a pas lu dans le texte original la citation ici donnée par Adrien Abauzit, citation du général Roget, pourrait croire que Picquart – qui « redouble de moyens dans une enquête qu’il n’avait pas initiée contre un ancien officier de cavalerie » – a fait des rapports tendancieux dans lesquels il « rattache d’Orval à l’affaire Dreyfus ». Or, ce n’est pas du tout ce qu’a dit Roget à l’occasion de sa déposition au procès de Rennes. Il dit précisément :

Je ne crois pas qu’on ait pris très au sérieux cette piste [d’Orval qui avait été signalé au début de 1895]. Cependant, lorsque M. Picquart est arrivé prendre le service des renseignements, l’enquête a marché très rapidement. Il y a eu jusqu’à deux et trois rapports par jour. Dans chacun d’eux, on voit manifestement que ce n’est pas une surveillance exercée sur d’Orval, au point de vue de d’Orval nouveau traître ou traître possible ; mais que c’est une surveillance exercée au point de vue de l’affaire Dreyfus.
Tout ce qui concerne cette surveillance tendancieuse est signalé en marge des rapports comme ceci : « d’Orval. » [dans la version publiée en brochure de sa déposition, Roget corrigera ainsi ce paragraphe : Tous les rapports sont tendancieux à ce point de vue ; il y est constamment question de Dreyfus et tout ce qui concerne Dreyfus est souligné au crayon bleu et fait l’objet de réflexions et de points d’exclamation en marge.]
On avait même soudoyé, je crois, le domestique de ce d’Orval ; enfin, à entendre ces rapports, il ne parlait que de l’innocence de Dreyfus, alors qu’il assure, lui d’ailleurs, n’en avoir jamais parlé.
Mais [version publiée en brochure : Voici comment j’ai été amené à m’occuper de cette affaire.] lors du procès Zola, je me suis trouvé assis, par le plus grand des hasards, à côté de M. d’Orval, et, pendant la déposition de M. Picquart, il me dit :
– Tenez, il à fait cela pour moi [version publiée en brochure : Tenez, il a employé à mon égard les mêmes manœuvres qu’à l’égard d’Esterhazy !]
M. d’Orval m’a raconté alors son histoire, et je me suis assuré, en rentrant au ministère (et c’est comme cela que j’ai eu l’occasion de voir le dossier de M. d’Orval) de ce qu’il m’avait dit. Il y a notamment, sur un rapport écrit de la main de M. Picquart, qu’on ne trouverait rien, tant qu’on n’aurait pas fait saisir de la correspondance. C’est le procédé qui devait être employé plus tard pour Esterhazy. Je ne sais pas si on l’a employé pour M. d’Orval : ce qu’il y a de sûr, c’est que chez M. d’Orval, on n’a rien trouvé.
[…] Puis la surveillance a cessé brusquement au mois de novembre, et elle a cessé brusquement comme elle avait commencé. On ne peut savoir exactement, d’ailleurs, à première vue, pourquoi elle a cessé à ce moment là. (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., tome I, p. 307-308) [les gras sont de nous]

On y comprend bien que les notes ne sont pas de Picquart ce qui change pour le moins le propos… Lors de sa dernière prise de parole à Rennes, aux derniers jours du procès, Roget, pour garantir l’exactitude de ses informations, avait invité le président du conseil de guerre à faire venir le dossier d’Orval (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., tome III, p. 369)… Roget faisait sans risque cette proposition : la chose était techniquement impossible à quelques jours de la fin du procès et il savait que personne parmi ses subordonnés composant le conseil de guerre n’aurait l’audace de mettre en doute de sa parole. Adrien Abauzit aurait dû considérer cette demande de Roget comme un possible conseil. Car s’il était allé aux AN, il aurait pu consulter le fameux dossier… ce dossier qu’en 1904, Du Paty, sur ce que lui en avait dit Gonse – lequel des deux mentait ? –, présentera aux magistrats de la Cour de cassation comme ayant été détruit (La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), Paris, Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, 1908, t. II, p. 713). Pourquoi dire cela ? Car ce dossier n’a pas été détruit, il existe toujours et est conservé aux AN dans la liasse BB19 68. Et surtout, il est complet comme l’indiquent la cotation continue de la Section de statistique et le bordereau qui l’introduit, de la main de Cuignet et daté du 27 7bre 1898. Faisons-en le détail (les gras signalent les notes et rapports) :

  • Photographie du couple d’Orval (cote 1)
  • Lettre de d’Orval à Du Paty du 10 septembre 1893 (2)
  • Lettres de d’Orval à Schwartzkoppen de juillet 1894 (3, 4a, 4b, 4C)
  • [Note] de la Sûreté du 10 avril 1895 (cote 5)
  • Note de la Sûreté du 16 avril 1895 (cote 6)
  • [Note] de la Sûreté du 22 avril 1895 (cote 6c, d, e)
  • [Note] de la Sûreté du 24 avril 1895 (cote 6f)
  • [Note] de la Sûreté du 25 avril 1895 (cote 7)
  • Note de la Sûreté du 26 avril 1895 (cote 8)
  • Note de la Sûreté du 8 mai 1895 (cote 9)
  • Note de la Sûreté du 18 mai 1895(cote 10)
  • Lettre de d’Orval à Schwartzkoppen du 23 juin 1895 (cote 11)
  • Lettre de d’Orval à Schwartzkoppen du 28 juin 1895 (cote 12)
  • Lettre de d’Orval à Schwartzkoppen du 1er juillet 1895 (cote 13)
  • Note de la Sûreté du 18 juillet 1895 (cote 14a)
  • [Note] de la Sûreté du 18 juillet 1895 (cote 14b)
  • Note de la Sûreté du 20 juillet 1895 (cote 14c)
  • [Note] de la Sûreté du 21 juillet 1895 (cote 14d)
  • Note de la Sûreté du 6 août 1895 (cote 15)
  • Note de la Sûreté du 6 août 1895 (cote 16)
  • Note de la Sûreté du 7 août 1895 (cote 17)
  • Note de la Sûreté du 26 août 1895 (cote 18)
  • Brouillon d’une lettre de Picquart à la Sûreté du 12 octobre 1895 (cote 19a, b)
  • Brouillon d’une lettre de Picquart à la Sûreté [du 13 ou 14 octobre 1895] (cote 19c)
  • Note sans date [octobre 1895] [de la main de Du Paty] (cote 19d)
  • Lettre de d’Orval à Schwartzkoppen du 14 novembre 1895 (cote 20)
  • Note de la Sûreté du 29 novembre 1895 (cote 21)
  • Note de la Sûreté du 10 décembre 1895 (cote 22)
  • Note du 20 mai 1896 [de la main de Du Paty] (cote 23)
  • [Note] du 4 juin 1897 [de la main de Gonse] au sujet des propos de d’Orval relatifs à la surveillance dont il est l’objet (cote 24)
  • Lettre de d’Orval à Schwartzkoppen du 24 octobre 1897 (cote 25)
  • Note du 25 novembre 1897 de la Sûreté à la Section de statistique (cote 26)
  • Lettre de d’Orval à Henry du 22 janvier 1898 (cote 27)

Reprenons la déposition de Roget à la lumière de ce dossier et voyons comment, l’ayant eu en mains, il le fait parler :

« Je ne crois pas qu’on ait pris très au sérieux cette piste ».
Roget ne dit pas la vérité. Il est tout d’abord évident que si cette piste n’avait pas été prise aux sérieux un dossier n’aurait pas été constitué. Mais ce que veut dire ici Roget, c’est que jusqu’à l’arrivée de Picquart on ne se soucia guère de la question qui n’en devint une qu’à partir du moment où il prit ses fonctions. Cela est faux puisque quand on regarde le dossier, on peut constater que près de la moitié de ces notes (8 sur 18 – sur les dates que donne Roget –, établies en l’espace de cinq semaines) sont antérieures au 1er juillet, date de l’entrée de Picquart à la Section de statistique ? Roget ment et d’autant plus effrontément qu’il savait que le cas d’Orval, comme on le verra bientôt, inquiétait fort le gouvernement et l’État-major. 

« […] lorsque M. Picquart est arrivé prendre le service des renseignements, l’enquête a marché très rapidement. Il y a eu jusqu’à deux et trois rapports par jour ».
Si tel avait été le cas, il ne faudrait pas s’en étonner puisque dès l’arrivée de Picquart à la tête de la Section de statistique – Adrien Abauzit ne nous le dit pas – le général Zurlinden, ministre de la Guerre, lui avait demandé de la creuser : « C’est lui [Picquart] qui fut chargé, comme chef du bureau de renseignements, de faire surveiller, sur la demande et les indications du service de la sûreté générale un ancien officier de cavalerie, M. d’O… […] », écrit-il dans ses souvenirs (Mes souvenirs depuis la guerre. 1871-1901, op. cit., p. 80). Mais tel n’est pas le cas et Roget ne dit une nouvelle fois pas la vérité. Car en effet, quand on regarde le dossier, on voit en effet, à partir du 1er juillet, plusieurs notes datées du même jour ; deux notes – et non trois – sur une même date, à deux reprises seulement, les 18 juillet et 6 août. Et quand on lit ces notes, on comprend que cette fréquence s’explique par le simple fait que la seconde note vient à chaque fois compléter la première, à l’occasion d’un déplacement de d’Orval : première note avant le départ ; seconde note pendant le séjour (et les deux transmises en même temps). On remarquera aussi que la fréquence des notes n’est pas plus « serrée » sous Picquart qu’avant son arrivée :
avant l’arrivée de Picquart :

  • avril : 6 notes ;
  • mai : 2 notes ;

après l’arrivée de Picquart :

  • juillet : 4 notes ;
  • août : 4 notes ;
  • novembre : 1 note ;
  • décembre : 1 note.

Cela dit, le rapport de cause à effet qu’établit ici Roget n’a pas de sens dans la mesure où ces notes émanaient toutes, et absolument toutes, de la Sûreté qui en faisait parvenir les plus importantes à la Section de statistique. Il était donc tout à fait extraordinaire de reprocher à Picquart d’avoir eu un quelconque rôle dans une surveillance qui était de la responsabilité et du fait de la Sûreté, qui avait été initiée et menée par elle et par elle seule et dont les rapports qui parvenaient à la Section de statistique étaient ceux qu’elle avait sélectionnés à son attention. Ainsi, il est intéressant de voir, dans le dossier de la Sûreté – qu’Adrien Abauzit n’a pas toujours jugé utile d’aller voir – l’énorme dossier « Hecquet d’Orval », constitué de quelques centaines de notes et rapports (AN, 19940452/2). Par curiosité, donnons le chiffre total des rapports de la Sûreté sur la période qui nous intéresse ici, d’avant l’arrivée de Picquart à la date donnée par Roget mais comme étant celle de la fin de la prétendue enquête :

  • avril : 48 notes et rapports
  • mai : 50
  • juin : 7
  • juillet : 25
  • août : 33
  • septembre : 18
  • octobre : 13
  • novembre : 19

On y voit que l’enquête avait été prise très au sérieux et que l’enquête « marcha » moins vite à partir de l’arrivée de Picquart…

« Tout ce qui concerne cette surveillance tendancieuse est signalé en marge des rapports comme ceci : “d’Orval” ».
Concernant la mention « d’Orval », Roget n’est ici pas d’une grande honnêteté. Mentionner le titre du dossier sur les rapports – comme Roget le savait parfaitement – était une habitude à la Section de statistique quand un pièce était extraite pour pouvoir aisément la rattacher au dossier auquel elle appartenait. On la trouve donc, suivant l’habitude, en gros et au crayon bleu, dans le coin supérieur gauche et on la trouve sur quatre notes. Et Roget ne dit une nouvelle fois pas la vérité puisque que cette mention, qui n’est d’ailleurs jamais de la main de Picquart mais de celle de Gonse (cotes 5, 6a, 6b, 19a), ne se trouve pas dans les rapports qui évoquent l’affaire Dreyfus. Et tout cela est d’autant moins significatif que la mention en question se trouve aussi sur une note de Cuignet du 17 février 1899 conservée aux AN dans un autre dossier (BB19 76), à une époque où Picquart était en prison depuis 220 jours.

« Tous les rapports sont tendancieux à ce point de vue ; il y est constamment question de Dreyfus et tout ce qui concerne Dreyfus est souligné au crayon bleu et fait l’objet de réflexions et de points d’exclamation en marge ».
Concernant les réflexions, on en trouve en effet 6, dont 3 sont de la main de Gonse (avant l’arrivée de Picquart ; cotes 5, 7 et 8) et 3 de celle de Picquart. Donnons les réflexions de Picquart :

Sur la note du 26 avril (cote 8) :
Envoi de renseigt sur nouveau matériel. Voir avec Deloye.

Sur la note du 18 juillet (14a) :
Me dire qui c’est [un certain Crampton]. Il a été question de lui.

Sur la première note du 6 août (15) :
On n’arrivera à rien tant qu’on ne saisira pas sa correspondance. C’est par là seulement qu’on peut trouver quelque chose. Il faudrait en parler sérieusement à du P[aty].

une nouvelle fois, Roget ne dit donc pas la vérité. Ces notes n’ont pas le moindre rapport avec Dreyfus ou son affaire. On aura reconnu dans la dernière annotation, celle que résumait Roget dans sa déposition. Mais en quoi, proposant qui plus est de consulter Du Paty – ce qu’au passage Roget se garde bien de nous dire –, cette annotation peut-elle avoir un quelconque rapport avec l’affaire Dreyfus et la prétendue manœuvre visant à « substituer un faux coupable à Dreyfus » ? Et dire que c’est ce que fera Picquart un peu moins d’un an plus tard à l’égard d’Esterhazy, n’indique pas grand-chose de plus. Car en effet, saisir la correspondance était un moyen d’en savoir plus, d’être définitivement fixé au sujet d’un homme dont les relations, nous dit Zurlinden, préoccupaient « beaucoup le ministre de l’Intérieur et les autres membres du Gouvernement, auxquels il en avait fait ressortir la gravité » (Mes souvenirs depuis la guerre. 1871-1901, op. cit., p. 80), et dont les notes qui constituaient ce dossier peignent un portrait inquiétant, et tellement inquiétant même qu’il avait justifié l’inscription de d’Orval au Carnet B (l’ancien fichier S) dont il ne sera radié qu’en novembre 1897, date à laquelle la « surveillance constante » à laquelle il était soumis de la part de la Sûreté générale sera levée (cote 26). Les notes, en effet, et grâce au domestique mouchard de la Sûreté – recruté donc bien avant l’arrivée de Picquart à la Section de statistique –, racontent que d’Orval faisait de curieux travaux qu’il tenait à l’abri des regards, qu’il prenait d’infinies précautions pour ses envois de courriers, qu’il en recevait de nombreux venant d’Allemagne dont une grande partie semblait suspecte et qu’il détruisait régulièrement les lettres reçues. Voyons un petit florilège :

Cote 7 :
Hecquet d’Orval est souvent occupé à dresser des plans et des tracés. Son travail terminé, il enferme soigneusement les papiers dans des malles placées dans sa chambre à coucher qui possède une serrure double et est toujours fermée à clé. [les gras sont de nous]

Cote 9 :
[…] d’Orval est d’une méfiance extrême, il porte lui-même sa correspondance à la poste, enferme ses papiers avec soin et ne laisse jamais rien traîner. Il se lève à 4 heures du matin pour écrire jusqu’à 8 heures, le soir il écrit de 2 à 4 h et de 8 à 9 heures. On aperçoit souvent sur son bureau des enveloppes de fortes dimensions et, il y a environ un mois, on a pu apercevoir un questionnaire allemand, dont les réponses étaient écrites en français, d’une écriture fine et serrée.

Cote 14b :
Après avoir jeté sa correspondance dans la boîte aux lettres, située sur le quai de la gare, Mr d’Orval, en attendant le départ du train, a pris des notes sur un carnet qu’il serre précieusement dans sa poche. Il avait, à ce moment, une attitude gênée et cherchait à dissimuler ce qu’il écrivait, aux regards des voyageurs qui se trouvaient, à ce moment, sur le quai de la gare […].
Mr d’Orval paraît être soupçonneux. Il se retrouve souvent dans l’attitude d’une personne qui se sent surveillée.

Cote 22 :
Il continue à cacher et à détruire toute sa correspondance, et on s’est aperçu qu’il a brûlé certains papiers et notamment les enveloppes des missives qui lui sont adressées. 

Peut-être peut-on comprendre en lisant cela que Picquart ait été préoccupé par ce curieux personnage et ce d’autant plus que, comme le montrent les mêmes notes, il avait un train de vie élevé et que ses dépenses étaient depuis quelques temps en augmentation sensible (cotes 8, 10, 14d, 15), qu’il se rencontrait avec Münster, ambassadeur d’Allemagne (cote 10) et – telles étaient les relations qu’évoque Zurlinden – qu’il était très lié à Schwartzkoppen qu’il voyait fréquemment, avec lequel il avait même fait quelques voyages à l’étranger (cotes 5, 6, 8, 9), et dont les rencontres étaient parfois l’occasion de comportements suspects :

Cote 9 :
Le colonel allemand Schwartzkoppen a déjeuné hier, mardi, seul avec le capitaine Hecquet d’Orval, au domicile de ce dernier.
Pendant le repas, d’Orval a déployé devant son invité une carte géographique qu’il a immédiatement serré à l’approche d’un domestique, en disant, nous verrons cela après le déjeuner, et, en effet, tous deux se sont enfermés au salon après le repas.

C’est pour tout cela que pouvait se justifier l’annotation de Picquart et tout particulièrement après avoir lu la note sur laquelle il l’a portée :

Mr d’Orval est considéré par son personnel et par les habitants du pays comme espion, mais généralement on le suppose au service du ministère de la guerre français. Quelques personnes le croient attaché d’ambassade, mais celles qui l’approchent de plus près le considèrent comme espion au service de l’Étranger. Son régisseur, Mr Petit, est de l’avis de ces derniers.

Et quant à ce qui concerne les « points d’exclamation en marge », Roget ne dit encore une fois pas la vérité… Pas plus qu’on n’y trouve le moindre commentaire relatif à l’affaire Dreyfus, on ne trouve, sur la totalité de ces notes, le moindre point d’exclamation marginal (ce qui, soit dit en passant ne prouverait pas grand-chose s’ils avaient existé) !

« il est constamment de Dreyfus » ; « à entendre ces rapports, [d’Orval] ne parlait que de l’innocence de Dreyfus »
Sur cette question importante, essentielle, Roget ne dit toujours pas la vérité. Sur la totalité de ces notes dans lesquelles, à l’en croire, il « est constamment question de Dreyfus » et qui présentent d’Orval comme ne parlant « que de l’innocence de Dreyfus », on ne trouve en tout et pour tout que deux passages y relatifs :

Cote 14a (nous respectons l’orthographe et la ponctuation sans signaler les fautes : les « sic » sont de l’auteur) :
Voici rendus aussi exactement que possible, quelques fragments de la conversation de Mr d’Orval avec son compagnon de voyage :
Parlant de la défense de nos frontières, il dit :
Du côté des Alpes, nous n’avons rien à craindre, nous avons de ce côté une bien meilleure position que les Italiens et, du reste, ceux-ci le savent très bien, c’est notre frontière du nord et de l’Est qui présente le plus de danger. – C’est pénible à dire, mais les allemands sont beaucoup plus malins que nous, plus adroits, plus fins pour savoir ce qui se passe en France bien mieux que nous ne savons ce qui se passe chez eux. – Le Français est un bon patriote, mais il n’est pas sérieux. Prenons par exemple l’affaire Dreyfus. N’aurait-on pas dû agir d’une façon plus discrète et surtout ne pas laisser traîner cette affaire comme on l’a fait, laissant la presse s’en emparer, en lui permettant de la commenter à sa guise et de plusieurs façons, toutes plus équivoques les unes que les autres. Dans tout ce qui a été dit là-dessus, il n’y a rien de vrai. Je connais l’affaire à fond (sic). On a accusé l’ambassade de la rue de Lille [ambassade d’Allemagne], c’est à tort (sic), tout c’est fait par Bruxelles, du reste, je vous le répète, les allemands sont beaucoup plus forts que nous sous ce rapport.

Cote 22 :
Dans une conversation qu’il eut avec sa femme, Mr d’Orval, parlant de l’affaire Dreyfus, lui disait que ce dernier avait été un maladroit pas assez malin pour faire l’espionnage. Son premier valet de chambre, ayant entendu ce propos, a exprimé des doutes au sujet des agissements de son maître, et, son dernier voyage dans le Nord surtout, lui paraît étrange, à tel point qu’il n’a pas hésité à déclarer que Mr D’Orval pourrait bien être un nouveau Dreyfus. [les gras sont de nous]

C’est tout ! et c’est là ce qui pouvait faire écrire à Roget – pour varier les citations –, dans une lettre inédite au président Mazeau et qu’il n’enverra finalement pas mais dont la minute est conservée dans ses papiers :

L’enquête d’Orval n’est point une enquête quelconque dirigée contre un individu suspect d’espionnage. C’est une enquête sui generis dont la corrélation avec l’affaire Dreyfus est évidente à chaque ligne. » (SHD, DE 2022 PA 81/2) [les gras sont de nous]

Mais continuons encore à feuilleter le dossier et intéressons-nous aux deux lettres de Picquart au directeur de la Sûreté qu’il contient et qui peut-être nous donnerons quelques informations sur la nature de la surveillance que lui avait été demandée par Zurlinden et dans laquelle, contrairement à ce que prétend Roget, il n’a pas montré un zèle particulier. Avant d’en voir le propos, il faut souligner qu’il ne s’agit pas des lettres envoyées (qui par définition sont à la Sûreté, et qui semble-t-il n’ont pas été conservées) mais des minutes de ces lettres. Et si elles se trouvent dans le dossier d’Orval, c’est donc que Picquart les y a mises, nous montrant déjà qu’il avait peu à cacher. Donnons-en maintenant les textes. La première :

Cotes 19a, 19b :
Mnsr le Directeur
Je tiens à vous informer directement au courant [sic] d’une affaire assez importante en vous priant si vous jugez nécessaire et à propos de faire procéder à une enquête ou à une surveillance de vouloir bien y faire mettre une entière discrétion afin de ne pas dévoiler la personne dont je tiens le renseignement.
M. d’Orval a reçu aujourd’hui (c’est lui-même qui le dit) la visite d’un individu âgé de 45 à 50 ans moustache grisonnante.
Il a demandé mystérieusement un entretien à d’O et lui a remis une lettre de la part, disait-il, de M. Stockbauer de Turckheim, près Colmar, demeurant à Paris, 2 bd de la Chapelle.
Dans cette lettre (non signée, écriture de comptable il est dit en substance [manque]
P.S L’attention de M. d’Orval a été éveillée par le fait que la lettre était adressée à M. Hecquet d’Orval. Or il n’emploie jamais le nom d’Hecquet. Je remarque pour mon compte que c’est sur ce double nom qu’il est désigné dans les rapports de police – Il y a peut-être là un indice.

La seconde :

M. le Directeur
M. d’Orval a reçu une nouvelle lettre signée cette fois de Biehler où on lui demandait un rendez-vous place de l’Étoile. Il s’agissait entièrement encore de la consigne sur la surveillance dont il est l’objet. D’Orval étant absent à ce moment n’a pu aller au rendez-vous [illisible] d’O qui a [illisible] la lettre. La chose est [illisible] le 19 8bre (je ne sais si le 19 est la date de la lettre ou du rendez-vous[)].

Aucune allusion à l’affaire Dreyfus ici et juste la reprise d’une information que venait de communiquer à la Section de statistique, la personne – intime de d’Orval… et son cousin –, dont Picquart tenait le renseignement et qu’il ne fallait pas dévoiler : Du Paty de Clam. L’affaire était importante, en effet, parce que Du Paty, dans cette note du 12 octobre (dans le dossier : cote 19d), révélait que l’individu âgé de 45 à 50 ans à la moustache grisonnante, le dénommé Biehler, venait d’informer d’Orval qu’il était l’objet d’une surveillance. Du Paty, dans cette note, écrivait, nous permettant ainsi de restituer le morceau manquant de la minute de la première lettre :

Dans cette lettre, (non signée et d’une écriture sentant l’employé ou le comptable) il est dit à M. X…, en substance :
« Je voudrais vous entretenir en secret d’une affaire de la plus haute importance pour vous. Mais je ne peux venir parce que vos domestiques vous dénonceraient. Vous-même êtes épiés par vos domestiques ; par conséquence, si vous me donnez rendez-vous, méfiez-vous qu’ils ne vous suivent. »

Avant de conclure, un dernier point. Nous disions, précédemment, que la piste d’Orval avait été prise « très au sérieux » dès le début… Il faudrait ajouter qu’elle le fut pendant longtemps, et bien après la date donnée par Roget – qui ne dit donc encore une fois pas la vérité – de la fin de l’enquête qu’il accusait Picquart d’avoir menée, et même bien après son congédiement de la Section de statistique. En effet, dans une autre liasse des AN (BB19 76), on trouve une très longue note – dix pages ! – de Du Paty en date du 28 février 1897 – soit quinze mois après la fin annoncée de l’enquête et trois mois après le départ de Picquart ! –, note intégralement consacrée à d’Orval dans laquelle on peut lire :

[…] on peut conclure que si d’O est un agent étranger et si à certaines époques, il a mangé au râtelier allemand comme il a mangé au râtelier français du temps du colonel Vincent, actuellement et d’une façon générale, il travaille pour le compte des Anglais. [les gras sont de nous]

Et Du Paty, à la suite, proposait, puisque d’Orval « est, comme on le craint, un agent d’information de l’étranger », un certain nombre de solution pour « le mettre hors d’état de nuire ».

Voici donc le dossier d’Orval sur lequel les antidreyfusards de Roget – qui l’a vu mais qui ment – à Adrien Abauzit – qui ne l’a pas vu mais en parle – fondent leur certitude de la duplicité de Picquart et de sa complicité avec le « Syndicat ». Le dossier que nous avons feuilleté nous montre avec précision quel crédit il faut donner aux éléments de preuve du chef d’orchestre de l’accusation, le général Roget. Tout au long, sur la question d’Orval (comme sur la question Cordier, nous l’avons vu, ou comme ce que nous verrons à la suite), Roget a menti et, tablant sur le fait que sa parole était au-dessus de tout soupçon et que personne n’irait jamais y voir – et Adrien Abauzit nous montre combien il avait raison de penser cela –, faisait dire à des textes ce qu’ils n’avaient jamais dits mais ce qu’il voulait y trouver. Voici comment se construisait et se soutenait une accusation à l’État-major et comment, en retournant aux sources, on peut en montrer la fausseté…
On ne peut que se dire que quand il est nécessaire, ainsi, pour perdre quelqu’un, d’inventer, de falsifier, de mentir, de faire dire à des dossiers ce qu’ils ne disent pas, que quand on en arrive, comme ici, ainsi que le pensaient Brugère et Krantz, à « manqu[er] à [son] devoir, et perd[re] le sentiment militaire », c’est qu’on manque cruellement de munitions.
Les deux premiers points n’ayant rien donné, passons maintenant au troisième point.

Donin de Rosière
Lisons la suite de la déposition à Rennes du général Roget que cite Adrien Abauzit :

Cependant, des recherches qui ont été faites au moment où elle a cessé [la surveillance de d’Orval], il est résulté qu’on avait, précisément à cette époque, renvoyé de l’État-major de l’armée, un officier, M. Donin de Rozière [sic], détaché au 3e bureau, et qui avait des dettes. On l’avait envoyé dans un régiment.
Le commandant Donin de Rozière [sic], cela est incontestable, pouvait avoir entre les mains tous les documents qui sont énumérés au bordereau : voilà l’explication de la coïncidence que je signale ; cessation de la poursuite de M. d’Orval, et renvoi du ministère de Donin de Rozière [sic]. (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., tome I, p. 308)

« Picquart, commente à la suite Adrien Abauzit, se rue sur un officier pouvant porter le chapeau à la place de Dreyfus ». Et, coup de grâce, Adrien Abauzit, se référant à Reinach, révèle à ses lecteurs que, « au même moment, Mathieu Dreyfus fait lui aussi enquêter sur Donin de Rosières [sic] et ce alors, qu’officiellement Picquart et Mathieu ne se sont encore jamais rencontrés ! » Adrien Abauzit explique ensuite, toujours en se référant à Roget, que « par la suite les traces de la surveillance de Donin de Rosières [sic] vont disparaître » et que « Picquart au procès de Rennes, se contente de dire qu’il n’avait jamais fait enquêter sur l’officier et qu’il ne comprend pas comment son dossier a pu se retrouver au service du contre-espionnage ». « Sans doute encore à cause d’une coïncidence extraordinaire », commente Adrien Abauzit en conclusion.
Reprenons tout cela pour comprendre de quoi il est question et voir aussi, et à nouveau, comment les hommes de l’État-major pouvaient concevoir leur petit jeu de construction dans lequel oublis, amplifications, déformations, mensonges, le tout combiné, permettaient de former une accusation.
La toute première apparition de Donin de Rosière dans l’argumentaire de l’accusation se trouve dans une note de septembre 1898 signée de Cuignet (« Manœuvres de M. Picquart, chef des renseignements, à l’effet de substituer à Dreyfus un autre coupable ») :

Arrivé au service des renseignements M. Picquart fait surveiller Donin de Rosières [sic] d’après des procédés analogues à ceux qui devaient être employés ensuite contre Esterhazy. M. l’archiviste Gribelin se rappelle avoir vu des rapports de police sur Donin de Rosières [sic]. Ces rapports ont disparu et les recherches faites pour les retrouver sont restées infructueuses. Jamais M. Picquart n’a parlé à ses chefs de cette enquête. (AN, BB19 77 et 83, repris dans L’Instruction Fabre et les décisions judiciaires ultérieures, Paris, P.-V. Stock, 1909, t. I, p. 306 et dans L’Affaire Picquart devant la Cour de cassation. Compte rendu sténographique des débats (8 décembre 1898-2 et 3 mars 1899), Paris, P.-V. Stock, 1899, p. 232-233) [les gras sont de nous]

Une grave accusation. Ce texte – qui a été transmis à ceux en charge des plaintes portées contre Picquart et a été publié – est toujours donné comme celui d’une note jointe à une lettre du 14 septembre 1898 de Zurlinden à Sarrien mais se trouve en fait dans une autre version de cette note en date du 20 septembre 1898, copie que Zurlinden avait transmise au lendemain de sa démission du ministère de la Guerre à son successeur, le général Chanoine. Le texte de la note jointe à la lettre du 14 septembre – toujours inédit – est en fait légèrement différent. Quand on s’y reporte, et qu’on compare les deux versions du passage qui nous intéresse ici, on peut y trouver une variante :

Arrivé au service des renseignements M. Picquart fait surveiller Donin de Rosières [sic] d’après des procédés analogues à ceux qui devaient être employés ensuite contre Esterhazy. M. l’archiviste Gribelin se rappelle avoir reçu et classé des rapports sur de Rosières [sic] établis par des agents du service. Ces rapports ont disparu ; les recherches faites pour les retrouver sont restées infructueuses. Jamais M. Picquart n’a parlé à ses chefs de cette enquête. (AN, BB19 105 et original dans SHD, DE 2022 PA 81/2).

