Dreyfus, le dossier secret et la question homosexuelle. Discussion avec Pierre Gervais

Ce post regroupe et remplace l’ensemble des posts précédents et disséminés en y ajoutant les derniers échanges non signalés ici. J’arrête de faire vivre le forum de Pierre Gervais parce que toute discussion est avec lui vaine et impossible. Développer un propos est systématiquement empêché par des diversions sur un mot, sur une date, qui viennent parasiter la question et tout argument contraire qui repose sur une source qu’il ignore parce qu’elle est inédite ou qu’il n’ pas voulu retenir malgré tout l’intérêt qu’elle peut représenter est écarté au motif que la source qui permet de le développer est sans doute mensongère.


Il me semble toutefois important de garder trace de cet échange et de l’archiver ici. Il est en effet un formidable matériau pour réfléchir sur ce qu’est la méthode historique et pourrait servir sur la question d’exemple à travailler avec des étudiants. Il est aussi une parfaite illustration, une parfaite confirmation de tout ce que nous reprochons à ce travail sur Dreyfus, le dossier secret et la question homosexuelle. Il nous permet de comprendre de quelle manière un des auteurs, tout au moins – les autres n’apparaissant pas –, procède et, à travers sa manière d’entendre la discussion, conçoit le travail d’historien.
Le livre de nos auteurs défend une thèse. Toute thèse, et surtout quand elle vient bouleverser un siècle de recherche, est par définition la bienvenue. Le problème qu’elle nous pose est que pour nous convaincre il faut plus que des affirmations péremptoires sur ce que peuvent être les faits ou sur un siècle d’historiographie qui n’aurait pas fait son travail. Et quand il apparaît que ce travail développe un argumentaire qui repose soit sur des citations décontextualisées et dont le sens devient forcé soit sur un tri qui ne retient que ce qui peut servir le propos et écarte ce qui le contrarie – en l’arguant de faux ou en n’en parlant tout simplement pas –, notre devoir, à la SIHAD, est de le dénoncer.
Les travaux de Pierre Gervais et de ses trois coauteurs inaugurent une nouvelle manière. Nous ne sommes pas là dans la lignée des ouvrages du « doute et du soupçon » que nous avons analysés dans un précédent post et qui s’inscrivent dans le plus large courant de la littérature conspirationniste. Mais il les rejoint en ce que, comme eux, il veut nous révéler des « vérités cachées » et que pour cela il repose sur une documentation incomplète et forcée.
Peut-être, pour en revenir à leur thèse, que la correspondance homosexuelle – en plus des pièces que nous savons avoir été comprise par le dossier – fut jointe au dossier de 94 et que les petits numéros rouges en seraient le témoignage. mais les arguments qui en contrarient la thèse sont si nombreux qu’il est bien difficile de la retenir en l’état. Pour les principaux.
– pas de n° 1
– des numéros manquant dans la suite, qui auraient été biffés et que, sous les biffures, l’oeil extérieur a du mal à voir avec autant de netteté que celui des auteurs.
– La lettre Davignon pas numérotée et une explication donnée de cette absence de numéro qui résiste peu à l’examen.
– Le témoignage avancé de Cuignet irrecevable parce que sorti d’un contexte aisément restituable qui l’infirme.
– La mise à l’écart (après avoir été argué de faux) du seul document contemporain et qui donne précisément le contenu du dossier.
– La mise à l’écart du témoignage de Du Paty sur la question de la numérotation des pièces et des usages y afférant à la SS
– le rejet de tout témoignage des acteurs militaires au motif qu’ayant menti ils ne peuvent que mentir encore quand il est contraire à la thèse soutenue et accepté (Cuignet) quand il peut la servir.
Voilà pour l’essentiel.
Il n’en demeure pas moins qu’un vrai travail serait à faire sur le dossier secret. Non pas tant sur ce qu’il contenait en 94 – la question est close tant qu’il n’aura pas été prouvé que le brouillon du commentaire de Du Paty ne peut être retenu – mais sur la manière dont il évolua et que l’ouvrage des 3 auteurs n’aborde pas : préciser ce que contenaient les relevés d’octobre 97 à mai 98 et dont il ne subsiste que les courts résumés de Targe.
Mais à vrai dire cette question est plus qu’accessoire. Ce qui compte avant tout c’est de savoir que le dossier secret prit de l’ampleur au fil du temps, que les faux y furent nombreux et qu’il y eut bien une entente à l’état-major pour perdre un innocent et empêcher par tous les moyens que se fît une réhabilitation qui eût été sa défaite. Et ça, nous le savons.

Voici donc l’échange en question :
Pierre Gervais :
L’entretien avec le général Mercier du 17 novembre 1894 :
essai d’histoire méthodique.
Comme les lecteurs de notre livre le savent, nous pensons que la position du ministre de la Guerre Auguste Mercier par rapport à la culpabilité de Dreyfus a changé plusieurs fois au cours du mois de novembre 1894, alors que le capitaine était arrêté, au secret, et soumis à une enquête judiciaire systématiquement à charge.
L’un des éléments qui nous permettent d’étayer cette affirmation est une comparaison entre deux entretiens donnés par le général Mercier, l’un paru dans le journal Le Matin le 17 novembre 1894, l’autre paru dans Le Figaro le 28 novembre 1894. Le premier entretien est au mieux flou sur la culpabilité de Dreyfus, le second est au contraire violemment accusateur, ce qui tend à indiquer une évolution de la position du ministre entre ces deux dates.
Or, dans un billet au ton peu modéré, posté sur son blog il y a quelques semaines, Philippe Oriol, un auteur ayant publié sur l’Affaire et généralement hostile à nos thèses, nous reproche de « ne pas savoir lire », au motif que nous lui ferions une critique infondée en soulignant l’absence dans un article du Matin en date du 17 novembre 1894 du mot « certitude », qui n’est pas prononcé par Mercier. Ce mot est bien présent dans l’article du Journal que je cite dans mes travaux, dit Philippe Oriol, et nous autres, les auteurs du Dossier secret de l’Affaire Dreyfus ne l’aurions pas lu, cet article, puisque nous nions que le mot « certitude » y est. Philippe Oriol en conclut au manque de sérieux des auteurs du « Dossier secret de l’affaire Dreyfus. »
Il s’agit d’une lecture incorrecte de notre texte, de la part de Philippe Oriol. En effet, nous ne disions pas que le mot « certitude » n’était pas présent dans le Journal; nous disions, et maintenons, que ledit mot « certitude » n’était pas dans Le Matin. Voici la citation incriminée, qui est en réalité une note dans notre ouvrage, appelée au terme de notre analyse de l’article du Matin:
« Philippe Oriol (L’histoire de l’affaire Dreyfus, vol. 1 : L’affaire du capitaine Dreyfus – 1894-1897, Stock, 2008, p. 94) affirme que Mercier fait part de sa « certitude » de la culpabilité de Dreyfus dans une autre version de ce même entretien, accordé au Journal. Ni le mot « certitude », ni une quelconque paraphrase de ce terme n’apparaissent cependant dans l’article du Matin, ou dans la version quasi identique (à une phrase près) publiée le lendemain par L’Intransigeant. »
De son côté, Philippe Oriol a écrit, comme chacun peut le vérifier p. 94 de l’édition électronique de son livre, et p. 118 de l’édition papier (nous avons utilisé la première), que « dans une interview qu’il donnera au Journal et au Matin du 17 novembre […] [Mercier] affirmait sa « certitude » de la culpabilité du capitaine Dreyfus ». Notre note attirait l’attention sur la contradiction entre notre lecture tirée de l’entretien du Matin et celle proposée par cet auteur d’après, pensions-nous, le Journal. Dans le cas du Matin, les propos attribués à Mercier, comme nous l’expliquons dans le livre, étaient en effet extrêmement prudents, faisant allusion à une possible innocence de Dreyfus, et n’affirment à aucun moment la certitude de sa culpabilité.
Il ne nous était d’ailleurs pas venu à l’idée de faire ce que notre critique nous reproche si vivement de faire, remettre sa lecture de l’entretien du Journal en cause, et nous l’avions effectivement cru sur parole, sans aller vérifier dans l’article d’origine. Nous avions tort, chacun pourra le constater en relisant les entretiens visés, du Matin daté du 17 novembre, du Journal daté du même jour (non numérisé par la BNF, nous fournissons une transcription sur notre site ), et pour comparaison du Figaro daté du 28 novembre.
Dans l’entretien du Journal invoqué par Philippe Oriol, le ministre explique que (c’est nous qui soulignons) :
« Des incidents […] ont mis entre mes mains des notes qui émanaient d’un officier et qui prouvaient qu’il avait communiqué à une puissance étrangère des renseignements dont il avait pris connaissance en raison de ses fonctions à l’état-major de l’armée. Dès que j’ai eu la certitude que cet officier était le capitaine Dreyfus, j’ai donné l’ordre de l’arrêter. »
Affirmation d’une certitude de culpabilité ? En apparence, mais voici ce qu’ajoute Mercier à la ligne suivante (c’est nous qui soulignons) :
« Il était de mon devoir de m’assurer de lui, d’abord pour l’empêcher de faire de nouvelles communications, ensuite pour établir sa culpabilité et rechercher si d’autres actes de même nature ne pouvaient lui être imputés, car nous étions en droit de supposer, ou du moins de craindre, que celui dont nous étions saisis ne fût pas le seul. J’avais prescrit de conduire l’enquête préalable dans le plus grand mystère, tant pour ne pas déshonorer un officier qui était peut-être innocent, que pour découvrir ses complices s’il était coupable. Une indiscrétion a tout révélé. »
Au moment de son arrestation, la culpabilité n’était pas établie (puisqu’il fallait l’établir) et Dreyfus était peut-être innocent. Un lecteur attentif aurait compris que le ministre affirme sa certitude que Dreyfus est à l’origine d’une fuite, implique qu’il est coupable d’espionnage, mais refuse fermement d’employer le terme, et au contraire précise dans les phrases suivantes que la culpabilité n’était pas établie, contrairement à ce que sa première phrase pouvait laisser penser. Mercier n’affirme donc pas tellement plus sa certitude de la culpabilité de Dreyfus dans la version de son entretien du 17 novembre donnée au Journal que dans celle reproduite par le Matin.
Le journaliste signant l’article du Journal, un chroniqueur militaire du nom de H. Barthélémy, pose d’ailleurs presque tout de suite après la question qui s’impose :
« La preuve est-elle faite en ce moment ? »
A quoi Mercier répond :
« Oh, ici, nous sortirions du secret de l’instruction, et je dois être le premier à le respecter, puisqu’en ma qualité de chef de l’armée, et par conséquent de chef de la justice militaire, je dois en imposer le respect. »
Mercier refuse explicitement cette fois d’affirmer la culpabilité de Dreyfus, et se retranche derrière le secret de l’instruction.
Dans l’ensemble, si la phrase introduisant Dreyfus semblait contenir une affirmation de culpabilité, d’ailleurs contournée, cette affirmation est très soigneusement qualifiée au point de ne plus avoir valeur d’affirmation, à deux reprises dans les lignes suivantes, et implicitement dans tout le reste de l’entretien.
Le reste des réponses du ministre est en effet à l’avenant. Mercier informe son interlocuteur que Dreyfus se proclame innocent, que les expertises sont en cours (donc qu’elles n’ont pas conclu), qu’aucune pièce n’a été volée au ministère, et que Dreyfus « n’a pas possédé de documents réellement précieux ». Mercier ajoute tout de même ensuite qu’il « ne sait rien sur le nombre et la nature des pièces qu[e Dreyfus] a pu copier et livrer, en-dehors de celles que nous avons saisies », ce qui inclut bien, à nouveau, une accusation d’espionnage implicite ; mais lui et Barthélémy concluent leur échange immédiatement après sur la question du chef d’accusation à retenir, et Mercier adopte comme son interlocuteur le conditionnel. La dernière phrase de Mercier, « s’il est condamné ce serait à la déportation dans une enceinte fortifiée » pose implicitement la possibilité d’un acquittement, et, du point de vue formel, combine une proposition conditionnelle et un verbe au conditionnel. Que de certitudes !
Barthélémy ne s’y trompera pas. « Toutes les suppositions, toutes les hypothèses restent [d’ailleurs] admissibles sur l’étendue du crime dont le capitaine Dreyfus est accusé », conclut-il, ce qui le conduit à souhaiter que « les débats n’eussent pas lieu à huis-clos. Ce serait en tout cas à désirer, il faut que la lumière se fasse complètement ». Ce chroniqueur pourtant militaire semble bien mettre ici en cause implicitement la justice militaire, à laquelle il ne fait plus tout-à-fait confiance. Il reviendra à la charge le lendemain, puis huit jours plus tard, dans deux entrefilets certes hostiles à Dreyfus, mais dans lesquels la culpabilité de ce dernier reste mise au conditionnel.
La lecture des entretiens du 17 novembre par Philippe Oriol est donc incorrecte : Mercier n’affirme que très mollement sa « certitude » de la responsabilité de Dreyfus dans le Journal, sans même oser employer le mot « culpabilité », et bat en retraite aussitôt après, impliquant à plusieurs reprises que Dreyfus peut être innocent. De plus, la version de cet entretien donnée dans le Matin, est encore moins affirmative à cet égard — peut-être parce que Le Matin était moins violemment hostile à Dreyfus que le Journal. Les deux versions de l’entretien justifient en tout cas pleinement notre jugement d’ensemble : Mercier a considérablement changé d’attitude entre le 17 et le 28 novembre 1894, pour des raisons qui restent malheureusement inconnues — mais peut-être peut-on placer dans cet intervalle l’apparition du dossier secret — : le 17 novembre il se refuse à affirmer sa certitude de la culpabilité de Dreyfus, alors que le 28 novembre il n’hésite absolument pas à condamner Dreyfus avant tout jugement.
Les auteurs du Dossier secret de l’affaire Dreyfus

