Le livre Le Dossier secret de l’Affaire Dreyfus. Réflexions sur la méthode (version augmentée de la discussion)

9782362790430Nous avons fixé à la sihad, par nos statuts, une objectif de vigilance à l’égard de la vérité historique. Pour cela, nous prenons position, systématiquement, dès qu’un livre sur le sujet qui nous préoccupe la malmène. En son temps, nous avions ainsi réagi au livre de Deniau (Le Bureau des secrets perdus) ou à celui d’Israël (Les Vérités cachées de l’affaire Dreyfus). Nous revenons donc sur le dernier paru : Le Dossier secret de l’afffaire Dreyfus.Voici donc le dernier post que j’ai publié sur le site des auteurs du livre Le Dossier secret de l’affaire Dreyfus :

Indépendamment de la question de la numérotation à l’encre rouge, le livre de nos auteurs poursuit le but de nous dire ce que devint par la suite le dossier secret. Pour eux, « certitude philologique », de 1894-1896, du petit ensemble de pièces numérotées à la plume rouge (pour le procès et complété par la suite), au classement dernier mis au jour par Targe lors de la seconde révision, il apparaît « quasiment certain » qu’existait une identique « structure quadripartite » – la permanence prouvant la validité de la thèse sur le premier dossier de 1894 – « rév[élant] que la croyance en la culpabilité de Dreyfus était très largement influencée, voire déterminée, par un échaffaudage idéologique bien particulier » : 1° « pièces centrées sur le couple d’espions Schwartzkoppen-Panizzardi et leur capacité à pénétrer les secrets du ministères de la Guerre » ; 2° pièces qui « replace[nt] le couple d’espion dans le réseau plus large des attachés militaires » ; 3° « pièce[s] traitant de la réaction de Panizzardi à l’arrestation de Dreyfus » ; 4° « pièces datées de 1895 » et « mentionnant Dreyfus ». Pour eux, « cette structure indique que l’accusation d’espionnage pour l’Allemagne, centrale dans le bordereau, était périphérique voire inexistante dans les documents qui lui ont été adjoints ultérieurement. Ces pièces se focalisaient sur le cercle des attachés militaires dans son ensemble, puzzle au sein duquel les militaires cherchaient à replacer Dreyfus » (p. 244-250).
Tout cela est intéressant mais se heurte à une principale objection qui relève de la simple méthode, hautement revendiquée par nos auteurs. Elle tient en une simple idée que seule une parfaite et complète connaissance de l’Affaire et des archives peut permettre d’appréhender : on ne peut considérer les rapports, notes et bordereaux énumérant les pièces secrètes qui se succédèrent à partir d’octobre 1897 comme des états successifs du dossier secret. On en revient presque, ironie du sort, à la question des « notes » du bordereau si mal comprise par les hommes de l’État-major quand ils en cherchaient l’auteur… Il est en effet nécessaire de distinguer les « notes » et leurs « bordereaux » des « inventaires » ou de ces autres « bordereaux » qui constituaient des tentatives d’« inventaires ». Les deux premiers types de pièces sont essentiellement des documents faits pour l’occasion, en réponse à une demande particulière, le troisième des tentatives de rassembler, d’ordonner et de classer les pièces contre Dreyfus. Les « notes » et leurs « bordereaux », qui n’étaient donc jamais que des collations de pièces à des moments particuliers, ne peuvent donc être considérés indépendamment de leur date d’entrée et des motivations, période par période, qui incitèrent les Henry, les Du Paty et les Gonse à les sélectionner.
D’inventaires, nous en connaissons 7 :
– celui d’octobre 1897, titré : « Bordereau des pièces secrètes établissant la culpabilité de Dreyfus en dehors de la procédure suivie devant le premier Conseil de Guerre du Gouvernement militaire de Paris » ;
– celui de janvier 1898 qui porte le même titre que le précédent ;
– celui de mars 1898, titré : « Bordereau des pièces de comparaison permettant d’établir l’authenticité et la provenance des documents diplomatiques relatifs à Dreyfus » ;
– le premier d’avril 1898 dont le titre est inconnu ;
– le second d’avril 1898, titré : « Bordereau des lettres, billets, cartes-télégrammes adressées par B. aux attachés militaires… (de telle puissance…) pendant les années 1890, 1891, 1892, 1893, 1894, 1895, 1896, etc… » ;
– le rapport Gonse-Wattinne
– l’inventaire Cuignet.
Le problème est que si les deux derniers nous sont connus, nous ne connaissons des cinq premiers, disparus, que le peu qu’en a dit Targe lors de la seconde révision et les mentions minimales qui en sont faites dans le rapport Gonse-Wattinne (La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), Paris, Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, 1908, t. I, p. 66 et 78-80. Ces inventaires portent, dans le rapport Gonse-Wattinne qui n’en donne ni les titres ni le détail, les nos 3, 4, 8, 5 et 9). Nos auteurs affirment pourtant les avoir retrouvés : « Nous avons pu retrouver les rapports et bordereaux de 1897 et 1898 utilisés par Targe dans son travail », écrivent-ils sur leur site en un article qui vient compléter leur recherche en justification à mes critiques. Et de citer, dans cette étude comme dans leur ouvrage, « le premier rapport que Gonse communiqua en novembre 1897 à son Ministre, […] rapport préparé courant octobre […] » (site). Ils donnent donc le premier « état » du dossier – celui d’octobre –, qui mentionne « un état vague des pièces utilisées en 1894 » (p. 182-183) puis le « second état », « bordereau » du 29 novembre 1897, qui entre autres pièces mentionne les lettres « homoérotiques » (p. 184-186). Sur leur site, ils expliquent que « le bordereau d’accompagnement donnant la liste des pièces communiquées en même temps que le rapport » ne donnait pas les mêmes pièces parce que « Gonse et Henry avaient décidé de ne pas communiquer le dossier initial, que Gonse se contenta de décrire dans sa note » pour « fourni[r] à la place au Ministre un dossier nouveau et truqué » (site). Ils font là et une formidable « confusion » et, la seconde expliquant la première, une interprétation pour le moins audacieuse. Ce qu’ils considèrent comme le « premier état » est en fait une pièce qui n’est en aucun cas un inventaire ou un document visant à faire un état du dossier secret et que de plus ils attribuent à Gonse quand elle est de Du Paty – ce qui n’est pas sans importance et permet de comprendre, puisqu’elle n’était pas de lui, pourquoi, comme ils l’affirment hardiment « Targe n’avait pas analysé assez précisément la note Gonse » (site). Il s’agit en effet de la « Note complémentaire n° 1 » du 18 octobre 1897… nous en reparlerons. Le « second état », quant à lui est bien un « bordereau », sans le moindre rapport en effet et qui n’est toujours pas un inventaire – nous le verrons bientôt –, du 29 novembre 1897… un bordereau et des pièces qui le composaient (incluses les lettres de sa maîtresse à Schwartzkoppen et la correspondance « homoérotiques ») dont, selon eux, « Gonse justifiait en ces termes l’insertion » :

On voudra peut-être rejeter [sic pour suspecter] l’authenticité des documents (correspondance de P… avec S…), dont il vient d’être question ? Ce serait vraiment bien difficile, attendu que le nombre des documents similaires, obtenus de la même façon, que nous possédons est tellement important et leur nature est si variée que le doute est impossible. Il en existe même qui ont une allure tellement intime et les personnes qu’ils concernent ont un intérêt tellement évident à leur conserver le caractère secret, que le seul fait de leur remise au Service prouve surabondamment leur authenticité et, par conséquent, celle de tous les documents provenant de la même source, parmi lesquels figurent ceux cités dans la présente note. (p. 186-187)

Le problème cette fois est que si les pièces décrites appartiennent bien au bordereau du 29 novembre, la justification donnée par Gonse qu’ils citent est extraite d’une tout autre note du même en date du 15-20 octobre 1897 (AN BB19 108. Publiée dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. III, p. 490-494) et à laquelle était justement annexée la « Note complémentaire » de Du Paty qu’ils attribuent à Gonse. Comment Gonse pouvait-il justifier le 15 octobre dans une note remise à son ministre des documents rassemblés et transmis cinq semaines plus tard ? Cela est un problème dans un ouvrage académique qui explique qu’il est le premier à avoir fait un véritable travail archivistique. Mais ce qui est plus problématique c’est que de cet amalgame naît une interprétation pour le moins forcée. Ils commentent en effet l’extrait cité en ces termes :

Pourquoi Gonse insista-t-il à ce point sur l’« allure tellement intime » d’une partie de la correspondance ? Les conjurés mirent en avant une raison fort peu convaincante : la fonction d’authentification que pouvaient avoir les pièces à connotation sexuelle à l’égard du dossier principal. Cette authentification n’était pourtant nullement nécessaire : le ministère de la Guerre disposait d’une abondante correspondance officielle entre les attachés, dénuée de toute allusion sexuelle, qui aurait tout aussi bien pu contribuer à remplir cette fonction. Or les lettres échangées entre Schwartzkoppen et de Weede [sa maîtresse] ne révèlent rien d’autre que la relation d’adultère qui les unissait. Leur présence prouve donc que les militaires eurent la volonté d’accentuer la dimension sexuelle du dossier. Dans le contexte inégalitaire des relations hommes-femmes de l’époque, cette correspondance ne compromettait cepandant que la femme du diplomate hollandais. […] À quoi bon alors introduire également les lettres de Weede ? Probablement pour suggérer que les deux hommes ne craignaient de transgresser aucun tabou et pour inscrire leurs pratiques dans un contexte déviant et subversif plus large. (p. 187-188 ; voir aussi 250-251).

Que dit l’extrait de Gonse précédemment cité ? Que si « on » – quelqu’un comme Picquart – en venait à « suspecter l’authenticité » du « faux Henry » (« correspondance [au singulier !] de P… avec S… »), qu’il donnait dans cette note comme preuve principale, « on » ne pourrait être qu’un menteur. Car en effet la pièce n’était pas unique, si elle seule donnait le nom de Dreyfus en toutes lettres. Et ces autres pièces, par leur quantité (« le nombre des documents similaires, obtenus de la même façon, que nous possédons est tellement important »), par leur diversité (« leur nature est si variée »), par leur qualité (« il en existe même qui ont une allure tellement intime et les personnes qu’ils concernent ont un intérêt tellement évident à leur conserver le caractère secret ») prouvaient l’authenticité de la première. Gonse dit cela et ne dit rien d’autre.
Quant au second document, donné comme appartenant au premier (ou le laissant entendre), le bordereau du 29 novembre, s’il mentionne donc bien la correspondance adultère et homosexuelle, il ne le fait encore que dans l’unique but d’authentiquer le « faux Henry » et cela pour une raison très précise. Le bordereau en question, en effet, sans le moindre rapport avec la note du 15-20 octobre précédent, accompagnait une « note secrète » (AN BB19 108 ; les deux documents portent les n° 278 et 278bis dans l’inventaire Gonse-Wattinne) que nos auteurs ne mentionnent pas. Il ne s’agissait en fait que de la réponse à une déclaration du comte Tornielli qui affirmait « fausses les phrases qu’on prétend[ait] avoir été écrites par lui [Panizzardi] et qui désigneraient Dreyfus, soit par son nom, soit par une initiale, soit par un appellatif quelconque ». Panizzardi avait demandé à être entendu en justice pour en témoigner. Cette note était la réponse de Boisdeffre (qui signe), par la plume de Gonse, qui justifiait pourquoi la demande de l’attaché militaire ne pouvait être favorablement reçue. L’État-major possédait en effet des pièces qui l’impliquaient et prouvaient qu’il était « partie trop intéressée dans la question pour que son témoignage p[ût] être recevable ». Et après avoir parlé du « faux Henry », il ajoutait :

Si le témoignage du Colonel Panizzardi était accepté, il ne serait plus possible de faire usage des preuves écrites dont il est parlé ci-dessus, si leur production en justice devenait nécessaire. – Elle peut le devenir, soit qu’un ancien ministre soit mis en cause, soit qu’on tente la révision du procès ; et il ne serait pas possible que les officiers, au témoignage desquels il serait fait appel, ne certifient pas l’existence des documents prouvant la culpabilité.

Les lettres homosexuelles n’avaient donc encore été rassemblées que comme argument supplémentaire – et sans y insiter plus que cela sur ce qu’elles disaient réellement :

]…] l’État-major de l’armée possède, en abondance, des documents secrets provenant de la même source, par exemple :
a) des lettres de Mr Münster au Colonel Sch…
b) des lettres d’un ordre tout à fait intime adressées également à ce dernier.
Ces pièces n’ont pu parvenir à l’État-major de l’armée que par suite de négligences évidentes ; leur nature et leur contenu l’indiquent suffisamment.

Les pièces rassemblées à ces deux dates (15-20 octobre et 29 novembre 1897) – en deux ensembles qui ne furent jamais des inventaires mais des rapports répondant chacun à un besoin précis (préparer la risposte ; empêcher Panizzardi de témoigner) – n’avaient donc pour but, à deux moments différents et pour deux raisons différentes, que d’authentiquer le problématique « faux Henry » et n’insistaient aucunement sur la dimension sexuelle, transgressive, subversive ou je ne sais encore de la relation entre les deux attachés. Et la meilleure indication en est d’ailleurs – et c’est là où (indépendamment du fait qu’ils concernent deux sujets absolument distincts) le fait de présenter les deux documents comme un seul est problématique – que rien, en dehors du passage cité, dans la note du 15-20 octobre ne faisait allusion à la question. Dans cette note, Gonse mentionnait, en plus des deux « notes complémntaires » de Du Paty, jointes, en tout et pour tout 9 pièces : 1° la lettre de décembre 1895 relative à la minute Bayle ; 2° la lettre du 1er mars 1895 de Münster à Schwartzkoppen, relative à la bonne gestion de l’affaire Dreyfus ; 3° le « faux Henry » ; 4° la pièce « du petit poisson » ; 5° celle de « j’ai écrit deux fois à Rome » (l’une et l’autre considérées comme des illustrations du « faux Henry ») ; 6° la conversation de Dreyfus avec Du Paty sur le poing levé ; 7° son entretien avec Lebrun Renaud ; 8° un extrait de la lettre d’Alfred à Mathieu Dreyfus du 7 juillet 1897 ; 9° le faux Weyler. La correspondance « sexuelle », adultère ou homosexuelle, n’était donc pas autrement évoquée que dans l’extrait cité. On voit bien qu’il n’était donc non seulement aucunement question « d’accentuer la dimension sexuelle du dossier » et de « suggérer que les deux hommes ne craignaient de transgresser aucun tabou et pour inscrire leurs pratiques dans un contexte déviant et subversif plus large » mais encore que « l’accusation d’espionnage pour l’Allemagne, centrale dans le bordereau », était loin d’être « périphérique » ou « inexistante ». Toutes les pièces citées ne visaient au contraire qu’à prouver la culpabilité de Dreyfus : « Cependant, sans qu’on les cherchât, divers indices graves et même des preuves véritables sont venus, postérieurement au procès, confirmer la culpabilité de D… »… « la culpabilité s’est encore affirmée »… « Dreyfus mentait à l’instruction comme il mentait toujours, comme il le faisait devant la capitaine de la Garde républicaine le jour de l’exécution, comme il le fait encore dans sa correspondance… »
Mais ce n’est pas tout. Ce que ne disent pas non plus nos auteurs c’est que les deux ensembles « intimes » (lettres de Weede et correspondance « homoérotique »), numérotés 10 et 11 dans ce dernier bordereau, celui du 29 novembre, sont biffés de sept traits de plume diagonaux sur toute leur longeur et n’ont donc peut-être finalement pas été joints à la note à laquelle ils étaient associé. Travailler sur les sources et se revendiquer du travail des médiévistes, paléographes ou philologues, exige de le faire jusqu’au bout et de le faire complètement. Prétendre apporter du neuf sur un sujet ne peut se faire qu’à la condition d’en connaître – et surtout quand il s’agit d’un sujet aussi complexe que l’Affaire – tous les méandres et tous les recoins et d’en dire les textes tels qu’ils sont, sans rien en oublier ni rien y ajouter…
Et si on ne voulait rien oublier, il eût fallu aussi parler d’une autre « note », oubliée par nos auteurs, celle du 29 octobre 1897 (AN BB19 108 ; reproduite dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. III, p. 496-497) – et qui n’est toujours pas un inventaire –, dans laquelle une nouvelle fois, reprise de l’argumentaire de celui du 15-20 octobre, apparaît la correspondance intime en justification et authentification du faux Henry :

L’authenticité de ce dernier document est attestée par le nombre et le caractère des documents similaires que possède le service. Parmi ces documents, il en existe un certain nombre qui ont une allure tellement intime et les personnes qu’ils concernent ont un intérêt tellement évident à les tenir secret, que le seul fait de leur remise au Service prouve d’une manière manifeste leur valeur et leur authenticité.

Quant aux pièces décrites et jointes dans cette autre note, elles n’étaient qu’au nombre de 3 (prouvant bien ainsi et encore une fois que ces différents rapports ne sont pas des états successifs du dossier secret) : la note de Du Paty sur sa conversation avec Dreyfus ; la déclaration de Lebrun Renaud du 20 octobre 1897 ; le « faux Henry ».
Pour ne rien oublier, il eût fallu aussi parler du « premier rapport de 1897 », jamais cité, et qui ne semblait une nouvelle fois qu’articulé autour du « faux Henry » et comptait au minimum 6 pièces et probablement pas beaucoup plus (évoqué par Gonse dans sa « Note secrète » du 4 juillet 1898 à Cavaignac, AN BB19 108 et publiée dans la déposition Targe à l’occasion de la seconde révision dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 167-168). Il attribuait un n° 2 au « faux Henry », un 4 à la pièce « du petit poisson » et un 6 à celle connue sous le nom de « j’ai écrit deux fois à Rome ».
Il eût aussi fallu parler de cet autre et mystérieux bordereau d’Henry du 1er octobre 1897, disparu des Archives, et dont nous ne connaissons que ce qu’en a dit Marcel Thomas (L’Affaire sans Dreyfus, p. 326 sq.). Nous savons que ce bordereau, à côté duquel sont passés nos auteurs, est identique à celui du 29 novembre et, puisqu’il semble y intégrer la correspondance « homoérotique », pose de ce fait une question : pourquoi Henry la retint-elle à ce moment ? Avait-il donc l’intention d’y « accentuer la dimension sexuelle du dossier » et de « suggérer que les deux [attachés militaires] ne craignaient de transgresser aucun tabou et pour inscrire leurs pratiques dans un contexte déviant et subversif plus large » ? Peut-être. Mais si cela était, Henry ne sera pas suivi comme l’indiquent les « notes » et « bordereaux » suivants d’octobre et de novembre qui, comme nous venons de le voir, en font effectivement mention mais toujours dans l’unique but d’authentiquer le « faux Henry ». Il semble donc probable que c’est dans cette optique, toujours, que les pièces avaient été, ici et en cette occasion, pour la première fois rassemblées.
Il est évident que tous ces rapports, tous ces bordereaux, ne furent donc jamais que des collations de pièces visant, en un échaffaudage incertain, à fortifier le plus que suspect « faux Henry ». Et c’est pour cela et uniquement pour cela que la correspondance « homoérotique » fut évoquée… faute d’avoir été utilisée. En témoigne encore que Pellieux, en réponse à son ordonnance qui lui demandait, quand il lui avait dit qu’on lui avait montré « la lettre Panizzardi [le « faux Henry] », s’il était sûr de son authenticité, avait répondu : « il ne peut pas y avoir de doutes sur l’origine, l’authenticité du document, parce que ce document est arrivé au Ministère accompagné d’autres documents n’ayant aucune relation avec l’affaire Dreyfus, qui sont des documents intimes mais caractéristiques […]. » Plus lucide que nos auteurs, Ducassé en avait déduit que « ces lettres avaient donc été mises la sciemment, et cette juxtaposition qui aux yeux du général de Pellieux était un caractère certain d’authenticité avait donc été voulue de la part de ceux qui les avaient procurées » (déposition Ducassé à l’occasion de la seconde révision dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. II, p. 344).
Demeurent les inventaires… qui n’ont donc toujours pas été retrouvés. N’en possédant que ce qu’en dira Targe à l’occasion de la seconde révision, nous ne connaissons pour chacun qu’une ou deux pièces. Et de celui d’octobre 1897 que nos auteurs croient avoir retrouvés et confondent avec d’autres pièces comme des suivants de janvier, de mars et des deux d’avril 1898 que nos auteurs disent avoir aussi retrouvés mais que, sauf erreur de notre part, ils ne citent nulle part. Notons au passage qu’il ne peut être possible de confondre ces inventaires avec les « notes » et « bordereaux » précédemment évoqués. Targe, en effet, dans la présentation qu’il en fait (La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 78-80) en donne les titres que nous avons cités et qui ne correspondent en rien aux « notes » et « bordereaux » évoqués et dit, nous en donnerons à la suite la citation précise, que les pièces « J’ai écrit deux fois à Rome » et « du petit poisson », que nous avons vues citées dans les « notes », n’apparaissent « pour la première fois » que dans le quatrième inventaire d’avril 1898. Mais si nous ignorons tout de ces premiers inventaires, nous connaissons bien en revanche le rapport Gonse-Wattinne, disparu lui aussi et que nous avons pu retrouver. La fameuse correspondance y est intégrée. Toutefois, quand au début de son travail, Wattinne découvrit le dossier, en deux parties, ainsi qu’il le raconte, il ne contenait qu’« une dizaine de pièces au plus », « pièces accusatrices », pour le premier, et « dix ou douze pièces, peut-être vingt au maximum », « pièces de comparaison », pour le second (déposition Wattinne dans ibid., t. II, p. 586-587). Rien ne nous dit qu’y étaient alors incluses les pièces « homoérotiques ». Et c’était bien tout ce qu’était le dossier secret à ce moment : entre 20 et 30 pièces, ce qui nous renseigne précisément sur ce que pouvaient être les « inventaires » précédents de Gonse. A en lire les titres que nous donnions précédemment, il semble évident que seuls ceux d’octobre 1897 et de janvier 1898, les deux premiers, portaient sur Dreyfus et tentaient de prouver sa culpabilité (« Bordereau des pièces secrètes établissant la culpabilité de Dreyfus en dehors de la procédure suivie devant le premier Conseil de Guerre du Gouvernement militaire de Paris ») ; celui de mars n’avait que pour but d’authentiquer le « faux Henry » (« Bordereau des pièces de comparaison permettant d’établir l’authenticité et la provenance des documents diplomatiques relatifs à Dreyfus ») ; et le second d’avril regroupait, indépendamment des autres, les lettres de Panizzardi à Schwartzkoppen (incluse donc la correspondance « homoérotique »). Voici donc probablement ce que furent les deux paquets que récupéra Wattinne : le premier dossier, d’une « dizaine de pièce au plus », qui devait correspondre à celui de mars (et qui avait dû être constitué, de nombreuses pièces pouvant correspondre aux deux intitulés de ces inventaires successifs, en recomposant le précédent) et le second, « dix ou douze pièces, peut-être vingt au maximum », « pièces de comparaison », qui semble correspondre, étant donné le nombre de pièces dont parle Wattinne, au premier d’avril dont dont Targe dira en 1904 : « Nous voyons apparaître, pour la première fois, dans ce rapport, la lettre où il est dit “J’ai écrit deux fois à Rome”, et la lettre dite “petit poisson” ; vous savez que ces deux lettres ont été présentées à Henry pour encadrer son faux. » (ibid., t. I, p. 79) Et quant au reste, incluant donc l’essentiel des pièces « homoérotiques », rassemblées et demeurées dans le second inventaire d’avril 1898, il composait cette « masse » dont parlera Wattinne, documents « mal classés », « remplissa[n]t deux meubles », sans « classement ni inventaire méthodique », « en vrac, en tas, simplement classés, plus ou moins bien même, par année » (déposition Wattinne dans ibid., t. II, p. 588).
Et si Wattinne décida de retenir la fameuse correspondance, ce fut toujours sans plus y insister. Citons les rares passages de son rapport – sur un total de 32 pages ! – qui y font allusion :

[…] on s’est contenté d’annexer au dossier celles de ces lettres qui ont trait directement à l’affaire Dreyfus, ou qui présentent un intérêt de rapprochement, ou encore qui permettent de se faire une idée exacte des relations qui existaient entre les colonels Panizzardi et Schwartzkoppen.
[…]
[nos agents] nous ont permis de suivre, presque jour par jour, les relations des colonels de Schwartzkoppen et Panizzardi, de découvrir, de prouver et de punir le plus criminelle des trahisons ; de même ils ont permis de confirmer plus tard la culpabilité du condamné.
[…]
[…] une haine commune le [Panizzardi] rapprocha de Schwartzkoppen, et leur relation devint bientôt d’une étroite intimité. Il fut plus que l’auxiliaire, il fut l’agent du colonel de Schwartzkoppen.

Point de dénonciation homophobe ici même si en toute discrétion la chose est peut-être évoquée (mais le mot « intimité » est pour le moins riche de sens et semble perdre sa connotation avec l’emploi du mot « agent »). S’il avait été question « d’accentuer la dimension sexuelle du dossier » et de « suggérer que les deux hommes ne craignaient de transgresser aucun tabou […] pour inscrire leurs pratiques dans un contexte déviant et subversif plus large » c’est assurément avec d’autres mots et en y insistant que les faits révélés par la correspondance auraient été présentés dans ce document à usage interne. Nous sommes encore ici dans la simple volonté de dire la culpabilité du traître mais maintenant, et telle est la raison de l’introduction de la totalitié de la correspondance Panizzardi-Schwartzkoppen, en jouant l’effet de masse et en noyant les faux dans le vrai. Cavaignac, quelques semaines plus tard, dans son discours du 7 juillet, en avait d’ailleurs involontairement témoigné :

[…] le service des renseignements du ministère de la guerre a recueilli pendant six années environ mille pièces de correspondance – je dis les originaux de mille pièces de correspondance – échangées entre des personnes qui s’occupaient activement, et avec succès, de l’espionnage.
Ces pièces de correspondance, qui portent tantôt des noms vrais, tantôt des noms de convention, ne peuvent laisser ni par leur origine, ni par leur nombre, ni par leur aspect, ni par les signes de reconnaissance qu’elles portent, aucun doute à aucun homme de bonne foi, ni sur leur authenticité ni sur l’identité de ceux qui les recevaient ou les écrivaient.

Des pièces, ajoutait-il, parfois « importantes », parfois « insignifiantes » mais qui toutefois « apportaient des présomptions concordantes qui, cependant, par leur concordance même, pèsent sur l’esprit d’une manière décisive » (séance du 7 juillet 1898. Journal officiel. Débats parlementaires, Chambre des députés, 8 juillet 1898, p. 1957). C’est bien ainsi, encore et uniquement ainsi que fut, dans ce dernier temps, de fin 1897 à juin 1898, pensé le dossier secret et pour cette unique raison que furent jointes les lettres témoignant de la vie intime des attachés militaires.

Discussion :

Réponse de Pierre Gervais :
Bonsoir,
Vous proposez une nouvelle hypothèse, selon laquelle les trois pièces d’octobre-novembre 1897 décrivant l’accusation contre Dreyfus (note du 18 octobre, note du 29 octobre et note accompagnée d’un bordereau du 29 novembre, Archives nationales cote BB19108) ne sont pas interconnectées, et ne représentent donc pas un état du dossier secret auquel le capitaine Targe ferait allusion dans son témoignage. Il s’agit pour nous d’une lecture incorrecte des sources d’archives.
Toutes ces pièces d’octobre-novembre 1897 incluent un système accusatoire unique, appuyé sur un nouveau et également unique dossier secret, centré d’une part sur la lettre baptisée plus tard « Faux Henry » et une série de pièces supplémentaires à l’appui : lettre « du petit poisson », lettre « j’ai écrit deux fois », lettre « vous étiez à cheval », d’autre part sur une série de lettres dites « intimes ». Il n’existe pas de variations de ce système entre les différentes versions produites à ce moment particulier de l’Affaire, et rien n’autorise à en introduire ; seul change le degré auquel les descriptions fournies entrent dans les détails, en particulier en ce qui concerne les pièces « intimes » universellement invoquées, et les pièces ajoutées en appui au Faux Henry. Des pièces supplémentaires sont aussi ajoutées dans la dernière version de fin novembre, mais elles ne changent rien à cette structure de base.
Dans le détail, la note du 29 octobre reprend textuellement une partie de la note du 18 octobre, il est donc exclu d’en faire deux documents séparés. Le bordereau du 29 novembre accompagne bien une note visant exclusivement Panizzardi ; mais son contenu en ce qui concerne les pièces accusatoires autour du Faux Henry reprend intégralement le contenu des notes des 18 et 29 octobre, tout en y ajoutant plusieurs éléments supplémentaires. Il est donc impossible de soutenir que les trois documents sont indépendants.
De plus, la mention « numéro 1 à 9 au dossier secret » portée sur ledit bordereau du 29 novembre confirme que celui-ci suit l’ordre du « nouveau » dossier secret et en constitue bien l’inventaire.
Ceci est confirmé par la note du 4 juillet 1898 contenue dans le même dossier et que vous citez, note qui mentionne explicitement que la lettre baptisée plus tard « Faux Henry » est « comprise sous le n° 2 dans un bordereau joint à un premier rapport de 1897 » ; or ladite lettre porte effectivement le n° 2 dans le bordereau du 29 novembre. Toujours d’après la note du 4 juillet, cette lettre est accompagnée dans le dossier secret des pièces à l’appui citées ci-dessus, que l’on retrouve également dans le bordereau du 29 novembre. L’ordre est le même, et cet ordre existe donc bien indépendamment de la note du 29 novembre sur Panizzardi. Enfin, la même note du 4 juillet ne mentionne que deux autres bordereaux avant celui du 29 novembre, celui de 1894, « détruit », et un autre « conservé à la S.S. » et donc non communiqué.
TOUTES les listes de l’automne 1897 présentent l’ensemble suivant : Faux Henry + « pièces intimes ». En dehors des rapports et attestations rédigés directement par Gonse (ou du Paty), TOUTES les pièces secrètes ajoutées à cette structure de base s’articulent au Faux Henry. AUCUNE autre liste de nature différente n’existe, et votre hypothèse, qui ne tient pas compte de ces éléments concordants, ne correspond à aucun élément d’archive que nous connaissions.
Pour ce qui est du témoignage Targe, toutes ces pièces ont été récupérées par Targe lui-même et déposées également par lui à la Cour de Cassation, et il s’est forcément appuyé sur elles puisque c’est lui qui les a communiquées à la Cour. Vous avez cependant raison sur un point : Targe ne décrit pas exactement les pièces trouvées aux Archives Nationales du point de vue formel, et semble faire allusion à d’autre pièces du printemps 1898 que nous n’avont pas retrouvées (et n’avons d’ailleurs jamais prétendu avoir retrouvé). Les imprécisions de Targe, nombreuses, rendent difficile de savoir si des pièces ont été perdues, ou s’il décrit inexactement celles qu’il fournit. Mais en tout état de cause, le contenu que Targe attribue aux pièces qu’il cite est bien cohérent avec celui de l’accusation échafaudée à l’automne 1897 autour du Faux Henry, accusation qui se retrouve encore une fois à l’identique dans les différents brouillons conservés.
Nous maintenons donc intégralement nos affirmations selon lesquelles ces pièces représentent la position officielle de l’Etat-Major à l’automne 1897, position fondée sur un nouveau dossier secret profondément remanié et centré sur le Faux Henry, et redécouvert par Targe dans son enquête. Rien dans les archives ne justifie l’hypothèse d’un dossier secret à géométrie variable, qui ne corresponde à aucun état particulier.
Et pour ce qui est des questions de méthode, en particulier médiéviste, nous nous permettons de renvoyer aux débats déjà assez anciens entre Gaston Paris et Joseph Bédier, débats dans lesquels le lecteur intéressé trouvera l’explication de ce qu’est un corpus, de l’intérêt d’en construire un, et des différentes manières de s’y prendre pour ce faire (une bonne introduction ici).
Abordons maintenant la deuxième série d’objections, sur le rôle des « pièces intimes ». Nous passerons rapidement sur le fait que dans le bordereau les correspondances intimes sont barrées, comme vous le signalez ; elles sont barrées parce que, comme l’indique une mention en-dessous de ces ratures, « 10 et 11 sont rendus à la S.S. ».
Ces pièces ont donc bien été sorties, puis restituées (et si elles n’avaient pas été communiquées le bordereau aurait été refait). Mais à vrai dire cette discussion est fort marginale à nos yeux, puisque l’important est de savoir si oui ou non les correspondances homosexuelles entre Panizzardi et Schwartzkoppen, ainsi que la correspondance de l’amante de Schwartzkoppen, Hermance de Weede, ont été utilisées dans le dossier.
Elles l’ont été, vous l’admettez (et de fait encore aujourd’hui ces pièces constituent près du tiers des cotes du dossier final de 1898). L’absence de glose n’est absolument pas surprenante pour quiconque connaît un peu l’histoire du genre au XIXe siècle. Les sujets sexuels, et a fortiori homosexuels, n’étaient pas des sujets de conversation courante dans la sphère publique.
L’allusion, la périphrase étaient de règle.
Et la lecture que vous proposez des passages des notes des 29 octobre et 29 novembre sur les pièces intimes n’est pas acceptable ; « correspondance » veut bien dire série de lettres, « intime » veut bien dire sexuel et rien d’autre, la liaison Schwartzkoppen – de Weede n’a strictement rien à voir avec l’espionnage, et mettre cet ensemble dans le dossier revient bien à insister sur cette dimension sexuelle et homosexuelle, sans qu’il soit nécessaire de l’écrire en toutes lettres, avec des pleins et des déliés.
Surtout, les lettres intimes sont l’unique élément commun aux trois documents conservés d’octobre-novembre 1897, avec le Faux Henry, ce qui suffit largement à établir leur importance.
Au passage, la note du 29 novembre, contrairement à ce vous affirmez, contient la même justification de la présence des pièces intimes que celle que nous citons à partir de la note du 29 octobre. La note du 29 novembre précise que :
« Peut-être objecterait-on que les ambassades sont bien tenues et qu’au lieu de se laisser dérober des pièces de cette importance, elles ne manqueraient pas de les détruire.
La réponse est facile à faire, attendu que comme l’indique le bordereau ci-joint et les pièces y annexées, l’Etat-Major de l’armée possède, en abondance, des documents secrets provenant de la même source, par exemple :
a) des lettres de M(r) de Munster au Colonel de Sch…
b) des lettres d’un ordre tout-à-fait intime adressées également à ce dernier.
Ces pièces n’ont pu parvenir à l’Etat-Major de l’armée que par suite de négligences évidentes ; leur nature et leur contenu l’indiquent suffisamment. Elles étaient, du reste, souvent accompagnées de documents divers (notes, projets, fragments de rapports etc…) et de lettres insignifiantes. Beaucoup d’entre eux ont été, d’ailleurs, communiqués au ministère des affaires étrangères sans que leur valeur et leur authenticité aient jamais été contestées. »
Le passage, privé de son introduction et de sa conclusion dans votre citation, porte bien en réalité sur l’authentification des pièces, comme dans la note du 29 octobre, et non sur le seul cas Panizzardi.
L’affirmation selon laquelle la justification que nous analysons n’existe que dans une note et pas l’autre est donc inexacte.
Enfin, nous souhaitons insister une fois de plus sur le fait que l’identité du « dossier secret de 1894 » présentée dans la note du 18 octobre 1897 avec le « dossier secret de 1894 » présenté dans le commentaire publié par du Paty en 1904 n’est en rien la preuve que l’une ou l’autre de ces versions date d’avant 1897.
Le témoignage de Picquart tend au contraire à prouver que ces deux versions datent d’après 1896. Le commentaire de 1904 a pu être rédigé n’importe quand entre 1897 et 1904.
D’une façon plus générale, la note du 18 octobre 1897 confirme s’il en était besoin que la version canonique du dossier secret, acceptée par l’historiographie jusqu’à nos jours, est bien celle incluant le faux témoignage Valcarlos, développée par les militaires ennemis de Dreyfus au plus fort de la vague de création de faux en tous genres.
Cette version ne correspond pas à celles avancées par les deux seuls témoins militaires informés du contenu du dossier secret et favorables à Dreyfus, à savoir George Picquart et Martin Freystätter, puisqu’aucun des deux n’inclut ce témoignage Valcarlos dans le dossier secret qu’ils ont vus. Rien n’autorise à évacuer ces deux témoignages ; et rien n’incite à faire confiance à la version concoctée par Gonse, Henry, du Paty et sans doute de Boisdeffre en 1897.
Nous maintenons donc, là encore, l’intégralité de nos affirmations.
Pierre Gervais
P.S. sur un point supplémentaire : la note du 18 octobre n’est pas signée, et nous vous laissons donc la responsabilité de votre affirmation selon laquelle cette pièce serait de la main de du Paty (aucun d’entre nous n’a de compétence graphologique).
Il est certain que ni cette pièce, ni les notes qui l’accompagnaient ne peuvent avoir été officiellement signées par cet officier ; une telle communication administrative ne pouvait être faite que sous le couvert d’un officier détenteur d’une responsabilité à l’Etat-Major, soit le chef ou le sous-chef d’Etat-major, ou, à la rigueur, le chef de la Section de statistiques.
Il est tout aussi certain que du Paty, si c’est lui qui a rédigé ces pièces, n’a pu le faire qu’en accord avec ces mêmes supérieurs (en l’espèce Gonse, de Boisdeffre et Henry).
De fait, la note du 29 octobre est signée Gonse, et Targe précise que la version finale (qu’il s’agisse de celle-ci ou d’une autre) était également signée Gonse. Notre attribution à Gonse de la version de l’automne 1897 du dossier secret est donc solidement étayée, et un rôle éventuel de rédacteur de du Paty n’y change rien.
Pierre Gervais
Addendum; je n’ai pas tenu compte de la fin de votre message, rajoutée après coup. Je rajoute donc à mon tour quelques points, particulièrement sur ce qui me semble être un malentendu sur le témoignage Targe.
D’abord, à propos des pièces de BB19108. Toutes les pièces que Targe commente appartiennent à des dossiers qu’il a déposés auprès de la Cour de Cassation, le cas échant en les communiquant en Chambre du Conseil. Les pièces de BB19108 sont tirées d’un dossier intitulé « Ministère de la Guerre, Affaire Dreyfus, dossier annexe », et Targe les commente explicitement dans l’Enquête 1904 (vol. I, pp. 161-165).
Effectivement, ce ne sont pas les inventaires cités par Targe p. 78-80 de la même enquête, et rassemblés dans un Dossier 2A perdu pour l’instant. Mais il s’agit bien de notes également officielles, restées internes au Ministère de la Guerre, et que Targe a également lues et utilisées, parfois mal d’ailleurs: il date du 29 décembre la note du 29 octobre (sans doute à cause de la forme de la date, « 29 (X)bre », et ne semble pas réaliser que des références aux lettres Davignon, « du petit poisson » et « j’ai écrit deux fois à Rome » apparaissent bel et bien dès novembre 1897 dans ces rapports, et non après janvier 1898 comme il l’affirme plus tôt (comme je l’ai expliqué ailleurs, c’est cette imprécision dans son témoignage qui nous a induits en erreur pendant quelques temps en ce qui concerne la lettre Davignon).
Il est vrai que nous n’avons pas été assez précis sur ce que nous appelions les rapports et bordereaux utilisés par Targe dans son travail, et je n’ai pas pensé à nous et vous corriger sur ce point ; encore une fois il ne s’agit pas de ceux cités p. 78-80, mais de ceux cités p. 161-165. Mais ces rapports cités p. 161-165 permettent bien de reconstruire un état du dossier secret à l’automne 1897, et cet état, une fois construit, permet de comprendre comment ont été générés les rapports cités par Targe p. 78-80, et correspondent d’ailleurs très bien avec le peu que nous savons de ces derniers. Il y a eu raccourci de notre part sur ce point, ce qui a pu vous induire en erreur. Mais ce sont indéniablement des notes et bordereaux sur lesquels Targe s’est appuyé, et qui donnent un état du dossier secret à l’automne 1897.
Par ailleurs, contrairement à ce que vous semblez pensez, le rapport Wattinne conforte notre analyse, les 10 + 20 pièces correspondant fort bien à la liste du bordereau de 1897, puisqu’une une fois retirées les lettres de Weede, il contient exactement 9 + 26 pièces. L’identité du nombre de pièces principales est particulièrement frappante. Nous avions d’ailleurs déjà fait cette remarque dans notre article de 2008.
Nous avons aussi utilisé la citation Ducassé dans l’article de 2008, car elle prouve précisément ce que nous disons: les lettres sexuelles sont utilisées pour confirmer des accusations d’espionnage qui n’ont rien à voir avec elles. J’avoue ne pas comprendre du tout quel autre rôle vous envisagez d’assigner à ces pièces « intimes », à partir du moment où vous admettez qu’elles ont bien été jointes au dossier pour le consolider, ni de quelle manière vous imaginez que cette consolidation fonctionnait dans la tête des lecteurs de cette correspondance.
D’une façon générale, à partir du moment où ces notes de l’automne 1897 sont prises en compte, il devient impossible de rejeter l’inclusion des pièces « intimes » dans le dossier à une date postérieure, par exemple au printemps 1898 comme vous semblez vouloir le faire. La réalité de cette inclusion dès 1897 ne fait aucun doute (« intime » n’a pas 36 significations possibles dans ce contexte, et n’est jamais associé à « agent »), et elle confirme l’importance et le poids de ce matériau dans le dossier secret.
Cette inclusion n’est pas non plus explicable de 36 façons, et le fait qu’elle n’est pas accompagnée de développements explicatifs ne signifie absolument pas ce que vous semblez croire. Jamais un tel matériau n’aurait été explicitement commenté à la fin du XIXe siècle! Même les rapports des policiers de la brigade des mœurs usent de périphrase et de circonlocutions, et évitent soigneusement tout explicite sexuel… Il est inimaginable qu’un sous-chef d’Etat-major s’abaisse à commenter pareille matière ; l’inclure suffisait.
Je me permets cependant de vous féliciter pour votre plongée dans le travail paléographique en archives ; c’est ce que nous jugeons pour notre part le plus nécessaire depuis le début. Quand au rapport Gonse-Wattinne, nous espérons que vous rendrez public son contenu, ou tout au moins sa référence, dès que possible. Il avait apparemment également été consulté par André Ehrhardt pour un livre publié en 1977, mais cet auteur, peu soigneux de son apparat critique, n’en avait pas donné la référence.

