Drumont, le téléfilm. Histoire d’un antisémite

Drumont. Histoire d'un antisémite

Diffusé le 19 mars dernier sur France 2, après un temps de sommeil du fait d’un différend entre les auteurs et la chaîne sur l’heure de passage à l’antenne, cette biographie filmée de Drumont a fait beaucoup de bruit avant sa diffusion pour un score assez décevant (5 % de part de marché) derrière Dr House, Scènes de ménages et Famille d’accueil, respectivement diffusés sur TF1, M6 et France 3. Et c’est bien dommage car, globalement, ce téléfilm n’est pas sans mérites.

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Le commentaire Du Paty. Discussion avec Pierre Gervais

J’avais commencé à répondre à un autre topic ouvert par Pierre Gervais. Comme cette nouvelle discussion prend dès l’ouverture le même tour que la précédente, je ne discuterai plus. Je la donne toutefois ici pour tout ce qu’il confirme encore et toujours de ce que nous avons dit. A la suite, nous reproduirons l’étude consacrée au commentaire qu’il vient de publier sur son forum puis nos commentaires à ce sujet.

Dreyfus, le dossier secret et la question homosexuelle. Discussion avec Pierre Gervais

Ce post regroupe et remplace l’ensemble des posts précédents et disséminés en y ajoutant les derniers échanges non signalés ici. J’arrête de faire vivre le forum de Pierre Gervais parce que toute discussion est avec lui vaine et impossible. Développer un propos est systématiquement empêché par des diversions sur un mot, sur une date, qui viennent parasiter la question et tout argument contraire qui repose sur une source qu’il ignore parce qu’elle est inédite ou qu’il n’ pas voulu retenir malgré tout l’intérêt qu’elle peut représenter est écarté au motif que la source qui permet de le développer est sans doute mensongère.

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Archiz. Le site des archives ZOLA

La vie et l’œuvre d’Emile Zola ont généré un nombre considérable d’archives de tous types, dispersées dans différents centres de recherche ou de documentation. Le Centre Zola (Institut des Textes et Manuscrits Modernes,CNRSUniversité de la Sorbonne Nouvelle-Paris 3) a donc pour ambition de réunir ces archives zoliennes en un seul lien : le site archives-zoliennes.fr.

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Hommage à Bernard Lazare

Le 17 octobre, à 11 heures 15, sera dévoilée sur le domicile de Bernard Lazare, 7, rue de Florence, dans le VIIIe arrondissement de Paris, une plaque en mémoire du « premier défenseur d’Alfred Dreyfus »…

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Dreyfus et la question homophobe IV. A propos du livre : Le Dossier secret de l’affaire Dreyfus.

Avec gentillesse et élégance, Pierre Gervais vient de me faire parvenir le livre, écrit en collaboration avec Pauline Peretz et Pierre Stutin, que j’annonçais dans le premier post sur le sujet : Le Dossier secret de l’affaire Dreyfus, publié chez Alma éditeur. Dans sa dédicace, dont je le remercie, il « espèr[e] que ce travail [me] plaira plus que le précédent ! ». Je crains d’être décevant mais je dois dire que cet opus n’est pas plus convaincant que les deux articles précédemment publiés. Si la lecture en est agréable, si la documentation, quoi que partielle – partiale ? ; nous en reparlerons –, est sûre et la connaissance du sujet indiscutable dans ses plus grandes lignes – on verra, comme on a pu déjà le voir (cf. par exemple ce qui concerne l’argument tiré de Cuignet dans notre premier article), qu’il n’en est pas de même des détails qui font la complexité de l’Affaire et, seuls, en permettent une juste compréhension –, si la première partie, mise en place (jusqu’à la page 116) sur la Section de statistique et les attachés militaires et leur monde est tout à fait remarquable de précision et de justesse, si la courte synthèse sur la « dépêche Panizzardi » (p. 144-153) l’est tout autant, la thèse qui en est le centre et l’argumentation qui la fonde n’emportent toujours pas la conviction du lecteur connaissant bien le sujet et cela pour une unique question de méthode. Et ce d’autant plus qu’elle est hautement revendiquée et tout à fait abusivement présentée comme étant ici mise en pratique pour la première fois. Il est pour le moins hardi de soutenir que « l’étude de l’affaire Dreyfus […] a jusqu’à présent eu tendance à privilégier la narration » (p. 13). Que sont, entre autres, les travaux de Maurice Baumont, de Marcel Thomas, de Vincent Duclert, les miens aussi ? Mais il ne suffit pas de parler de retour aux sources, de leur approche critique… il faut en effet le faire et le faire jusqu’au bout. Il faut aussi prendre ces sources pour qu’elles sont, pour ce qu’elles disent et non pour ce qu’on veut y voir. Et la moindre des choses pour qui reproche aux autres de ne pas travailler sérieusement est de ne pas tomber grossièrement dans les travers dénoncés. Un exemple personnel et pour cela secondaire mais tout à fait significatif. Page 315, en note 6, les auteurs me donnent la leçon en précisant que :