Philippe Oriol :
Passons du temps sur quelques lignes. C’est intellectuellement stimulant et fait partie des joies de la controverse historienne.
C’est vrai que j’aurais dû dire que l’article du Matin était légèrement différent du celui du Journal et expliquer que je ne parlais que du second. La maladresse sera corrigée dans la nouvelle édition de mon livre à paraître en avril aux Belles lettres et je remercie les auteurs de cette occasion de précision et aussi de publicité. Mais passons.
Ne nous occupons que du Journal. Mercier y prononce donc bien le mot « culpabilité » et affirme, nos auteurs le concèdent et le citent, qu’il n’a donné l’ordre de l’arrestation que quand il « eu[t] la certitude que cet officier [l’officier traître] était le capitaine Dreyfus ». La chose est dite. Seulement voilà, nos auteurs nous l’expliquent, cette affirmation, nette, précise, indiscutable, est atténuée, contrebalancée, niée finalement par la suite immédiate de l’entretien. Je re-cite : « Il était de mon devoir de m’assurer de lui, d’abord pour l’empêcher de faire de nouvelles communications, ensuite pour établir sa culpabilité et rechercher si d’autres actes de même nature ne pouvaient lui être imputés, car nous étions en droit de supposer, ou du moins de craindre, que celui dont nous étions saisis ne fût pas le seul. J’avais prescrit de conduire l’enquête préalable dans le plus grand mystère, tant pour ne pas déshonorer un officier qui était peut-être innocent, que pour découvrir ses complices s’il était coupable. Une indiscrétion a tout révélé. » Que prouve cette phrase, et tout particulièrement à la suite de l’affirmation nette qui précède ? Que Mercier était conscient qu’il dépassait-là les bornes et qu’outrepassant les droits qui étaient les siens – il était allé trop loin – il corrigeait sa première affirmation. Car en effet (et ne disons rien de la valeur historique d’une interview dans la presse, de la manière dont un journaliste peut retranscrire les paroles de l’interviewé, etc.) tout prouve que cette certitude était un fait et que Mercier faisait là ce que par anachronisme nous pourrions nommer de « la com ». Qu’est ce ministre qui pour établir une culpabilité ou laver le suspect de toute accusation l’arrête ? Le mettre hors d’état de nuire, s’il était coupable ? Continuer l’enquête pour découvrir ses possibles complices ? Certes et il le dit… Mais ne comprend-on pas là toute l’aberration de la chose. Si il s’agissait d’établir sa culpabilité, s’il s’agissait de trouver de possibles complices, n’eût-il pas été plus judicieux de le laisser libre de lui appliquer une consciencieuse surveillance ? Sandherr le proposera à Mercier et Mercier ne le voudra pas. Pourquoi ? Parce qu’il fallait que Dreyfus fût coupable. Il le fallait parce qu’il n’y avait personne d’autre et que de cette arrestation dépendait sa carrière.
Maintenant reprenons la citation de Mercier qui selon nos auteurs annule la précédente. Mercier parle au passé. Un passé qui qualifie la période comprise entre fin septembre (arrivée du bordereau) et le 15 octobre (arrestation du capitaine). Il ne parle pas là de son sentiment du moment mais de celui du mois précédent. Nous y reviendrons. Je l’ai arrêté, dit-il (donc un mois et demi plus tôt) pour pouvoir établir sa culpabilité, pour trouver ses complices… Et l’enquête préalable, celle menée dans le plus grand secret (donc des premiers jours d’octobre au 14 de ce même mois), avait été prescrite « pour ne pas déshonorer un officier qui était peut-être innocent ». Où est-il question ici de son sentiment du 17 novembre, jour de publication de l’interview ? Mercier, ce 17 novembre, ne se refuse pas à affirmer sa certitude de la culpabilité, il le fait : j’ai arrêté Dreyfus le 15 octobre parce que j’avais la certitude de sa culpabilité. J’ai mené une enquête avant (l’enquête préalable) pour ne pas déshonorer quelqu’un qui était peut-être innocent et si je l’ai arrêté c’est donc bien parce que j’avais acquis la certitude de sa culpabilité. La correction n’infirme pas, elle confirme. Et que dit-il à la suite ? Qu’une « indiscrétion a tout révélé »… Et alors ? Bel aveu de l’impasse dans laquelle il se trouvait et dont il ne pouvait plus sortir sans s’obstiner…
Maintenant je n’oublie pas que Mercier dit aussi, dans cette fameuse interview, qu’il a arrêté Dreyfus « pour établir sa culpabilité ». Mais il n’y a pas de place laissé au doute ici… D’autres actes ne pouvaient-ils lui être imputés ? Ainsi disant il était bien coupable de l’acte qui avait motivé son arrestation… Affirmation de culpabilité. N’était-il pas le seul ? Ainsi disant il en était un parmi peut-être plusieurs… Affirmation de culpabilité.
Mercier pouvait bien à la suite parler de la présomption d’innocence, du secret de l’instruction et de s’en poser comme le garant, il ne le faisait que pour tenter de se montrer présentable et, tout en le disant, adopter l’attitude contraire. Précisément ce que nous disons en cette fameuse p. 114….
Je continuerai donc à dire, et ce faisant en en apportant une nouvelle preuve, que nos auteurs ne savent pas lire…

Philippe Oriol :
J’ai rédigé la réponse précédente loin de chez moi et revenu parmi mes papiers et ayant relu l’article il me faut absolument ajouter quelques mots…
Nos auteurs citent aussi cette petite phrase de Mercier, à la suite, extraite de l’interview, phrase qui vient encore ajouter à ce que je dis : « je ne sais rien sur le nombre et la nature des pièces qu[e Dreyfus] a pu copier et livrer, en-dehors de celles que nous avons saisies ». Belle certitude en effet. Dreyfus a copié, livré. Et ce n’est pas une impression mais une certitude. Il en a la preuve puisqu’il a saisi des pièces. A cela, nos auteurs expliquent que « lui et Barthélémy concluent leur échange immédiatement après sur la question du chef d’accusation à retenir, et Mercier adopte comme son interlocuteur le conditionnel. La dernière phrase de Mercier, « s’il est condamné ce serait à la déportation dans une enceinte fortifiée » pose implicitement la possibilité d’un acquittement, et, du point de vue formel, combine une proposition conditionnelle et un verbe au conditionnel. Que de certitudes ! » Mais enfin, est-ce sérieux ? Est-ce de la naïveté, un vrai problème de lecture ou de la mauvaise foi ? Après avoir parlé de présomption d’innocence, de respect de la procédure, Mercier pouvait-il tout à coup annoncer une condamnation ? Et plus simplement pouvait-il annoncer une condamnation qui n’était pas de son ressort ? Des juges devaient se réunir pour juger le cas et le ministre n’avait rien à y faire… à moins de reconnaître que le jugement à venir serait une condamnation par ordre. Parler au futur aurait été au pire le plus terrible des aveux, au mieux de la pure voyance. Imagine-t-on le ministre dire, « il sera condamné » ?… Enfin… nous plaisantons, là, je suppose…
Et c’est là où est la « subtilité » de Mercier. Il montre bonne figure, se pose en garant et en défenseur du droit et, entre les lignes, affirme pour l’édification des lecteurs, sa certitude. Celle que Dreyfus était le traître et c’est pour cela qu’il l’a fait arrêter… une certitude qu’il tenait de preuves : les pièces saisies qui étaient de sa main. Tous les conditionnels du monde ne peuvent atténuer de telles affirmations… Mercier ne dit qu’une chose ; Dreyfus sera peut-être acquitté mais moi je sais qu’il est coupable puisque j’en ai les preuves.
Sinon, elle est intéressante cette discussion. Et la réponse qui m’est faite est une synecdoque de la manière de travailler de nos auteurs. Je ne suis pas « généralement hostile à [leurs] thèses ». Je dis juste que pour convaincre les spécialistes du sujet de la validité d’une thèse qui n’est pas inintéressante en soi, il faudra (faudrait ?) d’autres arguments et une autre manière de concevoir ce qu’est la méthode historique… Les textes ne disent jamais que ce qu’ils disent, pas ce qu’on veut y lire…

Pierre Gervais :
La réponse de Philippe Oriol à nos remarques sur l’entretien du général Mercier accordé à H. Barthélémy le 17 novembre appelle à son tour à mes yeux une réponse, d’autant qu’elle réitère les accusations habituelles de mauvaise méthode et de mauvaise lecture. Compte tenu de ce dernier élément, je serai moins diplomate que je l’ai été jusqu’à présent.
Au passage, le lecteur qui veut former sa propre opinion trouvera les articles dont il sera question dans ce billet
ici (Journal daté du 17 novembre), ici (Matin daté du 17 novembre), et ici (Figaro daté du 28 novembre).
Pour commencer l’article du Matin du 17 novembre, utilisé par nous, n’est pas « légèrement différent », il confirme notre thèse et justifie ce que nous avons écrit. Philippe Oriol ne l’inclut toujours pas dans son analyse, ce qui est surprenant, et de plus confirme implicitement par son silence à cet égard que les accusations de départ portées contre nous sur son blog étaient sans fondement. Comme il le dit lui-même: passons.
Sur le fonds du débat actuel, maintenant: le contenu de l’article du Journal du 17 novembre. Au cours de cet entretien, le général Mercier REFUSE de se prononcer sur le fait de savoir si la culpabilité de Dreyfus est prouvée ou non, et conclut par la formule « si [Dreyfus] est condamné ». Il précise bien que Dreyfus « était peut-être innocent » au moment où il avait ordonné l’arrestation. La conclusion du journaliste est également que l’on ne peut rien conclure. Impossible, se récrie Philippe Oriol, une aberration, c’est incohérent, donc Mercier… dit autre chose que ce qu’il dit, ou ne le pense pas vraiment, et donc il n’y a pas à en tenir compte, nous sommes des naïfs de le faire, il s’agit de « subtilité », de « com' », qu’il convient d’ignorer. Là encore, il est certainement plus commode de soutenir une thèse si tout ce qui s’y oppose dans un texte est considéré comme nul et non avenu.
Non content d’écarter de cette manière, par pétition de principe, certains passages de l’article, Philippe Oriol développe de surcroît une argumentation qui repose sur au moins une erreur de lecture, et plusieurs déformations majeures de la lettre du texte.
a) Erreur de lecture: non, le passé évoqué par Mercier ne date pas d’avant l’arrestation, qui a eu lieu un mois plus tôt (et non un mois et demi), et l' »enquête préalable » n’est pas celle menée en septembre-octobre. Mercier dit très explicitement que cette enquête, et le silence qui l’accompagne, motivé entre autres par la possible innocence de Dreyfus, s’est étendue jusqu’à l' »indiscrétion [qui] a tout révélé », c’est-à-dire la fuite de la fin octobre. C’est donc bien de l’enquête préliminaire de Du Paty sur Dreyfus qu’il s’agit. Au passage, la seule enquête pouvant déshonorer Dreyfus était celle portant sur Dreyfus… donc celle qui eut lieu une fois Dreyfus identifié!
En tout état de cause, si le silence s’imposait encore quand l' »indiscrétion » a eu lieu (fin octobre donc), c’est que les raisons de ce silence étaient toujours valides à ce moment-là, et donc que Dreyfus pouvait toujours être innocent. Philippe Oriol interprète d’ailleurs le dernier membre de phrase mentionnant « l’indiscrétion » comme un « aveu de l’impasse dans laquelle [Mercier] se trouvait », formule qui n’a rien à voir avec ce que le texte dit.