Ma réponse :
Je ne suis guère original, vous savez. Je ne propose pas « une nouvelle hypothèse » mais celle de Targe. Il présente les documents en deux ensembles distincts (La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), Paris, Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, 1908, t. I, p. 78-80 et 161-168). Présentant le premier ensemble, il précise : « qu’il s’agit des « dossiers secrets successifs » (p. 78), puis des « répertoires successifs des pièces secrètes qui ont été établies depuis 1897 » (p. 161). Présentant le second, il parle « des rapports et notes qui ont été fournis au Ministre de la Guerre à des dates se rapprochant des principaux incidents de l’affaire : départ de Picquart, interpellation Castelin, démarches Scheurer-Kestner, lecture par M. Cavaignac du faux Henry à la tribune de la Chmabre » (p. 161).
Je pense qu’il a raison et qu’il ne faut pas, comme il se garde bien de le faire, confondre les deux. D’ailleurs n’est-il pas frappant que présentant ce second ensemble il y mentionne des notes du Du Paty, une consultation de Nivard, etc. « Des rapports et notes qui ont été fournis au Ministre de la Guerre à des dates se rapprochant des principaux incidents de l’affaire »…
Mais avant d’entrer dans le vif su sujet, une petite réflexion sur une de vos objections. Vous dites qu’ « il [Targe toujours] ne semble pas réaliser que des références aux lettres Davignon, « du petit poisson » et « j’ai écrit deux fois à Rome » apparaissent bel et bien dès novembre 1897 dans ces rapports, et non après janvier 1898 comme il l’affirme plus tôt ». Je crois – gentiment – que votre lecture est forcée par la grille exclusive que vous voulez appliquer. Bien sûr qu’il le réalise puisqu’il le dit. Mais en distinguant les deux ensembles – et ce n’est pas par hasard si Targe les donne en deux moments différents de ses dépositions (100 pages d’écart) – il ne peut décrire l’un à travers l’autre. Ces deux ensembles sont pour lui comme ils sont pour moi distincts. Dans le premier ensemble – états successifs du dossier secret – les lettres en question n’apparaissent pas avant avril 1898, il le dit donc ; dans le second ensemble, il les cite quand elles apparaissent comme par exemple dans la « note » du 15-20 octobre. Si – gentiment toujours – vous ne lisez les documents qu’en fonction de l’a apriori critique qui est le vôtre, vous êtes sûr d’y trouver ce que vous cherchez. Est-ce Targe qui ne « réalise » pas ou vous ?
Je vous propose donc que nous les lisions sans a priori et que nous cherchions à voir ce qu’ils disent et non pas ce que nous voulons qu’ils disent. Nous y verrons ce qu’il en est.
J’ai déjà donné les titres dans mon premier post du premier ensemble. Nous serons d’accord que les 7 dossiers qui y sont énumérés correspondent bien à des tentatives de classement du dossier secret. Ils rassemblent un certain nombre de pièces qui ne sont d’ailleurs pas toujours nécessairement des états successifs.
Le premier (octobre 1897), est remplacé par le deuxième parce que quelques nouvelles pièces y sont introduites (p. 78-79). Le troisième (mars 1898), « renferm[ant] uniquement des pièces de comparaison », dit Targe (p. 79), vient compléter le deuxième. Le quatrième, introduisant de nouvelles pièces de comparaison, semble remplacer le troisième (p. 79), et le cinquième complète le quatrième ainsi que le dit Targe (p. 79-80). Avant Wattinne, donc, le dossier secret devrait être en deux parties : pièces contre Dreyfus (deuxième dossier) et pièces de comparaison (cinquième dossier). Voici qui correspond très précisément aux deux dossiers décrits par Wattinne ; je cite complètement :
[Gonse] alla à son coffre, l’ouvrit et en tira deux petites liasses. Dans la première, il y avait, autant qu’il m’en souvient… je parle au bout de six années et n’ai conservé aucune note… il y avait une dizaine de pièces au plus, c’étaient les pièces accusatrices ; dans la seconde, il y avait dix ou douze pièces, peut-être vingt au maximum : ces pièces étaient des pièces de comparaison et deux ou trois notes extrêmement sommaires qui étaient de M. le général Gonse ou du service des renseignements et qui mettaient au point certaines particularités de l’affaire, je ne sais plus trop lesquelles, du reste. » (ibid., tome 2, p. 586-587). Franchement cela me semble concluant et il me semble difficile de ne pas être frappé par l’évidence de la chose.
Ensuite, Wattinne vint remplacer le tout et Cuignet, Wattinne.
Avant de passer à la suite, une seconde remarque sur votre petit calcul des pièces de la « note » du 29 novembre 1897 donné comme argument. Je vous cite : « Par ailleurs, contrairement à ce que vous semblez pensez, le rapport Wattinne conforte notre analyse, les 10 + 20 pièces correspondant fort bien à la liste du bordereau de 1897, puisqu’une une fois retirées les lettres de Weede, il contient exactement 9 + 26 pièces. L’identité du nombre de pièces principales est particulièrement frappante. » Passons sur un 10+20 = 9+26… ce ne serait pas digne. En revanche, il ne faut pas que vous oubliez que les numéros du bordereau du 29 novembre ne correspondent pas à toujours à des pièces uniques
n° 1 = 1
n° 2 = 1
n° 3 = 1
n° 4 = 2
n° 5 = 1
n° 6 = 4
n° 7 = 2
n° 8 = 1
n° 9 = 1
n° 10 = 26
10+20 = 14+26 !
Et pourquoi enlever les lettres de Weede ? Vous ne le dites pas. Il vaut mieux le faire, c’est sûr, parce que si on ne les enlève pas nous aboutissons à un 10+20 = 14+71. Peut-être les enlevez-vous parce qu’elles sont barrées ? Mais le 10 est barré aussi. Dans ce cas notre résultat n’est pas meilleur : 10+20=14+0
Mais là encore vous ne prenez – gentiment, encore et toujours – que ce qui vous arrange. Car si on doit suivre Wattinne pour coller avec la « note » du 29 novembre, il faudrait donc calculer en « pièces accusatrices » + « pièces de comparaison ». Et cela ne tient pas plus…
n° 1 : « Ce canaille de D » > 1 pièce accusatrice
n° 2 : « D… m’a porté beaucoup de choses très intéressantes » > 1 pièce accusatrice
n° 3 : « Faux Henry » > 1 pièce accusatrice
n° 4 : Deux lettres « servant de points de comparaison » > 2 pièces de comparaison
n° 5 : Lettre de Panizzardi > 1 pièce de comparaison
n° 6 : Quatre lettres de Panizzardi > 4 pièces de comparaison
n° 7 : Deux notes de Münster > 2 pièces accusatrices
n° 8 : Lettre de Münster > 1 pièce accusatrice
n° 9 : Petit bleu de Panizzardi > 1 pièce de comparaison
n° 10 : 26 lettres de Panizzardi : 26 pièces de comparaison.
10+20= 6+34 ; avec de Weede : 6+79 et sans le n° 10 : 6+8
Après ce petit exercice de mathématiques passons au « second ensemble » tel que le décrit Targe. Il comprend 5 pièces :
1. « Premier rapport de 1897 » de Gonse
2. La note d’Henry du 1er octobre 1897 et son bordereau
3. La note de Gonse du 15-20 octobre avec les deux notes complémentaires de Du Paty sans bordereau
4. La note de Gonse du 29 octobre sans bordereau
5. La note de Gonse du 29 novembre avec son bordereau
Avant de considérer l’ensemble prenons-les les uns après les autres sur la base de vos commentaires.
1. Le premier de 1897, cité dans la lettre à Cavaignac, attribuait un n° 2 au « faux Henry », un 4 à la pièce « du petit poisson » et un 6 à celle connue sous le nom de « j’ai écrit deux fois à Rome », précisé-je dans mon premier post.
Vous me corrigez ainsi : « La note du 4 juillet 1898 […] mentionne explicitement que la lettre baptisée plus tard « Faux Henry » est « comprise sous le n° 2 dans un bordereau joint à un premier rapport de 1897 » ; or ladite lettre porte effectivement le n° 2 dans le bordereau du 29 novembre. »
Non, elle porte comme vu plus haut le n° 3. Ça ne colle pas.
Je vous cite : « Toujours d’après la note du 4 juillet, cette lettre est accompagnée dans le dossier secret des pièces à l’appui citées ci-dessus, que l’on retrouve également dans le bordereau du 29 novembre. »
Pourquoi ne pas donner les numéros ? Bref… Mais ce n’est pas cela, non. Non seulement seule la pièce « du petit poisson » est répertoriée dans la note du 29 novembre mais encore elle n’y porte pas le n° 4 mais le n° 5. Ça ne colle toujours pas et ça colle de moins en moins. Moralité, on ne peut pas dire comme vous le faites que : « L’ordre est le même, et cet ordre existe donc bien indépendamment de la note du 29 novembre sur Panizzardi ». L’ordre n’est pas le même, il manque une pièce et donc le lien entre ces notes et le dossier secret, entre le premier et le second ensembles ne peut pas être établi ici.
L’affaire me semble close mais continuons quand même.
2. La note d’Henry du 1er octobre. Laissons-là de côté puisqu’elle est la même que celle du 29 novembre.
3. la note du 15-20 octobre. Dommage que vous la laissiez de côté, elle est intéressante. Elle mentionne 9 pièces et n’a pas de bordereau d’accompagnement. Je ne redonnerai pas son contenu qui est dans mon premier post. Mais il est intéressant de constater que seules 3 pièces sur 9 sont dans le rapport du 29 novembre (pourquoi n’en parlez-vous pas, vraiment ?). Et ces 3 pièces ici numérotées (pour essayer de coller avec votre démonstration sur le 1°) : 2, 3 et 4 sont les 8, 3 et 5 du « bordereau » du 29 novembre. Curieux…
4. La note du 29 octobre, (qui soit dit en passant est aussi de la main de Du paty même si Gonse la signe). Vous dites : « Dans le détail, la note du 29 octobre reprend textuellement une partie de la note du 18 octobre, il est donc exclu d’en faire deux documents séparés. » Mais je n’en fais pas des documents séparés. Je dis qu’ils répondaient à un besoin particulier et qu’ils ne furent jamais des versions intermédiaires du dossier secret. Ils appartiennent au second ensemble décrit par Targe, pas au premier.
Mais vous parlez de la note du 18 ? Etes-vous sûr qu’il ne s’agit pas de celle du 15 qui en effet porte un passage en partie repris dans celle du 29 (voir mon post) ? Ou parlez-vous comme dans votre livre de celle du 18 qui ne donne que ce que vous appelez dans votre livre « un état vague des pièces utilisées en 1894 » ? Si cela est le cas les deux documents n’ont aucun rapport. Le document du 18 résume ce que pouvait être le dossier secret en 1894 (en donnant d’ailleurs la version « canonique » que je défends) et fut joint en annexe à la note du 15-20 octobre (voir Targe, p. 165), celui du 29 est un autre document. Vous remarquerez d’ailleurs, à propos de son auteur, que si vous lisez le passage à la référence donnée (Targe, p. 165), vous y verrez que Targe y parle de « notes du colonel Du Paty de Clam » et qu’en en donnant le texte (t. I, p. 166 et t. III, p. 494-495), il mentionne bien « de la main du colonel Du paty de Clam » la première fois et « (De la main du lieutenant-colonel Du Paty de Clam) » la seconde !!! Et bien sûr que nous pouvons lier ces documents qui tous répondent, à des moments différents, au besoin de préserver la condamnation de 1894. Mais ils sont des notes à l’attention du ministre, aucunement des inventaires du dossier secret.
Vous ajoutez : « Le bordereau du 29 novembre accompagne bien une note visant exclusivement Panizzardi ; mais son contenu en ce qui concerne les pièces accusatoires autour du Faux Henry reprend intégralement le contenu des notes des 18 et 29 octobre, tout en y ajoutant plusieurs éléments supplémentaires. Il est donc impossible de soutenir que les trois documents sont indépendants. » Ils le sont puisqu’ils ne sont pas envoyé au ministre au même moment et dans la même optique. Mais effectivement, encore une fois, ils poursuivent le même but final. Mais la question n’est pas là. La question est de savoir si ces documents sont des états intermédiaires du dossier secret ? Vous avez retrouvés en effet, aux archives mais aussi dans l’enquête de la seconde révision où ils sont pour l’essentiel reproduits, quelques documents. Mais ce sont des notes et des bordereaux et non les états successifs du dossier secret tels que décrits par Targe dans ce qu’il donne pour être le premier ensemble. Et ceux-là sont perdus…
Et où avez-vous vu que « Le bordereau du 29 novembre […] reprend intégralement le contenu des notes des 18 et 29 octobre » ? Celle du 18 compte soit 5 pièces (celui de Du Paty) soit 9 (s’il s’agit de celle du 15), celle du 29 octobre : 3 pièces et celle du 29 novembre : 85 pièces dont 1 sur 5 de la version Du Paty, 6 sur 9 de la version Gonse (les deux pour les 15 et 18 octobre) et 1 sur 3 de celui du 29…
Pour les concordances :
Davignon : dans celui du 18 octobre et c’est tout
Memento S : idem
Guénée : idem
Canaille de D : partout
Note sur minute Bayle : juste le 15 octobre.
Lettre du 1er mars 1895 de Münster à Schwartzkoppen : 15 octobre et 29 novembre.
Faux Henry : partout
Pièce « du petit poisson » : 15 octobre et 29 novembre
« j’ai écrit deux fois à Rome » : juste le 15 octobre
La conversation de Dreyfus avec Du Paty sur le poing levé : 15 octobre et 29 octobre
Entretien avec Lebrun Renaud : 15 octobre et 29 octobre
Extrait de la lettre d’Alfred à Mathieu Dreyfus du 7 juillet 1897 : juste le 15 octobre
Faux Weyler : juste le 15 octobre…
On a fait plus intégral…
Vous dites, encore, que « la note du 29 octobre est signée Gonse, et Targe précise que la version finale (qu’il s’agisse de celle-ci ou d’une autre) était également signée Gonse. Notre attribution à Gonse de la version de l’automne 1897 du dossier secret est donc solidement étayée »… Je pense que relisant cette phrase vous conviendrez que l’argument est fragile et l’étaie peu étayante. Si je comprends bien : Gonse a écrit la note de 1897, la version finale du dossier secret est de Gonse, donc la note de 1897 est une première version du dossier secret. Réfléchissons plutôt, quitte à nous répéter. Comment pourrait-on considérer comme des états successifs des notes d’auteurs différents, écrites à des moments précis pour répondre à une demande précise, et ne listant jamais les mêmes pièces ?
Quant à dire, comme vous me le dites, qu’ « AUCUNE autre liste de nature différente n’existe, et votre hypothèse, qui ne tient pas compte de ces éléments concordants, ne correspond à aucun élément d’archive que nous connaissions. »… Nous ne connaissons pas en effet les inventaires parce que nous savons tous les deux qu’ils ont disparus. Nous connaissons ces notes mais nous ne pouvons sérieusement en faire autre chose que ce qu’elles furent. Quant aux éléments concordants je crois que nous pouvons convenir qu’ils concordent mollement. Et c’est cela à mon sens la méthode. Prendre les documents tels qu’ils sont, distinguer ce qu’il faut distinguer, dire que ce qui a disparu a disparu (les inventaires), ne pas tenter de raccrocher à notre démonstration ce qui relève d’autre chose (les notes qui ne sont pas des inventaires), oublier une partie des documents qu’on dit former un ensemble (3 notes d’octobre sur 5), attribuer un document à un auteur quand nous pouvons savoir facilement qu’il est d’un autre (Du Paty/Gonse), soutenir une chose que le plus petit examen contredit (le bordereau de novembre qui reprend « intégralement » les notes d’octobre), ne pas signaler qu’un document de telle date est de telle date et ne pas dire qu’un document est en fait composé de deux documents différents : un document du 29 novembre qui aurait son explication dans un autre écrit 5 semaines plus tôt !!! Et c’est pour ça que je ne peux vous suivre et que je préfère suivre Targe…
Maintenant, « mainten[ez] donc intégralement [v]os affirmations selon lesquelles ces pièces représentent la position officielle de l’Etat-Major à l’automne 1897, position fondée sur un nouveau dossier secret profondément remanié et centré sur le Faux Henry, et redécouvert par Targe dans son enquête. » Maintenez-le et nous serons d’accord parce que je dis la même chose. Je dis juste, moi, que nous ne connaissons pas ce dossier de 1897 qui a disparu, comme ont disparus ceux de 1898 jusqu’au Wattinne, et que les notes ponctuelles d’Henry, Gonse et Du Paty ne sont pas des inventaires du dossier… Ils répondent, encore et toujours, à des besoins d’un moment, qui faisait sélectionner une pièce, une autre, un ensemble, un autre ensemble, pour servir à faire pression sur Billot, à préparer sa rencontre avec Scheurer ou la lettre Brô d’Esterhazy, à disqualifier un Panizzardi devenu bien exigeant, à faire passer l’idée que Picquart était un menteur, etc. Et c’est bien sûr dans le dossier secret qu’on puisait pour ce faire. On peut donc parfois trouver les mêmes pièces d’une note à l’autre et parfois d’autres, suivant les besoins.
C’est aussi – c’est surtout cela la méthode. Prendre les pièces pour ce qu’elles sont, dans leur contexte, en les rattachant à l’événement et pas le contraire.
Merci quoi qu’il en soit de cette stimulante discussion. En espérant (je ferai tous mes efforts) pour qu’elle demeure sur ce ton.
Dites…
Je dois être aveugle mais je ne trouve pas l’erreur de Targe : 29 décembre pour 29 octobre. Pouvez-vous m’aider ?
J’ai oublié quelques petites choses tout à fait connexes qui méritent d’être dites.
1° La première concerne la citation de la note du 29 octobre. Vous citez :
« Peut-être objecterait-on que les ambassades sont bien tenues et qu’au lieu de se laisser dérober des pièces de cette importance, elles ne manqueraient pas de les détruire.
La réponse est facile à faire, attendu que comme l’indique le bordereau ci-joint et les pièces y annexées, l’Etat-Major de l’armée possède, en abondance, des documents secrets provenant de la même source, par exemple :
a) des lettres de M(r) de Munster au Colonel de Sch…
b) des lettres d’un ordre tout-à-fait intime adressées également à ce dernier.
Ces pièces n’ont pu parvenir à l’Etat-Major de l’armée que par suite de négligences évidentes ; leur nature et leur contenu l’indiquent suffisamment. Elles étaient, du reste, souvent accompagnées de documents divers (notes, projets, fragments de rapports etc…) et de lettres insignifiantes. Beaucoup d’entre eux ont été, d’ailleurs, communiqués au ministère des affaires étrangères sans que leur valeur et leur authenticité aient jamais été contestées. »
Et commentez : « Le passage, privé de son introduction et de sa conclusion dans votre citation, porte bien en réalité sur l’authentification des pièces, comme dans la note du 29 octobre, et non sur le seul cas Panizzardi »
Je veux bien mais je ne dis pas le contraire. Je dis qu’il porte, ce passage, sur l’authenticité du « Faux Henry », de « Ce canaille de D… » et « D… m’a porté beaucoup de choses très intéressantes », authentiques comme l’étaient les autres pièces. J’écrivais en introduisant cette citation qui ne gagne rien à être allongée : Les lettres homosexuelles n’avaient donc encore été rassemblées que comme argument supplémentaire – et sans y insister plus que cela sur ce qu’elles disaient réellement »… Et si elles sont là, c’est pour venir expliquer en 2e point – le 1er étant que Panizzardi était « partie trop intéressée dans la question pour que son témoignage p[ût] être recevable » – que les pièces évoquées étaient bien authentiques et donc que l’attaché militaire mentait quand Tornielli affirmait que « fausses [étaient] les phrases qu’on prétend[ait] avoir été écrites par lui [Panizzardi] et qui désigneraient Dreyfus, soit par son nom, soit par une initiale, soit par un appellatif quelconque ».
2° Pour revenir sur Du Paty auteur de la note du 18, vous écrivre : « Il est tout aussi certain que du Paty, si c’est lui qui a rédigé ces pièces, n’a pu le faire qu’en accord avec ces mêmes supérieurs (en l’espèce Gonse, de Boisdeffre et Henry). » C’est sûr. Et s’il l’a fait, c’est que Gonse le lui a demandé. Et pourquoi lui a-t-il demandé ? Parce que lui seul connaissait parfaitement le contenu du dossier de 1894. Elle n’est pas un « état vague » du dossier de 1894 cette note. Elle est l’absolu résumé du commentaire de Du Paty. Cela dit, la question est aussi celle qui est qu’il n’est pas sans problème d’attribuer le texte d’un auteur à un autre.
3° Concernant le mot « intime ». Il n’a certes pas 36 significations. Mais sa première est bien, selon le littré du XIXe, « qui est très-étroit et très-cher, en parlant d’amitié, d’attachement, de confiance réciproque ». Et vous me dites qu’il « n’est jamais associé à « agent » ». Mais je ne fais que lire ce qu’écrit Gonse : « une haine commune le [Panizzardi] rapprocha de Schwartzkoppen, et leur relation devint bientôt d’une étroite intimité. Il fut plus que l’auxiliaire, il fut l’agent du colonel de Schwartzkoppen. » Leur intimité était le fait d’une haine commune et fit que Panizzardi fut plus qu’un auxiliaire, il fut un agent. Peut-être que Gonse disait ici moins qu’il pensait. Mais il disait cela aussi.
Encore… Je suis très bavard ce soir.
J’avais oublié de reconnaître mon erreur pour les biffures. C’est vrai qu’il est ajouté dessous : « 9 et 10 rendus à la S.S. ». De quand date cet ajout ? Nous ne le savons pas, dommage. Mais la mention qui suit, d’une autre « encre », est intéressante : « Les 9 pièces (1 à 9) au dossier secret) ». Est-ce à dire que la correspondance érotique n’était pas « au dossier secret » ?
En complément à la question Du Paty…
Il me semble que le devoir premier du philologue est de s’assurer, pour reconstituer le texte sur la base de plusieurs sources, que les sources en question sont bien de même nature. Cela est valable pour les deux ensembles tels que présentés par Targe mais valable aussi pour l’identité du scripteur. Du Paty ne put rien faire sans l’accord de ses chefs, cela est entendu, il le fit même à leur demande, mais il le fit. Et s’il le fit c’est bien évidemment parce qu’il avait sur le sujet une expertise certaine : il était celui qui avait mené l’enquête de 1894 et celui qui avait établi le commentaire joint au dossier secret. Cherchant donc à résumer les charges de 1894, il était évident qu’on devait faire appel à lui et, le faisant, il est tout aussi évident qu’il le ferait en prenant pour base le commentaire qu’il avait rédigé… Un commentaire – nous y reviendrons un autre jour – qui ne diffère en rien de cette fameuse note du 18 octobre.
Nous ne sommes pas graphologues et que nous en gardent toutes les divinités possibles. Mais reconnaître l’écriture de Du Paty, si « significative » disait Picquart, n’est pas compliqué. C’est comme pour celle d’Esterhazy et du bordereau : il suffit de regarder… Je vous mets à la suite donc quelques documents :
D’abord la note du 18 :
18
Ensuite celle du 29 :
29
Deux notes indubitablement de la même main.
Voyons maintenant un spécimen de l’écriture de Du Paty :
dpc
Nous sommes frappés comme le fut Picquart lorsqu’il compara la photo du bordereau avec les lettres d’Esterhazy….
Et pour en être sûr, un fragment de Gonse. La note du 15-20 octobre :
gonse

Réponse de Pierre Gervais :
Bonsoir,
Mes excuses pour la lenteur de la réponse, mais la semaine dernière a été assez chargée.
Je passe rapidement sur la partie numérotation / rapport Wattinne. Nous ne cherchons pas à prouver de manière définitive que le D.S. vu par Wattinne et celui décrit par le bordereau de 1897 sont identiques : il s’agit seulement de démontrer que vous ne pouvez pas invoquer le témoignage de Wattinne pour rejeter le bordereau, ce que vous faisiez.
Or dans son témoignage, comme vous le rappelez, Wattinne dit une dizaine et non 10; il ajoute une vingtaine de pièces. Le contenu du bordereau de 1897 est de 14 documents (dans 9 cotes) + 26 documents, à condition d’enlever les lettres de Weede, dont vous admettrez qu’elles viennent en dernier, et sont périphériques à la question traitée. Le compte n’est pas exact? Certes. Le rapport Wattinne que vous avez retrouvé contient-il une liste du dossier d’origine? Non. Le compte (approximatif) donné par Wattinne de mémoire est-il très éloigné de celui du bordereau de 1897? Non, si l’on retire le paquet de Weede. Les deux listes peuvent-elles être congruentes? Oui, à la même condition.
Le témoignage de Wattinne, approximatif et nullement précis à l’unité près, est donc compatible (pas identique, seulement compatible) avec la liste du bordereau, parce qu’il aboutit aux mêmes ordres de grandeur, au prix d’un ajustement que nous estimons mineur pour notre part (mais vous pouvez contester ce point), le retrait du paquet de Weede.
Votre réaction me fait d’ailleurs penser que vous ne voyez pas bien ce que nous essayons de faire. Notre corpus est un ensemble de pièces secrètes (au sens de la Section de Statistiques) communiqué, à un moment donné, à l’appui de l’accusation et venant s’ajouter à celle-ci. Vous pouvez refuser d’accepter cette définition (même si c’est exactement la définition du dossier secret d’origine, celui de 1894). Mais c’est cela, et cela seul, notre corpus. Nous sommes prêts à discuter de cette définition, mais n’en voyons pas d’autre efficace pour le dossier secret.
Ce corpus passe par différents états, et nous ne cherchons pas à reconstituer tous les états perdus, car nous ne le pouvons pas – personne ne le peux. Nous cherchons à reconstituer ceux que nous pouvons reconstituer en fonction des sources disponibles, et ici, il s’agit de l’état, de la version du dossier secret, si vous préférez, qui est présentée à l’automne 1897 à l’appui des notes accusatrices dont nous disposons, et comme Targe lui-même le signale, utilisée d’abord en interne au Ministère de la Guerre.
Pour reconstituer cet état particulier, nous devons repérer quelles pièces secrètes sont invoquées à l’appui de ces notes à ce moment-là, et nous appuyer sur les variantes pour trier l’accessoire de l’essentiel. Ce qui se retrouve dans toutes les versions est nécessairement la version dominante à ce moment-là. Nous nous appuyons sur les différences, nous ne cherchons pas à les faire disparaître. L’objectif n’est pas d’obtenir une identité exacte entre les différents éléments du corpus, mais d’inventorier les variantes, et d’identifier une famille démontrant une structure commune, s’il y a lieu. C’est une méthode ancienne, mais toujours en usage chez les médiévistes lorsqu’il s’agit de repérer des familles de manuscrits.
C’est pourquoi vos remarques sur les différences entre le dossier vu par Wattinne à la fin du printemps 1898, et le bordereau de l’automne 1897 ne constituent pas des arguments convaincants à nos yeux. D’une part, ces deux états du corpus sont chronologiquement assez distants pour constituer de toute façon deux états successifs et non deux variantes du même état. D’autre part et surtout, les variations entre ces deux états ne sont pas suffisamment importantes pour que l’on puisse prouver l’existence de deux structures différentes, ou pour le dire autrement démontrer qu’ils appartiennent à deux familles différentes. Une fois de plus, il ne s’agit pas d’identité, mais de comparabilité — et en ce sens il est impossible de prouver que le dossier communiqué au premier abord à Wattine est structurellement différent du bordereau de 1897. On peut le supposer, mais pas le prouver.
Au passage, et toujours à propos de Wattinne, une correction de détail : le dossier est en deux parties (pièces secrètes / pièces de comparaison) en 1896 (Picquart) ; l’est également dans le bordereau de 1897; et l’est dans la description Wattinne. Rien ne permet de supposer que les pièces de comparaison n’ont été introduites qu’en 1898, via l’état auquel Targe fait référence. Je reviendrai plus bas sur l’interprétation de ces états donnés par Targe.
Deuxio, j’ai fait erreur sur la numérotation du faux Henry, c’est exact, et dont acte; c’est 2 dans une pièce, 3 dans l’autre. Mais le contenu et l’ordre de la note du 4 juillet recoupe bien celui du bordereau de 1897.
La numérotation n’est pas identique, quoiqu’elle soit fort proche; le contenu l’est, pour ce qui est du commentaire de ces pièces (vous semblez dire le contraire, mais je crois que c’est une erreur de rédaction).
Et l’ordre est le même: pièce de 94 / Faux Henry / lettres à l’appui. Le bordereau de 1897 contient beaucoup plus de pièces, mais la structure de base reste bien la même.
Au passage, notez que la note du 4 juillet parle bien d’un PREMIER bordereau détruit (je n’aurais pas dû le dater, vérification faite sur mes notes la note trouvée en BB19 108 ne donne pas de date), et d’un SECOND bordereau incluant la lettre « D. m’a apporté des choses importantes ».
Sur la note du 15 octobre (et non du 18 comme je l’ai écrit par erreur), nous avons pour notre part utilisé l’original, coté 62Dr dans BB19 108 (donc c’est bien celle dont Targe parle p. 165 de l’Enquête 1904, Tome 1), et ne l’avons nullement laissée de côté.
Dans cette pièce 62 de BB19 108, 3 pièces secrètes annexées sont annoncées, numérotées 1 – 2 -3. Vous précisez que ce sont 1) la lettre de Münster 2) le Faux Henry 3) la lettre « petit poisson ». Mais le texte de la note évoque, dans cet ordre; la lettre de Münster « empereur en colère »; « vous étiez à cheval »; Faux Henry ; « j’ai écrit deux fois à Rome » ; « petit poisson ». Nous retrouvons la même série de pièces secrètes dans le bordereau de 1897, quasiment dans le même ordre (sauf Münster au début et non à la fin).
Encore une fois, je le répète parce que j’ai l’impression que c’est assez central dans nos différends, le problème n’est pas d’obtenir une identité exacte entre les différents éléments du corpus, mais d’inventorier les variantes, et d’identifier des familles démontrant des structures communes, s’il y a lieu.
Ici, il y a tout-à-fait lieu, en définissant bien le corpus comme l’ensemble des pièces secrètes communiquées à l’appui d’une accusation et venant s’ajouter à celle-ci.
Nous laissons de côté la minute sur l’artillerie de la 9e armée, les conversations du Paty, l’entretien Lebrun-Renaud parce que ces éléments sont des notes ou témoignages militaires, et non des « pièces secrètes » au sens où ce terme est utilisé dans les communications de la Section de Statistique, et il y a une vraie différence ; c’est une question de définition du corpus et non de convenance personnelle. Leur origine est d’ailleurs différentes, les « pièces secrètes » venant de la S.S., les notes et témoignages venant de l’Etat-Major.
Le faux Weyler et la lettre d’Alfred Dreyfus à son frère, également citées dans la note du 15 octobre, ne sont pas des pièces secrètes, et nous les classons donc également à part.
Enfin le rappel du dossier de 1894 n’invoque pas non plus de pièce secrète précise, et devrait en toute rigueur être laissé de côté, même si je l’inclus pour parer à toute critique.
Je suis très heureux de vous voir pratiquer le tableau comparatif, c’est un outil essentiel à l’analyse des variantes d’un corpus. Voici le tableau des variantes en question ; vous remarquerez que l’ordre adopté en abscisse et ordonnée à l’intérieur de chaque catégorie de documents est strictement chronologique, ce qui évite de préjuger d’une structure sous-jacente. Je note les pièces dans l’ordre d’apparition dans chaque source, et ajoute « n° » lorsqu’il s’agit d’une numérotation explicite et non d’un simple ordre d’apparition. Vous pouvez critiquer notre catégorisation, et en proposer une autre, mais les résultats d’ensemble seront les mêmes.
Nous obtenons bien une, et une seule, structure, avec un degré de variation remarquablement faible: les pièces citées 3 fois ou plus sont « Ce Canaille de D. », le Faux D/P, la lettre « Empereur en colère », le Faux Henry, les deux lettres principales à l’appui du Faux Henry, et les « pièces intimes ». Les deux éléments principaux, cités dans les 4 documents de l’automne 1897 ayant survécu, sont le Faux Henry et les « pièces intimes ». Cette reconstitution ne contredit en rien les quelques indications fournies par Targe, et est facilement réconciliable avec la version donnée par Wattinne. Elle est cohérente, et elle correspond à ce que nous savons par ailleurs des manœuvres de Gonse et C° à ce moment de l’Affaire. Rien ne vous empêche de proposer une autre version; mais il faudra l’étayer, et j’avoue que je ne vois aucune source le permettant.
Je résume : nous nous contentons de comparer les variations dans les TROIS SEULES LISTES de pièces secrètes dont nous disposons pour l’automne 1897, de les croiser avec une LISTE RETROSPECTIVE de juillet 1898 portant sur la même période, et de constater qu’elles disent toutes la même chose, avec des variantes certes mais de manière tout-à-fait parallèle néanmoins : un dossier secret centré sur le faux Henry, avec des lettres à l’appui. Ces pièces sont citées presque toujours dans le même ordre, numérotées de manière très proche d’un document à l’autre, et incluent systématiquement au moins une évocation, au plus une liste, de pièces « intimes » de comparaison (je reviendrai rapidement, dans un post supplémentaire, sur la discussion sémantique de intime).
Et il ne s’agit pas d’un texte sans portée ; le bordereau de 1897 accompagne une note transmise au Ministre, et sans doute aux Affaire etrangères, sous le couvert de de Boisdeffre. Les deux autres notes sont destinées au moins au Ministre.
Il existe donc bien un état intermédiaire du dossier secret qui est mis en avant à l’automne 1897 au sein de l’Etat-major, et qui se retrouve de manière constante dans toutes les pièces dont nous disposons, au-delà des variantes.
La focale de ce dossier est entièrement déplacée par rapport à 1894, preuve qu’il s’agit d’une nouvelle « famille » d’états. Le dossier d’origine est rejeté dans un description annexe; seul « Ce Canaille de D » est joint à ce qui constitue un tout nouveau dossier. Les pièces secrètes sont celles que nous citons; y est adjoint un nombre variable de faux témoignages de militaires. Ces pièces sont communiquées à l’extérieur au moins en partie dès octobre, et en totalité fin novembre.
Rien ne permet de supposer qu’un dossier plus large existe en-dehors de ceui qui est identifié ici. comme vous le remarquez vous-même, le bordereau de 1897 complet, avec de Weede, inclut une liste de pièces quantitativement supérieure à l’ensemble découvert par Wattinne quelques mois plus tard. Si retirer de Weede du paquet est concevable, il est exclu d’ôter le reste, essentiel pour le Faux Henry. Or votre hypothèse, car c’en est une, d’un dossier à géométrie variable supposerait cet ensemble plus vaste, dont il n’existe aucune trace.
Sous bénéfice d’inventaire nous nous en tenons donc à l’hypothèse la plus simple : dossier secret 1897 = « Faux Henry » + lettres à l’appui + lettres « intimes » (mais pas dossier secret 1894 sauf peut-être « Ce Canaille de D ») + notes et faux témoignages miiitaires.
Concluons avec Targe. Vous invoquez le témoignage de celui-ci pour rejeter ce qui est une observation purement factuelle (qui ne nous arrange ni ne nous gêne: c’est le contenu des sources dont nous disposons, c’est tout). Et vous appuyez pour ce faire sur un passage que nous avions laissé de côté pour la bonne raison qu’il ne disait rien de précis sur le contenu du dossier. Le dossier secret de l’automne 1897 doit être différent du contenu du bordereau de 1897, dites-vous, parce que Targe cite 100 pages auparavant des « états » différents.
Mais vous admettez en conclusion que nous ne savons pas ce qui se trouvait dans ces « états », et pour cause puisque Targe n’y fait que des allusions passagères. Il n’y a pas d' »hypothèse Targe » identifiable dans les pages 78-80 du volume 1 de l’enquête de 1904. Quant à la présentation en deux séquences distinctes, elle suit seulement l’ordre dans lequel les documents ont été découverts au Ministère de la Guerre, et ne prouve rien quant aux liens entre les deux ensembles. Nous maintenons donc que rien n’indique que des états différents du dossier existent à l’automne 1897, et que vous ne pouvez pas en tirer argument pour rejeter un état, celui observé dans BB19 108, qui lui, existe, et a été communiqué, puisque nous avons les pièces pour le prouver.
Mieux encore, le peu que Targe dit pour le premier état (d’octobre 1897), et qui se résume à un titre de bordereau, est cohérent avec les pièces de BB19 108. Ce titre est « Bordereau des pièces secrètes établissant la culpabilité de Dreyfus en dehors de la procédure suivie devant le premier Conseil de Guerre du Gouvernement militaire de Paris ». J’attire votre attention sur le « en-dehors », qui tend à prouver qu’il s’agit du « Faux Henry » et des pièces l’accompagnant, et non du dossier de 1894. C’est certainement le cas si ce bordereau est bien accompagné de la note du 15 octobre, comme le texte semble l’impliquer ; mais j’aurais dû vérifier que la version donnée dans les Annexes de l’enquête est bien identique à celle de BB19 108. J’avoue que je ne l’ai pas fait, et je le ferai dès que possible.
Cette focale sur le Faux Heny est d’ailleurs logique, puisque le système Gonse consiste à ne pas revenir sur ce qui s’est passé en 1894 (ne fût-ce que pour éviter de révéler la forfaiture commise) et à focaliser l’attention sur les pièces fabriquées depuis 1896, ainsi que sur les faux témoignages du Paty, Lebrun-Renaud, etc.. Bref, il est impossible d’opposer le témoignage Targe au bordereau de 1897 ; la structure du dossier semble la même dans les deux cas.
Pour résumer, nous avons un corpus de trois notes originales, et non cinq (en tout cas dans BB19 108; nous sommes preneurs de toute référence supplémentaire, bien sûr!), plus un bordereau de transmission, datant de la même période de deux mois, octobre-novembre 1897. Ce ne sont pas des notes ponctuelles et éparses, mais un système d’accusation complet et précis, que l’on retrouvera régulièrement par la suite d’ailleurs. Les notes se répondent et se reprennent, pas à l’identique, mais souvent textuellement et toujours « intégralement » au sens où l’accusation de base articulée autour du Faux Henry ET les pièces à l’appui de ce faux y compris dans le détail, se retrouvent de note en note, avec des variantes mais toujours la même structure générale (c’est ainsi que je l’entendais, et c’est ainsi que je l’ai écrit dans ma première réponse).
Targe le remarque d’ailleurs: le système du Faux Henry date de cette époque, et la conversation Lebrun-Renaud n’est au départ qu’un témoignage parmi d’autres, qui prendra progressivement de l’importance.
Il est donc parfaitement possible de connaître un état du dossier secret à l’automne 1897. Et il ne s’agit pas d’une simple hypothèse. Vous admettez que les pièces secrètes sont d’abord utilisées à l’automne 1897, pour appuyer et authentifier le Faux Henry. C’est exactement le but de la communication du 29 novembre 1897. Sur ce point au moins, il y a certitude.
Nous ne pouvons pas prouver qu’aucune modification n’est intervenue entre novembre 1897 et juin 1898, et ne cherchons pas à le faire. Nous pouvons prouver, et je pèse mes mots, qu’en octobre-novembre 1897 le dossier secret est structuré dans sa présentation par Gonse de la façon dont nous le décrivons : Faux Henry + pièces à l’apppui du Faux Henry + « pièces intimes » + faux témoignages militaires, avec le Dossier secret 1894 rejeté en annexe et truqué avec l’insertion du témoignage Valcarlos. Ledit Dossier secret de 1894 est peut-être (là oui, c’est une hypothèse) classé à part, peut-être mêlé à ce nouveau dossier, nous n’en savons rien.
Quant à votre hypothèse, car c’est bien la vôtre et non celle de Targe, selon laquelle d’autres états du dossier ont existé et ont été communiqués au même moment, c’est en l’état actuel des choses une pétition de principe. Il est impossible de prouver le contraire, bien sûr, mais je ne vois pas d’élément permettant d’affirmer cela. En tout cas, cela n’annule en rien notre résultat.
Pierre Gervais

Pierre Gervais ajoute :
– Sur les écritures, d’abord : la note du 29 octobre est explicitement signée Gonse. Celle du 29 novembre est signée de Boisdeffre. La version officielle de la note du 15 octobre est également signée Gonse. Vous nous démontrez que du Paty a rédigé les brouillons de ces notes. Félicitations, nous ne l’avions pas remarqué et vous en donnons acte ; cela prouve que du Paty a participé activement à la préparation de la contre-offensive de l’automne 1897. Mais ces rapports n’en sont pas moins de Gonse et de de Boisdeffre, qui signent (les échantillons que vous présentez le prouvent d’ailleurs : Gonse utilise les mêmes phrases que du Paty, en les réécrivant légèrement…). Il ne s’agit pas d’une erreur d’attribution de notre part : les notes sont bien signées par ces deux officiers supérieurs. Nous compléterons donc notre présentation à l’avenir, en précisant que les notes endossées par Gonse et de Boisdeffre et présentées par eux à leurs supérieurs ont été rédigées au départ par du Paty.
Mais tout ceci ne change rien à la question de l' »expertise » de du Paty sur le dossier secret de 1894, qui n’est nullement prouvée du seul fait qu’il en expose une version en 1897 — d’autant que je vous rappelle que cette version est explicitement contredite par le témoignage de Picquart. Nous maintenons, bien sûr, que la version 1897 du dossier de 1894 est à rajouter à la longue liste des faux de cette période, puisque supposer le contraire impliquerait que Henry et du Paty se seraient livré à un petit jeu de bonneteau avec le témoignage Valcarlos qui n’est attesté nulle part, et qui est extrêmement improbable compte tenu de la position officielle de Picquart jusqu’en août 1896.
– sur les « pièces intimes »: à mon sens le passage que vous citez ne dit pas nettement ce que vous supposez qu’il dit, puisque ce passage pose la haine commune « et » l’intimité, non pas la haine commune « donc » l’intimité. Quant à « agent », il apparaît dans la phrase suivante.
Mais quels que soient nos différends sur la lecture de cette citation, il reste que les « pièces intimes » incluent une correspondance entre les deux attachés plus la correspondance de Weede, cette dernière étant intime en un seul sens. Je l’ai dit, et je le répète: la sexualité en général, et l’homosexualité en particulier, ne sont absolument pas des sujets de conversation publique en 1897. Il est impossible d’envisager un commentaire ouvert d’un matériau qui devrait en principe ne jamais être exposé au regard. Le fait seul qu’il le soit, et il l’est, et nous en avons la preuve, est extrêmement remarquable.
Et « intime » dans les différentes notes est systématiquement employé en relation avec cette deuxième partie du dossier, constante depuis 1896 — et qui explique au passage pourquoi les cotes 10 et 11 du bordereau de 1897 ne sont pas « au dossier secret » comme les 9 premières; ce sont des « pièces complémentaires ».
Même dans l’état actuel du dossier, celui, final, de 1898, j’attire d’ailleurs votre attention sur la partie 2 – F, 3e partie, n° 281 à 317. Cette partie est intitulée « nature des relations existant entre les deux attachés militaires ». Je vous suggère de vous y reporter, et de lire en particulier les lettres mises en exergue sur la chemise contenant cette partie de la correspondance. C’est ce que nous avons de plus proche d’un commentaire ouvert sur cette « intimité »…
Plus généralement, je réitère notre position : « intimité » est de manière démontrable une périphrase pour une liaison d’ordre sexuelle (le terme est utilisé pour la correspondance de Weede, c’est une preuve suffisante). Que cette intimité ait des dimensions non sexuelles est certain aussi; la même chemise du dossier de 1898 que je viens de citer combine des lettres disant la proximité amicale et des lettres disant la relation amoureuse. Mais relation amoureuse il y a, discours sexuel il y a, de manière démontrable à partir de 1897, très probable en 1894-96. Et la partie amicale ne relève en rien d’une correspondance à cacher, et ne correspond donc pas à la description qu’en font Gonse & C°.
Enfin, rien ne permet d’affirmer que la présence de ce discours sexuel n’a aucune importance. Ces pièces « intimes » ne sont là que pour authentifier le Faux Henry et les autres pièces principales, dites-vous. Mais selon quel mécanisme mental? En quoi des lettres d’amour homosexuelles prouvent-elles que le Faux Henry est vrai, plus que des lettres prouvant des relations d’espionnage? Et que viennent faire les lettre de Weede? Ôtez les lettres à contenu sexuelles, il reste une bonne trentaine de pièces à conviction prouvant cet espionnage. Pourquoi y injecter autre chose? Et à supposer que cela soit nécessaire pour le Faux Henry, ne l’est-ce pas également trois ans auparavant pour Ce Canaille de D.? En un sens, votre analyse est un argument de plus à l’appui de notre thèse de la présence continue de ces lettres dans le dossier…
P.G.