Pourquoi cette atténuation ? Pourquoi remplacer « rapports […] établis par des agents du service » par « des rapports de police » ? Pourquoi opter pour cette nouvelle formulation floue qui peut laisser penser à des rapports extérieurs à la Section de statistique (comme dans le cas d’Orval) et ne plus préciser qu’il s’agissait de rapports établis par et pour la Section elle-même, ce qui pouvait laisser penser que Picquart avait fait travailler des agents de la Section ? Pourquoi aussi ne plus dire que Gribelin « se rappel[ait] avoir reçu et classé des rapports » pour le remplacer par un : « se rappel[ait] avoir vu des rapports » ? En fait, Cuignet et Roget – le second sous les ordres duquel n’opérait jamais que le premier mais dont il était l’inspirateur – avaient peut-être estimé qu’ils poussaient le bouchon un peu loin. Et ils le poussaient d’autant plus loin que jamais Gribelin n’avait dit cela. En octobre suivant, à l’occasion de l’instruction Tavernier – dont la sténographie, qui est conservée au AN, est encore inédite et que nous publierons sur ce blog un jour prochain –, Gribelin, à la question : « Savez-vous si avant l’enquête faite sur Esterhazy, le Cl Picquart avait fait surveiller d’autres officiers ? », avait répondu :

J’ai eu à un moment donné et seulement pendant quelques instants un dossier du Ct Donin de Rozières [sic] qui est actuellement en réforme. Je ne saurais dire exactement quelle est la nature de ce dossier, mais je me rappelle l’avoir reçu des mains du Colonel Picquart pour le porter, soit aux archives administratives, soit à la direction de l’Infanterie. Je ne sais ni à quelle occasion ni à quelle date j’ai eu ce dossier et je ne puis dire non plus si le Colonel Picquart a fait surveiller le Ct Donin de Rozières [sic] par les agents du service. (18 octobre 1898, AN, BB19 83) [les gras sont de nous]

Gribelin ne sait donc rien. Il n’a ni « reçu et classé » le moindre rapport, comme Cuignet affirmait l’avoir appris de lui, il dit avoir à peine vu le dossier, ne sait ce qui s’y trouve et ne peut en déterminer la nature exacte… Et quant au rôle qui aurait pu y être celui de Picquart, il n’en a pas la moindre idée… Malgré cela Cuignet lui prête des propos qu’il n’a pas tenus et Roget les reprend. Lors de cette même instruction Tavernier, Cuignet sera aussi entendu et racontera ainsi la genèse de sa découverte :

J’avais été chargé par le ministre de la Guerre Mr Cavaignac, de mettre en ordre et de faire l’analyse de tous les dossiers se rapportant plus ou moins directement à l’affaire Dreyfus. Je fus mis ainsi en possession du dossier de l’enquête dirigée contre le Commandt Esterhazy par le Lt colonel Picquart, alors qu’il était chef du service des renseignements. L’étude de ce dernier dossier m’amena à rechercher comment et à quelle date Picquart avait été mis sur la trace d’Esterhazy. Je fis à cet effet des recherches au service des renseignements, j’interrogeai quelques officiers ayant été autrefois sous les ordres du colonel Picquart, et au cours d’une conversation que j’eus ainsi avec Mr Gribelin, celui-ci m’apprit que le dossier du Ct Donin de Rozières [sic] ou des rapports de police fournis sur cet officier supérieur (Gribelin ne peut plus préciser) avaient été entre ses mains avant que le service eût à s’occuper d’Esterhazy.
Je fus frappé de ce que me disait Mr Gribelin et surtout de voir qu’il connaissait parfaitement tous les faits se rapportant à Donin de Rozières [sic] et qui avaient motivé sa mise en réforme.
J’ai contrôlé depuis l’exactitude des renseignements que possédait Gribelin, en me reportant au dossier du personnel du Ct Donin de Rozières [sic] déposé aux archives administratives.
Il était donc certain pour moi que Mr Gribelin avait eu entre les mains ce dossier du personnel et n’a pu le consulter qu’à la Section de statistique car s’il l’avait demandé lui-même aux archives, il lui eut été certainement refusé. Si comme il paraît certain, le dossier est venu à la Section de statistique, cela ne peut être qu’à l’occasion ou en vue de recherches faites contre Donin de Rozières [sic] par ce service et on peut se demander quel pouvait être le but de ces recherches.
L’idée m’est venue que ces recherches pouvaient avoir eu pour but de substituer Donin de Rozières [sic] à Dreyfus, en raison de la tare morale de Donin de Rozières [sic] et du fait que l’initiale D de son patronyme pouvait lui faire appliquer une des pièces du dossier secret.
Je priai Mr Gribelin de rechercher dans son service s’il trouvait quelques traces de l’enquête qui avait dû être dirigée contre Donin de Rozières [sic] et en même temps je fis part à mon chef direct, le général Roger [sic], de ce que j’avais appris et des réflexions qui m’étaient venues. Le général partagea mon impression et m’engagea à continuer mes recherches de ce côté ; il me dit en outre que le Cl Picquart avait, à sa connaissance, surveillé très étroitement et avant qu’il fût question d’Esterhazy, un ancien officier démissionnaire, Mr d’Orval, qu’un dossier existait à la Statistique à ce sujet et qu’il semblait résulter de l’étude de ce dossier que le Cl Picquart avait bien pu essayer de substituer d’Orval à Dreyfus.
Je continuai mes recherches à l’effet de savoir dans quelles circonstances avait pu être faite l’enquête sur Donin de Rozières [sic] à la Section de statistique ; Mr Gribelin venait de me faire connaître qu’il n’avait trouvé dans ses archives aucune trace de ces enquêtes. Je m’adressai alors au Général Gonse qui avait la Statistique sous ses ordres directs et je lui demandai s’il avait eu connaissance à un moment donné d’une enquête dirigée sur Donin de Rozières [sic] ; le général me répondit qu’il n’avait jamais autorisé d’enquête sur cet officier et que si une enquête avait eu lieu elle avait été faite à son insu. (17 octobre 1898, AN, BB19 83). [les gras sont de nous]

Étonnante est la mécanique de Cuignet : ayant appris de Gribelin que Picquart a eu entre les mains, nécessairement à la Section de statistique, un dossier sur Donin de Rozière, il en déduit, comme l’archiviste n’a pu le demander lui-même, que quelqu’un de la Section de statistique l’a demandé et s’il l’a demandé ce ne peut être que parce qu’il cherchait alors des renseignements au sujet de l’officier concerné… Ce dossier, que Gribelin a eu entre les mains, qu’il a à peine vu et dont il ne peut rien dire, Cuignet comprend que c’est le dossier du personnel de Donin de Rosière, et s’en assure en allant le voir à sa place, aux archives, où il est revenu. Mais pour Cuignet, s’il s’agit bien du dossier dont lui avait parlé Gribelin, il est une évidence que celui qui l’a demandé est Picquart puisque… une « idée [lui] est venue » !!! « L’idée m’est venue que ces recherches pouvaient avoir eu pour but de substituer Donin de Rozières [sic] à Dreyfus » !!! Mais si Picquart a enquêté sur Donin de Rosière, il doit nécessairement y avoir quelque part quelques rapports, vestiges de cette enquête. Cuignet demande à Gribelin de chercher et Gribelin ne trouve rien ; il demande à Gonse s’il est au courant, et Gonse lui dit qu’il n’a jamais entendu parler d’une quelconque enquête. Ces rapports, on ne sait s’ils ont existé ; on les cherche ; on ne les trouve pas… pas une seconde on ne se dit que si on ne les trouve c’est qu’ils n’ont jamais été rédigés… pas une seconde on ne se dit que « l’idée » qui est venue à Cuignet n’est pas la bonne. Non ! on se dit que si on ne les trouve pas c’est qu’ils ont disparu, et en disant cela on laisse entendre qu’ils ont nécessairement été détruits et naturellement par Picquart, la seule personne qui avait quelque chose à cacher… Cette enquête, Gonse n’en a jamais entendu parler… pas une seconde on ne se dit que s’il n’en a jamais entendu parler c’est qu’elle n’a pas été faite… pas une seconde on ne se dit que « l’idée » qui est venue à Cuignet n’est pas la bonne. Non ! si Gonse n’en a pas entendu parler c’est que Picquart l’a lui a cachée ! C’est un peu l’histoire de la perquisition chez Dreyfus en 1894 : on perquisitionne et on ne trouve rien ; on ne se dit pas que si on ne trouve rien, c’est parce qu’il n’y a rien à trouver… Non ! si on ne trouve rien, comme l’écrit d’Ormescheville dans son rapport, c’est parce que « tout ce qui aurait pu être en quelque façon compromettant avait été caché ou détruit de tout temps » !
Mais revenons à nos rapports. Comme on ne sait s’ils ont existé, comme Gribelin se montre incertain, on oublie qu’on a compris qu’il ne s’est jamais agi que du dossier du personnel de Donin de Rosière et on affirme sans hésiter qu’il s’agit de « rapports […] établis par des agents du service », puis, plus prudemment, on se contente de parler de « rapports de police »…
Il est évident – comme le dit Cuignet lors de sa déposition devant Tavernier – que le dossier dont il s’agissait – jamais il ne fut question d’un autre – est bien le dossier du personnel de Donin de Rosière, celui conservé aujourd’hui au SHD, et on peut imaginer que s’il avait été demandé par le ministère puis s’il était reparti quelques temps après aux archives, ce pouvait être simplement parce que Donin de Rosière devant être mis en réforme (il quitte l’État-major le 6 novembre 1895 pour le 154e régiment d’infanterie à Saint-Denis et sera réformé par décision présidentielle 23 février 1896), sa consultation pouvait ne pas être inutile. Quoi qu’il en fût, rien d’autre que « l’idée » de Cuignet devenue vérité révélée à l’État-major n’indique l’enquête attribuée à Picquart et dont il se défendit toujours. Et il eut été facile, comme Picquart le dira plus tard, de

vérifier ses dires en consultant les registres des archives administratives où les dossiers du personnel des anciens officiers sont finalement déposés et d’où ils ne peuvent sortir sans qu’il y en ait trace. Mais cela ne paraît pas avoir été fait. (L’Affaire Picquart devant la Cour de cassation. Compte rendu sténographique des débats [8 décembre 1898-2 et 3 mars 1899], op. cit., p. 232-233

Nous avons tenté cette recherche, sans résultat, aucune trace ne subsistant aujourd’hui des registres consignant les mouvements des dossiers.
Cette nouvelle petite histoire nous montre une nouvelle fois comment, à l’État-major, sur la base d’une simple « idée », « venue » comme ça, on put enrichir l’accusation contre Picquart, inventant de toute pièce un dossier, inventant sa constitution puis sa disparition criminelle. Cette nouvelle petite histoire nous montre aussi ce que fut cet incroyable duo Cuignet-Roget. Roget fut le vecteur de toute cette fable relative à des manœuvres qui auraient été celles de Picquart à l’égard de d’Orval et de Donin de Rosière mais ne fit jamais que reprendre les informations que lui fournissait Cuignet. Il est édifiant, à ce propos, de voir la longue note du 21 février 1899 de la main de Cuignet conservée aux AN – qui est bâtie sur la base de la note intitulée « Manœuvres de M. Picquart, chef des renseignements, à l’effet de substituer à Dreyfus un autre coupable » que nous avons précédemment évoquée –, première trame de la déposition de Roget devant la Cour de cassation (BB19 76) que vient compléter, du même, une dernière note intitulée : « Projet de mise au point pour la déposition du gal Roget sur l’affaire Picquart » (AN, BB19 105 et original dans SHD, DE 2022 PA 81/2).
On ne peut que se dire que quand il est nécessaire, ainsi, pour perdre quelqu’un, d’inventer, de falsifier, de mentir, de faire dire à des témoins ce qu’ils n’ont pas dit, que quand on en arrive, comme ici, à « manqu[er] à [son] devoir, et perd[re] le sentiment militaire », c’est qu’on manque cruellement de munitions.

Mais passons à la suite : la conjonction et la concomitance des deux enquêtes dont parle Adrien Abauzit, celle de Picquart et celle de Mathieu. « [A]u même moment, Mathieu Dreyfus fait lui aussi enquêter sur Donin de Rosières [sic] et ce alors, qu’officiellement Picquart et Mathieu ne se sont encore jamais rencontrés ! » « [L]a SIHAD nous dira sans doute qu’il s’agit encore d’une coïncidence extraordinaire », plaisante Adrien Abauzit. Déjà, nous aimerions comprendre pourquoi, si Picquart et les Dreyfus travaillaient de concert, ils se seraient focalisés sur Donin de Rosière qui présentait bien moins d’intérêt que d’Orval dont les Dreyfus n’entendirent jamais parler ? Pour prouver cette conjonction et cette concomitance, Adrien Abauzit cite Reinach mais ne semble pas l’avoir vu et semble plutôt avoir trouvé son information chez Yves Amiot qui développe le même propos. Parce qu’en effet, s’il était allé à la source dont il donne les références, il aurait vu que le « au même moment » ne correspond pas à la réalité. Ce que nous dit Reinach – il suffit de le lire –, c’est que cette enquête, qui selon Roget aurait été menée par Picquart de fin novembre 1895 à mars 1896 – entre celle sur d’Orval et celle sur Esterhazy –, avait été menée par Mathieu Dreyfus en deux temps : « pendant le procès », et donc en décembre 1894, et au début de l’année 1895 (Histoire de l’affaire Dreyfus, Paris, Robert Laffont, Bouquins, t. I, p. 427) – soit la première fois un an, la seconde fois sept mois avant celle que Picquart est accusé d’avoir menée. Voilà qui donne une indéniable élasticité à l’expression : « au même moment ». Une information de Reinach que confirme d’ailleurs Mathieu Dreyfus, qu’Adrien Abauzit aurait gagné à lire plus largement qu’en se contentant du passage relatif à Léonie :

Nous recevions, chez M. Hadamard, des quantités de lettres anonymes ou signées de noms inconnus. L’on nous proposait des évasions de la prison du Cherche-Midi, ou des renseignements sur les vrais coupables, ou encore sur les auteurs des machinations dont mon frère était la victime.
La plupart de ces lettres émanaient visiblement d’escrocs, elles se terminaient presque toujours par une demande d’argent.
Cependant quelques-unes, spécialement celles dans lesquelles on parlait d’évasion, devaient avoir une origine policière, car, si la question d’argent y était soulevée, le paiement était subordonné à la réussite.
Nous recevions aussi les visites d’inconnus, qui, sous les prétextes les plus divers, demandaient à être reçus.
On les écoutait généralement. C’était un défilé extraordinaire de gens tarés, vivant plus ou moins en marge de la société, qui venaient demander un secours, ou faire des propositions extravagantes, et, aussi, des agents de la Sûreté ou de la préfecture de police, avec des propositions suspectes.
Celui qui se présenta de la façon la plus adroite fut M. de Cesti, chevalier d’industrie de la plus belle envergure. Il arriva un soir, très élégamment vêtu. Il demanda à voir en particulier M. et Mme Hadamard [les beaux-parents du capitaine].
Le valet de chambre le pria de donner son nom.
De Cesti refusa. Il insista vivement en déclarant qu’il avait des choses importantes à communiquer à la famille. M. et Mme Hadamard le reçurent.
« Je vous demande pardon de garder l’incognito, commença M. de Cesti, c’est dans votre intérêt comme dans le mien. Je suis très lié avec Drumont et de Morès, s’ils apprenaient que je suis venu ici, j’aurais de très gros ennuis et je ne pourrais plus revenir.
« L’autre soir j’ai rencontré un de mes amis qui est l’ami du commandant Forzinetti, directeur de la prison militaire du Cherche-Midi. Forzinetti est convaincu de l’innocence de votre gendre : il l’a déclaré à mon ami. Il a ajouté que le capitaine Dreyfus était en bonne santé et qu’il se défendait avec la plus grande énergie.
« Je n’ai pas d’opinion sur son cas ; cependant il me semble étonnant qu’un homme riche fasse le métier qu’on lui prête.
« J’ai lu dans les journaux que vous avez vainement essayé d’avoir de ses nouvelles. L’humanité me commandait de venir ici vous rassurer, quelque étrange que ma démarche doit vous paraître. Si vous le permettez, chaque fois que j’apprendrai quelque chose, je viendrai vous le répéter. »
Ces nouvelles furent accueillies avec joie : M. X (Cesti ne donna son nom que plus tard) avait une excellente tenue, paraissait être du meilleur monde et ses propos étaient désintéressés.
M. Hadamard me fit part de cette singulière visite.
De Cesti revint à différentes reprises. Il commençait par donner des nouvelles de mon frère, émanant toujours de la même source, puis il se mettait à parler du procès, auquel il disait s’intéresser beaucoup.
Il commentait les mensonges des journaux, répétait les potins des bureaux de rédaction ou des milieux politiques.
« Il y a certainement eu une trahison à l’État-Major. Je crois maintenant qu’elle n’est pas due à votre gendre : mais pour le disculper aux yeux du monde, il faut trouver le vrai coupable. Cherchez bien – ne négligez rien. »
Un soir il arriva très agité : « J’ai des relations étendues à Paris, dit-il. Or je viens d’apprendre qu’il y a à l’État-Major de l’armée un commandant qui est dans une situation obérée et qui prête à tous les soupçons. »
Je venais d’arriver – M. Hadamard vint me chercher après avoir au préalable demandé à M. de Cesti si je pouvais assister à l’entretien.
De Cesti nous fit le récit suivant :
« Le commandant d’État-Major est le commandant Donin de Rosière. Il habite place Malesherbes un magnifique appartement d’un loyer de quinze mille francs par an.
« Il a épousé une femme plus âgée que lui, dont il a été l’amant et qui a subvenu à ses besoins d’argent, avant leur mariage.
« Depuis, Mme de Rosière a un amant du nom de Brenet, agent d’affaires, établi rue de Provence.
« Mme de Rosière, le commandant et Brenet vivent à trois dans la plus grande intimité.
« Les de Rosière sont très embarrassés dans leurs affaires : ils sont sous le coup de poursuites pour des escroqueries commises par eux au préjudice de plusieurs bijoutiers.
« Mme de Rosière se déplace beaucoup. Elle fait de fréquents voyages à l’étranger et particulièrement à Bruxelles.
« Il y a un grand intérêt à faire une enquête approfondie sur le commandant de Rosière et sur sa femme.
« Voulez-vous que je la fasse ? Il y aura quelques frais à faire. Je n’ose pas vous dire que je m’en chargerais volontiers car vous n’accepteriez pas. Je vais me faire connaître à la condition formelle de me promettre de ne jamais me nommer à qui que ce soit. Mon nom est de Cesti : je suis le fils d’un ancien président de la chambre italienne. Je suis naturalisé français et j’ai servi dans l’armée comme officier. »
M. Hadamard lui demanda le montant de la somme dont il avait besoin.
« Deux mille francs, dit-il, j’en justifierai l’emploi. Je compte aller à Mamers et aussi à Lure près de Belfort, où l’on m’affirme que Mme de Rosière se rendait souvent. »
M. Hadamard lui remit deux mille francs. Le lendemain je pris des renseignements sur lui. Les renseignements furent déplorables. C’était un escroc, mêlé à toutes sortes de vilaines histoires, un homme très dangereux.
Nous reçûmes quelques dépêches, adressées par lui à sa femme et que celle-ci nous faisait parvenir, dépêches envoyées de Mamers puis de Lure : signées d’un pseudonyme convenu, dans lesquelles il y avait des phrases comme celles-ci : « Vais plus loin, rien ici – Cela devient intéressant, il faudra du temps – Je reviens à Paris. »
Il revint au bout d’une huitaine de jours. Il lui fut répondu qu’on ne pouvait pas le recevoir.
Il comprit, car nous n’entendîmes plus parler de lui.
D’autres personnes vinrent nous parler du commandant de Rosière, de sa situation financière obérée, de ses agissements délictueux.
L’on nous montra des traites signées par de Rosière, et restées impayées.
J’en fis photographier une.
Je m’étais mis en rapport avec un ancien commissaire de police du nom de Dubois, il m’avait été vivement recommandé par Me Demange.
Je lui demandai de tâcher de se lier avec un domestique de M. de Rosière ou d’introduire un agent chez lui.
Le hasard nous servit bien.
Mme de Rosière avait renvoyé sa femme de chambre ; une femme au service de Dubois offrit de la remplacer, elle fut acceptée.
De plus, je priai Dubois de faire suivre M. de Rosière. Cette surveillance continua jusque vers le milieu de décembre. Nous ne constatâmes aucune relation suspecte avec les ambassades ou avec des agents d’espionnage.
M. et Mme de Rosière étaient des escrocs qui vivaient d’expédients et qui avaient mis en coupe réglée les bijoutiers de Paris et de Bruxelles.
Mme de Rosière les éblouissait avec la particule de son mari, ses hautes relations et sa situation au ministère de la Guerre. (L’Affaire telle que je l’ai vécue, op. cit., p. 30-34).

En mars ou avril 1895, Mathieu avait repris son enquête après la révélation de Reitlinger, avocat ami de Demange, qu’existait une pièce importante portant la phrase « Ce canaille de D. » et que cette pièce avait été montrée aux juges au moment du délibéré et donc à l’insu du prévenu et de son défenseur (ce que nous apprenions précédemment à Adrien Abauzit au sujet de la manière dont Mathieu avait découvert l’existence du dossier secret). Une information qui avait été confirmée par le député Jules Develle (L’Affaire telle que je l’ai vécue, op. cit., p. 82-83) et avait incité Mathieu à reprendre les recherches sur Donin de Rosière.

Je pensais que D. pouvait désigner le commandant Donin de Rosière.
Je repris cette piste et Dubois alla faire une enquête à Bruxelles où Mme de R[osière] avait fait de fréquents séjours. Dubois trouva à Bruxelles de nouvelles traces d’escroqueries commises par M. et Mme de R[osière], mais ce fut tout. J’abandonnai alors définitivement la surveillance de cet officier. (ibid., p. 83)

Quel intérêt alors, s’il fallait bien sûr admettre la légende d’une entente, de lancer Picquart, sept mois plus tard, sur une piste qui s’était révélée être une impasse ? Et d’ailleurs – question plus large –, si Picquart avait été au service des Dreyfus, on se demande bien pourquoi il aurait tant fait blocage pour laisser Leblois communiquer les documents fondant les informations qu’il avait confiées à Scheurer-Kestner (voir Le Faux ami du capitaine Dreyfus), pourquoi il aurait montré tant d’acharnement contre eux à partir de la grâce, pourquoi il serait brouillé avec eux, pourquoi, devenu ministre de la Guerre, il aurait refusé de rendre une dernière justice à Dreyfus en présentant le projet de loi visant à rectifier l’erreur de calcul de son ancienneté du 12 juillet 1906 ? Sur les derniers points, nous connaissons la « parade », elle est dans le premier volume d’Adrien Abauzit : Picquart n’aurait pas été payé selon ce qu’il estimait être son dû et ainsi s’expliquent son animosité, la brouille et l’article qu’il publiera dans La Gazette de Lausanne, expression de « sa rancœur » (p. 158-159)… parce qu’on imagine bien que Picquart aurait fait, dans la presse, même suisse, la confession d’avoir vendu sa conscience… Nous ne développerons pas, ici, et renverrons aux travaux qui se concentrent sur la question…

Pour conclure cette partie, il est donc évident, une nouvelle fois, que rien ne tient dans l’accusation contre Picquart relative à son engagement pour Dreyfus dès son entrée à la Section de statistique : ni la « lettre C.C.C. », ni les prétendues enquête sur d’Orval et Donin de Rosière… et qu’elle n’est jamais qu’une accumulation de mensonges dont la découverte exposée ici pour la première fois rend plus vertigineux encore le vide du dossier. Il n’existait que ces trois « arguments » pour dire la complicité de Picquart… il n’en reste rien…

Nos « sophismes boiteux » concernant les aveux
Adrien Abauzit, qui dans son premier volume, écrivait que « les antidreyfusards ont eu tort d’attacher tant d’importance à cet événement [les aveux] » (p. 85) au motif que, n’ayant pas été recueillis dans les formes légales, « ces aveux ne peuvent avoir force probante pour la simple raison qu’ils n’en sont pas » (p. 84), leur attache maintenant une importance certaine. Dans ce dernier volume, il écrit :

Dreyfus a avoué deux fois son crime à deux officiers qui ne se connaissaient pas, le commandant d’Attel et le capitaine Lebrun-Renault [sic]. Les deux hommes se sont confiés le jour même à plusieurs personnes, au point que la presse en a fait immédiatement état. […]

Adrien Abauzit écrit cela en réponse à ce nous développions dans notre commentaire à son troisième volume :

Faut-il, pour rappeler à Adrien Abauzit ce qu’il oublie, ou lui expliquer ce qu’il ignore, dire ce que furent ces fameux aveux dont les quelques rapports rédigés immédiatement après la dégradation sont pour le moins troublants ? Faut-il rappeler celui de Lebrun-Renaud (qui s’écrit bien comme ça et non comme l’écrit Adrien Abauzit en corrigeant avec assurance ce qu’il croit être une faute ; voir note 58, p. 66), qui, consignant son service, les heures d’arrivée et de fin, se contenta, dans la colonne « observations », de porter un simple : « Rien à signaler » ? Curieux, après avoir reçu des aveux… Faut-il rappeler celui du commandant Guérin, qui avait été mis à disposition du général Darras pour la parade, et qui faisant à son tour son rapport au général Saussier, se contenta d’écrire dans son télégramme : « Parade terminée, Dreyfus a protesté de son innocence et a crié : Vive la France ! Pas d’autre incident » ? Curieux encore… Faut-il rappeler l’état signalétique de Dreyfus, repris par Le Matin daté du 5, et qui concluait toute l’affaire d’un simple : « Dreyfus n’a exprimé aucun regret, fait aucun aveu, malgré les preuves irrécusables de sa trahison ; en conséquence il doit être traité comme un malfaiteur endurci tout à fait indigne de pitié » ?

Et Adrien Abauzit d’ajouter, oubliant ses propres et très nombreuses impasses, que, dans notre article, écrit pour commenter son troisième volume, nous avons « oublié d’apporter » les précisions que sont le témoignage de Picquart et cela, bien évidemment, parce « qu’elles auraient anéanti les fébriles sophismes derrière lesquelles [nous pensions] pouvoir [nous] réfugier ». Précisions, et précision importantes dans la mesure où, explique Adrien Abauzit, elles prouvent sans discussion possible que « Lebrun-Renault [sic] a immédiatement parlé des aveux ». Nous n’en avons pas parlé, en effet, parce que – à la différence de ce que nous faisons ici – nous ne pouvions parler de tout dans ce compte rendu et que si l’idée était de dire qu’il avait été question d’aveux le 5 janvier 1895, nous ne disions pas autre chose quand nous écrivions : 

L’affaire des « aveux » était sortie au lendemain de la dégradation et s’était aussitôt évanouie dans l’air.

Mais peut-être aurions-nous dû en parler ne serait-ce que parce que si Picquart confirme bien qu’il fut question d’aveux ce matin du 5 janvier, jamais il ne dit ce qu’y lit Adrien Abauzit :

[Guérin] m’a dit avoir entendu dire que Dreyfus avait fait des aveux et que c’est le capitaine de gendarmerie qui les avait recueillis (La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. I, p. 382)

Le colonel Guérin me dit qu’en effet Dreyfus avait dû faire des aveux à un capitaine de la garde républicaine qui était chargé de sa surveillance Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., tome I, p. 142) 

Je trouvai le commandant Guérin qui avait assisté à la dégradation et je lui demandai ce que signifiait le bruit qui courait sur de prétendus aveux. Il me répondit que cela venait d’un capitaine de gendarmerie. Nous eûmes une conversation assez longue. L’impression qui m’est restée de tout cela, c’est que le commandant Guérin ne m’a donné aucune indication précise au sujet des aveux. (La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. II, p. 294). [les gras sont de nous]

Picquart témoigne en effet qu’il fut bien question d’aveux, que Lebrun-Renaud était celui qu’on disait les avoir recueillis mais plane une incertitude due à sa formulation… Picquart ne dit pas que Guérin a entendu de la bouche de Lebrun-Renaud que Dreyfus avait fait des aveux mais que « Dreyfus avait dû faire des aveux à un capitaine de la garde républicaine… », que lui, Guérin, avait « entendu dire que Dreyfus avait fait des aveux et que c’est le capitaine de gendarmerie qui les avait recueillis… », que « cela venait d’un capitaine de gendarmerie… »… Rien n’indique ici le témoignage direct… Bien sûr, Adrien Abauzit nous opposera deux choses : tout d’abord la mauvaise foi, voire les mensonges du syndicataire Picquart, et alors nous l’inviterons à relire le chapitre précédent ; ensuite nos fameux « sophismes », et nous l’inviterons à lire avec attention les pages qui vont suivre. 
Dans sa réponse à nos commentaires au sujet des surprenants rapports de Lebrun-Renaud et de Guérin, Adrien Abauzit a trouvé une explication qui ne saurait être un sophisme. Il écrit : « […] ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas eu la présence d’esprit de le faire, ou qu’ils ne l’ont pas jugé nécessaire, que cela efface la réalité » du fait que « Lebrun-Renaud a immédiatement parlé des aveux ». Sans hésitation et sans appel possible, Adrien Abauzit nous le dit : « Ce fait ne peut être discuté ». Eh si ! justement, il peut être discuté et c’est ce que nous nous proposons de faire ici. Ce que nous allons essayer de montrer, c’est que si on parla en effet d’aveux, rien ne garantit que Lebrun-Renaud en ait parlé mais surtout tout dément que Dreyfus lui ait dit ce qu’il affirmera avoir entendu et que la plupart des témoignages – contradictoires quand ils ne sont pas aberrants ; nous le rappellerons à la suite –, qui en constituent le dossier, ne furent jamais, pour donner un peu d’épaisseur à un dossier désespérément vide, qu’un gigantesque empilement de nouveaux mensonges de l’accusation à l’image de ceux que nous avons déjà pu voir à propos de d’Orval, de Donin de Rosière, de Cordier, et de ceux que nous verrons encore dans les dossiers suivants que nous ouvrirons à la suite. 
Avant d’entrer d’aborder les différents points qui fondent notre thèse – et dont quelques-uns sont bien connus d’Adrien Abauzit, puisqu’il a lu les procédures, mais dont il oublie de nous parler –, il nous faut replacer la chronologie. Comme nous le disions dans notre post à l’origine de ce quatrième volume d’Adrien Abauzit, « l’affaire des ”aveux“ était sortie au lendemain de la dégradation et s’était aussitôt évanouie dans l’air ». Pour être tout à fait précis, il faut ajouter qu’elle réapparaîtra timidement en septembre 1896 (dans Le Figaro qui n’était peut-être pas, à ce moment, aussi dreyfusard qu’Adrien Abauzit veut le croire) pour disparaître aussi vite, puis réapparaîtra, cette fois durablement, à partir d’octobre 1897. À ce moment, quand sera mis en péril le dogme de la culpabilité de Dreyfus après l’engagement de Scheurer-Kestner puis après la dénonciation d’Esterhazy par Mathieu Dreyfus et que l’État-major fourbira ses armes, la nécessité se fera sentir, pour donner un peu de consistance au dossier, de tirer du néant la légende des aveux. Mais comme il n’y avait rien d’exploitable et qu’au final n’existaient que quelques articles de presse, le général Gonse, sous-chef d’État-major et chef de la Section de statistique depuis la mise à l’écart de Picquart, déploiera une belle énergie pour remplir son dossier. Il ramassera pour cela tout ce qu’il pourra… la quantité devant pallier la qualité.
Le 20 octobre 1897, tout d’abord, il fera venir Lebrun-Renaud pour qu’il atteste par écrit que le 5 janvier 1895 Dreyfus lui avait bien déclaré : « Je suis innocent ; dans trois ans mon innocence sera prouvée. Le ministre sait que si j’ai livré des documents sans importance, c’était pour en obtenir de sérieux des Allemands. » Ensuite, à la date du 6 décembre 1897, ce sera au tour de Mercier de témoigner, toujours à la demande de Gonse, des paroles de Dreyfus que Lebrun-Renaud lui aurait rapportées le 6 janvier 1895 au matin, dont il ne pourra précisément « indiquer les termes employés » mais, il pouvait l’affirmer, « qui constituaient des aveux » (AN, BB19 108, repris dans La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 132). Encore, Gonse recevra le témoignage du commandant Guérin, entre-temps devenu lieutenant-colonel, qui, le 14 février 1898, se souviendra des paroles de Lebrun-Renaud sortant du bureau où il avait gardé Dreyfus, moins de cinq minutes avant le début de la parade : « Dreyfus, lui montrant les galons de son dolman, lui avait avoué que c’était son orgueil de ses galons qui l’avait perdu » et avait ajouté : « Si j’ai livré des documents, ces documents étaient sans aucune valeur et c’était pour en avoir d’autres bien plus importants des Allemands » (AN, BB19 105, repris dans idem). Et Guérin ne mentait pas puisqu’il avait son témoin, le contrôleur Peyrolles, qui sera aussi, le 12 février 1898, invité par Gonse à témoigner. Peyrolles avait en effet, déclarait-il, après la parade, rencontré Guérin qui lui avait dit que Dreyfus venait d’avouer avoir livré des documents sans importance dans le but d’en obtenir d’autres en échange (ibid., p. 134-136). En plus de Lebrun-Renaud, Gonse exhumera un deuxième témoin des « confidences » du capitaine : un « témoin » qui était mort depuis octobre 1895 et à qui l’on rendait une parole qu’il n’avait jamais cru devoir prendre. Le capitaine Anthoine, le 22 janvier 1898, confiera à Gonse que, le jour de la dégradation, il avait rencontré au sortir de la salle où était enfermé Dreyfus le commandant d’Attel qui lui avait répété les propos entendus de la bouche même du capitaine quelques secondes plus tôt : « Pour ce que j’ai livré, cela n’en valait pas la peine. Si on m’avait laissé faire, j’aurais eu davantage en échange. » (AN, BB19 108, repris dans ibid., p. 133-134). Et Gonse trouvera encore un autre témoin, le commandant de Mitry (qui témoignera ce même 22 janvier), auquel Anthoine « aussitôt après la dégradation » avait confié ce que d’Attel lui avait dit. Mitry se rappelait, lui, que la phrase que d’Attel avait répétée à Anthoine, telle que ce dernier la lui avait confiée, était que si Dreyfus « avait livré des documents, c’était dans l’espoir d’en obtenir en échange de ceux qu’il donnait ». (AN, BB19 108, repris dans ibid., p. 134) Sur sa lancée, Gonse trouvera encore, le 17 janvier 1898, un troisième témoin, le commandant Bernard qui, comme d’Attel, était entré dans la pièce où Dreyfus se trouvait avec Lebrun-Renaud et, lui aussi, avait entendu Dreyfus avouer – sa mémoire était incertaine – « avoir donné ou livré des documents ». Un témoignage dont il ne sera guère fait usage, Bernard déclarant n’être sûr de rien, en dehors du mot « document ». (ibid., p. 132-133) En novembre suivant, on trouvera encore un autre témoin, le brigadier Depert qui lui avait entendu Dreyfus, après la dégradation, affirmer : « Pour être coupable, je suis coupable, mais je ne suis pas le seul. »… Puis en novembre encore, cette fois par le général Risbourg (dont nous reparlerons), sera encore trouvé un autre témoin, le lieutenant Philippe, auquel avait parlé Lebrun-Renaud – « je puis même dire que je suis le premier à qui le capitaine Lebrun-Renault [sic] ait raconté ce qu’il avait entendu » (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., tome II, p. 234) – et qui viendra confirmer les paroles du gendarme : « Depuis que je suis avec cette canaille de Dreyfus, il cherche par tous les moyens à lier conversation avec moi ; mais je ne lui réponds pas ; ainsi il m’a dit que s’il avait livré des documents ils étaient insignifiants et que c’était dans le but de s’en procurer de plus importants, ajoutant qu’il était innocent du crime odieux pour lequel il allait être dégradé et que dans trois ans son innocence serait reconnue » (idem). 
Ce petit rappel fait, voyons maintenant les différents points qui font que cette histoire d’« aveux » ne peut être qu’une des nombreuses légendes que les antidreyfusards se trouvèrent dans la nécessité de créer.

1. Des rapports silencieux.
Dans son dernier volume, en réponse à nos remarques, Adrien Abauzit nous dit que si Lebrun-Renaud et Guérin, le jour de la dégradation, ne parlèrent pas des « aveux » c’est « parce qu’ils n’ont pas eu la présence d’esprit de le faire, ou qu’ils ne l’ont pas jugé nécessaire ». Avec toute la meilleure volonté du monde, il est difficile de se laisser convaincre par un tel argument. Car enfin, il s’agissait d’aveux et toute la presse, depuis l’arrestation, s’était faite l’écho des continuelles protestations d’innocence de Dreyfus, de celles de sa famille, de celles de son avocat… pour la première fois, Dreyfus aurait dit ce que tout le monde espérait entendre, pour la première fois Dreyfus aurait confié son crime et le témoin Lebrun-Renaud comme son confident Guérin n’auraient « pas eu la présence d’esprit » d’en parler dans leurs rapports ou ne l’auraient « pas jugé nécessaire » ? Le premier n’aurait « pas eu la présence d’esprit » d’en parler ou ne l’aurait « pas jugé nécessaire » mais aurait « eu la présence d’esprit » ou « aurait jugé nécessaire » de consigner : « Rien à signaler » et le second n’aurait « pas eu la présence d’esprit » d’en parler dans son télégramme au général Saussier ou ne l’aurait « pas jugé nécessaire » mais aurait « eu la présence d’esprit » ou « aurait jugé nécessaire » d’y écrire – seulement – que « Dreyfus a protesté de son innocence et a crié : Vive la France ! Pas d’autre incident » ? Comment Guérin aurait-il pu ne pas avoir « la présence d’esprit » ou ne « pas jug[er] nécessaire » de le faire alors que dans son tardif rapport de février 1898 il avait insisté sur le fait que ces confidences de Dreyfus lui avaient paru si capitales, « dès les premiers mots », « en raison de leur importance et de leur intérêt », qu’il avait considéré que cet entretien ne devait « être circonscrit entre eux] deux » et répété (AN, BB19 105, repris dans La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p.139) ? 
Guérin n’avait alors évidemment pas parlé, ou du moins n’avait pas donné le contenu de son télégramme à Saussier qu’on ne découvrira que par l’enquête Targe, en 1904. En 1905, quand le télégramme sera révélé et qu’on le lui opposera, Guérin rédigera un mémoire à destination du procureur général près la Cour de cassation dans lequel il tentait d’expliquer ce mystère. Il ne tenta pas d’expliquer qu’il n’avait pas « eu la présence d’esprit » ou qu’il n’avait « pas jugé nécessaire » de le faire mais avait expliqué deux choses : tout d’abord qu’il n’avait pu le faire pour des raison pratiques :

[…] le compte rendu de l’entretien de Dreyfus avec Lebrun-Renaud, entretien auquel je n’avais pas assisté, aurait nécessité la rédaction d’une longue dépêche dont la transmission et le contrôle par les bureaux militaires, avec le personnel inexpérimenté [les télégraphistes] dont on disposait alors, auraient exigé beaucoup de temps et n’auraient peut-être pas été encore entièrement terminés, à mon retour place Vendôme. (AN, BB19 78). 