b) Déformation du texte: Mercier ne dit pas « j’ai arrêté Dreyfus le 15 octobre parce que j’avais la certitude de sa culpabilité » ni qu’il « eut la certitude que cet officier [l’officier traître] était le capitaine Dreyfus ». Il ne parle absolument pas de « traître », un ajout de Philippe Oriol que rien dans le texte ne justifie; et il n’emploie pas « culpabilité » à cet endroit-là. Mercier dit, mot pour mot: dès que j’ai eu la certitude que l’officier qui avait communiqué à une puissance étrangère des renseignements dont il avait pris connaissance en raison de ses fonctions à l’état-major de l’armée était Dreyfus, je l’ai fait arrêter. Ce n’est pas « une affirmation, nette, précise, indiscutable »; c’est au contraire une formule contournée. Dreyfus a communiqué « des renseignements dont il avait pris connaissance en raison de ses fonctions ». Trahison et espionnage? Imprudence et bavardage? La formule ne le dit pas. A part ses convictions personnelles, rien n’autorise Philippe Oriol à remplacer ce que Mercier dit effectivement par les formules qu’il préfèrerait le voir employer. Si Mercier avait voulu utiliser le mot « traître », ou affirmer explicitement la « culpabilité » de Dreyfus, il l’aurait fait. Il ne l’a pas fait.
c) Deuxième déformation du texte, plus mineure et en post-scriptum: « Dreyfus a copié, livré ». Non. « Dreyfus A PU copier, livrer », et ce n’est pas tout-à-fait pareil: la phrase ne dit même pas clairement que les pièces saisies ont été livrées et/ou copiées par Dreyfus, elle se contente de l’impliquer. Mais l’emploi du potentiel a aussi son importance. Au passage, nous avions nous-même souligné que cette phrase était accusatrice, et remarqué que l’accusation restait cependant implicite. Philippe Oriol n’avait donc nullement besoin de relire quoi que ce soit, contrairement à ce qu’il dit, si ce n’est notre propre texte; tous les éléments s’y trouvaient, y compris ceux qui compliquaient notre thèse.
d) Enfin, également en post-scriptum, Philippe Oriol modifie considérablement le contenu et la portée des déclarations de Mercier, sans mentionner qu’il s’agit d’interprétation et non de citation. Mercier ne dit nulle part qu' »il a la preuve puisqu’il a saisi des pièces », il dit qu’il a saisi des pièces, et ne parle pas de preuve. Si les pièces saisies étaient des preuves, d’ailleurs, il n’y aurait eu nul besoin d' »établir la culpabilité » de Dreyfus, toute établie, et la discussion serait sans objet. Le statut de ces pièces saisies, déjà abordé dans la première phrase accusatrice de manière tout aussi peu concluante, n’autorise aucune certitude sur la culpabilité de Dreyfus.
Il est également abusif d’affirmer que le texte présente « une certitude qu[e Mercier] tenait de preuves: les pièces saisies qui étaient de sa main [celle de Dreyfus] ». Le mot « certitude » est tiré du passage accusateur principal et n’apparaît pas à cet endroit; le mot « preuve » n’apparaît nulle part dans la bouche de Mercier, qui refuse fermement de déclarer que la preuve est faite, justement; les « pièces saisies » viennent d’un autre passage et encore une fois ne sont pas décrites et absolument pas présentées comme des preuves; et « étaient de sa main » est également un ajout, au mieux une interprétation du membre de phrase spécifiant que Dreyfus « a pu » copier, et en tout cas sûrement pas ce que Mercier dit.
Quelle importance, nous répondra-t-on: la version de Philippe Oriol correspond certainement à une interprétation possible des propos de Mercier, et sans doute à celle que ce dernier souhaite que le lecteur adopte? Certes, mais entre interprétation du lecteur (sur laquelle il peut y avoir, et il y a, désaccord entre nous et Philippe Oriol) et affirmation du locuteur, il y a une marge. Philippe Oriol écrit en effet que « tous les conditionnels du monde ne pourront atténuer de telles affirmations ». Ce serait vrai si ces affirmations étaient le fait de Mercier. Mais rendons à César ce qui est à César: les conditionnels sont de Mercier, les affirmations de Philippe Oriol. Ce que dit Mercier implicitement par endroit n’autorise nullement à ignorer tous les autres endroits où Mercier dit autre chose également implicitement, ainsi que tous les conditionnels du texte, très explicites, eux.
Bref, nous ne plaisantons pas quand nous affirmons que Mercier se garde bien d’affirmer, justement, et que cette prudence est remarquable. Il suffit d’ailleurs de comparer cette présentation du 17 novembre aux formules utilisées par le même Mercier le 28 novembre dans Le Figaro, et que Philippe Oriol ne mentionne pas non plus :
« J’ai soumis à M. le président du Conseil et à mes collègues, me disait récemment le général Mercier, les rapports accablants qui m’avaient été communiqués, et, sans aucun retard, l’arrestation du capitaine Dreyfus a été ordonnée. On a écrit, à ce sujet, beaucoup d’inexactitudes ; on a dit, notamment, que le capitaine Dreyfus avait offert des documents secrets au gouvernement italien. C’est une erreur. Il ne m’est pas permis d’en dire davantage puisque l’instruction n’est pas close. Tout ce que l’on peut répéter, c’est que la culpabilité de cet officier est absolument certaine et qu’il a eu des complices civils. »
« rapports accablants » communiqués AVANT l’arrestation de Dreyfus, « culpabilité absolument certaine » AVANT la fin de l’instruction. Voilà un paragraphe autrement plus net, précis, indiscutable, que toutes les formules que nous venons de discuter… De plus, ce paragraphe fait fi de toutes ces bonnes raisons que Philippe Oriol accumule pour expliquer que Mercier ne pense pas ce qu’il a tout l’air de dire. Si toutes ces raisons sont valables le 17 novembre, pourquoi ne le sont-elles plus le 28???
Comparons l’extrait du Figaro du 28 que nous venons de donner avec un extrait de l’article du Journal du 17, incluant l’une des deux phrases sur lesquelles s’appuie Philippe Oriol, et dont il tire toute une série d’affirmations mises ensuite dans la bouche de Mercier:
« – Enfin, monsieur le ministre, tout en nous tenant sur les alentours de cette affaire, pourriez-vous me dire si des documents ont été réellement pris par le capitaine Dreyfus?
– Il ne manque aucune pièce dans les dossiers des bureaux où il a fait son stage.
D’ailleurs, on ne peut en distraire aucune, car chaque colonel chef de bureau a tous ses documents dans un coffre-fort; il les sort quand il doit s’en servir et il les rentre toujours avant de s’absenter.
Les fonctions du capitaine Dreyfus étaient secondaires, puisqu’il ne servait à l’état-major que comme stagiaire. Son rôle était, de même que pour ses collègues, celui d’un expéditionnaire d’un rang plus élevé que le rang ordinaire de cet emploi. Il n’a donc pas possédé de documents réellement précieux. Mais je ne sais rien sur le nombre et la nature des pièces qu’il a pu copier et livrer, en-dehors de celles que nous avons saisies. »
Quand nous disons que l’éventuelle affirmation de la culpabilité de Dreyfus reste au mieux hésitante, et s’accompagne de précautions remarquables, nous pensons respecter au plus près le sens du texte.
Pour conclure: nous ne « concédons » rien du tout. Les accusations portées par Philippe Oriol sur son blog au départ était infondées; il n’en parle plus, si ce n’est pour admettre une « maladresse ». Le texte qu’il invoquait ne justifie pas sa position: il en tord le sens, garde ce qui l’arrange (et que nous avions soigneusement cité) et invalide les passages qu’il ne peut modifier, exclusivement sur la base de sa conviction intime qu’il s’agit de « com' », de pure rhétorique. Le texte du Matin confirme notre position: il l’élide. J’avoue que j’ai de plus en plus de mal à accepter sans broncher des leçons de méthodes de la part de quelqu’un qui ne me semble pas respecter ici les règles élémentaires de la méthode historique, que soit dit en passant j’ai autant de titres que lui à pratiquer. L’invocation rituelle du statut de spécialiste ne suffit pas, ne suffit plus, et la mise en cause répétitive et systématiquement insultante de nos lectures, étayées et respectueuses du contenu du texte, au profit de lectures tantôt erronées, tantôt incomplètes, finit par être lassante.
D’autant que sur le fonds, je ne comprends même pas vraiment sur quoi il y a controverse. Philippe Oriol veut-il vraiment soutenir que les articles citant Mercier le 17 novembre et le 28 novembre ont le même contenu? Et le même sens? Que les formules sont les mêmes? Qu’il n’y a pas de changement notable de ton? Ce serait le comble…
Pierre Gervais