Ma réponse :
Bonjour
Bon, je pense qu’il faut tout reprendre du début. Mais avant de le faire, quelques précisions sur votre dernière.
1° Vous écrivez : « Nous ne cherchons pas à prouver de manière définitive que le D.S. vu par Wattinne et celui décrit par le bordereau de 1897 sont identiques ».
– Soit. Mais c’est pourtant ce que vous faites dans le paragraphe suivant.
Je vous cite : « Wattinne dit une dizaine et non 10 ; il ajoute une vingtaine de pièces. Le contenu du bordereau de 1897 est de 14 documents (dans 9 cotes) + 26 documents, à condition d’enlever les lettres de Weede, dont vous admettrez qu’elles viennent en dernier, et sont périphériques à la question traitée. Le compte n’est pas exact ? Certes. Le rapport Wattinne que vous avez retrouvé contient-il une liste du dossier d’origine ? Non. Le compte (approximatif) donné par Wattinne de mémoire est-il très éloigné de celui du bordereau de 1897 ? Non, si l’on retire le paquet de Weede. Les deux listes peuvent-elles être congruentes ? Oui, à la même condition. »
– Cela dit vous conviendrez que pour fonder cette « congruence », expliquer le retrait du paquet de Weede par son caractère périphérique ne constitue pas l’argument le plus solide qu’on puisse avancer. Mais cela est tout à fait secondaire.
2° Vous écrivez : « Notre corpus est un ensemble de pièces secrètes (au sens de la Section de Statistiques) communiqué, à un moment donné, à l’appui de l’accusation et venant s’ajouter à celle-ci. »
– Entendu. Mais à la condition, et à l’unique condition, de ne pas considérer comme appartenant à un même corpus des sources de valeur et d’origine différentes. Ce point là est capital et est tout l’objet du topic ouvert. J’y reviendrai à la suite.
3°. Vous écrivez : « Dans cette pièce 62 de BB19 108, 3 pièces secrètes annexées sont annoncées, numérotées 1 – 2 -3. Vous précisez que ce sont 1) la lettre de Münster 2) le Faux Henry 3) la lettre « petit poisson ». Mais le texte de la note évoque, dans cet ordre ; la lettre de Münster « empereur en colère » ; « vous étiez à cheval »; Faux Henry ; « j’ai écrit deux fois à Rome » ; « petit poisson ». Nous retrouvons la même série de pièces secrètes dans le bordereau de 1897, quasiment dans le même ordre (sauf Münster au début et non à la fin). »
– J’avoue que je ne vous suis pas. Où ai-je dit cela ? Ce que je dis est que la note du 15 donne 9 pièces dont je ne vais pas refaire l’énumération (voir posts précédents). Toutefois, puisque vous vous concentrez sur les pièces annexées 1, 2 et 3, elles sont, ce que j’ai dit et ui n’a rien à voir avec les propos que vous me prêtez : n° 1 : 9e armée ; n° 2 : conversation Du Paty/Dreyfus sur le poing levé ; 3° : lettre Weyler. Il suffit pour s’en convaincre de se reporter à Targe, enquête t. 3, p. 490, 492 et 494. Transcription en tout conforme à l’original du BB19 108.
3° Vous écrivez : « Nous laissons de côté la minute sur l’artillerie de la 9e armée, les conversations du Paty, l’entretien Lebrun-Renaud parce que ces éléments sont des notes ou témoignages militaires, et non des « pièces secrètes » au sens où ce terme est utilisé dans les communications de la Section de Statistique, et il y a une vraie différence ; c’est une question de définition du corpus et non de convenance personnelle. Leur origine est d’ailleurs différentes, les « pièces secrètes » venant de la S.S., les notes et témoignages venant de l’Etat-Major. Le faux Weyler et la lettre d’Alfred Dreyfus à son frère, également citées dans la note du 15 octobre, ne sont pas des pièces secrètes, et nous les classons donc également à part. »
– Comment faites-vous ce tri ? Vous illustrez là parfaitement et une nouvelle fois le reproche que je vous fais à propos de la confusion de sources. Sur quelle base pouvez-vous affirmer tranquillement cela ? La note sur la 9e armée, du 2 8bre 97, est notée « secrète », ce qui prouve peu, nous sommes d’accord. Mais elle émane de Gribelin, donc de la SS. La lettre Weyler est peut-être à l’origine une « pièce militaire » mais est bien notée « SS » sur le commentaire du 23 mai 1898, pièce 373 de l’inventaire Cuignet. Quant au rapport Lebrun Renaud, je n’ai pu le retrouver aux archives. Par chance, il en demeure une trace grâce à l’inénarrable André Figuéras qui le reproduit p. [35] de son dernier « ouvrage » (transcription typo dans La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 132). Si la seule mention « Secret » qui y figure ne prouve toujours pas grand-chose, il ne faut pas oublier qu’il est attesté par Gonse et Henry, donc par la SS.
4° Vous écrivez : « Quant à la présentation en deux séquences distinctes, elle suit seulement l’ordre dans lequel les documents ont été découverts au Ministère de la Guerre, et ne prouve rien quant aux liens entre les deux ensembles. »
– Cette affirmation est comparable à celle soulevée au point précédent. Que vous permet d’affirmer cela ? Reprenons Targe. Présentant le premier ensemble, les inventaires, il écrit (p. 78) : « Messieurs, je produirai à la Cour, mais je ne pourrai le faire qu’en Chambre du Conseil, tous ces dossiers secrets successifs » ; et p. 161, présentation du second ensemble : « Dans ma précédente déposition, j’ai énuméré à la Cour les répertoires successifs des pièces secrètes qui ont été établies depuis 1897. Nous allons trouver ici les rapports et notes qui ont été fournis au Ministre de la Guerre à des dates se rapprochant des principaux incidents de l’affaire : départ de Picquart, interpellation Castellin [sic], démarches Scheurer-Kestner, lecture par M. Cavaignac du faux henry à la tribune de la Chambre. »
La chose est claire, ne trouvez-vous pas ?
5° La question de l’écriture Du Paty sur les pièces du 18 et du 29 octobre. Vous dites : « Gonse utilise les mêmes phrases que du Paty, en les réécrivant légèrement. »
– C’est le contraire. Soyons précis : la note du 18 octobre, de Du Paty, n’est pas signée ; celle du 15, de Gonse, ne l’est pas plus ; celle du 29, de Du Paty, est signée Gonse (il s’agit d’une minute ; j’ai la copie transmise au ministre de la main de Gonse) ; celle du 29 novembre, de Gonse, est signée Boisdeffre. Certes et nous sommes d’accord, tout ce petit monde travaillait en bonne intelligence et Gonse, écrivant pour Boisdeffre la note du 29 reprenait purement et simplement son argumentaire autour des lettres « homoérotiques » déjà utilisé dans sa note du 15. Du Paty, lui, n’intervient qu’à deux reprises ici (il y a d’autres notes hors de propos ici – celle du 24 septembre, par exemple, sur « le poing levé » ; celle du 19 octobre sur « Brô » – mais qui viennent y ajouter). On faisait bien appel ici à Du Paty pour parler de ce qu’il savait pour en avoir été l’acteur : 24 septembre : sa conversation avec D le 31 décembre 94 ; 18 octobre : l’état des « renseignements obtenus antérieurement » ; 19 octobre : son « instruction » de 1894 ; 29 octobre : « poing levé » ; la reprise des aveux et du « faux Henry » est faite sur la base du rapport de Gonse en date du 15.
Mais ce n’est pas cela qui importe et dont je vous parle. Ce dont je vous parle c’est du problème que pose le fait de construire votre narration sur l’attribution à un auteur d’un document émanant d’un autre (votre livre p. 182-183) comme le fait (p. 186-187) de donner comme justification à une pièce (celle du 29 novembre) un commentaire établi 5 semaines plus tôt. Citant le bordereau du 29 novembre, vous écrivez : « Gonse justifiait en ces termes l’insertion etc. » et vous citez un passage de la note du 15 octobre… Je pense que d’un point de vue méthodologique cela n’est sans poser de problèmes et soulève quelques questions…
Maintenant venons-en à l’essentiel en notant au passage un petit fait intéressant et qui vient, je le crois, toujours dans le même ordre d’idées, soutenir ce que j’essaie de vous faire comprendre. Avez-vous remarqué que la note du 29 novembre, qui est la base de votre démonstration sur le dossier de fin 1897, n’est pas, pour rebondir sur votre objection précédemment vue, un document de la SS mais ressemble fort à ce que vous appelez un « document militaire », explication d’ailleurs du fait qu’elle soit signée Boisdeffre ? Elle est en effet sur papier à en-tête du « Ministère de la Guerre » : « ETAT-MAJOR DE L’ARMEE. / Cabinet / du / chef d’Etat-Major général / De l’ARMEE. »… question de définition du corpus et non de convenance personnelle ???
Je reprends donc.
Laissons de côté le dossier de 1894. Il est hors de propos ici et nous y reviendrons dans un topic à venir.
En 1896, dans le but de préparer l’interpellation Castelin, Gonse rédigea deux notes pour le ministre. Il n’y faisait alors que parler de la chose jugée et insister sur la régularité de la procédure de 1894. En 1897, les choses changèrent du tout au tout. Scheurer-Kestner se montrait menaçant, Picquart l’avait probablement renseigné et il fallait sauver Esterhazy pour protéger Mercier, Henry qui avait fait un faux témoignage en 1894 et la SS qui, collectivement, était engagée. Henry établi donc une note visant à montrer deux choses : la culpabilité de Dreyfus et l’authenticité des documents parvenus par la suite (dont son faux) qui la prouvaient. C’est cette note qui a disparu et que nous ne connaissons que par Marcel Thomas qui en donne une description en tous points semblables à celle du 29 novembre. Vers la même époque – et voici le 2e qui me permet d’arriver à 5 – un « premier rapport de 1897 », fut établi. N’en connaissant que ce qu’en dit Gonse dans sa note du 4 juillet, nous en ignorons tout ou presque. Nous savons juste qu’il était lui aussi articulé autour du « faux Henry » et comptait au minimum 6 pièces. C’est lui qui attribuait un n° 2 au « faux Henry », un 4 à la pièce « du petit poisson » et un 6 à celle connue sous le nom de « j’ai écrit deux fois à Rome ». Entre le 15 et le 20 octobre, Gonse rédigea une nouvelle note pour Billot. Gonse savait ne pas pouvoir compter sur le ministre et, sachant qu’il cherchait à se rencontrer avec Scheurer, son « vieil ami », qu’il tutoyait, devait craindre qu’il pût le convaincre de ce qu’était réellement la situation. Il fallait parer ce possible coup. Il portait donc à sa connaissance de nouvelles pièces et surtout y joignait deux notes complémentaires de DPC dont une poursuivait un tout autre but que de fortifier la culpabilité de Dreyfus ou donner au ministre des arguments à opposer à un Scheurer qui ne manquerait pas , une nouvelle fois, d’arguer de faux la pièce portant en toutes lettres le nom de Dreyfus. Il s’agit de la numéro 2 qui rappelait l’interrogatoire de 1894 de Dreyfus au cours duquel le capitaine avait déclaré reconnaître dans celle du bordereau celle de son camarade Brault [sic]. Que venait faire ici cette note ? Elle avait simplement pour but de préparer le ministre, sans avoir l’air d’y toucher, à la stratégie mise en place pour expliquer la ressemblance d’écriture entre celle Esterhazy et du bordereau et pour lesquels Gonse et consorts avaient inventé la fable du manuscrit Eupatoria. Et le 25, Esterhazy pouvait écrire à Billot et lui servir la fable Brô.
La rencontre de Billot et de Scheurer devait avoir lieu le 30. Gonse en avait été informé le 29. Il écrivit donc à son ministre une nouvelle note, préparée par Du Paty, qui avait pour but de renforcer les précédentes. Jusqu’à présent, Gonse et consorts n’avaient jamais donné la question des aveux que comme une indication et jamais comme une preuve. Pour la première fois c’est comme telle qu’elle était présentée. Et cela ne fut pas sans inutilité puisque la question des aveux, comme nous le révèle en effet Scheurer dans ses mémoires, sera en effet mise en avant par le ministre. L’affaire était close et les « conjurés » avaient mis dans leur poche le pauvre ministre. Toutefois, le mois suivant, Panizzardi crut utile de venir demander à témoigner. Pour contrer cela, Boisdeffre demanda à Gonse de faire une note. C’est la note du 29 novembre. Et pour la faire, pour disqualifier l’attaché militaire et renforcer la pièce où Dreyfus était nommé et qu’il arguait de faux, Gonse reprit le mystérieux bordereau établi par Henry le 1er octobre.
Voici précisément la totalité des documents que Targe pourra qualifier de « rapports et notes qui ont été fournis au Ministre de la Guerre à des dates se rapprochant des principaux incidents de l’affaire : départ de Picquart, interpellation Castellin [sic], démarches Scheurer-Kestner, lecture par M. Cavaignac du faux Henry à la tribune de la Chambre. » Pour ce faire Gonse et alii puisaient dans l’armoire de fer, dans les documents en vrac dont par Wattinne, suivant les besoins, les points à mettre en avant, les arguments prévus à réfuter et cela suivant le besoin du moment. Ces documents font bien état de l’existence de pièces secrètes mais ne peuvent être considérés comme des « traces » d’un dossier secret.
Mais ce dossier secret justement ?
Parallèlement à ce travail ponctuel, il était nécessaire de donner au dossier secret qui n’existait plus alors matériellement, je le crois, un peu de contenu. Gonse entreprit alors un premier classement en lui donnant un nom qui devait faire comprendre qu’avant cette date il n’avait jamais existé de dossier secret. En octobre 1897, il établit donc un « Bordereau des pièces secrètes établissant la culpabilité de Dreyfus en dehors de la procédure suivie devant le premier Conseil de Guerre du Gouvernement militaire de Paris » et dont nous ne connaissons que le peu que nous en dit Targe. En janvier suivant, il le reprit pour le compléter puis en mars en établit un nouveau, parallèle et complémentaire : « Bordereau des pièces de comparaison permettant d’établir l’authenticité et la provenance des documents diplomatiques relatifs à Dreyfus ». En avril, il reprit et compléta, à deux reprises celui de mars. Et il aboutit ainsi aux deux dossiers que découvrit Wattinne. Dans ces deux ensembles (notes ponctuelles et inventaires) étaient présentes les lettres « homoérotiques » et toujours comme pièces de comparaison, soutien au « faux Henry ».
Quant à savoir si elles furent dans le dossier de 1894, ce sera l’objet d’un autre topic.

Réponse de Pierre Gervais :
La réponse étant en deux parties, je ferai de même.
1) Les points soulevés. Il y en a deux principaux, qui tournent tous deux autour de la confusion entretenue entre deux types de pièces différents, les documents volés ou obtenus à l’extérieur du Ministère par la Section de statistiques, systématiquement baptisés « pièces secrètes » à l’époque, et les rapports, notes et témoignages interprétant ces documents ou y ajoutant des accusations nouvelles.
Point deuxième 3°: Vous refusez en bloc la distinction entre ces deux types de documents. C’est votre droit, mais cette distinction est pourtant parfaitement claire dans l’ensemble du dossier Dreyfus jusqu’en 1898 et à la grande opération Gonse-Wattinne de noyage de poisson.
Les rapports, inventaires, et notes complémentaires sont rédigés à l’Etat-Major, parfois sur papier à en-tête de l’Etat-Major ou d’un de ses bureaux (beaucoup plus rarement, à en-tête de la Section), et signés par un officier d’Etat-major dans leur version définitive, officier le plus souvent extérieur à la Section.
Les pièces secrètes proviennent de l’extérieur du Ministère, et pour cause, et sont transmises par la Section, avec des commentaires ou des traductions presque toujours sans en-tête.
Les pièces citées par Targe, comme les pièces de BB19 108, appartiennent à la première catégorie. Ce sont des rapports parfois accompagnés d’inventaires. Les dossiers secrets auxquels ces rapports font référence sont des ensembles de pièces secrètes, qui appartiennent à la deuxième catégorie. Des pièces de la première catégorie y sont jointes à partir de l’automne 1897, et de plus en plus ensuite, mais la structure principale de ces dossiers, et leur focale, restent concentrées sur les pièces secrètes.
La différence est éminemment claire: ces deux types de documents sont profondément différents, et perçus comme tels par les acteurs, et il est regrettable de les confondre, ce que nous ne faisons pour notre part jamais.
Point 4°: Ce mélange de niveaux vous empêche apparemment de comprendre l’ordre de présentation adopté par Targe. Cet ordre est parfaitement clair. Il suit l’ordre des dossiers. Ces dossiers se recoupent. Ils ne sont pas constitués par sujet, mais par provenance administrative. Que deux dossiers apparaissent à deux moment différents ne prouve absolument pas que leur contenu n’est pas lié. Dans le cas qui nous occupe, le contenu des deux dossiers est bien sûr lié, et, contrairement à ce que vous dites, fait des mêmes documents: des rapports et inventaires, et non des pièces secrètes.
Certains inventaires -appelés rapport- apparaissent p. 78, un autre, apparemment de même forme, apparaît dans les rapports cités 100 pages plus loin. L’explication se trouve probablement dans le mode de transmission : les inventaires de la page 78 sont liés aux rapports « officiels » conservés au Cabinet du Ministre, les pièces énumérées p. 161 sq. les brouillons de ces mêmes rapports, conservés à l’Etat-Major.
Quoiqu’il en soit, vos propres citations prouvent l’identité des deux séries de documents -à condition de ne pas tronquer la citation de la page 78. Voici la citation complète:
« Messieurs, je produirai à la Cour, mais je ne pourrai le faire qu’en Chambre du Conseil, tous ces dossiers secrets successifs. Leur force probante résulte de ce qu’ils sont écrits soit de la main du général Gonse, soit de la main du lieutenant-colonel du Paty de Clam, soit de celle du colonel Henry. Pour me conformer aux instructions qui m’ont été données, il m’est impossible de les lire en ce moment, mais je puis les analyser.
En analysant ces rapports successifs… »
Tous ces « dossiers secrets » sont « écrits de la main » de l’un ou l’autre des conjurés, et sont qualifiés de « rapports ». Il ne s’agit donc PAS d’ensembles de pièces secrètes. Nous ne savons pas s’il s’agit d’inventaires agrémentés d’observations, ou de rapports complets incluant des inventaires, mais en tout état de cause ces rapports appartiennent bien à la première catégorie de documents, ceux confectionnés à partir de 1897 à l’intérieur du Ministère de la Guerre.
Les « dossiers secrets » de la page 78 sq. sont donc de même origine que le bordereau de novembre 1897 appartenant à l’ensemble de documents cités 100 pages plus loin et conservés dans BB19 108 ; il ne s’agit pas, contrairement à ce que votre citation incomplète pourrait laisser croire, d’ensembles de pièces secrètes, mais bien de listes (avec ou sans rapports joints) de pièces secrètes.
Il n’y a pas plus de raison de forme que de fond de faire de ces « rapports », en réalité inventaires, cités p. 78 un ensemble séparé des notes et rapports (au moins un avec inventaire) cités p. 161, et vous ne pouvez pas en tirer argument, comme vous avez essayé de le faire, pour voir dans le deuxième ensemble de documents quelque chose d’accessoire ou de différent des « dossiers secrets » (en fait inventaires de dossiers secrets) évoqués dans le premier ensemble. Ce n’est d’ailleurs pas ce que Targe lui-même dit : il rapproche, logiquement, les deux ensembles, et implique que le second explique le premier.
Au passage, il est donc parfaitement normal, à partir du moment où le corpus est correctement compris, de trouver parmi les notes et les rapports de BB19 108 des pièces explicitement marquées comme « en provenance de l’Etat-Major ». La remarque que vous faites justifie pleinement notre description du corpus.
Trois points de détail:
Pour le 1°: nous disons: les deux séries de documents, l’une découverte par Wattinne, l’autre décrite par le bordereau de 1897 « peuvent être congruentes ». Vous expliquez qu’en écrivant cela, nous prouvons (ou cherchons à prouver) que les deux séries sont identiques. J’insiste: « peuvent être congruentes » n’est PAS équivalent à « sont identiques ». Et j’estime ne rien prouver du tout, sauf que le rapport Wattinne ne peut être invoqué pour invalider le bordereau de 1897.
Pour le 3°: j’ai mal interprété votre énumération, croyant que vous sépariez comme moi les pièces secrètes des autres. Désolé.
Pour le 5°: bravo pour avoir découvert que les notes signées par Gonse étaient rédigées par du Paty, mais cela ne vous autorise pas pour autant à affirmer que nous construisons notre narration « sur l’attribution à un auteur d’un document émanant d’un autre ».
C’est une accusation doublement sans fondement, puisque le document en question est rédigé par un auteur et repris puis signé par un autre (il y a donc deux auteurs, nous n’en citons qu’un), et puisque notre narration n’est en rien modifiée par l’introduction d’un deuxième auteur.
Et je vous rappelle que votre diagnostic est erronné sur la justification existant le 29 octobre (il s’agit de la note du 29 et non du 15) et pas le 29 novembre. Le même raisonnement est reproduit à l’identique dans les deux notes, les mêmes pièces secrètes, à peu près dans le même ordre, sont citées dans les deux notes, qui sont toutes deux signées et/ou rédigées par Gonse (et/ou du Paty -crédit P. Oriol).
Je me permets de me citer moi-même :
Au passage, la note du 29 novembre, contrairement à ce vous affirmez, contient la même justification de la présence des pièces intimes que celle que nous citons à partir de la note du 29 octobre. La note du 29 novembre précise que :
« Peut-être objecterait-on que les ambassades sont bien tenues et qu’au lieu de se laisser dérober des pièces de cette importance, elles ne manqueraient pas de les détruire.
La réponse est facile à faire, attendu que comme l’indique le bordereau ci-joint et les pièces y annexées, l’Etat-Major de l’armée possède, en abondance, des documents secrets provenant de la même source, par exemple :
a) des lettres de M(r) de Munster au Colonel de Sch…
b) des lettres d’un ordre tout-à-fait intime adressées également à ce dernier.
Ces pièces n’ont pu parvenir à l’Etat-Major de l’armée que par suite de négligences évidentes ; leur nature et leur contenu l’indiquent suffisamment. Elles étaient, du reste, souvent accompagnées de documents divers (notes, projets, fragments de rapports etc…) et de lettres insignifiantes. Beaucoup d’entre eux ont été, d’ailleurs, communiqués au ministère des affaires étrangères sans que leur valeur et leur authenticité aient jamais été contestées. »
Le passage, privé de son introduction et de sa conclusion dans votre citation, porte bien en réalité sur l’authentification des pièces, comme dans la note du 29 octobre, et non sur le seul cas Panizzardi.
L’affirmation selon laquelle la justification que nous analysons n’existe que dans une note et pas l’autre est donc inexacte.
Et je vous rappelle le passage que nous citons dans notre livre :
On voudra peut-être rejeter [sic pour suspecter] l’authenticité des documents (correspondance de P… avec S…), dont il vient d’être question ? Ce serait vraiment bien difficile, attendu que le nombre des documents similaires, obtenus de la même façon, que nous possédons est tellement important et leur nature est si variée que le doute est impossible. Il en existe même qui ont une allure tellement intime et les personnes qu’ils concernent ont un intérêt tellement évident à leur conserver le caractère secret, que le seul fait de leur remise au Service prouve surabondamment leur authenticité et, par conséquent, celle de tous les documents provenant de la même source, parmi lesquels figurent ceux cités dans la présente note.
Il n’y a donc pas le moindre problème pour utiliser la formulation du 29 octobre à l’appui du dossier du 29 novembre, pour la bonne raison que cette formulation, contrairement à ce que vous persistez à affirmer, existe avec un contenu quasi identique dans les deux documents, qui ne peuvent de plus en aucun cas être disjoints ; ils appartiennent au même ensemble documentaire, contiennent des passages recopiés de l’un à l’autre, listent le même ensemble de pièces secrètes et sont du même groupe d’auteurs.
(et aussi je ne pense pas que du Paty réécrive Gonse, mais là il s’agit sans doute d’une erreur de rédaction de votre part, j’imagine).
2) Quant à votre deuxième partie, elle démontre qu’il y a effectivement une profonde différence de méthode entre nous. Vous proposez une narration, rédigée dans un style affirmatif qui laisse peu de place au doute. Vous ne donnez aucune référence d’archive. Or à nos yeux une narration n’est pas une analyse, et une affirmation n’est pas une preuve. Donc, dans l’ordre:
– sur quels documents vous appuyez-vous pour affirmer que Gonse rédigea seulement deux notes en 1896, et n’y inclut que l’autorité de la chose jugée? Pouvez-vous fournir la référence pour me permettre de lire les copies de ces notes, que pour ma part je n’ai jamais lues? Quelle preuve avez-vous que non seulement le Faux Henry, mais aussi les pièces l’accompagnant, pièces « intimes » comprises, n’ont pas été montrées à Billot dès l’automne 1896?
Notez qu’il est fort possible que vous ayez raison, de mon point de vue, c’est une description plausible. Encore faut-il l’appuyer sur quelque chose.
– Pour quel motif vous abstenez-vous de donner un inventaire complet des pièces secrètes citées dans la note du 15-20 octobre, comme vous l’appelez? Et pourquoi ne discutez-vous pas les similitudes et les différences entre cet inventaire et celui dont nous disposons pour la communication du 29 novembre?
– La question des aveux n’est que l’un des éléments de la note du 29 octobre. Le Faux Henry est également utilisé dans cette note. Pourquoi ne l’évoquez-vous pas? A partir de quelles sources pouvez-vous affirmer que la note du 29 octobre n’a pas été accompagnée des mêmes documents que la note du 29 novembre, le contenu des deux notes se recoupant entièrement en ce qui concerne le Faux Henry?
– Plus généralement, pourquoi affirmez-vous qu’il s’agit d’interventions indépendantes les unes des autres, alors que les pièces secrètes utilisées, et la façon dont elles sont utilisées, sont les mêmes? A supposer que vous souhaitiez continuer à soutenir la thèse d’un dossier secret à géométrie variable, vous ne pouvez le faire qu’en démontrant que ces trois dossiers sont significativement différents, ce qui implique de les analyser. J’attends votre démonstration.
– Qu’est-ce qui vous permet d’ignorer les multiples références dans les sources à UN dossier secret, numéroté et ordonné, et d’affirmer que les documents utilisés dans ces différentes notes sont puisés « dans l’armoire de fer, dans les documents en vrac »? C’est une affirmation tout-à-fait extraordinaire au vu des documents dont nous disposons. Rien n’indique que ces documents sont en vrac, plusieurs mentions sont faites d’un dossier secret ordonné et numéroté, dont le contenu se retrouve de pièces en pièces.
– Et par quelle opération arrivez-vous à la conclusion que le dossier secret à l’automne 1897 « n’existait plus alors matériellement » alors que nous disposons de pièces qui le citent, qui en décrivent le contenu, d’un bordereau y faisant explicitement référence, et de traces d’inventaires de cette époque dont Targe nous dit qu’ils en contenaient un état?
– Votre narration passe entièrement sous silence la présence avérée dans le dossier des pièces sexuelles et homosexuelles, et leur utilisation tout aussi avérée le 29 novembre. Vous ne discutez nulle part les références récurrentes à des « pièces intimes ».
Mon principal problème est le suivant : vous traitez en une ligne le bordereau du 29 novembre, qui est l’unique pièce que nous ayons conservée énumérant de manière méthodique un état du dossier secret. Vous omettez de comparer et de confronter, comme il est d’usage, les différentes sources dont nous disposons, et sélectionnez dans chacune d’entre elles la partie qui correspond à votre narration. Vous ne pouvez pas défendre une thèse aussi exotique que la disparition temporaire de tout dossier secret structuré sans expliquer pourquoi vous laissez de côté le bordereau, et en quoi les sources conservées appuient cette même thèse.
Enfin, si rien dans vos hypothèses sur les motivations derrière les différents rapports ne me choque, votre ton de certitude en revanche me gêne. Il est plausible en effet, par exemple, que la note du 29 octobre ait été rédigée pour « styler » le Ministre avant son rendez-vous du 30, mais pouvez-vous le prouver? Gonse et de Boisdeffre auraient pu évoquer oralement les aveux avec Billot sans aller jusqu’à laisser de trace écrite. Et Targe ne fait pas mention d’une note officielle à cette date en plus du premier rapport, qui semble dater plutôt de la mi-octobre, et qui est beaucoup plus complet ; l’intérêt de redonner 14 jours plus tard une version considérablement plus réduite du même raisonnement m’échappe.
Là, il s’agit moins d’une question de fond que de forme ; il me semble qu’il n’est pas aussi facile qu’il devrait l’être de distinguer dans ce que vous dites ce qui relève de l’hypothèse, ou d’une certitude étayée par les sources.
Mais merci pour conclure de confirmer ce que nous disions depuis le début ; les pièces homoérotiques étaient bien présentes dans le dossier, certainement à partir de 1897, et ont été utilisées en tant que telles certainement à partir de 1897 également. Je n’ai pas saisi quelle explication vous donniez de cette utilisation, ou pour le dire autrement en quoi au juste elles « soutenaient » le Faux Henry . Mais j’attends votre prochain post.
Pierre Gervais

Ma réponse :
1° Sur quels documents vous appuyez-vous pour affirmer que Gonse rédigea seulement deux notes en 1896, et n’y inclut que l’autorité de la chose jugée? Pouvez-vous fournir la référence pour me permettre de lire les copies de ces notes, que pour ma part je n’ai jamais lues? Quelle preuve avez-vous que non seulement le Faux Henry, mais aussi les pièces l’accompagnant, pièces « intimes » comprises, n’ont pas été montrées à Billot dès l’automne 1896?
– Je n’avais pas le temps de sourcer et je pensais que vous les connaissiez (vous m’étonnez). Ils ont été publiés dans l’enquête de la 2nde révision : « Note » du 29 octobre et « Note » du 3 novembre 1896 de Gonse à Billot publiées dans Enquête t. III, p. 485-487.
2° Pour quel motif vous abstenez-vous de donner un inventaire complet des pièces secrètes citées dans la note du 15-20 octobre, comme vous l’appelez?
– Parce que je l’ai fait dans un précédent post. Je le remets ici : « la note du 15-20 octobre ne faisait allusion à la question. Dans cette note, Gonse mentionnait, en plus des deux « notes complémntaires » de Du Paty, jointes, en tout et pour tout 9 pièces : 1° la lettre de décembre 1895 relative à la minute Bayle ; 2° la lettre du 1er mars 1895 de Münster à Schwartzkoppen, relative à la bonne gestion de l’affaire Dreyfus ; 3° le « faux Henry » ; 4° la pièce « du petit poisson » ; 5° celle de « j’ai écrit deux fois à Rome » (l’une et l’autre considérées comme des illustrations du « faux Henry ») ; 6° la conversation de Dreyfus avec Du Paty sur le poing levé ; 7° son entretien avec Lebrun Renaud ; 8° un extrait de la lettre d’Alfred à Mathieu Dreyfus du 7 juillet 1897 ; 9° le faux Weyler. »
3a° La question des aveux n’est que l’un des éléments de la note du 29 octobre. Le Faux Henry est également utilisé dans cette note. Pourquoi ne l’évoquez-vous pas?
– Parce que je l’ai fait dans deux posts différents et que je ne peux pas tout répéter tout le temps. En plus c’était là hors de propos. J’y expliquai la raison de cette note : introduire les aveux comme des aveux et donc une preuve et non plus, comme dans les notes précédentes, une simple indication…
3b° A partir de quelles sources pouvez-vous affirmer que la note du 29 octobre n’a pas été accompagnée des mêmes documents que la note du 29 novembre, le contenu des deux notes se recoupant entièrement en ce qui concerne le Faux Henry ?
– Par une recherche aux AN et la lecture de l’enquête (vous m’étonnez…). AN BB19 108. Je vous mets à la suite le bordereau.
4° Plus généralement, pourquoi affirmez-vous qu’il s’agit d’interventions indépendantes les unes des autres, alors que les pièces secrètes utilisées, et la façon dont elles sont utilisées, sont les mêmes? A supposer que vous souhaitiez continuer à soutenir la thèse d’un dossier secret à géométrie variable, vous ne pouvez le faire qu’en démontrant que ces trois dossiers sont significativement différents, ce qui implique de les analyser. J’attends votre démonstration.
– Parce qu’elles répondent à un besoin du moment comme j’essaye de vous l’expliquer à travers ma petite narration et comme Targe nous l’indiquait en 1904. Et pour vous en dire plus, il faudra attendre septembre et la parution de mon bouquin qui l’explique. Ici ce serait trop long… Mais cette différence apparaît déjà dans ce qu’indique le bordereau du 29 octobre produit juste au-dessus.
5° Qu’est-ce qui vous permet d’ignorer les multiples références dans les sources à UN dossier secret, numéroté et ordonné, et d’affirmer que les documents utilisés dans ces différentes notes sont puisés « dans l’armoire de fer, dans les documents en vrac »? C’est une affirmation tout-à-fait extraordinaire au vu des documents dont nous disposons. Rien n’indique que ces documents sont en vrac, plusieurs mentions sont faites d’un dossier secret ordonné et numéroté, dont le contenu se retrouve de pièces en pièces.
– Je cite Wattine, c’est tout. Mais j’ai déjà donné cette citation. Je vous la remets (je n’ai pas ma toute doc ici et vous invite donc à aller chercher la citation complète). Il parle d’une « masse » de documents « mal classés », « remplissa[n]t deux meubles », sans « classement ni inventaire méthodique », « en vrac, en tas, simplement classés, plus ou moins bien même, par année » (déposition Wattinne dans ibid., t. II, p. 588).
Et j’y ajoute Ducassé qui témoigne des « négligences […] coupables » dans « la conservation des pièces qui étaient relatives au procès Dreyfus » (ibid., p. 341).
6° Et par quelle opération arrivez-vous à la conclusion que le dossier secret à l’automne 1897 « n’existait plus alors matériellement » alors que nous disposons de pièces qui le citent, qui en décrivent le contenu, d’un bordereau y faisant explicitement référence, et de traces d’inventaires de cette époque dont Targe nous dit qu’ils en contenaient un état ?
– Une opération qui se nomme la lecture. Je dis sur la base de Targe que le premier inventaire est d’octobre 1897. Et que s’il y a premier inventaire c’est qu’avant il n’y a rien. Il y a un dossier en 1894, conservé jusqu’en 1896 (Picquart) et sur l’existence duquel nous ne savons plus rien avant le premier inventaire évoqué par Targe en cette fameuse p. 78.
Sinon je ne dis pas que « que le dossier secret à l’automne 1897 « n’existait plus alors matériellement » » mais justement qu’il se remit à exister en octobre 1897. Je me cite : « il était nécessaire de donner au dossier secret qui n’existait plus alors matériellement, je le crois, un peu de contenu. Gonse entreprit alors un premier classement en lui donnant un nom qui devait faire comprendre qu’avant cette date il n’avait jamais existé de dossier secret. En octobre 1897, il établit donc un « Bordereau etc. »
Sinon le bordereau de 1897, je m’y obstine, ne livre pas un inventaire du dossier secret mais à rassemblement de pièces, pour le moment, visant à servir le dessin de contrer Panizzardi etc. Et la meilleure preuve c’est la différence que vous venez de découvrir entre le bordereau du 29 octobre et celui du 29 novembre.
6° Votre narration passe entièrement sous silence la présence avérée dans le dossier des pièces sexuelles et homosexuelles, et leur utilisation tout aussi avérée le 29 novembre. Vous ne discutez nulle part les références récurrentes à des « pièces intimes ».
– Parce que je l’ai fait dans le post qui ouvre ce topic où j’expliquais qu’à mon sens ces pièces ne venaient qu’en renfort pour indiquer l’authenticité du « faux Henry ».
Et quelques réponses aux remarques qui suivent :
7° Mon principal problème est le suivant : vous traitez en une ligne le bordereau du 29 novembre, qui est l’unique pièce que nous ayons conservée énumérant de manière méthodique un état du dossier secret.
– Je l’avais fait longuement dans mon premier post. Et vous savez maintenant que nous connaissons au moins celui du 29 octobre.
8° Vous omettez de comparer et de confronter, comme il est d’usage, les différentes sources dont nous disposons, et sélectionnez dans chacune d’entre elles la partie qui correspond à votre narration.
– Non, je vous l’explique mais je ne peux reproduire ici une partie qui représente près de 100 pages (chiffre estimé) de mon bouquin.
9 ° Vous ne pouvez pas défendre une thèse aussi exotique que la disparition temporaire de tout dossier secret structuré sans expliquer pourquoi vous laissez de côté le bordereau, et en quoi les sources conservées appuient cette même thèse.
– Je passe sur l’exotique. Là nous tournons en rond.
Pour le reste, je ne laisse pas de côté le bordereau je lui accorde l’importance qui me semble être la sienne et que je vous ai exposé dans ma petite narration.
10° Enfin, si rien dans vos hypothèses sur les motivations derrière les différents rapports ne me choque, votre ton de certitude en revanche me gêne.
– Idem 8.
11° Il est plausible en effet, par exemple, que la note du 29 octobre ait été rédigée pour « styler » le Ministre avant son rendez-vous du 30, mais pouvez-vous le prouver? Gonse et de Boisdeffre auraient pu évoquer oralement les aveux avec Billot sans aller jusqu’à laisser de trace écrite. Et Targe ne fait pas mention d’une note officielle à cette date en plus du premier rapport, qui semble dater plutôt de la mi-octobre, et qui est beaucoup plus complet ; l’intérêt de redonner 14 jours plus tard une version considérablement plus réduite du même raisonnement m’échappe.
– Parce que vous me lisez mal. Billot reçut Scheurer le 30 (voir ses mémoires que je n’ai pas sous la main). Et le 29 il lui transmet sa note. Et bien sûr que cette note est mentionnée par Targe. C’est celle du 29 octobre (la veille du 30 ; je n’ai jamais parlé d’une note le 30). Et s’il redonne une nouvelle note, non pas 14 jours (???) plus tard mais 4 (la rédaction de la note précédente du 15 n’a pu être finie avant le 20), c’est pour ajouter, compléter. Et ce qu’il complète c’est la question des aveux. Il suffit de comparer les bordereaux comme vous m’y invitez. Et je ne fais que ça… Et je le fais d’autant plus aisément que je connais celui du 29 novembre mais aussi celui du 29 octobre que vous connaissez depuis 5 minutes. Et je vous reparlerai de cet autre bordereau. Il en existe un seconde version de la main de Gonse (ainsi que je l’évoquais dans mon précédent post) qui n’est pas sans intérêt.
12° Là, il s’agit moins d’une question de fond que de forme ; il me semble qu’il n’est pas aussi facile qu’il devrait l’être de distinguer dans ce que vous dites ce qui relève de l’hypothèse, ou d’une certitude étayée par les sources.
– Tout est sourcé, vous pensez bien et il suffit de lire mes quelques ouvrages pour voir que je frise à cet égard le pathologique. Nous discutons, ici, sur internet… Je n’écris pas un livre ou un article.
13° Mais merci pour conclure de confirmer ce que nous disions depuis le début ; les pièces homoérotiques étaient bien présentes dans le dossier, certainement à partir de 1897, et ont été utilisées en tant que telles certainement à partir de 1897 également. Je n’ai pas saisi quelle explication vous donniez de cette utilisation, ou pour le dire autrement en quoi au juste elles « soutenaient » le Faux Henry .
– Dois-je vous remettre mon premier post ? Je veux bien discuter avec vous, c’est récréatif, mais il faut que vous me lisiez vraiment. On n’y arrivera pas, sans cela.
Maintenant je comprends nos difficultés. Vous ne connaissez pas toutes les pièces conservées dans le BB19 108 et vous construisez sur un corpus incomplet. De plus, il vous manque des éléments d’information. Il y a plus que le BB19 108. Le fonds de la Cour de cass couvre les cotes : BB19 68 à 191… Je vous engage vivement à tout voir. Les contenus des dossiers ont migré avec le temps et ne sont pas tous où on les attend. Et je vous invite aussi à vous renseigner plus sur le contexte. Cela vous permettra de ne pas prendre les documents in abstracto et de les replacer dans les événements auxquels il se rapportent. Un peu comme pour l’histoire de la note Cuignet au sujet de la lettre Davignon, vous vous souvenez ? Quand on sait à quel moment elle est écrite, et ce à quoi elle répond, on comprend pourquoi Cuignet mentait délibérément quand il affirmait avoir introduit lui-même la lettre en question dans le dossier…