Lisant un tel argument, l’envie est forte de suivre le procureur général Baudouin quand il écrit :

Cette explication me laisse à mon impression première. Jamais il ne me sera donné de comprendre qu’ayant à prévenir le Gouverneur, de ce qui vient de se passer, il éprouve le besoin de le faire par télégramme, et d’y taire le seul fait important à son avis même.
Il fallait faire court : les télégraphes étaient des soldats, peu expérimentés et lents ?
Mais un mot suffisait ! Dreyfus a crié : Vive la France ! écrivait le colonel Guérin. Ne valait-il pas mieux dire : Dreyfus a avoué. C’était plus court. « Dreyfus n’a cessé de protester de son innocence ! Pas d’autre incident ! » Non ! jamais personne ne comprendra cela de la part de quelqu’un qui prétend avoir reçu la confidence d’un aveu qui vient d’être fait et qui prétend y croire ! (Révision du procès de Rennes. Débats de la Cour de cassation. Audiences des 3, 4 et 5 mars 1904, Paris, Société nouvelle de librairie et d’édition, 1904, t. I, p. 482)

Mais cette excuse n’était que subsidiaire et la « vraie » raison n’était pas là. Dans ce mémoire, Guérin expliquait surtout que s’il n’en avait pas parlé ç’avait été pour se conformer aux ordres reçus. Le général Saussier, Gouverneur de Paris, expliquait-il, craignant « pendant la parade et à la sortie de la voiture cellulaire » les possibles débordements des spectateurs attendus à l’événement, lui avait demandé de lui envoyer, « dès que Dreyfus aurait quitté l’École militaire », un télégramme pour l’informer « de ce qui s’était passé pendant la parade et lui annoncer qu’elle était terminée » : « Par exception, il ne voulait pas attendre mon retour place Vendôme et le rapport verbal détaillé que je ferais alors, une demi-heure après la fin de la parade, au plus tard, sur tous les événements de la matinée ». C’est pour cela, pour répondre à la « préoccupation du Gouverneur », parce qu’il lui avait parlé de « pendant la parade et à la sortie de la voiture cellulaire », qu’il avait rédigé un télégramme dans lequel il n’était « donc uniquement question que de ce qui s’était passé pendant la parade elle-même, c’est-à-dire entre le moment où Dreyfus était sorti du bureau de l’adjudant pour être dégradé (premier coup de neuf heures) et celui où il avait quitté l’École militaire ». Il n’avait donc parlé que des protestations d’innocence puisqu’elles avaient été dites dans le laps de temps compris entre « la parade et à la sortie de la voiture cellulaire », et non des aveux puisqu’ils avaient été confiés avant la parade. Les autres incidents devaient donc être réservés au « rapport verbal détaillé » qui serait fait plus tard. Le « Pas d’autre incident » de son télégramme trouvait donc son explication « péremptoire » et « en étendant à toute la matinée l’expression : Pas d’autre incident –, le sens du télégramme est complètement dénaturé et le renseignement qu’il donne est d’une inexactitude absolue ».
Quelle histoire ! En lisant cela, on aurait presque envie de reprendre la phrase d’Adrien Abauzit à propos des hypothèses de la presse du premier jour à la nouvelle du décès de Chaulin-Servinière : « Quand on me présente comme sérieux pareil récit, j’ai pour réflexe, je le reconnais, d’avoir l’impression d’être pris pour un imbécile. » Saussier lui ayant dit qu’il craignait ce qui pourrait se passer entre « la parade et à la sortie de la voiture cellulaire », Guérin avait pris la chose au pied de la lettre. Est-ce sérieux ? L’arrivée de Dreyfus ne représentait donc aucun danger ? Saussier aurait craint le départ de la voiture cellulaire mais pas son arrivée qui devait prendre le même chemin ? Et cette justification improvisée en dernière minute était d’autant plus ridicule, indiquait d’autant plus la mauvaise foi et le mensonge de celui qui l’avait imaginée que Guérin avait oublié qu’à Rennes, à une époque où le télégramme n’avait pas encore été révélé, il avait dit tout autre chose : 

J’étais chargé de veiller aux détails d’exécution de l’ordre de parade et des instructions spéciales du gouverneur, afin de pouvoir lui rendre compte de tous les incidents qui surviendraient. En particulier, je devais assister à l’arrivée de Dreyfus à l’École Militaire, à son entrée, à sa sortie du bureau de l’adjudant de garnison, où il devait être gardé jusqu’à l’heure de la parade, et enfin à sa remise au détachement de gendarmerie départementale formant son escorte jusqu’à la Préfecture de police, la parade terminée. (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., tome III, p. 87) [les gras sont de nous]

Adrien Abauzit qui s’y connaît en sophismes et aime à les débusquer là où il n’y en a pas et quand il n’y en pas appréciera sûrement celui-là, à proprement parler anthologique. 
Et quant à la question du rapport détaillé qui devait se faire verbalement, ainsi que Guérin l’avait déjà expliqué en 1899 (La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. I, 280 et t. II, p. 140 et Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., tome III, p. 89)… admettons. Admettons – tout extraordinaire que cela soit – que Guérin ne parlât que d’innocence dans son télégramme et ait préféré garder cette essentielle information – qui ne devait pas, estimait-il, être circonscrite qu’entre Lebrun-Renaud et lui – pour une communication verbale. Il est bien dommage que Saussier n’ait pas été pas entendu par la Cour de cassation ou par le conseil de guerre de Rennes pour confirmer ou infirmer… Mais quoi qu’il en fût, si Guérin ne mentait pas ici – et on vient de voir qu’un gros mensonge n’était pas pour l’effrayer –, on peut encore s’étonner qu’il n’existe aucune trace dans les archives d’un rapport quelconque de ce témoignage verbal dans la mesure où il est évident que si Saussier l’avait recueilli, il n’eut pas manqué d’en référer à son ministre, comme il ne manquait jamais de le faire pour la moindre information touchant au service, si minime soit-elle… et celle-là, d’information, était de taille…
On ne peut que se dire que quand il est nécessaire, ainsi, de mentir, que quand on en arrive, comme ici, à « manqu[er] à [son] devoir, et perd[re] le sentiment militaire », c’est que la cause à défendre est pour le moins bien fragile.

2. Des témoignages variants et à variations multiples.
Ils sont étonnants ces rapports, notes et attestations que nous avons lus dans notre petit rappel chronologique. Tous (Depert étant à part et puisqu’il parle d’un autre moment… Adrien Abauzit y revenant, nous en reparlerons plus tard) donnent des déclarations différentes pour un même propos censé avoir été tenu au même moment et par la même personne… À en lire toutes ces attestations, d’Attel et Lebrun-Renaud n’ont pas entendu exactement la même chose et cela peut s’entendre quand des paroles sont rapportées à quelques années d’écart et sont rapportées par des témoins de première ou de seconde mains. Mais ce qui peut moins s’entendre, ce sont les variantes des témoignages de Philippe et surtout de Guérin.
Comment est-il possible que dans son attestation, Philippe puisse raconter que Lebrun-Renaud lui aurait dit que Dreyfus « cherche par tous les moyens à lier conversation avec moi ; mais je ne lui réponds pas » quand Lebrun-Renaud, à Rennes, parlera au contraire d’une conversation nourrie entre les deux ?

Ainsi nous avons parlé par exemple du lieu de déportation où il aurait pu être envoyé ; je lui ai parlé de la Nouvelle-Calédonie parce que, y étant passé en allant à Taïti et y étant resté un mois, je pouvais lui donner quelques renseignements. En somme, vis-à-vis du capitaine Dreyfus, j’ai usé là de tous les moyens d’humanité que comportait la situation pénible où il se trouvait. (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., tome III, p. 78)

De même, que penser du témoignage de Guérin ? Indépendamment du fait que le « je suis innocent » en ait disparu, comment est-il possible que s’y trouve cette mention des galons (« Dreyfus, lui montrant les galons de son dolman, lui avait avoué que c’était son orgueil de ses galons qui l’avait perdu ») qui n’apparaît dans aucun autre ? Comment est-il imaginable de ne pas la retrouver chez Lebrun-Renaud ? Mais peut-être Lebrun-Renaud, racontant ce que venait de lui dire Dreyfus, n’avait-il « pas eu la présence d’esprit » d’en parler ou ne l’avait-il « pas jugé nécessaire » ?… La chose serait curieuse parce que ces propos – surtout avec la disparition du « je suis innocent » liminaire – ne laissaient plus planer le moindre doute sur la nature des phrases attribuées à Dreyfus qui, en en donnant le mobile, devenaient des aveux caractérisés… Et elle serait d’autant plus curieuse que, à en croire la lettre que Gonse affirmait avoir écrite à Boisdeffre après la dégradation (nous en reparlerons), « [Lebrun-Renaud] a conclu en exprimant l’avis que Dreyfus faisait des demi-aveux ou des commencements d’aveux mélangés de réticences et de mensonges ». Quand on dit qu’on a été « perdu » par l’orgueil de ses galons, on ne fait pas des « demi-aveux » mais des avis entier, clairs et indiscutables. Devant ce mystère, à Rennes, le colonel Jouaust demandera à Lebrun-Renaud si Dreyfus avait prononcé ces autres paroles que rapportait Guérin. La réponse Lebrun-Renaud fera sensation :

Je ne me rappelle pas cette phrase, la conversation a duré environ une heure, mais il a pu la dire. (Rumeurs.) (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., tome III, p. 94).

3. Une information bien peu informée.
Dans ce dernier volume, Adrien Abauzit, nous l’avons déjà cité, écrit que « Les deux hommes se sont confiés le jour même à plusieurs personnes, au point que la presse en a fait immédiatement état. » C’est vrai : la presse en a fait immédiatement état… pendant deux ou trois jours. Et il est intéressant de voir comment elle en parla. Voici un relevé le plus exhaustif possible (nous laissons de côté les articles annoncés comme repris d’autres journaux) :

      • Selon Paris et Le Peuple français, Dreyfus aurait, après la parade, au greffier Vallecalle et aux canonniers chargés de son escorte, « déclaré avoir livré des secrets à l’Allemagne afin d’obtenir en retour des documents importants concernant la mobilisation de ce pays. » 
      • Même chose au Soleil (après la parade et à Vallecalle) mais dans un autre texte : « Je suis innocent, a-t-il dit. J’ai livré des documents à l’étranger, c’est vrai ; mais c’était pour amorcer et en avoir de plus considérables. Dans trois ans on saura la vérité et le ministre lui-même reprendra mon affaire. »
      • Selon La Patrie, il se serait confié, après la parade, aux gendarmes l’escortant et dans un texte encore différent : « Oui, j’ai livré à l’Allemagne des documents, c’est vrai ; mais c’était une amorce et j’aurais obtenu, en échange, ce que j’aurais voulu. Mais ils aiment mieux me condamner. Tas d’imbéciles !… Ils verront bien, d’ici trois ans… ! Enfin !… »
      • Même chose pour La Presse qui donnait un texte toujours différent : « J’ai donné des documents aux Allemands, c’est vrai ; mais c’était pour en obtenir de plus précieux. Et ils m’ont condamné ces imbéciles ! »
      • L’Intransigeant, qui plaçait aussi la scène après la parade et présentait l’aveu fait, sans plus de précisions, à un officier, donnait un texte encore différent : « Si j’ai livré des documents à l’Allemagne, c’était pour en obtenir de plus importants… »
      • L’Univers plaçait aussi la scène après la parade, dans le fourgon cellulaire qui devait amener Dreyfus à la Santé, et adressé à différents interlocuteurs, toujours dans un texte différent : « Dans trois ans, a-t-il dit aux uns, la vérité se saura. Je suis une victime ». Et à d’autres : « Je n’ai livré des documents que pour amorcer et en obtenir d’autres. »
      • Le Siècle, lui, plaçait la scène avant la parade, dans le fourgon cellulaire emmenant Dreyfus à l’École de guerre. Il aurait ainsi déclaré, texte encore différent, au capitaine de gendarmerie chargé de l’accompagner : « Capitaine, vous êtes complice de la plus monstrueuse erreur judiciaire du siècle. Je suis innocent ; je le jure. Si j’ai livré des documents à une puissance étrangère, c’était pour obtenir d’elle d’autres renseignements d’importance bien plus grande. On le reconnaîtra plus tard. Avant trois ans, le ministre de la guerre comprendra qu’il s’est trompé et demandera la révision de mon procès. »
      • Même chose pour La Cocarde, Le Libéral et La Gazette de France mais juste avant la parade, en se rendant sur la place, et Dreyfus aurait dit, dans un texte différent à un capitaine dont le nom n’est pas donné : « Dans trois ans, Me Demange aura obtenu ma réhabilitation, car je suis innocent. Si j’ai livré des documents à l’Allemagne c’était pour l’amorcer afin d’en obtenir d’elle de plus importants. »
      • Le Petit Journal donnait un texte différent, et plaçait aussi la scène lors de l’escorte vers la parade et adressé à un adjudant de la garde républicaine : « Si j’ai livré des documents, ; c’était pour en avoir d’autres plus considérables ; dans trois ans, on saura la vérité et le ministre lui-même, reprendra mon affaire. »
      • Au même moment pour La Dépêche mais dans un texte différent et adressé à un lieutenant : « Lieutenant, lui dit-il brusquement, je suis innocent. On le verra dans trois ans. Si j’ai livré des documents à l’ennemi, c’était pour en avoir de plus considérables. Dans trois ans on le verra, répète-t-il, et le ministre de la guerre, alors, lui-même s’occupera de moi. »
      • Le XIXe Siècle présentait aussi la scène comme ayant eu lieu, sans plus de précisions, avant la dégradation et les paroles, toujours différentes, confiées à un capitaine de gendarmerie : « C’est vrai, j’ai livré des documents à l’étranger, mais c’était pour en obtenir de plus importants. Je suis innocent ; dans trois ans on le reconnaîtra et alors le ministre de la guerre s’occupera à nouveau de mon affaire. »
      • De même de L’Autorité, avec un texte toujours différent : « Oui, j’ai livré des documents à l’Allemagne, mais ils n’avaient aucune importance et c’était pour amorcer et en obtenir de plus considérables. Dans trois ans, on saura toute la vérité et ma réhabilitation sera éclatante. » [les gras sont de nous]
      • Le TempsLe Figaro, L’Éclair, Le Constitutionnel et Le Courrier du Soir plaçaient, eux aussi, la scène avant la parade, dans le bureau de la place, sans nous en dire plus de celui qui avait recueilli les paroles et dans un texte différent : « Je suis innocent. Si j’ai livré des documents à l’étranger, c’était pour amorcer et en avoir de plus considérables ; dans trois ans, on saura la vérité, et le ministre lui-même reprendra mon affaire. »
      • Même chose pour La Libre Parole dans un texte encore différent : « Si j’ai livré des documents à l’Allemagne, c’était pour l’amorcer et en avoir de plus importants. Avant trois ans, on saura la vérité et le ministre de la guerre lui-même s’occupera de mon affaire. »
      • Et idem pour Le Matin dans un texte encore différent : « Je suis innocent ! J’ai livré des documents à l’Allemagne, mais c’était une amorce. Si j’avais pu continuer, j’aurais eu en échange des renseignements d’une importance capitale. Le ministre de la guerre, qui en aura bientôt la preuve, fera réviser mon procès. »
      • Et idem pour L’Observateur français dans un texte encore différent : « Si j’ai livré des documents aux Allemands, c’était pour les amorcer et obtenir d’eux des pièces fort intéressantes pour nous ; au reste, avant trois ans, le ministre de la guerre reviendra sur son appréciation à mon sujet, et mon procès sera révisé. »

Aucun de ces articles ne parle de Lebrun-Renaud : ils parlent le plus souvent de Vallecalle, quand ce n’est pas d’un lieutenant, d’un capitaine ou d’un adjudant ; évoquent tantôt le ministre, tantôt Demange ; placent le fameux dialogue avant l’arrivée dans le fourgon cellulaire, ou dans la salle de la place, ou encore en sortant, quand ce n’est pas après la cérémonie et même dans le fourgon devant conduire Dreyfus à la santé. Nous savons que les journalistes ont souvent une curieuse de manière de retranscrire et de transmettre l’information mais il est clair que pour arriver à un tel résultat, il fallait que la source fût pour le moins peu sûre et sans doute est-ce là l’explication de toute l’histoire, explication sur laquelle nous reviendrons en conclusion.
La presse relaya mais y attacha peu d’importance comme le montre la vitesse à laquelle la nouvelle disparue. Et si on y attacha peu d’importance, c’est que beaucoup jugèrent cette histoire d’aveux peu crédible. Le Matin du 6 janvier – qui n’était pas dreyfusard – écrivait ainsi :

On affirme que Dreyfus, pendant sa courte captivité à l’École militaire, aurait fait la déclaration suivante à ses gardiens :
– Je suis innocent ! J’ai livré des documents à l’Allemagne, mais c’était une amorce. Si j’avais pu continuer, j’aurais eu en échange des renseignements d’une importance capitale. Le ministre de la guerre, qui en aura bientôt la preuve, fera réviser mon procès.
Cette déclaration constituerait un aveu implicite de la culpabilité de Dreyfus. Elle expliquerait à la fois, si elle était vraie, et les protestations du condamné contre le jugement qui l’a frappé, et la réponse affirmative du conseil de guerre aux questions qui lui étaient posées par l’accusation. Mais il convient d’ajouter qu’elle a été accueillie avec une incrédulité générale. [les gras sont de nous]( le

Incrédulité donc et tellement d’incrédulité même que Lucien Millevoye, qui avait pourtant relayé l’information des prétendus aveux en janvier 1895, regrettera, fin 1896, que « le traître », « n’a[it] rien avoué, malgré l’accablante évidence des faits » (« Encore Dreyfus ! », La Patrie, 5 décembre 1896). Et tellement d’incrédulité, encore, que quand paraîtra, au début de 1898, le premier volume antidreyfusard, L’Affaire Dreyfus. les dessous d’une trahison (Librairie des nouvelles collections illustrées, signé du comte W…), il sera longuement question de la dégradation sans qu’y fût même fait la plus petite allusion aux « aveux »…

3. De bien curieux aveux.
Curieux aveux que ceux qui commencent par une proclamation d’innocence (« Je suis innocent. Si j’ai livré des documents à l’étranger, c’était… ») et sont suivis, lors de la parade, par de nouvelles protestations d’innocence. C’est avec beaucoup de bon sens que Félix Faure pouvait noter dans son Journal : 

[…] dans quelle mesure doit-on envisager l’aveu d’avoir été en relations avec l’étranger en se prétendant innocent ? (p. 280-281).

5. L’indifférence du cabinet.
Dans ce même Journal, Félix Faure raconte que Mercier avait parlé des aveux après la dégradation – et nécessairement dans le conseil du 8 ou 9 janvier. Casimir-Perier s’en était souvenu au cours d’une discussion avec son successeur qui lui-même s’en souvenait et qui nous dit que la chose lui avait été confirmée par Barthou et par Hanotaux, présents ce jour (p. 279). Curieux… Casimir-Périer dira plus tard se souvenir que Mercier l’en avait informé mais ne place pas cette discussion dans la cadre du conseil des ministres (La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. I, p. 331 et Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. I, p. 70), et que, si Hanotaux se montrera pour le moins vague (La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. I, p. 646), Barthou, Poincaré et Guérin, eux aussi membres du Cabinet, affirmeront avec conviction qu’ils n’en entendirent jamais parler à l’époque, ni dans le cadre du Conseil (Guérin était à cet égard affirmatif) ni autrement (ibid., p. 336 et 291 et Journal officiel. Débats parlementaires, Chambre des députés, 29 novembre 1898, p. 2306). Mais peu importe. Ce qui importe, c’est que si Mercie en a parlé au Conseil, rien ne se soit passé. Aucun ministre n’eut de réaction particulière, aucune mention n’en fut faite dans la synthèse donnée aux journaux et, surtout, aucune suite ne fut donnée à ces « aveux ». Parce qu’il est bien évident que s’il y avait eu des aveux, la première des choses à faire était de s’en assurer puisque la nouvelle, comme nous l’avons vu avec l’article du Matin, avait été « accueillie avec une incrédulité générale » ? C’est aussi ce qu’avait pensé Le Figaro du 6 janvier – qui lui aussi était alors bien loin d’être dreyfusard :

  • Tous les journaux du soir reproduisent ces paroles en les confirmant. Nous ne les avons pas entendues et nous ne pouvons, par conséquent, en garantir l’authenticité qui, à première vue, nous paraît douteuse.
    Nos confrères, d’ailleurs, ne s’accordent pas sur le moment où elles auraient été dites ni sur la qualité de la personne à qui elles auraient été adressées. C’est, un point, qui demande à être éclairci. [les gras sont de nous]

6. La légèreté de Mercier
Il est évident aussi que s’il y avait eu aveux, une enquête s’imposait, et que cette enquête devait être à l’initiative de Mercier. Cette enquête, Mercier ne la fera pas. Plus tard, il se justifiera de ne l’avoir pas menée ni même d’avoir établi le minimum qu’était un rapport, tantôt parce que « c’était une affaire terminée, [et qu’]on ne pouvait pas prévoir que toute une race se solidariserait plus tard avec Dreyfus » (La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. I, p. 7), tantôt parce que « la question des aveux, au point de vue judiciaire, ne pouvait avoir aucune importance pour nous, puisque le conseil de guerre avait condamné, […] et l’affaire paraissait complètement terminée et ne pouvoir être susceptible d’aucune suite. » (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. II, p. 212). Comment se laisser convaincre par de tels arguments ? Peut-on réellement croire – nous ne nous attarderons pas sur la « race » solidaire – que, parce que l’affaire était terminée avec la condamnation du « traître », personne ne se souciait plus de savoir quels documents Dreyfus avait pu transmettre aux Allemands (puisqu’il était censé avoir dit : « Si j’ai livré des documents à l’Allemagne… »), quels documents il avait reçus (puisqu’il était censé avoir dit : … « c’était pour en obtenir de plus importants… ») et, surtout, qui étaient ses contacts ? Voilà pourtant qui pouvait représenter un peu d’intérêt. On avait condamné un traître qui, après s’être tu avec obstination, se mettait à parler et on ne cherchait pas à savoir ce qu’il avait donné, ce qu’il avait reçu, à qui il avait donné et de qui il avait reçu ?

7. La soirée du 31 décembre
Et comment accorder le moindre crédit aux arguments de Mercier quand on les met en regard de ce que lui-même, au procès de Rennes, racontera relativement à la visite que Du Paty avait rendue à Dreyfus à sa demande, le 31 décembre… soit quatre jours avant les fameux « aveux », neuf jours après la condamnation et le jour même du rejet du pourvoi en révision ?

La condamnation du capitaine Dreyfus ayant été prononcée, le Conseil de révision ayant statué sur l’arrêt du Conseil de guerre, je considérais comme indispensable de tâcher d’obtenir du capitaine Dreyfus l’indication de ce qu’il avait dû livrer à l’Allemagne, non seulement par le bordereau qui, lui déjà, donnait quelques indications précises, mais qui indiquait aussi bien nettement que ce n’était pas un acte isolé, qu’il y avait eu d’autres livraisons de pièces et d’autres trahisons commises. Je tenais, surtout au moment où nous étions en pleine élaboration du plan de mobilisation, à me renseigner autant que possible sur ce qui avait été livré par le capitaine Dreyfus. Je lui envoyai donc le commandant du Paty de Clam, le 31 décembre, avec mission de lui dire que, sa condamnation étant prononcée et définitive, je ne pouvais rien à ce point de vue, mais que le Gouvernement pouvait encore quelque chose pour l’application de la peine et qu’à ce point de vue, par exemple, pour le choix du lieu de déportation, pour la facilité qu’il pourrait avoir de l’habiter avec sa famille ou avec certaines personnes de sa famille, le Gouvernement pourrait montrer de l’indulgence si, de son côté, il voulait entrer dans la voie du repentir et s’il disait notamment au ministre de la Guerre de quels documents l’Allemagne avait été mise en possession par son fait. (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., tome I, p. 99-100) [les gras sont de nous]

La chose n’était donc plus valable quatre jours plus tard ? Le plan de mobilisation, si important, était donc tout à coup devenu négligeable et il n’importait plus de savoir « quels documents l’Allemagne avait été mise en possession par son fait » ?
Mais cette soirée revêt une importance bien plus grande encore. Au sortir de cette visite, Du Paty avait écrit à Mercier la lettre suivante :

Paris, le 31 décembre 1894.
Monsieur le Ministre,
J’ai l’honneur de vous rendre compte que je suis resté près d’une heure en tête à tête avec Dreyfus. Il n’a rien voulu avouer, me déclarant qu’avant tout il ne voulait pas plaider les circonstances atténuantes. Il désire partir le plus tôt possible, se faire oublier, vivre tranquille avec sa femme et ses enfants à la presqu’île Ducos. Il espère que d’ici cinq ou six ans les choses s’arrangeront et qu’on découvrira le mot de l’énigme qu’il ne peut expliquer. Il se dit l’objet d’une fatalité : quelqu’un lui a pris son nom, son écriture, ses papiers, et s’est fait passer pour lui auprès des agents étrangers.
En dehors de cela, il a causé tranquillement avec moi, me disant qu’il savait bien quelle était ma conviction, et qu’il ne cherchait pas à l’ébranler. Il a pris son parti de tout, y compris la dégradation, qu’il considère pourtant comme un très dur moment à passer.
Je regrette de n’avoir pas mieux réussi dans ma mission. (ibid., p. 100) [les gras sont de nous]

Intéressante lettre qui permettait à Mercier de jouer sur la possible ambiguïté de la phrase « Il n’a rien voulu avouer, me déclarant qu’avant tout il ne voulait pas plaider les circonstances atténuantes » en ne la considérant pas comme une proclamation d’innocence mais plutôt comme un refus d’avouer le crime : « le capitaine ne veut pas faire de révélations qui amèneraient pour lui des atténuations de peine » (ibid., p. 101). À la suite, pour contester un autre point – le fait qu’il aurait pu le croire innocent comme l’aurait dit Dreyfus dans ses prétendus « aveux » –, Mercier citait cette autre lettre que le capitaine lui avait écrite le lendemain :

Monsieur le Ministre,
J’ai reçu, par votre ordre, la visite de Mr le commandant Du Paty de Clam, auquel j’ai déclaré que j’étais innocent, et que je n’avais même jamais commis aucune imprudence.
Je suis condamné ; je n’ai pas de grâce à demander.
Mais, au nom de mon honneur qui, je l’espère, me sera rendu un jour, j’ai le devoir de vous prier de vouloir bien poursuivre vos recherches.
Moi parti, qu’on cherche toujours, c’est la seule grâce que je sollicite.
Alfred Dreyfus

Cette lettre montrait en effet que Mercier ne croyait pas Dreyfus innocent. Mais elle montrait surtout ce qu’étaient réellement dans l’esprit de Dreyfus ces « circonstances atténuantes » : « j’ai déclaré que j’étais innocent…. je n’avais même jamais commis aucune imprudence… je n’ai pas de grâce à demander. » Et c’est ce que confirmait, avec plus de précisions encore, une autre lettre de Dreyfus, écrite à Demange après la visite de Du Paty :

Maître.
Le Ct du Paty est venu aujourd’hui Lundi 31 décembre 1894, à 5h ½ du soir après le rejet du pourvoi, me demander de la part du ministre si je n’avais pas été peut-être la victime de mon imprudence, si je n’avais pas voulu simplement amorcer les Allemands puis que je me sois trouvé entraîné dans un engrenage fatal.
Je lui ai répondu que je n’avais jamais eu de relation avec aucun agent ni attaché allemand que je ne m’étais livré à aucun amorçage, que j’étais innocent.
[…]
Il m’a laissé entendre ensuite que ma femme et ma famille étaient mes complices, toute la théorie de Bertillon, enfin…. À ce moment-là sachant ce que je voulais et ne voulant pas lui permettre d’insulter encore ma famille, je l’ai arrêté en lui disant : « C’est assez : je n’ai qu’un mot à vous dire, c’est que je suis innocent et que votre devoir est de poursuivre vos recherches. »
« Si vous êtes vraiment innocent s’est-il écrié alors, vous subissez le martyre le plus épouvantable de tous les siècles. – Je suis ce martyr, lui ai-je répondu et j’espère que l’avenir vous le prouvera. » [AN, BB19 99, en partie publiée dans La Révision du procès Dreyfus. Débats de la Cour de cassation, Paris, Aux bureaux du ”Siècle“/P.-V Stock, 1899, p. 534-537.]

Si les deux lettres de Dreyfus – essentielles en ce qu’elles portent en elle, pensons-nous, toute l’explication de ce que furent ces fameux « aveux » ; nous y reviendrons – avaient été révélées par Demange en juillet 1898, celle de Du Paty à Mercier sera oubliée jusqu’au procès de Rennes. Il pouvait certes y avoir moyen de jouer, comme l’avait fait Mercier, sur la question des circonstances atténuantes, phrase à laquelle, sortie de son contexte, on faisait dire le contraire de ce qu’elle disait, mais elle ne pouvait constituer un document suffisamment frappant. Le document frappant, on demanda à Du Paty de l’écrire, en octobre 1897, soi-disant pour remplacer un précédent rapport, « compte rendu détaillé », transmis au ministre au sortir de la visite qu’il avait rendue à Dreyfus, et qui aurait disparu des archives de la Section de statistique (déposition Du Paty de Clam dans Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. III, p. 513. Voir aussi sa déposition dans La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. I, p. 441-442) :

Le ministre de la Guerre voulait tenter un dernier effort pour connaître les complices de Dreyfus.
Par son ordre, j’allai trouver le condamné et nous eûmes une conversation d’une heure, sans témoins.
Au cours de cette conversation, je dis à Dreyfus :
– Comment expliquez-vous que certains agents de l’étranger aient pu s’entretenir d’un « ami » qu’ils auraient dans le personnel du ministère ?
Dreyfus se leva brusquement, la face rouge, montrant le poing dans le vide, et s’écria avec rage :
– Oh ! ces deux misérables attachés militaires ; si je pouvais leur enfoncer un poignard dans la gorge !
– Qui vous parle d’attachés militaires, répondis-je, et comment savez-vous qu’ils seraient deux à avoir tenu ces propos ?
– Mais on sait bien que la Triple Alliance…
– Alors, ils seraient trois ?
– L’Autriche ne compte pas (Du Paty de Clam, « Note n° 1 », SHD 1 K mi6, repris dans La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 147-148) [les gras sont de nous]

Comment était-il possible que le « compte rendu détaillé » de 1894 eût pu développer ce propos quand la lettre que nous avons citée précédemment de Du Paty à Mercier du jour même ne faisait pas la moindre allusion à l’aveu implicite de Dreyfus mais s’excusait au contraire de « n’avoir pas mieux réussi dans [s]a mission », Dreyfus n’ayant « rien voulu avouer » ? Comment Du Paty eût-il pu parler de colère, de « face rouge », de poing montré « dans le vide », du désir du capitaine d’« enfoncer un poignard dans la gorge » des attachés militaires quand, dans sa lettre à Mercier, il disait qu’il avait « causé tranquillement » avec lui ? Peut-on imaginer que si tout cela était vrai Du Paty n’en aurait pas parlé dans sa lettre ? Mais peut-être n’avait-il pas « eu la présence d’esprit » ou n’avait-il « pas jugé nécessaire » de le faire…
Revenons à Mercier. Indépendamment de la question de l’incohérence des explications d’un ministre qui tentait de savoir « quels documents l’Allemagne avait été mise en possession par son fait » le lundi et ne s’y intéressait plus quand lui était offerte l’occasion de l’apprendre le samedi, peut-on sérieusement croire que le Dreyfus qui écrivait les lettres qu’on vient de lire soit le même que celui qui quelques jours plus tard aurait avoué être l’auteur du crime dont il se défendait alors avec tellement de vigueur ? Peut-on croire que Dreyfus, s’il avait trahi, aurait refusé ce soir du 31 décembre le marché qui lui avait été proposé et, plutôt que de bénéficier d’un régime adouci en entrant dans la voie des aveux, aurait préféré se taire au nom d’une prétendue innocence et par là faire le choix d’un régime d’une extrême rigueur pour, au final et subitement, quelques jours plus tard, quand le marché était devenu caduc, se décider à avouer à un parfait inconnu ? Autant de questions qui mériteraient une explication un peu plus solide que la considération psychologisante que nous propose Adrien Abauzit dans son premier volume :

Dreyfus, condamné pour ce qui est perçu comme étant à l’époque le pire des crimes, doit probablement se sentir couvert de honte et terriblement isolé. Les paroles qu’il adresse à Lebrun-Renault [sic] sont, je pense, le signe d’un homme, objet d’une vindicte universelle, à la recherche d’un minimum d’empathie. (p. 85)

8. Les mensonges de Mercier et les silences de Lebrun-Renaud
Pour en revenir à Mercier et en finir avec lui, il a pu dire aussi, peut-être pour ne pas paraître définitivement incohérent, que si la question des « aveux » ne représentait plus, au point de vue judiciaire, aucune importance, « la chose valait la peine d’être portée immédiatement à la connaissance de M. le Président de la République et de M. le Président du Conseil, et qu[‘il avait] donn[é] l’ordre à M. le capitaine Lebrun-Renault [sic] de se rendre immédiatement chez eux » (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., tome I, p. 103). Une nouvelle fois, Mercier s’arrangeait avec la réalité… Il avait en effet envoyé Lebrun-Renaud au président de la République, Casimir-Perier, mais pas de sa propre initiative et à un tout autre propos que les « aveux ». Il l’avait envoyé – ce dont il se gardera toujours de parler – parce que le président du Conseil, Charles-Dupuy, lui en avait fait la demande après que le président de la République avait lu Le Figaro du matin. Racontons cette histoire de la publication du Figaro puisqu’Adrien Abauzit, qui reproche aux autres de ne pas tout dire, ne nous en parle pas. Le soir du 5 janvier, Lebrun-Renaud était au Moulin-Rouge et raconta le moment historique dont il avait été un des principaux acteurs devant quelques curieux dont était Eugène Hérisson. Ce que Lebrun-Renaud ne savait pas, c’est que cet Eugène Hérisson, qui l’écoutait attentivement, ne voulant rien rater de cette chance inespérée qui s’offrait à lui, était journaliste au Figaro où il signait sous le nom d’Eugène Clisson et que les propos que le gendarme tenait devant son auditoire médusé ne seraient pas perdus. En effet, le lendemain, était publié dans Le Figaro le récit suivant des minutes qui avaient précédé la dégradation : à son arrivée, Dreyfus, amené au greffe à Lebrun-Renaud, devait être fouillé, comme l’exigeait la procédure.