Philippe Oriol (L’histoire de l’affaire Dreyfus, vol. 1 : L’affaire du capitaine Dreyfus 1894-1897, Stock, 2008, p. 94) affirme que Mercier fait part de sa « certitude » de la culpabilité de Dreyfus dans une autre version de ce même entretien, accordé au Journal. Ni le mot « certitude », ni une quelconque paraphrase de ce terme n’apparaissent cependant dans l’article du Matin, ou dans la version quasi identique (à une phrase près) publiée le lendemain par L’Intransigeant.

Savons-nous lire ? J’ai parlé, p. 118 et non p. 94 (ce qui déjà est inquiétant), d’un article du Journal et les auteurs me reprochent que ce que j’en cite ne se trouve pas dans un autre article publié dans un autre journal (Le Matin) !!!! J’avoue ne pas comprendre. Et cela est dommage car si nos auteurs avaient pris la peine, comme le ferait tout historien sérieux, d’aller voir la collection du Journal (BNF micr d 205) et d’y lire l’article dont je parle signé H. Bathélemy et titré : « Le crime de trahison. Chez le ministre de la guerre », ils auraient pu y trouver l’expression de cette certitude (« […] je ne sais rien sur la nature et le nombre des pièces qu’il [Dreyfus] a pu copier et livrer, en dehors de celles que nous avons saisies ») et le mot lui-même :

Des incidents, sur lesquels je n’ai pas à m’expliquer ; sur lesquels, du reste, vous ne me questionnez pas, ont mis entre mes mains des notes qui émanaient d’un officier et qui prouvaient qu’il avait communiqué à une puissance étrangère des renseignements dont il avait pris connaissance en raison de ses fonctions à l’état-major de l’armée.
Dès que j’ai eu la certitude que cet officier était le capitaine Dreyfus, j’ai donné l’ordre de l’arrêter.

Voilà pour le moins de drôles de manière de faire et qui nous interrogent sur la valeur totale d’un travail qui parle de méthode et l’ignore absolument.
Mais cette question de méthode se révèle surtout dans la nécessité des auteurs pour servir leur thèse de forcer le sens des sources qu’ils utilisent. Ainsi, p. 186-187, citent-ils un rapport de Gonse de 1897 :

On voudra peut-être rejeter l’authenticité des documents (correspondance de P…. avec S….) dont il vient d’être question ? Ce serait vraiment bien difficile, attendu que le nombre des documents similaires, obtenus de la même façon, que nous possédons est tellement important et leur nature est si variée que le doute est impossible. Il en existe même qui ont une allure tellement intime et les personnes qu’ils concernaient ont un intérêt tellement évident à leur conserver leur caractère secret, que le seul fait de leur remise au Service prouve surabondamment leur authenticité, et par conséquent celle de tous les documents provenant de la même source parmi lesquels figurent ceux cité dans la présente note.

Quelle interprétation nos auteurs font-ils de ce texte ? Comment répondent-ils à cette question importante qui donne la clé de toute leur « démonstration » ?

Pourquoi Gonse insista-t-il à ce point sur l’« allure tellement intime » d’une partie de la correspondance ? Les conjurés mirent en avant une raison fort peu convaincante : la fonction d’authentification que pouvaient avoir les pièces à connotation sexuelle à l’égard du dossier principal. Cette authentification n’était pourtant nullement nécessaire : le ministère de la Guerre disposait d’une abondante correspondance officielle entre les attachés, dénuée de toute allusion sexuelle, qui aurait tout aussi bien pu contribuer à remplir cette fonction. Or les lettre échangées entre Schwartzkoppen et de Weede ne révèlent rien d’autre que la relation d’adultère qui les unissait. Leur présence prouve donc que les militaires eurent la volonté d’accentuer la dimension sexuelle du dossier.