Pierre Gervais :
Une question mal posée:
3°b Oups. Note du 15 octobre et non du 29, et j’aurais dû faire deux questions différentes. Ma question portait sur une communication officieuse possible, puisque toutes les pièces secrètes étaient nommées. Je supposais que vous alliez m’oppposer l’indication « 3 pièces annexées » et la publication de la note en 1904, ce qui m’aurait conduit à vous faire remarquer que vous accordiez bien à ces pièces un statut d' »inventaire » au sens de Targe. Passons, c’était une discussion trop compliquée, je la retire.
Par ailleurs, je suis d’autant plus au courant des différences entre ces différentes notes, y compris le contenu du bordereau du 29 octobre, que c’est sur ces différences que j’ai construit le tableau de comparaison fourni plus haut, qui inclut les 3 pièces dudit bordereau. Merci pour la photo, mais elle ne m’apprend rien.
Les autres questions restent:
1° Merci pour la référence, mais vous ne répondez pas à la question : il peut y avoir eu d’autres communications.
2° Référer à un post précédent ne me permet pas de comprendre comment la liste du 15 octobre peut s’insérer dans votre raisonnement. Je ne doute pas que vous connaissez cette liste, je me demande seulement ce que vous en faites.
3°a De même. Et ce n’est nullement hors de propos: je ne vois pas qeulle indication vous permet de privilégier une partie de la note du 29 octobre plutôt qu’une autre, et d’affirmer que la note est là uniquement pour introduire une nouvelle version de la fable des aveux.
4° C’est toute la question : des besoins différents n’impliquent pas des dossiers différents. Et la « différence » que vous invoquez n’en est pas une, cf. mon tableau, le contenu du 29 octobre étant inclus dans les notes des 15 octobre et 29 novembre. J’attendrai le livre, donc.
5° Je vous rappelle que Wattine a bien trouvé en arrivant un dossier secret constitué et défini. L’amas dont il parle, c’est l’amas de documents extérieurs au dossier secret ; la citation que vous utilisez ne s’applique pas au dossier secret. Rien n’indique non plus que Ducassé fait référence au dossier secret en particulier, et à vrai dire il ne précise pas en quoi consistaient ces négligences, qui pouvaient aussi être des dissimulations.
6° Targe parle du premier « rapport ». Même s’il veut dire « inventaire officiel », et même si l’on exclut le bordereau du 29 novembre au motif qu’il n’est pas cité comme « rapport », Targe ne dit nulle part qu’il n’y a pas de dossier secret auparavant, et je ne vois rien qui autorise à le supposer. Et vous omettez de prendre en compte les numérotations et références du bordereau du 29 novembre comme de la note du 4 juillet 1898.
7° Cf. 2° et 3°a. Il s’agit de savoir comment tout cela s’insère dans votre analyse. Cf. aussi le tableau de comparaison. Mais bon, j’attendrai.
8° De même, j’attendrai.
9° Cf. mes autres remarques.
10° Idem.
11° Vous ne répondez pas à la première partie de la question, la plus importante. Et encore une fois, si vous avez regardé le tableau de comparaison fourni, je ne comprends pas comment vous pouvez imaginer que je ne connaissais pas le contenu du bordereau du 29 octobre. En laissant de côté ce tableau, votre erreur est naturelle, j’ai mal rédigé ma question là-dessus, cf. plus haut. Quant au fait que Targe en parle, oui, mais justement dans la partie « officieuse » dont vous veniez de m’expliquer qu’ils ne constituaient pas des états du dossier secret… D’où ma deuxième question, portant sur le statut de ce rapport. Mais peu importe.
12° J’attendrai le livre, donc.
13° Je vous cite:
Dans ces deux ensembles (notes ponctuelles et inventaires) étaient présentes les lettres « homoérotiques » et toujours comme pièces de comparaison, soutien au « faux Henry ».
C’est ce que vous avez écrit. Je vous ai lu. Vous me dites que ça ne veut pas dire ce que j’y ai lu, et que je répète:
les pièces homoérotiques étaient bien présentes dans le dossier, certainement à partir de 1897, et ont été utilisées en tant que telles certainement à partir de 1897 également. Je n’ai pas saisi quelle explication vous donniez de cette utilisation, ou pour le dire autrement en quoi au juste elles « soutenaient » le Faux Henry.
J’avoue que je ne comprends pas bien la nuance.
En conclusion, certes, nous sommes loin d’avoir tout dépouillé sur la Cour de Cassation (même si nos connaissances ne se limitent pas à BB19 108…), c’est incontestablement la suite du programme, là vous avez raison. Mais je n’ai rien vu pour l’instant qui me fasse changer d’avis, et vous ne fournissez pas de nouvelle source pour cette période, pour l’instant du moins.
Il me semble pour ma part que vous choisissez une des 3 notes, celle du 29 octobre, et la privilégiez au détriment des deux autres, et en particulier de celle du 29 novembre et du bordereau qui l’accompagne. Le vrai sens de votre analyse est celui-ci:
Sinon le bordereau de 1897, je m’y obstine, ne livre pas un inventaire du dossier secret mais à rassemblement de pièces, pour le moment, visant à servir le dessin de contrer Panizzardi etc. Et la meilleure preuve c’est la différence que vous venez de découvrir entre le bordereau du 29 octobre et celui du 29 novembre.
La note du 15-20 octobre (j’adopte votre notation pour éviter tout malentendu) me semble être un problème pour votre thèse : elle contient la même chose que la note du 29 novembre et le bordereau du 30 novembre en terme de pièces secrètes, elle se trouve dans le même paquet, et a les mêmes implications. Mais à partir du moment où vous rejetez l’idée selon laquelle la conjonction de plusieurs sources allant dans le même sens constitue une présomption, sinon une preuve, et doit servir de base au raisonnement, il est évident que je ne vous convaincrai pas (même si, de mon point de vue, cette conjonction est confirmée par le contexte —que je connais— et n’est infirmée par aucun autre document que je connaisse). Et je note quand même que même la version la plus courte, celle du 29 octobre, parle des pièces intimes.
Mais bon, j’ai compris, je crois: vous ne voulez pas connecter entre elles ces pièces, vous estimez qu’elles sont des bribes d’un ensemble plus vaste. Dont acte, et j’attends de lire votre raisonnement étayé là-dessus.
Pierre Gervais

Ma réponse :
La fin de votre dernier met fin, je crois, à la discussion. Vous avez en effet compris ce que je dis depuis le premier post. Je connecte ces pièces mais pas comme des versions successives du dossier secret comme des pièces qui vinrent se succéder, au fil des événements et suivant les besoins, pour édifier le timide et peu fiable Billot (j’expliquerai par la suite). Bien sûr ces pièces, mises en avant dans les différents rapports, sont des pièces secrètes. J’en suis sûr comme vous l’êtes. Mais elles furent sélectionnées, rassemblées, de manière différente, en fonction de ce qu’il y avait à dire au ministre, à lui montrer, à lui faire comprendre. En aucun cas, je le crois, il n’était question là de faire un état du dossier secret qui ne sera établi pour la première fois, selon ce que je propose, que dans le premier inventaire perdu cité par Targe. C’est pour dire cela que j’avais ouvert ce post, tentant de montrer que vous faisiez une confusion entre deux types de documents. Nous travaillons tous les quatre (puisque vous êtes trois) sur les sources mais je pense que si le faire, si les croiser est la base même de notre activité, il faut que nous le fassions en distinguant dans ces sources ce qu’elles sont, à quoi elles se rattachent ce qui permet de les regrouper ou ce qui fait qu’il faut les considérer comme appartenant à des ensembles différents.
Cela je l’ai fait, quand j’ai commencé à travailler sur le BB19, il y a quelques morts d’évêques, comme l’a fait Targe. N’oublions pas que quand il commença son enquête il n’existait plus de dossier secret. André, dans ses mémoires nous le dit : « au lendemain du jugement de Rennes toutes les pièces constituant les divers dossiers avaient été restituées à leurs “ports d’origine”, les divers bureaux de l’état-major, et notamment à la section de statistique » (NB comme je vais reprendre ici ma proposition en la détaillant plus, je ne sourcerai pas systématiquement ; le texte en deviendrait illisible et je n’en ai pas le temps. Quoi qu’il en soit p. 244 ici). Et Targe nous le confirme dans sa deuxième déposition de 1904 : « Ces dossiers avaient été, aussitôt après le prononcé du jugement de Rennes, dispersés, avec une hâte peut-être exagérée, dans toutes les directions » (t. I, p. 73). Targe eut donc a essayer de retrouver ce qu’avaient été « les dossiers pouvant se rapporter à l’affaire Dreyfus et aux affaires connexes » : « le travail de reconstitution était assez difficile », ajoutera-t-il… Concernant le seul dossier secret, il expliquera qu’il avait pu retrouver le Wattinne mais pas le commentaire (p. 77) et il citait ensuite, pour expliquer ce qu’était ce dossier secret « et dans quelles conditions il a été constitué » ce que Gonse avait dit à Rennes relativement aux « trois ou quatre, peut-être cinq ou six » qu’il avait constitués (p. 78). Et il donnait à la suite « tous ces dossiers successifs », la citation que je vous ai donnée plusieurs fois (p. 78-80). Ces 6 inventaires sont donc pour lui, comme pour moi, le dossier secret à travers tous ses états, à l’exception bien sûr du premier de 1894… Il donnait ensuite, dans cette déposition et dans la suivante, les dossiers qu’il avait reconstitués sur les affaires Esterhazy, DPC, Picquart, Cuignet, Henry, puis ceux de l’affaire Dreyfus. Pour ce dernier, il listait un certain nombre de sous-dossiers – par lui constitués pendant son travail de « restitution » -, sur des questions diverses liées bien sûr à l’Affaire. Et c’est dans cette énumération qu’il donnait les rapports, notes et bordereaux qui nous opposent. Je cite une nouvelle fois : « Dans ma précédente déposition, j’ai énuméré à la Cour les répertoires successifs des pièces secrètes qui ont été établies depuis 1897. Nous allons trouver ici les rapports et notes qui ont été fournis au Ministre de la Guerre à des dates se rapprochant des principaux incidents de l’affaire : départ de Picquart, interpellation Castellin [sic], démarches Scheurer-Kestner, lecture par M. Cavaignac du faux henry à la tribune de la Chambre. » (p. 161) Il citait la note du 29 octobre 96, celle du 3 novembre de la même année, celle du 3 décembre 1897 de DPC, la note du 6 de Gonse sur les souvenirs de Mercier, une consultation de Nivard, une autre du Garde des Sceaux de novembre 1897, une lettre de Davignon à Gonse, le rapport du 15 octobre, la note de DPC du 18 octobre, celle du 29 octobre et celle du 4 juillet de Gonse à Cavaignac. On voit bien ici que données ainsi, avec les autres d’un autre ordre qu’il y introduit, ces notes sont bien considérées par Targe comme des « rapports et notes qui ont été fournis au Ministre de la Guerre à des dates se rapprochant des principaux incidents de l’affaire Dreyfus » et pas comme des tentatives d’inventaires du dossier secret. Des notes pour quoi faire ? Targe nous le dit : « Messieurs, en 1897, le général Billot certainement a eu des doutes sur la légalité de la condamnation de 1894. Je vous ai montré comment les militaires cherchaient à le rassurer. » (p. 162-163). Cette citation apparaît avant la présentation de la note Nivard et après la note du 6. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle ne se rapporte qu’aux pièces qui la précèdent. En effet, introduisant le rapport du 15 octobre, il note qu’elle a « pour but de toujours de prouver la culpabilité de Dreyfus » et bien sûr à Billot, son destinataire.
Et ne nous trompons pas sur ce que dit Targe à la suite : « le complément naturel des rapports qu[‘il] vien[t] de lire » est le rapport Gonse-Wattinne. Ce disant, premier point, il ne rattache pas le Wattinne au dossier secret mais à Billot. On se souvient en effet que le ministre qui savait qu’il ne passerait pas les élections avait demandé à Boisdeffre, quelques jours avant le premier tour, de « faire un classement, plus méthodique et plus rationnel, de toutes les pièces concernant l’affaire Dreyfus » (déposition Boisdeffre à l’occasion de la première révision dans La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. I, p. 557. Voir aussi les dépositions Gonse dans ibid., p. 561 et à l’occasion de la seconde révision dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 300-301). Et s’il distingue en effet les inventaires de Gonse (octobre 1897-avril 1898) et Cuignet du Wattine, c’est, second point, parce qu’il ne le présentait pas à travers sa seconde partie, « inventaire de toutes les pièces du dossier secret », mais à travers sa première partie, le rapport de 32 pages.
Cela posé, venons-en à l’histoire de ces pièces en essayant d’être un peu plus complet que je ne l’ai été. Je ne sourcerai encore qu’au minimum pour les mêmes raisons.
Si rapidement, à partir de la révélation par Picquart de ce qu’il avait découvert, les Boisdeffre, Gonse, Henry, Lauth, Valdant, Iunck firent front commun contre le renégat, Billot demeurait extérieur et il n’était pas possible de le faire entrer dans une entente visant à préserver Mercier, le faux témoignage d’Henry et la responsabilité de la SS. Nous savons grâce à un inédit, les souvenirs de Bertin-Mourot, de quand date son « revirement ». Fin novembre 1897, il lui confia : « Je passe en ce moment des heures cruelles, des nuits sans sommeil. Mais cette nuit ma décision a été prise. Ayant à choisir entre la Justice et l’intérêt supérieur de l’État, j’ai obéi à l’intérêt supérieur de l’État. » Avant cela, donc, rien n’était fait. Et le problème que posait Billot était qu’il était un intime de Scheurer, qu’ils se tutoyaient – ce qui n’est pas sans signification à l’époque -, et que tous savaient que le courage n’était pas la première de ses qualités. Il fallait donc le neutraliser et pour le neutraliser l’édifier. En 96, quand Picquart vint troubler la fête, il n’y avait pas de problème. Picquart, envoyé en Tunisie, ne parlerait pas. Avant l’interpellation Castelin, inquiétante toutefois puisque l’impayable Guénée avait présenté le député comme « inféodé aux Dreyfus », il suffisait d’affirmer la légalité du jugement, justifier le huis clos etc. Tout ce que vous trouvez dans les rapports de 1896 dont j’ai précédemment parlé. Mais en octobre 1897, tout était différent. Scheurer avait fait savoir depuis juillet quelle était sa conviction. La presse commença à en parler de plus en plus. Et si Scheurer parlait à Billot et arrivait à le convaincre ? C’est sans doute à ce moment qu’il corsèrent le dossier (le grattage du « P m’a porté » et des registres de comptabilité des fonds secrets pour enlever toute trace de Valcarlos) et, là sans aucun doute, qu’ils se débarrassèrent de Lajoux et demandèrent à Gribelin de faire sa note sur la minute Bayle. C’est à ce moment aussi qu’Henry fit sa note, disparue et dont j’ai plusieurs fois parlé, et qui pour la première fois listait à l’attention du ministre quelques preuves de la culpabilité en joignant un choix de pièces la prouvant.
Gonse et consorts ne pouvaient ignorer que Billot cherchait à voir son ami. Le 19 septembre, Billot avait envoyé Bertin-Mourot à Scheurer et le 16 octobre, Bertin l’avait rencontré. Il avait été convenu lors de cette rencontre que sous peu Scheurer irait lui rendre visite. Billot le jour où Bertin faisait la communication de son ministre vit Gonse et lui dit « de prendre l’affaire en mains (instruction Tavernier DPC). C’est après cela que Gonse vint chercher DPC et lui demanda ce qu’on sait (en partie ; on a dit bcp d’erreurs à ce sujet) pour sauver Esterhazy. Mais le ministre ? Pour l’édifier, Gonse fit une nouvelle note, celle du 15 qu’il écrivit jusqu’au 20 (présence des notes de DPC du 18 et du 19 et de l’attestation de Lebrun Renaud qui contrairement à ce que dit Targe est bien (pour sa première partie tout au moins) du 20. 9 pièces y étaient listées et jointes deux notes complémentaires. Pourquoi ces notes ? La seconde surtout, celle du 19, était d’importance. Du Paty y racontait en effet l’épisode de son enquête de 1894 et ce moment particulier où Dreyfus lui avait dit reconnaître dans l’écriture du bordereau celle de son camarade Brault [[i]sic[i]]. Pourquoi cela ? Pour préparer Billot aussi à une lettre qu’il recevrait bientôt d’Esterhazy, et dans laquelle le uhlan lui parlerait du manuscrit autrefois prêté et qui pouvait expliquer pourquoi l’écriture du bordereau ressemblait autant à la sienne. Cette fois, pour cette nouvelle note, aucune pièce n’avait été sortie de l’armoire et transmise. La note et ses 2 compléments pouvait suffire. Seulement, le 20 Billot écrivit à SK pour lui fixer rdv le lendemain. Dans cette perspective, et en complément à la précédente envoyée quatre jours plus tôt, Gonse demanda à DPC d’en faire une autre – celle du 29 octobre – qui rappelait le faux Henry, parlait de son entrevue avec D du 31 12 94 et des paroles de D à Lebrun Renaud. 3 documents qui étaient joints en copies. Cette nouvelle note était pour ainsi dire un repentir. Il est clair que Gonse, sans doute aidé par DPC, venait de comprendre l’importance des aveux. Dans celle du 15, il avait évoqué les aveux mais pas comme des aveux, comme un preuve des mensonges de Dreyfus. Il fallait corriger cela. Et d’ailleurs, la chose est importante, dans la copie de transmission que Gonse fera de cette note qui n’est qu’une minute (j’ai retrouvé les papiers Billot et elle s’y trouve), il ajoutera une 4e pièce qu’il fabriquera à ce moment : sa lettre du 6 janvier 95 à Boisdeffre sur les aveux (j’ai aussi d’ailleurs retrouvé la preuve du faux mais je vous laisse découvrir ça en septembre). Mais il n’osa finalement pas, comme l’indique la mention : « manque » de la main de Billot.
L’affaire était close. Pourtant, le 29 novembre (journal de Paléologue), Tornielli demanda que Panizzardi pût témoigner et affirmer que le faux Henry était bien un faux. Pour empêcher cela, Boisdeffre demanda à Gonse de faire une nouvelle note qui devait expliquer pourquoi cela ne saurait être possible. Et pour authentiquer la pièce que Panizzardi affirmait fausse, Gonse sortit tout ce qui pouvait en prouver l’authenticité et entre autres les lettres homoérotiques, pour la première fois jointes et non plus simplement évoquées, pour redire que si tout cela était authentique le faux H ne pouvait que l’être et sans doute aussi peut-être – et là je vous rejoins – pour que le ministre puisse se rendre compte de lui-même de la nature des lettres en question.
Mais cela ne prouve pas que les pièces étaient présentes en 1894. A mon sens, même, cela indiquerait plutôt le contraire.
Et voilà pourquoi je pense que vous ne pouvez tirer de conclusion des différents rapports de 1897 pour en déduire la logique et la structure permanente – quadripartite – du dossier secret. La seule logique ici est celle de l’urgence et ces notes ne sont, je le crois, pas autrement connectées.
Sur la question de 1894, j’y reviendrai. Il y a beaucoup plus à dire… Dans quelques jours…

et un ajout :
L’intérêt de cette discussion, c’est qu’elle me permet de reprendre les choses et de les réévaluer. En y repensant, j’en viens à une constatation qui ne m’avait pas frappé jusqu’à ce matin. Elle concerne la note mystérieuse d’Henry du 1er octobre, que j’ai évoquée à plusieurs reprises et dont Marcel Thomas est le seul à parler. N’ayant pu la retrouver aux AN, je me demandais s’il n’avait pas commis une erreur… Mais j’avais écarté cette idée… le travail de Thomas est en effet un modèle de rigueur. Et bien finalement je pense qu’il s’est trompé. Le fait de ne pas la retrouver peut l’indiquer mais surtout le fait que Targe, qui cite tout ou presque du BB19 (qui sont ses dossiers « restitués »), tend à le confirmer. Et cela n’est pas sans importance, indiquant sans doute que ce ne serait donc pas fin septembre que fut gratté le P de la pièce 371 mais plus sûrement mi-fin novembre…

Intervention de Pierre Stutin :
Je me permets de réagir à propos d’un point que vous soulevez dans votre avant-dernière intervention :
N’oublions pas que quand il [Targe] commença son enquête il n’existait plus de dossier secret. André, dans ses mémoires nous le dit : « au lendemain du jugement de Rennes toutes les pièces constituant les divers dossiers avaient été restituées à leurs “ports d’origine”, les divers bureaux de l’état-major, et notamment à la section de statistique »
Vous vouliez sans doute dire qu’il n’existait plus de Dossier Dreyfus.
Car le dossier secret militaire est resté à coup sûr sans son état d’origine (celui de l’automne 1898)
Cette certitude est basée sur le dispositif de classement et notamment les chemises qui accueillaient les pièces des différentes sous-parties du dossier secret.
Si comme vous l’écrivez, les pièces qui le constitue avaient été dispersées fin 1899, les chemises auraient disparu. Pourquoi les conserver ?
Or elles existent toujours et portent tout naturellement des mentions et des titres de la main de Cuignet pour la plus grande partie. Si ces chemises avaient été recréées à partir de 1903, comment ne porteraient-elles pas de mentions de la main de Targe ?
Le dossier secret militaire est donc resté dans son état d’origine sans discontinuer.
En revanche, le dossier Dreyfus, qui est un sur-ensemble incluant le dossier secret militaire, a lui, été dispersé. Et je pense que c’est bien sûr à ce macro dossier auquel André pense quand il écrit sa phrase dans ses mémoires.
J’ajoute que les militaires ont constamment joué sur les ambiguïtés de ce type en mélangeant les termes « dossier secret » et dossier Dreyfus. Le grand spécialiste en fut Mercier, avec Henry dans une moindre mesure. Et à moins d’y être très attentif, c’est très piégeant.

Ma réponse :
Oui vous avez raison. Je me suis mal exprimé et le regrette. Mais ne peut-on dire, même si Targe l’entend u plus largement en y incluant tout ce qui de près ou de loin avait un rapport avec l’Affaire, que le dossier secret, à partir de l’inventaire Cuignet, était devenu le dossier Dreyfus ? et réciproquement…
Mais cela dit, ça ne change pas grand chose à ce que dit mon message…

Petit ajout :
En fait, à la réflexion, je vous avoue que votre précision n’est pas claire pour moi. Si je vous suis sur les pochettes du dossier conservées au SHD, ce n’est pas le cas pour celles des dossiers 1a, 2a du BB19 108, donné par Targe t. III p. 157 et suivantes. Vérification faites, elles ne sont en effet pas de l’écriture de Targe mais elles ne sont pas non plus de celle de Cuignet. Elles ressemblent fort, pour le peu de spécimens que je possède, à celle d’André.
Pouvez-vous en dire plus et publier quelques images ?

Pierre Gervais :
Bonjour,
Il me semble que les dossiers 1a et 2a de BB19 109 n’appartiennent pas par définition au dossier secret qui est coté et déposé en 1898 par Cuignet. Ce dossier secret Cuignet de 1898 n’est plus modifié ensuite (puisque toutes les pièces de l’inventaire Cuignet y appartiennent, et elles seules), ni dispersé (chemises et cotes restent les mêmes).
En revanche les dossiers 1a et 2a sont réunis par Targe pour son enquête. Leur provenance est différente. Nous n’avons pas pris de photos de BB19 108 ni de BB19 109, juste transcrit, donc je ne peux vous fournir des images. Mais de toute façon le dossier 2a est manquant dans BB19 109, où il devrait se trouver… Je croyais d’ailleurs, d’après mes notes, que le dossier 1a se trouvait aussi dans BB19 109 et non 108?
L’idéal serait que la CARAN fasse ce que le SHD a fait, et mette en ligne au moins une partie des dossiers…
Pierre Gervais

Ma réponse :
Le 5a et le 6a ne sont quoi qu’il en soit pas de l’écriture de Cuignet…

Pierre Gervais :
Il me semble que 1a, 2a, 5a et 6a appartiennent bien à BB19 109, non? J’avais mis BB19 108 par erreur.
Et ce ne sont pas des dossiers du « dossier secret » Cuignet?
Ou ne parlons-nous pas de la même chose?
PG

Ma réponse :
oui pour tout… mais le « dossier annexe » qui suit le 7 a (Targe, III, 161) où se trouvent les rapports des 15 et 29 octobre et 29 novembre 1897 – c’est là où je voulais en venir – n’est pas non plus le « dossier secret Cuignet »…

Pierre Gervais :
Non, non, bien sûr! Par « Dossier secret Cuignet » je veux dire le dossier du SHD, déposé par lui fin 1898 à la Cour de Cassation.
D’après mes notes,
– le dossier de BB19 108 contenant les notes est intitulé « dossier annexe ». Je n’ai pas vu de mention « 7a »
– BB19 109 contient les dossiers 1a, 3a, 4a, 5a, 6a; 2a est annoncé mais manquant
Voilà voilà
PG

Quelques jours plus tard, comme je suis un obstiné, j’ouvrais un nouveau topic ….

Je m’interroge depuis quelques temps sur une curieuse mention figurant sur la pièce 239bis de l’inventaire Cuignet, dont vous ne parlez pas, je crois. Il s’agit du double dactylographié de la pièce n°2 de la numérotation « plume rouge » dont voici la reproduction :

Comment expliquer la petite ligne à l’encre rouge tout en haut qui semble bien être de la même main que le « n° 2 » porté à gauche ? « numérotage de 1 à 7 » ???

Pierre Gervais :

Bonsoir,
attention, la plume rouge est utilisée non seulement pour les n°, mais aussi pour la numérotation Gonse, pour certaines séries supplémentaires (rapports de manœuvres, par exemple), et enfin pour des mentions du type de celle que vous relevez (dont on trouve d’autres exemples, sans mention de « numérotage » cependant, sur les pièces 78, 125 à 127, 152…).
Nous n’avons donc pas invoqué la mention que vous signalez, et que nous avions remarqué également, à l’appui de notre thèse, même si une série de 7 documents correspondrait plutôt mieux à notre série à nous, numérotée 2, 3, 3bis, 3ter, 4, 5, 6, 9 et 10 (9 documents en tout dont deux en bis et ter, ce qui fait bien sept numéros) qu’à la série canonique proposée par l’historiographie (5 documents en tout, donc certainement pas 7 numéros).
Mais cette hypothétique série va de 2 à 10 (et de 1 à 10 si l’on réinclut la Lettre Davignon en 1) et non de 1 à 7, et surtout rien ne permet de confirmer que le « numérotage » signalé est le même que celui impliqué par le « N° 2 » sur le côté. En l’absence de confirmation indépendante, cette mention est donc à rajouter à la liste des indications pour lesquelles nous ne disposons pas d’une explication solide.
Pierre Gervais

Philippe Oriol :

Merci de votre réponse.
Il est clair que le 1 à 7 ne peut correspondre à la série « canonique ». Mais pourquoi penser que la mention ne puisse se référer qu’à 1894 ? Et si cette numérotation encre rouge était justement contemporaine de la numérotation Gonse (« AG ») ?

Pierre Gervais :

Bonjour,
tout simplement parce qu’aucune des pièces essentielles de 97-98 (Faux Henry, Faux D/P, Lettre « 3 dont un juif », lettre des chemins de fer, « petit poisson », etc.) ne porte cette numérotation « N°X » à la plume rouge. Seules des pièces antérieures à 1895, ou censées être antérieures à 1895 dans le cas des faux Guénée, la portent. Il n’y a donc aucune raison particulière de la dater de 1897-98.
Pierre Gervais

Philippe Oriol :

Et si ç’avait été une première ébauche de l’inventaire Gonse Wattinne, rapidement abandonnée, une numérotation pour la seule année 1894 ?
Ou mieux encore le fameux inventaire perdu que Gonse dans sa note du 4 juillet 1898 à Cavaignac présentait comme : « un bordereau comprenant les pièces importantes de 1894 et 1895 » ? (sans doute l’inventaire de janvier 1898 tel que présenté par Targe : voir mes posts à ce sujet dans le topic « Méthode »). Cela collerait et expliquerait aussi la présence du numéro rouge sur quelques pièces de 1895, comme vous le précisez dans voute livre…
Voici qui pourrait permettre de comprendre pourquoi certains numéros sont largement biffés, grattés, corrigés. En témoignerait le quasi respect de la chronologie (à l’exception toutefois de la pièce 3 mal placée ; d’où la biffure ?), mode de classement du rapport Wattinne : n° 1 (qui pourrait être le numéro gratté de la 3bis) : « 94 » ; n° 2 : « 2 février » ; n° 3 (qui semble être le nombre corrigé par le 3ter) : « février 1894 » ; n° 3 : « 16.04.94 » ; n° 4 « commencement de 1894 » ; n° 5 : « 28 mars 1894 » ; n° 6 : « 6 avril 1894 » ; n° 9 : « 5 Xbre 94 » ; n° 10 : « Xbre »… une simple proposition…

Et j’avais oublié. Vous dites : « une série de 7 documents correspondrait plutôt mieux à notre série à nous, numérotée 2, 3, 3bis, 3ter, 4, 5, 6, 9 et 10 (9 documents en tout dont deux en bis et ter, ce qui fait bien sept numéros) »… Mais avec le 1 ça fait 8. On ne commence pas une numérotation à 2 ! Et cela dit la phrase en question n’est pas « 7 pièces numérotées » (ce qui ferait plus de toute façon ; un bis et un ter sont numérotés) mais « numérotage de 1 à 7 » ce qui ne veut dire qu’une chose : 7 pièces numérotées, la première portant le 1, la dernière le 7…

Pierre Gervais :

Rebonsoir,
– la fin d’abord, quand je dis « correspondrait mieux », il ne s’agit pas d’une identité (d’où le « mieux »…), mais d’une proximité. Je rappelle que 3bis et 3ter sont raturés, ce qui peut signifier qu’ils étaient en 7 et 8 au départ (non, nous n’en sommes pas sûrs). Ce qui donnerait une série de 10 documents commentaire compris, plus conciliable avec une « numérotage de 1 à 7 » que la version admise jusqu’à présent.
C’est tout ce que je disais, et l’objection que vous faites, je la faisais d’ailleurs moi-même: nous avons 2 à 10 (ou 1 à 10 en réinsérant la Lettre Davignon), pas 1 à 7.
– je vous rappelle que les numéros à la plume rouge incluent quasiment toutes les pièces attribuées au dossier secret de 1894 à l’exception de la Lettre Davignon. Si une première version du rapport Gonse-Wattinne commence avec ces pièces numérotées plume rouge, je ne vois pas de quoi il peut s’agir hors une reprise du dossier de 1894.
Nous savons que des pièces plus anciennes se trouvent dans le dossier dès 1897 (la lettre « Princesse Mathilde », par exemple). Commencer avec dans les 6 premières pièces le memento, Ce Canaille de D… et les deux rapports Guénée, c’est commencer par le dossier de 1894… qui se trouve alors bien être celui identifié par cette numérotation!
PG

Philippe Oriol :

Ah…
Le « mieux » importe peu. C’est « numérotage » qui est intéressant. L’action de porter un numéro sur qqchose…
Il ne s’agit pas comme vous le dites d' »une série de 7 documents » numérotés MAIS de documents numérotés de 1 à 7. Le premier porte le 1, le 2e le2, le 3e le 3,… le 7e le 7. On ne peut avoir de 9 et de 10 puisque le dernier numéro porté est le 7…
Maintenant, sur l’autre point, je ne crois pas en effet que ça tienne. Mais ça ne prouve pas pour autant la version 94 sur laquelle je reviendrai bientôt.

et je continue……..

Si je crois que les « notes » que vous utilisez ne peuvent permettre, puisqu’elles s’inscrivent dans le besoin du moment, de retrouver ce que fut la logique du dossier secret, demeurent les inventaires. Nous ne les avons malheureusement pas … Ils n’ont jamais été cités et rares sont ceux qui ont fait le dépouillement intégral du BB19. M’ont-ils échappés quand je l’ai fait ? Je ne pense pas… de tels documents sont frappants… Mais il est quand même curieux qu’ils aient pu disparaître ? Tout ce que cite Targe y est sauf eux…
Bref. Si nous ne savons précisément ce qu’ils contiennent nous pouvons tout de même préciser ce qu’en serait ce corpus.
Prenons le rapport Gonse-Wattine et la déposition Targe et croisons-les :
Wattinne :
Son rapport (que je mettrai en ligne à la rentrée) s’ouvre, dans sa partie « Inventaire », sur les « classements antérieurs » :
1° : « Enveloppe – chemise du dossier E » ;
2° : « Bordereau de documents diplomatiques et divers, en deux parties – Octobre 1897 » ;
3° : « Bordereau des pièces secrètes établissant la culpabilité de Dreyfus – Octobre 1897 ;
4° : « Bordereau des pièce secrètes, en deux parties, de Janvier 1898 » ;
5° : « Bordereau des pièce secrètes, en deux parties, d’Avril 1898 » ;
6° : « Enveloppe chemise du dossier F » ;
7° : « Bordereau des pièces jointes à la note secrète du 29 novembre 1897 » ;
8° : « Bordereau des pièces de comparaison – Mars 1898 » ;
9° : « Bordereau d’une autre série de pièces de comparaison (avril 1898) contenant quatre feuilles ».
Si nous écartons le 1 et le 6, qui ne sont que des enveloppes, et le 7 qui a été intégré ici par erreur – la question est d’importance, j’expliquerai à la suite – , demeurent le 2, 3, 4, 5, 8 et 9.
Voyons maintenant ce qu’en dit Targe. Il mentionne 5 inventaires :
1° : un premier d’octobre 1897, titré : « Bordereau des pièces secrètes établissant la culpabilité de Dreyfus en dehors de la procédure suivie devant le premier Conseil de Guerre du Gouvernement militaire de Paris » ;
2° : un de janvier 1898 qui porte le même titre que le précédent ;
3° : un de mars 1898, titré : « Bordereau des pièces de comparaison permettant d’établir l’authenticité et la provenance des documents diplomatiques relatifs à Dreyfus » ;
4° : un premier d’avril 1898 dont le titre est inconnu ;
5° : second d’avril 1898, titré : « Bordereau des lettres, billets, cartes-télégrammes adressées par B. aux attachés militaires… (de telle puissance…) pendant les années 1890, 1891, 1892, 1893, 1894, 1895, 1896, etc… ».
Les 5 inventaires décrits par Targe correspondent abslument, dans l’ordre, aux 3, 4, 8, 5 et 9 de Wattinne. Ne demeure que le 2 de Wattinne qui n’a pas d’équivalent chez Targe et qui semble bien correspondre à ce mystérieux « premier rapport de 1897 » dont parle Gonse dans sa note du 4 juillet 1898 à Cavaignac, rapport qui ne semblait une nouvelle fois qu’articulé autour du « faux Henry » et comptait au minimum 6 pièces et probablement pas beaucoup plus.
• L’existence de 9 inventaires est dont attestée :
• le premier de 1894 qui ne peut pas ne pas avoir existé (j’en parlerai dans un prochain topic),
• les deux d’octobre 1897,
• celui de janvier 1898,
• celui de mars 1898,
• les deux d’avril 1898,
• l’inventaire Wattinne joint à son rapport et
• le classement Cuignet.

Et quid de la note du 29 novembre 1897 ? Il faut remarquer d’abord qu’elle est la seule à être intégrée dans cet ensemble. Mais cela ne peut constituer un argument. Est-ce donc à dire que cette note de circonstance pourrait-être aussi considérée comme un inventaire ? Allez, admettons… mais si tel était le cas on ne pourrait la prendre en considération seule, sans les deux autres, le 2 et le 3, pour dire ce que fut le dossier en 1897 et sans ceux de 1898 pour dire toute l’histoire du dossier. Cela dit, il semble bien qu’il s’agisse d’une erreur. La note ici mentionnée est la seule pièce sur 298 à apparaître deux fois dans le document établi par Wattinne : ici (numéro 7) et au numéro 278bis (sous la date fautive du 19 novembre dans l’inventaire ; et dans la rubrique « Rapports secrets adressés au ministre », avec pour seuls autres documents les notes du 15 et du 29 octobre), ce dernier numéro étant d’ailleurs le seul que porte la pièce avec la significative signature « AG » . Ne peut-on penser que Wattine, lui aussi, s’est fait abuser par la forme de la pièce qui ressemble à un inventaire mais qui est bien un bordereau de pièces à une note jointe ?

Pierre Gervais :

Bonjour,
et indépendamment de notre différence d’interprétation sur le bordereau du 29 novembre et de notre désaccord sur la question du contenu/de l’existence d’un dossier secret d’octobre 1897, 2 remarques:
– il me semble logique d’envisager que les deux bordereaux d’octobre 1897 correspondent aux deux notes d’octobre 1897 (15-20 octobre et 29 octobre). Le bordereau du 29 octobre a été conservé, vous nous en avez fourni une photo. D’après mes notes (nous ne disposons pas de photos du CARAN) et sauf erreur de ma part, la note du 15-20 n’est pas accompagnée d’un bordereau dans son état actuel, mais il aurait pu y avoir un bordereau similaire à celui de la note du 29 octobre, incluant les « 3 pièces annexées » citées au début de la note. Cf. à ce sujet mon point suivant.
– j’attire votre attention sur le contenu de BB19 109. Le dossier 2a, que je crois être celui sur lequel Targe s’appuie dans sa liste des inventaires, a disparu, mais il est décrit de la manière suivante sur la chemise conservée au début de BB19 109:
N°2a Bordereaux de pièces secrètes
I° Enveloppe F (Pièces de comparaison avec un bordereau énumératif en triple expédition) mars 1898
4ème expédition du même bordereau complété par les numéros 16 et 17
Bordereau des pièces jointes à la note secrète du 19 novembre 1897
Bordereau avec 3 intercalaires avril 1898 –correspondances d’attachés militaires
II° Enveloppe E
Bordereau des pièces accusatrices
Bordereau de documents diplomatiques en double expédition –n°2 et 2 bis
Bordereau des mêmes documents avec analyse (3)
Bordereau des pièces secrètes, etc.
1e et 2e partie 2 feuilles doubles (n°4)
Bordereau documents diplomatiques (n°5)
Évidemment, en l’absence de dates c’est difficile à interpréter, et nous différerons certainement sur l’interprétation d’expressions comme « Bordereau des pièces secrètes » (j’y verrai une référence à un dossier constitué, vous y verrez un ensemble de pièces ad hoc). Mais enfin je verse tout cela au débat, d’autant que la note du 19 octobre est explicitement mentionnée.
L’idéal serait que le CARAN numérise au moins une partie de ses possessions, comme le SHD l’a fait. Mais ça…
Pierre Gervais

Philippe Oriol :

Non non… ce n’est pas possible et cela pour plusieurs raisons.
1° Wattinne donnant la date et le titre pour son n° 7 (29 nov) pourquoi ne l’aurait-il pas fait pour les deux autres ?
2° Il n’est pas fait de mention sur la note du 15 d’un bordereau joint et cette mention est systématiquement portée quand un bordereau existe et a été associé à une note… Je mets pour une meilleure compréhension les images à la fin.
3° Celle du 15 n’a donc pas de bordereau et Wattinne intitule bien son entrée du n° 2 : « bordereau »
4° Admettons que Wattinne ait doublé les 3 notes dans son inventaire, ce qui serait tout à fait unique. Mais la mention qu’il en fait dans la partie XI et l’absence de bis montre bien qu’il n’y a pas de bordereau et donc que son n° 2 ne peut aussi être son 276.
Je vous mets le passage :
« 276. 15 octobre 1897. Note secrète.
277. 29 octobre 1897. Note secrète
277bis. Bordereau des pièces annexées à la note secrète 277
278. 19 [sic] novembre 1897. Note secrète
278bis. Bordereau des pièces annexées à la note secrète 278″
Sinon vous avez dû faire une erreur de saisie. 19 novembre ??? Auriez-vous une photo. J’ai photographié quasi tout le BB19 mais je ne retrouve pas celle là… Merci
Maintenant le bordereau de la note du 19 oct comme celle du 29 nov est bien un « bordereau de pièces secrètes ». C’est indiscutable. Mais à mon sens un bordereau ponctuel pour répondre à un besoin ponctuel (un choix de docs autrement dit) et pas un état du dossier secret…

les images, 15, 29 oct et 29 nov.


Pierre Gervais :

our la date du 19 novembre: non, malheureusement nous n’avons pas de photos. Nous n’avions pas demandé d’autorisation, et avions simplement recopié les documents. Le passage cité était sur un bout de chemise au début de BB19 109, je crois; je vais demander à Pauline Peretz qui en a fait la siaise si elle se souvient de l’endroit exact.
Une erreur de saisie est toujours possible. Mais la même date se retrouve bien chez Wattinne, si je comprends bien? Bizarre, mais je n’ai aucune explication.
PG

Philippe Oriol :

Merci vous venez de me faire comprendre quelque chose….
Regardez l’histoire des enveloppes E et F et comparez avec l’extrait que je donne de l’inventaire Wattine. C’est la même chose. Merci vraiment parce que cette question des deux enveloppes m’avait échappée. Je ne sais ce qu’est devenue la photo…
Regardez : Je mets le doc du BB19 109 en noir, le Wattinne en rouge

I° Enveloppe F (Pièces de comparaison avec un bordereau énumératif en triple expédition) mars 1898
4ème expédition du même bordereau complété par les numéros 16 et 17
6° : « Enveloppe chemise du dossier F » ;
8° : « Bordereau des pièces de comparaison – Mars 1898 » ;
8bis : Double de la précédente pièce
8ter : id.
8quater : id.
Bordereau des pièces jointes à la note secrète du 19 novembre 1897
7° : « Bordereau des pièces jointes à la note secrète du 29 novembre 1897 » ;
Bordereau avec 3 intercalaires avril 1898 –correspondances d’attachés militaires
9° : « Bordereau d’une autre série de pièces de comparaison (avril 1898) contenant quatre feuilles ».

II° Enveloppe E
Bordereau des pièces accusatrices
1° : « Enveloppe – chemise du dossier E » ;
Bordereau de documents diplomatiques en double expédition –n°2 et 2 bis
2° : « Bordereau de documents diplomatiques et divers, en deux parties – Octobre 1897 » ;
2bis : Le double de la précédente pièce.
Bordereau des mêmes documents avec analyse (3)
3° : « Bordereau des pièces secrètes établissant la culpabilité de Dreyfus – Octobre 1897 ;
Bordereau des pièces secrètes, etc.
4° : « Bordereau des pièce secrètes, en deux parties, de Janvier 1898 » ;
1e et 2e partie 2 feuilles doubles (n°4)
????
Bordereau documents diplomatiques (n°5)
????curieux… cela ressemble à celui d’avril??????

On retrouve bien ici les documents décrits par Targe (avec en plus le bordereau de la note du 29 nov). Et du coup voici qui éclaire un des arguments que je voulais vous opposer à propos de la numérotation rouge et qui prend maintenant tout son sens. Il le prend à propos de la fameuse numérotation mais aussi à propos de notre discussion en mettant en avant les inventaires de la première partie de l’argumentation Targe et en excluant les notes de 15 et 29 octobre de la seconde partie.
Je vous recopie donc l’introduction du rapporte Gonse-Wattine (je vous mets en gras deux trois passages que je commenterai à la suite) :

Ces documents, recueillis au jour le jour, d’une façon sûre, avaient été, jusqu’en 1897, conservés sans classement spécial, par le Service des Renseignements. Au mois de septembre dernier, lorsque la campagne en faveur du condamné commença, les pièces les plus importantes furent réparties en deux dossiers E et F. Elles furent numérotées, et un bordereau récapitulatif fut joint à chaque dossier.
Il a paru plus rationnel de ne former qu’un seul dossier comprenant non seulement les pièces des dossiers E et F, mais aussi la partie la plus intéressante des documents provenant de la même source, et qui étaient répartis sous divers titres au Service des Renseignements.
Les enveloppes et les bordereaux récapitulatifs des dossiers E et F ont été néanmoins conservés et réunis sous une cote intitulée « classements antérieurs », on a laissé, d’autre part, subsister sur les documents, les numéros qui leur avaient été attribués à l’origine, les numéros nouveaux ont été apposés à l’encre rouge, et paraphés par M. le général Gonse, sous-chef de l’Etat-major de l’armée.