– Est-ce bien utile ? demanda Alfred Dreyfus, en les arrêtant du geste, avec, aux lèvres, un triste sourire.
– C’est l’ordre, répondit l’officier.
On trouva dans les poches quelques menus objets et des cigarettes qu’on laissa au condamné. Puis les gendarmes lui présentèrent les menottes.
– Est-ce l’ordre aussi de me mettre ces machines ? interrogea Dreyfus.
Sans répondre, sur un geste du capitaine Lebrun-Renaut [sic], les gendarmes passèrent les menottes aux poignets de Dreyfus qui ne put réprimer un court mouvement de révolte.
Cette opération terminée, le condamné se tourne vers l’officier, qui, impassible, assistait à ces lugubres apprêts :
– Vous voyez, mon capitaine, dit-il, tous les galons sont déjà décousus ; ils ne tiennent que par un fil ; les boutons aussi et aussi la bande du pantalon. Oserai-je vous demander de prier l’adjudant de faire vite quand nous serons là-bas ? On peut bien déchirer tous ces vêtements ; ils ne me serviront plus à présent.
Et comme le capitaine ne répondait pas, il ajouta :
– Je vous regarde en face, vous voyez, mon capitaine, et si j’ose le faire, c’est que je suis innocent. Ma condamnation est le plus grand crime de ce siècle ; on le verra bien, du reste, dans trois ans. J’ai une famille qui va s’occuper de moi et qui arrivera à prouver mon innocence. On regrettera bien alors la peine qu’on m’inflige aujourd’hui.
Cette protestation : « Ma condamnation est le plus grand crime de ce siècle » est revenue, à diverses reprises, sur les lèvres du condamné. Il la répétait encore au moment où, quelques instants plus tard, on allait le conduire à la parade d’exécution.
À huit heures moins vingt, le cortège quittait la prison du Cherche-Midi pour gagner l’École militaire. Deux cavaliers de la garde républicaine, revolver au poing, marchaient en tête, suivis d’un peloton. Le capitaine commandant l’escadron précédait la voiture cellulaire, attelée de quatre chevaux, dans laquelle Dreyfus avait pris place avec deux gendarmes. La voiture était flanquée, à droite et à gauche, de cavaliers ; un second peloton fermait la marche.
C’est dans cet ordre que le convoi arriva à l’École militaire à huit heures moins dix. Dreyfus fut conduit dans une des salles de l’École et laissé sous la garde du capitaine Lebrun-Renaut [sic]. C’est là, dans cette pièce, que la conversation suivante s’engagea.
– Vous n’avez pas songé au suicide, monsieur Dreyfus ? demande le capitaine Lebrun-Renaut [sic].
– Si, mon capitaine, répondit Dreyfus, mais seulement le jour de ma condamnation. Plus tard, j’ai réfléchi. Je me suis dit qu’innocent comme je suis, je n’avais pas le droit de me tuer. On verra dans trois ans, quand justice me sera rendue.
– Alors vous êtes innocent ?
– Voyons, mon capitaine, écoutez : on trouve dans un chiffonnier d’une ambassade un papier annonçant l’envoi de quatre pièces. On soumet le papier à des experts ; trois reconnaissent mon écriture, deux déclarent que l’écriture n’est pas de ma main, et c’est là-dessus qu’on me condamne !
À dix-huit ans, j’entrais à l’École polytechnique, j’avais devant moi un magnifique avenir militaire, cinq cent mille francs de fortune et la certitude d’avoir, dans l’avenir, cinquante mille francs de rentes. Je n’ai jamais été un coureur de filles. Je n’ai jamais touché une carte de ma vie : donc je n’ai pas de besoins d’argent. Pourquoi aurais-je trahi ? Pour de l’argent ? Non. Alors quoi ?
– Et qu’est-ce que c’était que ces pièces dont on annonçait l’envoi ?
– Une très confidentielle, et trois autres moins importantes.
– Comment le savez-vous ?
– Parce qu’on me l’a dit au procès. Ah ! ce procès à huis clos, comme j’aurais voulu qu’il fût public et qu’il eût lieu au grand jour ! Il y aurait eu, certainement, un revirement d’opinion.
– Lisiez-vous les journaux en prison ?
– Non, aucun. On m’a bien dit que la presse s’occupait beaucoup de moi, et que certains journaux profitaient de cette accusation ridicule pour se livrer à une campagne antisémite. Je n’ai rien voulu lire. Puis, raide, comme insensible, il ajoute :
– À présent c’est fini. On va m’expédier à la presqu’île Ducos. Dans trois mois, ma femme viendra m’y rejoindre.
– Et, interrogea le Lebrun-Renaut [sic], avez-vous l’intention de prendre la parole tout à l’heure ?
Oui, je veux protester publiquement de mon innocence.
Devant cette déclaration nettement formulée, le capitaine fit informer le général Darras de la résolution de Dreyfus. Elle avait, d’ailleurs, été prévue, et un roulement de tambour devait lui couper la parole en cas de besoin.
Il était neuf heures moins dix lorsque quatre artilleurs entraient dans la salle.
– Voici les hommes qui viennent vous prendre, monsieur, dit Lebrun-Renaut [sic].
– Bien, mon capitaine, je les suis. Mais je vous le répète les yeux dans les yeux, je suis innocent.
Et il suivit les soldats. (Eugène Clisson, « Le récit d’un témoin », Le Figaro, 6 janvier 1895) [les gras sont de nous]

À aucun moment il n’avait été question des aveux… Lebrun-Renaud ne connut pas directement cet article et c’est le président de la République en personne qui l’en informa. Outré qu’un « officier chargé d’une telle besogne » ait pu croire « nécessaire, immédiatement après l’avoir accomplie, d’aller faire des communications à la presse », et surtout ait révélé la manière (jusqu’alors tenue secrète) dont avait été trouvée la pièce accusatrice (« un chiffonnier d’une ambassade »), il s’en était ouvert au président du Conseil qui avait immédiatement téléphoné à Mercier pour lui en faire l’observation. Mercier avait alors envoyé le coupable au président du Conseil, qui l’avait reçu à l’Élysée en présence du président de la République. Tous deux l’avaient réprimandé, le rappelant à ses devoirs, et l’avaient engagé à ne plus parler désormais, quand il aurait quelque chose à dire, qu’à ses chefs. Une courte note avait été ensuite envoyée à l’agence Havas qui disait que Lebrun-Renaud « n’a[vait] fait aucune communication ni aucune confidence à un représentant de la presse » (dépositions Casimir-Perier dans La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, t. I, p. 331-332 et dans Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. I, p. 64, 151, 152 ; déposition Charles-Dupuy dans La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, t. I, p. 658-659 et sa lettre à Casimir-Perier de février 1898 dans Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. I, p. 152 ; dépositions Lebrun-Renaud dans La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, t. I, p. 276 et dans Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. III, p. 75).
L’avenir d’un officier étant en jeu, Clisson laissa passer le démenti, se contentant de préciser que « ce brave officier, de la meilleure foi du monde », avait simplement tenu une conversation « devant des personnes qu’il ne soupçonnait pas devoir la rapporter » (« Échos. À travers Paris », Le Figaro, 7 janvier). Par la suite, Clisson maintiendra toujours l’exactitude de la conversation qu’il avait retranscrite et à laquelle, assurait-il, il n’y avait rien à ajouter ou retrancher. Et surtout, il était catégorique : si Lebrun-Renaud avait reçu des aveux de Dreyfus, jamais, ce fameux soir, il ne lui en avait parlé. (« L’affaire Dreyfus », Le Siècle, 16 janvier 1898. Voir aussi sa déposition dans La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. I, p. 402-404). Et ce qui est encore extraordinaire, c’est que lors de sa rencontre avec le président de la République et le président du Conseil, à aucun moment, encore une fois, Lebrun-Renaud n’avait parlé des « aveux »… Curieux quand même pour un officier qui, prétendument, y aurait été envoyé pour cela… Et plus curieux encore que Mercier, venu les rejoindre, n’en parla pas plus, de la même manière qu’il n’en avait pas parlé au président du Conseil à l’occasion de leur conversation téléphonique qui était à l’origine de cette rencontre.
Lebrun-Renaud n’avait pas parlé d’aveux dans son rapport, pas plus qu’il n’en avait parlé à Clisson du Figaro ou au président de la République et nombreux seront par la suite les témoignages – dont encore une fois Adrien Abauzit ne nous dit rien – qui indiquent qu’à de nombreuses reprises Lebrun-Renaud avait affirmé que Dreyfus n’avait pas avoué et qu’au contraire il n’avait cessé de protester de son innocence. Ainsi, le lendemain de la dégradation, Lebrun-Renaud avait-il assuré l’éditeur Pierre-Victor Stock, qu’il connaissait bien, que Dreyfus n’avait jamais fait d’aveux et que le compte rendu du Figaro était exact ; le même soir, il l’avait confirmé à Bayol, ancien gouverneur des colonies ; dans les semaines qui suivirent, il l’affirmera encore à de très nombreuses reprises, comme en témoignera Mme Chapelou dont le mari était « fort lié » à lui ; à de Valles, aussi, auquel il avait dit que ces aveux étaient « des racontars de journalistes » ; et, courant 1897, en réponse à une question de Forzinetti, il répétera à peu près les mêmes propos, ajoutant qu’il avait « été fort ennuyé par toute cette affaire » ; en 1898, encore, interrogé par un petit groupe de curieux, il affirmera que « cette canaille de Dreyfus […] n’a[vait] jamais cessé de hurler son innocence » ! (Pierre-Victor Stock, L’Affaire Dreyfus. Mémorandum d’un éditeur, Paris, Stock, 1998, p. 39 ; La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. I, p. 381 ; Philippe Dubois, « Dreyfus n’a pas avoué », L’Aurore, 25 janvier 1898 ; L’Affaire Dreyfus. Le Procès Zola devant la cour d’assises de la Seine (7 février-23 février 1898). Compte rendu sténographique « in extenso », Paris, Stock, 1998, p, 889 ; Dépositions Bayol, de Valles et Hepp dans La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. I, p. 380, 382 et 387).

9. « Le faux Gonse »
Tout ce que nous avons vu jusqu’à présent est troublant. Mais il y a plus troublant encore et ce sont les quelques faux qui viendront aider à grossir le dossier. Reprenons l’attestation de Lebrun-Renaud datée du 20 octobre 1897, évoquée, et selon laquelle Dreyfus aurait dit : « Je suis innocent ; dans trois ans mon innocence sera prouvée. Le ministre sait que si j’ai livré des documents sans importance, c’était pour en obtenir de sérieux des Allemands. »

Cette attestation est authentique – si elle est bien tardive – puisqu’il est indiscutable qu’elle a bien été écrite par Lebrun-Renaud. Bien sûr, la date qu’elle porte est fausse puisqu’Henry n’aurait pu, le 20 octobre, signer « lieutenant-colonel Henry » quand il ne sera élevé à ce grade que le 10 novembre suivant. La chose est intéressante mais ne nous en occupons pas pour le moment. Ce qui nous intéresse est que cette attestation venait remplacer une « Déclaration » de Lebrun-Renaud – dont personne ou presque n’a parlé jusqu’ici – déclaration prise par Gonse le même 20 octobre – sans tricherie sur la date, cette fois – et qui était intégrée à une longue note sur l’Affaire.

Le capitaine de la garde républicaine Lebrun-Renaud vient de confirmer aujourd’hui même (20 8bre 1897) le langage que D… lui avait tenu le jour de la parade d’exécution. Les points saillants de la conversation qui consistait surtout en un monologue de D… étaient les suivants :
« En somme, on n’a pas livré des documents originaux, mais simplement des copies…
J’ai été condamné sur le bordereau qui n’est pas de moi… » Le Capne ne se souvient pas s’il a entendu cette phrase : « Le ministre sait que je suis innocent, il me l’a fait dire par le Comdt du Paty de Clam dans la prison… [« ce qui est complétement faux » ajoutait-il, dans la reprise qu’il faisait dans cette phrase un peu plus avant dans sa note] »
Mais il se rappelle les phrases suivantes :
« Je suis innocent ; dans trois ans mon innocence sera prouvée. Le Comdt Forzinetti connaît mon innocence…
Le ministre sait que si j’ai livré des documents, ce sont des documents sans importance et que c’était pour en obtenir de sérieux des Allemands. » (AN, BB19 108 et copie dans SHD, DE 2022 PA 81/2. Publiée dans Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. III, p. 492-493) [les gras sont de nous]

Curieux document… Tout d’abord, il nous indique clairement que le présenter comme une déclaration est pour le moins abusif : « Le capitaine de la garde républicaine Lebrun-Renaud vient de confirmer aujourd’hui même… Le Capne ne se souvient pas s’il a entendu cette phrase… Mais il se rappelle les phrases suivantes… » Ce n’est donc pas à proprement parler une déclaration qui aurait été recueillie sur la base de souvenirs de Lebrun-Renaud donnés spontanément mais sur la base d’un jeu de questions et de réponses que le témoin validait ou ne validait pas. La parole reste la sienne mais elle est une parole induite par les questions… Ensuite, sa lecture nous permet de comprendre une des raisons pour lesquelles – nous verrons les autres plus loin – on décida de s’en débarrasser et de la remplacer, probablement un bon mois plus tard, par l’attestation à laquelle on donna la même date. Il y avait une énorme bêtise dans cette déclaration et mieux valait en effet la mettre de côté pour un document plus conforme. Comment, en effet, Dreyfus aurait-il pu, le 5 janvier 1895, parler DU « bordereau » (« J’ai été condamné sur le bordereau qui n’est pas de moi… ») ? Comment l’aurait-il pu puisqu’on ne parlera du « bordereau » qu’à partir de fin janvier 1895 (plus d’une quinzaine de jours après les « aveux ») et que ce n’est qu’à partir de septembre 1896 que le mot s’imposera et qu’ainsi il passera à la postérité. Avant la dégradation, on ne trouve que peu d’occurrences (8 en tout et pour tout) sur la cinquantaine de titres que nous avons dépouillés et, quand on en parle, on n’y parle jamais « DU bordereau » mais « d’un bordereau de documents », « d’une sorte de bordereau », « d’une espèce de bordereau » ou « d’un bordereau de pièces ». De l’enquête au procès, on ne parle généralement que de « lettre » ou plus généralement de « lettre-missive », comme dans l’acte d’accusation de d’Ormescheville où le mot « bordereau » n’apparaît pas une seule fois et les mots « lettre » ou « lettre-missive », pour qualifier le document, apparaissent vingt-trois fois. Mais surtout, c’est Dreyfus qui est censé avoir parlé… quand on consulte les nombreuses notes qu’il a pu prendre pendant l’instruction et pendant son procès, on ne trouvera pas une seule fois le mot pas plus qu’on ne le trouve dans sa correspondance ; Dreyfus ne parle jamais que de « la lettre » ou de « la lettre incriminée », comme on le voit, pour ne citer qu’un exemple (on pourra se reporter au document pour voir les autres notes), dans cet extrait d’une lettre qu’il avait écrite à Demange, cinq jours après la dégradation, le 11 janvier 1895 :

Nuit et jour, je cherche à creuser ce problème insoluble pour moi ? Quel est le monstre qui a écrit la lettre qu’on m’impute.
Et combien d’hypothèses se heurtent dans ma cervelle à propos de cette lettre !
Je ne sollicite cependant ni grâce ni pitié ; un innocent ne demande rien de tout cela.
Je demande seulement justice.
Je demande seulement que ceux qui possèdent de puissants moyens d’investigation nous aident dans cette œuvre de justice et d’humanité.
Il est épouvantable en effet de penser qu’un innocent paie pour un coupable ; ce devrait être un devoir sacré pour ceux qui détiennent le pouvoir, d’apporter la lumière dans cette tragique affaire.
Moi, je ne sais qu’une chose, c’est que je suis innocent, c’est que je n’ai pas écrit la lettre qu’on m’impute. [les gras sont de nous]

Que Dreyfus ait pu, le matin du 5 janvier 1895, dire à Lebrun-Renaud : « J’ai été condamné sur le bordereau qui n’est pas de moi… » est donc rigoureusement impossible… « Superposition de mémoire », comme le disait Mercier à un tout autre propos ou indication sinon d’un faux tout au moins d’un souvenir fabriqué ? Nous ne savons pas (même si nous pensons avoir une idée assez précise de la réponse qu’on peut apporter à cette question) mais nous noterons, on le verra bientôt, que bien évidemment cette petite phrase disparaîtra par la suite. 
L’attestation antidatée pouvait faire l’affaire mais demeurait l’objection qui serait de dire que la parole du gendarme se libérait un peu tard. Cette objection, il fallait la lever et pour la lever, il était nécessaire d’avoir un document contemporain. Il apparut comme par magie aux derniers jours d’octobre et était une lettre de Gonse à Boisdeffre, portant la date du 6 janvier 1895 et dans laquelle on peut lire :

Mon Général
Je m’empresse de vous rendre compte que j’ai conduit moi-même le capitaine de la garde républicaine, le cap[itai]ne Lebrun-Renault [sic], chez le ministre, qui l’a envoyé, après l’avoir entendu, chez le Président.
D’une façon générale, la conversation du capne Lebrun-Renault [sic] avec Dreyfus était surtout un monologue de ce dernier, qui s’est coupé et repris sans cesse.
Les points saillants étaient les suivants :
« En somme, on n’a pas livré de documents originaux, mais simplement des copies. » Pour un individu qui déclare toujours ne rien savoir, cette phrase était au moins singulière ; puis, en protestant de son innocence, il a terminé en disant : Le ministre sait que je suis innocent, il me l’a fait dire par le comdt Du Paty de Clam dans la prison, il y a 3 ou 4 jours, et il sait que si j’ai livré des documents, ce sont des documents sans importance et que c’était pour en obtenir de plus sérieux des Allemands.
Le capitaine a conclu en exprimant l’avis que Dreyfus faisait des demi-aveux ou des commencements d’aveux mélangés de réticences et de mensonges.
Je ne sais rien depuis ce matin et je vous prie d’agréer (AN, BB19 75. Publiée dans La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 131).

Une lettre parfaite qui offrait le témoignage contemporain qui manquait. Une pièce troublante mais pas tant par ce qu’elle représente ou dit, que parce qu’elle révèle quand on la compare avec les deux déclarations datées du 20 octobre que nous avons données précédemment :

Lettre du 6 janvier 1895 Déclaration du 20 octobre 1897 rapporté par Gonse Attestation antidatée du 20 octobre 1897 de la main de Lebrun-Renaud
En somme, on n’a pas livré de documents originaux, mais simplement des copies. En somme, on n’a pas livré des documents originaux, mais simplement des copies…
Le ministre sait que je suis innocent, il me l’a fait dire par le comdt Du Paty de Clam dans la prison, il y a 3 ou 4 jours Le ministre sait que je suis innocent, il me l’a fait dire par le Comdt du Paty de Clam dans la prison…
Je suis innocent ; dans trois ans mon innocence sera prouvée. Je suis innocent ; dans trois ans mon innocence sera prouvée.
il sait que si j’ai livré des documents, ce sont des documents sans importance et que c’était pour en obtenir de plus sérieux des Allemands Le ministre sait que si j’ai livré des documents, ce sont des documents sans importance et que c’était pour en obtenir de sérieux des Allemands. Le ministre sait que si j’ai livré des documents sans importance, c’était pour en obtenir de sérieux des Allemands.

Comment était-il possible qu’en octobre 1897 Lebrun-Renaud pût, au mot près, se souvenir des paroles de Dreyfus telles qu’il les avait dites à Gonse et que ce dernier avait rapportées presque trois ans plus tôt dans une lettre personnelle ? Quelle mémoire ! Une mémoire bien meilleure que celle de Dreyfus qui, à en croire la lettre en question, ne parvenait plus, le 5 janvier, à se souvenir précisément de la date à laquelle Du Paty était venu le voir dans sa cellule de la part du ministre… L’hésitation (« 3 ou 4 jours ») est déjà en soi extraordinaire mais plus extraordinaire encore est que Dreyfus ait pu hésiter entre le 1er et le 2 janvier quand cette visite eut lieu le 31 décembre. Une date difficiles à oublier puisqu’elle est celle du jour même où était rejeté son pourvoi en révision qui lui enlevait son dernier espoir et celait à tout jamais l’infamie dont il était frappé, et une date d’autant plus difficile à oublier que Dreyfus passait cette soirée de réjouissance familiale dans la solitude de sa prison… Loin de sa famille, loin de ses enfants au sujet desquels, ce même jour, son épouse lui écrivait : 

Nos enfants sont terriblement gâtés, les jouets pleuvent et les bonbons donc… J’en ai une armoire pleine. Si tu pouvais seulement voir la joie de ces petits devant les poupées, les animaux, les jouets mécaniques. Pierrot se montre remarquablement adroit, il se sert de ses dix petits doigts avec légèreté et finesse. Jeanne s’installe lourdement par terre avec ses poupées et a des exclamations de joie et de bonheur. Les chéris, comme ils sont heureux.

Lebrun-Renaud avait donc une meilleure mémoire mais qui pourtant ne semble pas très brillante puisqu’il faudra attendre juillet 1898 pour que, tout à coup, il se souvienne de l’existence de la page de son calepin de 1895 qu’il avait conservée et qu’il montrera alors à Cavaignac, nouveau ministre de la Guerre. Une page sur laquelle était écrit :

Hier, dégradation du capitaine Dreyfus. Chargé de le conduire de la prison du Cherche-Midi à l’École militaire, je suis resté avec lui de 8 à 9 heures. Il était très abattu, m’affirmait que dans trois ans son innocence serait reconnue.
Vers 8 heures ½, sans que je l’interroge, il m’a dit : le ministre sait bien que si je livrais des documents à l’Allemagne, ils étaient sans valeur, et que c’était pour m’en procurer de plus importants.
Il m’a prié de donner l’ordre à l’adjudant chargé de la dégradation d’accomplir cette mission le plus vite possible. (La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 141) [les gras sont de nous]

Et cette fois, les textes ne sont pas exactement les mêmes :

Calepin de Lebrun-Renaud Lettre de Gonse du 6 janvier
le ministre sait bien que si je livrais des documents à l’Allemagne, ils étaient sans valeur, et que c’était pour m’en procurer de plus importants. Le ministre sait que je suis innocent, il me l’a fait dire par le comdt Du Paty de Clam dans la prison, il y a 3 ou 4 jours, et il sait que si j’ai livré des documents, ce sont des documents sans importance et que c’était pour en obtenir de plus sérieux des Allemands

Voici qui semble plus crédible. Il est évident que d’une heure à l’autre, d’une note de calepin à une discussion avec Gonse, les paroles rapportées ne sont que rarement exactement les mêmes et que, souvent, la lettre cède le pas à l’esprit. Et ces différences renforcent justement et plus que jamais ce que nous disions avant : quel est l’enchantement qui put faire retrouver à Lebrun-Renaud, deux ans et onze mois plus tard (novembre 1897), exactement, au mot près, non la phrase qu’il avait noté à l’époque dans son propos calepin mais, au mot près, celle, différente, qu’il avait confiée à Gonse le lendemain ? Et, par parenthèse, étonnant Lebrun-Renaud encore qui juste après avoir montré à Cavaignac cet essentiel témoignage écrit (sa page de calepin) décidera de le détruire. On aurait presque envie, encore une fois, de faire nôtre la phrase d’Adrien Abauzit quand, à un autre propos, on l’a vu précédemment, il écrit : « Quand on me présente comme sérieux pareil récit, j’ai pour réflexe, je le reconnais, d’avoir l’impression d’être pris pour un imbécile. »
Il n’est a priori pas question de mettre ici en doute la bonne foi de Cavaignac et il est une certitude que cette page exista et que Lebrun-Renaud la lui avait bien montrée. Mais cela dit, si on peut croire que Cavaignac n’était pas à l’origine de cette trouvaille inespérée et que sans doute les Gonse et Boisdeffre n’y étaient pas étrangers, on peut s’interroger sur le manque d’esprit critique du nouveau ministre de la Guerre. Comment put-il être possible qu’il ne se posât aucune question sur l’authenticité de cette page qui venait remplacer tout en les contredisant les rapports contemporains ; autrement dit, comment était-il possible que cette question des aveux à laquelle Lebrun-Renaud attachait suffisamment d’importance pour la noter dans son calepin et en conserver, trois longues années, la page, et la seule page, qui la mentionnait, ne se retrouvât pas dans son rapport contemporain et fut remplacée par cet incroyable « Rien à signaler » ? Comment était-il possible que Lebrun-Renaud pût prendre le temps de noter le fait, en détail, le jour même où, voyant le président du Conseil et le président de la République à ce propos, il était demeuré silencieux sur cette question si importante et qui, selon son propre témoignage, l’avait si fortement impressionné ? Et comment était-il possible que, rencontrant le président de la République et le président du Conseil, événement exceptionnel pour un simple capitaine, il n’en fît pas la moindre allusion sur cette page de carnet qui correspondait et qu’il dira avoir remplie à peine quelques heures plus tard ? Cavaignac n’avait, bien sûr, peut-être pas vu le rapport de 1895 (qui sera révélé au public quelques mois plus tard mais était conservé, à sa place, dans les archives du gouvernement militaire de Paris) et ne savait peut-être pas ce qui s’était réellement passé entre Lebrun-Renaud, Charles-Dupuy et Casimir-Perier. Mais comment croire à un tel manque de curiosité de la part de celui qui cherchait à constituer sur la question des aveux un solide dossier dans la perspective de sa prochaine intervention à la Chambre ? Et comment, encore, Cavaignac put-il ne pas s’interroger sur une page de carnet, solitaire, surgissant si à propos et qui tout à coup semblait revenir en mémoire à son auteur qui l’avait oubliée, quelques mois plus tôt, en novembre 1897, quand avait été établie sa plus que suspecte attestation ?
Mais laissons-là Cavaignac et revenons à Gonse. Il est évident que la « Déclaration » du 20 octobre de la main de Gonse a servi à faire l’attestation, antidatée, de la main du gendarme, et que l’excellente mémoire de Lebrun-Renaud est avant tout celle de Gonse. Encore une fois on peut voir comment fut montée l’accusation et quels moyens on n’hésita pas à employer. Mais le plus intéressant n’est pas là. Elle est étonnante, cette lettre de Gonse à Boisdeffre du 6 janvier dont il n’avait jamais été question dans les nombreux rapports et notes de Gonse sur l’Affaire et qui tout à coup était apparue dans une note en date du 29 octobre 1897 (AN, BB19 108). Étonnante parce que revenant tout à coup à la mémoire de Gonse comme tout à coup reviendra quelques mois plus tard la page de calepin à celle de Lebrun-Renaud, mais étonnante aussi et surtout parce que le texte de cette lettre est encore rigoureusement identique à une autre narration que Gonse avait faite des aveux dans une note antérieure d’un an. Pour donner quelques munitions à son ministre après une interpellation à la Chambre, le 11 décembre 1896, Gonse avait rédigé une longue note intitulée « Note remise au Ministre le 11 Xbre 1896 au sujet des principales allégations de M. Castelin » dans laquelle il commentait pour en montrer l’inexactitude quelques accusations portées à la tribune par le député boulangiste de l’Aisne : 1° les « prétendues tentatives de corruption à l’égard des membres du Conseil de Guerre qui ont jugé Dreyfus » ; 2° les « prétendues préventions d’Espionnage de Mr Hadamard, beau-père de Dreyfus » ; 3° l’épisode du papier trouvé sur Dreyfus à l’île de Ré ; 4° et les « indiscrétions prétendues attribuables aux membres du Conseil de Guerre ». Gonse en démontrait point par point l’inanité et, curieusement, ajoutait un point supplémentaire que Castelin n’avait pas évoqué lors de son interpellation du 18 novembre :

5° Paroles prononcées par Dreyfus après la dégradation :
Le Capitaine Lebrun-Renault [sic] de la Garde Républicaine chargé de la surveillance du condamné s’est entretenu avec ce dernier avant et après la dégradation, surtout pendant les quelques moments qui ont précédé la parade d’exécution.
D’une façon générale, la conversation du Capne Lebrun.R. avec Dreyfus a été surtout un monologue de ce dernier, qui s’est coupé et repris sans cesse.
Les points saillants du discours de Dreyfus étaient les suivants :
« En somme, on n’a pas livré de Documents originaux, mais simplement des copies. » Pour un individu qui déclarait ne rien savoir, cette phrase était au moins singulière ; puis en protestant de son innocence, il a terminé en disant : Le ministre sait que je suis innocent, il me l’a fait dire par le Comdt du Paty de Clam, dans ma prison, il y a quelques jours, et il sait que si j’ai livré des documents, ce sont des documents sans importance et que c’était pour en obtenir de plus sérieux des Allemands.
Le capitaine Lebrun-Renault [sic] a conclu de cette conversation que Dreyfus faisait des demi-aveux ou des commencements d’aveux mélangés de réticences et de mensonges.
Le Cne Lebrun-Renault [sic], après avoir été entendu par le Ministre le lendemain matin de la dégradation, reçut l’ordre d’aller rendre compte au Président de la République.
Depuis lors, la question n’a pas été reprise. (AN, BB19 94)

Ce passage est doublement intéressant. Tout d’abord, venant à la suite de quatre réfutations, il en constitue inévitablement une cinquième. Nous y reviendrons. Mais encore il offre une étonnante similitude avec la lettre du 6 janvier que nous avons lue précédemment :

Lettre du 6 janvier de Gonse à Boisdeffre
du 6 janvier 1895
Note du 11 décembre 1896
Je m’empresse de vous rendre compte que j’ai conduit moi-même le capitaine de la garde républicaine, le cap[itai]ne Lebrun-Renault [sic], chez le ministre, qui l’a envoyé, après l’avoir entendu, chez le Président. Le Capitaine Lebrun-Renault [sic] de la Garde Républicaine chargé de la surveillance du condamné s’est entretenu avec ce dernier avant et après la dégradation, surtout pendant les quelques moments qui ont précédé la parade d’exécution.
D’une façon générale, la conversation du capne Lebrun-Renault [sic] avec Dreyfus était surtout un monologue de ce dernier, qui s’est coupé et repris sans cesse. D’une façon générale, la conversation du Capne Lebrun.R. avec Dreyfus a été surtout un monologue de ce dernier, qui s’est coupé et repris sans cesse.
Les points saillants étaient les suivants :
« En somme, on n’a pas livré de documents originaux, mais simplement des copies. » Pour un individu qui déclare toujours ne rien savoir, cette phrase était au moins singulière ; puis, en protestant de son innocence, il a terminé en disant : Le ministre sait que je suis innocent, il me l’a fait dire par le comdt Du Paty de Clam dans la prison, il y a 3 ou 4 jours, et il sait que si j’ai livré des documents, ce sont des documents sans importance et que c’était pour en obtenir de plus sérieux des Allemands.
Les points saillants du discours de Dreyfus étaient les suivants :
« En somme, on n’a pas livré de Documents originaux, mais simplement des copies. » Pour un individu qui déclarait ne rien savoir, cette phrase était au moins singulière ; puis en protestant de son innocence, il a terminé en disant : Le ministre sait que je suis innocent, il me l’a fait dire par le Comdt du Paty de Clam, dans ma prison, il y a quelques jours, et il sait que si j’ai livré des documents, ce sont des documents sans importance et que c’était pour en obtenir de plus sérieux des Allemands.
Le capitaine a conclu en exprimant l’avis que Dreyfus faisait des demi-aveux ou des commencements d’aveux mélangés de réticences et de mensonges. Le capitaine Lebrun-Renault [sic] a conclu de cette conversation que Dreyfus faisait des demi-aveux ou des commencements d’aveux mélangés de réticences et de mensonges.
Je ne sais rien depuis ce matin et je vous prie d’agréer Le Cne Lebrun-Renault [sic], après avoir été entendu par le Ministre le lendemain matin de la dégradation, reçut l’ordre d’aller rendre compte au Président de la République.
Depuis lors, la question n’a pas été reprise.

Bien sûr, il sera possible de dire que ce n’est pas sur ce document que Gonse forgera sa lettre en 1897 mais que c’est au contraire sur la base de sa lettre qu’il avait constitué sa note au ministre de 1896. Boisdeffre et Gonse ne diront-ils pas, à l’occasion de la première révision et lors du procès de Rennes, que le destinataire avait restitué immédiatement à l’expéditeur une missive qui était « un témoignage » et un « souvenir » des « aveux » ? (dépositions Boisdeffre dans Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. I, p. 520 ; dépositions Gonse et Boisdeffre dans La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. I, p. 246 et 261 ; déposition Gonse et Boisdeffre dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 341-342 et 734.) Admettons cela et admettons que Gonse fût en effet un sentimental. Il n’en demeure pas moins qu’il est troublant que cette lettre inconnue jusqu’alors pût apparaître comme par enchantement fin octobre 1897. Et encore plus troublant est que son auteur se souvînt en décembre 1898 qu’elle lui avait été restituée et qu’en juillet 1899, oubliant sa première version, il eut le souvenir d’en avoir simplement pris copie…

Le lendemain, le chef d’État-major, après avoir causé des aveux avec moi, quand il arriva au Ministère me rendit ma lettre que je conservai dans l’armoire de fer de mon bureau comme document historique et comme contenant des renseignements d’une grande importance. (Déposition Gonse devant la Cour de cassation, 12 décembre 1898 (La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. I, p. 246)

J’ai pris copie de ma lettre, je l’ai conservée et je l’ai versée au dossier. (Déposition Gonse au procès de Rennes, 19 août 1899 (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. I, p. 551) [les gras sont de nous]

Et que penser aussi, pour revenir à la lettre et à la note de 1896, dans ce « copier-coller », de l’oubli du « était » (« Pour un individu qui déclare toujours ne rien savoir, cette phrase était au moins singulière »), tellement improbable dans une narration du lendemain et tellement logique dans un souvenir retranscrit un an et demi après. Gonse avait pensé à changer le temps de « déclarait » mais avait oublié le « était » ! … Et puis, si la lettre du 6 janvier 1895 avait existé à ce moment, ne peut-on croire que Gonse, quand Picquart était venu le trouver le 3 septembre 1896 à Cormeilles-en-Parisis, plutôt que de s’exclamer : « On se serait trompé ! », n’aurait pas manqué d’opposer à son interlocuteur, sa lettre à l’appui, les fameux aveux dont il ne souffla mot ce fameux jour ? Henry ne fut pas le seul faussaire…
Encore une fois, on ne peut que se dire que quand il est nécessaire, ainsi, pour perdre quelqu’un, de mentir et de fabriquer de fausses attestations et de fausses lettres, que quand on en arrive, comme ici, à « manqu[er] à [son] devoir, et perd[re] le sentiment militaire », c’est qu’on manque cruellement de munitions.

10. Un dernier faux témoin.
Avant de clore ce chapitre, il nous faut évoquer un dernier témoin : le général Risbourg que nous avons, rapidement, précédemment évoqué. Par une lettre à Cavaignac, alors ministre de la Guerre, le 27 août 1898, Risbourg témoigna de l’interrogatoire auquel il avait soumis Lebrun-Renaud, le 6 janvier 1895, dès son retour de l’Élysée, pour qu’il se justifiât des propos que rapportait Le Figaro. Au cours de cet interrogatoire, nous dit Risbourg, et sur ses insistances (La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., tome I, p. 284), le gendarme lui avait fait part des aveux (ibid., t. II, p. 137-138). Une lettre importante puisqu’elle venait renforcer le témoignage de Lebrun-Renaud mais surtout parce qu’elle permettait de comprendre pourquoi, après leur rencontre et les ordres qu’il lui avait donnés, le gendarme n’avait jamais plus parlé, et donc qu’étaient sans fondement les arguments de la défense « l’accus[ant] maintenant d’avoir dit, le soir et les jours suivants, qu’il ne savait rien » (idem). Pendant son enquête à l’occasion de la seconde révision, en 1903, Targe découvrira un document inattendu, un rapport que le général Risbourg avait adressé à Saussier le 6 janvier 1895 :

Monsieur le Gouverneur,
J’ai l’honneur de vous rendre compte qu’un, article du Figaro paru ce matin cite le nom d’un capitaine de ma Légion qui, chargé d’escorter le condamné Dreyfus, aurait tenu, avec le prisonnier, au cours du service qu’il a exécuté, une conversation reproduite in extenso.
J’ai aussitôt prescrit à M. le Lieutenant-colonel commandant la cavalerie de faire une enquête pour savoir quelle part de responsabilité incombait au capitaine Lebrun-Renault [sic] dans la divulgation à la presse, d’un entretien qui, lui-même, ne pouvait avoir eu lieu qu’en dehors de toutes les règles les plus élémentaires de convenance et de correction.
J’ai alors été informé que le capitaine Lebrun-Renault [sic] avait été mandé à la première heure auprès de M. le Ministre de la guerre et qu’il avait été conduit ensuite chez M. le Président du Conseil et enfin devant M. le Président de la République, et qu’à la suite de ces entrevues il avait été décidé qu’une note serait envoyée à l’agence Havas pour démentir purement et simplement le fait qu’une conversation ait été tenue entre Dreyfus et un capitaine de la Légion. Devant la décision prise en si haut lieu, j’ai cru qu’il était de mon devoir de faire cesser toute enquête et de vous rendre compte de l’incident.
Signé : Risbourg. (La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 66). [les gras sont de nous]

Comment est-il possible que ce rapport ne contienne pas la plus petite allusion aux « aveux » ? Comment est-il possible que si le général Risbourg avait convoqué pour l’interroger Lebrun-Renaud, il n’en parlât pas au Gouverneur de Paris auquel il rendait compte ? Comment Risbourg avait-il pu écrire dans sa lettre à Cavaignac : « À sa rentrée au quartier, ayant appris que je le demandais, le capitaine Lebrun-Renault [sic] se rendit à mon cabinet, où je l’interrogeai sur ce qui s’était passé » (La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., tome II, p. 137) quand il disait ici qu’ayant appris la convocation à l’Élysée, il avait « cru qu’il était de [s]on devoir de faire cesser toute enquête et de [lui] rendre compte de l’incident »… Et c’est pour cela que l’argument, prévisible, qui tendrait à dire que ce rapport aurait été écrit avant la convocation par ses soins de Lebrun-Renaud ne serait pas recevable. Si tel avait été le cas, écrivant à son chef qu’il avait « cru qu’il était de [s]on devoir de faire cesser toute enquête et de [lui] rendre compte de l’incident », il eût gravement manqué à ses devoirs et à la discipline et lui en aurait ouvertement mentit.