Voilà qui force pour le moins et le texte et les faits. Que dit Gonse dans l’extrait précédemment cité ? Qu’on ne pouvait mettre en doute l’authenticité du faux Henry (« correspondance de P…. avec S…. ») – ce qui soit dit en passant était déjà un aveu et indiquait bien la part qu’il put y prendre. Pourquoi, selon lui, ce doute n’était-il pas possible ? Parce que les pièces étaient si nombreuses et de nature si variée, révélant même un tel degré d’intimité, qu’il n’aurait pas été possible des les fabriquer. Qui aurait pu écrire de tels propos, qui aurait pu entrer dans de tels secrets, sinon l’attaché militaire lui-même ? Si le dossier venait se grossir de ces pièces intimes ce n’était pas pour en « accentuer la dimension sexuelle » mais indiquer, grâce aux lettres qui en témoignaient, l’authenticité du « faux Henry », pièce trop parfaite pour ne pas faire naître le doute. Que nos auteurs fassent dire à un texte autre chose que ce qu’il dit est un problème. Mais qu’ils en tirent, sans le moindre argument, des conclusions pour expliquer leur thèse sur le cas particulier du dossier de 1894, en est un autre et un autre bien plus grave. Que leur permet, sur la base du témoignage de Gonse, d’écrire que « Mercier et ses successeurs justifièrent l’utilisation des “pièces de comparaison”, expression qui désignait les documents à contenu intime, par la nécessité d’authentifier les autres pièces » (p. 250) ? Nous avons le texte mal lu de Gonse mais rien sur Mercier qui permette une telle affirmation… Et pour cause puisqu’ainsi que le prouve indiscutablement le passage cité de Gonse c’est dans la perspective de l’authentification du « faux Henry » – donc à partir de 1897, quand fut relancée l’Affaire et mise en avant une pièce qui devenait tout à coup bien encombrante – que les « conjurés » eurent recours aux pièces à caractère intime.
Et le mieux – car il y a toujours mieux – est que nos auteurs font de cet extrait cité la justification de l’apport au « dossier de “26 lettres et cartes comprenant la correspondance de Panizz. avec les attachés militaires allemands”, datées de 1890 à 1896, et “45 lettres et cartes de M(me) de W… à Schw…” » (p. 186). Ces deux citations, qui semblent présentées comme émanant d’un même document, sont en fait l’assemblage de deux pièces distinctes : l’extrait de Gonse est d’un rapport du 29 octobre 1897 ; le passage juste cité d’un autre du mois suivant, du 29 novembre. Et encore une fois, Gonse (pour Boisdeffre qui signait) évoquait ces lettres qu’il transmettait pour la première fois dans l’unique but d’authentiquer le « faux Henry ». Il le faisait ici non pas pour dire la culpabilité de Dreyfus mais en principal argument pour faire comprendre à son ministre qu’il ne fallait pas accéder à la demande de Panizzardi d’être relevé de l’immunité diplomatique et ainsi à être admis à témoigner en justice. Panizzardi, auteur de la lettre dans laquelle était mentionné en toutes lettres le nom de Dreyfus (le « faux Henry »), expliquait Gonse, était non seulement « partie trop intéressée dans la question pour que son témoignage puisse être recevable » mais surtout obligerait l’état-major, pour le contrer, à brûler une pièce importante dont la production pourrait un jour devenir nécessaire « soit qu’un ancien ministre soit mis en cause, soit qu’on tente la révision du procès […] » (AN BB19 108). N’est-il pas étonnant de voir comment cette note essentielle, qui prouve la participation de Boisdeffre à une collusion qui avait bien pour but d’empêcher la révision et la mise en jugement de Mercier (l’ancien ministre), peut être réduite, sur une lecture forcée et une présentation tronquée et inexacte, à la secondaire question de la « correspondance intime »…