Que lit-on ?
1° Que le dossier était bien en deux parties 1° pièces accusatrices : E ; 2° pièces de comparaison : F
2° Comme je le proposais que le E contenait les dossiers d’octobre et janvier, et le F contenait les suivants, avec, vous aviez à cet égard raison, le bordereau du 29 novembre . Maintenant cela confirme plus que jamais ce que je soutiens : à savoir qu’il faut prendre en considération les inventaires de la première partie Targe (III, p. 78-80) et que les autres documents, ceux de la seconde partie – et cela à l’exception du bordereau du 29 novembre – doivent en être exclus. Exit donc les docs du 15, 18 et 29 octobre 1897. Et c’est sur l’ensemble de ces docs (les deux bordereaux d’octobre 97, celui du 29 novembre, et ceux de janvier, mars et avril), et sur ce seul ensemble, que peut être compris et observé le dossier secret pour comprendre ce qu’il était et comment il a évolué. Moralité, si elles furent bien maintenues au bordereau du 29, j’en reparlerai à la suite, les pièces « homoérotiques » sont certainement entrées au dossier secret. Mais cela, en fait, nous le savons depuis le début et en sommes d’accord. Elles sont de toute manière dans le Wattinne et le Cuignet. Mais quant à dire que cette structure « indique que l’accusation d’espionnage pour l’Allemagne, centrale dans le bordereau, était périphérique voire inexistante dans les documents qui lui ont été adjoints ultérieurement. Ces pièces se focalisaient sur le cercle des attachés militaires dans son ensemble, puzzle au sein duquel les militaires cherchaient à replacer Dreyfus » (p. 244-250 de votre livre), cela me semble difficile avec un document sur onze en notre possession. Et y ajouter les notes des 18, 20 et 29 octobre revient donc bien à confondre deux sources de valeurs, natures et objets différents.
Avant de poursuivre une parenthèse. Que signifient les biffures du bordereau du 29 ? Lors de la seconde révision, Du Paty expliquera qu’« on a voulu faire usage à un moment donné de documents saisis dans les mêmes conditions que le bordereau, et qui pouvaient toucher à la vie intime d’un attaché militaire étranger et à la vie intime d’une personne de la société. J’ai trouvé qu’il n’était pas possible, quelles que fussent les circonstances, de jeter une pareille chose dans le débat. » Et il précisait : « […] c’est M. le colonel Henry qui avait proposé cela au général Gonse, et je me suis élevé très vivement contre cette idée, j’ai même déclaré que si on faisait usage, je donnerais ma démission. » (Déposition Du Paty à l’occasion de la seconde révision dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 269). Evoque-t-il le bordereau du 29 nov ? Je sais que vous me direz qu’on a pu enlever les seules lettres de Weede. Mais les 26 lettres Schw/Panizz plus les autres lettres de comparaison, les lettres Münster, le petit poisson etc. ne nous permettent pas de tenir les chiffres annoncés par Wattinne quand il a découvert le dossier secret : « une dizaine de pièces au plus », « pièces accusatrices », pour le premier, et « dix ou douze pièces, peut-être vingt au maximum », « pièces de comparaison », pour le second… Et nous sommes sûrs d’une chose maintenant est que la fameuse correspondance, si elle y était, était dans le dossier F des pièces de comparaison.
Maintenant ce que dit Wattinne nous pose quand même un sérieux problème. Il est clair qu’il aurait dû écrire : « A partir du mois de septembre dernier, lorsque la campagne en faveur du condamné commença… » et non « Au mois de septembre…. » En septembre 97, seuls les 1, 2, 3 du E pouvaient y être, les autres pièces étant postérieures… Quand les autres sont-elles entrées ? Au fur et à mesure de leur constitution ? Rien ne nous le dit ? Et le bordereau de nov 97 fut-il introduit après le bordereau de mars, comme le laisse entendre la succession des informations sur la pochette F ? Est-ce donc à dire que les lettres « homoérotiques » ne furent introduites qu’au plus tôt en mars 98 ? Cela dit, si je crois que nous venons de faire un grand pas en avant, il demeure clair que tout cela ne nous éclaire pas plus sur ce que contenait le dossier secret. Et effectivement, le bordereau du 29 nov est notre seule source. Mais s’il est entré en mars, on peut se douter que de nombreuses pièces qu’il mentionne devaient déjà y être. Et que sont ces enveloppes ? Certes pas de simples collations de bordereaux ? Chaque bordereau remplaçait-il le précédent qui était conservé pour mémoire, intégrant les nouvelles pièces ? Le bordereau du 29 nov venait-il alors remplacer celui de mars et introduire du coup les pièces « homoérotiques » à un moment où DPC n’avait plus rien à dire ? Beaucoup de questions se posent encore…
Maintenant le passage en gras de l’intro Wattine doit nous interroger ? « Sans classement spécial » avant octobre 1897 signifie clairement qu’il n’y eut pas de numérotation avant octobre 1897… et des numéros qui sont laissés (dont les numéros rouges), numéros « attribués à l’origine », … un « origine » qui ne peut dire que fin 1897 selon le 1er paragraphe… La numérotation plume rouge ne peut donc être antérieure à novembre 1897…

Pierre Gervais :

Bonsoir,
hereux d’avoir été utile; et l’identité entre les deux sources est absolument incontestable, effectivement. Quelques remarques complémentaires:
a) Wattinne ne sait que ce que lui ont raconté Henry et Gonse, qui lui ont raconté ce qu’ils ont voulu. Son rapport a été fait sous leur contrôle. Je tiens pour beaucoup plus fiable les documents d’archives eux-mêmes, à partir du moment où nous sommes relativement certains qu’ils ne s’agit pas de faux.
De ce fait, je ne pense pas que l’on puisse s’appuyer uniquement sur ce que Wattinne rapporte pour affirmer qu’il n’y avait pas de dossier constitué en 1896-1897. En fait, à partir du moment où il y en a un, en deux parties, à l’automne 1897, et un autre, en deux parties, découvert par Picquart à l’été 1896, avec au moins certains éléments communs ( Ce Canaille de D… et des « pièces de comparaison » sont cités dans le bordereau du 29 novembre ainsi que dans les notes de l’automne -cf. plus bas là-dessus), j’aurais plutôt tendance à penser le contraire, d’autant que certaines pièces de 1897-1898 font bien explicitement référence au « dossier secret » (notations sur le bordereau du 29 novembre, sur la note du 4 juillet 1898…).
Mais vous pouvez fort bien ne pas être d’accord.
b) Pour ce qui est des numéros plume rouge: depuis le début, notre argumentation principale est que ces numéros existent principalement sur les pièces traditionnellement associées au procès de 1894 (Ce Canaille de D, Memento, Rapports Guénée). Même si effectivement le dossier a été démantelé par Gonse après l’été 1896, ce qu’encore une fois rien ne prouve à mon avis, la numérotation serait restée si elle avait été apposée auparavant.
Et le « sans classement spécial » de Wattinne ne prouve pas à mon avis qu’aucune pièce n’était numérotée; certaines l’étaient à coup sûr, puisqu’un nombre important de pièces au SHD sont numérotées jusqu’à 4 ou 5 fois, et l’ont donc été avant leur collation en 1898.
Cela prouve simplement que la liasse qu’il a reçue n’était pas numérotée dans l’ordre où elle était présentée, et que donc les numéros existant, s’il y en avait, ne présentaient aucun ordre.
De fait, il existe sur le Faux Henry au moins une numérotation qui date de l’automne 1897, donc d’avant sa réception par Wattinne (crayon rouge souligné, et peut-être aussi crayon bleu). Sur d’autres documents, les chiffres romains aussi semblent associés à l’automne 1897. Cf. reproductions au SHD.
c) attention, « une personne de la société » me semble très clairement désigner Hermance de Weede (il y a « une » personne, pas deux, et Panizzardi n’est jamais décrit ainsi).
Et je continue à ne pas partager votre évaluation de l’impossibilité de concilier les chiffres donnés par Wattinne et ceux du bordereau du 29 novembre, une fois de Weede retirée. Les lettres Münster, petit poisson, etc, ne sont certainement pas des pièces de comparaison, et font bien partie du dossier principal; ce sont les lettres à l’appui du Faux Henry. Les 14 pièces principales + 26 lettres de comparaison du bordereau du 29 novembre me semblent pouvoir coller avec les 10 + 20 de Wattinne.
Mais là encore, je ne peux pas le prouver.
Ceci dit, tout-à-fait d’accord pour le retrait des lettres de Weede au printemps 1898, c’est assez logique, même si il est impossible de le prouver en l’état actuel des choses.
Et nous avons toujours pensé que les lettres homoérotiques avaient été glissées comme pièces de comparaison et non comme pièces principales, effectivement -et nous ne sommes nullement certains de la date à laquelle cet ajout a eu lieu, même si nous penchons pour notre part plutôt pour 1894 que 1897…
d) Enfin, je ne pense pas qu’il soit possible de découpler totalement les notes et les inventaires, du moins du point de vue du contenu.
Nous sommes bien d’accord que les enveloppes E et F sont celles contenant le dossier secret et les bordereaux associés, donc les pièces secrètes.
Les notes, elles, sont des utilisations de ces pièces. Les trois notes dont nous disposons à l’automne 1897 disent la même chose dans le même ordre, se focalisent sur la même pièce principale (le Faux Henry), et évoquent pour deux d’entre elles la même série de documents à l’appui.
Il serait tout de même étrange que le dossier secret se trouve ne pas contenir les pièces qui sont exploitées dans les notes. C’est ce qui nous a incité à affirmer que le dossier de l’automne 1897 était clairement centré sur le faux Henry et le cercle des attachés militaires.
Sur les deux enveloppes E et F, un petit problème: l’inventaire de janvier 1898 incluait certainement des pièces de comparaison (et sans doute aussi celui d’octobre 1897, mais à la limite ça on peut supposer que non), et inversement le bordereau du 29 novembre incluait des pièces principales (ça on le sait: Ce Canaille de D., le Faux Henry). Je ne suis donc pas tout-à-fait sûr du mode de répartition des inventaires et bordereaux entre les deux enveloppes. Mais tant que nous n’aurons pas récupéré le dossier 2A, qui contenait la fameuse enveloppe E et son contenu, nous risquons de devoir rester dans l’hypothèse…
Voilà l’état de ma réflexion. Surtout, tout ceci m’encourage à persister dans la voie du classement et de la publication de toutes ces sources. C’est vraiment toujours utile, et souvent fascinant, d’essayer de reconstituer cet invraisemblable puzzle. BB19 aurait vraiment bien besoin d’être édité…
D’autant que j’aimerais bien être sûr qu’il n’y a pas ailleurs dans BB19 d’autres bordereaux ou inventaires qui pourraient nous aider. Et n’oubliez pas non plus le fameux dossier D1, dont je n’ai pas encore compris à ce jour d’où Targe avait bien pu le tirer!
PG

Philippe Oriol :

En attendant, une mise au propre qui corrige une erreur du post précédent

Je répondrai à votre post à travers un petit texte que je prépare sur la base de ce que nous venons de comprendre…
Sinon je suis sûr que les notes focalisaient sur le faux Henry. C’était l’objet de l’ouverture du précédent topic et ce que j’essayais de vous démontrer. Mais j’avais cru que ce que vous défendiez surtout, à travers les citations que je donnais de votre ouvrage, c’était cela :

Cette structure indique que l’accusation d’espionnage pour l’Allemagne, centrale dans le bordereau, était périphérique voire inexistante dans les documents qui lui ont été adjoints ultérieurement. Ces pièces se focalisaient sur le cercle des attachés militaires dans son ensemble, puzzle au sein duquel les militaires cherchaient à replacer Dreyfus » (p. 244-250).

Et le faux henry est bien la pièce par excellence qui veut montrer que Dreyfus trahit au profit des attachés militaires, italien comme allemand.
Et focaliser sur le faux c’est avant tout prouver son authenticité. Ce sont les explications que je donnais des notes dans le dossier en question et qui voulait rectifier ce que vous dites dans votre livre, à savoir :

Les conjurés mirent en avant une raison fort peu convaincante : la fonction d’authentification que pouvaient avoir les pièces à connotation sexuelle à l’égard du dossier principal. Cette authentification n’était pourtant nullement nécessaire : le ministère de la Guerre disposait d’une abondante correspondance officielle entre les attachés, dénuée de toute allusion sexuelle, qui aurait tout aussi bien pu contribuer à remplir cette fonction.
Pierre Gervais : 
Il s’agit de deux discussions différentes…
– première citation: je ne vois pas ce qui vous gêne, à partir du moment où nous sommes d’accord sur le contenu de l’accusation en 1897. Centrer sur le faux Henry rendait périphérique l’accusation d’espionnage pour l’Allemagne, et liait Dreyfus à la relation Schwartzkoppen/Panizzardi plutôt qu’au seul Schwartzkoppen, alors que le bordereau centrait la discussion sur l’allemand. C’est incontestable, et cela correspond au contenu même du Faux Henry, d’ailleurs, ainsi qu’à la mauvaise attribution de « Ce Canaille de D… » et au raisonnement de du Paty, qui d’après Freystätter n’avaient pas été utilisés en 1894 (mais nous allons retomber sur la question du commentaire, je le sens…). Mais même en admettant que Freystätter raconte n’importe quoi, que le raisonnement de du Paty ait été utilisé et que la version canonique du dossier de 1894 soit correcte, ce dont nous doutons fortement, il y a bien déplacement d’une relation transitoire avec Panizzardi (le memento et Davignon plaçant Dreyfus clairement comme au service de l’allemand) à un dossier centré sur la relation entre les deux attachés militaires allemand et italien, plus l’espagnol avec l’introduction de Mendigorria via les faux Guénée.
– deuxième citation: cf. mes posts précédents. C’est une discussion toute différente, qui peut être résumée par la question: que viennent faire les pièces sexuelles dans le dossier. Invoquer l’authentification, comme Gonse, du Paty et de Boisdeffre le font rituellement, n’a rien de convaincant à nos yeux, et l’analyse du contenu de l’accusation à l’automne 1897 (sur laquelle, apparemment, nous sommes d’accord) ne change rien à cette discussion. Authentifier les écritures pouvait facilement se faire de la façon que nous évoquons, par exemple.
Je renvoie à la question que je vous posais à la fin d’un de mes posts: par quel mécanisme mental les lettres d’amour de Panizzardi, et encore plus les lettres de Weede, peuvent-elles constituer une « preuve » de l’authenticité du Faux Henry? L’écriture peut être authentifiée autrement, et de plus ces lettres peuvent être authentiques sans que le faux Henry le soit le moins du monde, ce qui est de fait le cas! Enfin, et surtout, pourquoi utiliser une correspondance sexuelle, plutôt que la série importante de pièces d’espionnage qui existe dans les dossiers BB19, et n’a pas été employée dans le dossier secret? Vous retrouvez la même question qu’avec les faux rapports Guénée, qui, outre l’introduction du faux témoignage Valcarlos, éliminent une accusation d’espionnage précise au profit d’une accusation de mœurs vagues.
PG
Un P.S.: sur votre tableau (dont j’approuve chaudement le principe, comme vous le savez maintenant!), dans BB19 109, l’enveloppe E est séparée du bordereau (renvoi à la ligne); ladite enveloppe contient bien CINQ bordereaux OUTRE l’enveloppe. Il faudrait donc 6 cases; et le 3 de Wattinne n’est pas le 3 de BB19 109, mais bien le 1, du moins si l’ordre est respecté. Ou alors le 1 de BB19 109 n’est pas repris chez Wattinne, ce qui est possible.
Philippe Oriol :
En effet il y a un problème le tableau.
Je m’y remets.
Dans l’attente une petite réflexion possible quoi qu’il en soit même avec ce tableau décalé.
Que cela nous indique-t-il ? Qu’il existait une structure bipartite, les dossiers « E » et « F », qui répartissait les pièces en pièces accusatrices/pièces de comparaison. Cette structure est celle qu’avait vue Picquart en 1896 et dont il avait témoigné en 1904 en parlant de deux dossiers : un dossier qui contenait des pièces ayant pour but de démontrer la culpabilité de Dreyfus et un second dossier de « sept à huit pièces », essentiellement constitué de photographies de « Ce canaille de D… » et de « pièces de comparaison ». Et c’est cette même structure qu’avait à son tour découvert Wattinne quand il avait entrepris son travail de classement du dossier au printemps 1898 :
[Gonse] alla à son coffre, l’ouvrit et en tira deux petites liasses. Dans la première, il y avait, autant qu’il m’en souvient… je parle au bout de six années et n’ai conservé aucune note… il y avait une dizaine de pièces au plus, c’étaient les pièces accusatrices ; dans la seconde, il y avait dix ou douze pièces, peut-être vingt au maximum : ces pièces étaient des pièces de comparaison et deux ou trois notes extrêmement sommaires qui étaient de M. le général Gonse ou du service des renseignements et qui mettaient au point certaines particularités de l’affaire, je ne sais plus trop lesquelles, du reste ».
Mais si nous savons cela, nous n’en savons guère plus. En effet, à l’exception de la note du 29 novembre 1897, que nous possédons, les bordereaux qui sont les traces du dossier secret ont disparu. Nous ne savons donc rien donc du contenu exact des deux dossiers à chaque étape de leur constitution. Une seule chose est sûre : si on suit Wattinne, on comprend que devant le peu de documents contenus dans les dossiers qu’il avait découverts, ces inventaires successifs, perdus, devaient la plupart du temps répertorier à peu de choses près les mêmes pièces et ne proposer à chaque fois qu’un nouveau classement. Mais Gonse ne cacha-t-il pas quelques informations à Wattinne ? Ne lui dissimula-t-il pas des pièces jusqu’à présent retenues ? Nous ne ne pensons pas car comment aurait-il pu dans ce cas le faire tout en laissant dans les pochettes les bordereaux avec leur date de constitution qui auraient indiqué le mensonge ?
Mais essayons toutefois de voir s’il n’est pas possible de faire « parler » les quelques documents que nous possédons. Commençons par le premier, l’inventaire d’octobre 1897 attesté par Gonse et que Wattine ne connaît pas. Nous savons donc qu’il contenait, selon ce qu’en dit Gonse, au moins trois pièces : le « faux Henry » au n° 2 ; la pièce « du petit poisson » au n°4 ; et « j’ai écrit deux fois à Rome » au n° 10. Quand on se reporte à ces pièces, on y peut en effet trouver portés au crayon rouge les trois numéros. Existe-t-il d’autres pièces portant ce même type de numéros ? Nous en avons retrouvées 10 : Les pièces 57, 63, 64, 145, 158, 243, 273, 278, 336 et 367 de l’inventaire final de Cuignet qui portent respectivement les numéros 10, 4, 6, 7, 7, 1, 3, 5, 7 et 3. Certaines de ces pièces portent en parallèle, du même crayon rouge, la même mention de classement sous la forme « n° » (7 et n° 7 par exemple). D’autres ont cette mention « n° » mais elle a été barrée. Il peut-être intéressant du coup de considérer aussi ces « n° » au crayon rouge. Il en existe 8 : les pièces 39, 46, 63, 148, 157, 244, 335 et 336. Ils portent respectivement les numéros : n° 5, n° 8, n° 4 (le « n° » est barré), n° 7, n° 7, n° 5, n° 7 et n° 7 (qui cohabite avec un simple « 7 »). Subsiste une pièce, la 288, qui ayant deux numéros d’ordre « n° » dont seul le chiffre est barré et à coté desquelles apparait un 5 qui peut exister seul ou se reporter au « n° ». En les remettant dans l’ordre, en les associant aux trois pièces mentionnées par Gonse, voyons de quoi il s’agit :
1. Carte de visite de P à S, à l’encre noire, du 29 octobre 1896. Elle indique que le premier cherche à voir le second.
2. « Faux Henry » (lettre de P à S au crayon bleu).
3. Pièce « du manuel » (lettre de P à S au crayon bleu).
3. Lettre de P à S, au crayon bleu, du 17 avril 1896. Il lui demande de lui envoyer un papier pour demain.
4. Pièce « du petit poisson » (lettre de P à S à l’encre noire).
5. Lettre de P à S à l’encre noire reçue le 10 mai 1897. Il lui envoie le télémètre qu’on vient de lui restituer.
[n°] 5. Lettre de P à S à l’encre noire de février 1894. Lettre « homoérotique ».
n° 5. Lettre de P à S à l’encre noire reçue en novembre 1896. Il lui dit qu’il était passé le voir pour « savoir le chiffre total de la classe 1895 ».
n° 5. Lettre de P à S à l’encre noire du 7 janvier 1895. Il lui parle de son maître d’armes.
6. « J’ai écrit deux fois à Rome ». Lettre de S à P.
7. Lettre de S en allemand du 27 septembre 1897.
7. Carte de visite de S en français reçue en février 1895.
7/n° 7. Lettre du comte de Münster d’octobre 1895.
n° 7. lettre de S en français du 14 août 1894. Il explique à son correspondant qu’il n’a pas jugé convenable de soumettre ses propositions à l’Empereur et qu’ils n’ont pas l’intention d’en profiter.
n° 7. Lettre de S de mai 1895.
n° 7. Lettre de Münster en allemand du printemps 1893.
n° 8. Lettre de Münster en allemand du 1er mars 1895 (datée du 17 février).
n° 10. Lettre de Panizzardi à Ressmann du 2 novembre 1894.
La présence sur une même pièce d’un « 7 » et d’un « n° 7 » comme celle des « n° » parfois barrés nous indique assurément que ces deux numérotation étaient deux moments différents d’un probable même dossier. La numérotation « n° » ne peut être celle d’une version postérieure dans la mesure où Targe, qui a vu tous les suivants et ignorait celui-là, nous révèle que les deux pièces « du petit poisson » et « J’ai écrit deux fois à Rome », 4 et 6 ici, n’apparaissent pour la première fois que dans le premier inventaire d’avril 1898. Ainsi, si nous prenons juste le chiffres simples, une narration se dégage qui est en effet bien de prouver que les attachés militaires travaillent pour eux-mêmes en toute indépendance de leurs gouvernements et emploient pour cela divers espions dont Dreyfus. Mais cette narration n’est que sous-jacente à une première lecture qui repose tout entière sur l’authentification du « faux Henry », pièce centrale. Après la 1. qui introduit la complicité, les pièces 2 à 5, concernant Panizzardi, encadrent le faux en le justifiant par sa forme, écriture à l’encre bleue par des pièces regoupées sur la base de ce critère (la seconde « 3 », pièce 237, est simplement présentée comme une « lettre au crayon bleu »), et par son fond, activité d’espionnage, relation mondaine (maître d’arme) et peut-être amoureuse (si on considère que son « 5 » n’est pas un « n° 5 »). 6 et 7, enfin, sont centrées sur Schwartzkoppen en confirmant sa relation d’espionnage avec Panizzardi et donnent dans le même temps des spéciments d’écritures en français et en allemand de l’attaché militaire. On retrouve déjà, ici, et très précisément ce que sera la logique du rapport qu’établira Wattinne quelques 7 mois plus tard :
[…] on s’est contenté d’annexer au dossier celles de ces lettres qui ont trait directement à l’affaire Dreyfus, ou qui présentent un intérêt de rapprochement, ou encore qui permettent de se faire une idée exacte des relations qui existaient entre les colonels Panizzardi et Schwartzkoppen.
[…]
[nos agents] nous ont permis de suivre, presque jour par jour, les relations des colonels de Schwartzkoppen et Panizzardi, de découvrir, de prouver et de punir le plus criminelle des trahisons ; de même ils ont permis de confirmer plus tard la culpabilité du condamné.
[…]
[…] une haine commune le [Panizzardi] rapprocha de Schwartzkoppen, et leur relation devint bientôt d’une étroite intimité. Il fut plus que l’auxiliaire, il fut l’agent du colonel de Schwartzkoppen.
Et si nous intégrons les « n° », la narration demeure identique avec juste l’introduction de Münster dans la partie concernant l’Allemagne. On voit donc bien que tout tend ici à authentiquer le « faux Henry » et que si la « 5 » « homoérotique » était ici intégrée, elle n’était, unique dans cet ensemble, aucunement centrale dans cet inventaire.
Ce premier rapport panachait les pièces accusatrices et les pièces de comparaison qui, quand Picquart avait découvert le dossier secret en 1896, était un mode de classement séparé, mode de classement qu’il redeviendra à partir de mars 1898. C’est ce même panachage que nous retrouvons dans le bordereau de la note du 29 novembre que Wattine et le document BB19 108 précédemment cité retenaient. Voyons la pièce du 29 novembre :
1 16 avril 1894 Lettre de Panizzardi à Schw… ou, après avoir annoncé 12 plans directeurs, il parle de ce canaille de D…
2 Mars 1894 Lettre du même au même, où il est dit que D… lui apporte beaucoup de choses.
3 31 octobre 1896 Lettre du même au même, avec son enveloppe, où, après avoir nommé Dreyfus, il dit « qu’il faut pas qu’on sache jamais personne ce qui est arrivé avec lui ».
4 Avril et juin 1896 Deux lettres du même au même, (avec une enveloppe) servant de points de comparaison.
5 7 novembre 1896 Lettre du même au même (avec son enveloppe) disant qu’il ne veut pas être pris entre son chef d’État-major et son ministre de la Guerre.
6 Diverses Quatre lettres de Panizzardi, dont une signée Panizzardi et accompagnée de son enveloppe portant le même cachet à la cire que la lettre indiquée au n° 3. Plus une carte de Panizzardi portant un mot adressé à Schwartzkoppen.
7 Octobre 1895 Deux notes, l’une de la main du Comte de Münster, l’autre signée seulement de ce dernier.
8 Mars 1895 Lettre du Comte de Münster à Schw… datée de Berlin et dans laquelle il est question de Dreyfus.
9 Novembre 1895 Peiti bleu pneumatique de Pnizz… à Schwart…
10 De 1890 à 1896 26 lettres et cartes comprenant la correspondance de Panizz… avec les attachés militaires allemands.
11 De 1894 à 1897 45 lettres et cartes de Mme de W… à Schw…Ce bordereau reprend une grande partie du précédent et ajoute de nombreuses pièces, ne serait-ce que les deux ensembles 10 et 11. Encore une fois on le voit sont panachées les pièces accusatrices et les pièces de comparaison comme l’indiquent les mentions telles que : « Deux lettres du même au même, (avec une enveloppe) servant de points de comparaison » ; « Quatre lettres de Panizzardi, dont une signée Panizzardi et accompagnée de son enveloppe portant le même cachet à la cire que la lettre indiquée au n° 3 ». Par ailleurs, on y peut voir une numérotation peu suivie, en termes de chiffres et de couleurs. En effet – et laissant de côté les « 10 » et « 11 » particuliers –, si sur les deux premières pièces ont été portés des numéros correspondants au crayon bleu (1 et 2), la « 3 », la première « 4 » et la « 5 » conservent leur numéro rouge de l’inventaire non coïncidant d’octobre (« 3 », « 3 » et « 4 »), la seule « 6 » identifiable (la pièce « du manuel » et ce grâce à son enveloppe) conserve son « 3 », les deux « 7 » et la 8 retrouvent leur « 7 » et « 8 » rouge d’octobre et la « 9 » (pièce 300 de l’inventaire Cuignet) porte deux « 5 » à l’encre noire. Voilà qui indique soit que la numérotation n’était pas quelque chose de formel soit que le caractère particulier de ce bordereau ne peut, argument supplémentaire, nous permettre de le considérer de la même manière que les inventaires au sein desquels il a été intégré.
Nous ne pourrons pas pousser plus loin notre tentative de reconstitution du dossier puisque les autres inventaires, le second d’octobre, celui de janvier, celui de mars et les deux d’avril ont disparu. Toutefois on pourra faire plusieurs remarques. On constatera tout d’abord que les pièces de 1894 y manquent cruellement. Quand réaparut « Ce canaille de D… » qui n’était pas dans le premier inventaire d’octobre et est dans le bordereau de novembre 1897, ce qui ne nous garantit en rien qu’elle ait été présente dans le second d’octobre ou le fut dans celui de janvier. De même de la pièce « Doute – Preuves » absente dans ces deux ensembles. Quant à la « lettre Davignon », nous savons par Targe qu’elle n’était toujours pas dans le second inventaire d’octobre 1897. Quand réapparut-elle ? Et qu’en est-il des rapports Guénée ? Il est donc bien évident que la continuité de 1894 était rompue, et ce du fait de l’existence du « faux Henry » qui offrait une bien meilleure preuve même s’il nécessitait de l’intégrer dans un ensemble pour prouver son authenticité. Mais il est toutefois clair que le « faux Henry » fut bientôt sinon laissé de côté tout au moins moins mis en avant. Il demeura sans doute dans le dossier secret mais, nouvelle rupture, il n’en était plus au centre à partir du second inventaire d’octobre 1897. De ce fait les pièces qui venaient l’appuyer n’étaient plus nécessaires. C’est ainsi que furent retirées, comme nous l’apprend encore Targe, les deux pièces « du petit poisson » et « J’ai écrit deux fois à Rome », qui ne réapparaîtront qu’en avril 1898. De même de la « lettre Munster », celle de mars, qui subira un sort identique nous indiquant que le discours portait plus que jamais secondairement sur les ambassades et leurs attachés militaires. On pourra remarquer aussi qu’à partir du second inventaire d’octobre la narration vint s’enrichir et évolua en un sens qui indique bien que « l’accusation d’espionnage pour l’Allemagne » n’était en rien « périphérique voire inexistante dans les documents qui lui ont été adjoints ultérieurement », comme le disent nos auteurs. Une fois les déclarations Lebrun Renaud comprises comme un aveu, Gonse les introduisit dans le second inventaire d’octobre, et ce donc après le 29 octobre – ce qui par contre-coup nous permet de le dater précisément. Et de là, elles demeurèrent en bonne place dans le dossier et cela jusqu’à l’inventaire de Cuignet.
Maintenant une question demeure ouverte. Si la plupart des autres numérotations (crayon, plume noire) peuvent facilement s’expliquer demeure, mystérieuse, la fameuse numérotation plume rouge. Nous ne savons ce qu’elle put être mais certainement pas – et pour toutes les raisons que nous mettrons en ligne demain –, celle de 1894. Ne pourrait-elle être celle de l’inventaire de janvier 1898 dont Gonse parlait à Cavaignac, dans sa note du 4 juillet 1898, quand il évoquait un « bordereau comprenant les pièces importantes de la fin de 1894 et de 1895 […] »…. En témoignerait le quasi respect de la chronologie (à l’exception toutefois de la pièce 3 mal placée ; d’où la biffure ?), mode de classement du rapport Wattinne : n° 1 (qui pourrait être le numéro gratté de la 3bis) : « 94 » ; n° 2 : « 2 février » ; n° 3 (qui semble être le nombre corrigé par le 3ter) : « février 1894 » ; n° 3 : « 16.04.94 » ; n° 4 « commencement de 1894 » ; n° 5 : « 28 mars 1894 » ; n° 6 : « 6 avril 1894 » ; n° 9 : « 5 Xbre 94 » ; n° 10 : « Xbre »… une simple proposition…
par quel mécanisme mental les lettres d’amour de Panizzardi, et encore plus les lettres de Weede, peuvent-elles constituer une « preuve » de l’authenticité du Faux Henry? L’écriture peut être authentifiée autrementOui c’est vrai. Mais ce sont Gonse et Henry. L’ide est la suivante, je reprends de mon premier post sur la question de méthode :
Car en effet la pièce n’était pas unique, si elle seule donnait le nom de Dreyfus en toutes lettres. Et ces autres pièces, par leur quantité (« le nombre des documents similaires, obtenus de la même façon, que nous possédons est tellement important »), par leur diversité (« leur nature est si variée »), par leur qualité (« il en existe même qui ont une allure tellement intime et les personnes qu’ils concernent ont un intérêt tellement évident à leur conserver le caractère secret ») prouvaient l’authenticité de la première.

C’est tout. Regardez la légende des aveux… Le principe de ces gens est la masse…. On ne trouve pas 1, 2, 3, témoignage. On en trouve 15…

Pierre Gervais :
Bonsoir,
sur la numérotation, bel effort, et je suis ravi de voir que les numéros portés sur les originaux vous inspirent! C’est précisément ce type de travail que nous appelions de nos vœux depuis le début. Si vous parvenez par ce biais à prouver que la numérotation plume rouge ne date pas d’avant 1897, très bien, nous aurons avancé — mais j’attends avec curiosité votre démonstration sur ce point. Deux petites corrections cependant, d’après ce que je vois au SHD:
a) la pièce « j’ai écrit 2x », cotée 64, est numérotée 6, et non 10?
b) la pièce 336 n’est pas numérotée 7 au crayon rouge, mais n° 9 au crayon rouge, et 7 au crayon bleu, comme la pièce 335 (cf. plus bas), et la pièce 337 n’est pas numérotée au crayon rouge du tout?
Deux objections plus générales:
– certaines de ces numérotations peuvent n’avoir rien à voir avec le dossier secret, et provenir de séries plus anciennes (comme c’est sans doute le cas pour les numéros plume rouge portés sur les rapports de manœuvres de 1892). Le lien crayon rouge / dossier de 1897 est solidement attesté par l’apparition dans les pièces notées aux crayon rouge de quasiment toutes les pièces citées dans les 3 notes dont nous disposons ainsi que dans le bordereau du 29 novembre. Mais il ne s’ensuit pas que toutes les pièces numérotées au crayon rouge appartiennent à cette série ou à cette période… ce serait trop beau!
Un exemple est la pièce cotée 145 du 20 septembre 1897 avec un 7 crayon rouge, pièce très tardive et dont on se demande ce qu’elle viendrait faire là, d’autant que le contenu en est absolument anodin, pour autant que je puisse en juger.
– Lorsque Targe dit que les deux pièces « petit poisson » et « j’ai écrit 2x » n’apparaissent pas dans les premiers inventaires, il faut prendre cette déclaration avec prudence. D’abord, ces deux pièces sont systématiquement citées à l’appui du Faux Henry, et il serait bien étonnant qu’elles ne soient pas jointes au dossier. Ensuite, et surtout, le bordereau du 29 novembre démontre que les bordereaux ne sont pas toujours complètement explicites, et Targe n’est tout de même pas chartiste. Par exemple, les pièces listées en n° 4 du bordereau du 29 novembre (deux lettres d’avril et juin 1896) sont identifiables uniquement grâce aux dates, et à une indication au crayon bleu portée à côté à une date inconnue; il s’agit des pièces cotées 367 et 368 (lettres « Invention Luciani » et « 3 dont 1 juif » -ou pièce du manuel, mais je préfère l’autre description). Ces deux pièces sont d’ailleurs effectivement numérotées 3 au crayon rouge. Les « Quatre lettres de Panizzardi », placées au n° 6, peuvent très bien inclure la lettre « j’ai écrit 2x à Rome », effectivement numérotée 6 au crayon rouge (et il ne s’agit pas ici de la pièce « 3 dont 1 juif », du coup). Le fait que Targe n’ait pas vu deux pièces aux inventaires ne signifie pas nécessairement qu’elles n’y étaient pas, compte tenu du fait qu’elles apparaissent partout ailleurs; il faudrait pour en être sûrs avoir les inventaires en question…
Sur le bordereau de 1897, nous tendons à supposer que certaines pièces ont été renumérotées au crayon bleu (Faux Henry 2 crayon rouge, 3 crayon bleu; lettre de la Princesse Mathilde et laissez-passer Turenne, cotes 335 et 336, n° 9 crayon rouge, 7 crayon bleu; lettre « dites à Siegler » cote 300, 9 crayon bleu; et Faux D/P, cote 371, 2 crayon bleu, qui aurait été inséré donc après la première numérotation au crayon rouge). Les dates en tout cas correspondent à celles données dans le bordereau, et il y a bien une numérotation suivie possible, le Faux Henry, pièce test, permettant de relier les deux types de numérotation.
Hors bordereau, et donc pas forcément dans le dossier secret puisque non corroborées, se trouvent les cotes 39, 57, 145, 148, 157, 158, 244, 278 et 288 (vous voyez que contrairement à ce que vous avez parfois l’air de penser, nous ne voulons pas mettre du matériel homoérotique partout…). Certaines de ces pièces correspondent sans doute à nos numéros manquants dans la série du bordereau (peut-être les 7 rouges?).
Je vous accorde donc bien volontiers qu’il y a des variations entre la numérotation rouge et celle du bordereau, mais les deux ne s’en recoupent pas moins quasi parfaitement: la quasi totalité des pièces identifiables du bordereau sont numérotées au crayon rouge, le reste l’est au crayon bleu, et pas dans le désordre. Les identifications ne sont pas certaines à 100%, surtout vers la fin, mais tout ça est quand même très cohérent…

Je tendrais donc à accorder un statut permanent, et de pièces principales, aux lettres d’accompagnement du Faux Henry, qui apparaissent nettement dans les notes d’octobre 1897, quoi qu’en dise Targe par ailleurs. Je ne vois pas ce qui prouve qu’elles ont été retirées ensuite, et en tout cas la déclaration de Targe n’est certainement pas suffisante pour le prouver, en l’absence des inventaires correspondants. C’est par des indications manuscrites rajoutées après coup, ou des identités de description, que nous savons que ces lettres étaient bel et bien incluses dans la communication de novembre 1897. Comme nous venons de le voir, leur titre n’est pas toujours donné clairement, il faut interpréter un peu. Targe travaillait sérieusement, mais il a pu être trompé par des descriptions du type « quatre lettres de P. à S. ». Quant à un contenu éventuellement différent, et non centré sur les ambassades et le couple des attachés, contenu apparu après janvier 1898, c’est possible, mais rien ne permet de le prouver puisque nous n’avons aucune trace du contenu du dossier jusqu’à l’inventaire Wattinne. Nous n’avons d’ailleurs pas évoqué cette période dans notre livre…
En revanche, nos conclusions pour l’automne 1897 demeurent. Les notes conservées citent certaines pièces, qui doivent donc logiquement avoir été incluses dans ledit dossier, et ces mêmes pièces se retrouvent dans la numérotation crayon rouge (appelons-la comme ça…), et également dans le contenu du bordereau du 29 novembre. A partir du moment où des sources différentes concordent, et là nous en avons trois (notes; bordereau du 29 novembre; traces d’archives), je crois qu’on peut raisonnablement penser que c’est bien le contenu du dossier secret que nous avons sous les yeux, au moins en octobre-novembre 1897. Il peut y avoir des pièces supplémentaires, mais les notes n’en gardent pas traces, et elles ne pouvaient donc avoir qu’un rôle périphérique. Et la déclaration de Targe sur les deux lettres « petit poisson » et « j’ai 2x » est un obstacle, mais un obstacle mineur, qui ne saurait annuler à lui seul la très forte concordance découverte par ailleurs.
Au total, ce que vous décrivez avec les numéros au crayon rouge (et bleu…) pour le dossier de 1897 ne me semble pas tellement éloigné de ce que nous pensons de notre côté: des pièces secrètes « principales » non homérotiques sauf exception, des pièces d’accompagnement avec une proportion inconnue, mais non négligeable de pièces homoérotiques et/ou sexuelles, et un complexe d’accusation centré sur le cercle des attachés militaires, dont les mœurs sont présentées au passage, entre autres arguments, mais de manière nette et intégrée à l’ensemble. Même s’il n’est pas un inventaire du dossier secret, ce qui est après tout possible (mais pas prouvé… Il est quand même joint à l’enveloppe F!), le bordereau du 29 novembre démontre en tout cas que les « pièces de comparaison » ont été insérées dans le dossier au moins à ce moment-là, et employées au moins une fois; elles sont également citées dans les notes de la période. Nous n’avons aucune information précise sur d’autres états du dossier, mais au moins celui-là est net.
Pendant que nous sommes à faire le ménage, n’oubliez pas le dossier D1 et le matériel y afférent, qui ajoute un nouvel élément de complexité à l’histoire. Et si le cœur vous en dit, il existe aussi une numérotation en chiffres romains qu’il faudrait étudier un de ces jours…
Je suis moins convaincu par votre deuxième post (un peu lapidaire, il faut dire). Vous répétez le raisonnement présenté dans les notes de l’automne, mais ne le justifiez pas vraiment: la « masse » en question est très orientée, avec nombre de pièces d’espionnage non incluses dans le dossier (BB19 109 en est rempli), alors que des pièces sans rapport avec l’espionnage sont incluses dans la série, somme toute limitée, choisie par Gonse & Cie. C’est ce choix que nous soulignons, il est indéniable, et forcément significatif jusqu’à un certain point, sans plus.
Après, la discussion porte sur le degré auquel la dimension sexuelle peut avoir pesé, ou non, dans la tête des lecteurs. Une chose est sûre, Picquart s’en fichait…
PG

Un complément dur le tableau: la lettre « empereur en colère », quoique datée du 17 janvier, est communiquée par un bulletin de la Section du 2 mars 1895 (cf. BB19 84). La date donnée dans le bordereau du 29 novembre s’explique donc parfaitement (et ouvre la question de savoir si Gonse et Cie communiquèrent les originaux, ou les copies jointes aux bulletins de la Section…). Nous pouvons enlever les points d’interrogation pour cette pièce.
Autre complément: j’aurais dû mettre un point d’interrogation sur la pièce « vous étiez à cheval ». L’identification est fondée sur la description seule (une « carte », ce qui est la façon dont cette pièce est décrite partout), ce n’est pas absolument probant.
PG
Philippe Oriol :
Bien sûr, vous avez raison pour la pièce 64 (coquille) et la 336 (erreur). Je corrige. Mais cela vient renforcer mon propos et régler encore ce que je ne comprenais pas après un mauvais report sur mes notes. La 336 justifie justement le passage premier inventaire/29 novembre par la focalisation en « 7 » sur Münster (qui du coup, et beaucoup plus logiquement, n’est plus dans la version d’octobre) et la vérification de l’équation crayon bleu = bordereau du 29 novembre.
Quant à la pièce 337, elle n’est en effet pas « numérotée au crayon rouge du tout » dites-vous. Est-ce une question ? Je ne comprends pas.Vous écrivez : « La pièce cotée 145 du 20 septembre 1897 avec un 7 crayon rouge, pièce très tardive et dont on se demande ce qu’elle viendrait faire là, d’autant que le contenu en est absolument anodin, pour autant que je puisse en juger. »
Justement, elle fait à mon sens partie de celles qui viennent confirmer le versant « comparaison » du premier inventaire. Elle n’est là que pour authentiquer l’écriture de S donnée sans signature sur la pièce précédente, « 6 », la fameuse « J’ai écrit deux fois ».