Pour conclure, après avoir passé en revue chaque témoignage, chaque pièce du dossier, chaque fait en rapport, il est évident qu’il fut bien question d’aveux le 5 janvier 1895 : Casimir-Perier (par son échange avec Mercier) en témoigne comme en témoignent la discussion de Picquart avec Guérin ainsi que les nombreux articles des journaux. Mais s’il fut bien question d’aveux, il n’y eut pas d’aveux et tout ce que nous venons de voir l’indique. Les aveux furent une rumeur et qu’on en ait parlé après la dégradation puis, pendant deux jours dans la presse, n’y change rien.
Tentons de reconstituer cette histoire. Une proposition qui ne saurait bien sûr aucunement être autre chose et qui n’est construite que sur ce que nous indiquent les faits et les raisons pour lesquelles l’État-major dut accumuler mensonges et faux. Si Lebrun-Renaud ne parla pas d’aveux ni dans son rapport, ni lors de sa discussion au Moulin-Rouge, ni quand ils se retrouva en présence du président de la République c’est plus que probablement parce qu’il n’en était pas encore question. Si Guérin n’en parla pas plus dans son télégramme et insista sur les protestations d’innocence, si, comme on l’a vu, il crut bon de mentir plus tard pour donner l’explication de cette anomalie, c’est aussi et plus que probablement pour la même raison. À quelques détails près, c’est ce que, dans les grandes lignes, expliquait un camarade de Lebrun-Renaud, au Matin du 21 novembre 1897 :

Ou – plus justement, pensons-nous – qu’expliquera Dreyfus lui-même, quand, le 8 janvier 1899, la Cour de cassation lui demandera de préciser quelques points :

Je n’ai pas prononcé ces paroles telles qu’elles son relatées : j’ai dit ceci ou à peu près, dans un monologue haché : « Je suis innocent ; je vais crier mon innocence en face du peuple. Le Ministre sait que je suis innocent. Il m’a envoyé M. du Paty de Clam pour me demander si je n’avais pas livré quelque pièce sans importance pour en obtenir d’autres en échange. J’ai répondu non, que je voulais toute la lumière ; qu’avant deux ou trois ans mon innocence serait reconnue. » (La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., tome I, p. 810-811)

Le 5 janvier au matin, gardant Dreyfus dans l’attente du moment où il devait le mener sur la place où il allait être dégradé, Lebrun-Renaud avait parlé avec son prisonnier. Après l’avoir accompagné et confié aux gardes qui allaient l’encadrer pendant la parade, Lebrun-Renaud fit part à quelques camarades de la conversation qu’il avait eue avec son prisonnier : il n’avait eu de cesse de se dire innocent, avait affirmé – reprenant les termes qui avaient été les siens lors de sa rencontre avec Du Paty et qu’on retrouve dans sa lettre à Demange – n’avoir jamais commis la moindre imprudence et n’avoir jamais, comme le lui avait fait demander le ministre, pratiqué un quelconque amorçage dans le but, contre des documents sans importance, d’en obtenir de plus importants. Son innocence était une telle évidence qu’il était sûr d’ailleurs que dans quelques années son honneur lui serait rendu. Quand Lebrun-Renaud raconta son histoire, quelqu’un qui l’entendit, comprit mal. Ce quelqu’un en parla à d’autres et parla d’aveux ; les autres en parlèrent à d’autres et, suivant un processus bien connu, le propos enfla, se déforma d’officier en officier, puis de la caserne aux salles de rédactions. Dans l’après-midi, le bruit qui se répandait partout vint aux oreilles de Picquart, représentant du ministre. Picquart, qui avait plus tôt fait son compte rendu sans en parler puisqu’il l’ignorait, chercha en savoir plus et se rendit auprès de Guérin. Lui aussi, qui avait rendu son rapport, ayant appris entre temps qu’il avait été question d’aveux recueillis par un capitaine de gendarmerie dont il ignorait le nom, confirma « avoir entendu dire que Dreyfus avait fait des aveux ». Picquart fit son enquête, identifia le témoin, et alla rendre compte à ses chefs qui à leur tour rendirent compte au ministre qui leur demanda de le lui envoyer. Le lendemain matin paraissait dans Le Figaro l’interview de Lebrun-Renaud qui, révélant les secrets du service des renseignements (en parlant de la corbeille à papiers de Schwartzkoppen), contraria fort le président de la République, qui s’en ouvrit immédiatement au président du Conseil qui téléphona à Mercier pour lui dire de lui envoyer l’indiscret qui justement était avec lui à ce moment. Comme il l’avait dit à Gonse lors du voyage vers le ministère, Lebrun Renaud venait de rapporter au ministre – cette narration, rappelons-le, est une hypothèse – que si Dreyfus avait parlé de culpabilité ce n’était qu’en rapportant les paroles de Du Paty, voix du ministre que Dreyfus avait vu quelques jours plus tôt. Non, Dreyfus n’avait rien dit. Ces aveux n’étaient qu’une rumeur, des propos mal compris et qui, passant de bouche en bouche, s’étaient déformés plus encore pour prendre un sens qu’ils n’avaient jamais eu. C’est pour cela que Mercier ne toucha mot des aveux au président du Conseil lors de leur échange téléphonique, qu’il envoya l’indiscret se faire « donner un savon » et que, l’ayant rejoint à l’Élysée, se tut encore. Un feu de paille et une fausse joie. L’affaire, qui avait existé dans les journaux pendant deux jours, disparut et on en parla plus, pas même quand l’affaire fut relancée entre septembre et novembre 1896 et qu’au détour d’une ligne Le Figaro en évoqua le souvenir. Quand, à l’été 1897, l’affaire revint à l’actualité avec la prise de parole de Scheurer-Kestner, quand l’État-major, à partir du 16 octobre, organisa la riposte et le sauvetage d’Esterhazy, il s’avéra nécessaire de grossir le dossier contre Dreyfus. Gonse eut alors l’idée de récupérer cette histoire des aveux qu’il avait jusqu’alors considérée comme était à ranger au rang des allégation (ce que nous dit la note du 11 décembre 1896 que nous avons cité plus haut et qui servit de matrice à sa fausse lettre du 6 janvier ; et qui montre bien le peu de crédit qu’on lui portait alors), et de faire de la rumeur une réalité. Il rédigea alors, le 20 octobre, à partir d’un passage d’un rapport qu’il avait rédigé à l’attention du ministre l’année précédente pour montrer la vanité des allégations de Castelin à la tribune de la Chambre, une déclaration et, dans la foulée, fabriqua sa lettre à Boisdeffre. Mais la déclaration posait problème : elle montrait trop d’incertitudes et, surtout, en parlant « du bordereau », Gonse avait commis un anachronisme qui aurait pu révéler la manœuvre. Mais la vraie question n’était pas là : l’information des aveux avait été transmise à la presse qui avait commencé à en remplir ses colonnes à partir du 30 octobre. Et quand Esterhazy commença à entrer en scène, après la dénonciation de Mathieu, il ne put s’empêcher de parler et parla à tort et à travers. L’Intransigeant du 18 novembre publia ainsi une interview d’Esterhazy dans laquelle il expliquait qu’existait, versé « au dossier du procès », un « procès-verbal, signé par plusieurs témoins, établissant que le capitaine Lebrun-Renault [sic] de la garde républicaine a[vait] reçu les aveux de Dreyfus à l’issue de la sentence du conseil de guerre » (Charles Roger, « Machination effroyable. Chez le commandant Esterhazy »). La déclaration fut donc enterrée par Gonse, remplacée par une attestation qu’ils demandèrent à Lebrun-Renaud, signée par Henry et par lui-même, attestation qu’ils antidatèrent, et furent récupérés tous les « témoignages » qui permettraient d’attester du témoignage bien tardif de Lebrun-Renaud (Guérin, Philippe) puis de le conforter en trouvant d’autres témoins (Anthoine, Mitry, Bernard).

Voici selon nous, ce que fut l’histoire des « aveux ». Il ne s’agit que d’une hypothèse pour essayer de trouver une explication à tous les mystères et à toutes les incohérences que nous avons précédemment soulevés, à tous les faux témoignages et aux faux que nous avons exposés. Sans doute sera-t-elle discutée… Mais si tel devait être le cas, il serait nécessaire de répondre à quelques questions dont nous allons dresser la liste. Si Dreyfus avait effectivement avoué, il faudrait se demander

Fermons ce dossier et passons à la suite mais reportons le chapitre IV, à propos de la « dépêche Panizzardi », qui demande une discussion plus technique, à la prochaine livraison et allons sans tarder au chapitre V.

• Chapitre V. Dérobades sur les témoignages confondants, p. 57-60.
Dans notre dernier post, un peu lassé par une trop longue discussion et parce qu’ils sont stupides, nous avions renvoyé, par facilité il est vrai, au sujet de ces « témoignages », vers le mémoire de Mornard.

Voici convoqués les témoins de l’inénarrable Quesnay de Beaurepaire. Cela semble une blague… Les commenter n’aurait d’autre intérêt que de montrer comment Adrien Abauzit arrive à faire de la prestidigitation avec leurs contradictions. Il suffit de renvoyer au mémoire de Mornard qui, pour chacun et l’un après l’autre, a montré la vacuité de leurs fameuses révélations. On lira ici les chapitres qui nous intéressent.

Adrien Abauzit considère qu’une nouvelle fois nous nous dérobons. Allons donc jusqu’au bout de la besogne et prenons ces « témoignages confondants » un à un.

Lonquéty
Lonquéty, qui ne se nomme pas Lanquéty comme l’écrit Adrien Abauzit, n’est pas un des témoins de Quesnay mais de Cavaignac. Il est ce polytechnicien qui avait affirmé qu’à Bruxelles, à l’été 1894, il avait rencontré Dreyfus qui, le reconnaissant, avait été très gêné. Un de ces témoignages ridicules qui montraient, s’il avait été nécessaire de le retenir, la pauvreté du dossier d’accusation. Adrien Abauzit, lui, y voit un témoignage édifiant parce que, écrit-il dans son précédent volume, rencontrer une connaissance à Bruxelles, « plaque tournante de l’espionnage allemand », « à une date proche de l’envoi du bordereau, était donc pour lui plus qu’embarrassante » (p. 109 et 110). La chose n’est guère convaincante (un séjour à Bruxelles ne fait pas du voyageur un espion) mais admettons. Le problème est que Lonquéty lui-même aurait préféré ne jamais en témoigner et avait d’ailleurs écrit dans ce sens à Cavaignac le 9 janvier 1899 (SHD, DE 2022 PA 81/2) mais l’accusation, qui avait fait le choix de la quantité, l’avait fait figurer tout de même dans sa liste des témoins lors de l’enquête de la Cour de cassation et à Rennes. Et si Lonquéty ne tenait guère à témoigner, c’est parce que cette gêne dont avait parlé un de ses amis, d’Ocagne, à Cavaignac (« il se dissimulait et se cachait de lui »), Lonquéty ne pouvait « pas l’affirmer d’une façon assez précise pour pouvoir en témoigner en justice » (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. I, p. 200-201). Et il y avait un autre problème – et c’est pour cela que nous avions renvoyé vers Mornard : cette rencontre, qui ne semble guère avoir été « plus qu’embarrassante » pour Dreyfus, n’avait pas eu lieu « à une date proche de l’envoi du bordereau » mais… onze ans plus tôt, en 1883 (p. 396-399) ! C’est pour cela qu’à Rennes, Lonquéty, appelé à déposer, pourra déclarer au tribunal : 

la conversation, qui était une conversation de camarade avec d’Ocagne, en 1895, s’est transformée en une déposition de justice, et franchement, on me mettrait dans l’embarras en me demandant de préciser une chose pareille. (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. II, p. 183).

Il est dommage qu’Adrien Abauzit ait oublié de parler de cette question de date qui enlève tout embarras à cette visite.
Mais cela dit – qui est pour le moins édifiant –, il est vrai que nous n’aurions pas dû renvoyer vers Mornard sur ce cas précis et Adrien Abauzit nous explique pourquoi :

Je ne cite pas la déposition de Lanquety [sic] pour son contenu, dont je me ne sers guère, mais parce qu’au procès de Rennes, au témoignage d’un des juges, Dreyfus a été saisi de peur au moment où le témoin a été appelé à la barre. Me Mornard ne répond absolument pas à cela. La dérobade n’en est que plus visible.

C’est vrai, Mornard ne parle pas de cet article, interview d’un juge, en 1903, qui nous dit :

Je dois vous dire, en outre, que l’attitude de Dreyfus n’a pas été étrangère à ma conviction. J’étais placé en face de lui. Je ne le perdais presque pas de vue et suivais attentivement sur son visage les impressions déterminées par les divers incidents d’audience. Une fois surtout, je fus particulièrement frappé du trouble ressenti par l’accusé. Je veux parler de sa confrontation avec Lanquety [sic] ! Au moment où l’appariteur appela ce témoin, Dreyfus ne put réprimer une profonde émotion. Je dirai davantage : une peur immense, qui ne s’atténua que lorsque l’accusé eut la certitude que Lanquety [sic] ne parlerait pas, c’est-à-dire ne divulguerait pas le voyage à Bruxelles. [les gras sont de nous]

Mornard n’en parle pas et s’il n’en parle pas – s’il l’a connue – c’est parce que ces impressions d’un témoin – comme toujours protégé par l’anonymat –, et qui ne sont jamais que des impressions, ne prouvent rien du tout et cela même si un autre juge, toujours sous le couvert de l’anonymat, était venu à son tour confirmer ce qu’avait dit son camarade. Et la chose fut si peu frappante qu’aucun compte rendu de presse au moment du procès ne releva cette « peur immense » qui aurait saisi Dreyfus. Comme le notera Jules Cornély, après la publication des souvenirs de ces deux membres du conseil de guerre :

Les deux juges qui ont parlé ont été d’accord pour déclarer qu’ils ont condamné Dreyfus, parce qu’à l’appel d’un témoin nommé Lanquety [sic], le visage de Dreyfus leur avait paru empreint d’une véritable terreur.
Transportons-nous dans le compte rendu officiel des débats et voyons comment le témoignage du témoin Lanquety [sic] justifiait cette terreur.
Le témoin Lanquety [sic] raconte qu’il a rencontré Dreyfus à Bruxelles. Et Dreyfus répond : parfaitement, dans tel café. Parfaitement répond encore Lanquéty [sic] ; c’est bien dans ce café. – Et comme on veut savoir à quelle époque cette rencontre terrifiante a eu lieu, on découvre que c’est en 1885 [la vraie date de 1883 sera précisée plus tard]. Ainsi, voilà des juges qui déclarent avec tranquillité qu’ils ont condamné un homme parce qu’en entendant appeler un témoin, il a fait une grimace qu’ils ont interprétée comme l’expression de la terreur, alors que le témoin déposait sur une rencontre dans un café, antérieure de neuf années aux faits qu’on reprochait à l’accusé. (« Une affaire automatique », Le Siècle, 12 avril 1903)

Car en effet qu’aurait eu à craindre de Dreyfus de cette déposition dont il connaissait le contenu puisqu’il avait lu – on le sait – la sténographie de l’enquête de la Cour de cassation et avait donc découvert ce que disait son ancien camarade. Lonquéty y avait dit, bien peu inquiétant : 

J’ai rencontré Dreyfus au restaurant de la Taverne-Royale, à Bruxelles à une époque qu’il m’est difficile de fixer. Il me semble, sans pouvoir l’assurer, que c’était au courant de l’été 1894 ; je ne me souviens pas lui avoir parlé, et nous sommes restés à distance l’un de l’autre. Il était seul et sa présence ne m’a inspiré aucune réflexion particulière. (La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., tome I, p. 514) [les gras sont de nous]

Lonquéty disait avoir rencontré Dreyfus à Bruxelles en 1894 et sa rencontre ne lui avait « inspiré aucune réflexion particulière ». Pourquoi Dreyfus aurait-il été terrorisé ? Dreyfus savait être allé à Bruxelles pour la dernière fois onze ans plus tôt… il pouvait le prouver. Pourquoi, encore, aurait-il été terrorisé ? Pour reprendre, en légère variation, ce que nous disions précédemment, quand on fait comparaître un tel témoin qui n’a rien n’a dire – et qui aurait préféré ne pas parler tant il n’avait rien à dire –, c’est qu’on manque cruellement de munitions… et plus encore quand on remplace ce témoignage dérisoire et contraint par deux témoignages anonymes de juges qui sont en tout et pour tout une interprétation d’une expression du visage… 

Germain, Kulmann, Infreville
Les réfutations de Mornard relativement à ces « témoins » qui ont affirmé avoir vu Dreyfus aux manœuvres allemandes, ou entendu dire qu’il y était allé, ne convainquent pas Adrien Abauzit qui, curieusement, ne retient du développement de son confrère que le fait qu’il « disqualifie le témoignage de Germain – dixième témoin de Quesnay de Beaurepaire – en invoquant sa condamnation en 1900 pour abus de confiance ». Mornard rappelle en effet cette condamnation pour indiquer la moralité des témoins recrutés par l’accusation mais il ne s’en tient bien évidemment pas là et c’est encore dommage qu’Adrien Abauzit ne nous le dise pas. Avant tout, Mornard disqualifie le mensonge de Germain par le fait que Kulmann et d’Infreville lui avaient opposé chacun le plus net des démentis. Et ce qui est étonnant, c’est que dans son précédent volume, Adrien Abauzit nous le dit pour Kulmann (p. 104-105) mais dit au contraire de d’Infreville qu’il confirma le témoignage de Germain (p. 103). Il faut ici un peu entrer dans le détail parce que la chose n’est pas dénuée d’intérêt et qu’Adrien Abauzit, en plus de se tromper, coupe un peu trop largement dans la rare information qu’il nous donne. Germain était piqueur, autrement dit en charge des soins apportés aux chevaux et était de ce fait en contact avec de très nombreux officiers. Germain se souvenait qu’en 1886, travaillant chez Kulmann, il avait eu à préparer des chevaux et avait accompagné son patron et un de ses amis aux manœuvres allemandes. L’ami en question, il l’avait revu bien plus tard, à plusieurs reprises, et quand un jour il avait entrepris d’entamer avec lui la conversation et lui avait rappelé leur ancienne rencontre, l’ami en question lui avait répondu qu’il se trompait et que ce n’était pas lui. Germain ne savait pas qui était cet homme, dont il avait raconté la rencontre à quelques connaissances, et avait pu l’identifier, expliquait-il, grâce à l’une d’elle, le capitaine d’Infreville, qui lui avait dit qu’il s’agissait du « lieutenant Dreyfus ». Appelé à Rennes, d’Infreville racontera l’histoire que Germain lui avait racontée et que nous venons de résumer… une narration qui permet à Adrien Abauzit de dire que « d’Infreville confirme le témoignage de Germain » (p. 103). Mais cela n’est pas vrai… et quand même le serait-ce qu’il y aurait quatre problèmes – dont Adrien Abauzit ne nous donne que le deuxième dont il ne tient pas compte et laisse de côté les trois autres qui sont révélés par les débats de Rennes :
1° Devant le conseil de guerre, Germain a développé un tout autre discours que celui qu’il avait confié à Quesnay de Beaurepaire. À Quesnay de Beaurepaire, il avait dit :

Le témoin, piqueur et dresseur de chevaux, était momentanément à Mulhouse ; les Allemands faisaient de grandes manœuvres aux environs de la ville. Un soir, le patron du témoin dit à celui-ci de prendre le lendemain matin deux chevaux de selle et d’aller à une petite gare voisine pour y attendre un Monsieur qui descendrait du train et prendrait un des chevaux ; le piqueur aurait à l’accompagner.
L’inconnu se trouva à l’heure dite au lieu convenu, se mit immédiatement en selle et s’en alla droit aux manœuvres. Le commandant allemand l’accueillit familièrement, s’approcha avec lui d’une batterie d’artillerie ; l’inconnu donna de longues explications, pointa l’une des pièces ; le témoin, ignorant la langue allemande, ne put saisir aucune des paroles, mais l’action et les gestes lui faisaient facilement comprendre la physionomie de Ia scène. À la fin, l’inconnu échangea des poignées de mains avec le chef allemand (un officier général, croit le témoin) et il vint de là à Mulhouse. (Quesnay de Beaurepaire, « Mon enquête sur l’affaire Dreyfus », L’Écho de Paris, 30 juillet 1899)

Et à Rennes :

En 1886, j’étais chez M. Kulmann, à Mulhouse j’avais reçu l’ordre, la veille au soir, de M. Kulmann, de préparer trois chevaux de selle un cheval pour un de ses amis et un pour moi ; de plus, on devait emmener la jument de M. Kulmann, pour lui personnellement. Le lendemain, à 5 heures, M. Kulmann est arrivé avec un de ses amis qu’il ne m’a naturellement pas présenté, puisque je n’avais pas à être présenté, et nous sommes partis. Nous avons pris la route de Meienheim jusqu’à Ruxel. Nous sommes entrés dans la forêt de la Harpe et nous sommes tombés là dans l’infanterie allemande qui faisait des manœuvres sur le terrain de Habsheim. Je me rappelle un fait qui m’a frappé c’est que l’infanterie allemande faisait des feux de salve au sifflet.
Au bout de quelque temps que nous étions là, un officier allemand s’est approché et a salué M. Kulmann et l’ami qui était avec lui ; nous sommes restés assez longtemps, puis nous sommes revenus à Mulhouse.
Nous avons pris à travers champs et, à partir de ce moment, l’ami de M. Kulmann n’a parlé qu’allemand, de sorte que je n’ai pu comprendre un mot de sa conversation.
En reprenant la route de Meienheim, M. Kulmann avait pris la tête et avait sauté par-dessus le fossé qui séparait la route de la mairie. C’est à ce moment que le monsieur qui était à côté de moi m’a demandé en français « Est-ce que le cheval saute ? » Je lui ai répondu : « Rendez-lui la main, le cheval va sauter. » La conversation, à partir de ce moment-là, a continué en français. Je me rappelle que ce monsieur a dit, en outre, à M. Kulmann, qu’il avait reçu du général allemand, la veille, une gracieuse réception. Je me rappelle encore un fait qui est absolument précis dans ma mémoire c’est qu’il y a eu une discussion entre le général allemand et lui sur la façon de porter le fusil sur l’épaule, plus rationnelle chez les soldats allemands que chez les soldats français. (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. III, p. 118-119).

2° Kulmann est affirmatif : jamais il n’est monté à cheval avec Dreyfus qu’il ne connaissait que « très sommairement » (ibid., p. 129-131).
3° Dreyfus fut élevé au grade de capitaine en septembre 1889 et d’Infreville nous apprend qu’il a fait sa connaissance au plus tôt en décembre 1893… D’Infreville n’aurait donc certainement pas parlé de Dreyfus, en lui donnant, puisqu’il le connaissait et le croisait régulièrement à l’État-major, le grade de lieutenant qui n’était plus le sien depuis plus de quatre ans.
4° d’Infreville est clair : il a connu Germain en 1894, n’a monté avec lui qu’à partir de 1895, « quelque temps après la condamnation de Dreyfus » : « autant que je puisse préciser, vers le mois de janvier ou de février, j’ai eu l’occasion de monter à cheval deux ou trois fois avec Germain, pour voir ou essayer des chevaux » (ibid., p. 125). Si cette conversation n’avait pas existé que dans l’imagination de Germain, lieutenant ou capitaine, Dreyfus n’aurait donc pu être rencontré lors d’une sortie à cheval et être identifié par d’Infreville en janvier ou février 1895 puisqu’il était, suivant la date précise que nous n’avons pas, à la Santé, à Saint-Martin de Ré ou en mer vers l’île du Diable.
Et ce qui est curieux, c’est que la chose n’ait pas frappé Adrien Abauzit qui reproduit pourtant un passage, dans son précédent volume (p. 103), de la déposition d’Infreville à Rennes. Mais s’il en reproduit un passage, il ne reproduit pas, et n’évoque pas même, la suite immédiate du passage qu’il cite, passage dans lequel d’Infreville, contrairement à ce qu’e soutient Adrien Abauzit, ne confirme aucunement le témoignage de Germain mais l’infirme au contraire en expliquant que jamais il n’a désigné Dreyfus au piqueur.

LE PRESIDENT, au commandant d’Infreville. – Vous ne vous souvenez pas qu’avant cette date M. Germain vous ait demandé quel était le nom de l’officier d’artillerie qui passait ?
LE COMMANDANT D’INFREVILLE. – Non, mon colonel. Il doit y avoir là dans la mémoire de Germain une confusion de nom. J’ai vu Germain pour la première fois en 1894. En revenant d’Algérie, j’étais allé pour l’achat d’un cheval chez Sortet, marchand de chevaux, avenue Malakoff ; et c’est là que j’ai trouvé Germain qui pour la première fois m’a présenté un cheval.
LE PRESIDENT. – Vous ne connaissiez pas Dreyfus alors qu’il était lieutenant ?
LE COMMANDANT D’INFREVILLE. – Non, mon colonel ; je ne l’ai connu que quand j’ai été à l’État-Major de l’armée, et même au bout d’un certain temps après mon arrivée, au mois de décembre 1893.
LE PRESIDENT. – Par conséquent, les faits qu’on rapporte et qu’on vous attribue, vous n’en avez pas connaissance ?
LE COMMANDANT D’INFREVILLE. – Pour moi, c’est une confusion de noms, dans sa déposition ; Germain voit beaucoup d’officiers au Bois, puisque c’est lui qui est chargé de présenter des chevaux de selle.
LE PRESIDENT. – Ce n’est donc pas vous qui avez reconnu Dreyfus et qui avez dit à Germain « C’est le lieutenant Dreyfus » ?
LE COMMANDANT D’INFREVILLE. – Non, mon colonel. (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. III, p. 126) [les gras sont de nous]

Germain peut donc affirmer que c’est Dreyfus parce que quelqu’un le lui a dit ; nommé, ce quelqu’un affirme que ce n’est pas lui comme celui qui était censé l’avoir accompagné aux manœuvres allemandes affirme qu’il ne l’a pas fait. Germain se retrouve seul… témoignage, et témoignage variant, bien peu confondant… Mais la partie n’est pas perdue pour Adrien Abauzit et comme il le note dans son troisième volume :

Suite à cette dénégation catégorique de Kulmann, la question de la participation de Dreyfus aux manœuvres allemandes est-elle close ? Hélas non pour les dreyfusards, car un autre témoin doit prendre la parole, le capitaine Lemonnier, ancien camarade de Dreyfus à l’École de Guerre. Le capitaine se souvient parfaitement que Dreyfus lui avait dit qu’il avait assisté à des manœuvres allemandes. 

Passons donc sans plus attendre à Lemonnier.

Lemonnier
Avec Lemonnier, donc, pas de propos rapportés mais l’aveu direct fait par Dreyfus d’avoir participé aux manœuvres allemandes. Mornard, nous dit Adrien Abauzit, estime que Lemonnier ne pouvait en « garantir la teneur ». Il le dit, en effet, mais une nouvelle fois dit beaucoup plus que cela. Ce qu’il dit de plus, par exemple – et que ne dit toujours pas Adrien Abauzit – c’est que le commandant Maistre, qui avait assisté à la discussion à laquelle fait allusion Lemonnier et s’en souvenait, n’avait lui aucun souvenir des propos attribués à Dreyfus :

A ce sujet, je me rappelle parfaitement la conversation au sujet d’un projet prêté au général de Négrier d’une invasion rapide dans la Haute-Alsace en cas de guerre. Je me rappelle fort bien que le capitaine Dreyfus disait connaître une position que les Allemands, sans doute, exploiteraient pour s’opposer à une tentative de cette nature. Quant au fait particulier cité par le capitaine Lemonnier, savoir que le capitaine Dreyfus aurait assisté à cheval ces manœuvres, ma mémoire ne me permet pas de l’affirmer. (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. II, p. 88). [les gras sont de nous]

La déposition Maistre affaiblit donc considérablement celle de Lemonnier – on imagine bien que si Dreyfus avait fait pareil aveu, Maistre s’en serait souvenu… Mais même sans ce quasi-démenti, que peut valoir le souvenir de Lemonnier quand on voit sa maigre capacité à comprendre ce qui est dit. Lors du procès de Rennes, à la question du colonel Jouaust qui cherchait à savoir s’il « ne lui av[ait] pas dit avoir assisté à des manœuvres de ce côté ? », Dreyfus avait répondu : 

Non, mon colonel, pas à des manœuvres ; j’ai pu dire que j’ai vu un régiment manœuvrer sur cette position, mais je n’ai jamais assisté ni officiellement, ni officieusement à des manœuvres allemandes. La vérité est que toute personne qui se promène à cheval autour d’une ville de garnison peut voir des troupes passer et manœuvrer. (Ibid. tome III, p. 135) [les gras sont de nous]

Lemonnier y avait vu un aveu :

Le prévenu, tout à l’heure, est revenu sur ses dépositions antérieures. Il a reconnu sa présence aux manœuvres de Mulhouse. Je crois que ma présence ici est inutile aux débats. (Ibid., p. 179)

S’en était donc suivi un échange avec Dreyfus :

LE CAPITAINE DREYFUS. — Mais, pardon ! Le témoin vient de dire quelque chose que je n’ai pas dit du tout !
LE PRESIDENT. — Vous opposez-vous à ce que le témoin se retire ?
LE CAPITAINE DREYFUS. — Du tout mais il vient de prononcer des paroles contre lesquelles je proteste.
LE PRESIDENT. — C’est en dehors de sa déposition.
LE CAPITAINE DREYFUS. — Bien, mon colonel.
LE CAPITAINE LEMONNIER. — Je maintiens, je maintiens ! (Rumeurs.) (Idem)

Encore un témoignage « confondant » qui l’est bien peu…
Passons à Fleur.

Fleur
Concernant le colonel Fleur, Adrien Abauzit nous dit que « Mornard tente aussi de [le] discréditer » et que pourtant « la valeur de sa parole a été établie lors de son échange victorieux contre le pathétique renégat Cordier qui n’a pas nié la matérialité des dires du colonel ». Mornard ne tente aucunement de discréditer Fleur mais montre combien ses témoignages sont légers comme celui qui nous intéresse ici et qui était constitué d’un souvenir (« nous l’avons vu [Dreyfus] avec la plus grande indignation à cheval avec un général allemand, dans des manœuvres qui ont eu lieu dans la garnison de Mulhouse ») que lui avait confié, dans un train, un homme dont on ne sait rien d’autre qu’il était « bien mis » et qu’il était « un grand industriel à Mulhouse »… Encore une fois, quand on fait comparaître un tel témoin qui n’a que ce genre de choses à dire, c’est qu’on manque cruellement de munitions.
Quant à la valeur de la parole de Fleur, il n’est pas sûr qu’on puisse la déduire de l’échange, à Rennes, avec Cordier. Oui, Cordier n’a pas nié la « démolition » de Fleur (pour reprendre les propres mots de Fleur). Il ne l’a pas niée mais l’a reçue, à en lire la presse, avec tranquillité, « l’air très heureux », souriant à chacune des sorties ou haussant les épaules (presse du 31 août 1899). Ce n’est donc pas là qu’apparaît « la valeur de [l]a parole » de Fleur mais plutôt dans ses témoignages comme celui du train que nous venons de voir ou dans cet autre – dix-huitième témoin de Quesnay de Beaurepaire –, pour ne donner qu’un exemple, qu’il exposa ainsi à Rennes :

J’ai vu à Paris une personne, la mère d’un jeune homme et un ami intime de la famille de ce jeune homme ; ils m’ont déclaré qu’en 1894, un monsieur ayant tournure d’officier avait pris ce jeune homme, l’avait amené dans une maison dont je pourrais donner l’adresse exacte, et lui faisait copier dans cette maison des documents que le jeune homme ne connaissait pas, mais où il y avait des plans et des dessins. Mais à un moment donné, la mère, voyant que le jeune homme avait de l’argent, s’en inquiéta et crut qu’il mentait ; suivit le jeune homme, le vit entrer et ensuite l’a vu ressortir. Quelque temps après, visage de bois, puis on parle de l’arrestation de Dreyfus, tous les journaux illustrés donnent des portraits de Dreyfus et le jeune homme dit : « Mais c’est lui qui m’a fait faire des copies » en montrant le portrait, et l’expression dont s’est, servie la mère et l’autre personne, l’autre témoin, est celle-ci « Cela a été, le cri, du cœur. » C’est à moi, messieurs, que cela a été dit, je me suis empressé d’aller dans la maison, j’ai demandé à parler au concierge ; c’était un nouveau concierge, il ne savait pas ce que je voulais dire ; l’ancien concierge était parti depuis deux ans.
J’ai demandé à un ancien locataire. Il m’a dit que le locataire qui avait cette chambre, on l’appelait M. Alfred. Il m’a dit : « Je crois bien que ce n’est pas la première fois que j’entends parler de M. Alfred dans cette maison. » (tome II, p. 259) [les gras sont de nous]

Toujours le même principe : un témoin (Fleur) vient déposer non ce qu’il a vu mais de ce que lui a dit quelqu’un, dont il ne donne pas le nom, qui lui a dit que quelque autre, dont il ne donne pas plus le nom, copiait des documents, dont on ne sait rien, avec un « monsieur ayant tournure d’officier », dans une maison dont rien n’est dit…….. Fleur disait peut-être la vérité mais que vaut un tel témoignage ? La seule précision qu’il donnait était qu’il y avait eu dans la maison un locataire qu’on appelait « monsieur Alfred »… un des prénoms les plus populaires dans la génération 1850… et que Dreyfus aurait été reconnu sur une gravure. Comme Labori l’avait dit en observation :

Monsieur le Président, si je ne me trompe, et la chose est facile à vérifier, tous les portraits publiés en 1894 ont été des portraits fantaisistes. Le premier portrait exact, le portrait photographié, a été publié en 1898.

Et comme il le disait encore justement :

Voilà un petit détail qui montre à quel point il serait nécessaire pour le Conseil, s’il attache la moindre importance à ce fait qui, pour moi, n’en a pas, que les témoins eux-mêmes soient entendus. (p. 261)

En conclusion à ces « témoignages confondants », Adrien Abauzit, dans son troisième volume, change de robe, passe de l’autre côté de la barre et, éclairé, écrit :

Sur la base de ces quatre témoignages complémentaires, émanant de profils différents, je tends à penser que Dreyfus a bel et bien participé à des manœuvres allemandes. Si tout cela devait être exact, alors cela signifierait qu’il a eu des contacts étroits avec les services allemands, peut-être bien avant sa relation avec l’espionne madame Bodson. je ne pourrais que conclure que sa trahison serait bien plus réfléchie et bien plus grave que ce que j’envisageais en conclusion dans mon premier ouvrage. (p. 108)

Ne revenons pas sur la Bodson dont le dossier est clos et qui, nous l’avons montré précédemment, ne fut jamais un espionne et retranchons le deuxième « témoignage », celui de d’Infreville puisque, comme Kulmann, et contrairement à ce que nous dit Adrien Abauzit, il apporte un démenti à Germain. Demeure donc Germain, qui est contredit par les deux hommes qui sont censés confirmer son témoignage et l’infirment ; Lemonnier, qui a une nette propension à voir des aveux où il n’y en a pas et raconte une conversation dont un autre participant n’a aucun souvenir ; et Fleur à qui quelqu’un dont on ne sait rien d’autre que le secteur d’activité dans lequel il travaillait et qu’il avait du goût pour les beaux costumes aurait dit que… C’est sur cette unique base qu’Adrien Abauzit devrait tirer ses conclusions… à condition bien sûr de ne pas oublier l’essentiel des informations en route.