Une vraie déception, donc, devant des manières de faire pour le moins douteuses mais aussi par le fait qu’arrivé au terme de cet ouvrage on demeure sur sa fin. Quel dommage que ne soient pas tenues les promesses du titre. Nous pouvions espérer trouver dans cette étude une véritable histoire du dossier secret, de sa constitution en 1894 à son dernier inventaire fin 1898 mais il n’en est rien. Rien sur ses différents états (que nous listions dans notre premier post sur le sujet) dont nous avions espéré, puisqu’il n’en existe plus aucune trace, retrouver ici une description précise. Il est question de l’hypothétique premier (celui de 1894), un peu des deux derniers, mais rien n’est dit des cinq états intermédiaires qui ne sont pas même évoqués (pourquoi ?) et qui auraient permis de comprendre comment procédèrent les hommes de la Section de statistique et de l’état-major pour consolider une bien fragile accusation. Les auteurs semblent certes le faire, quand il parlent de dossier « complété »(p. 186) pour introduire les lettres « intimes » mais, comme nous l’avons vu, parlent en fait de tout autre chose : de notes ponctuelles dans lesquelles l’inventaire de pièces n’avaient que pour but d’illustrer le propos du moment…

Et nos auteurs peuvent se réclamer, en une partie pour le moins embrouillée, des médiévistes et de leur travail sur les variantes des manuscrits, ils ne nous prouvent rien. Dans mes précédents posts, comme dans les deux réponses faite à L’Histoire par Vincent Duclert et par moi-même, il était reproché aux trois auteurs de considérer un peu légèrement le brouillon du commentaire de Du Paty en arguant sans le moindre argument de faux un document qui contredit leur thèse. Ils ont, dans leur opus, réglé définitivement le problème en se contentant de l’évoquer sans dire ce qu’il contient, sans dire qu’il décrit précisément le contenu du dossier de 1894 et que bien sûr il ne fait pas la moindre allusion aux pièces « homosexuelles ». Il est pratique de laisser de côté une pièce quand elle dessert ce qu’on veut démontrer… L’histoire ne peut se faire en suivant de tels procédés… Et pourquoi, encore, oublier ce propos de Du Paty qui règle une fois pour toute la question de la numérotation à l’encre rouge ? Du Paty n’avait jamais vu à l’époque du procès Dreyfus « aucun numéro sur les pièces », ainsi qu’il le dira en 1904, « parce que ce numérotage est postérieur au moment du procès de 1894 » (Déposition Du Paty à l’occasion de la seconde révision dans La Révision du Procès de Rennes. Enquête de la Chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), Paris, Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, 1908, t. I, p. 239).

Nous voulons croire que nos trois auteurs sont de bonne foi et, sans apporter de réponse faute d’une réelle et complète connaissance d’un sujet complexe, posent une question qui mérite peut-être de l’être. Mais ils ne peuvent nous convaincre en procédant de cette manière, en trouvant dans les textes ce que les auteurs ne disent pas et qu’ils veulent y voir, en écartant systématiquement tout ce qui contredit leur thèse et en faisant comme si ces documents problématiques à leur point de vue n’avaient jamais existé, en changeant de point de vue à chaque nouvelle version de leur travail et en se contentant, faute de l’appliquer, de parler de méthode. Si la question mérite donc d’être posée, il faudra encore attendre un peu pour en avoir la réponse… Dans cette attente nous nous contenterons, pour décrire le dossier de 1894, de continuer à donner crédit au seul document contemporain, document qui en fait la description et en faisait partie, et qu’on ne peut, pour les raisons que nous avons données dans notre précédent post arguer sérieusement de faux : le commentaire de Du Paty qui mérite d’être donné ici intégralement. Et quant aux évolutions du dossier à travers le temps, nous nous contenterons encore de nous reporter au peu que put en dire Targe en 1904 et regretter que ces inventaires d’octobre 1897, janvier, mars et les deux d’avril 1898 aient disparu des archives.

Source : La Révision du procès de Rennes (15 juin 1906- 12 juillet 1906). Réquisitoire écrit de M. le procureur général Baudouin, Paris, Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, 1907, p. 79 et La Révision du Procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), op. cit., t. I, p. 374-375.

NB. Cette version a été revue et augmentée le 2 octobre 2012 à 16h30….

Dreyfus, le dossier secret et la question homosexuelle… nouvelle suite… et fin.

Avec gentillesse et élégance, Pierre Gervais vient de me faire parvenir le livre, écrit en collaboration avec Pauline Peretz et Pierre Stutin, que j’annonçais dans le premier post sur le sujet : Le Dossier secret de l’affaire Dreyfus, publié chez Alma éditeur. Dans sa dédicace, dont je le remercie, il « espèr[e] que ce travail [me] plaira plus que le précédent ! ». Je crains d’être décevant mais je dois dire que cet opus n’est pas plus convaincant que les deux articles précédemment publiés.