Pour la suite, c’est à votre tour de vous tromper. Le 4 du bordereau du 29 novembre présente 2 pièces ainsi décrites : « deux lettres du même au même (avec une enveloppe) servant de points de comparaison » et sont datées de « avril et juin 1896 ». Il ne s’agit donc pas de la pièce « du manuel » qui est déjà datée de 1894. Gonse n’allait pas avouer le truquage !!! Il s’agit, comme je le dis dans mon post, de « l’invention Luciani », n° 273 de la numérotation Cuignet (et pas 368). L’autre, celle de juin avec enveloppe est introuvable… Si vous avez des lumières à ce sujet, je suis preneur…
Et le n° 6 du bordereau du 29 novembre ne peut inclure « J’ai écrit 2 fois à Rome » puisque y sont annoncées « quatre lettres de Panizzardi », comme vous le rappelez, et que cette pièce, non signée et de Schwartzkoppen. Ce qui explique, je m’y accroche, la présence du 145 à la suite, comme pièce d’identification de l’écriture de S dans l’inventaire d’octobre.

Vous écrivez : « Le fait que Targe n’ait pas vu deux pièces aux inventaires ne signifie pas nécessairement qu’elles n’y étaient pas, compte tenu du fait qu’elles apparaissent partout ailleurs ; il faudrait pour en être sûrs avoir les inventaires en question… »
Il faudrait les avoir, c’est sûr. Mais ces pièces n’apparaissent pas partout. Elles apparaissent dans les notes, c’est tout. Et franchement, concernant Targe, on ne peut souvent le prendre en défaut. Où voyez-vous des erreurs, dans ce qu’il a exposé ?… Et comment pourrait-il se tromper ainsi. Il avait les documents sous les yeux… On peut se tromper, comme nous le faisons, sur un numéro, mais on commet rarement une erreur aussi énorme que d’affirmer, en recoupant 5 pièces, qu’elles n’y sont pas quand elles y sont. Et surtout des pièces aussi significatives et reconnaissables. Et je crois que Targe était bien celui en qui André voyait un jeune officier « de tous points prometteur », « instruit, d’une activité sans limite, doué d’une mémoire prodigieuse et ce qui, dans l’espèce, était une grâce inappréciable, d’un manque de timidité, d’une audace “tactile” qui lui permettait de fouiller, sans vergogne et sans observance des rites, les tiroirs les mieux clos et les plus hiérarchiques ». « [l]e grand dénicheur des secrets et des documents utiles à mettre la vérité en évidence ».

Vous écriviez :
Targe travaillait sérieusement, mais il a pu être trompé par des descriptions du type « quatre lettres de P. à S. »
Non, il n’a pu l’être. Vous parlez là du bordereau du 29 qui n’entre pas dans sa présentation des états successifs du dossier secret. Et il avait tout sous les yeux. Les bordereaux d’inventaire avec la description précise des pièces comme l’indique le liminaire de sa présentation :

Messieurs, je produirai à la Cour, mais je ne pourrai le faire qu’en Chambre du Conseil, tous ces dossiers secrets successifs. Leur force probante résulte de ce qu’ils sont écrits soit de la main du général Gonse, soit de la main du lieutenant-colonel du Paty de Clam, soit de celle du colonel Henry. Pour me conformer aux instructions qui m’ont été données, il m’est impossible de les lire en ce moment, mais je puis les analyser.
En analysant ces rapports successifs, j’attirerai spécialement l’attention de la Cour sur les pièces qui ont paru importantes […]

Vous écrivez encore : « En revanche, nos conclusions pour l’automne 1897 demeurent. Les notes conservées citent certaines pièces, qui doivent donc logiquement avoir été incluses dans ledit dossier, et ces mêmes pièces se retrouvent dans la numérotation crayon rouge (appelons-la comme ça…), et également dans le contenu du bordereau du 29 novembre. A partir du moment où des sources différentes concordent, et là nous en avons trois (notes; bordereau du 29 novembre; traces d’archives), je crois qu’on peut raisonnablement penser que c’est bien le contenu du dossier secret que nous avons sous les yeux, au moins en octobre-novembre 1897. Il peut y avoir des pièces supplémentaires, mais les notes n’en gardent pas traces, et elles ne pouvaient donc avoir qu’un rôle périphérique. Et la déclaration de Targe sur les deux lettres « petit poisson » et « j’ai 2x » est un obstacle, mais un obstacle mineur, qui ne saurait annuler à lui seul la très forte concordance découverte par ailleurs. »
Je ne peux vous suivre ici. Tout n’est pas aussi parfait. Si vous considérez les notes, il faut toutes les prendre. Et celle du 15 octobre comme celle du 29 introduisent de bien différentes pièces : aveux, discussion DPC du 31 xii 94, Bayle, Weyler et lettre d’AD à MD… Et la question des aveux est justement celle qu’introduit avant tout le 2e bordereau d’octobre 1897 selon Targe qui n’a quand même pas pu se tromper sur une aussi énorme chose…
Je le cite :

Le premier rapport est d’octobre 1897 : il est entier de Ia main du général Gonse et intitulé : « Bordereau des pièces secrètes établissant la culpabilité de Dreyfus en dehors de la procédure suivie devant le premier Conseil de Guerre du Gouvernement militaire de Paris ». Il n’y est question ni de la pièce des chemins de fer ni de la pièce de comparaison ; il n’y est pas question de la lettre « Davignon ». Enfin, dans la partie qui est relative aux aveux, comme je l’ai signalé dans ma précédente déposition, le général Gonse cite bien la déclaration du capitaine Lebrun-Renault, mais il ne parle nullement de sa propre lettre, contemporaine des aveux.
Mais là encore – et c’est le principal reproche que je pourrais vous faire – c’est qu’on ne peut penser les documents indépendamment de leur contexte. Et c’est l’histoire que je vous raconte. Fin octobre 1897, date du deuxième inventaire, tout a changé. Le « faux Henry » demeure LA preuve mais Gonse a enfin compris quel parti il y avait à tirer des aveux. Il devient l’argument suprême : déclaration Lebrun du 20, fabrication de la lettre du 6 janvier, et début de la récolte des témoignages. La structure du dossier devient donc nécessairement différente… Et ce n’est pas par hasard si les deux pièces de soutien du « faux Henry » n’en font plus partie comme nous le dit Targe qu’on ne peut sérieusement remettre en question…

Et sinon la correction du tableau. Il me semble que c’est ainsi que les premiers inventaires doivent se succéder. Ce qui expliquerait d’ailleurs le changement de nature des dossiers d’octobre. Le premier qui donne la plus grande place aux « documents diplomatiques » et le second, « pièces accusatrices établissant la culpabilité de Dreyfus » d’où l’introduction des aveux, la disparition du « petit poisson » et de « J’ai écrit deux fois »… A moins, dernière possibilité, que ce second dossier d’octobre, celui des pièces accusatrices, ne soit parallèle. Mais pourquoi Targe ne l’aurait-il pas vu?… Quant au premier dossier, il serait en deux parties… Les deux numérotations avec et sans « n° » peut-être…

Pierre Gervais :
Bonjour,
– Si nous nous trompons sur la présence de la pièce 367-68, nous ne sommes pas seuls : Targe (je ne vois guère que lui qui a pu le faire) a rajouté la cote de ladite pièce au crayon bleu. Il est vrai que ladite cote est barrée, et la date pose problème, je suis d’accord. Mais cf. point suivant, la lettre est certainement jointe.
– Les documents secrets cités dans la note du 29 octobre l’accompagnent forcément, compte tenu du fait que le bordereau contient des dizaines de documents. Les pièces principales doivent être incluses dans cet ensemble. Même à supposer que la mention « 4 lettres de P à S » ne soit pas erronée, les lettres « du petit poisson » et « j’ai écrit deux fois à Rome » sont donc nécessairement quelque part dans l’ensemble fourni. Et si les « bordereaux » cités par Targe (cf. plus bas sur ce point) sont aussi elliptiques que l’unique bordereau dont nous disposons effectivement, des erreurs sont très possibles.
– Plus généralement: rien ne vous permet de découpler les inventaires et les notes comme vous le faites. Les pièces secrètes viennent à l’appui des notes, elles ne sont pas indépendantes. Et inversement les notes sont construites avec les pièces secrètes, ne fût-ce que parce qu’elles les citent!
Nous avons déjà discuté de la différence entre les pièces secrètes à l’appui des notes et les rapports (sur les aveux, la discussion DPDC) ou autres pièces supplémentaires d’origine différente (lettre Mathieu, faux Weyler, etc.). Nous ne disons absolument pas que les derniers ne sont pas joints, nous disons que les pièces secrètes ont un traitement particulier, ce que le seul bordereau dont nous disposons prouve abondamment.
– Vous sollicitez d’ailleurs le sens du témoignage de Targe, qui ne dit pas que « la question des aveux est justement celle qu’introduit avant tout le 2e bordereau d’octobre 1897 », mais précise un point « dans la partie qui est relative aux aveux », ce qui n’est pas du tout pareil.
– Sur quoi étayez-vous le « contexte » que vous mentionnez? Rien ne prouve que les aveux ont préséance sur le « Faux Henry » après octobre 1897, puisque les seuls notes dont nous disposons disent le contraire, ainsi que le témoignage Targe. Ce dernier précise explicitement que le rapport de janvier 1898 « énumère les mêmes pièces que le rapport précédent », qui ne contient encore une fois qu’une « partie » relative aux aveux, et est contemporain de toutes les notes dont nous disposons, toutes centrées sur le Faux Henry. Le contexte que vous supposez est donc plus qu’hypothétique, rien n’étaye dans les sources un « changement » entre deux rapports/bordereaux (cf. point ci-après) tous deux datés d’octobre 1897, et dont l’ordre sur l’enveloppe E est d’ailleurs inverse de celui donné par Wattinne…
– Enfin, un point important, que j’ai déjà soulevé et auquel vous ne répondez pas : sur le témoignage Targe, vous omettez de dire qu’il parle, non de bordereaux ou d’inventaires, mais de rapports. Ce n’est pas « un de janvier 1898 », mais « le premier rapport est d’octobre 1897 », « le deuxième rapport est de janvier 1898 », « le troisième rapport est daté de mars 1898 », le mot d’inventaire n’est pas prononcé.
Le mot bordereau vient des titres qu’il cite, ce qui pose problème: un rapport n’est pas un bordereau! Plusieurs des expressions utilisées par Targe dans la description de ces « bordereaux » semblent d’ailleurs indiquer un « rapport » rédigé. En l’état, non seulement nous ne savons à peu près rien du contenu de ces rapports, mais nous ne sommes même pas sûrs de la forme qu’ils prennent, et si le titre de « bordereau » s’applique à tout le document auquel Targe fait référence, ou seulement à une partie « bordereau » accompagnée d’un commentaire. Le dossier D1 pourrait fournir un modèle correspondant à ces documents manquants, mais nous n’en sommes pas sûrs, et vous l’omettez dans votre analyse.
Il me semble donc raisonnable de nous en tenir à ce que les notes d’Octobre et le seul bordereau survivant nous disent sans contestation possible, plutôt que de postuler à partir de documents dont nous ne connaissons pas le contenu, et dont la forme même n’est pas claire, un « contexte » (le terme de narration convient mieux, d’ailleurs) qui serait différent.
Pierre Gervais
nouveau topic :
Philippe Oriol :
Une petite synthèse sur la numérotation rouge…
[…] l’unité du corpus plume rouge que nous avons mise en évidence n’est pas seulement formelle. Il y a donc de fortes chances qu’il ne s’agisse pas d’un artefact du hasard – peu probable de toute façon en raison de la succession des numéros […]. Le corpus est en effet la marque de la construction sous-jacente d’une véritable narration par les accusateurs : en première position, Davignon annonce le travail en commun, 2 dit l’impatience de Panizzardi, 3 – « Ce canaille de D. » – révèle l’espionnage et les pièces 3bis et 3ter mettent en lumière l’amour homosexuel, puis les rapports Guénée, dans leur version d’origine centrée sur l’Espagnol Mendigorria, élargissent la discussion à l’ensemble du cercle des attachés militaires, et le billet de Panizzardi clôt le récit au moment de l’ouverture de l’enquête. (Pierre Gervais et alii, Le Dosier secret de l’affaire Dreyfus, p. 228).
Une narration sans doute mais une narration dont la reconstitution ici proposée n’est pas sans poser de problème. Prenons les pièces une à une.

– Qu’en est-il du n°1 manquant dans la numérotation « plume rouge » ? Nos auteurs, dans leur ouvrage, nous expliquent qu’il s’agit de la « lettre Davignon » « dont le coin haut gauche, déchiré et manquant, a pu être marqué d’un numéro rouge » (p. 225). L’argument est pour le moins fragile.
– Le n°2 existe certes mais qu’indique-t-il ? Que Panizzardi peinait à voir Schwartzkoppen ? Une telle pièce qui ne pouvait avoir que pour but de montrer l’entente entre les deux attachés avait-elle un quelconque intérêt dans un dossier visant à prouver la culpabilité de Dreyfus ? La pièce suivante, « Ce canaille de D… », ne disait-elle pas finalement la même chose en beaucoup mieux et de manière bien plus efficace ?
– Si le n° 3 n’est pas discutable (« Ce canaille de D… ») – en remarquant toutefois qu’il eût été bon de s’interroger sur le fait que le numéro est biffé de la même encre rouge –, les 3bis et 3ter, possibles anciens 7 et 8 selon les auteurs, posent quelques questions. En premier lieu il n’existe pas « un 3ter et donc nécessairement un 3bis », comme ils le disent (p. 225), mais le contraire. La pièce n° 261 de l’inventaire final de Cuignet est numérotée sans discussion possible « 3bis » et la pièce 288 laisse apparaître sous une lourde biffure à l’encre noire un « ter » à l’encre rouge dont le numéro d’origine n’est pas lisible. Apparaît juste une boucle ouverte sur la partie gauche de sa base qui semble en effet laisser apparaître un 3. Et il cohabite avec un autre numéro, sans doute antérieur, biffé de rouge puis de noir qui semble tout autant laisser deviner un 8 qu’un 3. Et se pose une question qui demeure ouverte : pourquoi ce ce 3ter fut-il biffé ? Quant au 3bis, s’il semble bien avoir été ajouté sur un numéro gratté, comme l’affirment les auteurs dans leur premier article (p. 149), rien n’indique qu’il vint remplacer un 7 et de surcroît un numéro à l’encre rouge. Enfin, si ces deux pièces avaient été sélectionnées pour appuyer le propos sur la question homosexuelle, quel intérêt y aurait-il eu à citer la 3bis qui ne disait rien de particulier à cet égard ? N’aurait-il pas été plus intéressant de sélectionner par exemple certaine pièce de 1893, n° 287 de l’inventaire final, lettre dans laquelle Maximilienne informait avec un sens rare de la métaphore « son grand chat » que « son petit frère n’a[vait] cessé de pleurer » et qu’il fallait qu’il « le soign[ât] » ? Ou mieux encore, si Mercier avait bien, juste avant les délibérations, recomposé le dossier, comme le soutiennent les auteurs, cette lettre qui lui avait été révélée dans le « Bulletin de Renseignements » du 1er octobre établi à son intention et qu’il devait encore avoir en mémoire, lettre qui offrait le double intérêt de montrer l’entente dans l’œuvre d’espionnage et de mettre en avant le caractère homosexuel de la relation : « Mon beau bourreur, / J’ai bien joui et je vous fait [sic] la restitution des trois pièces. / Adieu mon beau bourreur / tout à vous, / Votre ami.1 » ?
– Le n° 4 pose la même question que le 3. Comment expliquer que son numéro ait été biffé et surtout, si la pièce fut transmise, qu’elle le fut dans sa version allemande difficilement lisible et compréhensible. La traduction-commentaire non numérotée fut-elle transmise ? Certes non puisqu’elle fut indiscutablement, comme l’indique sa date, établie fin mai 1898 (2). En remplaçait-elle une plus ancienne qui n’aurait pas été conservée ?
– Il n’est pas simple, pour le 5 et 6, de savoir de quelle version, « perdue », parlent les auteurs. Et soutenir que ces faux rapports, introduits plus tard, furent « numérot[és] de la même manière, probablement pour dissimuler qu’il s’agissait d’ajouts au dossier d’origine » (p. 227) est pour le moins hypothétique.
– Faute de 7 et de 8, passons au 9 qui est curieusement oublié dans la « narration » proposée par nos auteurs précédemment citée. Lettre « homoérotique » (« tout à toi sur ta bouche »), une telle pièce aurait normalement dû se placer, pour respecter « la construction sous-jacente d’une véritable narration par les accusateurs », entre le 3ter et le 4. Que fait-elle à cette place ?
– Quant au n° 10, donné curieusement comme pièce érotique dans leur premier article (p. 134), il invite à se demander quelle information il aurait bien pu donner aux juges s’il leur avait été transmis sinon, en contradiction absolue à « Ce canaille de D… », que les Italiens ignoraient tout d’une trahison dans laquelle ils étaient censés être partie prenante : « Le “Temps” de ce soir 3e page “faits divers” [sous] les conditions athmosphériques confirme que [Dreyfus] est accusé de [trou] les documents à l’Allemagne et non à l’Italie. / L’Intransigeant [a dit] la même chose. Je crois par conséquent que la version du 1er jour est exacte (3) »… Mais surtout il interroge sur la place de son numéro que porte, seul, le texte original en italien. Ne peut-on croire que, s’il s’était agi de transmettre cette information aux juges, c’est plutôt sa traduction qui l’aurait été, traduction qui ne porte pas le fameux numéro à la différence, par exemple, du n° 2 dont et l’original et la transcription dactylographiée sont tous deux numérotés ?
Voici donc qui est pour le moins fragile. Mais plus encore comment expliquer les autres numéros à l’encre rouge ? Ceux dont parlent nos auteurs, n° 5 et 6 en doublon, traductions de notes de 1892 et sur lesquels ils demeurent flous (p. 224) ? Que peut justifier de les écarter de la numérotation sériée pour leur préférer les rapports Guénée ? Qu’en est-il encore de ceux, dont ils parlent encore, n° 1 et 2, qui ne sont aucunement, comme ils l’affirment « deux faux témoignages sur les prétendus aveux de Dreyfus » (p. 224) mais deux lettres du capitaine Rémusat au capitaine Valdant au sujet des obus Robin et qui datent du 4 juin et du 3 juillet 1898 (4) ? Ils sont visiblement une numérotation annexe et tardive au rapport Gonse-Wattinne de juin 1898, nous indiquant que, si la thèse de la numérotation de 1894 est exacte, le format « n° X » à l’encre rouge put avoir plusieurs utilisations et ce à différentes époques. Qu’en est-il encore de ces deux autres n° 4 et 5 à l’encre rouge qui se peuvent trouver sur le dossier contenant des fragments calcinés de 1890 relatifs au chargement des obus en mélinite ? Quoique chiffres d’une sous-serie du même rapport Wattinne, ils sont intéressants en ce qu’ils corrigent en surcharge une ancienne numérotation à l’encre noire (n° 3 et 4) et cohabitent avec un autre 3 à l’encre noire indiquant une nouvelle fois les diverses utilisations de la numérotation à l’encre rouge et non seulement que la couleur de l’encre n’était peut-être pas aussi importante que cela mais encore qu’une numérotation à l’encre rouge pouvait être postérieure à celle à l’encre noire (5). Et enfin, tout à fait extraordinaire et pour finir, pourquoi ne pas avoir relevé sur la mise au propre dactylographiée de la pièce n° 2 de leur reconstitution du dossier, dactylographie qui porte aussi ce même « n° X » à l’encre rouge, cette petite mention portée en haut, au centre du document, et de la même encre rouge qui a porté le numéro : « numérotage de 1 à 7 (7) » ? N’y aurait-il donc eu que 7 pièces ? A quel « classement » se rapporte cette mention ? Que deviennent alors l’hypothétique 8 et les 9 et 10 de leur reconstitution ? Et quelles sont les bonnes 4 et 5 puisqu’elles existent en doublon ?
Cela dit, ces numéros à l’encre rouge demeurent mystérieux. Ils le demeurent mais n’indiquent aucunement qu’ils furent la numérotation du « dossier perdu » de 1894. Que penser à cet égard de l’affirmation de Du Paty qui expliquera qu’il n’avait « vu aucun numéro sur les pièces, parce que ce numérotage est postérieur au moment de 1894 (6) » ? Est-ce une nouvelle mystification ? Certes non. Selon les habitudes de la Section de statistique, en effet, quand un bordereau était établi, la numérotation se trouvait sur ce dernier document et jamais sur les pièces elles-mêmes… Ce n’est qu’à partir d’octobre 1897 que furent numérotées les pièces, ainsi qu’en témoigne Wattinne, en parfait écho à Du Paty, qui explique en ouverture de son rapport que

Ces documents, recueillis au jour le jour, d’une façon sûre, avaient été, jusqu’en 1897, conservés sans classement spécial, par le Service des Renseignements. Au mois de septembre dernier [1897], lorsque la campagne en faveur du condamné commença, les pièces les plus importantes furent réparties en deux dossiers E et F. Elles furent numérotées, et un bordereau récapitulatif fut joint à chaque dossier.
Il a paru plus rationnel de ne former qu’un seul dossier comprenant non seulement les pièces des dossiers E et F, mais aussi la partie la plus intéressante des documents provenant de la même source, et qui étaient répartis sous divers titres au Service des Renseignements.
Les enveloppes et les bordereaux récapitulatifs des dossiers E et F ont été néanmoins conservés et réunis sous une cote intitulée « classements antérieurs », on a laissé, d’autre part, subsister sur les documents, les numéros qui leur avaient été attribués à l’origine, les numéros nouveaux ont été apposés à l’encre rouge, et paraphés par M. le général Gonse, sous-chef de l’État-major de l’armée.

Et encore cela n’était pas nécessairement systématique. Ainsi du bordereau du 29 novembre 1897, ou seules 6 pièces sur les 86 annoncées portent leur numéro d’entrée et cela d’ailleurs dans deux couleurs différentes (crayon bleu et crayon rouge, nous indiquant que la couleur de l’encre n’était peut-être pas aussi importante que cela). La seule trace que nous en ayons, concerne le premier inventaire d’octobre 1897, dont la numérotation, pour les rares pièces qui nous sont données ( « faux Henry » : n° 2 ; pièce « du petit poisson » : n° 4 ; et pièce « j’ai écrit deux fois à Rome » : n° 6), se retrouvent sur les pièces. Et si donc le bordereau de Gribelin (ou de Du Paty), bordereau du dossier secret de 1894, fut bien une réalité – et il serait plus que douteux qu’il ne le fût pas (_) –, toute question au sujet de la numérotation des pièces sur les pièces elles-mêmes tomberait d’elle-même.
De même, ne peut-on croire que si les pièces avaient été numérotées en 1894, les différents témoins n’auraient pas hésité sur leur nombre ? Entre 3 au minimum pour Gonse, entre 3 et 5 pour Roche, 4 pour Freystätter, 4 et 7 au minimum pour Du Paty, 5 pour Boisdeffre et Gribelin, 6 pour Picquart et 7 pour Mercier… Un ensemble ordonné et numéroté, et surtout pour un dossier d’une telle importance, aurait, croyons-nous, frappé les esprits… À moins bien sûr que tout cela ne fut encore qu’une vaste intox pour brouiller les pistes du dossier homophobe… Mais un tel argument ne serait être recevable pour le dreyfusard Picquart, qui vit certes le dossier bien tard, ou pour le dreyfusard Freystätter qui connut, lui, le dossier dans la salle des délibérations en 1894 et qui, l’un comme l’autre, n’auraient certes pas cherché à accréditer une version du dossier « relativement banal et peu accusateur ».
Et il est plus que douteux que le préjugé homophobe ait été mis en avant ce jour du 22 décembre 1894. Nos auteurs citent quelques extraits de lettres inédites de Freystätter à Reinach qui nous semblent bien peu compatibles avec la thèse défendue… Freystätter, à deux reprises, nous y apprend que quand Maurel présenta le dossier secret il expliqua aux juges, pour une meilleure compréhension, qui se cachait derrière les pseudonymes :

Je me souviens nettement que le colonel Maurel nous entretint des pseudonymes des deux attachés militaires, et je me souviens avoir trouvé le choix heureux : Alexandrine évoquant l’élégante romaine ; Boureur [sic] nous faisant apparaître l’Allemand du nord aux lourds poings ; mais je ne saurais préciser si les pièces présentées aux membres du Conseil avaient la même signature ou des paraphes différents : lorsqu’elles me passèrent entre les mains je m’attachai surtout au texte (9).

Et quelques jours plus tard :

Les pseudonymes des attachés militaires que nous fit connaître le président, étaient Boureur et Alexandrine ; mais je ne me souviens plus à qui chacun des pseudonymes s’appliquait (10).

Il est bien évident que si la dimension homosexuelle de la relation des deux attachés militaires avait été mise en avant et avait aidé à emporter la décision de juges scandalisés en 1894, le dreyfusard Freystätter n’aurait pas hésité à le raconter au dreyfusard Reinach. Aurait-il pu oublier, si cela avait été, le « Est-ce que je suis toujours ton Alexandrine ? Quand viendras-tu me bourrer » d’une des pièces que nos auteurs placent dans le dossier secret ? Et si, pour une raison qui demeurerait inexplicable, il ne l’avait pas fait, comment aurait-il pu se contenter de trouver, avec autant de détachement, ce choix de pseudonymes « heureux » ? Serait-ce à dire que ceux qui avaient pris le parti d’introduire dans le dossier les pièces « homoérotiques » auraient manqué leur coup ?

Mais le vrai, le seul, mode d’accès au dossier secret est cette question du commentaire de DPC. Nous y revenons donc en une nouvelle petite synthèse.
Il nous faut nous attarder sur le dossier secret et le commentaire de Du Paty pour tenter de vider la qui est de savoir si le dossier constitué avant le procès de 1894 fut bien celui qui fut transmis aux juges ou s’il fut reconstitué au dernier moment. Pour mémoire, la thèse des auteurs du Dossier scret de l’affaire Dreyfus est la suivante : une fois le dossier constitué, une fois le commentaire de Du Paty écrit, Sandherr et Mercier l’auraient repris et, pour forcer la note, y auraient ajouté quelques documents qui tendaient à prouver que les attachés militaires entretenaient une relation homosexuelle. De cela témoignerait une numérotation à l’encre rouge sur un certain nombre de pièces, numérotation qui jusqu’à présent n’avait jamais été évoquée.
Que savons-nous donc du dossier et de ce qui le composait puisque le bordereau qui a plus que probablement existé et qui en faisait le descriptif fut vraisemblablement détruit ? Il existe cinq témoignages : celui de Boisdeffre – qui avait vu le dossier et son commentaire avant le procès –, celui de Picquart – qui en découvrira le contenu quand, à la tête de la Section de statistique, il se le fera communiquer à la toute fin de l’année 1896 –, celui de Mercier – qui le fit constituer et le vit avant sa transmission aux juges –, celui de Du Paty – qui en fit le commentaire – et celui de Freystätter – qui en avait eu les pièces entre les mains comme membre du conseil de guerre en 1894. Prenons-les uns à uns.
Du Paty, par la minute de son commentaire exhumée en 1904 et ses témoignages, nous a laissé le descriptif suivant de ce que contenait le dossier secret : le memento « Doute – preuves », la « lettre Davignon », « Ce canaille de D… », une déclaration d’Henry au sujet des propos tenus par une « personne honorable » et « des pièces […] qui se rapportaient toutes à des faits contemporains du séjour du capitaine Dreyfus à l’État-major de l’armée » (11).
Mercier, à Rennes, décrivit le dossier dont il vit l’état dernier au moment de sa mise sous pli le jour même de sa transmission aux juges (12). Ce dossier, selon lui, était composé de « six ou huit pièces (13) » : le memento « Doute – preuves », la « lettre Davignon », la « pièce des chemins de fer », « Ce canaille de D… » et de trois rapports de Guénée. Revenant sur la question, il reprit son énumération et précisa aussi qu’y était présente la pièce « Choses aucun signe d’État-major (14) » dont le le memento « Doute – preuves » était la réponse, ainsi qu’un rapport Guénée accompagné d’extraits de ce rapport (15).
Boisdeffre, qui avait vu le dossier au moment de sa composition, pourra se souvenir de la présence du memento « Doute – preuves », de la « lettre Davignon », de « Ce canaille de D… » et des deux rapports Guénée (16).
Freystätter avait eu le dossier entre les mains au moment des délibérations et se rappelera qu’il était constitué d’une notice biographique sur Dreyfus, de « Ce canaille de D… », de la « lettre Davignon » et de la « dépêche Panizzardi » (17).
Picquart, qui avait découvert le dossier en août 1896, se souviendra d’un dossier en deux parties dont seule la première avait été communiquée aux juges (18). Elle contenait le memento « Doute – preuves », la « lettre Davignon », « Ce canaille de D… » et « une espèce de rapport relatif au voyage d’un agent étranger […] en Suisse » dû à Guénée. La seconde partie, « espèce de rebut », était constituée « de sept à huit pièces », « deux ou trois photographies » de « Ce canaille de D… » et « un certain nombre de pièces […] qui devaient servir de pièces de comparaison » parmi lesquelles, croyait-il sans être toutefois absolument affirmatif (19), celle du « manuel ».
D’autres témoins – Cordier, quelques juges de 1894 –, ne pourront être aussi précis mais se souviendront tous de la présence de la pièce « Ce canaille de D… » que Roche, juge de 1894, estimait faire partie d’un ensemble de 3 à 5 pièces (20).

Que pouvons-nous déduire de ces témoignages ? La première question que nous devons nous poser est de savoir quelle peut en être la valeur. Prenons les principaux. Celui de Picquart, qu’on ne peut soupçonner de parti-pris, contient une erreur. La « pièce du manuel », pièce de 1896 faussement datée de 1894, ne pouvait en être. De même de celui de Mercier, suspect dans tous les cas. La « pièce des chemins de fer », de 1895 et faussement datée de 1894, ne le pouvait non plus. Mercier reconnaîtra d’ailleurs plus tard son erreur (21). Quant à Freystätter, il est le seul à parler de cette notice biographique dont il ne demeure aucune autre trace et le seul à introduire la « dépêche Panizzardi » que Mercier et les juges qu’il sollicita affirmèrent ne pas avoir vue dans le dossier (22). Mais si nous pouvons en effet parler de « superposition de mémoire » (Freystätter), d’erreurs volontaires ou involontaires (Mercier), de déductions fausses (Picquart), il n’en demeure pas moins que le nombre des sources et leurs origines qui excluent toute entente peut nous confirmer la présence au moins des trois pièces principales que sont le memento « Doute – preuves », la « lettre Davignon », et « Ce canaille de D… ». Mais les témoignages ne sont que des témoignages et nous savons comment se construit la mémoire. La source la plus fiable, a priori, devrait assurément être celle de Du Paty puisque la minute de son commentaire, qu’il communiqua aux magistrats de la Cour de cassation en 1904 – on se souvient que l’original avait été détruit au lendemain du procès et que sa copie conservée l’avait été à son tour fin 1897 –, constitue le seul document écrit et contemporain de ce que fut le dossier secret. Qu’en est-il ? Et surtout constitue-t-il une source fiable ? Rien d’étonnant, tout d’abord, à ce que Du Paty en ait eu une copie. Comme le soulignera avec justesse Targe, « Cuignet [avait] attir[é] l’atention du Ministre sur le danger de ne pas surveiller le colonel Du Paty de Clam, qui posséd[ait], di[sai]t-il, la copie des pièces du dossier secret. Si Du Paty possède la copie des pièces du dossier secret, il est vraisemblable qu’il possède au moins aussi la copie des pièces qu’il a lui-même établies (23) ». « La copie faite et remise par [lui] au colonel Sandherr », Du Paty n’aura de cesse de l’affirmer, « ne portait aucune adjonction à ce qui figure sur le brouillon ». Les deux pièces « étaient identiques quant au fond et identiques quant à la forme à quelques détails de rédaction près » (24). Pourtant, après avoir convenu, à l’occasion de la première révision, que sa « note […] portait en effet […] sur les pièces dont a parlé le colonel Picquart (25) », il tint toujours à bien faire entendre qu’il ne savait pas si c’était bien son travail qui avait été montré aux juges (26), voire même à expliquer dans un premier temps que son commentaire avait peut-être servi de base à un travail dont il avait toujours ignoré la teneur (27) et dans un second que le commentaire définitif, auquel il n’avait pas travaillé, n’était pas le sien. Du Paty avait vu la copie du commentaire avant sa destruction en 1897 et pouvait affirmer qu’il « différait comme facies et comme détails », « dans la forme sinon dans le fond » (28) de celui qu’il avait écrit (29). Pour Picquart pourtant la chose ne pouvait faire de doute : comme l’avait reconnu à l’origine Du Paty, le brouillon qu’on lui présenta en 1904, « sauf peut-être quelques questions de détail » était « identiquement celui qu[’il avait] vu au service des renseignements qui était, d’après ce que [lui avait] dit Sandherr, le commentaire communiqué aux juges » (30). Il y retrouvait ainsi bien, passage qui l’avait alors marqué, l’ahurissant développement sur la pièce « Ce canaille de D… » qu’il avait consigné dans sa lettre au garde des Sceaux du 14 septembre 1898 (31) puis décrit à Rennes (32). De plus, cette copie du commentaire que Du Paty avait vue en 1897 et que lui-même avait longuement étudiée en 1896 « était bien de la main du Du Paty de Clam (33) ». Du Paty ne disait donc pas la vérité quand il affirmait que les deux versions étaient différentes et qu’il n’avait rien à voir dans la seconde. Lui qui s’était retrouvé au centre de toutes les attaques de la part des défenseurs de Dreyfus comme de l’État-major, cherchait simplement, ce faisant, à se dégager d’une responsabilité déjà fortement engagée. Il n’avait fait qu’obéir aux ordres, n’était qu’un « porte-plume (34) » et n’avait aucune responsabilité dans l’illégalité de 1894 puisque son commentaire n’avait pas même été présenté aux juges. Mais si tout cela tend à prouver que le commentaire de 1904 fut bien, à peu de choses près, celui de 1894, rien ne prouve qu’il ne fut pas changé, avec les documents qu’il accompagnait, peu avant sa transmission aux juges. Pourtant, pour Picquart, le document qu’il avait eu entre les mains et qu’il revoyait en 1904 lui avait toujours était présenté comme celui qui avait été transmis dans la salle des délibérations :

Quand Sandherr m’a parlé de ce dossier en juillet 1895 il m’a dit : « le petit dossier qui a été communiqué aux juges du conseil de guerre est dans l’armoire d’Henry. »
Quand j’ai demandé ce dossier à Gribelin en 1896 je lui ai dit : « Donnez-moi le dossier qui a été communiqué aux juges du conseil de guerre en 1894 et qui est dans l’armoire de Henry. » Gribelin m’a immédiatement donné, sans hésitation, le dossier décrit dans mon mémoire et contenant dans une enveloppe spéciale les 4 pièces avec le commentaire.
Quand j’ai montré ce dossier au général de Boisdeffre pour lui prouver l’innocence de Dreyfus le 31 août ou le 1er septembre 1896 il l’a parfaitement reconnu et a demandé pourquoi il n’avait pas été brûlé comme c’était convenu.
Le général Gonse l’a également eu entre les mains, et nous en avons parlé comme du dossier communiqué aux juges en chambre du conseil. (35)

Pour lui, il était clair que la copie du commentaire qu’il avait eue entre les mains et qui avait été détruite fin 1897 ne pouvait être, « suivant l’usage des bureaux », que la copie conservée du document transmis (36) : « quand on s[e] dessaisiss[ait], même momentanément, d’un document important, il fa[llai]t toujours en conserver une trace (37). » Mais surtout le fait que cette copie ait été détruite constituait pour lui une « preuve plus frappante encore » : « Jamais un acte aussi grave n’eût été commis si la pièce n’avait été une trace authentique de la communication illégale faite en 1894 », dira-t-il avec bon sens (38).
Les trois auteurs du Dossier secret de l’affaire Dreyfus affirment, pour soutenir leur thèse du dossier homophobe, que le commentaire exhumé en 1904 ne peut-être qu’un faux. Pour cela, ils soulignent le désaccord entre ce commentaire et les souvenirs de Picquart au sujet du témoignage de Valcarlos, témoignage que le premier présente comme une « déclaration » et le second comme un « rapport double ». Un désaccord indiscutable et problématique, en effet (bien que ces souvenirs puissent être ici aussi imprécis que concernant la dépêche Panizzardi), et pour la résolution duquel nous avons proposé, avec toute la prudence et les conditionnels de rigueur, notre hypothèse en annexe à notre Histoire de l’affaire Dreyfus chez Stock en 2008. Mais quoi qu’il en fût, et tout interrogeant qu’il soit, un tel argument ne peut suffire à exclure de bonne foi le commentaire et le déclarer faux. Et cela est d’autant plus difficile à faire qu’on en trouve une étonnante trace en octobre 1897, trace qui confirme ce qu’avait dit Picquart du dossier secret. Cette pièce, nos auteurs la citent (39) et expliquent qu’à partir de 1897 les « conjurés » établirent quelques notes contenant « la première description officielle du dossier secret ». Ils citent pour cela une note de Gonse, catalogue des « renseignements obtenus antérieurement ». Cette note mentionne 5 faits « déjà […] établi[s] d’une façon positive » et qui ne peuvent que retenir notre attention : « S[chwartzkoppen] n’attache d’importance aux renseignements que s’ils proviennent d’un officier du ministère même et ne veut avoir aucun rapport avec les officiers de troupes » ; il « a un ami au ministère au commencement de 1894 » ; « à la même époque on lui [a] propos[é] de demander à cet ami un renseignement sur les appels de classe » en attirant son attention sur la nécessité « de se garder du sous-chef du 2e Bureau » ; « au printemps de 1894 », époque où Dreyfus y faisait son stage, « le service [avait été] avisé par une personne sûre » de la présence « d’un officier traître au 2e Bureau » ; et « à la même époque, un personnage, dont le nom commence par un D…, communiqu[ait] au colonel P[anizzardi] des documents secrets […] ». Une note qu’ils présentent comme « donn[ant] […] un état vague des pièces utilisées en 1894 » (40). Un état vague ? Mais il s’agit en fait très précisément de ce qu’ils appellent la « version canonique » du dossier de 1894, celle sur laquelle se sont jusqu’alors entendus les historiens de l’Affaire : memento « Doute – preuves », « lettre Davignon », propos de Valcarlos et « Ce canaille de D… »… En 1897, c’est donc ainsi encore que pouvait se présenter le dossier secret : celui qu’avait vu Picquart et dont il parlera plus tard, celui que Du Paty livrera en 1904 en communiquant le brouillon de son commentaire. La chose est remarquable en soi et plus remarquable encore est l’erreur qu’ils commettent en présentant cette pièce. Cette pièce n’est en fait aucunement de Gonse mais de Du Paty et n’est autre que « la note complémentaire n° 1 » du 18 octobre 1897 (41), annexe au rapport du 15-20 octobre de Gonse. Et cette erreur n’est pas plus sans signification qu’elle n’est sans importance. Mi-octobre 1897, Du Paty, répondant à la demande de présenter les charges contre Dreyfus, ne pouvait donc que donner un parfait résumé de son commentaire dont le brouillon en tout concordant réapparaîtra en 1904. Et s’il pouvait le faire, en reprenant même l’argumentaire sur la pièce « Ce canaille de D… » qui avait tant marqué Picquart (42), c’est parce qu’il avait sous les yeux la minute du document qu’il avait établi en 1894. Si le commentaire est donc un faux « d’après 1896-1897 » voire même de « peu avant la comparution de Du Paty devant la Chambre criminelle de la Cour de cassation », comme le soutiennent les trois auteurs dans l’article publié sur leur site, il est plus qu’étonnant et même tout à fait extraordinaire de le retrouver là en parfaite confirmation de ce qu’avait vu Picquart 14 mois plus tôt et de ce que Du Paty lui-même livrera quelques années plus tard. Mais s’agirait-il là d’une « intox », comme celle qu’auraient commise Sandherr, Gribelin, Boisdeffre, Gonse en présentant à Picquart le dossier comme celui soumis aux juges, ou comme, encore, l’aurait été la destruction de la copie en 1897 ? Car telle est la thèse de nos auteurs : « […] toute la dramatisation faite autour du commentaire vu par Picquart, y compris la destruction du commentaire Du Paty en 1897, serait une mystification, destinée à accréditer la version d’un [dossier secret] relativement banal et peu accusateur, sinon honnête, en tout cas assez prudent. » On aura compris que dans leur esprit une telle manœuvre aurait eu pour but de dissimuler les pièces homophobes. Mais pourquoi Du Paty, en 1904, aurait-il tellement resisté avant de livrer le document qu’il avait conservé (43) ? Pour nos auteurs « cette valse-hésitation ressemble fort à une mise en scène destinée à accréditer le fait que ce brouillon était une pièce importante, et à lever tout doute sur le fait qu’elle contenait ce qui avait été lu au Conseil de guerre de 1894. » Si Mercier avait joué un tel jeu, il risquait bien gros en permettant à Du Paty de livrer le brouillon (44), vrai ou faux. Il savait, comme le lui fera comprendre le procureur général Baudouin lors de la seconde révision, qu’il avait commis là, au regard de la loi, en détruisant une pièce appartenant à une procédure, « un acte de la plus haute gravité » (45). Il aurait eu tout intérêt, plutôt que d’enfin dire la vérité, à s’obstiner dans son mensonge de 1899 et à continuer à faire croire qu’il était l’auteur du commentaire final et qu’il ne l’avait établi que pour son usage personnel (46). Alors qu’en y mêlant Du Paty, lié à l’enquête et agissant sur son ordre, il ne lui était plus possible de défendre la thèse de l’usage personnel qui avait été jusqu’alors sa sauvegarde. Mais pourquoi, dans ce cas, dire enfin la vérité et révéler du même coup son précédent mensonge ? Uniquement parce qu’il se sentait maintenant protégé, parce que, comme il le rétorquera au procureur avec une belle inconscience qui était aussi un bel aveu, « ce n’[était] plus la question » en 1904 : « la question de 1894 n’est plus celle que vous avez à examiner » (47). Mais surtout, revenons au sujet, s’il s’était agi d’un faux – et nous y revenons –, que penser de l’extrait du journal intime de Du Paty qui nous révèle que Mercier, en confirmation de ce qu’il dira devant la Cour et que nous venons de citer en note, acceptant finalement de permettre à Du Paty de communiquer la minute conservée, avait déclaré : « “Pourquoi n’a-t-on pas exécuté mes ordres, Picquart n’aurait pas vu le commentaire !” (48) » ? N’est-on pas ici en présence d’une véritable authentification du document ? Non ! répondent nos auteurs qui m’invitent en unique réplique, sur leur forum, à vérifier « que ce [journal intime] est vraiment intime »… En attendant des arguments un peu plus convaincants, nous conserverons donc au brouillon du commentaire de 1904 « le statut de source importante qu’il a conservé dans l’historiographie jusqu’à nos jours ».

