Dreyfus face à l’accusation en 1894 : Complément…

Nous avons publié récemment un ensemble extraordinaire – dont on a du mal à comprendre qu’il soit resté si longtemps inédit – de notes de Dreyfus à destination de son avocat (voir ici). Quatre pièces manquaient, extraites en 1899 pour la Cour de cassation et que nous n’avons pas retrouvées dans le fonds BB19 . Elle avaient été publiées – la chose nous avait échappé – en mai 1899 dans Le Figaro (la première) et dans Le Paysan français (les trois suivantes) et reprises par la presse dreyfusarde. Il s’agit de quatre notes écrites pendant le procès.

Philippe Oriol

 

XVIIbis

Note

Mon cerveau se refuse parfois à comprendre une arrestation aussi arbitraire.
Comment ! on peut ainsi arrêter un homme, perdre son honneur, déshonorer son nom et sa famille, le rendre fou, simplement parce qu’un expert déclare que son écriture est semblable à celle d’une lettre infâme ; alors que cet homme a un passé irréprochable, une situation de fortune intacte Personne ne l’a vu, personne ne l’a pris sur le fait. On l’arrête cependant et on lui jette à la figure, pour lui faire perdre complètement la raison : Des charges accablantes pèsent sur vous !
Pendant toute la durée de l’instruction de l’officier de police judiciaire, on lui dit : Vous êtes perdu, rien ne peut vous sauver.
Enfin, après avoir gardé cet officier au secret pendant deux mois, après avoir tout fouillé, tout scruté, après avoir fait toutes les recherches, les charges accablantes disparaissent, – et hier, quand le commissaire du gouvernement m’apprit que je passerais en Conseil de guerre, il me dit :

Les présomptions sont suffisamment établies pour voire mise en jugement.
Ainsi, les charges accablantes du premier jour, le « Tout est perdu » des jours suivants ne devenaient plus, au bout de deux mois, que des présomptions !
Eh bien je le déclare ici hautement : On a commis vis-à-vis de moi une infamie monstrueuse, une lâcheté sans nom.
Je n’ai pas eu affaire à des instructeurs, j’ai eu affaire à des bourreaux !

 

XXIbis

Note
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La thèse est nouvelle. La lettre1 date maintenant du mois d’août. Or, au mois d’août, il ne pouvait y avoir aucun doute sur l’époque de mon stage dans l’infanterie : les stagiaires de première année étaient dans les régiments depuis le 1er juillet ; ils devaient y rester jusqu’au 1er octobre, époque à laquelle nous devions les y remplacer pour rester dans les régiments jusqu’au 1er janvier2.
La note officielle qui fixait la date de nos stages dans l’infanterie était sans ambiguïté aucune ; il n’y avait pas dé doute possible. On n’a pas voulu faire venir cette note, malgré mes demandes réitérées.
C’est du moment où j’écrivais au capitaine Hadamard, c’est-à-dire fin mai ou commencement de juin, que j’ignorais encore si j’irais, oui ou non, aux manœuvres ; il appert, en effet, de cette lettre que je lui écrivis : « Je
vais partir en voyage d’État-major et serai absent une partie de l’été. »
Il faut donc apporter une mauvaise foi absolue pour prétendre qu’au mois d’août je n’étais pas fixé sur le point de savoir si j’irais ou n’irais pas aux manœuvres, alors que la note officielle signée du chef d’état-major général date du mois de juin.
Enfin, ces mots Je vais partir en manœuvres, sont positifs ; ils expriment une certitude.
Maintenant, examinons les documents :
1° Note sur le frein hydraulique. – On n’a pu trouver aucun officier m’ayant communiqué des documents à cet égard.
2° Note sur les troupes de couverture. – Le capitaine Boullenger ose prétendre qu’il m’aurait donné, une fois, dans la rue, au mois de mai, un renseignement sur cette question, en m’apprenant que le lieu de débarquement d’une division de cavalerie était modifié. D’abord, il ne m’a jamais dit cela ; ensuite, il n’y a pas là matière à une note sur les troupes de couverture. Pendant toute l’année 1894, sauf au mois dé septembre, époque à laquelle j’ai été chargé de surveiller l’impression des documents relatifs à la couverture, je n’ai jamais rien lu, rien eu entre les mains sur cette question, ainsi qu’il appert du témoignage de M. le commandant Mercier-Milon. Ce dernier a reconnu, en effet, que je ne m’étais jamais occupé d’aucune question confidentielle.
3» Note sur les modifications aux formations de l’artillerie. – Je n’ai jamais connu ces modifications ; on n’a pu trouver aucun officier du premier bureau m’en ayant parlé. Quant à la note qui a passé dans les bureaux du 15 au 20 juillet, je ne l’ai pas émargée. M. le commandant Mercier-Milon n’a pu affirmer que je l’aie connue.
4° Note sur Madagascar. – Aucune preuve.
5° Projet de Manuel de tir. – Je n’ai vu aucun officier supérieur, ainsi que le disait le rapport du rapporteur, venant témoigner m’avoir parlé du Manuel de tir du 14 mars 1894 (ni le commandant Jeannel, ni le commandant d’Astorg).
Personne n’a pu témoigner m’avoir prêté ce Manuel.
Cependant, si les officiers détenteurs en étaient responsables, si je l’avais demandé à qui que ce soit, la preuve aurait été faite, péremptoire elle n’a pu être faite.

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1. – Le bordereau.
2. – Nous ne donnerons pas ici de notes pour les points expliqués dans la précédente publication (voir ici).

 

XXIter

Note

Après là première déposition du commandant Henry, assez anodine, le commandant du Paty de Clam l’a fait rappeler à la barre. Le commandant Henry a fait alors une déclaration terrible, mais sans aucune preuve. C’est une infamie que de venir faire une déposition pareille sans apporter aucun témoignage à l’appui. Accuser un officier à la barre sans apporter aucune preuve, c’est monstrueux.

 

XXIquater

Note

Tous les témoignages s’accordent à reconnaître que je montrais volontiers mes connaissances je ne les cachais donc pas, au contraire. Sont-ce là les allures d’un espion qui sait trop bien ce qu’il risque ? J’ai toujours agi avec une franchise absolue tous les témoins entendus l’ont déclaré. 
Le commandant Mercier-Milon lui-même a été obligé de déclarer que j’avais été un fidèle serviteur, que je ne m’étais jamais occupé d’une question confidentielle pendant mon séjour au 3e bureau de l’état-major de l’armée.
Sans le commandant du Paty, toute l’accusation serait déjà tombée c’est lui qui attise la haine. A-t-il le droit de venir ainsi constamment intervenir dans les débats ? On dirait vraiment que c’est lui qui les dirige.
Si je soutiens cette lutte épouvantable dans laquelle on veut m’arracher mon honneur, c’est que je veux défendre l’honneur de mon nom, l’honneur du nom de mes enfants. J’ai un fils et il faut que ce fils sache que le nom qu’il porte est un nom sans tache, le nom d’un homme dont l’honneur n’a jamais failli.
Combien de fois ai-je pensé au suicide ! Combien de fais ai-je pensé qu’il me serait plus doux de mourir que de supporter ce martyre épouvantable !
J’ai vécu pour mon honneur : mon âme a résisté à cette violente tentation pour l’honneur de mes enfants. Mon nom ne m’appartient pas à moi seul ; il appartient à ma femme, il appartient à mes enfants, et c’est pour ce nom que j’ai voulu vivre.

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