Philippe Oriol :
Pierre Gervais me fait rajeunir et je l’en remercie. Il me ramène quatre ans en arrière à l’époque où nous avions soutenu semblable controverse sur le blog de Pierre Assouline. Une controverse que j’avais abandonnée au bout de quelques semaines ne pouvant discuter avec quelqu’un qui faisait semblant de ne pas comprendre et s’accrochait à quelques détails pour éviter d’aborder le fond. J’ai le sentiment que cette petite histoire va bientôt se répéter… Mais dans l’attente, puisque je suis en avance dans mes corrections de copies et que mon amie est bienveillante, je vais encore y consacrer une partie de la soirée qui commence.
Prenons la réponse de Pierre Gervais paragraphe par paragraphe et répondons-y au fur et à mesure de la lecture.
Paragraphe 3. Les articles du Matin et du Journal. Nous traiterons cette question plus tard ou dans une autre réponse. La bienveillance de mon amie a des limites.
Paragraphes 4 et 5. Pierre Gervais me corrige et revient sur sa « certitude » : « Mercier REFUSE de se prononcer sur le fait de savoir si la culpabilité de Dreyfus est prouvée ou non, et conclut par la formule “si [Dreyfus] est condamné”. Il précise bien, ajoute Pierre Gervais, que Dreyfus “était peut-être bien innocent” au moment où il avait ordonné l’arrestation. » C’est vrai, Mercier le dit. Mais il dit aussi que « dès qu[’ il a] eu la certitude que [l’] officier [“qui avait communiqué à une puissance étrangère des renseignements dont il avait pris connaissance en raison de ses fonctions à l’état-major de l’armée”] était le capitaine Dreyfus, [il avait] donné l’ordre de l’arrêter ». Lisant cette phrase, je ne vois pas pourquoi on discute… Mais faisons un effort. Cette phrase existe et on ne peut l’oublier parce que Mercier à la suite parle d’une condamnation au conditionnel, REFUSE de prononcer le mot « coupable », le mot « traître », « espion », etc. Il ne le dit pas mais le laisse entendre. Dreyfus était selon lui, il en a la certitude, celui qui avait communiqué des pièces à une puissance étrangère. En disant cela dit-il autre chose que Dreyfus est selon lui, il en a la certitude, un coupable, un traître, un espion ?
Cela dit il faut répondre à Pierre Gervais qui demande pourquoi Mercier n’est pas plus clair, n’affirme pas plus clairement, REFUSE de se prononcer quand la question lui est posée. Mais il ne le fait pas parce qu’il parle à un journaliste, qu’il sait que ses propos seront publiés, que la France entière les lira et que le droit lui interdit de ne pas respecter l’indépendance du tribunal peut-être amené à se réunir (un conseil de guerre, composé de ses subordonnés), comme il lui interdit de ne pas respecter la présomption d’innocence. Mercier est plus habile que cela, il ne dit rien, il refuse d’être clair sur la question mais l’affirme sans détour à celui qui sait lire entre les lignes. Le tout est de savoir lire entre les lignes… Ce n’est donc pas une question de « commod[ité] » qui me fait expliquer cela, de, comme le dit Pierre Gervais, « soutenir une thèse » en considérant « comme nul et non avenu » « tout ce qui s’y oppose dans un texte ». Je n’écarte pas, par « pétition de principe », certains passages, je leur donne leur vrai sens. Nous sommes face à une interview, pas une lettre ou une note privée. Les propos de Mercier seront répercutés dans un journal à l’important tirage et Mercier ne peut pas y dire tout ce qu’il veut, franchement, clairement. Il peut, en revanche, fidèle à sa manière, montrer un visage de défenseur du droit et subtilement distiller son venin. Ne comptez pas sur moi pour ne pas respecter le droit mais il y a un traître et ce traître je l’ai fait arrêter (je ne cite pas ici, j’explique…)… Mercier ne dit pas autre chose.
Comme Pierre Gervais me pose plus bas cette question (je reformule pour une meilleure compréhension) : Pourquoi cela le 17 novembre quand il deviendra clair le 28 dans l’article du Figaro ? », je vais lui répondre maintenant. En quelques jours les choses avaient changé. La Libre Parole l’attaquait malgré son ralliement (voir notre Histoire) et le 22 lui avait même fait comprendre que « quels qu’aient été ses torts, il s’honorera en les confessant ; tandis qu’en continuant à se taire, il augmente ses responsabilités ». Mercier était acculé et devait parler. Il parla. Il savait ce faisant ce qui se passerait et que, selon nous, il avait voulu éviter le 17. De nombreux journaux s’offusquèrent alors et condamnèrent de telles paroles comme le firent quelques députés. Ainsi le socialiste Viviani déclara : « Il n’a pas le droit de faire connaître son avis aux juges qui composeront le conseil de guerre ». Quand au président du Conseil, il convoqua Mercier qui nia avoir dit ce que le journaliste rapportait…
Posez-vous donc une question Pierre Gervais. Vous savez comme moi que Mercier, et ce dès le début, n’aura de cesse de mentir. Pourquoi pour cet article se serait-il mis, pour la première et sans doute la seule fois, à dire la vérité ? Et élargissant la question posons-nous en une autre : la méthode, qui nous intéresse et nous oppose tous les deux, joue ici. Quelle doit être notre attitude face à un texte ? Tous les textes ont-ils la même valeur ? Que vaut une interview ? Que valent les paroles dites à un journaliste ? Et en allant plus loin que peut nous certifier qu’elles furent bien dites ? Quel rôle joue le journaliste, vecteur de l’information ? Les rapports Guénée, nous nous accorderons sur ce point, sont faux. Nous ne les discutons pas. Et pourquoi l’interview devrait-elle, elle, prise au pied de la lettre ? Vous qualifiiez, autrefois, contre l’avis de tous ceux qui ont travaillé sur l’Affaire, le commentaire Du Paty de faux. Pourquoi aurait-il moins de valeur qu’une interview à un journaliste ? Et d’ailleurs Mercier, nous venons de le rappeler, nia avoir tenu les paroles que Charles Leser lui attribuait dans son article du Figaro. Disait-il la vérité quand il parlait au journaliste ou quand il affirmait à son ministre n’avoir pas parlé ? Alors… Et il demeure une certitude, indiscutable celle-là. Mercier affirme sa « certitude » que Dreyfus était l’officier qui avait « communiqué à une puissance étrangère des renseignements obtenus en raison de ses fonctions à l’état-major de l’armée » tout en refusant de déclarer textuellement Dreyfus coupable. Ne pouvez-vous admettre ce que je propose ? Qu’il ne dise rien de ferme relativement à l’issue du procès parce qu’il ne le pouvait pas, parce qu’il n’en avait pas le droit, mais qu’il dise sans détour sa certitude que celui qui avait « communiqué à une puissance étrangère des renseignements obtenus en raison de ses fonctions à l’état-major de l’armée » était Dreyfus.
Paragraphe 6. Mes erreurs. Avant de répondre une remarque. J’avais parlé du paragraphe au passé pour expliquer que Mercier ne parlait pas dans cette interview de ses sentiments du 17 novembre mais de ceux du mois précédent. A cela Pierre Gervais ne répond pas mais reconnaît implicitement ce que je voulais lui faire comprendre. Voilà déjà quelque chose de gagné.
C’est vrai. J’ai répondu vite et je me suis trompé dans les dates. Mais ça ne change rien. L’enquête préalable est bien celle de Du Paty, entre le 15 octobre et l’indiscrétion des derniers jours du mois. Mercier livre donc ce qu’il voulait qu’on considérât comme ses sentiments de ce moment (« il était peut-être innocent ») et pas ceux du 17 novembre. Qu’il s’agisse du 1er octobre, du 15 ou du 29, il est toujours question de passé. Et là encore nous revenons à ce que nous avons dit précédemment. Mercier prend ici des précautions, montre bonne figure et tout en disant cela parle de sa « certitude ».
Voilà quoi qu’il en soit un exemple de la raison pour laquelle j’avais mis brutalement fin à ma discussion de 2008 avec Pierre Gervais. Pour ne pas avoir à discuter la question (passé/présent), il vient me chicaner sur une bricolette qui n’a rien avoir avec le sujet et brouille le débat.
La question du « silence », abordée à la suite est intéressante. Ce n’est pas parce qu’il doutait que Mercier n’avait rien révélé de l’affaire et qu’il fut obligé de le faire quand l’indiscrétion fut commise. C’est parce qu’il avait bien compris que sa précipitation à arrêter Dreyfus était catastrophique et qu’il ne pouvait pas revenir en arrière qu’il se taisait. Et c’est parce qu’il y eut une indiscrétion qu’il fut obligé de parler… la fameuse impasse dont je parlais et que Pierre Gervais signale comme n’ayant aucun rapport avec ce que dit le texte. Mais je n’ai pas dit que le texte disait cela. Il s’agissait d’une parenthèse, une explication…
Paragraphe 7. Déformation 1. Pierre Gervais me reproche de déformer le texte de l’interview. Mercier n’a pas prononcé le mot de « culpabilité », de « traître ». C’est vrai. Ce qu’a dit Mercier « mot pour mot », continue Pierre Gervais, c’est « dès que j’ai eu la certitude que l’officier qui avait communiqué à une puissance étrangère des renseignements dont il avait pris connaissance en raison des ses fonctions à l’état-major de l’armée était Dreyfus, je l’ai fait arrêter ». Je veux bien mais à moins d’être d’une indécrottable stupidité, je continue à croire que la phrase dit précisément l’un et l’autre. Que signifie « l’officier qui avait communiqué à une puissance étrangère des renseignements dont il avait pris connaissance en raison des ses fonctions à l’état-major de l’armée » sinon « traître » ? Un officier qui profite de sa présence dans les bureaux les mieux gardés et les plus secrets de la défense nationale pour livrer à une puissance étrangère les documents qu’ils conservent n’est-il pas ce que le langage commun appelle un traître ? Dire au sujet d’untel qu’on a la certitude qu’il est ce traître n’est-ce pas affirmer sa culpabilité ? J’avoue que je comprends mal. Les choses ne sont pas uniquement parce que le mot est prononcé. Une image, une comparaison, une métaphore, une périphrase ont aussi quelque valeur… Est-ce donc là ce que je veux y voir ou ce que dit le texte. Bien sûr les mots ne sont pas prononcés mais l’idée est la même et ce qu’elle sous-tend est tout aussi grave.
Maintenant j’ai du mal à suivre Pierre Gervais quand, pour pousser son raisonnement, il me rétorque que la formule de Mercier ne dit rien d’une question de trahison ou d’espionnage, d’imprudence ou de bavardage ? Quoi ? Mercier pouvait-il penser que Dreyfus aurait été l’officier qui aurait livré des documents et qu’il l’aurait fait par imprudence ? Pire qu’il aurait livré ces documents par bavardage ? Je ne dois pas comprendre…
Paragraphe 8. Déformation 2. Pierre Gervais me reproche d’avoir écrit « copié », « livré » quand Mercier n’a dit que : « A PU copier, livré ». C’est vrai encore. Mais encore une fois cela ne change rien et nous noyons là un nouveau poisson. Je reprends la phrase : « Mais je ne sais rien sur le nombre et la nature des pièces qu’il a pu copier et livrer, en dehors de celles que nous avons saisies. » Si le « pu » caractérise l’hypothétique inconnu, l’affirmation qui suit indique sans le moindre doute que les pièces saisies sur lesquelles de ce fait le doute n’est pas possible furent elles livrées ou copiées. Je ne sais pas quelle est la nature de ce qu’il a pu faire sur ce que je ne connais pas mais je le sais pour ce que je connais. Moralité Mercier nous dit bien que Dreyfus a copié et livré des pièces. Et pas livré ou copié… livré ET copié… Et quand il parlait de pièces saisies il faisait bien sûr ici référence aux notes communiquées à une puissance étrangère par Dreyfus, ainsi qu’il l’avait dit précédemment et dont nous avons longuement parlé dans les paragraphes précédents.
Paragraphe 9. Déformation 3. Pierre Gervais, qui aime les mots et continue son système, me reproche cette fois d’avoir dit « preuves » quand Mercier ne parle que de « pièces ». Je veux bien mais que sont des pièces saisies qui prouvent l’entente d’un officier avec une puissance étrangère sinon une preuve de trahison ? Elles n’indiquent pas bien sûr quel est le nom du coupable mais indiscutablement la matérialité de la trahison. Mais bon ma phrase pouvait laisser penser que je parlais de preuves de culpabilité. Je corrigerai donc. Il ne dit pas avoir de preuves, juste une certitude, de ces certitudes dont on fait des intimes convictions…
Paragraphe 10. Pas d’argument ici mais une petite phrase qui appelle un commentaire. Je ne souhaite pas que le lecteur « adopte » un quelconque point de vue qui par hasard serait le mien. Je me borne à faire de l’histoire…
Le Paragraphe 11 ayant déjà fait l’objet d’une réponse passons aux paragraphes 12 à 17. Le Figaro. Pierre Gervais me reproche de ne pas en parler. C’est fait depuis. Mais pourquoi en aurais-je parlé puisque notre sujet portait sur l’interview du Journal. Toutefois je ne peux laisser passer l’invitation sans y répondre. Pierre Gervais en cite l’extrait le plus intéressant que je livre à sa méditation. Mercier y dit, selon Leser qui rapporte une conversation récente, que la « culpabilité de [Dreyfus] est absolument certaine » mais surtout qu’il l’avait fait arrêter dès que lui avaient été soumis les rapports accablants », sous-entendu rapports qui indiquaient sa culpabilité. Je ne reviendrai pas sur les raisons de ce ton tout à coup très affirmatif. J’ai déjà longuement parlé de la question. En revanche je signalerai une petite chose intéressante. Si Mercier avait fait arrêter Dreyfus le 15 octobre après avoir reçu des rapports accablants, sous-entendu qui indiquaient sa culpabilité (sinon que signifie « accablants » ?), c’est donc bien que sa certitude de la culpabilité était antérieure à l’enquête préalable, celle de Du Paty. Mercier contredit donc ici ce que Pierre Gervais voit dans l’interview du 17 quand il nous dit y lire que le ministre « précise bien que Dreyfus “était peut-être innocent” au moment où il avait ordonné l’arrestation ». Alors Mercier ment ici ou mentait le 17 ? Car il ne peut dire un jour qu’il n’était pas sûr en arrêtant le capitaine et soutenir 11 jours plus tard qu’il l’avait arrêter sur la foi de pièces accablantes ? Passons sur le fait que nous avons là la parfaite illustration de ce que peuvent valoir les interviews de Mercier et que nous, historiens, devons peut-être faire preuve d’esprit critique en ne prenant pas pour argent comptant la moindre ligne parce qu’elle est écrite. Et ayant lu cela, ne peut-on soutenir que Mercier en effet ne varie en rien d’un article à l’autre, à cette seule différence près qu’il dit la seconde fois ce qu’il n’ose ou ne peut dire la première. Parce que finalement quelle différence y a-t-il entre « J’ai soumis à M. le président du Conseil et à mes collègues […] les rapports accablants qui m’avaient été communiqués, et, sans aucun retard, l’arrestation du capitaine Dreyfus a été ordonnée » et « dès que j’ai eu la certitude que [l’] officier [“qui avait communiqué à une puissance étrangère des renseignements dont il avait pris connaissance en raison de ses fonctions à l’état-major de l’armée”] était le capitaine Dreyfus, j’ai donné l’ordre de l’arrêter » ? Aucune. Et là peut-être peut-on comprendre que les phrases prudentes à la suite sont bien, comme nous le disons et répétons, la juste prudence d’un homme que sa fonction empêche d’aller plus loin…
Paragraphe 17. Conclusion. Nous le passons le temps de nous intéresser au paragraphe suivant, le 18 et dernier. Vais-je soutenir que les interviews des 17 et 28 novembre ont le même contenu ? Le même sens ? Que les formules sont les mêmes ? Qu’il n’y a pas de changements notables de ton ? Mais Pierre Gervais je ne fais que dire que les formules en sont différentes, que le ton n’est pas le même. Je ne fais que soutenir que Mercier a dit clairement le 28 que ce qu’il n’avait fait que dire sans le dire le 17. Parce que je pense en effet que ces deux articles ont le même sens et ont, finalement, le même contenu. Le parallèle avec Le Figaro me semble en être une bonne illustration. Mercier y affirme la culpabilité du traître, la première fois sans oser encore aller jusqu’au bout de l’expression de ce qu’est sa pensée et la seconde, pour répondre aux injonctions de La Libre Parole, comme nous l’avons dit précédemment, franchement, clairement, absolument.
Je reviens donc au paragraphe 18. Je passerai sur la première partie que je ne comprends pas. Puisque nous sommes partis pour discuter quelques temps, pourriez-vous m’expliquer le sens de ces phrases : « Les accusations portées par Philippe Oriol sur son blog au départ étaient infondées ; il n’en parle plus si ce n’est pour admettre une « maladresse ». Je ne vois pas de quoi vous parlez. J’ai reconnu en effet une maladresse d’expression dans mon livre en ne marquant pas assez les différences qui pouvaient exister entre les articles du Matin et du Journal. Mais pas dans le blog. Je ne sais de quoi vous parlez. A propos de cette maladresse, d’ailleurs, il faut dire que j’étais un peu « contenu » chez Stock. 400 pages et pas une de plus. Je suis plus libre aux Belles Lettres et ayez confiance, puisque je reprends le premier volume pour y ajouter quelques passionnants inédits (entre autres les notes de Dreyfus à destination de son avocat à l’occasion du procès de 1894), je pourrai parler de tout ce à quoi j’ai du renoncer pour tenir le format. Les précisions que vous attendez y seront.
Mais ce paragraphe vaut surtout pour sa seconde partie. Je ne peux guère y répondre puisque Pierre Gervais y exprime son sentiment sur sa lassitude devant mon refus obstiné d’être convaincu par ses arguments. Je ne demande qu’à l’être mais il en faudra pour cela d’autres que ceux de son ouvrage ou ceux qu’il développe ici. Cela dit je peux toutefois y apporter un petit commentaire qui sera ma conclusion de ce soir. Je ne dis pas, Pierre Gervais, que vous n’avez pas les titres pour pratiquer la méthode. Vous les avez sans doute plus que moi, simple docteur qui n’a jamais voulu passer l’agrégation, et à vrai dire ces questions de légitimité académique n’ont aucun sens pour moi. Vous pouvez venir discuter sur des points de détail – une date mal calculée (un mois et demi pour un mois), un mot donné comme explication et pris pour citation, etc. – cela ne changera rien. Expliquez-moi plutôt pourquoi au lieu de réagir sur une ligne de mon article (l’interview du Journal), vous ne répondez jamais sur aucun des autres points tellement plus importants ? Pourquoi encore vous n’avez pas répondu aux autres articles qui se trouvent tous sur le même blog et que vous avez lus. Expliquez-moi plutôt, puisque nous parlons là de méthode, pourquoi, après avoir argué de faux sans le moindre argument valable l’essentiel commentaire de Du Paty qui contredit votre thèse des petits numéros rouges, dans votre article de la RHMC, vous n’en parlez plus du tout dans votre livre ? Expliquez-moi plutôt pourquoi vous n’évoquez jamais cette phrase de Du Paty devant la Cour de cassation que votre lecture de la sténographie a dû vous faire rencontrer, cette phrase par laquelle il affirme qu’il n’avait jamais vu aucun numéro sur les pièces du dossier à l’époque du procès Dreyfus « parce que ce numérotage est postérieur au moment du procès de 1894 » ? Du Paty l’a dite, pourtant, cette phrase, et sous serment devant les magistrats de la Cour de cassation, pas à l’occasion d’une conversation avec un journaliste. Répondez donc à ces simples questions, je vous prie, et « bronchez » si vous le désirez. Mais ne noyez pas les poissons les uns après les autres. C’est cela qui est lassant et qui me fera m’obstiner, avec beaucoup d’autres moins opiniâtres que moi (et qui se nomment pour citer les plus fameux Bredin, Thomas, Duclert, Drouin, Joly), à dire que vos travaux ne sont pas convaincants.

Pierre Stutin :
Juste un point que l’on n’a pas abordé jusqu’ici et qui a contribué fortement à différencier dans notre esprit les interviews du 17 novembre et 28 novembre : c’est l’absence quasi totale de réaction à la première interview de Mercier. (Journaux consultés : Le Constitutionnel, La Croix, L’Echo de Paris, Le Figaro, Le Gaulois, L’Intransigeant, La Justice, La Libre Parole, Le Matin, Le Petit Parisien, Le Petit Journal, Le Siècle, Le Temps,L’Univers).
La seule petite réaction dans la presse vient de la Libre Parole qui y exprime son exaspération devant les hésitations du ministre !
Pour les autres journaux commence une période de silence sur l’affaire Dreyfus, faute d’informations. L’interview de Mercier est à peine citée.
Ce qui contraste très fortement avec les très nombreuses et violentes réactions consécutives à l’interview du général Mercier dix jours plus tard. Elle provoqua un véritable tollé avec de nombreux articles exaspérés, des interventions politiques multiples, et donna même lieu à un démenti officiel.
Si comme Philippe Oriol l’affirme, il n’existe pas de différence au fond entre les deux interviews, comment expliquer cette différence d’attitude à la fois de la presse, et du monde politique ?
Comment Philippe Oriol concilie-t-il son affirmation d’une identité de sens entre les deux interviews et cette différence dans les réactions, l’indifférence dans la première et la violence dans la deuxième ?
Vraiment, les contemporains de l’affaire n’auraient pas saisi le véritable sens de la première déclaration de Mercier ? Ou bien a-t-elle, plus vraisemblablement, été interprétée comme une déclaration évasive et embarrassée, ce qu’elle est bien à notre avis.
Il nous apparaît donc évident que le ministre a évolué entre ces deux dates, ce qui constitue un indice, soit de l’apparition du dossier secret entre le 17 et le 28 novembre, soit de la décision ferme et définitive de Mercier d’utiliser celui-ci pendant le procès à venir, soit les deux bien sûr.