1. AN BB19 84.
2. Dossier secret, SHD 4 J 118, pièce 24. Transcription dans « Dossier secret Dreyfus », AN BB19 118 et MAHJ, 97.17.61.1.
3. Pièces 58 et 58bis (traduction), ibid.
4. Pièces 72 et 73, ibid.
5. Dossier 75, ibid.
6. Pièce 239bis, ibid.
7. Déposition Du Paty dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 239. Du Paty répondait là à une question à propos d’une pièce postérieure numérotée 26 dans le dernier état du dossier. Le « ce » pourrait laisser penser que Du Paty faisait ici allusion à cette dernière numérotation et explique donc qu’il n’ait pu voir en 1894 quelque chose de bien postérieur. Mais ce serait oublier le premier segment de phrase (« Je n’ai vu aucun numéro sur les pièces ») qui ne peut vouloir dire qu’une chose : les pièces n’étaient pas numérotées quand il rédigea son commentaire.
8. Voir la seconde partie de ce post.
9. Lettre de Freystätter à Joseph Reinach du 2 octobre [1900], BNF n.a.fr. 24896, f. 347 v°.
10. Lettre au même, sans date, dans ibid., f. 383.
11. Commentaire de Du Paty dans La Révision du procès de Rennes (15 juin 1906-12 juillet 1906). Réquisitoire écrit de M. le procureur général Baudouin, op. cit., p. 79 et La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 374-375 et dépositions Du Paty dans Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. III, p. 511-512 et La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 238-239.
12. Déposition Mercier dans dans Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. III, p. 533.
13. Déposition Mercier dans ibid., t. I, p. 162.
14. Pièce 22bis du « Dossier secret Dreyfus », SHD 4 J 118. Transcription dans « Dossier secret Dreyfus », AN BB19 118 et MAHJ, 97.17.61.1. Il en existe aussi une copie dans les papiers Esterhazy conservés à la BNF (n.a.fr. 16464).
15. Déposition Mercier dans Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. I, p. 79-82, 85, 98, 482-483.
16. Déposition Boisdeffre dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 730-731.
17. Déposition Freystätter dans Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. II, p. 399 et 401-403 et « Séance à huis clos », BNF n.a.fr. 24698, f. 341 v°. Souvenirs datés du 4 août 1900. Voir aussi sa lettre à Joseph Reinach du 2 octobre [1900], BNF n.a.fr. 24896, f. 346-347 et sa lettre du 25 avril 1899 au général Giovanninelli citée dans sa « Note » à Reinach de 1902, BNF n.a.fr. 24896, f. 379.
18. Déposition Picquart dans Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. I, p. 400-401 ; lettres de Picquart à Sarrien des 6, 14 et 15 septembre 1898, AN BB19 105 (le passage de la deuxième, f. 16 de l’original, a été repris dans La Révision du procès Dreyfus à la Cour de cassation. Compte rendu sténographique « in extenso ». Débats de la Cour de cassation (27, 28, 29 octobre 1898), op. cit., p. 110-112) et déposition lors de la première révision : La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. I, p. 135-139.
19. A partir de sa déposition dans Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. I, p. 400-401, 410-411 et 482.
20. Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. II, p. 554 et t. III, p. 534-535. Il faudrait aussi mentionner le témoignage de Gonse qui ne vit le dossier que « postérieurement » (La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 338). Il parlera de « trois ou quatre pièces dont il se composait en 1896 » (ibid. et Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. III, p. 348) puis de « quatre » pièces communiquées (La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 351). Lors de la seconde révision, il ajoutera aussi que peut-être y eut-il « encore d’autres pièces secondaires, accessoires » mais qu’il « n’en sa[vait] rien » (ibid., p. 338). Il citera toutefois la présence selon ce qu’il savait de « Ce canaille de D… », le memento « Doute – preuves », la « lettre Davignon », et « le rapport qui rapportait les paroles prononcées par Valcarlos » (ibid.).
21. Déposition Mercier dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 379-380, 391 et 413.
22. Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t.I, p. 94, t. II, p. 402 et t. III, p. 533 et 534-537.
23. Déposition Targe à l’occasion de la seconde révision dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 78.
24. Lettre du Du Paty à Ballot-Beaupré du 20 juin 1906, AN BB19 78. Voir aussi sa lettre au même du 3 juillet.
25. Déposition Du Paty dans La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 36.
26. Déposition Du Paty dans ibid., t. I, p. 442 ; Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. III, p. 512 ; et dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 243 et t. II, p. 686.
27. Déposition Du Paty dans La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. I, p. 442 et dans Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. III, p. 512.
28. Déposition Du Paty dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 239 et t. II, p. 686. Voir aussi t. I, p. 240, 241-242, 243 et 368-369.
29. En réponse à Picquart et à ses articles sur le dossier secret, Du Paty avait écrit au journal qui les hébergeait pour affirmer que l’ancien chef de la Section de statistique n’avait « pas vu le commentaire, mais une pièce analogue n’émanant pas de lui » (Georges Picquart, « Le dossier secret », La Gazette de Lausanne, 8 août 1903 (repris dans Marguerite-Fernand Labori, Labori. Ses notes manuscrites. Sa vie, op. cit., p. 390).
30. Déposition Picquart dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. II, p. 256. Boisdeffre le confirmera aussi : voir ibid., t. I, p. 730-731 (« […] il est certain que les trois faits dont il est question dans ce document se trouvaient dans le commentaire » ; « C’est le commentaire comme fond » ; « Cela ne me paraît pas être […] tout à fait la forme, mais il y a peu de différence »).
31. Ibid., p. 256-257. Il écrivait en 1898 dans sa lettre : « Le commentateur dit que quand on a reçu cette lettre au service des renseignements on a vérifié si les plans directeurs déposés à la Direction du génie et au service géographique étaient à leur place, il y étaient. On n’a pas vérifié si ceux du 1er bureau y étaient aussi, d’où il est permis de croire que D., c’est-à-dire Dreyfus avait pris ceux du 1er bureau […]. En effet Dreyfus avait été au 1er bureau en 1893 [ ;] il avait travaillé dans la pièce où étaient déposés ces plans, et on n’avait pas changé depuis cette époque les mots des serrures » (lettre de Picquart au garde des Sceaux du 14 septembre 1898, AN BB19 105, f. 19 ; cette partie a été reprise avec quelques erreurs de lecture dans La Révision du procès Dreyfus à la Cour de cassation. Compte rendu sténographique « in extenso ». Débats de la Cour de cassation (27, 28, 29 octobre 1898), op. cit., p. 111-112). On peut lire dans la minute du commentaire : « Dès qu’on eut saisi la lettre ci-jointe, on ouvrit une enquête discrète au service géographique et au service du Génie. Cette enquête n’aboutit pas. On omit de faire des recherches au 1er bureau de l’état-major de l’armée. Là, les plans directeurs sont enfermés dans une pièce où ils sont dans une armoire dont le mot de cadenas n’a pas été changé depuis le 1er juillet 1894 » (La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 375).
32. Déposition Picquart dans Le Procès Dreyfus devant le conseil de guerre de Rennes, op. cit., t. I, p. 406-407
33. « Il a une écriture caratéristique que j’ai bien reconnue » (déposition Picquart dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. II, p. 258). Voir aussi Georges Picquart, « Le dossier secret », La Gazette de Lausanne, 8 août 1903 (repris dans Marguerite-Fernand Labori, Labori. Ses notes manuscrites. Sa vie, op. cit., p. 390.
34. Déposition Du Paty dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 240.
35. Lettre de Picquart au garde des Sceaux du 15 septembre 1898, AN BB19 105. Voir aussi sa déposition lors de la première révision : La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. I, p. 139 et son article « Pièces secrètes », La Gazette de Lausanne, 1er août 1903 (repris dans Marguerite-Fernand Labori, Labori. Ses notes manuscrites. Sa vie, op. cit., p. 379) et sa déposition dans La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. I, p. 133-134 et 139.
36. Picquart, « Pièces secrètes », La Gazette de Lausanne, 1er août 1903 (repris dans Marguerite-Fernand Labori, Labori. Ses notes manuscrites. Sa vie, op. cit., p. 379).
37. Picquart, « Le dossier secret », La Gazette de Lausanne, 8 août 1903 (repris dans ibid., p. 386-387).
38. Picquart, « Pièces secrètes », La Gazette de Lausanne, 1er août 1903 (repris dans ibid., p. 379).
39. Pierre Gervais, Romain Huret, Pauline Peretz, Le Dossier secret de l’affaire Dreyfus, op. cit., p. 183.
40. Ibid., p. 182-184.
41. « Note complémentaire numéro 1 » du 18 octobre 1897, AN BB19 108. Elle a été publiée dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 166 et t. III, p. 494-495. Trois fois le document est donné par Targe comme étant « de la main de du lieutenant-colonel du Paty de Clam ».
42. Pour mémoire, on lit dans la minute du commentaire : « Là [au 1er bureau], les plans directeurs sont enfermés dans une pièce où ils sont dans une armoire dont le mot de cadenas n’a pas été changé depuis le 1er juillet 1894 » (La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 375). Dans la « Note complémentaire numéro 1 », on peut lire : « Le mot-clef des armoires du 1er bureau n’avait pas été changé depuis l’époque où Dreyfus y avait fait son stage. »
43. Déposition Du Paty dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 240-244 et 366-369. Il ne le fournit que contraint.
44. « Le colonel du Paty m’a demandé l’autorisation de le délier du secret professionnel et de vous remettre ce commentaire ; je le lui ai donnée » (déposition Mercier dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 418).
45. La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 417. Voir aussi ce qu’en dira Krantz, successeur de Freycinet dans ses souvenirs : « La question la plus grave, c’était la question Mercier. – Là-dessus, aussi, j’avais mon thème fait. – J’avais longuement médité sur le point de droit, et je m’étais entouré des avis les plus autorisés. – Le fait d’avoir communiqué des pièces aux juges, sans les communiquer à l’inculpé et aux défenseurs, constitue un attentat contre la liberté individuelle, mais un attentat vaguement frappé par un article du Code pénal dont l’application est sans précédent. – Plus directement atteint par la loi pénale est le fait d’avoir détruit une pièce appartenant à une procédure criminelle, mais ce fait, dans l’espèce, n’était pas et n’est pas encore prouvé. » (Krantz, « Chute du cabinet Dupuy », souvenirs écrits entre le 19 et le 24 juillet 1899, Papiers Krantz, AN 587 AP/4, f. 29).
46. En 1899, il sera invité par son successeur Freycinet à restituer la copie du commentaire dont il avait été question dans quelques dépositions devant la Cour de cassation. Mercier ne pourra que dire la vérité, à savoir que cette copie avait été détruite par ses soins en 1897 comme l’original l’avait été après le procès de 1894. Il expliquera alors à son correspondant, que cette note (« classification » et « commentaire ») « avait été établie par [lui] personnellement » et cela « pour [s]on usage personnel ». Notons qu’il se coupera d’ailleurs. Avant de dire qu’il l’avait « établie », il avait écrit, indiquant son mensonge et du coup qu’il n’y eut jamais, contrairement à ce que soutiennent nos auteurs, d’autre commentaire que celui de Du Paty : « une note que j’avais fait établir » (lettres de Freycinet à Mercier et de Mercier à Freycinet du 24 avril 1899, AN BB19 82. Reprises dans La Révision du procès Dreyfus. Enquête de la Cour de cassation, op. cit., t. II, p. 338-339).
47. Déposition Mercier dans La Révision du procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 417.
48. Journal intime inédit de Du Paty, 24 mars 1904.

Pierre Gervais :
Bonjour,
Pardon pour la lenteur de la réponse, mais Dreyfus n’est malheureusement pas mon seul sujet.
J’aborde d’abord les objections auxquelles nous avons déjà répondu, ou qui reposent sur des lectures erronées de notre travail ou des oublis de votre part.
1) Nous avons déjà abondamment discuté du n° 1 Davignon manquant (vous rappelez d’ailleurs notre réponse, qui ne vous satisfait pas, mais là n’est pas la question).
2) Pour les n° 5 et 6, Rapports Guénée de 1896 perdus, nous en avons également interminablement discuté sur le forum, et je croyais que vous étiez d’accord avec nous pour admettre que les versions actuelles datent d’après 1896. Il n’est en rien hypothétique non plus de constater que ces rapports plus récents ont été numérotés à l’instar des documents plus anciens.
3) Le n° 9 n’est pas « oublié », puisqu’il est traité dans notre livre. Il fait suite aux 7 et 8 — si 3bis et 3ter sont bien 7 et 8, comme nous le proposions.
4) Pour le n° 10, vous semblez oublier que vous-même avez indiqué quelques lignes plus haut que seul l’original en allemand du memento était numéroté. Il est donc normal qu’il en aille de même pour la pièce 10. Pour l’explication, cf. plus bas.
5) Nous avons à de multiples reprises signalé les quelques autres numéros rouges présents dans le dossier, et fourni une explication (des séries de documents compilées à part, en-dehors du dossier secret, et jointes ensuite en tout ou partie à ce dossier lorsqu’il fut gonflé). Vous reprenez cette même explication
le format « n° X » à l’encre rouge put avoir plusieurs utilisations et ce à différentes époques

mais ce n’est pas une découverte. Voici ce que nous avons écrit :

Cinq pièces numérotées à la plume rouge forment des séries séparées et indépendantes avec leur logique propre

Nous n’avons pas précisé ici que les dates de confection étaient différentes (ce qui semblait aller de soi pour des séries « séparées »…), mais le signalons dans le cas des rapports de manœuvres de Schwartzkoppen, dont vous ne parlez justement pas. Il est vrai que nous avons omis d’ajouter la numérotation interne du rapport de 1890 sur la mélinite. Cf. point suivant
6) Les fragments de la mélinite sont tous numérotés à l’encre rouge, mais la minute qui les accompagne ne l’est pas, et date de 1890. Faire de cet ensemble une

sous-série du rapport Wattinne

est donc erroné. Veuillez revoir votre dispositif sur ce point.
7) Encore le témoignage et le commentaire de du Paty! Il y a deux fils entiers qui y sont consacrés sur ce forum, sans compter l’étude postée sur le site. Je vous y renvoie, mais résume à nouveau quand même : le témoignage du Paty est absolument sans signification pour un dossier qu’il prétend par ailleurs ne jamais avoir vu sous sa forme finale, et le commentaire a été trafiqué après 1896. Vous ne répondez d’ailleurs pas à une objection que je vous avait faite : si le commentaire de 1904 est celui de 1894, d’où sort celui de 1896 vu par Picquart, qui ne contient pas Valcarlos et est également de la main de du Paty? Et si du Paty a fait deux commentaires, dont seul celui lu par Picquart en 1896 et ne contenant pas Valcarlos a été utilisé en 1894 (puisque c’est celui qui est resté dans le dossier), pourquoi s’appuyer sur celui dont nous savons qu’il n’a pas été utilisé, plutôt que sur les souvenirs de Picquart? Enfin, comment pouvez-vous qualifier de « superposition de mémoire » les affirmations répétées de Freystätter selon lesquelles le commentaire que lui décrivait Picquart n’était pas celui qu’il avait vu? Et pourquoi êtes-vous si sûr que du Paty a menti là-dessus, alors que vous le croyez si facilement par ailleurs?
8.) Votre affirmation sur la numérotation uniquement sur la pièce finale, apparemment tirée du rapport Wattinne, est contredite abondamment par les pièces même que vous citez, à commencer par les deux séries sur les manœuvres et sur l’obus à la mélinite, numérotées bien avant 1897, et du début à la fin.
D’autres objections n’en sont pas :
1) le n° 2, comme Davignon, renvoie au travail en commun des deux attachés, il est donc logique de le trouver à cet endroit.
2) si

la pièce 288 laisse apparaître sous une lourde biffure à l’encre noire un « ter » à l’encre rouge dont le numéro d’origine n’est pas lisible. Apparaît juste une boucle ouverte sur la partie gauche de sa base qui semble en effet laisser apparaître un 3

c’est bien un 3ter, qui implique un 3bis… que l’on trouve par ailleurs. Tout va bien, donc.
3) Nous affirmions certaines choses au conditionnel, d’autres avec plus de certitude, je dois rétablir le conditionnel. Le 3bis pourrait être un 7, disions-nous. Alors certes

rien n’indique qu’il vient remplacer un 7

si ce n’est que nous avons un 3bis et un 3ter, et pas de 7 et 8. Ca peut être une coïncidence, c’est pourquoi nous avions employé le conditionnel que vous avez supprimé.
4) Les biffures existent, elles n’annulent pas les numéros. Biffures ou non, il convient d’expliquer ces derniers.
5) Des numérotations à l’encre noire existent, et peuvent être antérieure à celle à l’encre rouge : certes, et alors? Les numéros à l’encre rouge n’en existent pas moins. Et la couleur a de l’importance, même si vous insinuez ici et là qu’elle n’en a pas. Mais deux couleurs différentes impliquent des numérotations à des moments différents.
6) Comme je vous l’ai déjà fait observer sur un autre fil, tout ce que vous pouvez tirer de la dactylographie que vous citez, c’est que la pièce en question a appartenu à une série de 1 à 7, ce qui soulève les questions que vous soulevez. Cette mention n’annule en rien l’existence des autres en chiffres, et ne leur ajoute rien — sauf à faire l’hypothèse, comme vous semblez le faire, que la mention en question se rapporte bien au dossier secret de 1894. Nous le voulons bien, mais il faudrait le prouver.
Que reste-t-il?
– Une vraie correction : le témoignage Rémusat vient étayer l’obus Robin et non la légende des aveux. Nous le notons pour une édition ultérieure. En revanche, il s’agit bien d’un faux témoignage — à moins que vous soyiez en train d’affirmer que vous croyez vrai ce qu’il raconte…
– Une question intéressante : la question de la traduction des pièces transmises en 1894, à commencer par le memento. La liste canonique assure que ce dernier a été transmis. La traduction actuelle est de 1898. Une autre a-t-elle été utilisée en 1894? Ou la traduction était-elle insérée dans le vrai commentaire, celui d’origine, que nous postulons et dont vous rejetez l’existence? Quelle que soit la réponse, l’absence de cette traduction n’annule pas la numérotation. Ou êtes-vous en train d’impliquer que le memento n’a pas été transmis?
– une pétition de principe insoutenable : les numéros rouges seraient une numérotation tardive du rapport Gonse-Wattinne, idée que vous glissez pour ainsi dire en contrebande à propos des pièces supplémentaires, puis appuyez sur un passage de Wattinne inacceptable, car abondamment démenti par les pièces même dont nous discutons, tout-à-fait numérotées (cf. plus haut). De plus, votre hypothèse ne correspond en rien ni aux dates des pièces ainsi numérotées, qui à l’exception des deux pièces Rémusat et des deux rapports Guénée datent toutes d’avant 1895, ni à leur contenu. C’est une affirmation de votre part, qu’il faudrait tout de même étayer un peu mieux.
– et un problème récurrent : votre erreur d’appréciation quant à la façon dont des pièces à contenu sexuel pouvaient être discutées ou utilisées dans les années 1890. Il était exclu, aussi bien pour Picquart et Freystätter que pour du Paty et Mercier, de faire plus que des allusions voilées à des documents aussi sulfureux. Même la correspondance adultérine avec de Weede, infiniment moins explicite sexuellement, n’est évoquée qu’à mots couverts, et Picquart et du Paty, pour une fois d’accords, soulignent qu’on ne doit pas parler de ces choses-là… Si vous vous imaginez que l’homosexualité ne provoque pas de réaction violente à la fin du XIXe siècle, je vous invite à relire la littérature en ce domaine. L’article récent de Richard M. Berrong dans Neophilologus (vol 95 n° 2, avril 2011 -je vous laisse découvrir le sujet) contient une bibliographie à jour. Vous pouvez aussi relire Proust, il a écrit de belles pages là-dessus!
Plus généralement, nos méthodes de travail diffèrent décidément beaucoup. Nous constatons la présence de numéros d’un certain type ; en faisons l’inventaire ; et avançons une explication possible de leur présence, en citant nous-même le témoignage Freystätter, d’ailleurs, qui s’oppose à cette hypothèse — c’est dans notre livre. Vous répondez :
1) que vous auriez construit le dossier autrement, et mieux, la pièce 287 ayant vos préférences, par exemple, ou celle du 1e octobre « Mon beau bourreur ». Certes, mais ce n’est pas le sujet ; des pièces ont été choisies, il convient d’expliquer comment et pourquoi (au passage, la deuxième citée apparaît d’ailleurs dans l’enquête Targe).
2) que les pièces ont été

jusqu’en 1897, conservés sans classement spécial, par le Service des Renseignements

C’est faux, désolé d’être brutal pour une fois. A moins que Picquart n’ait rêvé, il y avait en 1896 à la Section de Statistiques un « petit dossier » Dreyfus, contenant, conservées et classées à part, les pièces fournies en 1894, ou une série que Picquart croyait être cela — et il était Chef des services de renseignement français. Et lorsque Wattinne a récupéré le dossier, il était en deux parties, et classé. Quant à ce qui s’est passé dans le bureau de Gonse entre l’automne 1896 et l’automne 1897, personne n’en sait rien.
3) que notre explication est « fragile ». Cela s’appelle une hypothèse, que nous estimons nettement moins fragile que la vôtre, qui repose sur un postulat inadmissible: l’absence de classement des pièces avant 1897, et une affirmation que rien n’étaie : la constitution d »un seul dossier réunissant les enveloppes E et F (au passage, là-dessus, comment se fait-il que Wattinne aie vu deux parties, dans le dossier, lorsque le tout lui a été transmis?).
4) et que de toute façon vous préférez croire ce que dit du Paty, pour des raisons qui continuent à m’échapper, et en dépit du fait que Freystätter contredit son témoignage aussi platement qu’il contredit notre hypothèse. Ce n’est pas comme si la réputation de menteur de l’ancien officier n’était pas solidement établie (ainsi que celle de Mercier, d’ailleurs…)!
Le plus beau est que même dans cette version, qui repose sur des affirmations non étayées, les lettres homoérotiques prennent une importance significative au moins à partir de l’automne 1897. Il est vrai qu’il est difficile de les évacuer, une fois la numérotation rouge et le bordereau de 1897 pris en compte.
Pour ce qui est du bordereau de 1897, nos différends ne portent plus guère que sur des points de détail d’une part, et sur l’interprétation générale de la trilogie inventaires / notes / bordereau de l’autre. Je répondrai dans l’autre fil, mais pas tout de suite.
Enfin, je ne pense pas devoir réagir tout de suite sur votre reconstitution du dossier de 1894, qui fait certainement partie de votre livre, et devra être évaluée avec celui-ci. Mais j’attire dès maintenant votre attention sur le fait que votre tableau croisé ne respecte ni l’ordre chronologique, ni l’ordre des pièces dans le dossier, ce qui n’est pas de bonne pratique et influence indûment la lecture.
De plus ce tableau ne porte que sur les témoignages. C’est bien de les croiser, c’est ce que nous avons fait nous-mêmes (et vous aboutissez au même résultat que nous : du Paty / Mercier d’un côté, les autres versions de l’autre…), mais ne pas les croiser avec les autres sources disponibles est pour le moins étonnant dans une affaire où nous disposons de fonds d’archives considérables. Votre tableau n’utilise non seulement aucune des numérotations ou des notes de l’automne 1897, mais même aucun des dossiers Targe, dont l’un pourtant est clairement décrit par son inventeur de la façon suivante dans l’enquête de 1904 : « Le dossier suivant est intitulé : D1. Je ne puis pas le verser au débat, je l’annexe au dossier secret. C’est la copie des documents secrets que vous connaissez ».
Et comme je suis gentil, au fond, je corrige quand même ce qu’il y a de plus voyant, plutôt que de vous tomber dessus après publication :
1) votre commentaire est erroné sur un point : Freystätter ne mentionne pas le memento, qui n’a donc pas le même degré de certitude que Davignon et « Ce Canaille de D. »
2) Autre élément à corriger, nous ne prenons nulle part position dans notre livre sur la question de savoir si

une fois le dossier constitué, une fois le commentaire de Du Paty écrit, Sandherr et Mercier l’auraient repris et, pour forcer la note, y auraient ajouté quelques documents qui tendaient à prouver que les attachés militaires entretenaient une relation homosexuelle

Les parties en gras relèvent de votre entière responsabilité, je vous mets au défi de trouver où que ce soit dans ce que nous avons écrit la moindre hypothèse sur la chronologie de la constitution des différentes parties du dossier secret à l’automne 1894 et sur les interventions respectives à ce moment-là des acteurs que vous citez. J’espère que les autres endroits où vous nous critiquez portent bien sur ce que nous avons écrit, et non sur ce que nous n’avons pas écrit mais que vous mettez tout de même sous notre plume. Tout ce que nous disons, c’est que des pièces homoérotiques ont peut-être été ajoutées au dossier communiqué en 1894, mais que le témoignage Freystätter pose problème à cet égard, et qu’elles se trouvaient certainement dans toutes les versions du dossier qui sont parvenues à notre connaissance.
3) Picquart ne dit pas que la pièce « 3 dont 1 juif » se trouvait au dossier en 1896. Voici ce qu’il dit vraiment:
p. 401 :

Parmi ces pièces du rebut, il y en avait une, au crayon bleu, portant une des signatures de la correspondance secrète de A et de B. Dernièrement, lorsque j’ai été appelé devant M. le rapporteur Tavernier, au sujet de l’affaire du Paty de Clam, M. Tavernier m’a présenté le faux Henry et il m’a présenté aussi la pièce qui avait servi à faire le faux Henry. Eh bien ! la pièce qui a servi à faire le faux Henry ressemblait beaucoup comme aspect et comme contenu, à l’une des pièces dont j’ai parlé tout à l’heure, à cette pièce au crayon bleu à laquelle j’ai fait allusion. Toutefois, je ne puis pas certifier sous la foi du serment que c’était exactement cette pièce.

p. 410 :

je vous ai dit également que cette pièce au crayon bleu ressemblait beaucoup, d’après ce que j’avais dans l’esprit, à une pièce que m’a montrée le capitaine Tavernier il y a très peu de temps lorsque j’ai déposé devant lui au sujet de l’affaire du Paty de Clam.

p. 482 :

LE PRESIDENT, au lieutenant-colonel-Picquart. — Vous n’êtes pas sûr qu’il y eût dans le dossier communiqué au conseil de Guerre une pièce au crayon bleu ?
LE LIEUTENANT-COLONEL PICQUART. — Je n’en ai aucune preuve. Je me suis contenté d’émettre un doute.

Notez l’expression : elle « ressemblait », c’est tout. Mais Picquart dit bien que ce n’était pas forcément la pièce du Manuel. Et il y a plusieurs pièces au crayon bleu au dossier, que je vous laisse découvrir.
Evidemment, tout le raisonnement que vous faites là-dessus, et qui était un peu forcé à mon avis, s’effondre du même coup.
4) Je vous l’ai déjà signalé : les pièces de novembre 1897 ne sont pas du seul du Paty. Elles sont officiellement signées par Gonse et de Boisdeffre. Vous pouvez signaler que c’est du Paty qui les a rédigées, et même nous critiquer pour ne pas l’avoir vu, mais rien ne vous autorise à évacuer les signataires officiels et à affirmer que nous les avons inventés.
5) Un conseil : lorsque vous citez des extraits de notre site, signalez-le, sinon le lecteur risque de chercher ces citations dans notre livre ou dans le forum, et d’en ressortir convaincu que vous fabulez. C’est le cas de la dernière phrase.
Pierre Gervais

P. S. : et je rappelle ce qui reste essentiel, et que je finis moi-même par perdre de vue à force : sur 5 pièces constituant la liste canonique citée par l’historiographie, 4 sont numérotées à la plume rouge, à commencer par « Ce Canaille de D. » dont nous sommes sûrs qu’il appartenait au dossier de 1894, et qui ne comporte que deux autres numérotations, toutes deux expliquées (1 bleu, de l’automne 1897, et numérotation Gonse-Wattinne de 1898). Ce qui devrait constituer un point de départ assez solide en toute autre circonstance…
Philippe Oriol :
Merci de votre post… Il est intéressant. Je ne répondrai pas à tout (et je vous remercie de vos corrections. Vous aimez me « chipoter ». En revanche en ce qui concerne la pièce du manuel dans la déposition Picquart je dis texte : « parmi lesquelles, croyait-il sans être toutefois absolument affirmatif , celle du « manuel » ». Dois-je ajouter un « peut-être » un peu redondant et stylistiquement pénible entre « croyait-il » et « sans ». « Croire », « sans être affirmatif » me semblaient suffisant…
Quant à ce que je dis que nous ne dites pas (Mercier et Sandherr auraient repris le dossier pour y ajouter les pièces homoérotiques), je ne fais que dire ce qu’on comprend à la lecture de votre article en 4 épisodes qui peut se trouver sur votre site. Un intertitre est : « Le commentaire « final » remis aux juges de 1894 : une version Mercier-Sandherr? » Une question, c’est sûr. Mais le développement semble donner une réponse : « Tout ceci conduit à penser que le commentaire final fourni aux juges a pu différer significativement du commentaire originel de Du Paty, et que sur ce point précis ce dernier n’a pas forcément menti. » Vous n’avez pas dit textuellement ce que je résume. C’est un résumé et que ceux qui vous lisent, si vous vouliez dire autre chose, risquent de comprendre. Surtout avec ce paragraphe qui met en scène tour à tour Mercier et Sandherr et semble aussi répondre : « Ce commentaire final a-t-il été présenté à Gonse et à de Boisdeffre ? Il n’est pas possible de le savoir. Il est parfaitement possible que ce commentaire ait été réalisé sans recours ni au chef d’état-major de l’armée, ni au sous-chef d’état-major. Toutefois, Mercier affirma que le pli avait été scellé en présence de de Boisdeffre, ce qui laisse ouverte la possibilité que ce dernier ait pu lire le commentaire. De même, Gonse était le supérieur hiérarchique de Sandherr, et pouvait donc aussi avoir été mis dans le secret. »Pour le reste les deux choses qui me semblent essentielles. L’homosexualité. Merci de me conseiller des lectures. Maintenant il peut-être intéressant de voir aussi et directement les textes de l’époque. Dans une optique polémique, dans un pamphlet, dans la volonté quoi qu’il en soit de disqualifier l’autre, on n’hésite pas, et de quelle manière, à « parler de ces choses-là ». Quand Rictus veut disqualifier Tailhade, son persécuteur habituel, c’est ainsi, en 1904, qu’il le présente dans un article (pas dans un dossier secret ou dans un correspondance privée, dans un article de journal) :  » Ça n’est pas lui qu’on eut surpris dans quelque édicule d’utilité publique en compagnie d’adolescents équivoques ou de séduisants camelots » et plus loin : « marquis Duperthuis Duphigne, (…), vidame né Le Hardent du Bracquemart et Seigneur margrave de quelques terres qu’il possédait dans la partie méridionale de l’Éphébie »… Quand Drumont veut disqualifier Lazare, en 1896, il fait écrire par un de ses sbires, dans une de ses revues :
Nous en avons long à dire, sur ce Judas. Heureusement nous avons du temps et du papier devant nous. Nous nous contenterons, pour aujourd’hui, d’esquisser sa physionomie en quelques traits.
Il a débuté dans les petites revues. Il fréquentait assidûment les cénacles où des jeunes gens, en redingote 1830, développent en style rare les théories « esthétiques » d’Oscar Wilde.
Mais, des mœurs de ce milieu là, il n’a guère adopté que la principale : à savoir cette manière d’aimer, renouvelée d’Héliogabale, qu’on pourrait appeler l’amour occulte.
Il n’eut, d’ailleurs, aucun effort à faire pour en arriver là.
Quelle femme, si bas quelle fût tombée, n’aurait-elle pas eu des nausées à la pensée seule de sentir le contact de ce Juif gras, à tête de crapaud, aux chairs fondantes, comme le fromage trop avancé, et qu’on a toujours envie de ramasser avec une cuiller ?
Et puis, Judas est si incapable de regarder quelqu’un en face.

J’arrête là… on parlait « de ces choses-là »…
Et l’exemple de Proust dont je crois avoir entendu parler n’est peut-être pas le bon. Parler de son homosexualité était (et demeure parfois) difficile. Parler de celle des autres quand on brandit en étendard une virilité que seule peut accorder l’hétérosexualité, pour ces intellects restreints, n’était pas un problème…

Mais nos dignes militaires gardaient-ils cette réserve qui n’embarrassait pas nos pamphlétaires ? Vraiment, et en admettant qu’il ne faille « pas parler de ces choses-là », vous pensez que Freystätter décrivant à Reinach le dossier secret et lui parlant de la délibération, dans l’intimité d’une correspondance, ne lui en aurait pas touché mot de l’affaire si cela avait été ? Il ne lui aurait pas dit comment le ministre avait réellement oeuvré pour obtenir la condamnation ?

Mais ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel est au sujet des numéros à l’encre rouge sur les autres pièces. Que les documents mélinite soient de 1890 et soient numérotés ne prouve aucunement qu’ils le furent à ce moment. C’est une curieuse mécanique de pensée… N’était-il pas possible de reprendre de vieilles pièces et de les numéroter plus tard ? Et en ce qui concerne les pièces en question, il suffit de s’y reporter.

  • Les numéros sont portés sur des pochettes. Que nous dit qu’elles sont de 1890 ou de 1898 ?
  • Elles sont de la main de Gonse. Un numérotage de 1890, alors qu’il n’est pas encore sous-chef d’État-major et juste chef du 4e bureau, ou de 1898 ?
  • De la même encre rouge. De 1890 ou de 1898 ?

Je vous mets deux images… N’avez-vous pas l’impression que les mentions à l’encre rouge sont de la même encre et de la même écriture que la mention « AG » qui elle est indiscutablement de mai-juin 1898 ??? Et le texte ne l’indique-t-il pas irréfragablement ?

Et c’est là l’argument principal pour contrer Wattinne et Du Paty sur la question de la numérotation avant 1897.
Pour le reste, je vous lis attentivement et je réponds si nécessaire…

Pierre Gervais a écrit:P. S. : et je rappelle ce qui reste essentiel, et que je finis moi-même par perdre de vue à force : sur 5 pièces constituant la liste canonique citée par l’historiographie, 4 sont numérotées à la plume rouge, à commencer par « Ce Canaille de D. » dont nous sommes sûrs qu’il appartenait au dossier de 1894, et qui ne comporte que deux autres numérotations, toutes deux expliquées (1 bleu, de l’automne 1897, et numérotation Gonse-Wattinne de 1898). Ce qui devrait constituer un point de départ assez solide en toute autre circonstance…
PG

Nous reparlerons de cela quand vous aurez lu…
Il n’y a qu’une question… A partir de quand numérota-t-on ? Pour le moment, faute de meilleurs arguments, nous en resterons à octobre 1897 (Wattinne et sans doute Du Paty)…

Pierre Gervais :
Bonsoir,
1) la fin d’abord.
– Merci de me rappeler que les numéros mélinite sont presque tous à la plume noire, et non rouge. Gonse repasse dessus à la plume rouge à une occasion et une seule, ce qui milite contre votre théorie (pourtant théoriquement possible) d’une numérotation datant de 1898. En tout cas les pièces sont bien classées en 1890, d’après la note 77. Peut-être pas numérotées, c’est vrai, même si des numéros apparaissent bien dans la note. Ils ont pu être rajoutés.
– Ceci dit, que faites-vous de la série des manœuvres?
– Plus largement, un nombre important de pièces du dossier est numéroté, de façons diverses. Votre théorie réclamerait que Gonse se soit brusquement mis à semer des numéros un peu partout (y compris sur « Ce Canaille de D. », qu’il aurait ainsi renuméroté, après l’avoir numéroté au crayon bleu une première fois).
Pour conclure: vous ne pouvez alléguer qu’une déclaration de Wattinne, qui n’a jamais vu les pièces dans leur état d’origine, et ne fait que répéter ce que Gonse et Henry ont pu lui dire. Nous avons des numérotations diverses, certaines sur des pièces anciennes, retirées du dossier, et la certitude que certaines de ces mêmes pièces ont été communiquées à l’extérieur, avec des bordereaux qui attribuaient certainement des numéros.
En ce qui me concerne, je préfère m’en tenir à l’idée de numérotations de provenance et de dates diverses. C’est plus simple, et vous n’êtes pas pour l’instant en position de prouver le contraire.
2) Je croyais que nous parlions du commentaire. Nous n’avons pas spéculé sur les différences entre les deux commentaires que nous supposons, ni sur la question de savoir si du Paty était au courant, ni sur le processus décisionnel en-dehors du fait assez évident que la décision finale fut prise par Mercier et Sandherr, pas par du Paty. Et nous avons fait la liste des gens qui pouvaient être au courant, ou non, en soulignant que nous n’en savions rien. Surtout, à aucun moment nous n’avons supposé que le deuxième commentaire était lié à l’inclusion des pièces homoérotiques (ce qui est possible, mais nous n’en savons rien non plus). Merci de ne pas nous faire aller au-delà de ce que nous voulons dire.
3) Idem pour Picquart. Il ne dit nulle part qu’il croit qu’il s’agit de la pièce du Manuel (si vous y tenez), seulement qu’il a vu une pièce qui y ressemblait. C’est certainement vrai, et il n’a nullement fait erreur, contrairement à ce que vous affirmez. Comme vous utilisez cette référence pour affaiblir son témoignage, il est impossible d’accepter un tel glissement. Picquart, comme d’habitude, est un témoin parfaitement scrupuleux et très fiable.
4) Croyez-vous vraiment qu’un sous-chef d’Etat-major, et même un capitaine d’infanterie coloniale, vont s’exprimer, même en privé, comme des pamphlétaires, comme un Drumond, un Gérault-Richard le font dans leur journal? Ne remarquez-vous pas, d’ailleurs, que même chez ces derniers, « ces choses-là » sont soigneusement enveloppées dans la périphrase et l’allusion plus ou moins culturelle? Et surtout, comment pouvez-vous penser un instant que même des expressions indirectes étaient tolérables, s’agissant de deux diplomates de la Triplice? Bien sûr, « Le Père Peinard » utilise « foutre » tous les trois mots! Ca n’est pas pour autant que Jaurès ou Clémenceau l’imitent…
Sur Freystätter, vous ne faites que répéter ce que nous disons déjà dans notre livre. C’est à cause de cet unique témoignage que nous nous en sommes tenus à une reconstitution générale du dossier secret, et sommes restés dans l’hypothèse sur la présence des pièces homoérotiques en 1894. Mais la même prudence s’impose à vous : Freystätter dit clairement, dans sa lettre à Reinach, qu’il n’a jamais entendu parler du raisonnement de du Paty sur la rupture entre Dreyfus et Schwartzkoppen, qu’il n’a pas vu le memento, qu’il a toujours attribué « Ce Canaille de D… » à l’allemand, et qu’il a vu une notice biographique toute différente du commentaire de 1904. il a encore moins de raisons de cacher la vérité sur tous ces points, qui ne sont en rien embarrassants en 1900, et il est impossible qu’il ait tout oublié à ce point. Ou alors, son témoignage ne vaut rien!
Je vous suggère donc de mettre un gros peut-être devant l’ensemble de vos théories, du moins si nous prenons Freystätter au sérieux — ce que pour ma part je me crois tenu de faire.
Pierre Gervais
Philippe Oriol :
Vous êtes étonnant…
Nous avons deux témoignages : Du Paty qui nous dit qu’il n’y eut pas de numérotation en 1894 et de Wattinne qui explique que la numérotation fut mise en place la première fois fin 1897… Ces témoignages, vous les écartez d’un revers de main parce que le premier à parfois menti (il a dit aussi beaucoup de choses vraies, comme ce qui s’est passé entre le 16 et 30 octobre 1897) et que le second se serait fait abuser par Gonse et consorts. Je trouve le principe inédit et peu méthodique. Mais soit. Laissons de côté Du Paty et le fait qu’il fût partie prenante dans le grand intox visant à accréditer la version d’un dossier secret banal. Je trouve ça bien audacieux (surtout quand je lis les conseils que vous me donnez) mais je n’ai rien à dire parce qu’il n’y a rien à dire. Mais Wattinne ? Si Gonse avait voulu lui faire croire que… ce mensonge eût été stupide. Wattine a tout vu (que vous permet de dire qu’il n’a pas vu les pièces d’origine ? ; il les a toutes vues au contraire), tout pris (ou presque). Il aurait dans ce cas vu les numéros….
Mais bon. Puisque des pièces de 1890, 1892, 1894 portent des numéros vous partez du principe qu’il furent apposés à l’époque de leur réception. Mais en vertu de quoi ? Quelle trace, quelle source vous permet de l’affirmer qui puisse contredire ainsi celles constituées par les témoignages Du Paty et de Wattinne ? Certes pas des sources archivistiques à moins que nous les passions au Carbone 14. La vraie question que le philologue aurait dû se poser est de qui est l’écriture qui a porté les numéros ? Prenons la note 77, qui parle de « pages » plutôt que de numéros et ne nous dit rien de la présentation initiale. Elle est de 1890. Soit. Mais regardons la graphie de ses numéros. Il est indéniable qu’ils ont été tracés par Gonse. Regardons-les :

Même écriture, même plume, même encre à 8 ans d’écart ? Et que Gonse viendrait-il faire en 1890, alors au 4e bureau, dans une affaire relevant du 2e bureau ? S’il devait y avoir alors une écriture ce serait celle de Sandherr.
Petite synthèse de conclusion. je crois que nous avons épuisé notre discussion…
Étonnant oui… Je trouve que vous procédez d’une drôle de manière…
Vous allez voir le dossier secret, ce qui est une bonne idée. Et en le regardant attentivement vous découvrez que la plupart des pièces sont numérotées, de manière différente, et que se distingue une numérotation particulière à l’encre rouge : n° 2, 3, 3bis et ter, 4, 5, 6, 9 et 10. Que des pièces de 1894… Et des pièces qui mentionnent au minimum celles toujours données comme faisant partie du dossier secret. N’a-t-on pas là la trace du véritable dossier secret transmis aux juges à l’insu de Dreyfus en 1894 ? Se serait-on trompé ? N’y aurait-il pas eu de pièces que ce qui a toujours été dit ?
L’idée est séduisante mais…
1° La série ne correspond en rien à tous les témoignages. Mais que valent les témoignages de Mercier, Gonse, Boisdeffre ?
Rien… tous ne pouvaient que mentir ici comme ils l’avaient fait ailleurs.

2° Et puis il y a le commentaire qui indique tout autre chose. Mais n’est-il pas contredit, ce commentaire réapparut tardivement sous forme de brouillon en 1904, par ce qu’avait dit Picquart du dossier secret ? Picquart, à propos du témoignage Valcarlos parle d’un « rapport double », Du Paty d’une « déclaration ». N’est-ce pas une preuve ? Du Paty a-t-il pu être imprécis ? Picquart aurait-il pu avoir entre les mains en 1896 une version « recomposée » du dossier secret ?
Non. Du Paty ment souvent, il ment donc encore ici et son brouillon de 1904 ne peut-être qu’un faux…
Mais s’il n’a pas toujours dit la même chose au sujet de ce commentaire (le présentant comme sien, puis comme l’œuvre d’un autre) n’est-ce pas parce qu’il cherchait à se protéger ? Et pourquoi a-t-il tant résisté en 1904 pour le livrer ?
Mise en scène…
Et je vous révèle l’extrait de son journal intime et la déclaration de Mercier qui pourrait l’authentiquer…
Est-il vraiment intime ce journal intime, me demandez-vous ?