Lebelin de Dionne
Celui-ci est bien plus intéressant. Le général Lebelin de Dionne, directeur de l’École de Guerre à l’époque où Dreyfus y était étudiant, était venu témoigner au sujet de la « cote d’amour » de Dreyfus. Pour mémoire, la « cote d’amour » était une note subjective d’aptitude au service d’état-major qui était attribuée à chaque candidat en complément des notes d’examen. Alors que la tradition voulait que cette note correspondît plus ou moins à la moyenne obtenue, Dreyfus, dont la moyenne était excellente, s’était vu attribuer – lui et un de ses condisciples, Picard, l’autre israélite de la promotion – par le général Bonnefond (qui comme Lebelin souscrira plus tard au Monument Henry), une note de 0 ou de 5 (on ne le sut jamais précisément) dans le but de leur fermer la porte du ministère (les douze premiers l’intégrant automatiquement)… « Pas de juifs à l’État-major », avait dit le général Bonnefond, propos que peu après l’arrestation de Dreyfus (9 novembre 1894) La Libre Parole avait relayé avec satisfaction :

Quand Dreyfus avait été mis au courant de cette injustice, il était venu voir le général non pour récriminer, « estimant que mes camarades valaient autant que moi, mais [pour] lui demand[er] si un officier juif n’était pas capable de servir son pays aussi bien qu’un autre »… À ce propos, qui était devenu un crime pour l’accusation de 1894, Lebelin de Dionne était venu témoigner à Rennes pour dire qu’il ne s’était « jamais expliqué ses plaintes et ses récriminations contre le mal qui lui a été fait et qui était absolument illusoire », puisque son classement, malgré cette mauvaise note, ne lui fermait pas les portes de l’État-major. Il avait aussi expliqué, dans cette même déposition, qu’après cette rencontre il avait mené une enquête dont il avait fait une note… en juin 1898 (pièce 97 du dossier secret). Une note qu’il avait ainsi résumée à Rennes :

J’ai appris qu’il n’était pas aimé de ses camarades et de ses chefs à cause de son caractère cassant, de sa nature haineuse, de son ostentation, et de l’intempérance de son langage. Il disait notamment que les Alsaciens étaient bien plus heureux sous la domination allemande que sous la domination française. Je sais que M. Dreyfus a nié le propos, mais les renseignements que j’apporte au Conseil, sont des renseignements qui ont été contrôlés. Ils ne proviennent pas d’une source unique et présentent tous des garanties. Dreyfus connaissait un certain nombre de femmes galantes. Il s’en vantait, et il se vantait surtout des fortes sommes qu’elles lui coûtaient. Je ne sais pas s’il dépensait de fortes sommes, mais je sais que lui, marié, père de famille, se vantait de ses relations avec des femmes galantes. (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., tome II, p. 179) [les gras sont de nous]

Dans son mémoire, comme il avait été fait à Rennes, Mornard remarque que ces appréciations tranchent pour le moins avec les excellentes notes et les élogieux commentaires que Lebelin de Dionne avaient donnés à Dreyfus et il conteste, parce qu’elles sont contestables, les explications de Lebelin de Dionne, à savoir que les notes et les appréciations avaient été rédigées avant son enquête et qu’il les avait transmises par la suite sans les modifier. Adrien Abauzit reprend cela et note que « le sophisme sur lequel la SIHAD se reporte tombe à l’eau » puisqu’ « il n’y a aucune incohérence dont les dreyfusards puissent se prévaloir ». Pour que cet « argument » soit recevable, il faudrait déjà être sûrs de cette question de date (entre la rédaction des notes et leur transmission). Et si on veut admettre qu’elle était vraie – ce qui est aujourd’hui invérifiable (nous avons fait la recherche) –, on ne peut s’empêcher de s’étonner qu’Adrien Abauzit n’en perçoive pas l’incohérence. Comment, après tout ce qu’il avait appris relativement au caractère, à la moralité et au patriotisme de son élève, comment après avoir pensé « que le capitaine Dreyfus ne devait pas rester à Paris ni figurer à l’État-major général » (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., tome II, p. 179), Lebelin de Dionne avait-il pu juger bon de conserver une appréciation finale qui disait :

Physique, assez bien. – Santé, assez bonne ; myope. – Caractère facile ; éducation bonne ; intelligence très ouverte ; conduite très bonne ; tenue très bonne ; instruction générale très étendue ; instruction militaire théorique, très bonne ; pratique, très bonne ; administrative, très bonne ; connaît très bien l’allemand ; monte très bien à cheval ; sert bien. Admis à l’École n° 67 sur 81 ; sorti n° 9 sur 81 ; a obtenu le brevet d’État-major avec la mention : très bien. Très bon officier, esprit vif, saisissant rapidement les questions, ayant le travail facile et l’habitude du travail. Très apte au service d’État-major. [les gras sont de nous]

Lebelin de Dionne aurait donc appris que Dreyfus trompait sa femme et s’en vantait, qu’il pensait l’Alsace plus heureuse sous la domination allemande, qu’il avait un « caractère cassant » et qu’il était d’une « nature haineuse » – dans sa note de 1898, il avait parlé de « détestable caractère, [de] l’intempérance de son langage et [de sa] vie privée sans dignité » –, il aurait été convaincu qu’un tel individu ne devait pas entrer à l’État-major ni même servir à Paris, et il aurait maintenu une appréciation qui le jugeait comme ayant une « conduite très bonne », une « tenue » qui l’était tout autant, et, au final, qu’il était « très apte au service d’État-major » ? Quelle légèreté et quelle irresponsabilité… et quelle incohérence ! De même, puisque classé 9e Dreyfus entrerait à l’État-major, comment imaginer, si était vraie cette invérifiable histoire de date qui l’aurait fait maintenir ses bonnes appréciations, que le général Lebelin de Dionne n’eût pas tenu au courant de ses découvertes les chefs des bureaux sous les ordres desquels allait servir Dreyfus ? Il ne le fit pas puisque le général de Germiny notera à propos de Dreyfus, à son entrée rue Saint-Dominique :

Très apprécié à l’École de guerre où il a beaucoup travaillé et d’où il est sorti en rang excellent après une entrée plus que faible. (dossier du personnel de Dreyfus, SHD, 5 Ye 59615) [les gras sont de nous]

Et comment comprendre encore pourquoi, quand, en décembre 1894, Mathieu avait obtenu un rendez-vous de Lebelin de Dionne pour lui demander de bien vouloir témoigner au procès, il avait répondu que « les notes excellentes qu’il avait données à [s]on frère constitueraient le seul, le meilleur témoignage qu’il pût apporter à [s]on frère, que ces notes figuraient au dossier et que son témoignage personnel était inutile » (L’Affaire telle que je l’ai vécue, op. cit., p. 40-41). C’est peut-être parce que la chose était extraordinaire que le général Roget – nouvel exemple de la conception tout à fait particulière et personnelle qui était la sienne de la vérité –, réécrira ainsi, à l’occasion de sa déposition lors de la première révision, à la fin de janvier 1899, cet épisode :

Dreyfus s’attendait à sortir de l’École de guerre tout à fait dans les premiers. Il en sortit neuvième, parce qu’un des présidents de commission d’examen lui avait donné une note très basse, comme note d’aptitude générale au service d’État-major. Dreyfus eut connaissance de cette note, et il alla réclamer auprès du général Lebelin de Dionne, qui commandait l’École supérieure de guerre.
Le général reconnut que la note donnée à Dreyfus était un peu sévère, insista auprès de l’examinateur pour qu’elle fût relevée, sans pouvoir l’obtenir.
Il fit alors appeler Dreyfus et lui tint le langage suivant : « Je reconnais que M. X… vous a traité avec quelque sévérité. Je pourrais rétablir l’équilibre en relevant la note que je me proposais de vous donner moi-même. Mais je ne le ferai pas pour les trois raisons suivantes : 1° vous êtes détesté de tous vos camarades ; 2° vous avez un jour, dans une discussion un peu vive, tenu ce propos, qui, dans votre bouche et devant le milieu où il se produisait, était au moins d’une très grande maladresse : « En somme, les Alsaciens-Lorrains sont beaucoup plus heureux sous la domination de l’Allemagne que sous celle de la France ; 3° vous avez eu une conduite scandaleuse pendant la durée de votre séjour à l’école. »
Deux ans après, au moment du procès, M. Mathieu Dreyfus vint trouver le général de Dionne pour lui demander de venir au procès comme témoin à décharge. Le général répéta alors à M. Mathieu Dreyfus le discours qu’il avait tenu à son frère, en ajoutant : « C’est tout ce que je pourrais dire devant le Conseil de guerre. » M. Mathieu Dreyfus excusa son frère pour le troisième grief en disant que les femmes de l’École militaire ne devaient pas lui coûter bien cher, mais il n’insista pas pour obtenir le témoignage du général. (La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., tome I, p. 631) [les gras sont de nous]

Découvrant cette déposition dans Le Figaro, Mathieu enverra à l’Agence nationale le démenti suivant :

Ce récit est absolument erroné. Je suis effectivement allé chez M. Lebelin de Dionne, qui me reçut fort courtoisement. Il me parla de l’estime qu’il avait pour mon frère et me raconta l’incident concernant la cote personnelle.
Le général Lebelin de Dionne ne m’a pas parlé des trois griefs énumérés par le général Roget. Lorsque je demandai au général Lebelin de Dionne de vouloir bien déposer en faveur de mon frère ; devant le Conseil de guerre, il me dit que les notes reçues par lui à l’École de guerre résumaient le témoignage qu’il pourrait faire.
Dans ces conditions, j’ai cru devoir renoncer à ce témoignage. (presse des 8 et 9 avril 1899) [les gras sont de nous]

Un démenti qui laissa Lebelin de Dionne sans réaction… Roget avait menti à propos de Mathieu Dreyfus et avait aussi menti sur le reste. Lebelin de Dionne n’avait pas demandé que fût relevée la note de Dreyfus, ne l’avait pas fait appeler, ne lui avait fait aucun reproche et quand ils s’étaient vus, ç’avait été à la demande de Dreyfus et immédiatement après les examens et l’épisode de la cote d’amour. Lebelin de Dionne ne lui avait donc pas parlé de son enquête puisqu’il ne l’avait pas encore menée – si toutefois il la mena –, comme il le confirmera lui-même de fait et sans la moindre ambiguïté dans sa déposition à Rennes.

À la fin de ces examens, le capitaine Dreyfus et un de ses camarades, un israélite comme lui, sont venus réclamer en me disant qu’un examinateur leur avait donné une très mauvaise note, la note 0, parce qu’ils étaient juifs ; c’était la note d’aptitude au service d’état-major.
Le fait m’avait paru très extraordinaire ; cependant, je dis à ces deux officiers que j’allais prendre des renseignements, et que si une injustice avait été commise, je la réparerais dans la mesure du possible, la réclamation étant fondée. Mais, avant de donner une réparation à ces deux officiers, j’ai voulu prendre des renseignements et savoir dans quelle mesure je devais le faire. Pour le premier de ces officiers, on ne m’en dit que du bien, la réparation était très facile grâce à la note du général de division commandant l’École mais, pour le capitaine Dreyfus, les renseignements furent tout autres. (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., tome II, p. 179) [les gras sont de nous]

Un nouveau témoignage bien peu « confondant »… et un nouveau mensonge de Roget – la liste commence à être longue – mis au jour…

Galopin et Linder
Oui, en effet, Mornard n’en parle pas et, la lassitude nous gagnant, nous avions trop vite rangé tous ces infimes témoins dans une unique besace trop pratique. Tous deux, Galopin et Linder, ont croisé Dreyfus, des papiers du bureau sous le bras et Adrien Abauzit en déduit, circonstances aggravantes, que ces « documents secrets », il les emportait chez lui, « ce qui lui laissait la nuit pour faire des copies à l’abri des regards » (son troisième volume, p. 112). Galopin, à Rennes, racontera en effet qu’un « matin à onze heures et demie » (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. III, p. 493), il avait fait route avec Dreyfus qui « avait sous les bras des papiers » : « ”Les heures de bureau ne sont donc pas assez longues que vous emportez du travail chez vous ?“ », avait demandé Galopin à Dreyfus. « “Ce n’est pas du travail que j’emporte chez moi, ce sont des papiers secrets qui concernent la mobilisation et que je dois aller porter au service géographique pour en faire le tirage et faire détruire ensuite les pierres“ » (ibid., p. 492) , lui aurait répondu Dreyfus.
Pour que ce témoignage ait quelque valeur, la question serait de savoir quels documents Dreyfus pouvait avoir avec lui. Et peut-on vraiment croire que s’il s’agissait de documents secrets, Dreyfus l’aurait claironné à Galopin ? Comme le dira Demange dans sa plaidoirie :

Croyez-vous vraiment qu’un espion qui trahit son pays et qui livre à une puissance étrangère des documents secrets, sortant du ministère de la guerre, avec M. le commandant Galopin, ou rencontrant le lendemain le commandant Linder sur un pont, va lui dire : « Vous savez, j’ai des documents secrets que j’emporte chez moi ».
Mais c’est le contraire je ne dirai pas de la vérité, mais même, de la vraisemblance. Comment, cela est le fait d’un espion ? (ibid., p. 664)

Au Service géographique, Dreyfus avait eu en charge – et dommage qu’Adrien Abauzit oublie aussi de nous parler de cela – le tirage des documents d’approvisionnement. Comme il l’expliquera, il était « impossible que je les aie emportés, ces documents autographiques, chez moi, attendu que les documents que je portais au service géographique (les officiers qui sont là peuvent le dire) je les remettais immédiatement, à six heures du soir, quand je revenais du service géographique, au chef de service » (ibid., p. 492). Maintenant, honnête toujours, Dreyfus n’excluait pas la possibilité de les avoir gardés dans la journée, peut-être même de les avoir alors emportés chez lui mais, s’il n’y insista pas, s’en étonnait puisque, comme il l’expliqua, les autographies étaient toujours remises dans l’après-midi (ibid., p. 494) et que c’est le matin que Galopin disait l’avoir rencontré. Il y aurait eu pourtant un moyen de savoir ce qu’il en était : non pas si Dreyfus avait emporté ces documents chez lui mais de quels documents il s’agissait et quel pouvait être leur caractère de confidentialité :

il serait nécessaire de faire venir tous les tableaux d’approvisionnement des troupes de couverture du plan 13 pour se rendre compte de la valeur intrinsèque des renseignements contenus dans ce tableau et pour se rendre compte également du nombre de tableaux dont j’ai été chargé de surveiller l’impression.

C’est ce qu’il aurait fallu faire, en effet, et que, comme toujours – le doute étant indiscutablement plus profitable à l’accusation que la réalité des faits –, on ne fit pas… De même, à Linder qui racontait une histoire similaire d’une rencontre d’un Dreyfus porteur, à 9 heures du matin, de documents, dont il disait lui-même tout ignorer de la nature, documents destinés à être tirés au Service géographique et qu’il aurait gardés chez lui la nuit (ibid., p. 528), Dreyfus ne put que rappeler ce qu’il avait dit en réponse à la déposition de Galopin : peut-être s’étaient-ils rencontrés à 9 heures « mais en tout cas il ne pouvait pas être question, à neuf heures du matin, pour moi d’aller au service géographique. Je vous ai rappelé que l’impression des travaux d’approvisionnement dont j’ai été chargé cinq ou six fois, se faisait dans l’après-midi. » (ibid., p. 530). Et d’ailleurs, si Dreyfus avait croisé à 9 heures du matin Linder en étant porteur de documents secrets sous le bras qu’il allait porter à la reproduction après les avoir gardés toute la nuit, il serait plus que douteux, comme le disait encore Demange, qu’il en parlât librement à un camarade et ne tentât pas au contraire de les dissimuler, comme il est plus que douteux, si tout cela avait eu un fond de vérité, qu’à la mi-décembre 1894, comme l’indiquent ses notes de l’époque, Dreyfus plaçât Linder dans la liste des camarades susceptibles de témoigner en sa faveur à son procès.

En guise de témoignages « confondants », nous avons d’une part des témoins confondus et d’autre part des témoignages qui ne reposent sur rien ou presque quand ils ne sont pas tout simplement de nouveaux mensonges. Et encore une fois, on ne peut que répéter ce que nous disions : quand on se trouve dans la nécessité d’aller chercher, pour grossir le dossier, de pareils témoins qui n’ont que peu à dire, qui déduisent, pensent ou ont entendu dire et qui, de plus, sont contredits par d’autres témoins, c’est que ce dossier est désespérément vide… une remarque qui a tout autant de valeur pour 1899 que pour 2025…

• Chapitre VI. Dérobades sur les tentatives de corruption, p. 61-63.
Nous n’avons rien trouvé à répondre, nous dit Adrien Abauzit, au sujet des tentatives de corruption dont auraient été victimes l’expert Bouton, Rochefort, Sandherr, Teyssonnières et Mertian-Muller… « autant de dérobades »… Comme nous le faisons depuis le début, répondons en les prenant un à un.

Rochefort
Dans son précédent volume, Adrien Abauzit développait un passage sur la tentative de corruption de Rochefort qu’aurait tentée Bernard Lazare. Pour mémoire, Lazare serait venu voir Rochefort pour lui demander de se mettre à la tête de la campagne pour la révision. La chose est tellement risible, quand on connaît Lazare et qu’on connaît Rochefort, qu’on aurait pu s’en tenir à cela. Dans notre notre dernier post, pour discuter un peu, nous nous interrogions sur cette curiosité qui est que Rochefort se serait mis tout à coup à révéler en 1904 ce qu’il n’avait pas dit en 1897 quand il avait parlé pour la première fois de la visite en question, ne mentionnant pas même le nom de Lazare. Nous écrivions :

Imagine-t-on Rochefort laisser passer ainsi l’occasion d’édifier ses lecteurs sur les mœurs du « syndicat » et de donner un exemple précis, pour varier les couplets qu’il aimait tant, « de la puissance de la juiverie » ?

À cela, Adrien Abauzit répond que Lazare ayant reconnu avoir été présent à cette visite, « c’est donc parole contre parole », ce qui n’est guère différent de ce que nous écrivions : « Il est clair qu’un des deux ment et ment effrontément ». Pour Adrien Abauzit, la chose est aisée à régler : Rochefort a raison… le contraire eût été étonnant. Bien sûr, Adrien Abauzit n’a pas fait ce choix en fonction de ses inclinations mais se fonde sur deux arguments qu’il avait déjà mis en avant dans son troisième volume : Lazare avait déjà « essayé de soudoyer l’expert en graphologie Bouton » (p. 117) et Lazare avait de fait reconnu la réalité de ce dont l’accusait Bouton puisqu’il n’avait jamais porté plainte contre lui. Pour régler cette question, il nous faut donc régler la question Bouton :

L’expert Bouton
Celui-là – huitième témoin de Quesnay de Beaurepaire – est fantastique et nous montre encore comment l’accusation, toujours dans cette logique de pallier la qualité par la quantité se trouva dans l’obligation de ramasser tout ce qu’elle put… Mais avant tout, un petit rappel est nécessaire. Le 9 février 1899, à l’occasion de la première révision, les magistrats de la Cour de cassation entendirent l’expert Bouton qui déclara :

Au, mois de novembre 1897 [sic], autant que je me le rappelle, M. Bernard Lazare, que je ne connaissais pas, est venu me trouver, à mon domicile, de la part de l’expert Charavay, m’a-t-il dit, et il me tint le langage suivant : « Je viens vous prier d’intervenir dans l’affaire Dreyfus ; nul plus que vous ne peut nous aider. »
Je lui répondis que, depuis longtemps, j’étais convaincu de la culpabilité de Dreyfus, mais que, de toute façon, je ne voulais pas être mêlé à cette affaire. Il me demanda si j’avais reçu sa brochure. Je lui répondis affirmativement, car, en effet, j’avais reçu cette brochure de Suisse et je l’avais lue. Il me demanda ensuite si je connaissais le bordereau. Je lui répondis négativement. « Le voici », dit-il, et il me montra une pancarte de 0 m. 60 de hauteur, divisée en deux.
D’un côté se trouvait le fac-similé d’une lettre de Dreyfus adressée à sa femme et de l’autre le fac-similé du bordereau. « Examinez cela, me dit Bernard Lazare c’est une affaire importante, et il y aura pour vous une bonne somme. »
Je refusai. Comme il me demandait de revenir me voir, je lui ai répondu de revenir s’il voulait.
Une fois Bernard Lazare parti, je jetai un coup d’œil sur la pancarte qu’il m’avait laissée et, de suite, je fus convaincu que l’écriture du bordereau était bien la même que celle de la lettre de Dreyfus à sa femme. Bernard Lazare revint me voir deux jours après et je lui dis : « Votre affaire me parait mauvaise ; pour moi, il n’y a pas de doute, le bordereau est de Dreyfus. Par conséquent, je ne peux rien faire pour vous. » II me dit alors que 100,000 francs n’étaient cependant pas à dédaigner et il s’en alla en me laissant son adresse pour que je lui écrive, mais je n’en ai rien voulu faire. (La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., tome I, p. 761-762) [les gras sont de nous]

Comme Bernard Lazare – explication pour laquelle il ne porta pas plainte ; ce qui de toute manière n’était pas dans ses manières de procéder… –, la Cour de cassation ne porta aucune attention à cette déposition. Et si elle ne le fit pas, c’est parce que ce « témoignage » était une plaisanterie, comme on va pouvoir le découvrir ici. L’affaire avait commencé un an plus tôt, au début de 1898. À l’occasion du procès Zola, lors de l’audience du 18 février, le général de Pellieux avait demandé que fût entendu ce témoin qui avait « une déclaration particulièrement importante à faire ». Le juge Delegorgue, président, avait répondu qu’il entendrait « le témoin tout à l’heure, s’il y a lieu » (L’Affaire Dreyfus. Le Procès Zola devant la cour d’assises de la Seine (7 février-23 février 1898). Compte rendu sténographique « in extenso », op. cit., p. 728) et ne le fera pas. Bouton était alors allé porter ce qu’il avait dire à La Patrie qui en avait fait un article publié dans son numéro en date du 20 février. Bouton y avait tenu à peu près le même discours que celui qu’il tiendra l’année suivante devant la Cour de cassation (l’extrait que nous venons de lire), à la seule différence qu’il n’avait alors pas donné le montant de la proposition qui lui aurait été faite. La chose est de peu d’importance… en revanche, ce qui est intéressant est qu’il y avait expliqué que le samedi précédent, soit le 12 février,

un commissaire de police aux délégations judiciaires, envoyé par M. le procureur de la République, est venu me demander si j’avais bien tenu tous les propos ci-dessus : je lui répondis :
– Oui. Il en dressa procès-verbal. 
Je m’attendais à être assigné lundi dernier. Rien ne venant et comme, d’autre part, je voyais l’audace des défenseurs de Dreyfus et de Zola, je pris le parti d’aller compléter ma déclaration devant le procureur de la République lui-même.
Celui-ci dressa de nouveau procès-verbal en me disant qu’il le portait immédiatement au procureur général. (« Les corrupteurs. L’affaire Bouton. Encore un témoin ») [les gras sont de nous]

Bouton disait vrai… sur deux uniques points : il avait été en effet entendu le 12 février par un commissaire de police et avait été reçu le 15 par le procureur Laurent-Atthalin. Mais il mentait, et avec un rare aplomb, sur le reste : il n’avait pas répondu « oui » au commissaire et n’avait pas été reçu par le procureur à son initiative. Rétablissons les faits en nous plongeant dans le dossier qu’Adrien Abauzit n’est pas non plus allé voir et qui est conservé aux AN (BB18 2047/2). Bouton avait donc été convoqué le 15 février par le procureur Laurent-Atthalin pour une confrontation avec un de ses amis, Tricaud, et s’il avait été convoqué c’est suite à la surprenante déposition qu’il avait faite, le 12, à l’occasion de son audition par le commissaire Roy, chargé des délégations spéciales et judiciaires (lettre du 14 février de Laurent-Atthalin au procureur général Bertrand). Pour expliquer cela, il faut encore revenir encore un peu en arrière, au tout début de cette histoire. Début février 1898, au moment où s’ouvrait le procès Zola, un avoué, Tricaud, avait pris contact avec le procureur Laurent-Atthalin pour lui raconter la tentative de corruption dont son ami Bouton avait été l’objet fin 1896 de la part de Bernard Lazare qui lui aurait dit : « Si vous voulez certifier que le bordereau n’est pas de l’écriture de Dreyfus, je tiens cent mille francs à votre disposition ? » (lettre du substitut Vignon au garde des Sceaux du 11 février 1898 et rapport d’audition de Bouton par Laurent-Atthalin du 15 février). Le procureur général Bertrand, immédiatement informé par le juge, avait demandé que fût menée « d’urgence » une enquête (lettre de Laurent-Atthalin à Bertrand du 14 février) et Bouton avait été entendu le 12 février par le commissaire puis, comme nous venons de le voir, avait été reconvoqué le 15, pour une confrontation avec Tricaud. À Laurent-Atthalin, à l’occasion de cette confrontation, Bouton avait raconté les faits de la manière suivante :

Quand M. Bernard Lazare a imprimé sa première brochure à Bruxelles, je l’ai reçue sous enveloppe fermée affranchie. – c’était fin novembre 1896, – du 25 au 30 novembre.
Peu après, j’ai reçu la visite du personnage dont j’ai donné le signalement à M. Roy. – Il m’a dit : – Vous avez bien lu la brochure ? – Oui, j’ai bien lu, parfaitement. – Il a repris : Il n’y a que vous qui puissiez prendre nettement sa défense. – j’ai dit. – Mais vous ne réussirez pas ; à mes yeux Dreyfus est coupable. – Connaissez-vous le bordereau ? – Le voilà ; – À ce moment il m’a remis une sorte de cliché, ou plutôt d’épreuve sur cliché, en deux parties ; à droite était reproduit le bordereau et, à gauche, était reproduite une lettre de Dreyfus. – M. Bernard Lazare, ou du moins la personne se présentant sous ce nom, a ajouté : – Examinez, je reviendrai ; si cela vous prend du temps on vous indemnisera… – puis, en quelque sorte à demi-voix et entre ses dents : « Cent mille francs, c’est une somme ». Je me suis mis à rire et j’ai dit : [«] Ah je les connais, les promesses des juifs, – j’ai déjà été refait par un des Barons. »
Là-dessus mon interlocuteur est parti en disant : [«] Réfléchissez, et si vous revenez sur votre décision, vous pouvez m’écrire. »
[…]
Le surlendemain de sa première visite mon interlocuteur est revenu. […]
Mon visiteur m’a dit : Avez-vous examiné ce que je vous ai remis ? – Si, – lui ai-je dit, – vous n’avez que cela pour défendre Dreyfus, à mes yeux c’est plutôt sa condamnation. – Notre conversation s’est alors portée sur des points étrangers au bordereau, et mon interlocuteur s’est retiré. – Depuis je n’ai plus entendu parler de lui. –
Autant que je puis m’en souvenir, c’est au cours de la première et non de la seconde visite que le visiteur, après m’avoir indiqué que je serais indemnisé de mon temps a ajouté à mi-voix, jetant en quelque sorte ces paroles en l’air : « Cent mille francs, c’est une somme – », – ou : « Cent mille francs, ce n’est pas à dédaigner ». [les gras sont de nous]

Si Bouton avait été convoqué pour cette confrontation, nous l’avons dit, c’est parce que sa première audition, le 12, avait été surprenante. Au commissaire Roy, en effet, contrairement à ce qu’il pourra déclarer à La Patrie – nous l’avons vu précédemment –, il n’avait rien confirmé, bien au contraire. Voici précisément ce qu’il avait déclaré au commissaire :

En novembre 1896, je ne saurais être d’une exactitude rigoureuse, j’ai reçu par la Poste la brochure de M. Bernard Lazare relative à l’affaire Dreyfus. En réfléchissant, je ne découvrais personne de mes relations à qui je pusse attribuer cet envoi ; cependant je n’en étais pas autrement surpris étant donné que dans le monde des bibliophiles je passe pour être des plus experts en calligraphie. Il était naturel que l’on pensât à moi.
J’ai lu la brochure qui n’a d’ailleurs pas modifié mes premiers sentiments sur l’affaire.
Une quinzaine de jours après environ, dans la matinée, un monsieur s’est présenté chez moi, qui a déclaré être M. Bernard Lazare et m’a demandé immédiatement si j’avais bien reçu sa brochure et ce que j’en pensais. Je lui ai répondu qu’elle ne modifiait pas ma manière de penser antérieure à cette lecture. Sur quoi il a insisté en me demandant : « L’avez-vous bien lue ? » À quoi j’ai répondu affirmativement et en maintenant mes premiers dires. Mon visiteur m’a alors demandé : « Connaissez-vous le bordereau ? » J’ai répondu : « Non. » « Eh bien ! répliqua-t-il, le voilà ». Et en ce disant, il m’a exhibé et remis entre les mains un fac-similé du bordereau, que je crois avoir été obtenu au moyen d’une gravure sur zinc. « Examinez-le, ajouta-t-il, et je reviendrai chercher votre réponse demain ou après. Voyez si vous pouvez prendre la défense de Dreyfus ». – Je crois bien que dès cette première visite j’ai fait connaître à M. Bernard Lazare que je ne désirais ne pas me mêler du tout de l’affaire Dreyfus.
Néanmoins, comme il insistait, j’ai consenti à examiner le document et M. Bernard Lazare est parti en me le laissant. – La visite avait duré une heure environ, et, malgré cela, il ne s’y était rien dit d’important que ce que je viens de rapporter. Au cours de ses insistances, M. Bernard Lazare m’avait prévenu que, si l’examen qu’on me demandait devait prendre un certain temps, j’en serais indemnisé.
Comme elle me l’avait annoncé, la personne en question est en effet revenue le surlendemain.
J’avais examiné le document. Ce cliché était en deux parties, présentant d’un côté le bordereau et de l’autre côté un spécimen de l’écriture de Dreyfus.
J’ai répondu à M. Bernard Lazare qu’il ne réussirait pas, qu’il était pour moi de la dernière évidence que les deux parties du document qui m’avait été confié étaient de la même personne, que le bordereau presque tout entier offrait avec le spécimen de comparaison des similitudes telles qu’il était impossible de douter. Mon interlocuteur a insisté pour que j’examine le document en question, mais la conversation que nous avons eue et qui a duré à peu près le même temps que la première fois n’a pas comporté d’autres détails intéressants. J’ai bien répondu que j’étais fixé et que je voulais plus m’occuper de cette affaire. Cependant M. Bernard Lazare s’est retiré en me laissant encore l’épreuve et en me priant, si je changeais d’avis, de lui écrire. […] [les gras sont de nous]

Point de cent mille francs ici ! Et point de tentative de corruption ! Juste un : « si l’examen qu’on me demandait devait prendre un certain temps, j’en serais indemnisé » qui semble bien être la moindre des choses pour un travail demandé. Pour expliquer ce surprenant silence, Bouton avait déclaré le 15 à Laurent-Atthalin :

Sans doute je n’ai point dit cela Samedi à M. Roy ; je n’ai pas précisé ce qui touche les cent mille francs. Mon intention était de réserver cette déclaration pour la Cour d’assises devant laquelle je supposais devoir être appelé et je ne voulais pas qu’une indiscrétion fut commise auparavant. [les gras sont de nous]

Admettons cette explication extraordinaire. Mais peut-elle encore s’entendre quand elle va jusqu’au déni ? Parce qu’en effet – revenons à la déposition du 12 –, à la question que lui avait posée, à la suite, le commissaire Roy :

Pourriez-vous préciser dans quels termes M. Bernard Lazare vous a annoncé que, si le travail qu’il vous demandait exigeait un certain temps, vous seriez indemnisé ? A-t-il prononcé un chiffre ?

Bouton avait répondu :

Je ne saurais plus préciser en quel termes il m’a annoncé que je serais indemnisé. Mais, ce dont je me souviens bien, c’est qu’il n’a pas été question de chiffres.

Roy y avait insisté, évoquant Tricaud qui avait lancé toute l’affaire, et lui avait demandé de confirmer ou d’infirmer ce qu’il avait déclaré et qui était à l’origine de l’enquête ouverte. Bernard Lazare lui avait-il dit : 

« Si vous voulez certifier que le bordereau n’est pas de l’écriture de Dreyfus, je tiens cent mille francs à votre disposition ? »

Bouton avait alors répondu :

Je ne me souviens pas avoir dit quelque chose de semblable à M. Tricaud ni à d’autres. je n’ai pas pu préciser de quelle indemnité il avait été question, puisque M. Bernard Lazare n’avait rien précisé lui-même.

Devant cette réponse inattendue, le commissaire avait alors demandé :

Qu’il ait été prononcé un chiffre ou non, quel sens avait vous attaché à l’offre d’indemnité ? Cela vous a-t-il paru simplement annoncer la rétribution normale, régulière et loyale d’un travail à faire ? Ou bien cela vous a-t-il paru annoncer le prix d’un témoignage de complaisance ?

Bouton avait répondu :

Je ne me suis même pas posé la question, parce que rien, dans les paroles de M. Bernard Lazare, ne la pro[vo]quait dans mon esprit. C’est dire que je ne me suis pas fait de réponse et que je ne saurais encore y répondre aujourd’hui.

Incrédule, le commissaire avait encore insisté :

Nous n’avons pas besoin d’appeler votre attention sur la gravité de tout témoignage mais notamment dans une semblable affaire, quel que soit le sens de ce témoignage ; nous vous adjurons donc de bien nous dire toute la vérité et notamment si la phrase que nous vous avons rapportée tout à l’heure a bien été ou non prononcée par M. Bernard Lazare.

Et Bouton de répondre enfin :

Je ne me souviens pas que cette phrase ait été prononcée.

Un incroyable témoin sur lequel repose toute l’accusation dans cette petite affaire connexe qui sert de postulat à Adrien Abauzit pour développer son propos… Curieux témoin qui peut soutenir une chose et son contraire à trois jours d’écart. Et s’il fallait donner du crédit à son explication prétendument stratégique, celle de se réserver pour la cour d’assises, on ne pourrait que s’en étonner : comment Bouton pouvait-il espérer être convoqué à déposer au procès Zola après avoir déclaré qu’il n’avait rien à dire ? Après avoir lu ces dépositions, on peut comprendre que l’affaire fut classée immédiatement au motif que « les variations aussi bien que les réticences de M. Bouton jointes au désir extrême qu’il manifeste d’être cité comme témoin devant la cour d’assises de la Seine dans l’affaire Zola ôtent toute valeur à sa déclaration » (lettre du substitut Vignon au garde des Sceaux du 16 février 1898).
Sans doute que le commissaire Roy avait raison qui, en conclusion à son rapport du 13 février, proposait comme explication :

M. Bouton nous a paru avoir une haute opinion de sa valeur comme calligraphe et concevoir un certain dépit de que qu’on n’ait pas mis davantage ses lumières à contribution à l’occasion des affaires Dreyfus-Esterhazy-Zola. Peut-être, en causant à M. Tricaud, a-t-il pu parler d’une offre à lui faite par M. Bernard Lazare, dans la simple intention de prouver à ce client combien il était haut coté comme spécialiste, et par conséquent poussé par un petit sentiment de vanité ; tandis qu’il aurait scrupule aujourd’hui à répéter cette déclaration formelle, voyant que, bien qu’inexacte, elle pourrait devenir un élément grave dans un débat judiciaire.