Cela nous a éloigné du point initial de ce débat, qui était si on s’en souvient, un reproche assez mineur concernant une note de bas de page dans notre livre, dans laquelle nous mentionnions le fait que l’interview du 17 novembre n’avait pas été relatée de la même manière dans le quotidien Le Journal et dans Le Matin, contrairement à ce que laissait entendre Philippe Oriol dans son propre ouvrage.
Ce qu’il paraît avoir admis en définitive.
PS

Philippe Oriol :
En me connectant, je vois que Pierre Stutin me répond aussi. J’y répondrai plus tard. Dans l’attente la suite promise….
Chose promise, chose due. J’avais remis à plus tard une petite partie, je vais donc m’en occuper maintenant. Pierre Gervais me reproche en effet dans le paragraphe 3 de ne pas parler de l’article du Matin. Allons-y ! comme disait l’autre.
L’article du Matin est en effet « légèrement différent » de celui du Journal. Très légèrement différent pour être exact. Voici pourquoi je les avais groupés dans mon livre et, pour gagner de la place, considéré un peu rapidement comme étant pour ainsi dire le même. On verra plus loin pourquoi je n’avais pas toutefois tort. Le raccourci en était un et cela est fâcheux. Mais bon. Mettons en regard les paragraphes les uns après les autres :
Le Journal :
« Des incidents sur lesquels je n’ai pas à m’expliquer ; sur lesquels, du reste, vous ne me questionnez pas, ont mis entre mes mains des notes qui émanaient d’un officier qui prouvaient qu’il avait communiqué à une puissance étrangère des renseignements dont il avait pris connaissance en raison de ses fonctions à l’état-major de l’armée. [j’avais dans mon précédent post, écrit une fois « obtenus » en place de « avait pris connaissance » ; comme on risque de me le reprocher, je prends mes précautions].
« Dès que j’ai eu la certitude que cet officier était le capitaine Dreyfus, j’ai donné l’ordre de l’arrêter. »
Le Matin :
« Des notes que j’ai eues en ma possession m’ont révélé qu’un officier des bureaux de l’état-major avait communiqué à une puissance étrangère des documents dont il avait eu connaissance en vertu de ses fonctions.
« Je l’ai fait immédiatement arrêter ».
Le Journal :
Il était de mon devoir de m’assurer de lui, d’abord pour l’empêcher de faire de nouvelles communications, ensuite pour établir sa culpabilité et rechercher si d’autres actes de même nature ne pouvaient lui être imputés, car nous étions en droit de supposer, ou du moins de craindre, que celui dont nous étions saisi ne fût pas le seul ».
Le Matin :
Mon devoir n’était-il pas de le garder sous la main, tant pour éviter toute révélation ultérieure que pour procéder à une enquête rendue nécessaire par ses dénégations ».
Le Journal :
J’avais prescrit de conduire l’enquête préalable dans le plus grand mystère, tant pour ne pas déshonorer un officier qui était peut-être innocent, que pour découvrir ses complices, s’il était coupable ».
Le Matin :
Cette incarcération provisoire et cette enquête préliminaire ont été tenues rigoureusement secrètes et nul n’en a eu le soupçon pendant deux semaines. Mon devoir n’était-il pas aussi de ne pas déshonorer un officier en l’accusant publiquement d’un crime dont il affirmait être innocent ? »
Et le reste à l’avenant.
On ne discutera pas je pense l’identité. Mais pourquoi ces variantes de formulation ? On sait comment se passaient les interviews d’un personnage important comme pouvait l’être un ministre. Il recevait plusieurs journalistes qui chacun à sa manière rapportait les propos qu’il avait pris en note et qu’il reconstruisait pour ses lecteurs. D’où les nombreux démentis dus à des journalistes qui se laissaient porter par leur enthousiasme et prêtaient à l’interviewé les propos qu’ils auraient aimé entendre sortir de sa bouche. Parfois même, quand l’interview était exclusive, le journaliste qui l’avait obtenue la plaçait dans plusieurs journaux en l’écrivant différemment par respect pour ses différents employeurs. On ne sait dans quel cas nous sommes ici (le second semble plus probable) mais il est clair que ce ne peut être qu’un des deux. Et cette remarque pourra peut-être permettre à Pierre Gervais de comprendre qu’on ne peut prendre ces textes au mot près et que la plume du journaliste et tout autant sinon plus en jeu ici que la parole de l’interviewé.
Cela dit la version du Matin vient encore nous apporter quelques renseignements passionnants. Certes on nous rapporte que Mercier aurait dit (car c’est ainsi qu’il faut présenter une interview) qu’il ne voulait pas déshonorer un innocent, qu’il fallait compléter l’enquête, mais il redit bien ici aussi sa « certitude » et vient même y ajouter. En effet, un peu plus loin, à propos du silence qu’il se doit de garder, il affirme :
« sur la nature des documents communiqués par le capitaine Dreyfus à une puissance étrangère, vous comprendrez que je garde le plus complet silence ». Y a-t-il un doute ici ? « les documents communiqués par le capitaine Dreyfus » est bien affirmatif. S’il avait douté n’aurait-il pas plutôt écrit : « les documents qu’aurait communiqués le capitaine Dreyfus » ?
Il poursuit : « Cet officier en était-il à son coup d’essai ». N’est-ce pas affirmatif ? S’il avait douté n’aurait-il pas plutôt écrit : « Si cet officier est bien le traître, en était-il à son coup d’essai » ?
Et encore à la suite : « Avait-il déjà livré d’autres pièces ? » N’est-ce pas affirmatif ? S’il avait douté n’aurait-il pas plutôt écrit : « Si cet officier est bien le traître, avait-il déjà livré d’autres pièces » ?
Et quand il ajoute encore : « C’est à l’instruction de faire le jour ». Parle-t-il d’établir sa culpabilité ? Aucunement. Il illustre ses phrases précédentes. C’est à l’instruction de déterminer s’il en était à son coup d’essai, s’il avait livré d’autres pièces.
Voilà qui confirme non seulement la quasi-identité entre les deux textes mais qu’une nouvelle fois si Mercier y reste prudent quant à l’issue du procès, il n’hésite pas, et plus encore que dans l’article du Journal à dire sa « certitude ».

Philippe Oriol :
Répondons à Pierre Stutin. Pierre Gervais va croire que je lui en veux personnellement et cette pensée me contrarie. Je l’assure que je n’ai rien contre lui et ce d’autant plus que je ne le connais pas. Mais je dois avouer que je préfère les réponses de Pierre Stutin qui replacent le sujet, lui redonnent ses justes proportions et qui surtout développent des arguments qui n’éludent pas les questions en s’attardant sur des points de détail sans rapport avec ce qui nous intéress.
Je lui réponds donc. Il est vrai que les articles du 17 sont passés absolument inaperçus et que celui du 28, je le rappelais dans un précédent post, a provoqué un véritable tollé. Et je comprends que ce silence pose question. Mais peut-on pour autant en déduire que cette absence de réaction soit signe qu’il n’y avait pas matière à ce qu’elles furent ?
Je concilie donc mon affirmation d’une identité (et qu’on lise bien mon post : dans le fond, pas dans la forme ; et telle sera l’objet de ma rectification dans la réédition de mon livre) entre le sens des interviews du 17 avec celle du 28 et les différences de réactions par la prudence, comme je ne le cesse de le répéter, qui contraignait encore le ministre le 17 et qui ne le préoccupait plus le 28.
Le 17, il affirmait sa certitude mais voulait se montrer bon républicain et bon ministre, en refusant de se prononcer sur l’issue du procès à venir. C’est précisément ce que je dis p. 118 de mon livre : « Si, dans cette même interview, il refusait de répondre à la question de savoir si la preuve de la culpabilité était faite, au motif qu’alors “nous sortirions du secret de l’instruction et je dois être le premier à le respecter”, il affirmait parallèlement, contre toute justice, sa “certitude” de la culpabilité du capitaine Dreyfus. À la suite, il se donnait le beau rôle, précisant que s’il avait gardé le secret jusqu’à la question posée par La Libre Parole qui avait tout révélé, c’était pour “ne pas déshonorer un officier qui était peut-être innocent” ». Tel est ce que je crois et que m’indiquent les textes. Car enfin, comment soutenir par les textes mêmes que Mercier n’y affirme pas implicitement la culpabilité tout en refusant de le dire textuellement ?
Si l’analyse interne ne laisse à mon avis pas place à la discussion, qu’en est-il de l’analyse externe ? Poser cette question revient à se demander si Mercier pouvait croire à la mi-novembre à l’innocence de Dreyfus ou tout au moins à ne pas être encore tout à fait fixé relativement à sa culpabilité. Pour cela je me contenterai de donner quelques faits qui indiquent bien que Mercier, et ce dès le début, était tout à fait convaincu.
Prenons quelques faits dans l’ordre.
Pourquoi, après la conférence ministérielle du 11 octobre, quand son collègue Hanotaux lui déclara avec fermeté que s’il n’avait « pas d’autres preuves que cette lettre-missive et une ressemblance d’écriture, [il s’]oppos[erait] à toute poursuite judiciaire et même à toute enquête », Mercier décida de passer outre et de n’en pas tenir compte si ce n’était que parce qu’il croyait – réellement ou par intérêt personnel – à cette culpabilité ? La phrase qu’il rétorqua à Hanotaux n’est-elle pas la preuve de cette certitude : « […] je ne veux pas qu’on m’accuse d’avoir pactisé avec la trahison!…. » (voir mon Histoire, p. 25-26) ?
Pourquoi, s’il ne croyait pas à cette culpabilité jusqu’au 17 novembre, avait-il écrit, puis finalement biffé, sur les « recommandations spéciales » qu’il avait transmises à Forzinetti la veille de l’arrestation de Dreyfus, le 14 octobre, qu’il faudrait observer « la discrétion la plus absolue » sur l’affaire « jusqu’à mardi soir 16 octobre inclus » si ce n’était parce qu’il était sûr, la veille de l’arrestation que le traître passerait aux aveux à l’occasion de la dictée (voir mon Histoire, p. 69) ?
Pourquoi, s’il doutait de cette culpabilité, Mercier demanda-t-il à Du Paty, le 30, de dire à Dreyfus qu’il était « prêt à [le] recevoir s[’il] voul[ait] entrer dans la voie des aveux » (voir mon Histoire, p. 72) ?
Ces faits ne sont-ils pas plus probants que cette histoire d’interview dont nous savons devoir nous méfier du fait de sa nature même ?
Maintenant, pour éviter quelques développements à suivre, il est clair que quand je parle ici de certitude en la culpabilité, je veux dire que Mercier sut très vite, s’il put douter quelques jours, que Dreyfus était innocent mais qu’il s’obstina à proclamer une culpabilité qui lui était nécessaire pour ne pas perdre la face et servir ses ambitions personnelles… On ne sait jamais…