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Dreyfus et la question homophobe II. A propos de l’article de L’Histoire.

Comme nous l’annoncions en août, Pauline Peretz, Pierre Gervais et Pierre Stutin viennent de publier dans L’Histoire (n° 380, octobre 2012, p. 94-101) un nouvel article sur leur thèse relative à la composition du dossier secret de 1894. Dans ce nouvel article, moins complet et moins précis que le précédent (voir ici), et ce assurément du fait de la nature de la revue qui les héberge, les trois auteurs ont pour le moins adouci leur propos. La prudence qui manquait cruellement dans leur précédent est ici de mise : « la numérotation à la plume rouge pourrait être… », « elle a pu être réalisée… » (p. 98) et, moins affirmatif aujourd’hui sur la présence dès 1894 des pièces « homosexuelles » dans le dossier  (« ces pièces ont probablement été utilisées… », « un doute subsiste donc » (p. 101), ils concèdent qu’ « en tout cas [elle] date certainement d’avant l’automne 1896 » (p. 98). Nous progressons. L’argument qu’ils donnent pour cette rectification ne tient toutefois guère plus que les précédents et nous offre de plus une information que nous ne négligerons pas. Les auteurs expliquent en effet que la fameuse numérotation ne peut dater d’avant 1896 puisqu’« aucune des pièces de 1896 ou postérieures à cette date certainement présentes dans le dossier ne porte de tels numéros ». L’argument ne tient en effet pas puisqu’il repose sur un postulat qui lui-même ne repose sur rien. Il équivaut à considérer que cette numérotation ne pouvait avoir été faite que dans l’optique d’un inventaire complet ou dans le cadre de la constitution du dossier en 1894… Mais que nous dit que cette numérotation n’est justement pas l’illustration de ce qu’ils citaient de Cordier dans leur précédent article, à savoir que « les correspondances sortant du service [étai]nt numérotées lorsqu’elle [étaie]nt livrées à d’autres service ». Admettons qu’en 1897, 1898, ou 1899, un Gonse quelconque ait décidé de soumettre à quelque nouveau ministre un aperçu du dossier secret et de la gravité des pièces qui le composaient. Il est évident qu’il aurait très bien pu pour se faire sélectionner des pièces de 1893-1895… Ainsi quand Gonse, justement, soumit au début de juillet 1898 à Cavaignac, pour son discours du 7, un certain nombre de pièces, il en sélectionna quelques -unes de 1894 et 1896. Que nous dit donc que cette numérotation à l’encre rouge ne fut pas, par exemple, celle de la sélection qui fut faite en ce même mois de juillet 1898 quand il fut question d’édifier le nouveau président du Conseil, Brisson ? Ou encore celle de la sélection faite par Cuignet, quelques mois plus tard, pour édifier Zurlinden ? Mais revenons un instant sur le propos de nos auteurs selon lequel la numérotation rouge ne pourrait dater d’avant 1896 puisqu’ « aucune des pièces de 1896 ou postérieures à cette date certainement présentes dans le dossier ne porte de tels numéros ». Il y a donc des pièces de 1895 qui portent cette numérotation ? (n’ayant qu’une copie du dossier en noir et blanc nous ne pouvons vérifier… attendons que la SHD mette en ligne des reproductions couleurs comme il l’annonce…) Si cela est, une question se pose. Si la numérotation rouge était bien celle du dossier de 1894, pourquoi aurait-elle continuée en 1895, après la condamnation du capitaine ? Et comment cela aurait-il été fait puisque le dossier avait été archivé et sous clefs et ne réapparaîtra au jour que quand Picquart le demandera en 1896 ?
Ce nouvel article marque un autre repentir. La pièce « Davignon » n’est plus « douteuse » et nos auteurs veulent maintenant bien reconnaître qu’elle fit partie du dossier de 1894 !!! Les quelques arguments avancés pour le soutenir dans le précédent article – les déclarations de Targe et de Cuignet – que nos auteurs, malgré la faiblesse que nous avons mis en évidence dans la critique que nous en avons faite, considéraient le premier comme « solide » le second comme « fiable » n’ont-ils donc plus de valeur ?  La pièce « Davignon » fit donc partie du dossier secret de 1894. Mais si cela est, comment expliquer qu’elle ne porte pas le petit numéro rouge ? La réponse en est simple : « endommagée, elle a pu la perdre »(p. 28). Ce nouvel argument est faible et il est manifeste en regardant le document (reproduit p. 99 de leur article) et la manière dont sont placées les bandes de papiers collants utilisées pour sa reconstitution que les manques étaient d’origine…