Bouton cherchait à se faire valoir et voulait, lui « un des plus experts en calligraphie », porter son témoignage devant les assises. Sans doute avait-il dit la vérité à Roy et, confronté à Tricaud qui avait lancé toute l’Affaire, ne pouvait-il, aux yeux de son ami, se dédire. Son improbable stratégie devenait alors l’excuse permettant d’expliquer son silence précédent. Un parfait témoin dont les propos ne sauraient donc avoir aucune valeur. Devant un tel témoignage, il nous faut donc nous en tenir à la narration, bien différente, que fit Bernard Lazare de leur rencontre :

En 1896, je recherchai des documents relatifs à l’histoire des communistes, de 1830 à 1848, en vue d’un ouvrage sur l’Histoire du communisme. J’interrogeai autant qu’il m’était possible les survivants de cette époque. C’est ainsi que je vis des communistes qui avaient été au Texas, des icariens qui avaient habité Nauwo, des saint-simoniens, etc.
Je rendis un jour visite à M. Étienne Charavay, mon collègue à la Société de l’histoire de la Révolution, celui-là même qui avait été expert au procès Dreyfus. Je venais demander à M. Charavay quelques renseignements sur ses parents qui avaient été très mêlés au mouvement dit des « communistes matérialistes », en 1841. Au cours de notre conversation, je lui fis part des difficultés que je rencontrais pour me documenter sur cette petite secte. Je n’ai trouvé, lui dis-je, quelques renseignements, et bien incomplets encore, que dans une brochure : Profils révolutionnaires, d’un ancien agent de la police politique du gouvernement de Juillet, Victor Bouton, qui a connu ces communistes et May, leur chef.
« Mais, me dit M. Charavay, Bouton n’est pas mort et il pourrait venir donner d’utiles renseignements. C’est M. Charavay qui me donna l’adresse de Bouton et m’autorisa à me présenter à lui de sa part, car il avait des relations avec lui. Je me souviens avoir fait part de ce fait à mes amis Gustave Geffroy et Leyret qui s’occupaient d’études semblables aux miennes. »
J’allai voir Victor Bouton, il me donna quelques renseignements insignifiants et me promit de me communiquer quelques brochures et placards intéressants au retour d’un voyage qu’il allait faire à Bruxelles. Je le revis une seconde fois, inutilement, et enfin une troisième un mois ou deux après la publication de ma première brochure sur l’affaire Dreyfus, en décembre 1896. Il me parla de l’affaire, me disant qu’elle lui apparaissait comme une machination policière, me déclara qu’il était calligraphe et capable d’imiter à la perfection les écritures et les paraphes, et me manifesta le désir de comparer l’écriture de Dreyfus avec celle du bordereau.
Je lui envoyai les placards que j’avais fait faire et qui contenaient des fac-similés du bordereau et de lettres du capitaine Dreyfus, et à la dernière visite que Je lui fis – au cours de laquelle il me promit une brochure qu’il m’envoya plus tard et dans laquelle il accusait de trahison le maréchal de Mac Mahon – il me déclara que le capitaine Dreyfus n’était pas l’auteur du bordereau et qu’on avait imité son écriture pour le perdre. Comme les assertions de Victor Bouton ne me semblaient avoir aucune importance, je n’y en attachai aucune, et comme il m’avait donné sur les communistes les quelques renseignements qu’il pouvait avoir, je cessai de le voir.
Plus tard je fus stupéfait un jour de le voir à une audience du procès Zola, presque amené à la barre par le général de Pellieux qui déclarait produire un témoin qu’on avait voulu corrompre. M. Delegorgue ne voulut pas l’entendre, et il est allé produire son assertion devant la Cour de cassation qui n’a, d’ailleurs, attaché aucune importance à ses propos, auxquels j’oppose, pour ma part, la plus formelle dénégation. (« L’affaire Dreyfus », Le Temps, 30 juillet 1899)

Et pour en revenir à ce qui est à l’origine de ce long développement, si nous devons considérer les deux raisons que met en avant Adrien Abauzit (Lazare avait déjà essayé de corrompre l’expert Bouton et Lazare avait de fait reconnu la réalité de ce dont l’accusait Bouton puisqu’il n’avait jamais porté plainte contre lui) pour débrouiller la question de la parole de Rochefort contre celle de Lazare, le choix devient aisé. Passons au suivant.

Sandherr
Dans son précédent volume, Adrien Abauzit cite la note que Sandherr avait consignée le 13 décembre 1894 après la visite que lui avaient rendue Mathieu et Léon Dreyfus, frères du capitaine (p. 122-124). Selon celle note, au cours de la discussion, Mathieu, défendant l’innocence de son frère et demandant à Sandherr de leur prêter son concours, avait dit : « Notre fortune est à votre disposition si vous pouvez nous y aider. » Sandherr s’en était offusqué et Mathieu, « d’un air désolé », avait clarifié son propos : « nous voulons dire qu’au besoin nous dépenserions toute notre fortune pour trouver le véritable traître, pour arriver à la découverte de la vérité » puis avait réédité sa demande : « Pouvez-vous nous y aider ? » Pour Adrien Abauzit, la chose ne fait aucun doute : « Le moins que l’on puisse dire c’est que [Mathieu Dreyfus] a tenu un langage ambigu susceptible d’être interprété comme une ”invitation”. C’est en tout cas ainsi que le colonel Sandherr, qui n’était pas le dernier des imbéciles, l’a entendu » (p. 121). Dans notre dernière réponse, nous écrivions :

Adrien Abauzit reproduit le rapport de Sandherr sur la tentative de corruption dont il aurait été l’objet de la part des frères de Dreyfus. Adrien Abauzit aurait pu, s’il les connaissait et pour agrémenter son propos, ajouter les « témoignages » de la veuve de Sandherr et de quelques amis (Stackler, Thesmas). Il aurait même pu citer un autre ami, Penot, qui ira jusqu’à se souvenir du montant proposé – 150 000 francs – pour « étouffer » l’affaire ! Cordier, à qui Sandherr en avait parlé, démentira absolument qu’il se fût agi d’une tentative de corruption… Mais Cordier n’est pas recevable pour Adrien Abauzit puisqu’il eut le grand tort de devenir dreyfusard. Pourtant, son témoignage sera confirmé, à Rennes, et le sera par un homme dont Adrien Abauzit ne remettra pas en question la parole : le général Mercier :

Je dois à la vérité de dire que je suis d’accord, avec le colonel Cordier. Je me rappelle que le jour où cet entretien a eu lieu, le colonel Sandherr est venu m’en rendre compte et je lui ai demandé quelle était l’impression générale qui était résultée pour lui de son entrevue avec Mathieu Dreyfus. Il m’a répondu : « Mon Dieu, il m’a fait l’effet d’un brave homme disposé à tous les sacrifices pour sauver son frère ».

À cette réponse, Adrien Abauzit, dans ce quatrième volume, argumente :

Entre un document écrit de la main de l’intéressé et un souvenir d’une personne qui peut de bonne foi se tromper, je fais primer le document écrit. Je ne vois pas comment un juge devant trancher cette question pourrait faire autrement.

Et, sans sophisme aucun, il ajoute :

D’autant que si les propos rapportés par le général Mercier sont exacts, on observera que dits ironiquement, ils prennent un tout autre sens, qui corrobore le rapport du colonel…

Nous nous gardons de trop le dire mais, franchement, il n’est pas facile de discuter ainsi. Comment ça « dits ironiquement » ? Mais il suffit de lire ce qui est écrit ! « Je dois à la vérité de dire que je suis d’accord, avec le colonel Cordier »… où se dissimule l’ironie, ici ? Au cas où la chose n’y serait pas jugée suffisamment claire, donnons le propos de Mercier dans son intégralité :

M. le colonel Cordier a été interrogé par vous sur une soi-disant tentative de subornation que M. Mathieu Dreyfus aurait tenté de commettre contre le colonel Sandherr, et M. le colonel Cordier nous a dit que, de son entretien avec Sandherr, il résultait que cette tentative n’avait pas eu lieu. Je dois à la vérité de dire que je suis d’accord, avec le colonel Cordier. Je me rappelle que le jour où cet entretien a eu lieu, le colonel Sandherr est venu m’en rendre compte et je lui ai demandé quelle était l’impression générale qui était résultée pour lui de son entrevue avec Mathieu Dreyfus. Il m’a répondu : « Mon Dieu, il m’a fait l’effet d’un brave homme disposé à tous les sacrifices pour sauver son frère ». (Sensation.) [les gras sont de nous]

Comment peut-on, sérieusement, imaginer qu’il pourrait y avoir ici de l’ironie ? Mais passons… Nous serons d’accord avec Adrien Abauzit sur un point, toutefois. Seul l’écrit compte et face à lui le souvenir d’une personne ne tient pas. Chaque chapitre de ce très long post en est l’éclatante illustration ! Cela est vrai mais ne l’est qu’à une seule condition : celle de ne pas faire dire au texte ce qu’on a envie qu’il dise. Parce que là où Adrien Abauzit voit une « invitation », nous nous voyons juste de la maladresse, celle « d’un brave homme disposé à tous les sacrifices pour sauver son frère ». Argumentons cela.
Pour aller jusqu’au bout de cette question, on peut, encore – comme on le devrait toujours et comme nous le faisons ici – aller faire un tour aux archives. Une enquête avait été ouverte à la demande du Garde des Sceaux, Milliard, dès le 10 décembre 1897 (lettre de Milliard à Billot du 10, BB19 108 ; et lettre de Billot à Milliard de la même date, AN, BB18 2047/8) et le lendemain le procureur général Bertrand prescrivait au procureur Laurent-Atthalin d’ouvrir une information (lettre de Laurent-Atthalin à Bertrand du 26, AN, BB18 2047/8). Gonse avait été entendu, ainsi que la veuve du colonel Sandherr qui avait fait part de l’impression qui avait été la sienne « que la visite des deux frères Dreyfus avait profondément blessé, dans son honorabilité, le colonel Sandherr » (rapport Laurent-Atthalin au procureur Bertrand du 26 décembre 1897, AN, BB18 2047/8 repris dans La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 282-283 ; nous donnerons à chaque fois le texte des documents d’archives qui diffère souvent de la publication). Un ami de la famille, Penot, avait été à son tour entendu et avait porté un témoignage d’une extrême gravité. Trois jours après la visite des Dreyfus, Sandherr lui aurait raconté que ses visiteurs lui auraient dit :

Vous vous êtes occupé de l’affaire ; votre situation au Ministère, votre influence personnelle, nous permettent de croire qu’un mot de vous suffirait pour tout étouffer, et nous mettons à disposition la somme de – ; ma mémoire ne me permet plus de préciser mais Sandherr me l’a dite. [juste avant il dit : « je ne me souviens plus du chiffre, – 150.000 fr. peut-être »] – C’est sur cette proposition nettement formulée que la colère l’aurait saisi et qu’il les aurait brusquement poussés à la porte de son salon. – … Je me souviens que je répondis à Sandherr : Tu aurais pu les faire arrêter, – et qu’il m’objecta qu’il était seul chez lui, et que d’ailleurs il n’avait pas de témoins. (rapport Laurent-Atthalin du 26 décembre 1897, AN, BB18 2047/8) [les gras sont de nous]

Sandherr avait-il menti à son ami ? Penot avait-il laissé courir son imagination ? Nous ne le savons pas mais cette déposition extraordinaire est contredite de bout en bout par la note de Sandherr. Point de montant proposé, point de colère, point d’expulsion. Et en effet, comme le dit Adrien Abauzit : « Entre un document écrit de la main de l’intéressé et un souvenir d’une personne qui peut de bonne foi se tromper, [nous faisons] primer le document écrit. » 
Quelques jours après Penot, avait été entendu Mathieu Dreyfus, puis ce fut le tour de Lauth qui bien que n’ayant été mêlé en rien à la question était d’« avis [que] le colonel Sandherr a senti de suite que les frères Dreyfus étaient disposés à lui faire une proposition d’argent des plus désobligeantes pour sa délicatesse » (rapport Laurent-Atthalin du 31 décembre 1897, AN, BB18 2047/8). Puis quelques jours plus tard, avaient été entendus Paul Kullmann, ami de Sandherr ; Picquart, qui n’avait rien à dire sur une question dont il ignorait tout ; et à nouveau Mathieu Dreyfus puis Léon Dreyfus (rapport Laurent-Atthalin du 8 janvier 1898, AN, BB18 2047/8).
Lors de ces dernières auditions Mathieu Dreyfus, prenant connaissance de la déposition de Penot, s’était inscrit en faux contre l’affirmation selon laquelle Sandherr les aurait mis à la porte : « Il a continué à nous répondre […] et il nous a poliment congédié ». Comme en était venu témoigner son ami Kullmann, Sandherr, « d’une honorabilité, d’une délicatesse au-dessus de tout éloge, les aurait violemment jetés à la porte de son salon s’ils avaient tenté quoi que ce soit d’incorrect auprès de lui. Sandherr, d’après ce qu’il m’a dit, se serait contenté de leur répondre qu’il croyait ferment à la culpabilité d’Alfred Dreyfus, et que la justice militaire seule avait à prononcer. » À cela était venu s’ajouter le témoignage d’un autre grand ami de Sandherr, Braun, qui avait servi d’intermédiaire auprès de Sandherr pour que les Dreyfus pussent le rencontrer. Dans une lettre qu’il avait écrite à Léon Dreyfus qui la versa aux débats, Braun s’était montré tout à fait affirmatif :

Quant à la question à laquelle vous m’avez prié de répondre. Le colonel Sandherr vous a-t-il jamais parlé d’une tentative de corruption que nous aurions faites auprès de lui ?, je puis y répondre par un non très-catégorique. [les gras sont de nous]

C’est parce que ce dossier était vide, parce que Penot s’était laissé emballer par son imagination et son parti pris que Bertrand prononça le non-lieu. Et nous pourrions encore verser au dossier une autre pièce que nous avons découverte tout récemment. Il s’agit d’une lettre de Mathieu Dreyfus à Sandherr, en date du 5 janvier 1895, le jour de la dégradation, soit vingt-trois jours après leur rencontre, que Mathieu n’aurait pu écrire telle quelle si la déposition de Penot avait été la vérité :

Monsieur
J’ai eu l’honneur de vous voir il y a quelques temps et de vous remettre deux lettres de recommandation signées par des personnes honorables que vous connaissez. Vous avez, après leur lecture, cru devoir me dire que vous me connaissiez de réputation et que vous saviez que je jouissais de l’estime des gens de Mulhouse. 
Comment se fait-il alors, Monsieur, qu’au Ministère de la guerre, l’on accuse mes frères et moi de complicité du crime abominable dont est accusé mon malheureux frère, qui je vous l’affirme encore aujourd’hui, sur mon honneur, et il vaut celui de beaucoup de gens, est innocent, vous le verrez plus tard car la lumière se fera.
La personne qui a inventé cette odieuse accusation est le Commandant du Paty de Clam – J’ai le droit et le devoir de demander compte à cet homme sur quelles bases repose son mensonge.
Il est temps, Monsieur, que ces insinuations cessent ; vous êtes à même mieux que personne, de saisir ce que nous sommes et qui nous sommes.
Pour éclaircir votre religion, s’il est besoin, je me propose de déléguer M. Alfred Engel, M. Albert Braun à l’examen de notre comptabilité à Mulhouse depuis 30 ans. Si ces messieurs, que vous connaissez tous deux, trouvent qu’une somme quelconque nous a été versée par le gouvernement allemand ou que nous avons jamais encaissé une somme quelconque dont nous ne puissions justifier l’origine, ou que nous possédons une valeur quelconque achetée sans écriture, je me laisserai moi-même à la justice car je ne quitterai pas Paris et je me tiendrai à sa disposition.
Je n’ai rien d’autre à vous demander. C’est un homme d’honneur qui demande à un autre homme d’honneur de ne pas être déshonoré lui et toute sa famille par des accusations inqualifiables et pour lesquelles je me réserve de demander justice autrement plus tard.

Veuillez agréer, Monsieur, mes salutations très empressées. (SHD, DE 2022 PA 81/3) [les gras sont de nous]

Passons au suivant.

Teyssonnières
L’expert Teyssonnières, au procès Zola, affirma que Crépieux-Jamin, en août 1897, apprenant qu’il avait été payé deux cents francs, lui aurait déclaré : « cela pourrait vous rapporter cent mille ». Une petite phrase qui permet à Adrien Abauzit, dans son dernier volume, de conclure, « attribu[ant] leur sens aux mots », que si Teyssonnières « modifiait son rapport dans un sens dreyfusard, il obtiendrait une forte récompense » (p. 121). Indépendamment de ce que pourra, au même procès Zola, dire Crépieux-Jamin et qui une nouvelle fois nous place sur le terrain d’une parole contre une autre, la chose est grotesque. Le rapport de Teyssonnières avait été remis le 29 octobre 1894 et l’affaire était maintenant jugée ; Teyssonnières ne pouvait plus être nommé expert puisqu’il l’avait déjà été dans le cas Dreyfus et ne pourrait de toute manière plus l’être puisqu’il avait été rayé de la liste des experts depuis novembre 1894. Quel intérêt donc y aurait-il eu de tenter de l’acheter pour le faire changer d’avis ? Juste pour qu’il dise qu’il s’était trompé ? Mais qui s’en serait soucié ? Comme qui se soucia de cette sortie au procès Zola qui n’intéressa pas la presse bien longtemps ou de celle – puisque Teyssonnières n’en était pas à son coup d’essai –, de l’année précédente quand, à la Chambre, le député Castelin avait relayé ses propos selon lesquels Puybaraud en 1894, apprenant qu’il avait conclu à l’identité entre le bordereau et les pièces de comparaison de la main de Dreyfus, lui aurait dit :

Il y a donc encore ici des honnêtes gens. […] J’ai ici des rapports dans lesquels on n’ose pas conclure. Ces gens ont reçu chacun 100 000 francs. (Journal officiel. Débats parlementaires, 19 novembre 1896, p. 1612).

Autre mensonge (pour mémoire seul Pelletier n’avait pas conclu à l’identité… à la différence de Bertillon – qui n’a jamais été expert –, Charavay et Teyssonnières)… Car Teyssonnières était un menteur qui, comme Bouton, avait besoin de se faire valoir. Dans une lettre passée en vente récemment, lettre à un destinataire non identifié en date du 15 mai 1895, il expliquait : 

Nommé dans les grandes affaires, telles celles des faux poinçons, je fus nommé expert dans l’affaire d’Alfred Dreyfus. Quatre experts furent commis et devaient produire un rapport séparément. À l’audience du Conseil de guerre, j’ai appris que trois de mes confrères concluaient à la non culpabilité d’Alfred Dreyfus. Seul je concluais à la culpabilité, et la condamnation prononcée à l’unanimité des membres du Conseil de guerre prouve que j’avais convaincu le conseil par des preuves tangibles et irréfutables. [les gras sont de nous]

Encore un autre mensonge de ce curieux personnage qui avait aussi expliqué à Scheurer-Kestner, en juin 1897, qu’un « antiquaire israélite », M. Rothenheim, le 2 décembre 1894, avant donc le procès de Dreyfus, avait tenté de le compromettre ou que sa radiation de la liste des experts, terrible injustice et pure vengeance, avait pour origine l’accusation de chantage portée contre lui par un banquier, Alphen-Dauphin (Musée de Bretagne, 995.0070.27). Et puis drôle de témoin que ce Teyssonnières qui, bien qu’il passera sa vie à dire que la chose était fausse, était celui qui avait permis la publication du Bordereau dans Le Matin du 10 novembre 1896, ainsi qu’en témoigneront les directeurs du journal. Il leur avait vendu la photographie du bordereau qui lui avait été remise pour son expertise et que son devoir eût été de rendre. S’il n’avait pas été rayé de la liste des experts en 1894, s’il ne l’avait pas été à nouveau de celle de la cour d’Appel en décembre 1901 pour avoir fait des attestations frauduleuses pour lesquelles il avait été condamné, il l’aurait dû l’être après ce coup d’éclat !

Ajout du 14 décembre 2025 :
Le propos de 1896 au sujet des paroles de Puybaraud ne peut être qu’un mensonge puisque, comme nous l’avons rappelé, deux autres experts avaient conclu à l’identité. Il sera intéressant de lire ici une lettre que nous avions oubliée, du 20 novembre 1896, de Puybaraud à son préfet :

Monsieur le Préfet,
Le récit fait à la tribune, dans la séance d’avant-hier, des propos que j’aurais tenus à l’expert Teyssonnières est absolument faux.

Trois experts avaient été désignés pour examiner la pièce incriminée, la rapprocher d’autres papiers écrits par Dreyfus et apprécier ainsi s’il y avait identité de main. Les experts étaient : M. Charavay, secrétaire de la Ligue de l’Enseignement, expert au Tribunal civil, M. Pelletier, sous-chef de bureau au Mère des Beaux-Arts, également expert au Tribunal de la Seine.
M. Teyssonnières, ancien conducteur des Ponts & Chaussées, également expert au Tribunal.
Ces messieurs furent mis en possession de l’original de la pièce. Ils l’examinèrent isolément à la Préfecture même et la remirent entre les mains au bout de deux heures environ. – Pas une parole ne fut échangée. – Puis ils rentrèrent à domicile et rédigèrent leur rapport en s’aidant de la photographie de la pièce et des photographies des documents de comparaison (ces reproductions photographiques avaient été faites d’avance). 
Cinq ou six jours après ces messieurs virent apporter leur travail. S’il m’n souvient bien, M. Charavay se présenta le premier ; M. Pelletier ensuite et M. Teyssonnières remit son rapport en dernier lieu.
Je jetai à peine un coup d’œil sur les conclusions de chacun de ces rapports, car le temps pressait et vous vous étiez déjà enquis de leur dépôt.
Je me rappelle que les conclusions de M. Charavay étaient très-nettes et concluaient à l’identité d’écriture ; que celles de M. Pelletier étaient douteuses, sans toutefois être négatives ; que celles de M. Teyssonnières étaient aussi affirmatives que celles de M. Charavay.
Lorsque M. Teyssonnières me remit son rapport je me bornai à lui en donner verbalement décharge sana le moindre commentaire. – J’étais seul dans mon cabinet. Mes souvenirs sont très nets sur ce point et pour les raffermir encore j’ai interrogé hier soir les collaborateurs qui viennent ordinairement au rapport le matin. Aucun n’a vu M. Teyssonnières et encore moins le rapport déposé par lui.
M. Teyssonnières m’a donc remis son rapport, le troisième, et à quelques instants d’intervalle après ses deux autres collègues.
  Non seulement, je le répète, je ne lui ai rien dit de semblable à ce qu’il a communiqué à M. Castelin, mais comment aurais-je pu même en avoir la pensée puisqu’il y avait à peine quelques instants que je venais de recevoir les deux autres rapports.
M. Teyssonnières se retira donc au bout de quelques secondes, exactement comme l’avaient fait, un peu avant, ses deux collègues.
Je ne le revis plus que six mois après et voici dans quelles conditions.
Entre le dépôt de son rapport et la comparution de Dreyfus devant le Conseil de guerre, M. Teyssonnières avait été rayé de la liste des experts du Tribunal de la Seine par ordonnance de M. le Président.
Dans quelles circonstances, je l’ignore. Mais cette radiation donna à Me Demange, défenseur de Dreyfus, l’occasion de critiquer les conclusions de cet expert disqualifié.
Quelques mois après le procès Dreyfus, me trouvant à l’enterrement de M. Grelot, ex-secrétaire général de la Seine, auprès de M. Descubes, député de la Corrèze, celui-ci m’entretint de M. Teyssonnières et me dit que sa radiation de la liste des experts l’avait fort attristé. M. Descubes ajouta que M. Teyssonnières se proposait de demander à la Préfecture de Police une enquête pour combattre le grief qui l’avait fait rayer de la liste (suspicion d’avoir touché d’avance deux ou trois mille francs d’honoraires).
Bien que j’eusse répondu à M. Descubes que cette affaire ne nous regardait en aucune façon et qu’elle relevait exclusivement du Président du Tribunal, M. Teyssonnières vient me voir . – Je lui redis que nous n’avions rien à démêler dans ses difficultés avec la Justice. Il se montra très affecté de ce refus, et, les larmes aux yeux, il s’écria : « Voyons, est-ce que vous me croyez malhonnête homme ? est-ce que vous supposez que j’ai pu me vendre pour quelques milliers de francs ? [»]
Comme j’avais hâte d’en finir, je me levai et lui tendant la main je lui dis : « Consolez-vous, vous êtes un brave homme et je n’oublie pas que je vous ai vu dans des circonstances où ce n’est pas quelques milliers de francs, mais cent mille francs et même plus qui eussent pu vous faire manquer à votre devoir. »
Ai-je été imprudent en disant ces paroles bien banales, je ne le pense pas. Mais jamais il n’est entré ni dans ma pensée, ni dans ma phrase, une allusion aux collègues de M. Teyssonnières – MM. Charavay et Pelletier – qui sont des hommes de toute honorabilité. 
Je ne me suis trompé que sur un point dans cette affaire et je l’avoue : j’avais cru, sur la mine, M. Teyssonnières un honnête homme. Il paraît qu’il est fort discuté au Palais et c’est, en réalité, une revanche contre l’appréciation du Palais qu’il a essayé de prendre à la Chambre. (AN, F7 12473).

Passons au suivant.

Mertian de Muller
Cet avocat, le 5 novembre 1894, aurait vu, visitant la chambre de l’empereur d’Allemagne, posé négligemment sur un guéridon, un numéro de La Libre Parole portant une phrase en allemand signifiant : « capitaine Dreyfus est pris ». Comment peut-on penser une seconde qu’est crédible un tel témoignage ? Guillaume II s’occupait donc personnellement d’espionnage ? Guillaume II était donc un lecteur régulier de La Libre Parole ? Guillaume II, qui habitait le château, laissait donc visiter sa chambre à coucher quand il s’absentait et laissait traîner négligemment ses lectures sur sa table de nuit ? C’est tellement grotesque… C’est un parfait témoin, encore, que ce Mertian de Muller qui pouvait dire n’être sûr de rien et avoir « totalement oublié le texte allemand » qu’il disait avoir lu. C’est pour cela, comme il le racontait lui-même, qu’en novembre 1897, et parce qu’il ne connaissait pas l’allemand (!!!), il avait mis à contribution quelques confrères afin de savoir « comment on devait dire en allemand : “le capitaine Dreyfus est pris” » (lettre de Thévenin à Mertian de Muller du 16 août 1899, AN, BB18 2047/5) ? Et le plus extraordinaire est qu’il n’avait tenu aucun compte de ce que lui avaient dit ses amis germanophones mis à contribution. Il se disait sûr du « Kap. Dreyfus ist » et hésitait sur le dernier mot qui, pour lui, « à quatre-vingts probabilités sur cent » était le mot « gefangen ». Un mauvais choix, indéniablement : en allemand, « kapitan » désigne un marin. Si un Allemand avait écrit cette note, il n’aurait jamais écrit « kapitan » mais « hauptmann » ! De même du gefangen qu’il devait avoir trouvé dans un dictionnaire : « gefangen » signifie : « prisonnier de guerre »… un Allemand aurait écrit « hauptmann Dreyfus ist verhaftet » ou « hauptmann Dreyfus ist erwischt »… et il n’est pas douteux, puisqu’on parle d’Allemand, que Guillaume II en fut un et qu’il possédait – et sans doute admirablement – sa propre langue.

Un témoignage si grotesque que même Adrien Abauzit le juge « peu crédible et peu intéressant » (son troisième volume, p. 108). Et pourtant, il le fait figurer dans cette galerie de ceux qu’on essaya de corrompre parce qu’à Rennes – il fallait bien qu’il ait quelque chose à dire –, Mertian de Muller raconta une autre histoire :

Ceci, messieurs, se passait en novembre 1897 et trois semaines après, vers la mi-décembre environ, je reçus, la visite de deux messieurs très bien, d’une quarantaine d’années, l’un ayant le profil sémite très nettement accusé, l’autre beaucoup moins. Ils parlèrent de la pluie, du beau temps, du froid. Je laissai tomber la conversation, pensant qu’ils n’étaient pas venus pour cela, des beautés de la ville ; le sujet fut vite épuisé.
Bref, ils arrivèrent à un autre sujet : « Nous avons passé, dirent-ils, devant l’immeuble d’un journal très bien installé. Vous vous occupez de journaux ? – Nous venons pour cela. Qu’est-ce qui vous amène, messieurs ? – C’est votre interview dans les journaux il y a quelque temps. Mais nous sommes persuadés que les journalistes ont mal traduit votre pensée ; vous êtes Alsacien, avocat, par conséquent, vous devez évidemment tenir à l’innocence de Dreyfus. Je ne suis ni pour, ni contre ; j’ai raconté ce que j’avais dire et je ne crois pas dans tous les cas que ce soit un argument qui doive écraser Dreyfus et qui soit par conséquent contre l’armée ou contre les Alsaciens. Pourquoi me dites-vous cela ? – C’est qu’à un moment donné, cela pourrait gêner.
Nous avons réuni toutes les preuves de l’innocence de Dreyfus, elles sont à Paris, nous avons des millions, nous en aurons, nous allons faire des recherches, nous allons travailler à la réhabilitation de celui qui a été condamné faussement. » J’ai dit : « Qu’est-ce que vous voulez de moi ? » C’est bien simple, les journalistes vous font dire que vous avez vu : « Le capitaine Dreyfus est arrêté », nous allons arranger votre phrase, et mettre « Un capitaine du nom de Dreyfus a été arrêté », nous nous chargeons de la phrase, autorisez-nous seulement à publier dans les journaux un interview dans lequel nous changerons un peu cette phrase, et dans lequel nous dirons : « Un capitaine du nom de Dreyfus a été arrêté ». Je dis : « Non, je ne peux pas, comment voulez-vous que cela soit possible ? J’ai vu deux ou trois journalistes, j’ai raconté cela devant cinquante avocats dans la bibliothèque, comment voulez-vous que je revienne sur un fait pareil, et que je dise que j’ai vu : « Un capitaine du nom de Dreyfus est arrêté ? » Cela n’est pas possible. Il va revenir de l’île du Diable, il va être acquitté. Dans quelle situation voulez-vous me mettre ? Vous voulez que je dise à mes amis, auxquels j’ai parlé, que je les ai trompés ? – Voyons, il y a des inconvénients pour vous, nous le comprenons, mais nous ne regarderons pas à l’argent, vous savez, nous ne regarderons pas à mille francs. Je dis : « Messieurs, n’insistez pas. » – Alors il est inutile de vous dire notre nom, la démarche est inutile ? – Je regrette, je ne marche pas. (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. II, p. 277-278) [les gras sont de nous]

Adrien Abauzit en concluait donc – le trouvant donc crédible et intéressant, cette fois – qu’il « faut croire que les dreyfusards trouvaient son témoignage plus dangereux qu’il n’y paraît » (p. 120). Deux dreyfusards, « l’un ayant le profil sémite très nettement accusé [bah tiens !], l’autre beaucoup moins », auraient fait le voyage de Paris à Lille pour demander sans détour à l’avocat, contre une forte somme, de revenir sur un témoignage qui se discréditait de lui-même et sans doute en se disant qu’il demeurerait discret sur la démarche qui était la leur ? On peut se demander pourquoi, si cette histoire était vraie, Mertian de Muller aurait attendu le procès de Rennes pour en parler et ne l’avait jamais fait entre décembre 1897 et août 1899 ? Et que peut valoir cette nouvelle révélation de celui qui pouvait témoigner d’une phrase en allemand qui n’avait pu être écrite par un Allemand et dont il disait ne pas se souvenir ?… Mais ne lui en faisons pas reproche : l’allemand est une langue difficile pour un Français, surtout quand il ne la parle pas… comme lui-même l’avouera avec une belle candeur ! Comme nous le disions précédemment, quand on fait comparaître un tel témoin, c’est qu’on manque cruellement de munitions…

• Chapitre VII. Dérobades sur les intimidations de témoins, p. 65-68.
Continuant son travail de « démolition de la nouvelle argumentation adverse », Adrien Abauzit s’attarde sur les cas Paumier et Depert. Comme, cédant ici encore à la facilité, nous les avions écartés dans notre réponse à son troisième volume, jugeant qu’ils « ne représentent aucun intérêt », Adrien Abauzit en conclut que « la SIHAD préfère déclarer forfait » et que cela « vaut mieux pour elle, car il n’y a rien à répondre ». Voyons ce qu’il y a à répondre et ce pour chacun de ces deux « intimidés » et constatons comme nous avions tort de les juger sans intérêt.

Paumier
Adrien Abauzit nous explique que Paumier – et non Paulmier comme il l’écrit en corrigeant d’ailleurs dans son précédent volume ce qu’il pense être une faute et qui n’en est pas une (p. 126, note 130) –, domestique à l’ambassade d’Allemagne à Bruxelles, lors de sa convalescence à l’hôpital de Nancy, aurait confié à un infirmier, Cherrier – et non Schérier –, qu’il « avait vu Dreyfus à plusieurs reprises rendre visite à Schmettau », l’attaché militaire allemand à Bruxelles. La Sûreté, chargée de l’enquête par la Section de statistique qui voulait en savoir plus, nous explique Adrien Abauzit en allant chercher ses informations chez Cuignet, avait établi un rapport dans lequel elle 

affirme qu’elle n’a pas trouvé Paulmier [sic] à son adresse. Mais en 1899, la Section de statistique demande à un de ses agents, Desvernine, de partir à la recherche de Paulmier [sic]. Et où le trouve-t-il ? À son adresse ! 34 avenue Daumesnil. Précisément là où la Sûreté avait prétendu être allée. La Section de statistique est furieuse : la préfecture de Police s’est jouée d’elle. Le commandant Cuignet et l’archiviste Gribelin dénoncent ce scandale devant la Cour de cassation, lors de la première procédure de révision. En juin 1899, la Cour demande à lire le fameux rapport de 1897, mais cela se révèle impossible : le rapport a disparu.

Avant d’entrer dans notre sujet, il faut noter qu’Adrien Abauzit s’emballe ici quelque peu. Non seulement Gribelin n’en a pas parlé lors de la première révision mais à Rennes mais encore, et surtout, jamais, et en témoignent les dépositions de Cuignet lors des deux révisions et à Rennes et les rapports du dossier Paumier conservé aux AN (BB19 76 ; dossier qu’Adrien Abauzit n’a toujours pas jugé utile d’aller voir), la Section de statistique ne fut furieuse parce que la Préfecture de Police se serait jouée d’elle. Mais peu importe. Ce qui nous intéresse ici est que la Sûreté n’ait pas trouvé Paumier et que le rapport – encore un ! – ait disparu. Pour Adrien Abauzit, comme il l’écrit dans son précédent volume, la chose ne fait pas le moindre doute :

Tout ceci révèle une collusion scandaleuse entre la préfecture de police et le Syndicat. (p. 126).