Pierre Gervais :
Rebonsoir à tous,
Une remarque préliminaire: nous ne sommes pas en train de nous demander si Mercier croyait à l’innocence de Dreyfus. Nous sommes en train d’essayer de déterminer quelle position Mercier présente au public dans les articles du 17 novembre. Il ne s’agit pas de ce que Mercier pense, mais de « la position du Ministre » (notre point de départ), de ce qu’il dit, affirme, publiquement, ce qui n’est pas du tout pareil. Je pensais que cela allait sans dire, mais certaines formules employées par Philippe Oriol m’inquiètent à cet égard, donc je répète notre formulation initiale (cf. haut de cette page), qui était la suivante et à laquelle je le prie de bien vouloir s’en tenir, c’est notre position et il n’y en a pas d’autre:
Le 17 novembre, Mercier « affirme sa certitude que Dreyfus est à l’origine d’une fuite, implique qu’il est coupable d’espionnage, mais refuse fermement d’employer le terme, et au contraire précise dans les phrases suivantes que la culpabilité n’était pas établie ». AFFIRME. Pas pense.
Que Mercier croie à la culpabilité de Dreyfus n’est pas la question, et ne l’a jamais été à ma connaissance: la question est de savoir quelle est la position de Mercier telle qu’il la présente aux lecteurs de la presse quotidienne. Et non, ce qu’il présente n’est nullement une affirmation nette de la culpabilité de Dreyfus, quoi qu’en dise Philippe Oriol. Notre métier est fait de précision et de prudence, que je m’étonne de voir réduire à du pinaillage.
Commençons par l’article du Matin, où non, le reste n’est pas « à l’avenant » non plus. Voici ce qui me paraît l’essentiel de ce reste:
« Toutes ces difficultés se compliquent encore par les dénégations persistantes de l’officier, qui maintient son innocence. Aussi a-t-on dû faire procéder à des expertises, et il n’y a pas eu moins de cinq experts en écritures consultés sur les notes que le capitaine Dreyfus affirme n’avoir pas rédigées.
Dans ces conditions, je ne serais pas surpris que l’instruction judiciaire durât encore une huitaine de jours.
En attendant des conclusions qui, d’ailleurs, n’apparaîtront guère que sous forme d’une ordonnance de non-lieu ou d’un ordre de mise en jugement, l’opinion publique ne saura rien que par les hypothèses des journaux.  »
Et il ajoute plus loin, après un paragraphe en incise, « c’est à l’instruction judiciaire qu’incombe le soin d’établir la vérité » (et non « de faire le jour »; j’insiste pour cette précision dans les termes, de même que j’insiste sur les précisions de date. Je ne considère ni l’une, ni les autres comme des bricoles, mais comme le cœur de notre métier, je le répète).
Dreyfus nie; il dit n’avoir pas rédigé les notes qui lui sont attribuées; des expertises sont en cours QUI PEUVENT CONDUIRE A UNE ORDONNANCE DE NON-LIEU. […] L’INSTRUCTION DECIDERA.
Voilà, c’est dit. Et dit fort explicitement, beaucoup plus encore que dans l’article du Journal, qui contient déjà pourtant la même idée implicitement. Les deux articles vont dans le même sens, mais celui du Matin dit explicitement que Dreyfus peut être innocent. Non pas qu’il l’est; non pas que le Ministre croit qu’il l’est (ce serait un comble…); mais qu’il peut l’être. La fin de l’article précise que même SI il est coupable, il n’a communiqué que des documents d’ordre secondaire. Mais la grosse différence réside dans la référence explicite à un non-lieu, chiffon rouge évidemment pour la Libre Parole, comme le rappelle Pierre Stutin.
Notre formulation, que je rappelle pour éviter tout glissement de sujet:
(Mercier « affirme sa certitude que Dreyfus est à l’origine d’une fuite, implique qu’il est coupable d’espionnage, mais refuse fermement d’employer le terme, et au contraire précise dans les phrases suivantes que la culpabilité n’était pas établie »)
décrit très exactement ce que Mercier dit le 17 novembre. Elle ne convient absolument pas à ce que Mercier dit le 28 novembre.
Nous ne discutons pas de la conviction intime de Mercier. Nous ne connaissons pas cette dernière à ce stade de l’Affaire. Il croyait certainement Dreyfus coupable à la mi-octobre, puisqu’il a ordonné son arrestation; le fait permet de prouver l’état d’esprit du Ministre, qui est confirmé effectivement par d’autres éléments. La demande à Du Paty est moins probante, puisqu’elle fait part d’une espérance et non d’une certitude, et qu’elle est rapportée uniquement par des témoins suspects, et non par des témoins fiables comme Hanoteaux ou Forzinetti (j’ai déjà dit plusieurs fois que je ne suis pas d’accord avec cette façon de mettre sur le même plan le témoignage des uns et des autres: Hanoteaux est fiable en première analyse, Du Paty ne l’est absolument pas!). Mais rien de tout cela ne nous dit ce que Mercier pense le 17 novembre (faut-il rappeler que la Dépêche Panizzardi est passée par là), ce qui prouve une fois de plus qu’il convient de faire très attention aux dates. Je pense pour ma part qu’il continue à penser Dreyfus coupable, du fait du ton général de ses communications et de ses actions ultérieures, mais je ne suis pas dans sa tête, et nous n’avons que des présomptions, pas des preuves.
Car les deux articles ne disent pas ce que Mercier pense, ou croit, au fond de lui-même: ils donnent une narration publique de la position du Ministre le 17 novembre, ce n’est pas du tout pareil.
Voici ce que Mercier dit le 17 novembre. Je ne sais pas ce qu’il croit, mais je sais que c’est ce que le lecteur de la presse va lire, parce que c’est ce que je lis (je rappelle entre crochets quelles lectures me semblent possibles, ou au contraire abusives au sens où elles vont au-delà de ce que le texte dit ou même implique)
1) lorsque Mercier arrête Dreyfus, il a, lui Mercier, la certitude que celui-ci a communiqué des informations à une(des?) puissance(s?) étrangère(s?)
[la trahison n’est pas établie, il n’y a pas de preuves de culpabilités. Les documents communiqués étaient sans importance, c’est dit dans le texte. Nous ne savons rien des circonstances de cette communication, et du degré auquel elle incrimine Dreyfus, ni du degré auquel elle a été faite volontairement — je me hâte d’ajouter DANS LE TEXTE, avant d’être traité d’imbécile. NOUS savons que Mercier et ses hommes étaient persuadés que Dreyfus avait trahi. Le lecteur NE LE SAIT PAS: c’est la première communication officielle détaillée du Ministère sur Dreyfus. Nous ne sommes pas en droit, nous historiens, d’utiliser nos connaissances a posteriori pour évaluer la réception d’un texte chez des lecteurs qui ne disposaient pas de cette connaissance. Nous devons nous remettre dans la position du lecteur DE L’EPOQUE pour évaluer l’impact de ce texte. Cela fait partie intégrante de ce que l’on appelle habituellement une analyse interne; c’est la position que je prends, et que Philippe Oriol me dit ne pas comprendre — et je ne comprends pas qu’il ne la comprenne pas. Je sais, moi, que Mercier ne pense pas que Dreyfus a agi par imprudence, mais le lecteur ne le sait pas.
Et surtout Mercier sait que le lecteur ne le sait pas: il s’adresse à un auditoire dont on peut déterminer certaines caractéristiques, et s’il ne proclame pas que Dreyfus est coupable de haute trahison alors que cet auditoire n’en est pas sûr (c’est même le motif de l’entretien!), c’est qu’il a ses raisons, que nous devons déterminer en essayant de recapturer la structure interne du texte et les directions dans lesquels il incite le lecteur DE L’EPOQUE à aller.
Et c’est pour la même raison de respect du sens apparent du texte, de souci de méthode visant à éviter toute surinterprétation, qu’il nous est également totalement interdit d’insérer des mots dans un texte où ils ne se trouvent pas et d’où leur absence est significative, ou d’imposer un « vrai » sens à un texte si celui-ci ne le justifie pas. Or aucune des formulations plus fortes que Philippe Oriol propose n’est utilisée par Mercier, et rien dans le reste du texte, l’ensemble des deux textes à vrai dire, ne les autorise, au contraire comme on va le voir]
2) cette certitude de Mercier provient de notes qu’il a eues en main
[Là je crois que tout le monde est d’accord. Enfin j’espère.]
3) ces notes n’étaient pas des preuves, et la culpabilité de Dreyfus n’était pas établie à la date de son arrestation
[comme précédemment, non seulement Mercier se garde de parler de preuve, mais il implique à plusieurs reprises et de plusieurs façons que la trahison n’est pas établie au moment de l’arrestation. Il est donc exclu de faire de ces notes des preuves, c’est même contraire à la lettre de certains passages du texte sur la culpabilité à établir, ou les expertises nécessaires. Et ce que nous en savons par ailleurs entre d’autant moins en ligne de compte qu’effectivement, ce n’était pas des preuves]

3) ces notes sont de la main de Dreyfus
[c’est la seule formulation motivant l’accusation contre Dreyfus. Mercier dit dans les deux articles que des données ont été communiquées, et qu’il sait que Dreyfus est l’auteur de ces fuites parce qu’un élément intermédiaire est de son écriture. Si nous en restions là, Philippe Oriol aurait raison — mais au passage, la formulation serait étrangement indirecte : pourquoi ne pas dire que Dreyfus a communiqué des notes à l’étranger? Elle est d’ailleurs peu claire du point de vue du lecteur, qui ne connaît évidemment pas la « voie ordinaire »: si des pièces ont été saisies, comment ont-elles pu être livrées par Dreyfus? Des notes prouvaient des communications mais notes et communications ne faisaient-elles qu’un? Je pense que l’interprétation la plus probable pour un lecteur non averti est qu’une note de la main de Dreyfus faisait référence à des notes copiées et livrées par Dreyfus — ce qui, au passage, est une description assez exacte de la situation. Mais la formulation est peu directe, une fois encore]
4) Dreyfus nie avoir rédigé ces notes
5) une enquête est en cours, qui aurait dû rester secrète
[Ce sont les deux éléments clés, ceux qui ont disparu le 28. MERCIER NE DIT A AUCUN MOMENT QUE L’ENQUETE A CONCLU A LA CULPABILITE DE DREYFUS; IL DIT TOUT LE CONTRAIRE!!!! L’article présente donc en tout et pour tout la certitude initiale du Ministre et la protestation d’innocence de Dreyfus, et l’alternative n’est PAS tranchée dans le texte, tout au contraire. Et il est parfaitement inutile d’ironiser sur l’évidence de ce que Mercier pense, ou la supériorité de la position du Ministre; le fait que Mercier pense que Dreyfus est coupable et que c’est lui qui a raison — encore heureux, étant donné qu’il maintient Dreyfus en prison — n’est pas l’axe principal du texte, qui s’articule au contraire autour de la nécessité d’une enquête, et interdit donc de penser cette certitude du Ministre comme concluante. C’est ainsi, et il nous faut en tenir compte dans l’analyse.].
6) l’enquête aurait dû rester secrète d’abord pour des raisons de contre-espionnage, complices éventuels, autres actes délictueux peut-être commis par Dreyfus
[Là encore, pas de problème entre nous je suppose]
7) l’enquête aurait dû rester secrète ensuite pour protéger l’honneur d’un officier peut-être innocent
[C’EST LOGIQUE DU FAIT DE CE QUI PRECEDE. Ca ne l’est pas si l’on suppose que Mercier déclare Dreyfus coupable, et il faut alors supposer aussi que Mercier dit ici quelque chose que non seulement il ne pense pas, mais surtout dont il espère que son lecteur ne tiendra pas compte! Rien ne force à faire cette supposition si l’on se contente de suivre le sens du texte et si l’on accepte que Mercier dit ce qu’il dit. En revanche, rien n’autorise à créer une explication ad hoc de cette nécessité du secret, sans aucune base dans le texte lui-même, et uniquement au nom de ce que Mercier doit penser par ailleurs. Je ne suis pas devin, j’ai un texte sous les yeux, j’essaie d’en saisir la cohérence, et me refuse à lui ajouter des éléments qui ne s’y trouvent pas, encore une fois pour me mettre dans la position du récepteur, autant que possible, et essayer de reconstruire celle du locuteur, autant que possible. L’enquête devait rester secrète, DANS LE TEXTE, pour les deux raisons que je viens d’exposer, et non parce que le général Mercier se trouvait dans une impasse politique qui n’est absolument pas évoquée ici, et pour cause.]
8 ) l’enquête est focalisée sur des expertises d’écritures qui sont en cours
[Confirmation sans équivoque, indiscutable, que la question n’est ni tranchée, ni prouvée. Autrement ces expertises ne se justifieraient pas, et la question serait réglée. La référence à des expertises en cours confirme qu’elle ne l’est pas, y compris le 17 novembre. Au passage, là encore le texte du Matin est beaucoup plus net que celui du Journal; mais les deux entretiens impliquent la même chose à cet égard]