3° Et puis il y a le témoignage Freystätter qui contredit aussi DPC. « Freystätter dit clairement, dans sa lettre à Reinach, qu’il n’a jamais entendu parler du raisonnement de du Paty sur la rupture entre Dreyfus et Schwartzkoppen, qu’il n’a pas vu le memento, qu’il a toujours attribué « Ce Canaille de D… » à l’allemand, et qu’il a vu une notice biographique toute différente du commentaire de 1904… Alors ? N’est-ce pas une nouvelle preuve ? Et le memento est numéroté rouge, Freystätter devrait en parler et ne le fait pas… et il parle aussi de la dépêche Panizzardi qu’il est le seul à avoir vu et qui n’est pas incluse dans la numérotation rouge… Et la notice dont il est le seul à parler ? Et l’obus Robin ?

Freystätter ne pourrait-il à voir tout confondu, recomposé ses souvenirs ? N’a-t-il pas été victime comme le dit Mercier d’une « superposition de mémoire » ?
Non.
Je me souviens pourtant qu’en 2008, sur le blog de Pierre Assouline, M. Stutin m’avait donné une première leçon :

En tout état de cause, faire référence aux écrits du capitaine Martin Freystätter postérieurs à l’Affaire, c’est prendre un sérieux risque. Autant cet homme a pu avoir un courage incontestable à témoigner honnêtement de la forfaiture du commandement militaire en 1894, tout à fait à l’égal d’un Picquart, et ce dès la première enquête en révision ; autant ses interventions après la fin de l’affaire (dans la presse notamment), émoustillé qu’il fut par une certaine popularité dans le camp dreyfusard, sont très sujettes à caution.

Et pourtant le fait que Freystätter ait « toujours attribué « Ce Canaille de D… » à l’allemand » n’est-il pas la preuve d’une « superposition de mémoire » ?
Non, c’est la preuve que le commentaire de DPC est faux puisqu’il y est dit qu’il est de l’italien.
Mais pourtant jusqu’à ce que Picquart mette les pieds dans le plat tous diront le contraire (pour coller avec la phrase liminaire du bordereau) ? Pourquoi, pour ne citer qu’un exemple, Gonse, dans sa note du 29 novembre, dira que « l’État-major possède trois lettres du colonel Panizzardi au colonel de Schw… où il est question de Dreyfus. Les deux premières lettres parlent seulement de D… etc. » ? N’est-ce pas l’indication que Freystätter, malgré la précision de ses souvenirs sur certains points (et ils sont justement précis sur l’attribution de « Ce canaille de D… »), est victime d’une « superposition de mémoire » ? Comme pour l’obus Robin ? Comme pour la dépêche Panizzardi ?

4° Et puis il y a cette phrase de Du Paty qui affirme qu’il n’y avait pas de numéros sur les pièces en 1894.
Nouveau mensonge.
est pourtant confirmé par le témoignage de Wattinne qui affirme lui que les numéros furent apposés pour la première fois en 1897.
Manipulation de Gonse…
Pourquoi ?

Mais les pièces Robin de 1890 portent des indications de la main de Gonse comme pratiquement toutes les pièces. Et Gonse en 1890 n’est que colonel chez du 4e bureau. Pourquoi retrouve-t-on son écriture sur des pièces qui devraient porter celle de Sandherr ou celle d’Henry ?

Et quand on on sait que Gonse prit en charge tous les inventaires à partir de fin 1897, ne peut-on se demander s’il ne serait pas logique de penser que la numérotation date bien de cette époque, recoupant ainsi le témoignage Wattinne ?
Non puisque les pièces étaient numérotées lors de transmissions à l’extérieur.
Mais si les pièces avaient été systématiquement(ou presque) numérotées, ne devraient-elles pas être couvertes de numéros ou tout au moins en porter plus qu’elles en ont ? Et comment expliquer que certaines pièces ne portent que les numéros Wattinne ou Cuignet ? Comment expliquer que « Ce canaille de D… », pour n’en prendre qu’une, ne porte qu’un unique numéro ?

5° Et Davignon qui ne porte pas de numéro rouge.
Pièce « douteuse » dans un premier temps, elle aurait sans doute finalement perdu son numéro comme l’indique le morceau manquant du coin supérieur gauche.

6° Et les deux n° 5 et 6 ? Les rapports Guénée et les rapports sur les manœuvres de 1892 ? Le quel est le bon et doit prendre place dans la série rouge ? Guénée bien sûr… Pourquoi ?

Je veux bien que vous me donniez des conseils de méthode mais comprenez que j’aie du mal à les entendre.
Pour tout cela et en me fondant sur la main qui écrit, sur la déposition Wattinne, sur les description des inventaires fait par Targe et sur la couleurs de numérotations, j’en demeure à ce point : crayon rouge, premier rapport d’octobre 1897 ; crayon bleu : second ; la plume noire et le crayon semblent se compléter et concernent des pièces qui pourraient se reporter aux inventaires de mars-avril 1898 qui se reprennent selon ce qu’en dit Targe. Reste la plume rouge qui pourrait correspondre au seul inventaire manquant, celui de janvier 1898, inventaire qui pourrait être celui, sans autre équivalence, dont Gonse parlait à Cavaignac, dans sa note du 4 juillet 1898, quand il évoquait un autre « bordereau comprenant les pièces importantes de la fin de 1894 et de 1895 […] »…

Pierre Gervais :
La plupart des points que vous soulevez ont déjà été discutés ailleurs sur ces fils. Je ne reprends pas nos réponses à vos objections sur Davignon, ou les rapports Guénée. Quelques ajouts et reprises quand même:
– Wattinne, arrivé après la bataille en 1898, ne peut avoir aucune idée du moment où les numéros ont été portés sur les documents. Au mieux, il répète ce qu’on lui a dit. Au pire, vous l’interprétez mal. Dans tous les cas, son témoignage est celui de quelqu’un qui a vu le dossier après que les pièces ont été numérotées, et ne peut aucunement savoir quand ces numéros ont été apposés.
– Du Paty: je vous avais répondu dans cette discussion. Je vous le répète, vous interprétez fort probablement mal la phrase de du Paty, qui est de surcroît platement contredite par un témognage de Cordier que vous ne mentionnez pas.
– Vous refusez de parler des documents sur les manœuvres. Je vous l’ai demandé plusieurs fois. Ils contredisent votre thèse.
– sur le document mélinite, si les deux numéros rouge sont incontestablement de Gonse, ce n’est pas forcément le cas des numéros noirs en-dessous, comme votre propre photographie le prouve: le 4 est différent.
Et plus généralement, votre théorie se heurte au fait que dans le dossier secret. les numérotations sont multiples et diverses. Elles sont également de mains diverses ; rien que sur les numéros plume rouge, il y a sans doute deux écritures différentes (regardez bien les n…). Comment supposer que tous ces numéros ont été apposés entre fin 1897 et juin 1898 quand un certain nombre d’entre eux ne correspondent à aucun inventaire, liste, ou bordereau connu – et quand on trouve certains de ces mêmes numéros sur des pièces extérieures au dossier? Même à supposer que les numéros « plume rouge » datent de 1897-98, que peuvent-ils bien signifier?
Enfin, et pour la énième fois, le commentaire de Du Paty est invalidé dès que l’on accepte de le comparer au témoignage de Picquart, que vous vous abstenez de mentionner dans votre dernière intervention, et qui est inattaquable. Privilégier le témoignage du Paty par rapport à celui de Picquart me semble indéfendable.
Quant au témoignage Freystätter, il invalide votre version, comme la nôtre. Nous l’avons pris en compte dans notre livre, comme c’est notre obligation méthodologique. Vous l’utilisez uniquement pour invalider notre hypothèse… mais pas la vôtre.
Par ailleurs, je vous ai opposé une série d’objections précises, auxquelles vous n’avez jamais répondu, comme sur l’origine de deux commentaires différents de la main de du Paty, l’un avec Valcarlos, l’autre sans, ou encore sur la façon dont vous intégrez (ou plutôt n’intégrez pas) le dossier D1 signalé par Targe.
Pour résumer: notre hypothèse, qui ne suppose nullement une intox de quiconque envers quiconque, mais uniquement un silence gêné de tous les participants sur un point délicat et secondaire (il s’agit, comme nous le disons depuis le début, des « pièces de comparaison » et non des « pièces principales »), permet de concilier les déclarations de Cordier, celles de Picquart, une série de numéros que vous n’expliquez pas et qui apparaissent sur quasiment toutes les pièces importantes liées au procès de 1894, l’unique liste de pièces secrètes parvenue jusqu’à nous avant 1898 (bordereau de 1897), les déclarations de Targe, qui ne contredisent nullement notre description, et son travail sur le dossier D1 et sur BB19 84.
Votre hypothèse repose sur une phrase de du Paty que vous interprétez mal à mon avis, et sur un témoignage de Wattinne qui ne peut être que de seconde main, et plus généralement sur les déclarations de du Paty, Mercier, et de Boisdeffre. Elle ne permet pas d’expliquer la numérotation plume rouge, ni le dossier D1, elle contredit Cordier pour les numéros, et elle contredit Picquart pour le contenu.
Enfin, le témoignage de Freystätter ne correspond ni à notre version, ni à la vôtre. Ce qui ne vous autorise pas à le balayer d’un revers de main, pour reprendre une de vos expressions favorites.
Voilà l’état de la question.
Philippe Oriol :
Vous êtes de plus en plus étonnant….
Si Du Paty est un menteur et que Wattinne, nous sommes d’accord, ne put dire que ce qu’on lui avait dit (je n’ai jamais dit le contraire et crois avoir deux trois idées sur cette Affaire qui font que je ne peux pas l’ignorer), je continuerai à demander pourquoi Du paty aurait ici menti et pourquoi Gonse aurait raconté cela à Wattinne ? « Un silence gêné » ? mais pour qui, pour quoi ? Qui serait allé y voir puisque le secret avait bien gardé sur la transmission des pièces homoérotiques… Et si le témoignage de Picquart est « inattaquable » (??) il est quand même, à la petite différence Valcarlos près, bien proche du commentaire DPC et bien loin de la thèse des 10 pièces numérotées rouge. Je sais que vous allez me dire que DPC a truqué son commentaire pour le faire coïncider avec ce qu’avait dit Picquart. Mais quel intérêt en 1904 à un moment où la question ne portait que peu sur 1894 et où la question de l’illégalité était connue et reconnue depuis 5 ans ? Le « silence gêné » ? Sérieusement ?
Mais peu importe cela. Vous m’opposez trois arguments. Le dossier 75. Nous sommes maintenant d’accord qu’en grande partie il ne tient pas puisqu’il porte l’écriture de Gonse. Vous me dites maintenant :
sur le document mélinite, si les deux numéros rouge sont incontestablement de Gonse, ce n’est pas forcément le cas des numéros noirs en-dessous, comme votre propre photographie le prouve: le 4 est différent.

Certes mais nous serons d’accord pour dire qu’une main n’est pas une machine et qu’elle peut tracer différemment tlle ou telle lettre suivant les moments. Pour vous en convaincre, vous auriez pu aller voir une autre page du dossier 75. Je vous ai fait un petit montage que je vous mets à la suite.

A moins que vous m’expliquiez que le 4 a été sur cette 2e page tracé par une autre main, je crois l’affaire réglée. Le dossier 75 est de Gonse et sa numérotation ne peut donc dater de 1890 mais probablement de 1897-1898.
Et ce qui est très intéressant d’ailleurs c’est que ce 4 2e manière, comme son « n° » ressemblent fort à celui de la numérotation rouge. Pour mémoire :

Et, chose amusante, on retrouve d’ailleurs cet autre 4 sur la page d’introduction :

Vous ceomprenez peut-être un peu mieux encore pourquoi je suis tenté de voir dans cette numérotation rouge une numérotation de fin 97-début 98…

2e argument : la série manœuvre dont j’ai par parenthèse parlé. Mais peu importe. Le « n° » diffère certes mais le 5 ressemble encore étrangement à ceux tracés par Gonse et donnés juste au-dessus. Une image :

Quant au dernier argument, tout nouveau, je vous en remercie parce que je l’avais oublié. Il s’agit du témoignage de Cordier qui contredit « platement » DPC. Vous le pensez vraiment ?
Lisons-le :

Les pièces entraient au Service et en sortaient sans être inscrites sur un registre spécial ; il est, du reste impossible, qu’il en soit autrement dans un service de nature essentiellement secrète.
Quant à la date des pièces, pendant très longtemps on inscrivait rarement une date sur la pièce ; ce soin était laissé à l’appréciation de l’officier qui avait à s’occuper du genre d’affaire traité par la pièce. Cependant depuis 1893, il avait été décidé qu’en principe on mettrait sur chaque pièce, au crayon de couleur, la date de la pièce, ou, dans le cas où on ne connaîtrait pas cette date, celle de l’entrée à la section.

De quoi parle-t-il ? De date de conception ou de réception… Pas de numéros de transmission. Il est vrai qu’il revient un pu plus tard sur la question. Que dit-il ?

Les renseignements qui sortent du service sont extraits de ces correspondances ; mais ils en sortent de façon que la personnalité des correspondants et l’origine des correspondances ne soient pas apparentes. Ces correspondances sortant du service sont numérotées lorsqu’elles sont livrées à d’autres services. En sorte que la section de statistique, seule, est responsable au regard des autres services qui ignorent complètement la personnalité des correspondants.

De quoi parle-t-il ? Des rapports ou notes des correspondants, aucunement des pièces secrètes. Et avant de parler de cela, il nous l’avait bien précisé :

En ce qui concerne la manière dont les pièces entraient à la section de statistique et dont elles sortaient, j’ai indiqué qu’il n’y avait pas de comptabilité spéciale pour l’entrée et la sortie. Cela s’applique exclusivement aux pièces secrètes.

Alors que pour les correspondances….

Pierre Stutin :
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M. Oriol,
Permettez-moi de vous exprimer ma surprise (le mot est faible dans ma pensée) devant vos tentatives de réfutation basées sur des comparaisons graphologiques.
L’historien de l’affaire Dreyfus devrait, plus que tout autre, être averti en la matière, car il sait que les apparences sont trompeuses. Elles sont, ces apparences, à l’origine même de l’affaire Dreyfus.
Car oui, l’écriture d’Alfred Dreyfus « ressemblait » à celle du bordereau ; il a fallu de nombreux débats et l’intervention d’experts renommés et de travaux savants pour anéantir cette charge.
En graphologie, les apparences et les ressemblances sont toujours trompeuses, surtout en ce qui concerne le traçage des chiffres, car la méthode d’apprentissage étant standard dans la seconde moitié du XIXe, les contemporains ont tendance à écrire leurs chiffres un peu tous de la même manière, ou dans des familles graphiques peu nombreuses.
Pour notre part, nous sommes refusés à ce genre d’expériences comparatives, parce que nous n’avons aucune compétence dans cet art.
Nous nous sommes limités à des observations les plus objectives possibles : numérotation de couleur rouge, suite numérique <15, dont quatre des pièces principales (sauf Davignon).
Ce qui nous amène à formuler une hypothèse de reconstitution, qui n’a jusqu’ici, rencontré aucune objection sérieuse.
Et certainement pas vos comparaisons graphologiques, qui en l’absence d’avis d’expert, ma paraissent sans objet.
Philippe Oriol :
Je m’y attendais…. à vrai dire, même, je l’espérais….
Ce sera la parfaite conclusion de notre discussion… Il n’est pas question de graphologie bien entendu… Il est question de savoir qui a pu écrire quoi et à quel moment… Sans être un expert – qui n’a d’expert que le nom pour une « science » qui n’en sera jamais une – il est aisé de voir ce qui saute aux yeux. Vous me rééditez l’argument opposé aux dreyfusards quand, sans être experts et on les disqualifiait pour cela, ils affirmaient qu’il suffisait d’avoir deux yeux pour voir que le bordereau était de la main d’Esterhazy. Et il suffit d’avoir deux yeux pour voir que les annotations « mélinite » sont de Gonse.
J’aime ce : « Car oui, l’écriture d’Alfred Dreyfus « ressemblait » à celle du bordereau ; il a fallu de nombreux débats et l’intervention d’experts renommés et de travaux savants pour anéantir cette charge. » Non ! Il a fallu ces interventions pour contredire la mauvaise foi de l’accusation et de ses experts et montrer en mettant le doigt sur les choses qu’on ne pouvait défendre l’indéfendable et que s’il pouvait y avoir un vague air de famille entre l’écriture du bordereau et celle de Dreyfus, il y avait identité avec celle d’Esterhazy…
Mais nous pouvons – et appeler cela faire de l’histoire tout en donnant des leçons – tout écarter, dire que sont faux les documents et rejeter les témoignages qui contredisent la thèse au motif que leurs auteurs n’ont pu que mentir ou être abusés, ou mieux encore en se contentant d’affirmer qu’ils ne disent pas ce qu’ils disent et cela tout en faisant dire à d’autres (Cordier) ce qu’ils n’ont jamais dit, laisser de côté tel document pour privilégier tel autre qui est sans rapport avec le sujet, sortir les documents de leur contexte pour leur donner un sens qui n’est pas le leur, attribuer à un tel ce qui appartient à un autre tel, prendre plusieurs pièces et les présenter comme une seule, etc.
Et quant à dire que votre hypothèse « n’a jusqu’ici, rencontré aucune objection sérieuse », je crois qu’il faudrait que vous parliez un peu avec ceux qui travaillent sur l’Affaire et la connaissent vraiment (sans doute en connaissez vous) et qui, effectivement, n’ont sans doute pas le temps que j’ai à perdre, estimant que tout cela est sans le moindre intérêt… Et je les comprends, en lisant cette discussion…
Vous êtes en fait, en me remémorant nos échanges depuis 2008, peu étonnants…
Pierre Gervais :
Rebonjour,
je n’allais pas m’exprimer aussi brutalement que mon coauteur, mais il me semble en effet que a) vous vous avancez beaucoup sur un domaine glissant où vous n’avez aucune compétence particulière, pas plus que nous d’ailleurs et b) vous faites bon marché de différences entre chiffres qui me semblent assez visible à moi, du moins à première vue, y compris à l’intérieur même du dossier à la mélinite (non, vraiment, ce ne sont pas les mêmes 4…). Il y a très probablement plusieurs mains sur ce dossier, et non la seule main de Gonse, ce qui est assez logique, mais invalide votre hypothèse (qui n’était guère logique de toute façon et se heurte à la multiplicité des numérotations dans et hors du dossier de Vincennes, cf. plus haut).
Quant à Cordier, il dit ce qu’il dit, que je vous ai déjà signalé et qui n’a donc rien d’un nouvel argument — j’avais même mis le lien, que vous n’avez apparemment pas vu. Vous refusez de prendre en compte ce témoignage, en le transformant en plus au passage : depuis quand les « correspondances » sont-elles des « rapports ou des notes », et les « comptabilités » des « numérotations »… qui d’ailleurs n’existent pas, alors que des pièces qui sont « numérotées » par ailleurs? Il est vrai que chez vous « rapports » se transforme bien en « inventaires ». Quant à du Paty, cf. plus haut.
De plus, je dois encore une fois attirer votre attention sur le fait que vous n’avez rien à répondre sur la question du témoignage Valcarlos, qu’il est assez osé de présenter comme une « petite différence ».
Enfin, pour notre part nous n’écartons rien, nous analysons de manière critique et hiérarchisons les témoignages, ce que vous vous obstinez à refuser de faire. Et il est vrai que du Paty et Mercier arrivent plutôt en bas d’une hiérarchie qui compte pas mal d’étages.
C’est tout ce que j’ai à ajouter; quand aurez envie de vous pencher sur les multiples objections que je vous ai faites à de multiples reprises, et qui sont restées sans réponse, je serai à votre disposition, comme je le suis avec quiconque — ni plus ni moins. En un sens, je suis payé pour ça par mon institution.
Pierre Gervais
Philippe Oriol :
Pour Valcarlos, je vous ai tout expliqué mille fois et je vous revoie pour cela à l’annexe de mon histoire. Voulez-vous que je vous le « copie-colle » ici ????
Et pour Cordier, vous êtes vraiment impayable… (où est ce lien, s’il s’agit d’autre chose, d’ailleurs que je ne trouve pas)…
Mais lisez bon sang.
Les pièces entraient au Service et en sortaient sans être inscrites sur un registre spécial ; il est, du reste impossible, qu’il en soit autrement dans un service de nature essentiellement secrète.
Quant à la date des pièces, pendant très longtemps on inscrivait rarement une date sur la pièce ; ce soin était laissé à l’appréciation de l’officier qui avait à s’occuper du genre d’affaire traité par la pièce. Cependant depuis 1893, il avait été décidé qu’en principe on mettrait sur chaque pièce, au crayon de couleur, la date de la pièce, ou, dans le cas où on ne connaîtrait pas cette date, celle de l’entrée à la section.

Je vous fais une traduction : les pièces du service n’étaient pas répertoriées sur un quelconque registre ni à leur entrée ni à leur sortie… A partir de 1893 les dates, de rédaction ou d’entrée au service, quand la date de rédaction manquait, étaient systématiquement reportées…

En ce qui concerne la manière dont les pièces entraient à la section de statistique et dont elles sortaient, j’ai indiqué qu’il n’y avait pas de comptabilité spéciale pour l’entrée et la sortie. Cela s’applique exclusivement aux pièces secrètes.

Suite de la traduction : La question précédemment évoquée ne concerne que les pièces secrètes. Et il sous-entend qu’il n’en est pas de même pour d’autres pièces… Il l’explique à la suite. Il suffit de le lire pour comprendre cela. Mais pour comprendre il faut faire un effort (je pense que vous le pouvez) et lire ce que dit le texte et pas ce que vous voulez y lire (je pense que vous aurez là plus de difficultés). Je cite…

En ce qui concerne la manière dont les pièces entraient à la section de statistique et dont elles sortaient, j’ai indiqué qu’il n’y avait pas de  comptabilité spéciale pour l’entrée et la sortie. Cela s’applique exclusivement aux pièces secrètes. Pour la garantie des correspondants, il est moralement impossible de tenir la comptabilité d’entrée. En principe, toute pièce émanant d’un correspondant est détruite aussitôt que le service en a tiré ce qu’il doit en tirer. La garantie des correspondants est absolue ; jamais leur  correspondance  ni leurs documents ne passent sous les yeux de personnes autres que les officiers du service de statistique.
Les seules correspondances qui peuvent rester pendant un certain temps au service sont les correspondances douteuses ou incomplètes qui ont besoin d’être examinées. Les renseignements qui sortent du service sont extraits de ces correspondances ; mais ils en sortent de façon que la personnalité des correspondants et l’origine des correspondances ne soient pas apparentes. Ces correspondances sortant du service sont numérotées lorsqu’elles sont livrées à d’autres services. En sorte que la section de statistique, seule, est responsable au regard des autres services qui ignorent complètement la personnalité des correspondants.

Traduction : « pièces secrètes » vs « correspondances ». Un « correspondant »  est quelqu’un qui renseigne l’armée, un « agent de recherches », et dont on trouve trace dans les bordereaux du BB19 84. Ces correspondances, en français, se nomment aussi des « rapports » ou des « notes ». Et elles seules sont numérotées quand elles sont transmises. Cordier en parle plus tôt, de ces « correspondants » :

A ce moment, les agents de recherches ne pouvaient plus ignorer les motifs pour lesquels on leur faisait faire des enquêtes au sujet du capitaine Dreyfus. On leur fit alors des recommandations très spéciales pour qu’ils ne se laissassent influencer ni dans un sens, ni dans l’autre. Depuis cette époque, à mesure qu’on voulait faire préciser les mauvais renseignements reçus, leur gravité s’atténuait et il ne semblait pas que les dépenses de Dreyfus fussent au-dessus de ses ressources. Les renseignements venus de Mulhouse, où il avait de grands intérêts, assez mauvais au début, avaient été remplacés par d’autres beaucoup plus satisfaisants, tant au point de vue matériel qu’au point de vue national.

Et à Rennes il précisera même, ce qui est intéressant et nous interroge sur les numérotations antérieures à 1897, qu’ « […] à cette époque-là [en 1894] on n’avait pas l’habitude en principe à l’État-major de présenter aux grands chefs ces petites feuilles de papier malpropres, hideuses, qui venaient de certains endroits ; on recopiait sur des feuilles de papier écolier, de même que la traduction de la pièce qu’on avait à montrer et les originaux n’étaient soumis aux grands chefs que dans des circonstances extraordinaires, quand le besoin s’en faisait sentir. »…
Et je suis heureux de voir que vous « analys[ez] de manière critique et hiérarchis[ez] les témoignages… je regrette juste que vous le fassiez en écartant tout ce qui contrarie votre thèse et en oubliant la plupart des documents. C’était à vous, pas à moi, de croiser les dépositions Targe et le BB19 (je vous concède Wattinne, vous ne le connaissez pas)… C’est ici surtout est avant tout qu’est le dossier secret… Allez, arrêtons là. Tout cela est vain et comme toujours parler avec vous est pour ainsi dire impossible… Vous êtes trop sûr de votre fait pour pouvoir discuter… et je vous admire… Être aussi sûr de ce qu’on sait en aussi peu de temps, en ayant à peine commencé à dépouiller les centaines de milliers de pages des différents fonds… Et si je puis, comme vous le faites, me permettre de vous donner un conseil, commencez par consulter la totalité du BB19… Il vous apprendra des choses, si vous voulez bien le faire sans y chercher à confirmer quelque chose… Et pour le reste… Procuste était spécialisé dans le brigandage et c’est très bien ainsi…

Pierre Gervais :
Bonjour,
il ne s’agit pas d’une traduction, mais d’une modification. Vous torturez le témoignage de Cordier pour défendre une hypothèse injustifiable après examen, même rapide, du dossier secret dans sa forme actuelle. Cordier est en train de discuter des « pièces secrètes »; les « correspondants » fournissant ces pièces, Bastian ou autres, ne rendaient ni rapports, ni notes, mais des pièces secrètes; Cordier lui-même précise que les garanties dont il parle s’appliquent exclusivement aux « pièces secrètes », qu’il continue de discuter dans le § en cause — rien n’indique qu’il passe à autre chose à cet endroit comme vous l’affirmez. Vous introduisez cette notion de rapports et notes (qui n’apparaît absolument nulle part dans les deux § visés, mais dans un passage tout différent!) pour justifier votre analyse. Et de quoi voulez-vous que Cordier parle à la Cour, et qui soit numéroté et transmis à l’extérieur après anonymisation, si ce n’est des pièces secrètes? Les rapports BB84 que vous mentionnez n’ont jamais été transmis aux juges des Conseils de guerre, ni à la Cour de Cassation, avant 1904.
Pour Valcarlos, vous n’avez rien expliqué du tout. Vous postulez, sans preuve, un jeu de bonneteau que rien ne justifie.
Enfin, nous tenons compte de tous les témoignages, y compris BB19 et Targe (que vous sollicitez fortement également, en évitant de soulever les problèmes qu’il pose avec  la notion de « rapports »), et c’est d’ailleurs pourquoi  nous insistons sur le caractère hypothétique de toute histoire du dossier secret. C’est vous qui omettez toute une série d’élément, de la numérotation des manœuvres de 1892 au dossier D1 en passant par les témoignages Freystätter et Picquart en tant qu’ils contredisent vos hypothèses, la numérotation plume rouge, ou le problème de l’existence de deux commentaires différents de la main de du Paty. Et vous adoptez un ton de certitude qui n’est pas justifié en l’état actuel des sources.
Je maintiens donc mes objections et remarques.
Pierre Gervais
Philippe Oriol :
Alors tout est parfait…
et pour le reste nous ne pouvons parler puisque vous avez du mal à lire. J’ai discuté très longuement du commentaire DPC et de ses différentes versions… Je peux toujours vous le remettre mais à quoi bon ? Vous ne le lirez pas plus. Pour VC, je propose une hypothèse pour expliquer la différence commentaire/Picquart. Juste une hypothèse, présentée comme tel et avec les conditionnels de rigueur. Maintenant on peut s’en tenir à cette seule différence mais la question n’est pas là. Elle est dans le témoignage de Freystätter et des problèmes qu’il pose. Obus Robin ? Dépêche Panizzardi ? Tout cela est pour le moins incertain pour ne pas dire impossible. Il aurait tout aussi bien pu se tromper sur le témoignage VC. Et se fonder sur cette différence pour arguer le commentaire de faux, imaginer une mise en scène à laquelle tous auraient participé pour accréditer ce faux, se demander si le journal intime de DPC est « vraiment intime » est pour le moins ahurissant…
Ecarter DPC parce qu’il est un menteur, Wattinne parce qu’on lui aurait menti, etc. et s’en tenir au pas toujours fiable Freystätter et à Picquart, témoin tardif, ne peut suffire. Et ne me faites pas le coup du « Comment peut-on douter de Picquart » et préférer DPC. je ne préfère pas… On ne peut prendre tel quand il nous arrange (Cuignet, qui fut un de splus grands menteurs de l’affaire était un témoin « fiable » dans votre article quand vous aviez besoin de montrer la pièce Davignon « douteuse ») et rejeter tel autre quand il nous contrarie.
J’aime pour tout cela que vous me parliez de mon ton de « certitude »…
Et quant à Cordier, vous montrez encore que vous ignorez beaucoup de choses… Votre site dont je corrige régulièrement les erreurs en témoigne…
Si les correspondants sont la Bastian (et je ne sais qui d’autre), ce que dit Cordier n’a plus aucun sans. Que signifie le « En principe, toute pièce émanant d’un correspondant est détruite aussitôt que le service en a tiré ce qu’il doit en tirer. » Pièces secrètes détruites ????????
Et que signifie « La garantie des correspondants est absolue ; jamais leur  correspondance  ni leurs documents ne passent sous les yeux de personnes autres que les officiers du service de statistique » s’il s’agit de la Bastian ?
Et que sont les agents de recherches ?
mais ne répondez pas… C’est sans grand intérêt…
Pierre Gervais :
Bonjour,
Je passe toutes les semaines sur le forum, et je réponds toujours aux questions, même quand elles n’ont pas grand sens.
– Les pièces secrètes ont une variété de sources, et pas seulement Madame Bastian à l’Ambassade d’Allemagne. Vous devriez le savoir, et le dossier secret actuel le prouve abondamment puisqu’il inclut des pièces qui n’ont en aucun cas pu être fournies par ladite Madame Bastian.
– Rien ne s’oppose à ce que des pièces soient détruites quand elles ne présentent pas ou plus d’intérêt; c’est exactement ce que Picquart demande que le service fasse avec la correspondance de Weede, ce qui confirme que la pratique existait. Est conservé ce qui peut servir, ou qui est douteux ou incomplet (ce qui prouve bien qu’il s’agit de pièces secrètes et non de documents…).
– Les « correspondants » sont les agents informant la Section en lui transmettant des documents et des informations. Ce ne sont pas des « agents de recherche », terme qui n’apparaît pas dans le témoignage de Cordier, et cela n’a rien à voir avec les notes insérées dans les rapports du type BB84, que le témoignage de Cordier ne peut en aucune façon viser. La phrase que vous citez prouve de surcroît que « correspondance » et « documents » sont deux choses différentes, et que ces « correspondants » fournissent des « documents ». Merci de le confirmer, mais cela achève de rendre votre lecture insoutenable.
– Freystätter devrait en principe être le témoin le plus fiable, mais son témoignage est très difficile à réconcilier avec ce que nous savons, et ce que vous croyez savoir. Picquart est chronologiquement le premier témoin non menteur et fiable dont la déposition nous soit parvenue, et n’est donc nullement tardif. Cuignet n’est pas fiable, et n’est nulle part présenté comme tel dans notre article contrairement à ce que vous dites. DPDC n’est certainement pas fiable non plus, et a menti à de nombreuses reprises. Wattinne enfin est un témoin de seconde main, au mieux. Vous ne respectez pas la hiérarchie entre ces témoignages, et n’en gardez que la partie la moins fiable afin de défendre une thèse particulière.
– Sur tous les autres points, je vous invite à relire, ou lire, mes développements dans les autres fils.
Pierre Gervais
Philippe Oriol : Une réponse rapide…
Cuignet n’est pas fiable, et n’est nulle part présenté comme tel dans notre article contrairement à ce que vous dites

Jouons sur les mots. Voici ce que vous dites….

mais sa version est contradictoire avec les témoignages de Targe, très solide, et de Cuignet, involontaire donc fiable, sans que l’on puisse d’ailleurs expliquer cette contradiction

Et pour le reste… Citons à nouveau Cordier et suivons ligne à ligne ce qu’il dit…
Cordier parle tout d’abord des « agents de recherches ». Il dit :

A ce moment, les agents de recherches ne pouvaient plus ignorer les motifs pour lesquels on leur faisait faire des enquêtes au sujet du capitaine Dreyfus. On leur fit alors des recommandations très spéciales pour qu’ils ne se laissassent influencer ni dans un sens, ni dans l’autre. Depuis cette époque, à mesure qu’on voulait faire préciser les mauvais renseignements reçus, leur gravité s’atténuait et il ne semblait pas que les dépenses de Dreyfus fussent au-dessus de ses ressources. Les renseignements venus de Mulhouse, où il avait de grands intérêts, assez mauvais au début, avaient été remplacés par d’autres beaucoup plus satisfaisants, tant au point de vue matériel qu’au point de vue national.

Que sont ces agents ? Des correspondants, comme celui de Mulhouse évoqué, qui envoyaient des renseignements soit sur une demande particulière (ici Dreyfus) soit sur tout ce qu’ils pouvaient glaner et qui était susceptible d’intéresser la SS.
Il parle ensuite de « Ce canaille de D… » et de la manière dont les pièces entraient à la SS. Et il explique pour cela qu’elles n’étaient pas comptabilisées, pas enregistrées, etc. Et que ce ne fut qu’à partir de 1893 que la date y fut portée. 5 pages plus loin (nous étions là p. 300 du vol 1 de l’enquête de la CC ; nous passons p. 305), il revient sur la question :

En ce qui concerne la manière dont les pièces entraient à la section de statistique et dont elles sortaient, j’ai indiqué qu’il n’y avait pas de  comptabilité spéciale pour l’entrée et la sortie.

Et il ajoute :

Cela s’applique exclusivement aux pièces secrètes.

Sous-entendu pas aux autres types de pièces…
Il précise à la suite :

Pour la garantie des correspondants, il est moralement impossible de tenir la comptabilité d’entrée. En principe, toute pièce émanant d’un correspondant est détruite aussitôt que le service en a tiré ce qu’il doit en tirer. La garantie des correspondants est absolue ; jamais leur  correspondance  ni leurs documents ne passent sous les yeux de personnes autres que les officiers du service de statistique. Les seules correspondances qui peuvent rester pendant un certain temps au service sont les correspondances douteuses ou incomplètes qui ont besoin d’être examinées. Les renseignements qui sortent du service sont extraits de ces correspondances ; mais ils en sortent de façon que la personnalité des correspondants et l’origine des correspondances ne soient pas apparentes. Ces correspondances sortant du service sont numérotées lorsqu’elles sont livrées à d’autres services. En sorte que la section de statistique, seule, est responsable au regard des autres services qui ignorent complètement la personnalité des correspondants.

Que signifie ce passage ? Que signifie « correspondance » ? Que signifie « correspondants » ? Il ne s’agit aucunement des lettres  – qui sont en effet des correspondances – venues par la voie ordinaire ou d’autres voies et qui sont constituées essentiellement des lettres de Panizzardi à Schwartzkoppen (qui sont des correspondants parce qu’ils correspondent) ou des deux attachés à leurs supérieurs… Il s’agit bien évidemment des « Correspondances » transmises par les « agents de recherches »… Ce sont elles qui sont détruites, elles qui sont numérotées quand elles sont transmises… Ce sont elles qui nécessitent de préserver la personnalité de ceux qui les rédigent… Des pièces telles que celles regroupées dans ce type de bordereau :

Et on voit bien ici dans ces « Correspondances », la différence qui est faite entre les pièces secrètes et les correspondances qui nécessitent de protéger l’identité des « agents de recherches » et des « correspondants » qui les rédigent.
Et Cordier est clair. Il ne dit aucunement que « Est conservé ce qui peut servir, ou qui est douteux ou incomplet ». Il ne parle aucunement de « ce qui peut servir » mais : « Les seules correspondances qui peuvent rester pendant un certain temps au service sont les correspondances douteuses ou incomplètes qui ont besoin d’être examinées »…
Pour le reste, « toute pièce émanant d’un correspondant est détruite aussitôt que le service en a tiré ce qu’il doit en tirer »… Si cette phrase devait s’appliquer aux pièces secrètes, celles du dossier secret s’entend, la plupart aurait dû être détruite.
Et quant aux pièces qui composent l’essentiel du dossier secret, que Cordier sans confusion possible décrit comment « ces petites feuilles de papier malpropres, hideuses, qui venaient de certains endroits », on sait, il nous le dit, qu’elles nétaient pas présentées aux grands chefs sous leur forme originale. « on recopiait sur des feuilles de papier écolier, de même que la traduction de la pièce qu’on avait à montrer et les originaux n’étaient soumis aux grands chefs que dans des circonstances extraordinaires, quand le besoin s’en faisait sentir. »… Si donc elles portaient, du temps de Cordier, des numéros, indépendamment même du fait qu’il l’ait contredit précédemment, c’est sur la copie que ces numéros figuraient et pas sur les pièces elles-mêmes puisqu’elles n’étaient transmises qu’à titre exceptionnel….
Voilà…

Pierre Gervais :
Bonsoir,
pas pu répondre ce week-end. Pas bien grave, c’est bien ce que je craignais; vous invoquez ls rapports étrangers de la section, qui n’ont vraiment, mais vraiment rien à voir avec Dreyfus. Non, Cordier n’est pas en train de parler à la Cour de rapports d’Alsace-Lorraine, de Bavière ou de Tanger. Et les renseignements venus de Mulhouse qu’il évoque sont des rapports de police sur Dreyfus, et non des rapports de correspondants étrangers! Tout ceci n’a rien à voir avec le dossier secret.
Pour le dossier secret, et les pièces secrètes, il parle bien de pièces secrètes, et de rien d’autre. Les correspondants, dans le cadre du § que vous découpez, sont ceux qui fournissent ces pièces. Et les numéros existent, et ils sont reportés, y compris sur des pièces (comme les manœuvres de 1892, que je passe mon temps à vous citer, et que vous passez votre temps à ignorer) qui sont anciennes, et n’appartiennent à aucune série. mais voilà, cela contredit votre thèse -donc Cordier dit autre chose que ce qu’il dit, et les numéros existant peuvent être ignorés.
Ma foi, si c’est ce que vous voulez publier, je ne peux pas vous en empêcher. mais ne vous attendez pas à des félicitations de notre part.
PG
Ceci dit, pour finir mon passage de la semaine sur une note moins négative, c’est une très bonne idée d’aller voir le détail de BB84. Je vous engage vivement à en faire l’inventaire, ce qui devrait vous ouvrir des horizons. Ne vous attendez cependant pas à y trouver des numéros; ni les pièces, ni les correspondances étrangères ne sont numérotées, ce sont les rapports qui le sont.
Egalement, toujours pour être juste: j’ai déjà évoqué dans notre première discussion sur le sujet, mais vous l’avez oublié apparemment, la possibilité que Cordier, lorsqu’il parle de numérotation, aie en tête les numérotations de rapport, dans le passage en litige, et non la numérotation des pièces secrètes. En revanche, il est impossible qu’il parle des correspondants étrangers, et non de ceux qui communiquent les pièces secrètes; tout le sens du § s’y oppose.
Je vous engage donc vivement à vous en tenir à la première solution (la numérotation existe, mais Cordier parle de la numérotation des rapports de la S.S.) plutôt que d’essayer de construire une interprétation plus contournée impliquant votre découpage entre pièces secrètes d’une part et correspondants qui parlent d’autre chose d’autre part, le tout à l’intérieur du même paragraphe et quasiment dans le même souffle. Ca reste une interprétation assez torturée compte tenu du fait que Cordier parle bien d’une numérotation des correspondances (et que vous devez donc supposer une approximation de plus), et non des rapports qui les contiennent, et ça ne résout pas les autres problèmes de votre thèse, mais ça vous permet au moins de déconnecter autant que faire se peut le témoignage de Cordier de la question des numéros.
PG
Philippe Oriol :
ne vous attendez pas à des félicitations de notre part

J’en suis fort triste… Recevoir vos félicitations, après 20 ans de travail sur l’Affaire, était devenu mon seul objectif…
Vous êtes vraiment impayables…

Avant d’aborder un dernier point. Je veux bien parler des pièces des manœuvres mais je ne vois pas ce que vous voulez que j’en dise. On connaît 4 pièces numérotées à l’encre rouge 2, 4, 5 et 6 qui datent, sans que la numérotation respecte la chronologie des pièces, de 1892 et 1893. Elles forment assurément un ensemble. Et alors ? Que dire sinon qu’elles sont de la même encre rouge que les pièces que vous donnez comme faisant partie du dossier de 1894 ? Que dire sinon qu’elles indiquent que l’encre rouge eut plusieurs usages ? Je ne comprends pas votre reproche.  J’aimerais savoir, en revanche, pourquoi elles ne seraient pas, si nous voulions accepter que la numérotation rouge soit celle de 1894, celles transmises aux juges en place des 2, 4, 5 et 6 que vous retenez (avec les 5 et 6 de votre description que nous savons être tardives et que vous donnez – thèse exotique comme vous diriez – comme numérotées sur le tard pour reformer l’ensemble perdu). C’est vous qui n’en parlez pas… Expliquez-vous donc….
Et expliquez aussi pourquoi vous écartez le n° 8 dont vous parlez p. 226 ? Vous en parlez rapidement tout en disant deux pages plus tôt qu’il « manque » et que c’est pour cela qu’il aurait certainement été le 3ter ? Il ne manque donc pas… Pourquoi l’écartez-vous pour tenter – je continue mes citations – ce coup de bonneteau ? Je ne comprends pas et j’aimerais comprendre…
Et regardez la pièce. On y trouve la mention de l’inventaire Wattinne (98bis), de l’inventaire Cuignet (46ter) et ces deux mentions sont biffées. En revanche la mention à l’encre rouge est, elle, intacte ? Est-elle donc postérieure ?
Mais passons encore.
J’aimerais savoir en revanche comment vous considérez cette pièce dont – sauf erreur – vous ne parlez pas dans votre livre et à côté de laquelle vous n’avez pas pu passer. Il s’agit d’une lettre de Schwartzkoppen à Sancy du 26 décembre 1893 que je vous mets à la suite :

Quel est ce numéro 3 ? Pourquoi ne pas l’avoir retenu et lui avoir préféré « Ce canaille de D… » au numéro biffé ?

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