Et encore :

La préfecture de police a donc menti au service de renseignement en affirmant dans un rapport officiel que Paulmier [sic] était introuvable à l’adresse du 34 avenue Daumesnil, alors qu’il y résidait bel et bien. Ceci empêcha de retenir un témoignage accablant contre Dreyfus. Je ne parle pas au conditionnel, car si Paulmier [sic] n’avait rien à confier de compromettant, on ne voit pas pourquoi on l’aurait empêché de parler. (p. 127)

Comme toujours Adrien Abauzit va très vite vers la conclusion qui l’arrange. Parce que si tout cela est exact – et nous verrons ce qu’il en est plus loin – le fait que la Sûreté n’ait pas trouvé Paumier à son adresse pourrait tout aussi indiquer, et plus sûrement qu’un mensonge que rien ne prouve, soit que le fonctionnaire chargé de l’enquête était d’une parfaite incompétence (il ne serait pas le premier), soit que le témoignage de Cuignet auquel se réfère Adrien Abauzit est un nouveau mensonge à ajouter à son compte et que ce rapport n’a jamais existé ou en tout cas pas tel qu’il le décrit. Mais pour Adrien Abauzit la question ne se pose pas… Il y a un menteur et ce menteur est la Sûreté, complice du « Syndicat », puisque Cuignet dit que… Quant à la disparition du rapport, Adrien Abauzit se contente d’écrire que : « on remarquera qu’il arrive souvent dans l’affaire Dreyfus que des documents décisifs disparaissent mystérieusement » (son troisième volume, p. 127). Adrien Abauzit ne porte cette fois aucune accusation mais on comprend bien l’idée présente sous le texte… Replaçons donc tout cela. S’il a donc existé, ce rapport a en effet disparu et s’il a disparu, il n’y a que deux possibilités : soit il a été perdu (la chose arrive même dans les administrations les mieux organisées), soit on l’a fait disparaître. Si on l’a fait disparaître – comme le laisse entendre Adrien Abauzit –, il n’y a alors qu’une question à se poser, celle qu’Adrien Abauzit ne se pose pas puisqu’il a déjà la réponse : qui a bien pu le faire disparaître ?
Pour répondre à cette question, il nous faut développer un peu. Adrien Abauzit, nous expliquant que ce rapport disait ne pas avoir trouvé Paumier à son adresse, reprend ici ce qu’affirmait Cuignet, confirmé par le fidèle Junck (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. III, p. 374-375) et par Gribelin (ibid., t. I, p. 591). Entendu à Rennes, le commissaire Hennion, commissaire spécial à la Sûreté, expliquera tout autre chose :

J’ai été chargé, en décembre 1897, de rechercher un nommé Paulmier [sic], qui était signalé comme ayant tenu des propos au sujet du capitaine Dreyfus à Nancy. Paulmier [sic] avait dit à un de ses voisins d’hôpital de Nancy ou à un infirmier qu’étant ordonnance d’un officier allemand attaché à la légation allemande de Bruxelles, il avait vu sur la table de cet officier des plans directeurs signés Dreyfus. Un procès-verbal fut dressé par la police de Nancy et envoyé à la Sûreté générale ; le directeur de la Sûreté générale me confia le soin de rechercher Paulmier, dont l’adresse était indiquée au procès-verbal. J’ai envoyé un de mes inspecteurs à l’adresse indiquée ; Paulmier y fut trouvé et déclara qu’il avait été en effet l’ordonnance de l’officier allemand, mais que jamais il n’avait vu de plan signé « Dreyfus » et que jamais il n’avait tenu ce propos-là. (Mouvement.) (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. III, p. 372-373) [les gras sont de nous]

Une nouvelle fois nous avons une parole contre une parole et il est évident que soit Hennion est un menteur, soit Cuignet, Junck et Gribelin le sont et nous ne pouvons que regretter, ce qui aurait mis fin à toute discussion, que n’aient pas été versées aux débats les pelures qu’Hennion disait avoir conservées (ibid., p. 374). Bien sûr, pour Adrien Abauzit, la réponse est simple : Hennion est un « faux témoin » qui ne fut « convoqué » par les dreyfusards, comme il nous le dit dans son troisième volume, que pour tenter de sauver la mise (p. 127). Déjà, pour le disqualifier ainsi, il faudrait plus que l’équation simple : témoin + dreyfusard = faux témoin et il ne sera pas inutile de rappeler que si Hennion était assurément, depuis peu, convaincu de l’innocence de Dreyfus, il n’avait pas été « convoqué » puisqu’il n’avait pas été cité par la défense. S’il se retrouva à la barre c’est qu’il était question de la Sûreté, qu’il avait peut-être la réponse à la question qui se posait et que, chargé de la sécurité et pour cela présent tous les jours dans la salle du conseil de guerre de Rennes, il avait été appelé à témoigner. Mais Adrien Abauzit a quelques autres arguments qu’il développe à la suite. Dans ce dernier volume, il écrit : 

Si cette déposition est exacte, pourquoi alors n’en avoir jamais parlé à la Section de statistique, la première intéressée ?

Et dans son précédent volume : 

Nous pouvons être certains du mensonge de Hennion. Indépendamment du ton peu assuré avec lequel il décline son « témoignage » et du fait que l’on a jamais connu le nom de l’agent de la Préfecture qui aurait reçu les confidences de Paulmier [sic], si Hennion avait été retrouvé à l’adresse indiquée, la Section de statistique n’aurait pas ressenti l’utilité d’envoyer Desvernine partir à sa recherche quelques mois plus tard. La simple reprise de l’enquête par Desvernine réduit à néant l’affabulation absurde et maladroite du commissaire. (p. 128).

Laissons pour le moment de côté la première remarque (« n’en avoir jamais parlé à la Section de statistique, la première intéressée ») et la dernière (« envoyer Desvernine partir à sa recherche quelques mois plus tard ») et voyons les autres. Il est vrai qu’Hennion ne donna pas le nom de l’agent mais nous voyons mal en quoi le connaître aurait changé quoi que ce soit à la question qui nous préoccupe. Quant au « ton mal assuré » d’Hennion, il nous semble difficile à soutenir quand on lit sa déposition qu’Adrien Abauzit ne donne pas, nous obligeant donc à le croire sur parole. Pour juger de ce « ton mal assuré » d’Hennion, lisons la réponse qu’il fit à Labori qui lui demandait s’il était « exact qu’à un moment donné la Sûreté générale, en décembre 1897, ait déclaré qu’elle n’avait pas trouvé Paulmier ? » :

M. HENNION. — J’affirme avoir fait un rapport disant que Paulmier avait déclaré n’avoir jamais vu de pièce signée Dreyfus.
LE PRESIDENT. — Vous l’avez trouvé à l’adresse indiquée ?
M. HENNION. — Je l’ai trouvé à l’adresse indiquée, et j’affirme que le rapport a été fait. (ibid., p. 373)

Difficile de faire plus assuré… Pour discuter maintenant les deux arguments laissés de côté, il nous faut revenir à la question de la disparition du fameux rapport. Adrien Abauzit nous dit que la Cour de cassation l’avait demandé en juin 1899 et que le document « a alors disparu » (idem). Le rapport a donc disparu avant juin 1899. Mais quand plus précisément ? Et encore une fois, il est dommage qu’Adrien Abauzit coupe dans le texte. Parce quand on lit la déposition Cuignet à laquelle il fait allusion (p. 127 de son troisième volume), on lit bien plus que ce qu’il nous dit. Cuignet, en effet, déclare : 

Il ne devait pas se perdre ; il était en janvier 1899 au ministère de la guerre ; mais lorsque la Cour de cassation demanda le dossier, le rapport n’a pas été retrouvé. (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. III, p. 375) [les gras sont de nous]

Ce qui importe, ce n’est pas que la Cour de cassation n’ait pas eu le rapport – et pas en juin, au passage, puisque son enquête était terminée, mais quelques mois avant – mais que Cuignet pût garantir que le rapport « était en janvier 1899 au ministère de la guerre ». Et de là, on peut affirmer sans beaucoup de risques que si ce fameux rapport était encore en janvier 1899 au ministère, c’est qu’il a disparu entre le moment où Cuignet dit l’avoir vu et le moment où la Cour a demandé le dossier censé le contenir, soit en février, mars ou avril 1899… Et s’il a disparu à ce moment, on conviendra que les dreyfusards ne peuvent y avoir la moindre responsabilité : les grands coupables que sont, pour Adrien Abauzit, Picquart et Cordier n’y pouvaient être pour rien puisqu’au début de l’année 1899, le premier était en prison de puis de longs mois et le second bien loin de l’État-major depuis quatre ans… Pour que cette disparition soit mise sur le compte des dreyfusards, il faudrait donc qu’il y ait eu une taupe à la Section de statistique. Mais ça, personne, et même Adrien Abauzit, ne pourra le soutenir. Et de ce fait, si ce rapport n’a pas été tout simplement perdu, la question que nous nous posions visant à savoir qui avait donc pu le faire disparaître trouve naturellement sa réponse. Qui avait, au début de 1899, la possibilité de le faire ? Bien évidemment quelqu’un à l’État-major… Mais quel intérêt pouvait-il y avoir à étouffer une telle pièce ? Il est clair que si un homme de l’État-major avait intérêt à faire disparaître un rapport, ce n’était sans doute pas celui qui aurait pu compromettre la Sûreté et qui confirmait l’accusation portée par Cuignet mais bien évidemment un rapport dans lequel Paumier déclarait « que jamais il n’avait vu de plan signé ”Dreyfus“ » et que jamais il n’avait tenu ce propos-là ». Ce pourrait être parce que Paumier n’avait pas dit ce qu’on avait pu attendre de lui que le rapport avait été retiré. Voici qui semble une explication raisonnable et surtout logique. On verra pourtant bientôt que l’explication est ailleurs…
Mais n’anticipons pas et continuons à voir les  « preuves » d’Adrien Abauzit. Dans son précédent volume, il nous disait :

Hennion prétend avoir consigné tout cela dans un rapport tapé à la machine dont il aurait conservé les pelures. Petit problème : le rapport disparu n’était pas écrit à la machine mais à la main. (p. 128)

Et Adrien Abauzit de donner en note une référence du procès de Rennes qui, à une page près, correspond à une réplique de Cuignet qui assurait en effet que le rapport qu’il disait avoir vu et qui avait disparu était écrit à la main, « d’une écriture assez fine » (ibid., p. 374 et 375). Pour Adrien Abauzit les choses sont simples : Hennion ment parce que Cuignet affirme quelque chose de contraire. Pour cela, il n’a aucune preuve, rien que la confiance en la parole de l’officier antidreyfusard qui ne peut que primer sur celle du policier récemment dreyfusard. Le problème est qu’une nouvelle fois Cuignet à menti. Nous disions précédemment qu’il était dommage que n’aient pas été versées aux débats les pelures du rapport qu’Hennion disait avoir conservées. Mais il y a plus simple à faire : ce rapport doit nécessairement exister dans le dossier de la Sûreté consacré à Paumier (AN, 19940469/99) et il suffit d’y aller. Adrien Abauzit ne l’ayant pas fait, nous l’avons fait pour lui… et bien évidemment nous l’avons trouvé :

Un rapport du 8 décembre 1897… tapé à la machine ! Hennion n’avait donc bien sûr pas menti.
Dans ce  même dossier, il est un autre document qui va nous occuper maintenant parce qu’il éclaire un troisième document des archives de la Section de statistique et de là toute l’histoire de ce rapport. Dans ce dossier, on peut en effet trouver un mémo du 22 août 1899 d’un homme de la Sûreté (il n’est pas signé) qui explique, en commentaire aux dépositions Gribelin et Roget, que

[…] jamais le service de la Stat[isti]que n’a demandé le moindre rensei[gnemen]t sur Paumier à la Préf[ectu]re de P[oli]ce ni à la S[ûre]té G[énér]ale = mise en cause par Roget dans sa déposition devant la Cour de cass[ati]on.
Ce qui est vrai, c’est que Paumier, signalé par la Préf[ecture] de Meurthe-et-Moselle en d[écem]bre 97 a été interrogé à Paris 34 av[enue] Daumesnil et qu’il a formellement nié les propos qu’on lui prêtait.

En fait, comme l’indiquent sans possible discussion ces deux dossiers (celui de la Section de statistique et celui de la Sûreté), il y avait eu deux actions parallèles : celle de la Section de statistique qui avait récupéré ces information par son réseau nancéen (les lettres sont dans le dossier) et celle de la Préfecture qui avait agi de son côté à l’invitation de la préfecture de Meurthe-et-Moselle (lettre du préfet à la Sûreté général du 4 xbre 1897) et envoyé pour cela l’inspecteur Berthier (nous avons donc maintenant son nom) à la rencontre de Paumier qui avait fait son rapport et l’avait transmis au seul demandeur, raison pour laquelle Cuignet ne l’avait pas vu. Ainsi, Cuignet avait encore une fois menti. Le rapport qu’il avait vu, écrit à la main, et qui avait subitement disparu au début de 1899 n’a peut-être jamais existé. Et s’il a existé, il n’était donc pas un rapport de la Sûreté mais de la Section de statistique elle-même. C’est ce que nous fait comprendre cette autre note, présente dans le dossier de la Section de statistique, en date du 25 8bre 1898 :

Par note S.R.4, du 27 9bre 1897, le Service de Nancy nous a fourni divers renseignements concernant un Sr Pommier [sic] de Gélucourt (Alsc) qui, pendant son service militaire en Allemagne, avait été ordonnance de l’attaché militaire allemand à Bruxelles.
Cet homme qu’on nous avait d’un autre côté [un certain Fischer, comme le dit la lettre conservée] signalé comme habitant Paris 34 avenue Daumesnil, n’a pas été trouvé à cette adresse et on n’a pas continué les recherches.

Qui « n’a pas trouvé » ? Qui « n’a pas continué les recherches » ? Adrien Abauzit a donc les réponses aux question qu’il ne se pose pas. D’une part, la Section de statistique n’entendit pas parler du rapport de 1897 de la Sûreté parce qu’il ne lui fut jamais communiqué, et s’il ne lui fut jamais communiqué c’est qu’il n’avait aucune raison de l’être. D’autre part, si on envoya Desvernine partir à la recherche de Paumier quelques mois plus tard, c’est parce que la Section de statistique ne l’avait pas trouvé en 1897. Cuignet avait donc bien encore une fois menti. Il avait peut-être vu un rapport mais un rapport qui n’avait jamais émané de la Sûreté, ce qui ne l’empêcha de broder sur la question pour développer sa grande marotte du grand complot…
Avant de fermer cette première partie du dossier Paumier, il nous faut encore, pour être tout à fait complets, évoquer un dernier point. Dans son troisième volume, Adrien Abauzit nous dit :

En juin 1899, lors de la première procédure de révision devant la Cour de cassation, cette dernière demande à lire le faux rapport : le document a alors disparu. (p. 127)

Adrien Abauzit résume ici Cuignet mais propose un résumé pour le moins libre. Ce que dit Cuignet, nous l’avons déjà cité, est que « lorsque la Cour de cassation demanda le dossier, le rapport n’a pas été retrouvé ». Il n’est pas question de rapport mais de dossier. La chose pourrait sembler dérisoire mais ne l’est pas parce que si la Cour de cassation ne demanda pas le rapport c’est parce qu’elle l’avait – le vrai, celui dont parle Hennion, tapé à la machine et reproduit plus haut –, fourni par la Sûreté comme le dit le bordereau d’envoi qui figure en double dans les archives de la Section de statistique et dans celles de la Sûreté (bordereau de réception signé du Président Mazeau au Garde des Sceaux, 26 avril 1899). Intéressant, de ce fait, que quand on demanda à la Section de Statistique le dossier Paumier, on ne put retrouver le fameux rapport qui soit n’avait jamais existé soit était un rapport fautif de la Section de statistique et qui, contrariant fort toute la fable montée par Cuignet, avait intérêt à disparaître !

Mais pour Adrien Abauzit le plus grave va bien au-delà de la question de ce rapport et de sa prétendue disparition et c’est pour lui un autre élément qui prouve aussi la collusion entre la Préfecture et le « Syndicat ». Dans son dernier volume, abordant la question de la rencontre entre Paumier et Desvernine (pour mémoire : le rapport qui avait trouvé l’intéressé à son domicile), Adrien Abauzit cite une déposition de Cuignet, celle faite à l’occasion de la seconde révision :

J’ajoute que lorsque Desvernine s’est présenté à Pommier [sic], stupéfait de le trouver là, et a essayé de le faire parler sur l’affaire Dreyfus, Pommier [sic] a répondu : « Je ne sais rien, absolument rien. ». Poussé, il a dit : « Déjà un monsieur décoré est venu me trouver et m’a dit que si je continuais à parler de l’affaire Dreyfus, non seulement je n’aurais pas ma naturalisation, mais en outre je serais expulsé du territoire français. » (La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. II, p. 469-470) [les gras sont de nous]

La conclusion d’Adrien Abauzit est sans appel :

au service du Syndicat, la Préfecture a fait taire un témoin capital. (troisième volume p. 127).

Pour renforcer son argumentation, Adrien Abauzit aurait pu aussi citer un autre propos que Cuignet développera plus tard, fin 1906, à l’occasion d’un événement organisé par l’Action française. C’est ainsi que Cuignet, en roue libre, rapporta alors les paroles de Paumier à Desvernine :

Vous voulez que je vous parle de Dreyfus ?… Eh bien, je ne vous dirai rien… J’ai eu trop d’ennui déjà pour cette affaire… Avant que vous ne veniez vous-même, un monsieur décoré est déjà venu me trouver ici. Ce monsieur appartenait à la police. Il m’a dit que j’étais un bavard et qu’on allait me régler mon affaire… Je suis en instance de naturalisation. Le monsieur décoré m’a déclaré que, si je disais encore un mot de Dreyfus, non seulement ma naturalisation ne me serai pas accordé, mais en outre je serais expulsé comme étranger !… Et Pommier [Isic] conclut en refusant formellement de se laisser interroger, et même de continuer l’entretien. (Sensation.) (L’Action française, n° 181, 1er janvier 1907, p. 84-85). [les gras sont de nous]

Adrien Abauzit, pour démontrer la vilenie dreyfusarde et l’entente qu’il imagine avoir été celle de la Sûreté et du « Syndicat » dont il soutient la réalité, a fait le choix de la déposition que nous avons cité précédemment. Il aurait pu choisir, toujours du même, une des deux autres – qu’il connaît pour en avoir cité d’autres passages – faites à l’occasion de le première révision et à Rennes :

Interrogé sur les confidences qu’il aurait faites à Chérier [sic], Paumier déclara qu’il ne savait rien, qu’il n’avait rien à dire, que d’ailleurs il avait déjà été interrogé, l’année précédente, au mois de décembre, par un monsieur appartenant à la Préfecture de police ou à la Sûreté et qu’il avait fait, à ce monsieur une réponse identique. (La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. I, p. 368).

M. Desvernine lui demanda s’il avait précédemment tenu à Scherer [sic] les propos rapportés au ministère de la guerre. Paulmier les nia et constata d’ailleurs, j’ai déjà dit la même chose, il y a cinq ou six mois à un monsieur qui est venu me trouver et qui appartient à la police. (Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. III, p. 374). [les gras sont de nous]

Intéressantes dépositions… auxquelles Adrien Abauzit a préféré la précédente. Si Adrien Abauzit était allé voir le dossier Paumier aux AN, il aurait pu trouver aussi une note de Cuignet, en date du 29 mars 1899, dans laquelle il raconte l’histoire Paumier à peu près comme il l’avait fait devant la Cour de cassation à l’occasion de la première révision. Après avoir parlé de la recherche sans résultat de la police, il écrivait :

Au mois de novembre dernier (1898), sur de nouveaux renseignements venus de Nancy, on résolut de faire une nouvelle tentative pour retrouver Paumier. L’enquête fut confiée au commissaire spécial attaché au ministère de la Guerre. Cet agent ce rendit tout d’abord au n° 34 de l’avenue de Daumesnil, dans l’espoir de découvrir quelque indice qui pût mettre sur la trace du disparu. Or, la première personne qu’il rencontra à cette adresse, fut précisément Paumier, lequel n’avait jamais quitté son domicile et déclara même avoir reçu, l’hiver précédent la visite d’un « monsieur » qui venait l’interroger sur l’affaire Dreyfus. Paumier ajouta qu’il ne savait rien de cette affaire, qu’il n’avait jamais rien dit à son sujet à Scherrier [sic], et qu’il avait déjà fait, d’ailleurs, la même réponse à un monsieur venu le voir précédemment
Tel est l’état actuel de cette affaire. [les gras sont de nous]

Comment est-il possible que dans cette note comme dans ses deux dépositions de 1899, il ne soit ni question de « monsieur décoré », ni de chantage à la naturalisation mais juste de la visite d’un fonctionnaire de police. Et pourquoi ce silence en 1899 et cette tardive révélation en 1904 ? Peut-être que Cuignet n’avait pas eu alors « eu la présence d’esprit » ou n’avait-il « pas jugé nécessaire » d’en parler… En fait, il n’en avait pas parlé parce qu’il n’en avait pas eu encore l’idée ! Avant d’expliquer cela, regardons le calendrier : si ce « monsieur », qui est donc un policier comme nous le disent les autres dépositions de Cuignet, est passé voir Paumier « l’hiver précédent », il est donc passé en décembre 1897 ou janvier-février 1898 puisque la visite de Desvernine a eu lieu en novembre 1898… Décembre 1897 ? exactement à la date que donnait Hennion et pour un résultat équivalent à ce qu’il nous disait ( « il ne savait rien de cette affaire, qu’il n’avait jamais rien dit à son sujet à Scherrier [sic] »).
Mais cette note que nous venons de citer offre un plus grand intérêt encore. Juste à la suite de l’extrait que nous avons reproduit, Cuignet ajoutait, pour ainsi dire en post-sriptum :

Il n’est peut-être pas inutile d’ajouter que Paumier est seulement admis à domicile en France, qu’il est en instance de naturalisation et qu’il sollicite l’examination des droits de chancellerie. (AN, BB19 76)

Cette petite notation, simple détail ajouté en mars 1899 pour être complet, deviendra en 1904 le fin mot de l’histoire, dont Cuignet fera une parole que son « témoin » n’avait pas dite et la menace qui ne lui avait jamais été faite. Une nouvelle fois, Cuignet avait menti et fabriqué la « preuve » manquante. 
Et si certains devaient encore douter, il y aurait un moyen de savoir, sans doute possible, ce qu’avait dit Paumier à Desvernine : ce serait, plutôt que de lire les variations habituellement mensongères de Cuignet, d’aller à la source elle-même et de lire le rapport de Desvernine qu’on trouve – en allant toujours aux archives – dans le dossier conservé au AN. Voici ce qu’écrivait Desvernine, le 10 novembre 1898 :

L’an mil huit cent quatre vingt dix huit le dix novembre.
Nous, Desvernine Jean Alfred, commissaire spécial de police attaché au ministère de la Guerre, officier de police judiciaire, auxiliaire de Monsieur le Procureur de la République.
Informé que le sieur Paumier, Auguste aurait fait en 1895 au sieur Scherrier [sic], infirmier à l’hôpital civil de Nancy, des confidences sur l’affaire Dreyfus.
Nous nous sommes rendu au domicile du sieur Paumier, Auguste, 34 avenue Daumesnil.
Lequel nous a déclaré :
« […]
J’ai fait un séjour à l’hôpital civil de Nancy, du 14 décembre 1894 au 4 février 1895 ; J’ai causé à cette époque de l’affaire du capitaine Dreyfus comme tout le monde ; j’ai pu dire que si j’avais vu chez mon officier des papiers relatifs à cette affaire, je les aurais pris pour les remettre au gouvernement français ; mais j’affirme n’avoir jamais rien vu et n’avoir entendu parler de Dreyfus que par les journaux à la fin de 1894. Aussi je ne comprends pas pourquoi Scherrier [sic], auquel j’ai rarement adressé la parole, m’attribue des propos que je n’ai jamais tenus.
Je dois devoir vous dire qu’en avril dernier j’ai déjà été questionné à ce sujet par un inspecteur de la Préfecture de police auquel j’ai fait une déclaration identique à celle d’aujourd’hui.
Et a signé après lecture
Paumier
Le commissaire spécial
Desvernine (AN, BB19 76) » [les gras sont de nous]

Adrien Abauzit a donc la réponse à la question qu’il aurait pu se poser relativement aux pressions subies par Paumier. Pas de « monsieur décoré » ni de chantage à la naturalisation mais au contraire l’espoir déçu d’un nouveau témoignage à charge qui n’en serait pas un. Après ce rapport, en novembre 1898, l’affaire aurait dû en rester là. Paumier n’avait rien à dire ou plutôt avait à dire que jamais il n’avait parlé de Dreyfus à Charrier et que Charrier avait l’imagination fertile. L’État-major ne pouvant en faire le témoin qui prouverait les accointances bruxelloises de Dreyfus, alors fut imaginée cette histoire de rapport disparu. Et en 1904, pour tenter un dernier coup à un moment où tout semblait perdu, Cuignet inventa cette nouvelle histoire d’intimidation en récupérant une petite phrase qui d’une simple notation devenait le nœud de l’histoire : faute d’un témoin on aurait au moins quelque chose à dire sur la vilenie dreyfusarde. Adrien Abauzit, dans son troisième volume, parlait à propos de Paumier d’un « cas bien étayé » (p. 125). Il avait raison : un cas bien étayé de la manière dont Cuignet n’hésita pas à faire mentir ses dossiers pour servir la cause dont il s’était fait le champion. 
Une nouvelle fois, on ne peut que constater que quand on en arrive ainsi, plus qu’à faire mentir un témoin, à en inventer un et qu’ainsi on en arrive à « manqu[er] à [son] devoir, et perd[re] le sentiment militaire », c’est qu’on manque cruellement de munitions.

Avec le cas Paumier, encore une fois nous avons vu deux choses qu’il faut retenir et que tentons de faire comprendre à Adrien Abauzit depuis 2018 : la première est qu’on ne peut se passer d’aller voir les sources pour parler sérieusement d’une question et la seconde qu’on ne peut se contenter de s’en tenir à la parole des témoins de l’accusation sans jamais chercher à en savoir plus. 
Passons au suivant.

Depert/Durlin
Pour comprendre ce nouveau point, racontons l’histoire. Le 13 novembre 1898, dans sa quête de témoins des aveux, Gonse, grâce au fidèle Guérin, obtint le témoignage du brigadier Depert, chargé du transfert de Dreyfus du dépôt à la Santé. Depert certifiait avoir entendu Dreyfus déclarer à Rocher, chef du bureau des prisons : « Pour être coupable, je suis coupable, mais je ne suis pas le seul. » Rocher étant mort, il ne pouvait confirmer cette sortie inattendue. Mais il existait un autre témoin, Authé, qui déclarera qu’il n’avait rien pu entendre, se trouvant avec Rocher de l’autre côté et attendait que Dreyfus lui fût amené. Depert avait simplement confondu Rocher avec Durlin et Durlin déclarait au contraire que Dreyfus avait, une nouvelle fois, protesté de son innocence (La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 142, 146-147). Dans ses souvenirs, rappelle Adrien Abauzit dans son troisième volume (p. 129-130), le greffier Ménard racontera que Durlin lui avait confirmé les aveux de Dreyfus et que s’il n’en avait pas déposé ce n’est que parce qu’il avait eu peur d’être malmené par les magistrats comme Durlin lui aurait dit qu’il l’avait été. 
Dans notre réponse au troisième volume d’Adrien Abauzit nous écrivions : 

[Il] est pour le moins problématique de n’avoir pour unique source que les souvenirs du greffier Ménard, souvenirs qui ne sont qu’une succession de délires. Comment donner une quelconque valeur au témoignage du greffier quand on sait qu’il y raconte, par exemple, qu’en octobre 1898, René Waldeck-Rousseau, futur président du Conseil, serait venu le voir, lui, greffier, pour lui « parler de l’affaire Dreyfus, dont vous allez avoir à vous occuper » : « Ce n’est pas que Dreyfus nous intéresse, lui aurait-il dit, mais nous voulons profiter de cette circonstance pour faire une armée républicaine et démolir l’État-major qui n’est composé que de cléricaux, de jésuites et de réactionnaires. Nous sommes sûrs de réussir, ceux qui seront avec nous auront ce qu’ils voudront, tant pis pour les autres. » Et on pourrait ainsi citer chaque page ou presque de ces souvenirs pour voir à quel degré d’incohérence était arrivé le fameux greffier.

Adrien Abauzit n’est pas d’accord et explique à notre « surprenante candeur » :

Qu’un homme d’influence exerce son influence sur un rouage de l’administration est hélas une banalité. Ce genre de pressions est hélas monnaie courante dans nos institutions.

Et pour le prouver, Adrien Abauzit évoque à la suite le retournement de Cordier, le cas Bertulus et ce qu’il appelle « l’invraisemblable violation de l’article 445… » Laissons cela : il était du strict droit de Cordier de devenir dreyfusard et son embauchage, comme nous l’avons précédemment montré était un des nombreux mensonges de l’État-major. Quant à la pseudo falsification par la Cour de cassation de l’article 445 pour réhabiliter Dreyfus, nous n’y reviendrons pas puisque – et même si Adrien Abauzit ne veut pas en tenir compte – nous avons déjà largement parlé de cette question. Reste Bertulus dont nous parlerons un autre jour tant il y à dire… intéressons-nous plutôt à Ménard et à ce que nous dit ici Adrien Abauzit. Il suffit de connaître un peu Waldeck-Rousseau pour savoir qu’il n’aurait jamais fait une telle démarche. Mais surtout pourquoi serait-il allé voir Ménard qui n’était que greffier et n’avait pas le moindre pouvoir ? Que Ménard fût pour ou contre Dreyfus ne changeait rien à rien… Rien concernant Dreyfus et rien concernant la République… Ces souvenirs de Ménard, qu’Adrien Abauzit pourrait lire plutôt que de se contenter des quelques extraits donnés par Dardenne (mais il faudrait pour cela aller aux archives), est le plaidoyer pro domo pour ses enfants et petits-enfants d’un fonctionnaire révoqué, plaidoyer dans lequel, tentant sa réhabilitation et expliquant qu’il ne fut jamais que la victime de son amour de la France, il se donne le beau rôle et gonfle une importance qui ne fut jamais la sienne. Ainsi de l’extrait évoqué concernant Waldeck-Rousseau et de cet autre encore qui en fait le confident d’un ministre, en l’occurrence le général Chanoine, qui lui aurait raconté ainsi le Conseil de cabinet du 26 septembre 1898 :

« Brisson, combattu par Sarrien, nous suppliait de voter la révision et voici les raisons qu’il nous donna.
C’est à l’or des Juifs, gémit-il en pleurnichant, que nous devons le succès de la République, et le triomphe des Républicains dans les élections. Ils nous demandent la réhabilitation d’un des leurs, nous leur devons cet acte de reconnaissance. Ils veulent que leurs enfants, arrivés à la fortune, puissent entrer dans l’armée, dans la magistrature et dans toutes les fonctions publiques. Ils se rendent compte qu’ils seront obligés d’y renoncer, si un officier juif est condamné pour crime de haute trahison !
Malgré ses supplications, continue le Gal Chanoine, la révision est repoussée. Alors tout joyeux de ce heureux résultat, je ferme mon portefeuille, je saute dans ma voiture et je cours au ministère apprendre la bonne nouvelle.
J’étais à peine installé dans mon cabinet qu’un de mes collègues se fait annoncer ; il avait la figure bouleversée et m’apprenait que la révision était votée.
Brisson avait profité de mon absence, avait dit qu’il serait déshonoré si la promesse qu’il avait donnée n’était pas exécutée.
Et deux ministres, revenant sur leur première décision, avaient cédé aux larmes du Président du Conseil. » (Mémoires de Louis Ménard, AN AB/XIX/5364, f. 261-262) [les gras sont de nous]

Est-ce vraiment raisonnable ? Imagine-t-on sérieusement Henri Brisson tentant d’emporter l’adhésion de ses ministres à la révision en expliquant que la République dépend de l’or des juifs et que pour garder leur soutien il faut réhabiliter un des leurs, innocent ou coupable ? C’est tellement grotesque… Curieuse confidence qui venait en fait tout droit d’un article publié dans la presse au lendemain du Conseil, interview du ministre Viger, dans laquelle on retrouve presque tout de ce que raconte Ménard… à deux différences près toutefois : le délire sur « l’or des juifs » et le vote en deux temps à l’insu de Chanoine :

Dès le début M. Sarrien voulait absolument donner sa démission et se retirer. Plusieurs de ses collègues voulaient le suivre dans sa retraite. Immédiatement M. Brisson prit la parole et dit : « Messieurs, à l’unanimité nous demandons à M. Sarrien de conserver le portefeuille de la justice. »
« Évidemment, déclarai-je, si toutefois ce n’est pas pour faire la révision ; M. Sarrien, garde de sceaux, très bien, mais pas de révision ».
Alors une scène épouvantable commença. M. Brisson, pris d’une violente colère, déclara avec des larmes dans la voix, que l’envoi du dossier à la Cour de cassation s’imposait, que les ministres devaient céder devant sa volonté, qu’ils ne pouvaient l’abandonner, que lui refuser la révision, c’était le déshonorer, après les mesures et les décisions qu’il avait déjà prises, s’arrêter en chemin, c’était le déshonneur de toute sa vie.
Bref le langage du président du Conseil était tellement extraordinaire que tous ses collègues se regardèrent, se demandant pourquoi ces exagérations et c’est grâce à une véritable pression que M. Brisson triompha. (« Graves déclarations de M. Viger », Le Soir, 27 septembre 1898).

Ce qui est sûr, dans tous les cas, c’est que si Chanoine s’est confié à Ménard – ce qui serait extraordinaire –, Chanoine en a menti… ou Ménard a laissé vagabonder son imagination parce que, et la chose est attestée par quelques membres du cabinet présents au Conseil et attestée par les comptes rendus de la presse : Chanoine n’est jamais parti avant la fin du Conseil ! Il est resté jusqu’à sa levée, a participé au vote et s’est abstenu au motif que « la question, engagée en dehors de lui, devait se traiter en dehors de lui » ! Encore un parfait témoin…

Arrêtons ici nos commentaires pour aujourd’hui et concluons ces longues pages qui nous ont permis d’aller un peu plus loin dans notre connaissance de l’Affaire en ouvrant des dossiers sur lesquels, jusqu’à présent, personne n’avait jugé utile de porter son attention. On y voit que les fameuses morts mystérieuses, si elles furent extraordinaires, n’ont rien des crimes déguisés dont essaie de nous persuader (mot que nous préférons ici à « convaincre ») Adrien Abauzit, que les témoins confondants furent surtout confondus et que les tentatives de corruption et les intimidations furent des fantasmes. Ce petit travail est aussi l’occasion de confirmer ce que nous savions, à savoir combien était vide le dossier s’il fut ainsi nécessaire d’aller chercher de tels témoins et de bricoler à chaque fois dossiers et témoignages. Et à travers tout cela, nous voyons aussi, comme nous tentons de l’expliquer à Adrien Abauzit depuis 2018 qu’il ne devrait pas s’en tenir aux seuls témoignages de l’accusation ou partir du principe, quand deux paroles s’opposent, que seule celle de ses amis est la vérité ; il ne le devrait pas non seulement parce qu’ils sont par définition partisans mais surtout parce que la plupart du temps ils sont d’une parfaite et totale malhonnêteté quand ils ne sont pas – comme on l’a vu ici à de nombreuses reprises – tout simplement mensongers. Et c’est à nos yeux le grand intérêt de ce travail qui, pour la première fois, permet, pièces en mains, de montrer quel crédit on peut apporter aux affirmations et aux éléments de preuves de cet incroyable duo que fut le couple Roget-Cuignet.
Dans ce dernier volume, Adrien Abauzit ironise en nous disant que

Si depuis des décennies, les historiens de l’académisme dreyfusard « avaient voulu aller jusqu’au bout de leur sujet », nous en saurions aujourd’hui davantage.

Nous l’avons fait en allant, comme nous essayons de faire comprendre à Adrien Abauzit qu’il n’y a pas d’autre moyen pour faire de l’histoire, voir les archives et en croisant les sources. Adrien Abauzit ne le veut pas et on peut le comprendre parce que s’il le faisait, il n’aurait pas publié quatre volumes ou ses quatre volumes auraient été tout autres.

Dans quelques temps, la suite… et la fin…

po

Une réflexion sur « Le nouveau volume d’Adrien Abauzit. Partie II (de quelques prétendus assassinats dreyfusards, de Lemercier-Picard, de la légende des aveux de Dreyfus, de Picquart prétendument stipendié du « Syndicat », des imaginaires tentatives de corruption et d’intimidation des dreyfusards et des nombreux mensonges de Cuignet et de Roget) »

  1. Ping : Commandant Eugène d'Attel - Dictionnaire de l'affaire Dreyfus

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