9) le résultat de cette enquête n’est pas encore connu
[Mercier le dit et le répète; nous sommes toujours dans le même axe d’argumentation. L’une des indications qui permettent de penser que nous sommes parvenus à saisir la cohérence d’un texte, c’est justement lorsque tous les éléments du texte trouvent leur place dans la lecture, sans avoir besoin de supposer que cette cohérence n’existe pas ou qu’un élément y échappe pour une raison X ou Y extérieure au texte]
10) ce résultat de l’enquête ne sera connu que lorsque Dreyfus sera innocenté ou traduit en conseil de guerre
[Conclusion logique avec ce qui précède, non avec une affirmation de culpabilité. Et totalement différente de celle que l’on peut tirer de l’article du 28 novembre]
La conclusion de tout ceci est que, de manière remarquable, aucune de ces déclarations n’est mensongère dans son principe. Mercier croyait évidemment Dreyfus coupable quand il l’a fait arrêter; il le croyait sur la base d’une ressemblance d’écritures dans une note indiquant une livraison de documents à une puissance étrangère; mais Dreyfus nie; l’affaire doit être tranchée par expertise. Il ne s’agit pas de la vérité toute entière, elle est arrangée ici et là (plusieurs pièces au lieu d’une note, par exemple; saisie de pièces au lieu d’une liste de pièces; etc.), et Mercier a plutôt tendance à affirmer lorsqu’il accuse Dreyfus, et à mettre des conditionnels lorsqu’il évoque une possible innocence, directement ou indirectement (c’est l’un des éléments qui me conduit à penser qu’il continue à croire Dreyfus coupable — mais ce n’et évidemment pas probant à soi seul). Mais de toute manière les deux options, culpabilité ou innocence, sont clairement, nettement envisagées.
Je suis le premier à penser que Mercier ment tout le temps au cours de l’Affaire. mais ce n’est pas une raison pour changer ce qu’il dit quand ce qu’il dit correspond à ce que nous savons par ailleurs. Ce qu’il dit le 17 novembre correspond, quasiment point par point, à l’état réel de l’enquête tel que nous pouvons le reconstruire à partir de témoignages postérieurs plus fiables. C’est bizarre, mais c’est ainsi.
Passons au 28 novembre. l’exégèse sera rapide!
1) des rapports accablants contre Dreyfus m’ont été communiqués
2) il a été immédiatement arrêté
3) ce qu’il a fait ne concerne pas les Italiens
4) sa culpabilité est absolument certaine
5) il a eu des complices civils
Il n’y a aucun besoin de commentaires. La culpabilité est prouvée, le crime important (puisque le rapport est « accablant », il ne peut s’agir d’une imprudence). Rien n’est implicite, il n’y a aucun raisonnement à tenir, tout est très clair, et en particulier que Mercier ment comme un arracheur de dents. Ouf, nous voilà revenus (ou arrivés?) dans le monde normal. de l’Affaire Dreyfus. Mais cela ne fait bien sûr que renforcer le contraste avec l’entretien de la semaine précédence, dont l’analyse interne prouve de manière concluante que son fond est très différent. Ou alors, comme Philippe Oriol en évoque brièvement la possibilité, Charles Leser ment et Mercier n’a rien dit de tel le 28. Ce serait une interprétation nouvelle, à laquelle je ne crois guère pour toute une série de raisons. Nous en discuterons s’il le souhaite.
D’où l’on conclut que Mercier, qui disait plus ou moins la vérité le 17 novembre, ou du moins s’en tenait à des quarts de mensonges, ment sans complexes le 28, et, oui, se contredit (ce n’est pas la dernière fois, d’ailleurs). Et si, il peut « dire un jour qu’il n’était pas sûr en arrêtant le capitaine et soutenir 11 jours plus tard qu’il l’avait arrêter sur la foi de pièces accablantes », pour citer Philippe Oriol. C’est même exactement ce qu’il fait…
Pourquoi? Nous n’en savons rien. Philippe Oriol invoque la campagne de la Libre Parole. Mais celle-ci est nettement moins intense du 19 au 26 qu’à n’importe quel autre moment depuis début novembre, et surtout le journal de Drumont est très isolé; nous avons dépouillé Le Constitutionnel, L’Echo de Paris, Le Figaro, Le Gaulois, L’Intransigeant, Le Matin, et Le Siècle, et dans tous ces journaux la semaine du 19 au 26 le nombre d’articles sur Dreyfus varie de 0 à 2, et encore presque toujours des entrefilets. Même la Libre Parole, également dépouillée, ne consacre aucune place à l’affaire le 21 et le 25, et moins de 50 lignes tous les autres jours de cette semaine sauf deux, c’est une première pour cet organe (je n’ose employer le mot de journal) depuis le 1er novembre. L’hypothèse avancée par Philippe Oriol ne correspond donc pas au rythme réel de la campagne contre Dreyfus dans les journaux, ce qui rend difficile de comprendre pourquoi Mercier, insensible ou tout au moins résistant à cette campagne encore intense le 17, ne l’est plus alors qu’elle s’est considérablement ralentie le 28.
Je sors ici de la discussion initiale, et qu’il soit bien entendu qu’il ne s’agit que d’hypothèse: nous avons évoqué la possibilité que le dossier secret (à notre sens) ait été utilisé entre le 17 et le 28 pour convaincre Mercier. C’est possible, mais rien ne le prouve non plus.
Pour conclure sur la discussion d’origine: nous pouvons avoir des évaluations différentes du degré auquel Mercier affirme la culpabilité de Dreyfus le 17 novembre, ou de l’importance des différences entre les deux entretiens publiés le même jour. Mais il est impossible de nier que l’attitude de Mercier est très différente dans les deux entretiens du 17 de ce qu’elle est le 28, et que cette évolution mérite examen. Philippe Oriol admet « que les formules en sont différentes, que le ton n’est pas le même »; mais il faut aller plus loin, le fond a significativement changé — même s’il n’a évidemment jamais été question de voir Mercier proclamer l’innocence de Dreyfus.
Je crois avoir épuisé le sujet. Quelques réponses à deux questions spécifiques.
La première est un peu embarrassante: j’essaie en général de ne pas être trop méchant, et je n’allais pas rappeler à Philippe Oriol ce qu’il écrivait dans son blog, et qui a motivé notre premier billet. Il insiste, je serai donc précis mais bref: il nous accusait, en termes fort vifs (le lien est dans notre premier billet) d’avoir dit que le mot « certitude » ne se trouvait pas dans l’article du Journal, et d’avoir de surcroît confondu le Journal et le Matin, tout cela preuve pour lui que nous ne savions pas lire (sic). Il s’agissait d’une erreur de lecture de sa part: c’est lui qui nous avait mal lus. Je constate que ces accusations ont disparu des réponses qu’il a fournies, qui, sans être toujours très polies, redeviennent plus proche du ton normal qui sied à un échange entre chercheurs spécialistes (et au passage je tiens à préciser que dans ce cadre les CV des uns et des autres ne m’intéressent pas).
Deuxième demande, le commentaire de Du Paty. Il apparaît ici et là dans notre livre, pp. 158, 171, 198, 201, 202, surtout 207, et 211 enfin. Il a également été discuté dans notre article d’origine. La demande de Philippe Oriol m’étonne un peu car je croyais le sujet clos, mais soit, je vais ouvrir un sujet là-dessus. Il peut cependant déjà noter que
a) dans sa matérialité, le commentaire fourni par Du Paty en 1904 est, de manière démontrable absolument et sans contestation possible, pour une fois, un faux produit après 1896;
b) dans son contenu, le commentaire ajoute exactement zéro information à ce que Picquart avait rendu public en 1898 et 1899, si ce n’est une tentative de faux témoignage qui permet justement d’identifier le faux matériel.
Voilà, je laisse Pierre Stutin répondre sur la différence de réactions, mais je dois signaler que sur ce point je n’ai pas compris du tout la réponse de Philippe Oriol, qui me semble tautologique; la question est bien de savoir pourquoi Mercier est prudent le 17 et ne l’est plus le 28?
Pierre Gervais

Philippe Oriol :
Encore une fois…
Comme nous avons glissé et que nous tenons maintenant une discussion qui n’a plus rien à voir avec ce qui nous préoccupe (mon dernier post en est une belle illustration, je ne le nierai pas), je vais donc revenir à la source avant de faire deux ou trois remarques.
Cette discussion est née d’une remarque que je faisais dans mon compte rendu du livre de nos auteurs, remarque tout autant introductive qu’accessoire, et qui n’avait que pour but d’illustrer une manière de faire l’histoire que je trouve curieuse. L’essentiel n’était pas là, il était à la suite, et c’est sur ce point à vrai dire tout à fait dérisoire que l’attention a été portée. Peu importe puisqu’il semble maintenant que nous soyons en chemin pour aborder l’essentiel.
Que disais-je donc. Je m’étonnais (ou un peu plus que ça) de la note suivante :
Philippe Oriol (L’histoire de l’affaire Dreyfus, vol. 1 : L’affaire du capitaine Dreyfus 1894-1897, Stock, 2008, p. 94) affirme que Mercier fait part de sa « certitude » de la culpabilité de Dreyfus dans une autre version de ce même entretien, accordé au Journal. Ni le mot « certitude », ni une quelconque paraphrase de ce terme n’apparaissent cependant dans l’article du Matin, ou dans la version quasi identique (à une phrase près) publiée le lendemain par L’Intransigeant.
Je remarquais juste la curieuse logique du propos. Je parlais du Journal et la note me reproche que le mot que je citais ne se trouve pas dans Le Matin. Peut-être avais-je été maladroit dans ma formulation en parlant d’une « interview qu’il donnera au Journal et au Matin » sans expliquer qu’il s’agissait d’une même interview retranscrite différemment par les deux journaux. Sans doute aurais-je dû le faire… mais il n’en demeure pas moins que je citais le seul texte du Journal comme en témoigne la note infrapaginale qui ne mentionne que lui. Et les auteurs m’avaient bien compris puisqu’ils parlent d’une « autre version de ce même entretien » (pas une reprise, une autre version). Je trouvais donc – et continue à trouver – curieux de me reprocher de ne pas trouver dans Le Matin un mot que je dis se trouver et qui se trouve en effet dans Le Journal. C’est tout… Et c’était à vrai dire, au regard du reste, bien peu de choses… Mais cela dit, quand je lis cela, je ne peut que m’exaspérer et me poser des questions sur la manière de procéder et le sens réel de cette note.
Enfin je n’ai jamais dit que les deux textes, Journal/Matin et Figaro n’étaient pas les mêmes. Je dis que Mercier y proclame deux fois et dans chacun sa « certitude », la première fois entre les lignes et prudemment et la seconde clairement et fermement. Pourquoi dis-je cela ? Tout d’abord parce que les textes me l’indiquent. Laissons Le Figaro de côté puisque nous sommes d’accord. Mais en ce qui concerne les deux autres, je ne peux pas admettre, et ce parce que le texte le dit et juste parce que le texte le dit, que Mercier n’y fait pas comprendre pas qu’il croit Dreyfus coupable. Certes il ne le dit pas textuellement, certes il dit même qu’il ne peut prévoir ce que sera le résultat de l’instruction et que le procès, s’il procès il y a, aboutira dans un sens ou dans l’autre. C’est ce que je soutiens depuis le début et dans mon livre même (voir l’extrait cité dans un précédent post). Mais ce que je dis c’est que quand il affirme qu’il a fait arrêter l’officier qui « avait communiqué à une puissance étrangère des renseignements dont il avait pris connaissance en raison de ses fonctions à l’état-major de l’armée », donc un traître, il fait comprendre dans le même mouvement sa croyance en la culpabilité. Ce que je dis c’est que s’il a la prudence de dire que s’il l’a fait arrêter c’était « pour établir sa culpabilité », il ne laisse planer aucun doute sur sa certitude quand il ajoute, dans le même mouvement, d’une manière péremptoire, qu’il voulait aussi et ainsi « l’empêcher de faire de nouvelles communications,[…] et rechercher si d’autres actes de même nature ne pouvaient lui être imputés, car nous étions en droit de supposer, ou du moins de craindre, que celui dont nous étions saisi ne fût pas le seul ». L’absence ici de conditionnel ne l’indique-t-il pas ? S’il dit qu’il voulait « l’empêcher de faire de nouvelles communication », c’est donc qu’il estimait qu’il en avait fait auparavant. S’il dit qu’il était possible que « celui dont nous étions saisi ne fût pas le seul », c’est qu’il estimait que Dreyfus était celui qui avait fait des communications ». C’est tout encore…
Et ce que je dis sur cette base, qui ne repose que sur la lecture du texte, c’est que tout en jouant ce jeu, de manière insidieuse, Mercier a encore la prudence de ne pas outrepasser ses droits et refuse de se prononcer sur l’issue du procès à venir. Justement parce qu’il doit montrer qu’il n’en sait rien (alors qu’il sait qu’il aura sa condamnation puisque la décision de commettre une illégalité au procès est déjà arrêtée) et que son statut de ministre ne peut lui permettre de ne pas respecter le droit. D’où ses sorties sur le possible innocent qu’il ne faut pas déshonorer, les expertises demandées (et pas une : cinq !), etc. C’est vrai que cela ne fut pas relevé – et que j’aurais pu en parler – mais cela ne peut suffire pour annuler les phrases et leur sens.
Cette prudence initiale, je l’explique par le fait que Mercier était en péril et qu’on lui reprochait soit de ne rien faire, soit de s’être emballé, soit encore de protéger son coupable. Parlant ainsi, il restait dans son rôle tout en montrant qu’il était actif et quel était le fond de sa pensée relativement à celui que la presse avait déjà condamné avant tout procès. C’est bien sûr une interprétation mais qui me semble coïncider avec les textes. Il contentait par la même L’Intransigeant et La Libre Parole dont l’influence était grande (voir comment Saussier refusera plus tard le ministère de la Guerre à cause de la seule peur des attaques du journal de Dumont) et avec lesquels il semble (comme je l’explique dans mon livre en reprenant l’interprétation d’Eric Cahm) qu’il avait trouvé un arrangement quelques jours avant les fameuses interviews pour faire cesser leurs injurieuses attaques. On ne sait ce que furent ces arrangements, s’ils furent, mais ils purent être du même ordre et nature que celui passé avec Judet, que je raconte aussi sur la base de ses souvenirs, quand Mercier vint personnellement au début de l’affaire le convaincre de la culpabilité du traître. Mais cela ne pouvait suffire et les deux journaux voulaient plus. Telle est l’hypothèse que je soutiens dans mon livre. C’est pour cela, proposé-je encore, que comprenant qu’il ne pourrait s’en sortir sans le soutien des deux feuilles, qui s’exaspéraient d’autant plus qu’elles trouvaient l’instruction bien longue, Mercier décida de franchir le pas et de montrer à tous quel homme il était et que si étaient en jeu les intérêts supérieurs de la France (la condamnation d’un traître), le droit devait plier. Et c’est ainsi qu’il se confia à Charles Leser. Ce fut une bourde qui exaspéra les ambassades, ses collègues, une partie de la presse même acharnée mais lui permit de rallier définitivement Drumont et Rochefort, de reporter la responsabilité des lenteurs sur Saussier et de poser le terrible « Mercier ou Dreyfus » qui confortait son image de sauveur de la patrie.
Voilà ce que j’ai dit. Cela et rien d’autre…
Pour finir. Je note que Pierre Gervais répond à deux de mes questions et je veux bien commencer à discuter maintenant du « faux Du Paty ». En passant, je dois noter que sa réponse à ma question sur la mise à l’écart du commentaire Du Paty ne peut satisfaire qui que ce soit qui l’a lu. Le commentaire est bien évoqué aux pages 158, 171, etc. de son livre, je ne dis pas le contraire. Mais ma question était autre. Pourquoi n’est-il présenté que par incidente ou pour dire autre chose, pourquoi n’est-il pas dit quel témoignage il peut constituer pour connaître ce que contenait le dossier secret ? C’est pour cela que je m’agace souvent. Je réponds à tout. Je n’élude jamais et reconnais si je me trompe ou si je me suis mal exprimé. Pierre Gervais ici fait semblant de me répondre mais détourne en fait la question. Je ne lui dis pas qu’il n’a pas parlé du commentaire, je lui demande pourquoi il n’en parle pas pour ce qu’il est : un document qui ne peut être écarté, puisqu’il en est le descriptif, quand on cherche à savoir ce que contenait le dossier secret en 1894. Et en dehors du passage Valcarlos et uniquement pour illustrer celui de Picquart, rien n’est dit de ce qu’il contient et qu’en effet les lettres « érotiques » n’y figurent pas.
Maintenant Pierre Gervais a oublié une de mes questions, la plus importante. Je me permettrai donc de la lui reposer. Expliquez-moi pourquoi vous n’évoquez jamais cette phrase de Du Paty devant la Cour de cassation que votre lecture de la sténographie a dû vous faire rencontrer, cette phrase par laquelle il affirme qu’il n’avait jamais vu aucun numéro sur les pièces du dossier à l’époque du procès Dreyfus « parce que ce numérotage est postérieur au moment du procès de 1894 » ? Du Paty l’a dite, pourtant, cette phrase, et sous serment devant les magistrats de la Cour de cassation, pas à l’occasion d’une conversation avec un journaliste.