Mais si les trois auteurs se rendent à la raison en redonnant à la pièce « Davignon » la place qui n’aurait jamais dû cesser d’être la sienne dans le dossier secret de 1894, il demeurent fermes relativement au commentaire de Du Paty, d’ « une fabrication tardive et suspecte ». Pourquoi « tardive et suspecte » ? Parce qu’il y est fait allusion à la version dernière des rapports Guénée qui selon eux, furent fabriqués bien après p. 96-97. Nous pensons, en désaccord en cela avec Marcel Thomas (voir son article ici), que les auteurs ont ici raison quand ils parlent d’une fabrication tardive des rapports Guénée tels que nous les connaissons (voir l’annexe à mon Histoire de l’affaire Dreyfus, Paris, Stock, 2008). Mais là où ils se trompent, pensons-nous, c’est quand ils en déduisent sans trop se poser de questions que cette mention des déclarations de Valcarlos ne puisse que faire référence aux rapports Guénée. Le policier n’est pas mentionné dans le commentaire, il n’est absolument pas question de rapports mais juste d’une « note ». Lisons le texte du commentaire : « Son ami [il est fait allusion à la lettre “Davignon”] ne peut-être que l’officier dénoncé par V… qui, au mois de mars 1894, a avisé secrètement notre service des renseignements que ses collègues allemands et italiens (V… étant attaché espagnol) ont un officier à leur dévotion au 2e bureau de l’état-major de l’armée. Il tient ce renseignement de (se reporter à l’original). Il a confirmé son dire devant témoin tout récemment (Note jointe D.) » (La Révision du Procès de Rennes. Enquête de la chambre criminelle de la Cour de cassation (5 mars 1904-19 novembre 1904), 3 vol., Paris, Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen, 1908, t. I, p. 374). Nous pensons qu’il s’agissait plutôt d’une note d’Henry faisant allusion à des déclarations (imaginaires) de Valcarlos, déclarations qui seront reprises pour les faux rapports Guénée fabriqués ultérieurement et auxquelles finalement Sandherr et Henry renonceront avant le procès pour les remplacer par une simple déclaration orale, la fameuse et célèbre sortie sur « la personne honorable » (voir encore notre Histoire de l’affaire Dreyfus). D’ailleurs, dans ses souvenirs inédits, Freystätter ne fera sur la question aucune allusion à des pièces écrites, se souvenant juste que la mention des propos de Valcarlos, la « personne honorable », fut faite oralement par le président du conseil de guerre (« Il raconta aussi comment un attaché militaire étranger, ami de la France, avait signalé le traître » : « Séance à huis clos », BNF n.a.fr. 24698, f. 342. Souvenirs datés du 4 août 1900).

Il y aurait encore à dire, par exemple sur la question de la présence dans le dossier secret de 1894 d’ « au moins une pièce portant sur la réaction de Panizzardi à l’arrestation de Dreyfus ». Mais la question étant secondaire, attendons pour la discuter, la sortie de leur ouvrage à paraître ces jours-ci. Et attendons-le d’autant plus que l’impatience est grande de les voir enfin proposer ce « tableau des grandes lignes de l’accusation, fondés sur les pièces communes aux versions les plus fiables » et cela selon les pratiques des « médiévistes » dont ils revendiquent la méthode et qu’à vrai dire ils ne nous semblent pas jusqu’à ce jour (du précédent article à ce nouveau) avoir encore mise en pratique. La méthode historique est une chose sérieuse et la seule garantie de la valeur d’un travail. Et on ne peut que s’étonner et s’interroger de les voir, comme pour La pièce « Davignon », affirmer un jour quelque chose en le soutenant avec des preuves que nous avons vues irrecevables et pourtant décrétées solides et fiables sans le moindre recul pour les abandonner le lendemain quand il devient nécessaire d’affirmer la thèse contraire. Dire une chose et son contraire d’un article à l’autre, avoir des arguments un jour et les oublier le lendemain quand ils deviennent gênants pour le nouveau point de vue défendu est en tout contraire à la méthode hautement revendiquée et ne peut nous faire que nous interroger sur la totalité et la validité d’une démonstration qui reste encore à faire.

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