Pierre Gervais :
D’abord, à nouveau un glissement:
« certes il dit même qu’il ne peut prévoir ce que sera le résultat de l’instruction et que le procès, s’il procès il y a, aboutira dans un sens ou dans l’autre. »
« Mercier[ …] refuse de se prononcer sur l’issue du procès à venir. Justement parce qu’il doit montrer qu’il n’en sait rien (alors qu’il sait qu’il aura sa condamnation puisque la décision de commettre une illégalité au procès est déjà arrêtée) »
Non. Mercier ne parle absolument pas de procès, mais parle de l’issue de l’INSTRUCTION. Il y a plus qu’une nuance: il envisage un non-lieu SANS mise en jugement. Il n’est pas question de procès, jamais, nulle part. Il est question de l’instruction, qui est sous son autorité. Il ne se retranche pas derrière un jury. Invoquer le procès est une invention pure et simple. je suis désolé de devenir insistant, mais il est impossible de discuter si à chaque fois des éléments imaginaires sont introduits dans la discussion. Donc j’insiste: il n’y a pas de référence au procès. L’instruction est en cours, elle aboutira à un non-lieu ou à une mise en jugement.
Ensuite, à nouveau des amplifications injustifiées. Non, « donc un traître » n’est pas acceptable. « Supposer » et « craindre » sont des verbes qui jouent la même fonction qu’un conditionnel, et une phrase qui les contient ne peut être totalement affirmative. Et plus loin, « il est possible » n’est pas « il est certain ».
Enfin, une série d’affirmations dont je ne comprends pas la source:
– d’où sort cette certitude que la décision de commettre une illégalité au procès est déjà arrêtée le 17 novembre? J’aimerais bien voir la source! Ce serait certainement intéressant pour nous: nous avons passé au peigne fin les données sur les mois d’octobre à décembre 1894, et n’avons rien vu de tel. La constitution du dossier secret n’est jamais datée précisément, pas plus par Cordier que par d’autres.
– Si je comprends bien, les expertises, ou la déclaration sur la possible innocence, n’ont aucune importance parce que d’autres éléments disent le contraire. Pourquoi cette hiérarchisation? Rien ne la justifie.
– Mercier contente l’Intransigeant et la Libre Parole dans son entretien du 17 novembre? D’une part, je pense que Rochefort et Drumont doivent rougir de plaisir rétrospectivement en se voyant attribuer pareille influence dans ce qui est tout de même une République, d’autre part je ne comprends pas bien, si l’accord est signé le 17, ce qui amène Mercier à donner l’entretien du 28. Les deux journaux en voulaient plus? Pourquoi, s’il y avait accord (et préalable, en plus!)? Et où sont les sources pour tout ceci?
Bref. Pour nous, Mercier affirme sa croyance A LUI dans la culpabilité de Dreyfus le 17 novembre, mais introduit des réserves si importantes dans sa déclaration qu’elles la qualifient: Philippe Oriol nie qu’il y ait une différence entre la façon dont cette affirmation est présentée le 17 novembre et celle dont elle l’est le 28 novembre, et estime qu’il y a affirmation le 17 que Dreyfus est coupable, sans ambiguïté. C’est après tout son droit. Passons à autre chose….
Sur le témoignage de Du Paty sur la numérotation, une question qui devient importante semble-t-il (je ne me souviens pas de l’avoir rencontrée au départ sur le blog de Philippe Oriol): Du Paty sait que les pièces du dossier secret n’ont pas été numérotées, et le jure. C’est ennuyeux, parce que Du Paty ne sait pas par ailleurs quelles sont les pièces glissées dans le dossier secret distribué aux juges, ne les a pas vues, ne les a plus vues plus précisément après avoir donné son commentaire, et ne peux jurer de rien sur le contenu final du dossier — et le jure également. Il n’était PAS partie prenante de la version finale du commentaire et du dossier, il le répète sur tous les tons à chacun de ses témoignages, et donc peut difficilement savoir si elles étaient numérotées ou non, et quand. Outre le fait qu’il se parjure allègrement dans les différentes enquêtes, je ne pensais pas que ses déclarations, explicitement contradictoires, seraient prises au sérieux par quiconque, mais je me trompais. Bon, je vais ouvrir un autre sujet sur le forum quand j’aurais le temps — mais là, honnêtement, il n’y a pas urgence; décortiquer les déclarations de Du Paty, c’est une activité de week-end!
Enfin, un postscriptum sur cette histoire de note: notre note ne « reproche » rien du tout. Elle constatait, et c’est un fait, que le mot certitude apparaît dans le Journal, pas dans le Matin, donc qu’à nos yeux il y avait deux versions de l’entretien. Il ne s’agissait donc nullement d’une erreur de lecture de notre part, ni même d’un reproche (au départ du moins). Et encore maintenant je ne comprends pas bien ce qu’il y a de curieux dans notre logique, ni en quoi notre manière de procéder est exaspérante; un élément nouveau nous est apparu, nous le signalons, et signalons qu’il semble être nouveau par rapport à ce que disent les chercheurs qui nous ont précédés. C’est l’usage, du moins dans les champs d’étude que je fréquente — et c’est la première fois que je me trouve confronté à une réaction de ce genre. D’habitude, on dit: ah oui, merci, je n’avais pas vu, c’est intéressant.
Pour le commentaire. J’ai préparé un texte dont on me dit qu’il est trop long pour ce forum, et que je vais publier sur le blog en plusieurs parties. Par pitié, Philippe Oriol, lisez jusqu’au bout avant de vous lancer dans de nouveaux développements — je vous préviens, il y aura au moins trois chapitres. Je vous révèle la fin tout de suite: le commentaire Du Paty n’est pas un témoignage, c’est un faux. Ca n’est pas bien grave en plus pour votre thèse (absence de pièces érotiques), qui est beaucoup plus facilement soutenue à partir des déclarations de Picquart, dont le « commentaire » de Du Paty n’est au mieux qu’un décalque. Ce sont ces déclarations, et elles seules, qui constituent un descriptif du Dossier secret en 1896 — et pas en 1894, car pour 1894 nous n’en savons rien, cf. notre livre. Pas de pièces érotiques donc pour Picquart, vous devriez vous en tenir là. Mais enfin moi, ce que j’en dis…
Pierre Gervais

Philippe Oriol :
C’est vrai, j’ai glissé. Mercier ne parle pas de procès. J’extrapolais pour aller dans votre sens et je n’aurais pas dû. Je me fouetterai donc de ne pas retourner systématiquement à la source dans cette discussion qui n’est pas un ouvrage et qui est hébergée sur un forum. Et je surveillerai mes mots puisque je crée moi-même, en répondant trop vite, l’occasion de vous permettre de détourner l’attention. Et puisque le fond du propos est de discuter le sérieux de mon travail, je renverrai à mes ouvrages qui témoignent je crois du respect que l’ai pour notre chère méthode.
Dans le même ordre. Les éléments imaginaires que j’introduis. Là je commence à perdre patience. Nous sommes dans le plus pur grotesque. Vous rigolez, je suppose ? Vous dites : « « Supposer » et « craindre » sont des verbes qui jouent la même fonction qu’un conditionnel, et une phrase qui les contient ne peut être totalement affirmative ». Sur quoi portent « supposer » et « craindre » ? Je vous mets la phrase sous les yeux et je vous prie de vous concentrer. « Il était de mon devoir de […] rechercher si d’autres actes de même nature ne pouvaient lui être imputés, car nous étions en droit de supposer, ou du moins de craindre, que celui dont nous étions saisis ne fût pas le seul. » « Supposer » et « craindre » portent sur le second segment : la possibilité que Dreyfus eut des complices. Pas sur le premier. Et quand quelqu’un dit « Il était de mon devoir de […] rechercher si d’autres actes de même nature ne pouvaient lui être imputés », il affirme qu’un acte au moins lui est imputé. D’autres actes de même nature que quoi ? De la nature de celui qui lui a valu d’être arrêté et donc qu’il a commis. Et si cet acte est d’avoir livré des documents à l’étranger c’est donc qu’il est un traître. Mieux encore, et restez concentré, quand Mercier dit (selon l’interviewer) la phrase suivante : « Il était de mon devoir de m’assurer de lui, d’abord pour l’empêcher de faire de nouvelles communications », ne dit-il pas textuellement que Dreyfus a fait des communications puisqu’il craint qu’il n’en fît de nouvelles ? « L’empêcher de faire de nouvelles communications »… NOUVELLES… c’est donc qu’il en a déjà faites (des communications). Et si ces communications sont des notes (ou je ne sais quoi) livrées à une puissance étrangère, et des notes qui concernent la défense nationale, comment se nomme celui qui les a livrées ? Dans la langue que je pratique : un espion et, s’il n’est pas un agent double, un traître. C’est fabuleux, ça quand même… Et quand il dit qu’il « eu la certitude que cet officier était le capitaine Dreyfus » (l’officier qui a livré etc.) que dit-il sinon qu’il le considère comme coupable ? MERCIER NE DIT DONC PAS AUTRE CHOSE QUE JE LE CROIS COUPABLE MAIS JE NE PEUX EN DIRE PLUS ET JE N’EN DIRAI PAS PLUS PARCE QUE JE NE VEUX PAS INTERFERER DANS UNE QUESTION DE JUSTICE QUI N’EST PAS DE MON RESSORT. Et c’est ce paradoxe qui m’intéresse. C’est TEXTUELLEMENT ce que je dis dans mon livre : « Face à tous les mensonges colportés par la presse, Mercier, ainsi que nous le disions dans le premier chapitre, plutôt que de se taire ou de trouver d’impossibles arrangements, aurait dû démentir et garantir le droit en préservant les intérêts de l’accusé, présumé innocent jusqu’à preuve du contraire. Il ne le fit pas et aura l’audace de dire, dans une interview qu’il donnera au Journal et au Matin du 17 novembre, qu’il ne pouvait « empêcher les journaux de relater ce qu’ils croient être la vérité », que « tous les jours » il lui faudrait démentir et qu’il n’en voyait pas l’utilité dans la mesure où les commentaires étaient si « invraisemblables que leur inexactitude apparaît d’elle-même ». Voilà qui était pratique. Mais il ne se contenta pas de cette échappatoire. Si, dans cette même interview, il refusait de répondre à la question de savoir si la preuve de la culpabilité était faite, au motif qu’alors « nous sortirions du secret de l’instruction et je dois être le premier à le respecter », il affirmait parallèlement, contre toute justice, sa « certitude » de la culpabilité du capitaine Dreyfus. À la suite, il se donnait le beau rôle, précisant que s’il avait gardé le secret jusqu’à la question posée par La Libre Parole qui avait tout révélé, c’était pour « ne pas déshonorer un officier qui était peut-être innocent ».
Je veux bien que vous soyez historien et non littéraire Pierre Gervais, mais franchement, là… Et je comprends du coup la question du reproche… qui n’en est pas un… et qui est à l’origine de tout. Je donne une citation, je mets en note sa source (Le Journal) et vous me reprochez de ne pas la trouver dans Le Matin. Et il n’y a pas de problème pour vous. Et vous vous étonnez que je trouve ça « curieux » (parce que je suis poli). Je comprends bien votre logique et les lecteurs que ce forum aura peut-être un jour aussi. Il a dit que l’interview avait été publiée dans Le Journal et dans Le Matin et donc si elle n’est pas dans Le Matin alors qu’il ne cite que le Journal c’est qu’il y a erreur. Il cite Le Journal mais je n’irai pas voir puisqu’elle n’est pas dans Le Matin (ou variante que je ne peux imaginer : je sais qu’elle est dans Le Journal et je ne le dirai pas). Je trouve ce procédé « curieux ». Et je vous aurais répondu : « ah oui, merci, je n’avais pas vu, c’est intéressant » si vous aviez fait votre note comme on pouvait l’attendre en disant que je m’étais trompé en laissant penser par ma formulation que les deux interviews étaient les mêmes et que j’aurais dû écrire qu’elles disaient la même chose mais de deux manières différentes. C’est ce que j’aurais fait… ou pas non seulement parce la chose est dérisoire mais surtout parce que j’aurais compris le propos en constatant que le seul Journal était donné en note et pas Le Matin.
Le reste en quelques mots.
Cette certitude que la décision de commettre une illégalité au procès est déjà arrêtée le 17 novembre « sort » non pas du chapeau auquel vous semblez penser mais des témoignages qui corroborent que la décision de constituer le dossier secret a été prise antérieurement au 17. Un dossier secret est secret. Il ne sera donc pas montré qu’à ceux qui peuvent le voir et qui pourront en avoir besoin. Peut-être à l’instructeur qui sera désigné (s’il la décision de constituer le dossier est antérieure au 3 novembre) ou a été désigné (si elle est postérieure), et puisqu’il y aura procès (comme il devait y avoir instruction) – parce que Mercier a, je le crois, besoin de son procès -, aux juges du procès à venir.
Expertises et déclarations d’innocence, ensuite. Elles ont certes de l’importance mais à mon sens ne sont présente dans cette interview que parce que Mercier ne peut faire autrement qu’en parler. Elles ne sont à mon sens qu’une réponse à la tactique Demange qui en parlait à tous et en tout premier lieu à son ami Cassagnac qui le 15 en avait fait le centre de son leader.
L’influence de Rochefort et Demange encore. Eh oui elle était grande. Petits tirages certes mais feuilles à la grande influence. Ce n’est pas uniquement parce que Dreyfus était juif qu’on s’adressa à La Libre Parole pour tout révéler, c’est aussi, et entre autres, dans ses colonnes que fut publié le « dixi », c’est chez Rochefort que vint Pauffin, etc. Par hasard ??? Et je rappelle à nouveau l’épisode de Saussier possible ministre… J’en ai parlé, je ne recommence pas (voir les souvenirs de Louis Le Gall).
Du Paty et les numéros. Oui il n’a pas vu l’état dernier du dossier. Mais il ne dit pas qu’il n’a pas vu les numéros, il dit une phrase qui laisse entendre que ce n’était pas encore dans les usages. Mais sans doute ment-il…
Et sinon pas d’inquiétude. Je vous lis jusqu’au bout… même si je n’ai pas de thèse qui est un peu celle de tout le monde…

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